‹ Histoire ancienneChapitre 80 sur 104 · I. application de Pline à l'étude · texte numérisé non relu

I. application de Pline à l'étude

Il était difficile que Pline, élevé sous les yeux et parles soins de Pline le naturaliste, son oncle , n'eût pas beaucoup de goût pour les sciences , et ne s'y donnât pas tout entier. On peut croire qu'il suivit dans ses premières études le plan qu'il prescrit à un jeune homme qui l'avait consulté sur ce sujet. J'insérerai ici une partie de cette lettre 4 : elle peut être utile aux jeunes gens.

> Lib. 6, epist. 4. 3 iJb. 8, epist. 10.

» Lib. 7, epist. 7. < Lib. 7, epi«t. 9.

34 6 HISTOIBB ANCIENNE.

« Vous me demandez comment je vous couseillerais d'étudk^r. • L'une des meilleures manières , selon Favis de beaucoup de « gens, c'est de traduire du grec en latin, ou du latin en grec. « Par là vous acquerrez la justesse et la beauté de rexpression ^ <t la richesse des figures, la facilité de vous expliquer ; et daoscette u imitation des auteurs les plus excellents vous prendrez insensi- « blement des tours et des pensées semblables aux leurs. Mille « choses qui échappent à un homme qui lit n'échappent point à « un honune qui traduit. La traduction ouvre l'esprit , et forme « le goût.

« Vous pouvez encore, après avoir lu quelque chose seulement « pour en prendre le sujet, le traiter vous-même, résolu de ne « pas céder à votre auteur ; ensuite conférer vos écrits avec les « siens, et soigneusement examiner ce qu'il a dit mieux que vous, « ce que vous avez dit mieux que lui. Quelle joie si l'on s'aper- « çoit que l'on prend quelquefois le dessus \ quel redoublement « d'émulation si l'on voit que Ton demeure toujours au-des- « sous ?

« Je sais que votre étude présente est l'éloquence du barreau ; a mais pour cela je ne vous conseillerais pas de vous en teniruni- « quement à ce style contentieux , qui ne respire que la guerre a et les combats. Gomme les champs se plaisent à changer de difa férentes semences , nos esprits aussi veulent être exercés par « différentes études. Je voudrais tantôt qu'un beau morceau « d'histoire vous occupât , tantôt que vous prissiez soin d'écrire « une lettre, quelquefois que vous fissiez des vers.^... C'est ainsi « que les grands orateurs , et même que les plus grands hommes «c s'exerçaient ou se délassaient ; ou plutôt c'est ain&i qu'ils se « délassaient et s'exerçaient tout ensemble. Il est surprenant « combien ces petits ouvrages éveillent l'esprit et le réjouis- « sent....

« Je n'ai point dit ce qu'il fallait lire , quoique ce soit l'avoir « assez dit, que d'avoir marqué ce qu'il fallait écrire. Souvenez- « vous seulement de bien choisir les meilleurs livres dans chaque « genre ; car on a fort bien dit qu'il fallait beaucoup lire, mais non « beaucoup de choses *. »

' « Aiunt multiun legcudum esse, non malta. »

Nous avons vu que Pline , à Tâge de quatorze ans , avait fait une tragédie grecque , et qu'ensuite il s'exerça dans différents genres de poésies • . La lecture de Tite-Live faisait ses délices: Il admirait les anciens, mais il n'était pas de ceux qui méprisent les' modernes*. Je ne puis croire , disait- il , que la nature , épuisée et devenue stérile , ne produise plus rien de bon .

Il expose à un ami ^ comment il s'occupait pendant les divertissements publics. « J'ai passé tous ces derniers jours à compo- « ser, à lire dans la plus grande tranquillité du monde. Vousdeft mandez comment cela se peut au milieu de Rome? C'était le « temps des spectacles duCirque, qui ne me touchent pas, même « légèrement. Je n'y trouve rien de nouveau, rien de varié , rien « qu'il nesufûse d'avoir vu une fois. C'est ce qui redouble l'étonne- « ment où je suis que tant de milliers d'hommes.... et même de « fort honnêtes gens.... aient la puérile passion de revoir si souu vent des chevaux qui courent et des hommes qui conduisent des « chariots. Quand je songe qu'ils ne se lassent point de revoir avec « tant de goût et d'assiduité des choses si vaines et si froides 4, « et qui reviennent si souvent , je sens un plaisir secret de n'en « point trouver à ces bagatelles, et j'emploie volontiers aux belles « lettres un loisir que les autres perdent dans de si frivoles amu- « sements. »

On voit que l'étude faisait toute sa joie et toute sa consolation. « Les belles lettres, disait-il *, me divertissent et me consolent ; « et je ne sais rien de si agréable qui le soit plus qu'elles , rien a de si fâcheux qu'elles n'adoucissent. Dans le trouble que me H cause l'indisposition de ma femme, la maladie de mes gens, la « mort même de quelques-uns , je ne trouve d'autre remède que « l'étude ®. Véritablement elle me fait mieux comprendre toute « la grandeur du mal, mais elle me le rend aussi plus supportable. »

< Lib. 6yepist. 21. copio aliquam voluptatem, quod bac

'^ « Sum er iis qai mirer antiques; yolaptate non capiar. Ac per hos dies

non tamen, ut quidam , tempornm nos> libentissimc otium meum in litteris col-

tronim ingénia despicio. Meque enim loco, quos alii otiosissimis occupatio-

quasi lassa et effceta natura, ut nihil nibus perdunt. »

jam laudabile pariât. » ^ Lib. 8 , epist 19.

3 I jb. 9, epîst. 6. 6 « Ad nnicum doloris levamentum ,

* « Quos ego ( quosdam graves homi- studia confugio , qaœ praestant ut ad-

nes) quum recordor inre inani, frigida, versa magis intelligam, sed paticntidj»

U2>sidua, tam insatiubiliter desidere, fcram. »

3 48 IIISTOIBE ANCIENNE.

U. Estime et attachement de Pline pour les personnes vertueuses et pour les gens de lettres.

Pline eut pour amis toutcetjue son siècle a produit de grands hommes , tous ceux que leurs rares vertus distinguaient te plus : Virginius Rufus, qui refusa l'empire ; Corellius, que Ton regardait comme un modèle parfait de sagesse et de probité; Helvidius, Tadmiration de son temps ; Rusticus Arulénus et Sénécion, que Domitien fit mourir; Cornutus Tertullus, que Pline eut plusieurs fois pour collègue.

Use faisait honneur aussi d'être lié d'une amitié particulière avec ce qu'il y avait de personnes les plus distinguées de son temps dans les belles lettres : Tacite, Suétone, Martial, Silius Italiens.

« J'ai lu votre livre', dit-il à Tacite, et j'ai marqué avec le plus « d'exactitude qu'il m'a été possible ce que je crois y devoir être « changé , et en devoir être retranché; car je n'aime pas moins « à dire la vérité que voUs à l'entendre * ; et d'ailleurs l'on ne trouve « point de gens plus dociles à la censure que ceux qui méritent '* le plus de louanges. Je m'attends qu'à votre tour vous me ren- « verrez mon livre avec vos remarques. O l'agréable, 6 le char- « mant échange^! Que j'aide plaisir à penser que si jamais la « postérité fait quelque cas de nous, elle ne cessera de publier « avec quelle union , quelle franchise, quelle amitié, nous avons « vécu ensemble ! 11 sera rare et remarquable que deux hommes « à peu près de même âge , de même rang , de quelque nom dans « l'empire des lettres ( car il faut bien que je parle modestlement « de vous, puisque je parle en même temps de moi ) , se soient si « fidèlement aidés dans leurs études. Pour moi, dès ma plus ten- « dre jeunesse , la réputation , la gloire que vous aviez acquise, V' me faisaient déjà désirer de vous suivre , de marcher et de

' Lib. 7, epist. 20, qua concordia, fide, simplicitatc vise-

- « Nam et ego \erum dicere assuevi , rimus ! Erit rarum, et insigne, duo»

et tu libenter andire. Neque enim ulli hoinines œtate, dignitate propemodiim

patientins reprehendantur , qnani qui H^qunles, nonnuHius in litteris nominis

maxime laudari nierentur. » (rogorenim de te qaoque parcins dicere,

3 « O jncundas, o pulcliras vices! quia de me simnl dico}, alterara alto-

Qiiani me delcctat, quod, si qua pcsteris riusstndin fnrisse. » fura nostri, nsciucqiinqtie ruirrabitur,

« paraître marcher sur vos traces , non pas de près, mais de plus '( près qu'un autre. Ce n'est pas qu'alors nous n'eussions à Rome « beaucoup d'esprits du premier ordre ; mais , entre tous les aua très, le rapport de nos inclinations vous montrait à moi comme le « plus propre à être imité, comme le plus digne de l'être. C'est ce « qui redouble ma joie quand j'entends dire que, si la conversa- « tion tombe sur les belles lettres, on nous nomme ensemble. »

On peut connaître combien Pline cherchait à obliger Suétone, l'historien , par ce qu'il en écrit à un ami. Cette lettre ', quoique courte , est, parmi celles qui sont venues jusqu'à nous , une des plus élégantes.

« Suétone , qui loge avec moi », a dessein d'acheter une petite « terre qu'undevosamisveutvendre. Faites en sorte, je vous prie, « qu'elle ne soit vendue que ce qu'elle vaut ; c'est à ce prix qu'elle «« lui plaira. Un mauvais marché ne peut être que désagréable, « mais principalement parle reproche continuel qu'il semble « nous faire de notre imprudence. Cette acquisition, si d'ailleurs « elle n'est pas trop chère, tente mon ami par plus d'un endroit : « son peu de distance de Rome, la commodité des chemins, la « médiocrité des bâtiments , les dépendances, plus capables d'a- « muser que d'occuper. En effet , il ne faut à ces messieurs les « savants, absorbés comme lui dans l'étude, que le terrain né- « cessaire pour délasser leur esprit et réjouir leurs yeux. Il ne '< leur faut qu'une allée pour se promener , qu'une vigne dont ils « puissent connaître tous les ceps, que des arbres dont ils sachent « le nombre. Je vous mande tout ce détail , pour vous appren- « dre quelle obligation il m'aura , et toutes celles que lui et moi

' I.ib. 1, epist. 24. - put, reficere ocalos , reptare per llmi-

'^ a TranquiUus, contabernalis mens, tern , uuainque seraitam terere, omnes-

vult emere ageUum, quem venditare que riticulas suas nosse, et nnnierare

amicus tans dicitur. Rngo cures quanti arbnsculas possint. Hsec tibi exposai,

a-quam est emat : ita eiiim delectabit quo magis scires, quantam ille esset

émisse. Kam mala emptio seniper in- mihi, quantam ego tibi debiturus, si

^rataest,eo maxime quod exprobrarc praediolum istud , quod commendatur

.stultitiam domino ^idetar. In hoc au- bis dotibas, tam salubriter emerit at

tem agello ( si modo nrriserit pretium ', pœnitentiaG locura non relinquat. Vale. »

Tranquilli raei stomachum multa solli- La langue française nepent point reri'

citant : vicinitas urbis, opportunitas dre la délicatesse et l'élégance des dimi -

vise , mediocritas viUac; modusraris, nv tifs et des fréquentatifs répandus en

qui avocet magis qnnmdistriugat. Schc- abondance dans cette petite lettre. Agel-

lusticis porro stadinsis , ut hic est, suf- lum , venditare, reptare per limitem ,

ficit abuiidc Tnntam soii,ut relevareca- viticulas, arbusculas, pr.Tdiolnm.

«c VOUS aurons , s'il achète à des ^conditions dont il n'ait jamais « lieu de se repentir une petite maison telle que je viens de Ja « dépeindre. »

Martial, si connu par ses épigrammes, était aussi des amis de Pline , et la mort de ce poète lui causa de vifs regrets. « Tap- » prends, dit-il ' , que Martial est mort, et j'en ai beaucoup de « chagrin. C'était un esprit agréable , délié , piquant * , et qui « savait parfaitement mêler le sel et Tamertume dans ses écrits, « et en même temps rendre justice au mérite. A son départ de n Rome , je lui donnai de quoiTaider à faire son voyage. Je devais « ce petit secours à notre amitié, je le devais aux vers qu'il a « faits pour moi. C'était ^ un ancien usage d'accorder des ré- ( compenses utiles ou honorables à ceux qui avaient écrit à la « gloire des villes ou de quelques particuliers. Aujourd'hui la « mode en est passée , avec tant d'autres , qui n'avaient guère <( moins de grandeur et de noblesse. Depuis que nous cessons « de faire des actions louables , nous méprisons la louange. » Pline rapporte l'endroit de ces vers où le poète adresse la parole à sa muse , et lui recommande d'aller trouver Pline à sa maison des Esquiiies , et de l'aborder avec respect.

Sed ue tempore non tuo disertam Puises ebria januam , videlo.

Totos dat tetricœ dies Miuervae , Dum cenlum stadet auribus virorum Hoc quod secula posterique possint Arpiois quoque comparare chartis.

Seras tutior ibis ad lucernas :

Haec hora est tua , quum funt Lyœus , Quum régnât rosa, quum madent capilli , Tune me vel rigidi legant Catones.

M. de Sacy a traduit ainsi ces vers :

Prends garde , petite ivrognesse , De n'aller pas à contre-temps

* Lib. 3, epibt. 21. singnloram landes vel nrbium «cripM-

^ c £rat faomo ingeniosns, acatus, rant, aatbonoribasaut pecnaiaornare:

acer , et qai plarimum in scrihendo et nostris Tero temporibas, ut Alla speciosa

salis baberet et fellis , aec candoris mi- et egregia, ita hoc imprimis exolevit.

uus. » Nam postquam desiimus fbcere landan-

^ tt Fait moris antiqui, eos qui vel da, laudari quoque ineptum potamus. »

SCIENCES BT ARTS. &Ô1

Troubler les emplois importants Où du soir ao matin l'occupe sa sagesse.

Respecte les moments qu*il donne à ses discours ,.

Qui font le charme de nos jours , Et que tout Tavenir, admirant notre Pline, Osera comparer aux oracles d*Ârpine.

Prends Theure que les doux propos,

Enfants des verres et des pots ,

Ouvrent tout Tesprit à la joie;

Qu'il se détend , qu'il se déploie ,

Qu'on traite les s^ges de sots ;

Et qu'alors , en humeur de rire,

Les plus Calons te puissent lire.

« JNe eroyez-vous pas , dit Pline eu finissant sa lettre , que eelui « qui a écrit de moi dans ces termes a bien mérité de recevoir « des marques de mon affection à son départ et de ma dou- « leur à sa mort ? »

Il pleura aussi beaucoup celle de Silius Italicus, de la poésie duquel il porte un jugement tout à fait sensé. // faisait des vers (dit-il) où il y avait plus d*art que de génies Un abcès incurable qui lui était survenu l'ayant dégoûté delà vie, il finit ses jours par une abstinence volontaire.

m. Libéralités de PUne,

Pline , en comparaison de certains riebes de Rome, avait un bien médiocre, mais une âme véritablement grande et des sentiments bien nobles. Ses libéralités presque sans nombre en sont une bonne preuve. Je n'en rapporterai (]u'Hne partie.

Il s'était fait des principes sur cette matière qui sont bien dignes d*atteoiion. a Je veux , dit-il, qu'un bomme vraiment libé- « rai donne à sa patrie , à ses proches , à' ses alliés , à ses amis , « mais à des amis qui sont dans le besoin ^ » Voilà l'ordre que l'équité prescrit , et qu'il suivait exactement.

Nous avons vu qu'il fit un présent fort honnête à Quintilien ,. son maître , pour servir à la dot de sa fille qu'il mariait , et qu'il

I u Scribebat carmina majore cura tribuere patriœ, propinquis, affinibos» quant ingeni». > (Lib. 3, epist. 7 ) amicis, sed amicis pauperibns. »

'' « Volo enm q^oi ait vere liberalis ( Ub. 9, epi«L 30.)

aida Martial lorsqu'il se retira de Rome. Oe ces deux amis le dernier était dans le besoin, et l'autre n'était pas riche.

Il avait donné à sanourriceune petite terre, qui valait, lorsqu'il lui en fit don , cent mille sesterces , c'est-à-dire douze mille cinq cents livres '.Où sont les grands seigneurs maintenant qui en usent de la sorte ? Pline appelle néanmoins cette somme un petit présent, rminusculum. Et après le don qu'il avait fait de cette terre , il s'intéressait encore au revenu qu'en tirerait sa nourrice. 11 écrit à celui qui s'était chargé de la faire valoir, et lui en recommande le soin. « Car, ajoute-t-il, celle qui a reçu « ce petit fonds n'a pas plus d'intérêt qu'il produise beaucoup « que moi qui l'ai donné. »

Voyant Calvine , qu'il avait en partie dotée de son bien , sur le point de renoncer à la succession de Calvinus, son père, dans la crainte que les biens qu'il laissait ne fussent pas suffisants pour payer les sommes dues à Pline, il lui écrivit » de ne pas faire cet affront à la mémoire de son père , et pour la déterminer lui envoya une quittance générale.

Dans une autre occasion 3, il donna trois cent mille sesterces (trente-sept mille cinq cents livres 4 ) à Romanus, afin de lui procurer un revenu nécessaire pour entrer dans l'ordre des chevaliers romains.

Corellia^, sœur de Corellius Rufus, pour qui Pline avait eu un respect infini pendant sa vie , acheta de lui des terres sur le pied de sept cent mille sesterces ^, Mieux informée du prix de ces terres, elle apprit qu'elles en valaient neuf cent mille, et le pressa vivement de recevoir le surplus, sans pouvoir obtenir de lui cette grâce : beau combat de droiture et de générosité ! Quelle délicatesse dans la personne qui acquiert , quel noble désintéressement dans le vendeur ! 0\x trouve-t-on de pareils procédés.?

Des marchands avaient acheté ses vendanges à un prix fort raisonnable , dans l'espérance du gain qu'ils se promettaient d\> faire : leur attente fut trompée; il leur fit à tous des remises. La

« Lib. 6, epist. 3. « 73,000 f. — L.

■■' Lib. 2, epist. 4. » Mb. 7, epist. 14.

^ Lib. 1, epist. 19. « 123,873 fr. — L.

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raison qu'il en rapporte est encore plus admirable que la chose même. « Je ne trouve pas moins glorieux de rendre justice dans « la maison que dans les tribunaux , dans les petites affaires que « dans les grandes , dans les siennes que dans celles d'autrui >. »

Ce qu'il fit pour sa patrie passe encore tout ce que j'ai dit jus> qu'ici. Les habitants de Corne, n'ayant point de maîtres chez eux pour instruire leurs enfants, étaient obligés de les envoyer dans d'autres villes. Pline , qui avait pour sa patrie un cœur de fils et de père, fit sentir aux habitants quel avantage ce serait pour la jeunesse d'être élevée dans Côme même. « Où , dit-il « aux parents, leur trouver un séjour plus agréable que la pa- « trie ? où former leurs mœurs plus sûrement que sous les yeux « de père et de mère ? où les entretenir à moins de frais que « chez vous ? N'est-il pas plus convenable que vos enfants recoi- « vent l'éducation dans le même lieu où ils ont reçu la naissance, « et qu'ils s'accoutument dès l'enfance à se plaire , à se fixer « dans leur pays natal ^ .^ » Il offrit de contribuer du tiers à fonder les appointements des maîtres, et crut devoir laisser les parents chargés du reste , pour les rendre plus attentifs à choisir de bons maîtres par la nécessité de la contribution , et par l'intérêt de placer utilement leur dépense.

Il ne borna pas là son bienfait : car. comme il le dit ailleurs , la libéralité ne sait point s'arrêter , et plus on en fait usage plus on en sent la beauté ^. Il y fonda une bibliothèque , avec des pensions annuelles pour un certain nombre de jeunes gens de famille, à qui leur mauvaise fortune avait refusé les secours nécessaires pour étudier. Il avait accompagné la dédicace de cette bibliothèque d'un discours, qu'il prononça en présence seulement des principaux de la ville. Il délibéra dans la suite s'il le rendrait public. <• Il est difficile 4, dit-il , de vanter le bien « qu'on a fait , sans donner lieu de juger que l'on ne s'en vante

' « Mihi egrcglum iiuprimis Tidetar, ceantur bic qai hic nascuntur, statim-

ut foris ita domi , ut in magnis ita in qae ab iufantia natale solum amare,

parvis, ut in alieois ita in suis, agitare frequentare consuescant. » ( Lib. 4 ,

justitiam. • ( Llb. 8, epist. 2.) epist. 13.)

' c Ubi aut jttcundlus niorarentur ^ « Nescit eniiu aemel incitata libera-

qaam in patria, aut pndicius coutine- lita« stare, cujus pulchritudiuem usns

rentur quam sub ocalis parentum; aut ipse commendat. » (Lib. 5, epist. 12. )

minore suniptu quam domi?,... £do- *« Meniinimus quauto majore auimo

, ?jS4 H1ST01BB ANCIENNE.

« pas parce qu'on Fa fait, mais qu'on Fa fait pour s'en vana ter. Pour moi , je n'ai pas oublié qu'une grande âme est plus » touchée du témoignage secret de la conscience que des té- « moignages éclatants de la renommée. Ce n'est pas à nos actions « à courir après la gloire, c'est à fa gloire à les suivre. Et s'il « arrive que, par un sort bizarre , elle nous échappe , il ne faut « pas croire que ce qui l'a méritée perde rien de son prix. »

On a de la peine à comprendre comment un particulier a pu fournir à tant de largesses. Il nous l'explique lui-même^ en écrivant à une dame à qui il avait fait une remise considérable. « N'appréhendez point, lui dit-il, qu'une telle donation me « soit à charge ; qu'elle ne vous fasse point de peine. Il est vrai , » j'ai un bien médiocre. Mon rang exige de la dépense; et mon » revenu , par la nature de mes terres ,est aus^ casuel que mo- « dique. Ce qui me manque de ce côté-là , je le retrouve dans « la frugalité , la source la plus assurée de mes libéralités. Çuod « cessât ex reditu^frugalitate suppletur: ex qva,veM eforUe^ « liberalitas nostra decurrit. » Quelle leçon , quel reproche pour ces grands seigneurs qui , avec des revenus immenses , ne font du bien à personne , et souvent meurent endettés ! Ils sont prodigues pour le luxe et pour leurs plaisirs , durs et fermés pour leurs amis et pour leurs domestiques. « N'oubliez jamais , 'di« « sait Pline à un jeune seigneur, que Ton ne peut avoir trop « d'horreur de ce monstrueux mélange d'avarice et de prodi- « galité qu'on a introduit de nos jours , et que si un seul « de ces vices suffit pour ternir la réputation de quelqu'un, celui Cl qui les rassemble se déshonore infiniment davantage > . »

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