‹ Histoire ancienneChapitre 78 sur 104 · tome ni. 3lJb. 10, c · texte numérisé non relu

tome ni. 3lJb. 10, c

' La métaphore n'est point ici tirée * Plut, in Hyper,

des nerfs du corps, comme l'ont supposé & a Dulcis imprimis et acntas Hype-

les traducteurs, mais des cordes d'un rides : sed minoribus causis, ut non

arc, qui, étant extrêmement tendues, dixerim utilior, magis par. » (Quint.

poussent les traits avec une force et lib. 10, cap. 1.)

SCIENCE^ ET ÀfiTS. 309

avec Lycurgue pour le maniement des affaires publiques dans le temps qu'Alexandre attaquâtes Grecs, et il se déclara ouvertement contre ce prince. Après la perte de la bataille près de Cranon les Athéniens étant près de le livrer à Antipater, il s'enfuit à Égine, et, étant parti de là, il se sauva dans un temple de Neptune, d'où il fut arraché et conduit à Corinthe vers Antipater, qui le fit appliquer à une cruelle question pour tirer de lui quelques secrets et quelques éclaircissements dont il avait besoin. Mais, dans la crainte d'être forcé par la violence de la douleur à trahir sa patrie et ses amis , il se coupa la langue avec les dents et expira dans les tourments.

DINABQUE.

Dinarque , natif de Ck)rinthe , selon quelques-uns ■, vint s'établira Athènes dans le temps qu'Alexandre poussait ses conquêtes dans l'Asie. Il fut disciple de Théophraste, qui avait pris la place et l'école d'Aristote , et fit aussi une liaison particulière avec Démétrius de Phalère. Il ne plaidait pas par lui-même , mais composait des plaidoyers pour ceux qui avaient des procès. Il se proposa pour modèle Hypéride , ou plutôt , selon d'autres , Démosthène , dont le style vif et véhément convenait mieux à son caractère.

Changement arrivé chez les Grecs dans l'éloquence.

L'espace qui s'est écoulé depuis Périclès jusqu'à Démétrius de Phalère, dont nous allons parler, a été le beau temps de l'éloquence chez les Grecs ; cet espace est à peu près de cent trente ans. Avant Périclès, la Grèce avait eu beaucoup de grands hommes pour le gouvernement, pour la politique, pour la guerre ; et l'on y avait vu une foule d'excellents philosophes : mais l'éloquence y était peu connue. Ce fut lui , comme je l'ai déjà observé, qui le premier la mit en honneur, qui en montra la force et le pouvoir , et qui en fit naître le goût. Ce goût ne fut pas commun à toute la Grèce : parle-t-on , dans ces temps-là , de quelque orateur argien , corinthien , ou thébain ? Il se renferma dans Athènes, qui porta dans les cinquante dernières

1 Plot, ia Dia.

SIO HISTOIRE ANCIENNE.

années de l'espace dont je parle ce grand nombre d'illustres orateurs dont le mérite lui a fait tant d'honneur et a rendu sa réputation immortelle. Tout ce temps-là fut comme le règne de la saine et de la vraie éloquence , qui ne connaît et n'admet d'autre parure qu'une beauté naturelle et sans fard. Hxc xtas effudit hanc copiam; el, tUopinio mea/erty succvs iUe etsan* guis incorruptus usqueadhane œtatem oratorum/uit; in quo fuUuraiis inesset, nonfucatus nitor >.

Tandis que l'on se proposa ces grands orateurs pour modèles, et que l'on fut Gdèle à les imiter, le goât de la bonne éloquence, c'est-à-dire d'une éloquence mâle et solide , se conserva dans toute sa pureté. Mais quand, après leur mort , on eut commencé à les perdre insensiblement de vue et à suivre d'autres routes, une éloquence d'un nouveau genre, plus parée et plus embellie, succéda à l'ancienne et la fit bientôt disparaître. Ce fut Démétrius de Phalère qui causa ce changement; et c'est de lui qu'il me reste à parler.

DÉMÉTBIUS DE PHALÈBE.

Démétrius dont il s'agit fut surnommé le Phalérien, du nom de Phalère , sa patrie , qui était un des ports d'Athènes. Il eut pour maître le célèbre Théophraste.

Je ne rapporterai point ici son histoire , qui est traitée avec assez d'étendue dans le sixième volume >. On y voit comment Cassandre , s'étant rendu maître d'Athènes quelque temps après la mort d'Alexandre le Grand , en confia le gouvernement à Démétrius , qui le conserva pendant dix ans , et s'y conduisit avec tant de sagesse ^ , que le peuple lui dressa trois cent soixante statues; comment ensuite elles furent renversées, et lui obligé de se retirer en Egypte, où Ptolémée Soter le reçut fort bien ^ : enfin comment, sous Ptolémée Philadelphe, fils de Soter, il fut mis en prison , où il mourut d'une morsure d'aspic.

Je ne considère maintenant Démétrius de Phalère que comme orateur , et je dois exposer comment il contribua à la éécadence et au dépérissement de l'éloquence à Athènes,

• Brut. n. 3fi. 3 Ut. Ifi, J 7.

•-'LW. 16,S5. <Liv. 17, Sa.

J'ai déjà marqué qu'il avait été disciple de Théophraste, appelé de ce nom à cause de sa manière de parler excellente et divine '. Il avait pris sous lui uu style orné, fleuri , élégant. Il s^était exercé dans le genre d'éloquence qu'on appelle le genre tempéré,' qui tient le milieu entre ie sublime et le simple, qui admet toute la parure et tous les ornements de Veact , qui emploie les grâces brillantes de l'élocution et la beauté édatante des pensées; en un mot, qui est rempli de douceur et d'agrément, mais dénué de force et de vigueur , et qui , avec tout son brillant et tout son éclat, ne s'élève pourtant point au-dessus du médiocre. Démétriceescdlaitdans ce genre d'écrire, fort capable de plaire et d'exciter l'admiration par lui-même, si on ne le comparait au genre sublime et magnifique , dont la beauté sdide et majestueuse fait disparaître l'éclat de ces grâces légères et superficielles. Il était aisé de reconnaître à son style coulant , doux, agréable ' , qu'il avait été disciple de Théopbraste. Ses expressions éclatantes , ses métaphores heureuses , étaient , dit Cicéron, comme autant d'astres brillants qui donnaient du lustre à son discours et le rendaient lumineux.

On se laisse pour l'ordinaire assez facikm^t éblouir par cette sorte d'éloquoice , qui fsÂt illusion à l'esiurit en flattant l'imagination. C'est ce qui arriva pour lors à Athènes, et Démétrius ûit le premier ^ qui donna atteinte à l'ancien et solide goût, et qui commença à corrompre l'éloquence. Son unique but , en parlant au peuple, était de lui plaire. Il voulait montrer qu'il avait de la douceur, et c'était en effet son caractère ; mais cette douceur chatouillait les oreilles sans aller plus loin , et laissait seulem^t l'agréable souvenir d'un arrangement de pensées et de mots étudiés et d'une douce harmonie. Ce n'était point comme dans Péridès une éloquence victorieuse , qui , pleine de charmes,

* Sbn premier nom était Tyriamoe, eam mollem teneramque reddidit ; et

— L. aaayis>, sicut fuit, videri maluit quam

> f Orator param yehemens, dnlcis gravis: sed suavitate ea^qoa perfunde»

tamen, ut Theophrasti discipnlum retanimos, non qna perfringeret ; et

agnosceres. » (CiC. cfeO/)Sc.lib. l,n.3.) tantamatmemoriamconcinnitatissuse,

c Cnjus oratio qanm sedate placide- non ( qnem admodum de Pericle scripsit

qae loqoi tar , tum iUuctrant eam qaasi Eapolis ) cam delectatione acnleos etiam

stellae qasdam tralata verba atqae im- relinqaeret in animis eoram a qui»

matata. » {De Orat. n. 92. ) bas «sset auditas. > (Id. in Brut, n. 38. )

3 « Hic primas inflezit orationem, et

312 mSTOlBE ANCIENNE.

mais armée en même temps d'éclairs et de foudres, laissait dans l'esprit des auditeurs, avec le sentiment d'un agréable plaisir, une vive impression et une sorte d'aiguillon perçant qui pénétrait jusqu'au cœur.

Cette éloquence d'appareil peut avoir quelquefois lieu dans des actions de pompe et d'éclat , où l'on ne se propose d'autre but que de plaire à l'auditoire, et de faire montre d'esprit, telles que sont les panégyriques , pourvu néanmoins qu'on y garde de sages mesures , et qu'on resserre dans de justes bornes la liberté que l'on accorde à ce genre de discours. Peut-être aussi que cette éloquence aurait été moins dangereuse si elle s'était tenue renfermée dans les assemblées particulières des rhéteurs et des sophistes , qui n'admettaient qu'un nombre d'auditeurs assez borné. Mais celle de Démétrius avait un bien plus grand théâtre. C'était devant le peuple entier qu'elle paraissait ; de sorte que sa manière de haranguer, si elle était applaudie, comme elle l'était toujours , devenait la règle du goût public. On ne connut plus d'autre langage dans le barreau. Les écoles de rhétorique furent obligées de s'y conformer. Toutes les déclamations qui en faisaient le principal exercice et dont on attribue l'invention à notre Démétrius, étaient formées sur ce même plan. En se proposant son style pour modèle , on ne s'en tint pas au point où il s'était arrêté : car il avait d'excellentes parties , et était louable en beaucoup de choses. Élocution, pensées, figures, tout fut outré comme c'est l'ordinaire, tout fut porté à l'excès. Ce mauvais goût passa rapidement dans les provinces , et s'y corrompit encore beaucoup plus. Dès que l'éloquence, sortie du Pirée ' en cet état, se fut répandue dans les îles et danl^ l'Asie, perdant pour ainsi dire cet air de santé et d'embonpoint qu'elle avait conservé si longtemps dans son terroir naturel , elle prit bientôt les manières étrangères, et désapprit presque à parier; tant fut grande et prompte sa décadence. Cest Cicéron qui en fait cette peinture.

La perte de la liberté à Athènes entraîna en partie celle de

' fl CtaemelePirao eloqnentia «Tecta lam salabritatem atticae dictioais quasi

est, omnn peragravU insala*, atqne sanitatem perderet, ae loqai penc di*

ita peregrinata tota Asia etit, ut se ex- disceret. » (Ctc. in Brvt. a. 61. ) ternis oblineret moribus, omnemque il-

réloquenc«. Ou n'y vit plus parahre de ces grands hommes qui , par le talent de la parole, lui avaient fait tant d'honneur : quelques rhéteurs seulement et quelques sophistes, répandus en différents endroits de la Grèce et de l'Asie, soutinrent un peu l'ancienne réputation : j'en ai parlé ailleurs.

Mais , ce qui est étonnant , plusieurs siècles après , l'éloquence reprit de nouvelles forces , et reparut avec presque autant d'éclat qu'elle avait fait autrefois à Athènes. On voit bien que je veux parler de cet heureux temps où les pères grecs firent un si louable et si saint usage du talent de la parole ; car je ne crains point de mettre en parallèle avec les plus célèbres orateurs d'Athènes saint Basile , saint Grégoire de Nazianze , saint Jean Chrysostome, et quelques autres. J'en ai rapporté plusieurs extraits dans le premier volume du Traité des Études , surtout de saint Jean Chrysostome, qui ne le cèdent point, ce me . semble, aux harangues de Démosthène , ni pour la beauté du style, ni pour la solidité du raisonnement , ni pour la grandeur des choses mêmes , ni pour la force et la véhémence des passions. On peut consulter ces endroits, qui me dispensent d'apporter ici de nouvelles preuves de ce que j'avance; et je crois que Ton conviendra avec moi qu'on ne trouve rien de plus beau ni de plus éloquent dans toute l'antiquité grecque.

Nous verrons bientôt que l'éloquence latine n'a pas eu le même avantage. Depuis qu'après avoir jeté un éclat extraordinaire pendant quelques années elle eut commencé à déchoir , elle s'affaiblit toujours de plus en plus par des déclins assez prompts, et tomba enfin dans une corruption dont elle ne s'est jamais relevée. C'est ce que je dois montrer dans l'article suivant.

ARTICLE II

Des Orateurs latins,

Rome , occupée d'abord à s'affermir dans son premier établissement , puis à s'étendre de jour en jour dans les contrées voisines, et enfin à porter au loin ses conquêtes, donna pendant plusieurs siècles tous ses soins et toute son application aux exercices militaires et demeura pendant tout ce temps-là sans

314 HISTOIRE ilNCIENNE.

goût pour les arts et pour les sciences en général , et en particulier pour réloquence , dont elle n'avait encore presque aucune idée. €e ne fut qu'après avoir dompté les peuples les plus puissants ' , et s'être affermie dans un tranquille repos , que le commerce qu'elle eut avec les Grecs commenta à la tirer de cette grossièreté et de cette espèce de barbarie par rapport aux exercices de l'esprit; et que la jeunesse romaine, sortie comme d'un profcmd sommeil , et devenue sensible à une nouvelle espèce de gloire inconnue à ses ancêtres , commença à ouvrir ies yeux et à prendre du goût pour l'éloquence.

Pour donner quelque idée des premiers commencements de l'éloquence dans Rome, de ses progrès, de sa perfection et de sa décadence , je partagerai en quatre âges les orateurs romains : mais je ne m'arrêterai qu'à ceux qui sont les plus connus , ou par leur réputation , ou pour leurs ouvrages.

§ I. Premier âge des orateurs romains.

Les Romains, à l'abri de la paix , amie des sciences et mère du loisir, firent d'abord par eux-mêmes quelques efforts pour acquérir le talent de la parole. Mais comme ils ignoraient > absosoiument la route qu'il fallait tenir pour y arriver , et qu'ils n'avaient d'autre guide que leur propre esprit et leurs propres réflexions , ils n'avançaient pas beaucoup. Il fallut que la Grèce vaincue vint au secours de ses vainqueurs. Quand on eut entendu parler à Rome les rhéteurs grecs , qu'on eut pris leurs leçons, et qu'on se fut formé dans la lecture de leurs livres , la jeunesse romaine conçut une ardeur incroyable pour l'éloquence. Nous avons vu vers la fin du sixième volume quelles difficultés elle trouva à sa première entrée à Rome , et quelles traverses il lui fallut essuyer pour s'y établir. Mais c'est le propre de l'éloquence de vaincre les obstacles et de forcer les barrières qu'on lui op-

' f Posteaquam imperio omnium viam , neqne aliquod praeceptam artia

gentiam constitoto, diaturnitas pacis ene arbitrarentor, tantam, quantum

otium conflrmaTit , nemo ferelaudiacu- ingenio et cogitatione poterant, eonac-

pidus adolescens non sibi ad dicendnm qnebantur. Postautem, auditis oratori-

studio omni enitendum patavit. » (CiC. bac grawic, cognitivque eoram litteris,

de OraU lib. l,n. 14.) adhibiti8quedoctoribus,ineredibiliquo-

' « Ac primo quidem totius rationis dam nostri homines dicendi atadio fla-

ignari, qui neqne exercitationis ullam graverant. i (Ibid. n. 14. )

pose. Elle prit le dessus à Rome malgré les efforts de Caton , qui , grand orateur lui-même , ne voulait pas néanmoins qu'on se livrât trop aux arts des Grecs , et elle y devint en peu de temps rétude dominante'. Les plus grands hommes dans la suite, comme Scipion et Lélius , avaient toujours auprès d'eux d'habiles Grecs , dont ils se faisaient gloire de prendre des leçons.

Pour venir aux orateurs du premier âge , les plus connus sont Caton le censeur, les Gracques, Scipion TEmilien, Lélius. Ils avaient un excellent naturel, un merveilleux fonds d'esprit, beaucoup d'ordre dans leurs discours, de force dans les preuves, de solidité dans les pensées , d'énergie dans les expressions ; mais nul art, nulle délicatesse , nulle grâce , nul soin de l'arraiV gement des mots , nulle connaissance du nombre et de l'harmonie du discours ».

Caton avait composé un nombre infini de harangues : on en comptait , du temps de Cicéron, plus de cent cinquante ; mais elles n'étaient point lues. Il prétend néanmoins qu'il ne manquait aux traits de son éloquence qu'une certaine fleur de style et une vivacité de couleurs qui n'étaient point encore alors en usage 3.

Les Gbàcques se distinguaient aussi par une éloquence mâle et robuste , mais dénuée d'ornements. Cicéron nous a conservé ^ quelques lignes d'un discours que tint le jeune Gracchus après la mort de son frèr^, qui sont très-vives et très-touchantes , et que lui-même a imitées dans la péroraison de son plaidoyer pour Muréna. Quo me miser conferamf quo vertam? In Capitoliumne , at fratris sanguine redundat. Jn domum? matremne ut miseram lamentantemque videam et abjectam? « Où irai- « je? de quel côté me toumerai-je, malheureux que je suis? « Sera-ce vers le Capitole? mais il est teint du sang de mon frère. « Retournerai-je dans maison ? quoi ! pour y voir une mère affli- « gée , dans la dernière désolation , et baignée dans ses pleurs ? » Si le reste du discours ressemblait à ce peu de lignes, il ne le céderait en rien à ceux de Cicéron. En les prononçant * , tout parlait

' De Orat. lib. 2 , n. 155. nondum erant , florem et eolofem de-

2 Cic. in Brut. n. 65. fuisse » (Cic. in Brut, n, 298. )

^ « Intelliges nîhil illins lineamentis , ♦ De Orat. lib. 3, n. 215,

nisi «oram pigmentoruin quœ inventa •'■ « Quœ sic ab illo acta esse consta-

en lui , les yeux , la voix , le geste , de sorte que ses ennemis mêmes ne purent retenir leurs larmes. A.ulu-Gelle nous a conservé ' deux fragments de discours de G. Graechus qui ne sont point du goût de celui que cite Cicéron. Ils sont élégants, mais froids , quoique dans une matière grave et touchante. C'est le même Graccbus qui avait toujours derrière lui un domestique qui avec sa flûte Favertissait quand il devait hausser ou baisser le ton de sa voix.

Quintilien oppose souvent le style du siècle dont nous parlons à celui du temps où lui-même il vivait , et il donne à cette occasion un excellent précepte. « Les jeunes gens, dit-il , ont deux a grands défauts à éviter '. Le premier serait , si quelque admi- « rateur outré des anciens leur donnait pour lecture et pour « modèles les harangues de Caton, des Gracques et d'autres pa- « reils auteurs : car ce serait le moyen de leur faire prendre u un style sec, dur, âpre , hérissé. Un autre défaut tout con- « traire serait qu'éblouis par la parure brillante du style mou et « efféminé qui est devenu à la mode, ils se laissassent gâter le a goût par cette éloquence doucereuse et fleurie , d'autant plus « dangereuse pour eux , qu'elle a plus de rapport à leur carac- <c tère et à leur âge. Quand ils auront le jugement formé et sûr, « je les exhorterai , dit Quintilien , à lire les anciens , dont l'élo- « quence mâle et vigoureuse, lorsqu'on en aura séparé la ru- « desse du siècle grossier où ils vivaient servira à soutenir « et même à relever les beautés et les ornements de la nôtre, a Je leur conseillerai aussi de lire beaucoup les modernes , qui « ont d'excellentes parties et qui peuvent leur être d'une grande « utilité. »

J'ai cru que ce morceau de Quintilien était fort propre à faire connaître le style du temps dont il s'agit jci : outre qu'il ren-

bat,oeuIi8, yoce ygestu , inimici ut la< calis capU, Tolnptate qaadam pra^a

crymas tenere non possent. » (CiC. in deliniantar, at pnednlce Ulnd genus.

Brut. n. 298 ) et pnerUibn* ingenlis hoc gratins, quo

* Ub. 10, c. 3. propiusest, adament. Firmis antem ju-

^ a Duo gênera maxime cavenda pue- diciis, jamqne extra pericalnm positis,

ris pnto. Unum , ne quis eos antiquitatis suaserim et antiquos légère , ex qnibus

nimias admirat«r in Graccborum Cato- si assnmjitur solida ac virilis ingenîi

nisqae et aliorum similium lectione du- vis , deterso rudis seculi squalore , tara

rescere velit : fient enim horridi atque noster hic cultus ciarins enitescet ; et

jejuni... Alterum, quod huic diversura novos ,^quibus et ipsis mnlta virtas

est, ne recentis hajus iascivise flos- adest. ^(Quintil. lib. 2, cap. 6. )

SCIENCES ET ABT3. Si 7

ferme uo uvis bien seosé , et dont nos jeunes gens aussi pourront profiter.

Je ne m'arrêterai point sur le caractère de l'éloquence de Scipion et de Lélius. Je suis persuadé que , quoiqu'elle se ressentit du siècle où ils vivaient , elle était beaucoup éloignée de la dureté de celle de Caton et des Gracques. Je rapporterai seulement ici un fait, bien honorable pour Lélius, et qui montre jusqii'où il portait la candeur et la bonne foi. 11 avait été chargé d'une cause très-importante'. 11 la plaida avec beaucoup dMIoquence. Les juges cependant ne crurent point que la cause fut en état d'être jugée , et la renvoyèrent à une autre audience. Il la travailla de nouveau, et la plaida une seconde fois. Elle eut le même sort qu'auparavant. Alors Lélius n'hésita point, et força ses parties à remettre leurs causes entre les mains de Galba , célèbre orateur de ce temps- là , qui avait plus de véhémence et de pathétique que lui. 11 eut beaucoup de peine à s'en charger, et au premier plaidoyer il la gagna tout d'une voix. « On sa- « vait pour lors , dit Cicéron , rendre justice au mérite d'autrui , « même à son propre préjudice. » Erai omnino tum mos, ut in reliquis rébus melior, sic in hoc ipsa humanior : ut faciles esseni in suum cuique tribuendo,

§ \l. Second âge des orateurs romains.

Je placerai dans ce second âge quatre orateurs : Antoine et Crassus, qui étaient plus âgés; Cotta et Sulpitius, qui étaient plus jeunes. On ne les connaît guère que par ce que Cicéron nous en apprend dans ses livres de rhétorique. Il remarque que cjb fut sous les deux premiers que l'éloquence latine > , parvenue à une sorte de maturité , commença à pouvoir entrer en lice avec celle des Grecs.

Antoine , dans le voyage qu'il fit pour aller en Cilicie en qualité de proconsul, s'arrêta quelque temps à Athènes et dans l'île de Rhodes , sous différents prétextes , mais en effet pour avoir

' Brut. n. 85-88. Jn Brut. n. 161. )

^ « Quod idcirco posui , ut dicendi « Ego sic existinio... in liis primum latine prima maturitas iu qua aetate cnm Grscrorum gloria latine direndico» ex8titis0et, posset auimadverti. » (Qc. piam Kt^uatani. » (Ibid. n. 138, )

occasion de converser avec les plus habiles maîtres de rhétorique , et pour se perfectionner dans l'éloquence par leurs avis '. 11 affecta pourtant toujours dans la suite de paraître ignorer ce que les Grecs enseignaient sur l'art de parler, espérant par ce moyen rendre son éloquence moins suspecte. En effet * , il passait communément dans l'esprit de ses auditeurs pour venir au barreau plaider ses causes presque sans préparation. Mais, dans la vérité , il était tellement préparé , que souvent les juges ne l'étaient pas assez pour se défier de lui. Rien de ce qui pouvait servir à sa cause ne lui échappait. Il savait placer chaque preuve dans l'endroit où elle faisait plus d'impression. Il était moins attentif à la délicatesse et à l'élégance des mots qu'à leur force et à leur énergie. Il ne paraissait occupé que des choses mêmes et du raisonnement. II avait toutes les grandes parties d'un orateur , et il les soutenait naerveilleusement par la force et la dignité de sa prononciation.

Il trace lui-même , dans le second livre de l'Orateur^ , le plan d'une harangue qu'il prononça en faveur de Norbanius , poursuivi, et à juste titre, comme auteur de sédition : cause, comme on le sent bien, très-difOcile et très-délicate. Il la traita avec un art, une force, une éloquence, qui arrachèrent le coupable à la sévérité des juges; et il avoue lui-même qu'il gagna sa cause, moins par l'évidence des raisons que par la force des passions qu'il sut employer à propos. Ita magis affectis animis judicum , quant doc fis , tua , SulpUi , est a nobis tum accusatio vicia. Et cependant Sulpitius^ avocat de l'autre partie, avait laissé les juges parfaitement convaincus de la justice de sa cause, et enflammés de colère contre Norbanus : cum tibi ego, non Judicium sed incendium tradidissem. Rien n'est plus propre à former tie jeunes avocats que le plan de cett^harangue; mais ils ne doivent pas imiter l'usage qu'Antoine fit pour lors de ses talents pour arracher un coupable à la peine qui lu! était due.

I De Orat lib. 1 , n. 82. De Orat. lib. 2, ita erat paratos, ut jadiceà, illu dicentr,

n. 3. nonnunqaam yiderentar non satis pa-

Ibid. n. \bX rati ad caTendum faisse. » (In Brvto^

> c Erat memoria sainma , nulla me- n. 139. )

ditationis saspicio. Imparatas semper » De Orat. lib. 2, n. 197-203. aggredi ad dicendom videbatur : sed

SCIENCES ET ABTS. 319

Erassus était le seul qu'on pût mettre en parallèle avec Antoine s et quelques-uns même le lui préféraient. Il n'avait que trois ans moins que lui. Son caractère > propre était un air de gravité et de dignité qu'il savait tempérer par une douceur insinuante, par une grande délicatesse , et même par une fine raillerie , mais sans jamais sortir de la décence qui convient à un orateur. Il avait une expression pure, exacte, élégante, mais sans affectation. H s'expliquait avec une merveilleuse netteté, et relevait la beauté de son discours par la force des preuves et par l'agrément des similitudes.

I/orsque Crassus avait affaire à des personnes de mérite et de réputation , il avait grand soin de les ménager, et les railleries qu'il employait à leur égard n'avaient rien de piquant ni d'injurieux : in quo génère nuUi aculei contumeUarum inerant : modération rare ^ dans ceux qui se piquent de plaisanterie , et qui ont bien de la peine à retenir un bon mot qui leur vient surle-champ, et qui, selon eux, leur ferait honneur. Mais il en usait autrement à l'égard de ceux qui donnaient prise sur eux par leur mauvaise conduite. Un Brutus, dont je vais parler, était de ce genre. Il faisait le métier d'accusateur pour profiter des récompenses qu'accordaient les lois à ceux qui faisaient condamner un criminel : métier qui était regardé à Rome comme peu digne d'un homme de condition et de probité, quoique l'on y approuvât fort qu'un jeune homme se fît connaître en accusant quelque personnage important. Ce même Brutus était décrié généralement comme un dissipateur qui avait perdu tout son bien en débauches. Plaidant un jour contre Crassus, il fit lire deux plaidoyers de cet orateur dans lesquels il se contredisait manifestement. Crassus , piqué , sut bien lui rendre la pareille. Il fit lire , à son tour, trois dialogues du père de Brutus , dans chacun desquels , selon une coutume assez ordinaire, il était fait mention, au commencement , de la maison de campagne où l'on supposait que la conversation s'était tenue ; et après avoir constaté par cette

' Brut. n. 143. ^ „ Quod est homlnibas faeetis et di- 3 « Erat somma gravitas : erat cnm cacibas difflciUlmam, habere hominum gravitate janctus facetiarum et urbani- rationem et temporom, et ea qa» oceuctatis oratorius, non scarrilis lepos. La- rant, qaara salsissime dici possnnt, tétine Joquendi accurata et sine mole^tia Qere. b (/>« Orat. lib 2, n. 221.) diligens elegantia , etc. »

320 HISTOIBE ANCIENNE.

lecture le nom et la réalité des trois terres que son père lui avait laissées, il lui demanda avec d'amers reproches ce qu'elles étaient devenues.

Une occasion fortuite ' donna lieu à Crassus de le traiter encore dans la même cause avec tout une autre force et de tout une autre vivacité, et de joindre l'invective amère à la plaisanterie. Pendant qu'ils plaidaient, passa dans la place publique , où l'on sait que se plaidaient les grandes causes, le convoi d'une dame romaine, à la tête duquel, selon la cérémonie des funérailles usitée à Rome, on portait les images de ses ancêtres : elle était de la famille des Junius , dont les Brutus étaient une branche. A ce spectacle inopiné, Crassus, transporté comme par un subit enthousiasme , jetant de vifs regards sur Brutus avec un geste et un ton de voix animé : « Que faites-vous ici ? lui dit- « il. Quelle nouvelle voulez-vous que cette dame porte à votre « père, à ces grands hommes dont vous voyez qu'on porte ici « les images, à tous vos autres ancêtres, et en particulier à Junius « Brutus, qui a délivré ce peuple delà domination des rois? De « quelle action , de quelle sorte de gloire , de quel genre de « mérite leur dira-t-elle que vous vous piquiez ? Est-ce du soin « d'augmenter votre patrimoine ? cela conviendrait peu à votre « naissance. Mais supposons que cela n'y dérogeât point : vos «( débauches l'ont entièrement absorbé. Est-ce de l'étude du droit « civil ? le nom de votre père devrait vous y porter ; mais vous « en ignorez jusqu'aux principes les plus communs. Est-ce de « la science militaire , vous qui n'avez jamais vu ni camp ni « armée? Enfin est-ce de l'éloquence, dont vous n'avez aucun

> « Qais est qui non fateatar , hoc le- tuti siudcre? Pairimonioneaugendo? M

pore atque lis facetiis non minus refn- id non est nobilitatis . Sed foc esse. Ifihil

tatam esse Brutum, quam iUis tragœ. superest : libidines tolum dissipaverunt .

diis qnas egit idem qaam casa in Jn juri civili ? est patemum ; sed , etc.

eadem causa cum funere efferreturanus Jn rei militari, qui nunguam castra

Junia? Proh dii immortales! quae fuit videris F an eloquentia , qtue nulla est

iUa, quanta yis, qnam inexspectata , in te, et quidquid est vocis ac lingtue»

qaam repentina! quam, conjectisoculis, omne ad istum turplssimum ealumnite

gestu omni imminente , samma gravitate qiuestum contulisti ? Tu lucem aspicere

et celeritate yerborum ; Brute, quid se- audes ! tu hos intucH ! tu in foro , tu m

des? Çtùd illam anum patri nunciare •urbe^tuinciviumesseconspectuf tuiliam

vis tuo? quid iUis omnibus quorum ima-- mortuam, tu imagines ipsas non perhor-

tjines duci vides ? quid Lucio Bruto , qui rescis , quibus non modo imitandis , sed

hune populum dom inatu regio liheravit ? ne eoUocandis quidem tibi ultum locum re-

quid te/aceie f c\ki txi, cui gloria, eut vir- Itquistl ! w{De Orat, lib. 2 , n. 223-226. /

SCIENCES ET ABTS. 831

« trait ? et ce qu'on peut remarquer en vous devolubilité de lan- « gue etde force de poumons, vous ne l'employez ici qu'à exercer « par vos calomnies un honteux et sordide commerce d'avarice. « Quoi ! vous osez encore soutenir la lumière du jour, envisager « ces juges, et paraître, soit dans le barreau, soit dans la ville, en « présence de vos concitoyens ! Quoi 1 vous n'êtes pas couvert de « honte et saisi de tremblement à la vue du convoi de cette illus- « tre dame, et de tant de respectables images dont vous déshono- « rez la gloire par votre indigne conduite ! » Un seul morceau comme celui-ci doit faire connaître^ ce qu'il faut juger de la qualité et du mérite de l'éloquence de Crassus.

Il joignait à ce rare talent une grande connaissance du droit : en quoi pourtant Scévola l'emportait de beaucoup sur lui. C'était le plus habile jurisconsulte de son siècle, et en même temps un des plus célèbres orateurs. Ils étaient tous deux à peu près de même âge, avaient passé par les mêmes dignités, étaient appliqués aux mêmes fonctions et aux mêmes études '. Cette ressemblance mutuelle, et cette sorte d'égalité, loin d'exciter entre eux le moindre sentiment, le moindre nuage de jalousie , comme il arrive souvent, et d'altérer le moins du monde leur amitié , ne servait qu'à en serrer les nœuds de plus près, et à la rendre plus parfaite.

Je ne dirai qu'un mot de deux jeunes orateurs qui brillaient déjà beaucoup dans le barreau, Cotta et Sulpitius. Le caractère de leur éloquence était tout différent.

Cotta, du côté de l'invention *, avait de la pénétration et de la justesse d'esprit : son élocution était pure et coulante. Comme la faiblesse de sa poitrine l'obligeait d'éviter toute contention de voix, il avait soin aussi de régler sur ce peu de force son style

' « lUad gaudeo, qaod et œqaalitas nem omnem remiserat, sic ad yinum

vestra, et pares honorum gradua, et ar- imbecillitatem dicendi accommodabat

tiamstudiornmqueqaasiflnitima viciai- genus. Nibil erat in ejus oratione niai

tas, tantam abestab obtrectatione invi- sincernm, nibil nisi siccam atqae sa-

diae, quae solet lacerare plerosque , nti ea nom : illudqne maximnm , quod , quiim

non modo non eznlcerare yestram gra- eontentione orationisflectereanimosju-

tiam, sed etiam conciliare videator. b dicum yix posset, necomnino eo génère

(la Bruto, n. 156.) diceret, tractando tamen impellebat iit

'^ c Inveniebat igitur acnte Cotta, idem facerent a se commoti quod a

direbat pure ac soluté, et ut ad inflr- Sulpitio concitati. »( la Brufo , n.202.) Diitatem Jaterum perscienter contention

322 HISTOIBE ANCIENNE.

et sa maDière de composer. Tout était juste, exact et de bon goût dans son discours. Mais ce qui était !e plus admirable en lui, c'est que, ne pouvant presque faire usage du style véhément et impétueux , et se trouvant hors d'état par conséquent d'entraîner les juges par la force de son discours , il savait pourtant les manier avec tant d'adresse et dliabileté, qu'il produisait sur leur esprit le même effet par son éloquence douce et tranquille que Sulpitius par les traits vifs et enflammés de la sienne.

SuLPiTius, au contraire ', avait le style grand, véhément , et pour ainsi dire tragique ; la voix douce, forte, éclatante ; le geste et le mouvement du corps extrêmement agréables et gracieux, mais d'un agrément et d'une grâce qui convenait au barreau , non au théâtre. Son discours était abondant et rapide, mais sans passer les justes bornes, et sans se répandre en superfluités. Sulpitius prenait pour modèle Crassus, Antoine plaisait davantage à Gotta. Mais ni ce dernier n'avait la force d'Antoine, ni l'autre l'agrément de Crassus.

L'exemple de Sulpitius et de Cotta montre que deux orateurs peuvent être excellents sans se ressembler ^ et que l'important est de bien discerner à quoi la nature nous porte, et delà prendre pour guide. Ceux-ci eurent le bonheur de trouver dans Antoine et dans Crassus deux maîtres habiles et deux guides pleins d'amitié, qui leur donnèrent tous leurs soins, et se firent un plaisir de les former à l'éloquence.

Il y eut une différence remarquable entre le sort de Cotta et celui de Sulpitius. Celui-ci périt jeune, au lieu que Cotta vécut jusqu'à un âge avancé, devint consul, et plaida avec Hortensius , qui était néanmoins beaucoup plus jeune que lui.

§ III. Troisième âge des orateurs romains.

C'est ici le beau siècle de l'éloquence, qui fut de peu de durée, mais qui jeta un grand éclat , et qui égala presque Rome à

* n Fuit enim Salpitius Vel maxime scenam institutas videretor. Incitata et

omniam quos quidera ego audiyerim volubilis, nec ea redundanstamen, nec

grandis , et , ut ita dicam ^ tragicns ora- circumfluens oratio. Crassum hic Tolehat

ter. Vox cnm magna, tum suavis et i mi tari , Cotta malebat Antonium. Sed

«plendida : gestus et motns corporis ita ab hoc vis aberat Antonii , Crassi nb

▼ênustus, ut tamen ad forum non ad illo lepos. » (Cic. in Brut. n. 203. )

Athènes. Il porta un grand nombre de bons orateurs : Uortensius ; César, qui aurait été un orateur du premier ordre s'il se fût attaché au barreau ; Brutus, Messâla ; plusieurs autres, qui tous se sont fait un grand nom chez les Romains, quoique leurs discours ne soient point arrivés jusqu'à nous. Mais Cicéron efface la gloire de tous les autres , et peut être proposé parmi les Romains comme le modèle le plus parfait d'éloquence qui ait encore paru. Qu'il me soit permis de renvoyer mes lecteurs à l'endroit du Traité des Études < où je me suis fort étendu sur ce qui regarde Gcéron et le caractère de son éloquence, dont, par cette raison, il me reste peu de chose à dire.

Il apporta en naissant un génie heureux, que son père prit soin de cultiver d'une manière particulière*, sous la direction de Grassus , qui présidait à ses études et qui en réglait le plan. Il prit les leçons des plus habiles maîtres qui fussent alors à Rome , et ensuite passa dans la Grèce et dans l'Asie Mineure pour y puiser dans les sources mêmes les préceptes de l'art oratoire.

Son frère Quintus croyait que la nature seule, aidée et soutenue par un fréquent exercice, suffisait pour former l'orateur ^ . Cicéron pensait bien autrement , et était persuadé que le talent de la parole ne pouvait s'acquérir que par une vaste étendue de connaissances. Aussi, persuadé que sans une étude opiniâtre, et sans une ardeur qui allât presque jusqu'à la passion, on ne pouvait rien faire de grand, il se donna tout entier au travail. On en vit bientôt les fruits , et dès qu'il parut au barreau il s'attira un applaudissement général.

Il avait un esprit fécond, vif, brillant; une imagination riche et pleine de vivacité; un style orné , abondant , étendu ; ce qui n'est pas un défaut dans un jeune avocat. On sait que Cicéron , devenu maître de l'art , et en donnant des règles , veut qu'il paraisse dans les jeunes gens de la fécondité et de l'abondance : volo se efferat in adolescente fecunditas 4. Quintilien recommande souvent et fortement aux maîtres de ne point attendre ni

> Tome II. taam ; ta autem illam ab elegantia doo*

• De Orat lib. 2, n. 2. trinœ segregandam potes, et in qaodam

3 c Soles nonnanquam hae de re a ingenii atqae exercitationis gênera po-

me ÏB dispatatioaibus nostris dissen- nendam. » (D«Ora/. lib. l,n. 5.)

tire, quod ego eruditiwimorum bonii- * De Orat. lib» 2, n, 88. num artibus eloqnentiam contineri sta-

324 HISTOIRE \WCÏKNNB.

exiger de leurs disciples un discours déjà formé et parfait'. Il aime mieux un travail hardi , qui s*égaye et fasse des efforts , et qui passe les bornes d'une exacte justesse. On corrige facilement Tabondance, mais il n'y a point de remède contre la stérilité.

Qcéron lui-même cite > un exemple de ce style trop abondant et trop fleuri, tiré de son plaidoyer pour Roscius d'Amérie, accusé d'avoir fait mourir son père. Dans un grand lieu commun sur le parricide, après avoir décrit le supplice établi par les lois romaines contre ceux qui en étaient convaincus , lequel consistait aies mettre dans un sac bien fermé et bien cousu, et à les jeter dans la mer , il ajoute la réflexion suivante pour faire sentir l'énormité du crime par la singularité du supplice, dont le choix semble avoir eu pour but d'ôter l'usage de toute la nature à un ingrat , qui a été assez dénaturé pour ôter la vie à son père. Quid est tant commune qttam spirUus vivis , terra morfuis , marefluctuantibus, littus efectisf Ita vivunt, dum possunt, ut ducere animam de cœlo non queant: ita moriuntur ut eorum ossa terra non tangat: ita jactantur fluctibus, ut nunquam abluantur : ita postremo ejiciuntur, ut ne ad saxa quideni mortui conquiescant, etc. 3. « Qu'ya-Ml d'un usage si « commun que la respiration aux vivants, la terre aux morts, « l'eau à cenx.qui sont portés sur la mer, le rivage à ceux qui sont « poussés par les flots? Par l'invention de ce supplice , ces mal- « heureux , pendant le peu de temps qu'ils peuvent conserver « la vie, vivent sans pouvoir respirer l'air; ils meurent sans que » leurs os puissent toucher à la terre ; ils sont portés sur les « eaux sans pouvoir en être lavés ; enfin ils sont poussés sur les n rivages et sur les rochers sans pouvoir y trouver de repos, « même après leur mort. »

Tout l'endroit du supplice des parricides ^ , et surtout celui que je viens de citer, fut reçu avec des appaudissemenls extraor-

* f In puerisoratioperfecta nec exigi ^« Qnantis illa damoribas «doifj-

nec speraripotest : meliorantemestin- centali diximas de sopplicio parrtri-

dolM lieta generosiqae conatas , et yel darum ! quac nequaqnam satts defc-r-

plnra eoncipiens intérim spiritas. .Faei- baisse post aliquaato sentire cœpimoi.

l«re0Mdiiimeat ubertatis : sterilia nnllo Sunt enim omnia sicut adoleaeentis, nm

laborevincautar. •(QuiNT.lib.2,cap.4.) tam re et maturitate qaam «pe et et,-

« In Orat. n. 107 . 1 08. pectatione landati. »

9 Pro Ros. Amer. n. 70

dinaires. Mais Cicéron, quelque temps après , commença à sentir que ce lieu commun sentait trop le jeune homme ( il avait pour lors vingt-sept ans ) , et que s'il avait été applaudi , c'était moins par la beauté réelle de cet endroit que par Tespérance et Tattente qu'il montrait pour Tavenir. En effet, ce morceau n'a qu^uii brillant peu solide, qui peut éblouir dans le premier moment, mais qui ne peut soutenir un examen un peu sérieux. Les .pensées y sont peu naturelles et outrées, et. l'on y voit une recherche affectée d'antithèses et d'oppositions.

Cicéron changea bien de goiU» ; et après le voyage qu'il fit à Athènes et dans l'Asie Mineure , où , tout célèbre avocat qu'il était , il se rendit le disciple des savants rhéteurs qui y enseignaient, il revint à Rome presque tout changé ettout autre. Molou le Rhodien surtout lui rendit de grands services en lui apprenant à retrancher de cette superfluité et de celte abondance qui était l'effet de l'ardeur et de la vivacité de l'âge ', et en l'accoutumant à serrer davantage son style, à le retenir dans de justes bornes, et à lui donner plus de poids et de maturité.

L'émulation qu'excitèrent en lui les grands succès d'Horteiisius , son ami mais son rival, lui servit infiniment. J'en ai parlé ailleurs ^ avec beaucoup d'étendue. Il semble que depuis ce tempslà il forma ledessein d'enlever à laGrèceou du moins de lui disputer la gloire de l'éloquence. Il embrassa courageusement toutes les parties, et n'en négligea aucune. Le style simple, le style orné, le style sublime, lui devinrent également familiers ; et Ton trouve des modèles achevés de ces trois genres dans ses harangues. Il en désigne lui-même plusieurs endroits dans son traité de f Orateur 4, où il avait employé ces divers genres d'écrire ; et il avoue ingénument qu'il croit , sinon en avoir atteint la perfection, du moins avoir essayé d'y réussir, et en avoir approché. Personne n'a mieux connu que lui le cœur de l'homme, ni mieux réussi

* In Brnt. d. 31B. ^ Traité des Ktades, t. I.

'' c Molo dédit operam , si modo id * « Nalla e»t uUo in génère lans oraronaeqni potait, ut nimis redundantes toris, cajas in nostris orationibua non noset superflaentésjaTeniliqQadam di- ait aliqaa, ai non perfectio, at oonatiiM rendi inipunitate reprimeret , et quasi tamen atque adumhratio. Non aaaequirxtra ripas difflu*ntea coerceret. Ita rc- mur, at quid dereat videmua. i> ( />a «•ppî me, bienn'n post , non modo excr- Oint. n. 103. j citatior, Red propemutatus. »

IIIST. A!S(I. — T. IX.' 2«

à en mouvoir les ressorts, soit par Iqs passions douces eltendn dont rinsinuationcst le propre effet, soit par celles qui emploiei.' tf s grandes figures , les grands mouvements,, et qui mettent en ■ oi œuvre toutce que l'éloquence a de plus fort et de plus touchant • . le

On ^'a qu'à lire ses péroraisons. Quand on' partageait les plai- ci doyers», on lui laissait toujours cette dernière partie, et il y 1' réussissait particulièrement ; non , dit-il , qu'il eût plus d'esprit . ei que les autres , mais parce qu'il était plus touché et plus attendri^ { él sans quoi son discours n'aurait point été capable de toucher et | pi d^attendrir les juges, Ui

Ce fut ce rare mélange ^ et cet heurenx assortiment de toute 1 1! les différentes qualités de l'orateur, qui fut la cause du rapide \\\ succès qu'eurent les plaidoyers de Cicéron. Il ne craint pas de i i^ dire lui-même qu'on n'avait encore rien vu ni entendu de pareil à Rome , et que ce nouveau genre d'éloquence charma les esprits ^ et enleva tous les suffrages. Celle des anciens, comme je l'ai déjà remarqué , avait beaucoup de solidité , mais était dénuée de tout 1 1 agrément. Rome 4, qui était encore sans goût et sans délicatesse I • d'oreilles, les tolérait, et allait même jusqu'à les admirer. Horten- } i sius avait commencé à jeter des grâces dans le discours. Mais , outre que , content et sûr , à ce qu'il croyait , de sa réputation , il se négligea fort dans les derniers temps, les ornements qu'il employait consistaient plus dans les mots et dans les tours que dans les pensées , et avaient plus d'élégance que de véritable beauté.

Cicéron s'appliqua à donner à l'éloquence toutes les grâces dont elle était susceptible , mais sans rien diminuer de la solidité et de la gravité du discours. £n cela il s'écarta un peu de la route qu'avait tenue Démosthène , lequel , uniquement attentif aux

> « Hoiuseloquentiaeest tractareani- biliter in omnia gênera fasse orationis

mo8, bajasQmni modo permovere. Heec aares civitatis accepimus, easque nos

^ modo perft-ingit, modo irrepit in sen- primi, qnicnmqoe eramas, et quanto-

soB : inscrit noyas opiniones, evellit iumcumque dicebamus, ad hujas gene-

jnsitas. » ( De Orat. n. 97. ) ris dicendi , audiendi , incredibilia stu-

3 « Si plares dicebamus , peroratio- dia convertimus. » ( Orat, n. 106. )

nem mihi tamen omnes relinquebant : « Propter exquisitius et minime ful-

ia quu nt viderer excellere, non inge- gare orationis geniis, animos horainam

nio,8ed dolore assequebar... nec nn- ad me dicendi novitate converteram. •

quam is qui audiret incenderetur,nisi (In Bru^o, n. 321.)

ardcDs ad eum perveuiret oratio. ii [De * * Erant, nondam tritis hominum

i>m^ II. I30et 132. ) anribuseterudita ciyitate,tolerabiies. >

^ < Jejunas hujusmultiplicis et aequa- . ( Ibid. n. 124. )

SCIENCES SX ARTS. 327

. hoses mêmes , et nullement à sa propre réputatiou, va droit au. ttwt , et néglige tout ce qui ne serait que pour Tornement. Notre orateur ' crut devoir accorder quelque chose au goût de son temps et à la délicatesse des Romains , qiû demandaient un discours plus agréable et plus orné. Il ne perdait jamais de vue Tutilité de sa partie , mais il songeait aussi à plaire à ses juges ; et il disait qu'en cela même il servait utilement sa partie , ce qui était vrai : cardes là que son discours était agréable, il était aussi plus persuasif. Cet agrément» de style répandu dans les harangues de Cicéron faisait que ce qu'il arrachait par force , il semblait l'obtenir par douceur, et que les juges, qu'il entraînait par une véhémence impérieuse, croyaient le suivre simplement et de leur plein gré.

Il enrichit encore l'éloquence latine d'un autre avantage , q*»i en releva extrêmement le mérite : j'entends l'arrangement des mots , qui contribue inOniment à la beauté du discours ; car les pensées ^ les plus agréables et les plus solides , si les termes dans lesquels elles sont exprimées manquent de structure et de nombre , blessent les oreilles , dont le sentiment est d'une extrême délicatesse. 11 y avait près de quatre cents ans que les Grecs étaient en possession de ce genre de beauté par les ouvrages merveilleux de leurs écrivains , qui avaient porté la douceur et l'harmonie de l'arrangement à sa dernière perfection *. J'ai marqué vers la fin du cinquième volume comment Cicéron avait procuré cet avantage à sa langue.

Il en faut dire autant de toutes les parties de l'éloquence , dont il a donné le premier ^ la connaissance aux Romains , ou qu'il a du moins entièrement perfectionnées. En quoi César

' « Ne illis quidem nimium repagno yi sua jadicem ferat, tameo llle non

qui dandam putant nonnibil esse tem- rapi rideatar, sed seqni. » (Id. lib. 10,

poribus atqae aaribus y nitidius aliquid cap. I. )

atque aff ctatius postulaotibua... At- *« Qoamvis grave» Buave»qjn aonten-

que id fecisse M. Tallinm video, ut tiœ, tamen si inçonditia verbis efferun-

quiimnniniautilitati,tui»parteinqaani- tur, offendunt aures, quaruin «t

damdeleetationi daret,qunra et ipaam jadiciom superbiuimum 9 {De Orat.

se rem agere diceret ( agebat autem 1». 150. )

maxime) litigatoris. Nam hoc ipso pro. ^ « Et apud Grificos quidem j.ani anni

derat quod placebat. • ( Quintil. propc quadringenti, quum hoc (uunie-

lib. 12, cap. 10. ) rus) probatur : nos nuper agnovlmua, •

* « Cui tanta unqnam jucuoditas af* ( Oral. n. 171.)

fuit, ut ipsa illa quse extorquet irope- ^ « Ciesar Tullium non soluin prin4i<

trare eum credas; et quum transversum pem atque iaventorem copia: dix.it, qui»»

328 HISTOIBE ANCIENNE.

avait raison de dire que Cicéron avait rendu un grand service àsa patrie ; car par son moyen Rome , qui ne le cédait à la Grèce que pour cette sorte de jçloire , la lui a enlevée , ou , si Ton veut , est venue à bout de la partager avec elle.

On peut donc dire avec vérité que Cicéron était à Rome ce que Démosthène avait été à Athènes , c'est-à-dire que l'un et Tautre , chacun de leur côté , ont porté l'éloquence au plus haut degré où elle soit jamais parvenue.

§ IV. Quatrième âge des orateurs romains.

Cest le sort ordinaire des choses humaines , quand elles sont parvenues à leur plus grande perfection , d'en déclioir bientôt, et d'aller toujours après en dégénérant. L'éloquence éprouva à Rome cette triste fatalité , aussi bien que la poésie et l'histoire. Peu d'années après la mort d'Auguste , cette région , si fertile en beaux ouvrages et en riches productions , ne porta plus de ces fruits > excellents qui l'avaient tant mise en honneur ; et , comme si elle eût été frappée d'un vent brûlant , cette fleur d'urbanité romaine , c'est à-dire cette extrême délicatesse de goût qui régnait dans tous les écrits, sécha presque tout à coup , et disparut.

Un homme , estimable d'ailleurs par son bel esprit , par ses rares talents , par ses savants ouvrages , causa ce changement dans l'éloquence : on sent bien que je veux parler deSénèque. Une trop grande estime de lui-même , une sorte de jalousie contre les grands hommes qui avaient paru avant lui , un désir violent de se distinguer, et , pour ainsi dire , de faire secte et de marcher à la tête des autres pour leur donner le ton , lui firent quitter le chemin ordinaire , et le jetèrent dans des routes nouvelles et inconnues aux anciens.

On abuse des meilleures choses , et Ton change les vertus même en vices en les outrant et voulant les pousser trop loin.

erat magna laus : sed etiam bene meri- ( In Bruto, n. 254. )

tum de populi romani nomine et digni- ■ « Omnis fœtas repressus , eziuta»*

tate. Quo enim uno vincebamur a -victa que flos siti veteris ubertatis ezaruit. »

GrsBcia, id aut ereptum iHÎ8 est , aut ( la ^ruto, n. 16. )

certe nobis cum iUis cqmmunicatum. •

Les grâces dont Cicéron avait embelli et enrichi l'éloquence romaine étaient dispensées sobrement et avec justesse : Sénèque les prodigua sans discernement et sans mesure. Dans les écrits du premier, c'étaient des ornements graves , mâles , majestueux, et propres à relever la dignité d'une reine : dans ceux du second, on pourrait presque dire que c'était une parure de courtisane , qui , bien loin d'ajouter un nouvel éclat à la beauté naturelle de l'éloquence , l'étouffait à force de perles et de diamants , et la faisait disparaître : car le fond de Sénèque est admirable. Nul auteur ancien n'a tant de pensées que lui , ni si belles, ni si solides ; mais il les gâte par le tour qu'il leur donne , par les antithèses et les jeux de mots dont elles sont ordinairement accompagnées , par une affectation outrée de finir presque cha- ' que période par une pointe , ou par une sorte de pensée brillante qui en approche. C'est ce qui a fait dire à Quintilien ' qu'il aurait été à souhaiter que Sénèque , en composant , eût suivi son propre génie , mais qu'il eût fait usage du jugement d*autrui. faciles eum suo ingénia dixisse, aliéna judicia. Ce que j'en ai remarqué ailleurs > avec beaucoup d'étendue me dispense d'en dire ici davantage.

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