AN. J. C
' VeU. Paterc. lib. 2, c. 101. Ibid. c. 104. — ^ Ibid. c. 124.
974 HISTOIBB^ ANCIBTiNB.
Oa ne sait (K)int préciséiueiit le temps où il oommeuça à travailler à son histoire , ni ce qu'elle contenait. Le commencement en est perdu. Ce que nous en avons comprend un fragment de Tancienne histoire grecque , avec Thistoire romaine y depuis la défaite de Persée jusqu'à la seizième année de Tihère. Il adresse son histoire à M. Vinicius , qui était alors consul. Il en promettait une plus étendue. Les voyages qu'il avait faits en diverses contrées auraient pu lui fournir des faits très-agréables et trèscurieux. V
Son style est très-digne du siècle où il vivait y qui était encore celui du bon goût et du beau langage. Il excelle surtout dans les portraits et les caractères. Je pourrai en citer quelques-uns à la fin de cet article.
On juge que sa narration est Qdèle et sincère jusqu'au temps des Césars ou dans les faits qui ne les intéressent point : car depuis ce temps-là le désir de flatter Tibère lui fit omettre , ou déguiser, ou même altérer la vérité en diverses choses. 11 accuse Germanicus de lâcheté, ou plutôt d'une molle complaisance pour les séditieux, pendant qu'il donne à beaucoup d'autres des louanges excessives ». Quo quidem tempore,. ,pleraqtie ignave^ Germanicus.
On lui reprodie avec justice d'avoir fait des éloges excessifs de Tibère. Les ménagements injustes pour les passions de cet empereur se font sentir, comme je l'ai déjà marqué , par le soin qu'il a de passer légèrement sur les actions éclatantes de Germanicus, d'en supprimer la plupart , et de donner des atteintes à la gloire d'Agrippine et des autres personnes que Tibère n'aimait pas.
Ce qu'on lui pardonne encore moins, c'est d^avoir accablé de louanges Séjan , qui causa tant de maux à l'empire, et de l'avoir représenté, malgré tous ses vices et tous ses crimes, comme un des plus vertueux personnages qu'ait jamais ^s la république romaine. Sejanus , vir antiquissimi morts , et priscam gravitatem semper humanitate temperans ^,
Cela n'est encore rien en comparaison du panégyrique qu'il
■ Lib. 2, c. 125. texte contre la foi dcà matuucrits, c'est
2 Un savant interprète ( Boeclerus ) deviner, croit que ce passage est corrompa , et » Lib. 2, c. 116. qu'il faut lire gnave. Corriger ainsi le
SCIENCES ET AfiTS Î75
en fait dans la suite. « Il établit 'd'abord par plusieurs exem- « pies la nécessité où sont les princes de se faire aider dans le « gouvernement , et de s'associer des coopérateurs qui parta- « gentavec eux le poids des affaires» » Raro eminentes viri non magnîsadjutoribus adgubernandamfortunam suam usi sunt, . . Etenim magna negotia magnis àdjutorihus egent. Qui en doute? i Il s'agit de faire un bon choix» Il passe ensuite, à Séjan , et ^ ' après avoir relevé l'éclat de sa naissance , il le représente comme ft un homme qui sait tempérer l'austétité du commandement « par un air de douceur et de sérénité ; qui traite les affaires les « plus épineuses sans presque paraître s'en occuper ; qui ne s'ar- « roge rien , et par là atteint à tout ; qui se met toujours dans « son esprit au-dessous de l'estime qu'on a de lui dans le public ; (^ dont le visage et les dehors paraissent tranquilles , pendant » qu'au fond les soins de l'État ne lui laissent aucun repos. C'est » le jugement uniforme que portent de ce sage ministre et la « cour et la ville, et le prince et les citoyens. Firum severitatis iœtissimx , hUaritatis priscx ; actu otiosis simiUimum ; nihil sibi vindicantem , eoque assequentem omnia semper infra allorum œstimatione$ se metientem; vultu vitâqne tranquillum, animo exsomjiem. In hujus viriutum œstimationem jampridem Judicia civitatis çum Judiciis principis certani. Quel amour du bien public , si l'on en croit cet historien , quelle application au travail ! quel zèle pour les intérêts du prince et de l'État ! quel caractère aimable au milieu des soins les plus acca • blants ! quel désintéressement! quelle modestie ! en un mot, quel assemblage des plus grandes vertus, attesté généralement des suffrages unanimes !
Pour voir ce qu'il en faut penser , considérons un second portrait du même Séjan de la main d'un autre peintre , qui n'était point à ses gages , et qui ne fut jamais soupçonné de flatterie : c'est Tacite, dont nous parlerons bientôt.
« Sejanus Tiberium variis artibus devinxit adeo,utob8curum adver5us alios , sibi uni incaulum inleclumque efficeret : non tam so- /iTlia (quippe iisdem arlibii? victus est ) quam deum ira in rem
' Lib. 2, c. 12 et 128.
romanam, cujus pari exitioviguit, ceciditque. Corpus illi laboram telerans; animus audax; sui obtcgens; in alios criminator : juxta adulatio et superbia; palamcompositus pudor,ialus8ummaapisceDdi libido, ejusque causa modo largitio et luxus, saBpe industria ac vigilantiâ, haud minus noxiae, quotiens parando regno finguntnr '. »
« Séjan gagna si bien l'esprit de Tibère par divers artifices , n que ce prince , couvert et impénétrable pour tous les autres, « n'avait rien de caché ni de secret pour lui : ce qui ne doit pas « être principalement attribué aux ruses et aux artifices de ce » ministre , puisqu'il tomba dans les mêmes pièges et périt par » la voie de la fraude et de l'artifice , mais plutôt à la colère » des dieux contre l'empire romain, à qui sa faveur et sa dis- « grâce furent également funestes. Il avait une force de corps » capable de supporter les plus grandes fatigues. Le caractère « de son esprit était l'audace , l'adresse à se cacher et une noire « malignité envers les autres. Il était en même temps flatteur « jusqu'à la bassesse, et fier jusqu'à l'insolence : plein de mo- » destie et de retenue en apparence, mais au dedans dévoré d'ain- << bition. Les moyens pour parvenir à son but étaient, tantôt le « luxe et la dépense, tantôt la vigilance et l'application aux affai- <( res ; vertus aussi dangereuses que les vices mêmes quand on « en prend les dehors pour usurper une puissance illégitime. »
Pour réunir tout en un mot, Séjan, si ibrt vanté dans Paterculus , était un fléau de la colère des dieux contre l'empire romain : deum ira in rem romanam. Ceux qui sont en place , qui sont maîtres des grâces et dispensateurs des bienfaits , peuvent juger par là du cas qu'ils doivent faire des louanges qu'on leur prodigue avec si peu de mesure , et souvent avec si peu de pudeur.
J'ai dit que Paterculus excellait surtout dans les portraits et les caractères. 11 y en a de courts , qui ne sont pas les moins beaux , et plusieurs qni sont plus étendus. J'en rapporterai de l'une et de l'autre sorte.
Marins.
« lliiius atque horridus, vilàque sanctus; quantum hello optiinus,
» Tacit. A an. lih. 4, c. 1.
tantam pace pessimus ; immodicus gloriœ , insatiabilis , impotens . semperque inqaietus *. »
a Marius avait quelque chose de dur et de sauvage dans Te '( caractère : ses mœurs étaient austères, mais irrépréhensibles : « excellent dans la guerre , détestable dans la paix ; avide , ou a plutôt insatiable de gloire ; violent dans ses projets ; toujours « inquiet , et incapable de souffrir le repos. »
SyUa,
« Adeo Syila dissimilis Mt beHaior at; victor . ut d^tn vincit justissimolenior, post victoriam aadito fuerit crudelior ^. »
« Rien n^ fut plus différent que Sylla faisant la guerre , et « le même Sylla devenu vainqueur. Pendant la guerre il fut « doux jusqu'à l'excès, après la victoire cruel jusqu'à la bar- « barie. »
Mithridale.
« Mithridales^ ponticus rex : vir neque silendus , neque dicendus sine cura. Belle acerrimus, virtute eximius; aliquando fortuna, semper animo màximus : consiliis dux , miles manu , odio in Homanos Âonibal ^ »
« Mithridate , roi de Pont , dont il est dilficile et de se taire «' et de parler ; d'une valeur extrême , grand par une brillante •• fortune dans certains temps de sa vie , toujours par te courage '< et l'élévation des sentiments : général pour le conseil et les » résolutions , soldat pour les coups de main, un second Annibal « pour sa haine contre les Romains. »
Mécène.
«' C. Maecen^, equcslri sed spleudido genei^ natus : vir ubi re» vigliiam exigeret sane exsomnis , providcns, atque agendi sciens ; simul vero aliquid ex ncgotio remitti posset , otio ac moUitiis pêne ultra feminamfluens'*. »
« Mécène descendait d'une famille de simples chevaliers , mais
- ' Lib. 2, c. 9. 3 ïj},. 2, c. 18.
=" Lib. 2 c. 23. . * IJb. 1 , r. 18.
278 HISTOIRE ÀNClËNBiB.
<' illustre et ancteone. S'il était besoin de vigilance , on le voyait « actif, toujours en mouvement, pensant à tout, se refusant « même le sommeil. Dès que les affaires lui donnaient du rei<1- « che , plus mou presque qu'une femme ^ il se livrait tout entier « au plaisir et aux charmes de Foisiveté. »
Scîpion ÈmUien.
« P. Scipio iEmilianus, vir avilis P. Africani paternisque .L. Pauli virlutibus simillimus» omnibus beili ac togae dolibus, ingeniique ac studiorum eminenlissimus seculi sui ; qui nihil în vita nisi laudandum aut fecit, aut di&it , ac sensit ^... Taoïelegans liberalium studiorum omtiisque auctor et admirator fuit, ut Poiybiumi^aDStiumque, praecellenles ingeuioviros, demi militiaeque secum habuerit. Nequeenim quisquam hoc Scipione elegantius iotervalla negotiorum olio dispuoxit : semperque aut belli aut pacis servilt artibus : scinper inter arma ac studia versatus » aut corpus periculis , autanimum (lisciplinis exercuit *. »
« Scipion Émilien , également recommandable par toutes
« les qualités qui peuvent illustrer la robe et l'épée , faisait re-
« vivre en sa personne les vertus de Scipion TAfricain ^ son
« aïeul , et de Paul Emile , son père. Il était le premier homme de
n son siècle pour l'esprit et le goût des sciences. Actions , dis-
« cours, sentiments, on ne vit rien que de louable en lui pendant
« tout le cours de sa vie.... Plein d'estime et d'admiration pour
« les belles-lettres et pour les sciences, où il excellait lui-même,
« il avait toujours avec lui, tant en paix qu'en guerre , Panétius
« et Polybe , deux illustres savants. Personne ne savait mieux
« que lui entremêler le repos et Taetiou , ni mettre à profit avec
plus de délicatesse et de goût les vides (}ue lui laissaient les af*
« faires. Partagé entre les armes-et les livres , entre les travaux
« militaires du camp et les occupations paisibles du cabinet, ou
« il exerçait son corps par les fatigues de la guerre , ou il culli-
« vait son esprit par Tétude des sciences. »
Caton (TUtique, « M. Gato, genilus proavo M. Catonc, principe ii)o familiœ Porci» :
« Lili. 1, c. 12. 2 lib. 1, c. 13.
SCiBIfCES ET ABTS. 279
hoiAO virtoU simillimus , et per omnia ingenio diis quam hominibas propior; qui nunquam recte fecit ut fâcere videretur, sed quia aliter facere non poterat ; cuique id solum visum est rationem habere quod haberet justitiam, omuibus humanis vitiis imxnunis , semper fortunam in sua potestate habuit \ »
« Caton d'Utique eut pour bisaïeul Caton le censeur , ce chef « illustre de la famille Porcienne« Plus semblable par son carac- « tère aux dieux qu'aux hommes , on pouvait le regarder comme « le portrait vivant de la vertu. Il ne fit jamais rien de vertueux « pour le paraître , mais parce qu'il ne pouvait pas faire autre- « ment. Il ne trouvait rien de raisonnable que ce qui était juste. « Exempt de tous les défauts humains , il demeura toujours « maître delà fortune, sans jamais lui céder. »
Pompée .
A Innocentia eximius , sanctitate prœcipuus , eloquentia médius ; potentiœ ((uaB honoris causa ad eum deferretur , non ut ab eo occuparetur, cupidissimus. Dux bello peritissimus; civis in (oga( nisi ubi vereretur ne qaem haberet parem ) modestissimus. Amicitiarum teuax, in offensis exôrabilis , in reconciiianda gratia tidelissimus , m accipienda satiâfactione facillimus, Potentia sua nunquam , aut raro , ad impoteutiam usus : pêne omnium vitiorum cxpers , nisi numerarelur inter maxima in oivitate libéra domiuaque gcntium indignari, quum omnes cives jure haberet pares , quemquam œqualem diguitate conspicere *. »
« Pompée était de mœurs très-pures , d'une probité irrépro- « chable , d'une éloquence médiocre ; très-avide de distinctions « et d'emplois, pourvu qu'on les lui déférât volontairement et « par honneur , mais non jusqu'à les envahir par force ; général « très-habile dans la guerre , citoyen très^modéré pendant la « paix, sinon lorsqu'il craignait que quelqu'un ne devînt son (( égal ; ami constant , facile à pardonner les injures , d^ bonne « foi lorsqu'il se réconciliait , et n'exigeant point les satisfac- « lions à la rigueur. Il n'usa jamais ou rarement de son pouvoir n pour commettre des injustices et des violences. On aurait pu
• Mb. ?,c. 35^ 2 Ub, 2,c. 29,
280 HfSTOrHE ANCnrNNB.
« dire quMI était exempt de tous les vices , si ce n'en était un N très-grand dans une ville libre , maîtresse de toutes les na- « tîons, où de droit tous les citoyens sont égaux , de ne pouvoir « souffrir qu*aucun régalât en crédit et en autorité. »
César.
« Cœsar forma omnium civiumexcellentissimus ,vigoreaDimiacerrimus , munificentiœ effusissimas , anioM) super humanam et naturam elHdem evectus, magoiludioe consiliorum, celeritate bellaDdi» patientia periculorum , Magno iili Alexandro , sed sobrio neque iracundo, simillimus ; qui denique semper et somno et cibo in vitam , non iu voluptatem , uteretur '. »
« César, le mieux fait d'ailleurs de tous les Romains , Tem-
« portait sur eux par la force et l'étendue d'un génie supérieur,
« par une générosité et une magnificence portées jusqu'à la pro-
« fusion ; enfin il paraissait élevé au-dessus de l'homme par
« un esprit et un courage qui passent toute croyance* La graii-
» deur de ses projets , sa rapidité dans la manière de faire la
(i guerre , sa hardiesse intrépide à affronter les dangers , Tout
« rendu tout à fait semblable à Alexandre le Grand , mais à
« Alexandre encore sobre et maître de sa colère. Il usait de la
« nourriture et du sommeil, non pour le plaisir, mais uoique-
c< ment pour satisfaire aux besoins de la nature. »