IV. Innocents plaisirs de Pline
Pline n était point d'un caractère dur et austère ; il avait au contraire beaucoup d'enjouement dans l'esprit, et prenait plaisir à s'égayer avec ses amis. Àliquando rideot jocor^ ludo : utque
honestatis fructus In conscientia qaam at praedicarent fecisse credantur. »
in fama rcponatar. Sequi eoifn glorîa, ' Lib. 2, epist. 4.
non appeti débet ; ncc, si casa aliquo ' Mémento nihtl magis esse iritandum
non seqaatar, idcirco quod gloriam qnam Istam laxariae et sordium novam
non meruit, minas pulchram est. li societatem : qa» qaam sint tarpisaiina
vero qui henefacta «oa Ter bis ad ornant disereta ac separata, turpias jaagan-
uou ideo praedicare quia feeerint, sed tnr. » (Lib. 2, epist. 6.)
SCIEKGES ET ARTS. 3^6,
omnia innoxix remissionîs gênera compÉeetar, homo sum^ .
Il voyait volontiers ses amis à table , et donnait assez souvent des repas ou en recevait, mais dont la frugalité, la conversation ou la lecture faisaient le principal assaisonnement. « J'Irai souper « chez vous , dit-il à un ami , mais je veux faire mon marché. « Je prétends que le repas soit sans appareil et frugal , seule- « ment beaucoup d'entretien à la manière de Socrate, et d« « cela même point d'excès *. »
11 reproche à un autre de ne lui avoir pas tenu parole. « Vrai- « ment, vous l'entendez. Vous me mettez en dépense pour vous. « donner à souper, et vous me manquez. Il y a bonne justice à « Rome ; vous mêle payerez jusqu'à la dernière obole, et cela va « plus loin que vous ne pensez. J 'bavais préparé à chacun sa lai- « tue, trois escargots^ deux oeufs , un gâteau , du vin miellé et « de la neige. Nous avions des olives d'Espagne > des cOurges , « des échalotes^ et mille autres mets aussi délicats... Mais vous « avez mieux aimé, chez je ne sais qui , des huîtres, des ven- « très de truies farcis , des poissons rares. Je saurai vous en « punir*. »
Il nous décrit lui-même 4^ avec tout Tesprit , tout l'agrément possible, une de ses -parties de chasse. <( Vous allez rire, et je « vous le permets ; riez-en tant qu'il vous plaira. Ce Pline que « vous connaissez a pris trois sangliers, mais très-grands. Quoi! « lui-même? dites vous. Lui-même. N'allez pourtant pas croire « qu'il en ait coûté beaucoup à ma paresse. .Pétais assis près des « toiles : je n'avais à côté de moi ni épieu , ni dard, mais des ta- « blettes et une plume : je rêvais, j'écrivais , et je me préparais la <t consolation de remporter mes feuilles pleines si je m'en re- « tournais les mains vides ^. »
On voit par là que l'étude était sa passion dominante. Ce goût le suivait partout , à la table , à la chasse , à la promenade. Il y employait tout ce qui lui restait de temps , après que les devoirs publics étaient remplis : car il s'était fait une loi de don-
• Lib. 5, epist. 5. epist. 12 )
2 « Veiiiam ad cœnam , sed jam nu ne ^ ijb. l , epist. 15.
pacîscor , ait expedita , sit parca , socra- < Lib. 1 , epist. 6.
ficis tantnm sermonibus abnndet : in ^ « Ut si inannsyacuas,plena*tainea
his quoque teneat modum. » (Lib. 3, ceras reportarem. »
356 UISTOIBE ANCIENNE.
n£r toujours la préférence aux affaires sur les plaisirs, au solide sur l'agréable '.
C'est ce qui le faisait soupirer avec tant d'ardeur après la retraite et le repos. « Ne m'arrivera-t-il donc jamais , s'écriait- « il dans des moments d'accablement, de rompre les nœuds qui « m'attachent, puisque je ne puis les délier? Non, je n'ose m'en « flatter. Chaque jour nouveaux embarras viennent se joindre « aux anciens : une affaire n'est pas encore finie qu'une autre « commence. La chaîne que forment mes occupations ne fait ft que s'allonger et s'appesantir ^. »
£n écrivant à un ami , qui dans un séjour délicieux* usait de son loisir en homme sage , il ne peut s'empêcher de lui porter envie. « C'est ainsi, lui dit-il, que doit passer sa vieillesse uu a homme non moins distingué dans les fonctions de la magis- « trature que dans le commandement des armées, et qui s'est « tout dévoué au service de la république tant que l'honneur l'a « voulu. Nous devons à la patrie notre premier et notre second ** âge ; mais nous nous devons le dernier à nous-mêmes. Les « lois semblent nous le conseiller , lorsqu'à soixante ans elles « nous rendent au repos ^. Quand aurai-je la liberté d'en jouir .^^ « quand l'âge me permettra-t-il d'imiter une retraite si glorieuse? « quand la mienne ne pourra-t-elle plus être appelée paresse, tt mais un honorable loisir? »
Il comptait ne vivre et ne respirer que quand il pouvait se dérober de la ville pour aller à quelqu'une de ses maisons de campagne , car il en avait plusieurs. L'agréable description qu'il en fait marque assez combien il s'y plaisait. Il y parle de ses vergers, de ses potagers, de ses jardins, de ses bâtiments, et surtout des endroitsqui étaient comme l'ouvrage de ses mains , avec cette joie et cette complaisance que sent tout homme qui a bâti ou planté à la campagne. Il appelle ces endroits ses délices , ses amours, ses
> « Httac ordinem secutas sum, nt ne- tenis majas in dies ocenpationom agmeo
cesâltates volaptatibiis, séria jucundis eztendrtnr. » ( Lib. 2,' epist. 8. )
anteferram. » (Lib. 8, ep. 21.) '^ • Namet prima vitae temporaetnie-
3 « Munquamue hos arctissimos la- dia patrîae , extrema nobis impertiri de«
qaeos, si solvere negatur, abrumpam? bemua, ut ipsae legesmoaeut, quse ma-
Nunquam, puto. Nam veteribus nego- jorem annis sexuginta otio reddunt. i
tîis nova accrescuut, nec tumeu priera ( Ub. 4, epist. 23. ) pcragnutur : tôt uexibus, tôt quasi ca-
SCIENCES ET ABTS. 3Î7
véritables amours : amores mei , rêvera amores : ipse posui • . Et ailleurs : Prxterea indulsi amori meo; amo enim quœ maxima ex parte ipse inchoavi, aut inchoata percolui ». « Ai -je « tort, dit- il à un de ses amis, de tant chérir cette retraite, « d'en faire mes délices , d'y demeurer si longtemps ? >* Et dans une autre lettre : « On ne trouve point ici de fâcheux , ni d'iin- « portuns; tout y est calme, tout y est paisible; et comme la « bonté du climat y rend le ciel plus serein et l'air plus pur, je « m'y trouve aussi le corps plus sain et l'esprit plus libre. « J'exerce l'un par la chasse, et l'autre par l'étude. »
Y, Ardeur de Pline pour la gloipe et pour la réputation.
On ne peut douter que la gloire ne fût l'âme des vertus de Pline : veilles, repos, divertissements, étude, il y rapportait* tout. Il avait pour maxime que la seule ambition convenable à un honnête homme, c'était, ou défaire des choses dignes d'être écrites, ou d'écrire des choses dignes d'être lues ^. Il ne dissimulait pas que l'amour de la gloire était sa passion. «. Cha- « cun juge différemment du bonl>eur des hommes. Pour moi , . « je n'en estime point de plus heureux que celui qui jouit « d'une grande et solide réputation , et qui , sur des suffrages « de la postérité, goûte par avance toute la gloire qu'elle lui « destine 4. Rien ne me touche si fort (dit-il) que le désir de « vivre longtemps dans l'esprit des autres : disposition vérita- »< blement digne d'un homme, surtout de celui qui, n'ayant « rien à se reprocher , ne craint point les jugements de la pos- « térité^. » Le célèbre Thraséa avait coutume de dire qu'on devait se charger de trois sortes de causes : de celles de ses amis , de celles qui manquent de protection , et enOn de celles qui doivent tirer à conséquence pour l'exemple... « J'ajouterai «t à ces trois genres ( dit encore Pline ) , et peut-être en homme « qui a de l'ambition , les causes grandes et fameuses : car il
' Lib. 2, epist. 17. praBsuiïiptioneperfruitur,C€rta»qaepo!i-
' Lïb. 5, epist. 6. teritatis Cum fntura gloria vivit. »
3 a Eqaidem beatos pato qaibus deo- » « Me nihil œque ac dintarnitatis
mm manere datnm est aut facere scri- araor et cupido soUicitat : res homiae
beoda, aut scribere legenda. » ( Epist. dignissima, prœsertim qui nnllius sibi
l(i, lib. 6.) couscius culpœ, posteritatis memorium
* « Alitts alium, ego beatissimom non reformidet. m mistimo qui boni« niausurieque famir
358 HISTOIRE ANCItNNE.
<« est juste de plaider quelquefois pour sa réputation et pour sa « gloire , c'est-à-dire de plaider sa propre cause ». »
Il désirait avec passion que Tacite écrivît son histoire ; mais, moins vain que Cicéron , il ne lui demandait point de Fembellir par des mensonges : mendaciuncuHs aspergere. « Mes actions, « lui dit-il , deviendront entre vos mains plus brillantes , plus « célèbres, plus grandes. Je n'exige pourtant pas que vous exa- « gériez. Je sais que l'histoire ne doit jamais s'écarter de la vé- « rite , et que la vérité honore assez les bonnes actions *. » Je ne sais si j'ai eu raison de dire que Pline était moins vain que Cicéron , et si au contraire Cicéron ne doit pas nous paraître plus modeste, parce qu'il était plus sincère. Il sentait ce qui lui manquait , et il y demandait un supplément ofGcieux. Mais Pline ne croit pas avoir besoin.de grâce ni de secours; il est plus content de sa vertu : elle est assez belle, assez solide, assez grande pour se soutenir par elle-même aux yeux delà postérité. Elle n'a besoin que d'une trompette éclatante, qui enseigne la simple vérité aux siècles à venir , sans y rien ajouter d'étranger.
Pline assemblait souvent une troupe d'amis choisis pour leur foire lecture de ses compositions, soit en vers, soit en prose. Il déclare dans plusieurs lettres que c'était dans la vue de proûter des avis qu'on lui donnerait , et cela pouvait être : mais le désir d'être loué et admiré y avait grande part, car il y était infi- .niment sensible. «« Je me représente déjà cette foule d'audi- « leurs ( il parle à un ami qu'il exhortait à faire lecture de ses « ouvrages), ces transports d'admiration, ces applaudisse- » ments , ce silence même, qui, lorsque je parle en public ou « que je lis mes pièces, n'a guère moins de charme pour moi « que les applaudissements , quand il est causé par la seule « attention et par l'impatience d'entendre la suite ^. »
Il entrait véritablement en colère , lorsqu'il s'agissait de ses
■ « Ad haec ego gênera causaram, tem , et honeste factîs veritas snfficit. » ambitiose fortaase, addam tamen claras ( Lib. 7, epist 33. )
et illustres. JB.qnnm eaim est agere non* ^ « Imaginor qai concorsus, qa« ad-
nunquam glori» et famae , id est suam , miratio te , qui clamor, qaod etiam si-
cBusam. » lentinm maneat : qiio ego, qoam dico
^n Hœc, utcainqaesehabent, notiora. Tel recito, non minus quam clamore
clariora, majora tu faciès : ^uanquam delector, sit modo silentium acre, et
non cxigo nt excédas actse rei modum. intentum , et cupidum ulteriora aa-
Nam nec historia débet rgredi verita- diendi. » ( Lib. 2, epîat. la )
SCIENCES £T ABTS. 35»
amis , contre des auditeurs muets et dédaigneux. « On lisait , « dans une assemblée où j'étais invité, un ouvrage excellent. « Deux ou trois hommes , qui se croyaieiit bien plus habiles « que tous les autres , écoutaient comme s'ils étaient sourds et « muets. Ils ne remuèrent pas les lèvres , ils ne Grent pas le a moindre geste , ils ne se levèrent pas même du moins par las- « situde d'être assis. Quel travers, et pour dire encore mieux, « quelle folie de passer tout un jour à offenser un homme « chez qui vous n'êtes venu que pour lui témoigner votre es- « time et votre amitié ' ! »
il faisait de belles actions , mais il était bien aise qu'elles fussent connues et qu'on l'en louât. « Je veux bien l'avouer (dit- « il ) , ma sagesse ne va point jusqu'à ne compter pour rien « cette espèce de récompense que la vertu trouve dans l'appro- « bation de ceux qui l'estiment ^ »
On reproche à Pline de parler souvent de lui-même ; mais oa ne peut au moins lui reprocher de ne parler que de lui. Jamais personne ne prit plus de plaisir à vanter le mérite des autres , jusque-là qu'il fut accusé de le faire avec excès , défaut dont il était bien éloigné de se défendre ni de vouloir se corriger. « Vous dites que quelques gens me reprochent de louer « en toute occasion avec excès mes amis. J'avoue mon crime , « et j'en fais gloire : car qu'y a-t-il de plus honnête que de pé- « cher par indulgence ? Quelles sont pourtant ces personnes « qui croient connaître mes amis mieux que je ne les connais ? « Mais soit : je veux qu'elles les connaissent mieux. Pourquoi « m'envier une erreur si flatteuse.? car supposons que mes amis « ne soient pas tels que je le dis , je suis toujours heureux de le « croire. Je conseille donc à ees censeurs de porter leur maligne « délicatesse à d'autres , qui croient qu*il y a de l'esprit et du ju- « gement à critiquer ses amis : pour moi, l'on ne me persua- « dera Jamais que j*aime trop les miens *. »
Ne me suis-je point trop étendu sur les actions particulières
I t Quae sinisterita*, ac potius amen- nibil mea' intenit^an iis qon honeste
tia in hoc totnm diem impendere ut feeiMc me credo testiflcatio quaedam
offendaa , ut inimicam relinqaas ad et quasi praemium accédât. » qaem tamqnam amicisaimus venerisl » ( Lib. h, epiat. 1. )
( Ub. 6, cpist. 17. ) 3 ub. 7, epi«t. 28.
^ c Neque enim sam tam sapiens, ut
de Pline , et les extraits que j'ai donnés de ses lettres ne paraîtront-ils point au lecteur trop longs , et trop peu mesurés ? J'avoue mon faible. Ces sortes de caractères de droiture, de probité, de générosité, d'amour du bien public, devenus si rares pour le malheur de notre siècle , m'enlèvent à moi-même et me ravissent d'admiration , et je ne puis me résoudre à en abréger le portrait En effet, je le répète encore, est-il un caractère plus doux , plus liant , plus sociable , plus aimable en tout genre que celui dont j'ai taché jusqu'ici de donner quelque idée? Combien le commerce de la vie devient-il agréable quand on se trouve lié avec de tels amis ! Quel bonheur pour le public quand des personnes bienfaisantes comme Pline , sans humeur et sans passion , occupent les premières places d'un État, et s'étudient à soulager la peine de ceux qui ont affaire à elles !
J'ai eu tort de dire que Pline était sans passion. Exempt de celles qui , selon le jugement du monde même , déshonorent les hommes, il en avait une plus délicate et moins grossière, mais non moins vive ni moins vicieuse aux yeux du souverain juge , quelque effort que fasse la corruption générale du cœur humain pour l'ennoblir en lui donnant presque le nom de vertu. Je parle de cet amour excessif de la gloire , qui était Tâme de toutes ses actions et de toutes ses entreprises. Pline n'était occupé, non plus que tous ces illustres écrivains du paganisme , que du désir et du soin de vivre dans la mémoire de la postérité , et de transmettre leur nom aux siècles futurs par des écrits qu'ils espéraient devoir durer autant que le monde , et leur procurer une sorte d'immortalité dont ils étaient assez aveugles pour se contenter. Y avait-il rien de plus casuel , de plus incertain , de plus frivole que cette espérance ? A quoi a-t-il tenu que la postérité ne connût que leur nom , et pas même leur nom ? Le temps, qui a aboli laplus^rande partie des ouvrages de ces hommes vains, ne pouvait-il pas encore abolir le peu qui nous en reste ? A quoi doivent-ils les petits débris qui ont échappé au naufrage général ? I.e peu qui est parvenu jusqu'à nous empêche-t-il que tout ce qui leur appartient ,. jusqu'à leur nom même , ne soit absolument péri dans toute l'Afrique , dans toute l'Asie , dans une grande partie de l'Europe.^ Sans les études , que FÉglise chré-
SCtENCKS ET ABTS. 361
tienne a maintenues, la barbarie n*aurait-elle pas anéanti leurs ouvrages et leurs noms dans tout le reste de l'univers ? Quelle est donc la futilité de la béatitude sur laquelle ils comptaient et à laquelle ils se rapportaient tout entiers ? Ceux qui ont fait Tadmiration de leur siècle ne tombent-ils pas dans le gouffre de Toubli et de la mort , aussi bien que les plus stupides et les plus ignorants ? Nous sommes bien insensés et bien aveugles, nous que la religion a mieux instruits , si , destinés par la grâce du Sauveur à une bienheureuse immortalité, nous nous laissons éblouir par une grandeur imaginaire, et par le fantôme d'une éternité en idée.
Les extraits que j'ai tirés de ses lettres sont plus que sufQsants pour faire connaître le caractère de son esprit et de ses mœurs : il me reste à donner une idée de son style par quelques extraits du panégyrique de Trajan , qui est une pièce d'éloquence extrêmement travaillée, et qu'on a toujours regardée comme son chef-d'œuvre.
Panégyrique de Trajan,
Tai déjà marqué que Pline , après qu'il eut été nommé consul par Trajan , conjointement avec Cornutus TertuUus , son ami intime , reçut ordre du sénat de faire le panégyrique de ce prince au nom de tout l'empire. Il lui adresse toujours la parole, comme s'il était présent. S'il le fut en effet , car on en doute , il en coûta beaucoup à la modestie de l'empereur ; mais quelque répugnance qu'il eût à s'entendre louer en face , ce qui est toujours fort désagréable , il ne crut pas devoir s'opposer au décret d'une compagnie si respectable. On juge aisément que Pline , dans cette occasion, fit usage de tout son esprit, auquel la vive reconnaissance dont son cœur était pénétré ajoutait une nouvelle force. Quelques extraits que je vais faire de cette pièce montreront en même temps , et l'éloquence du panégyriste , et . les qualités admirables du prince qui y est loué.
Louange universelle de Trajan,
« Sœpe ego mecum, patres conscripti, taeitns agitavi qualem quanlumque esse, oporteret , cujus ditione nutuque maria, terr»}
UIST. ANC. -T- T. IX. 31
:f62 HISTOIRE ANCIENNE.
jjax, beila regerenlur ; quum interea fingenli formantique mihi principcra, quem eequatadiis immortalibuspotestas deceret, nuDquam ' voto saltem concipere succarrit similem huic quem videmus. Enituil aliquis in bello , sed obsolevit in pace. Alium toga, sed non et arma honeslarunt. Reverentiam ilte terrore , alius amorem humanitate raptavit. llle quaesitam domi gloriam in publico, hic in publicopartam domi perdidit. Postremo adhuc nemo exstitit cajus yirtutes imllo vitiorum confinio laederentur. At principi nostro quanta concordia quantusque coucentus omnium laudum omnisque gloriae contigit, ut nihil severitati ejus hilaritate , nihil gravitati simplicitate , nihil majestati humanitate detrahatur ! Jam firmitas , jam proceritas corporis, jam honor capitis, et dignitas oris , ad hoc aetatis indefleia maturitas , nec sine quodam munere deum festinatis senectutis insignibus ad augendam majestatem ornata csesaries, noune longe latequeprincipem ostentant? »
« Je me suis souvent appliqué , messieurs , à me former l'idée « d'un prince digne de l'empire du monde , également propre « à commander sur la terre et sur la mer, dans la paix et dans « la guerre; et j'avoue qu'en l'imaginant au gré de mes désirs, « tel qu'il pût soutenir avec honneur une puissance comparable « à celle des dieux, mes vœux n'ont point été jusqu'à en sou- « haiter un qui ressemblât à notre empereur. L'un s'est illustré « dans la guerre , mais il s'est avili dans la paix. L'autre s'est « acquis dans Texercice de la ' magistrature une gloire qu'il a « perdue dans les armées. Celui-là s'est attiré le respect par la « crainte , celui-ci l'amour par la douceur. Tel a su se concilier « dans l'intérieur de sa maison une estime qu'il n'a pu conserver « en public. Tel autre s'est acquis une réputation en public » qu'il a mal soutenue dans sa maison. Enfin jusqu'à ce jour, « nous n'en avions point vu dont les vertus n'eussent reçu nulle « atteinte , et n'eussent approché de quelque vice. Mais quelle « alliance de toutes les rares qualités , quel accord de tous les « genres de gloire n'admirons-nous point dans notre prince ! " Sa gaieté prend-elle rien sur la gravité de ses mœurs , son af- « fabilité sur la majesté de son air? Sa taille, sa démarche, ses
' A. Rome, les princes étaient magistrats et guerriers, et en faisaient également les fonctions.
SCIENCES ET ABTS. 363
« traits , cette fleur de santé qui brille encore dans un âge mûr, « ses cheveux que les dieux semblent n'avoir fait blanchir avant . « le temps que pour le rendre plus respectable , tout cela n'an- « nonce-t-il pas un souverain à tout l'univers ? »
Conduite de Trajan dans Varmée.
« Quid quum solatium fessis militibus , aegris opem ferres? Non tibi moris taa inire teqtoria, nisi commilitonum ante lustrasses; nec requiem corpori, nisi post omnes, dare. Hac mihi admiratioue dignus imperator non viderelur si inter Fabricios , et Scipiones, et Gamillos taliâ esset. Tune eoim illum imitatioDis ardor, semperque melior aliquis accenderet. Postquam vero studium armorum a manibus ad oculos , ad voluptatem a labore traiislatum est, quam magnum e>t unum ex omnibus patrie more , patria virtute laetari , et sine œmulo ac sine exemple secum certare, secum contendere : ac, sicut imperat soins, solum ita esse qui debeat imperare ! »
<t Qui apporta jamais plus d'attention à consoler les soldats « fatigués par de longues marches, à secourir les malades? Et » qui jamais plus religieusement que vous observa la coutume « de ne se retirer dans son quartier qu'après avoir visité tous les «i autres , et de ne prendre de repos qu'après l'avoir assuré à « toute l'armée ? Qu'il se trouvât un tel général au milieu des Fa- <t brices, des Scipions et des Gamilles, je m'en étonnerais, moins. et Les grands exemples alors réveilleraient son ardeur, et quel- « que autre plus vertueux que lui ne cesserait point d'allumer « dans son âme une noble émulation. Mais aujourd'hui que nous « n'aimons plus les combats que dans les spectacles, et que ce « qui était un travail et une fatigue chez nos ancêtres nous ne a le connaissons plus que comme plaisir et délassement , qu'il « est glorieux d'avoir seul conservé les mœurs et les vertus de « nos pères , de n'avoir d'autre modèle à se proposer , d'autre « rival à combattre que soi-même , et, quand seul on occupe la « première place^ d'avoir seul tout ce qui la mérite ! »
« Veniet tempus quo posteri visere , visendum tradere minoribus suisgestient, quis sudores tuos hauserit campus, quae refecliones luas arbores, quœ somnum saxa prœtexerint , quod denique lectum
364 HISTOIfiB ANCIENNE.
magnas hospes impleveris , ut tune ipsi tibi ingentium ducum sacra vestigia iisdem in locis monstrabantur. »
« Un temps viendra où nos neveax s*empresseront d'aller « voir et de faire voir à leurs enfants les plaines où vous avez « soutenu de si nobles travaux (à la lettre, les plaines qui ont été « arrosées de vos sueurs); les arbres qui ont prêté leur ombre à «( vos repas militaires; les antres où vous preniez votre repos, « les maisons qui ont été honorées de la présence d'un si grand « hôte. Enfin, on montrera dans- ces mêmes lieux vos traces « avec autant de soin que vous en avez eu d'y examiner vous- « même celles des fameux capitaines que vous vous plaisiez tant « à suivre. »
« Itaque perinde summis atque iniimis carus ^^ sic imperatorcm commilitonemque miscueras, ut studium omnium iaboremque et tan* quam exaclor intenderes, et tanquam particeps sociusque relevarcs. Fclices illos quorum fidcs et industria , non per nuncios et interprètes, sed ab ipso te, nec auribus tuis, sed ocuiis, probantur I Consecuti sunt, ut absens quoque de abscutibus nemini mapis quam ttl)i crederes. »
« Également chéri des grands et des petits, vous avez tellement « confondu le soldat avec le général, qu'en même temps qu'au- « guste surveillant vous animiez le travail de vos soldats , vous « soulagiez aussi leurs fatigues en les partageant avec eux. Heu- « reux ceux qui vous servent ! Vous n'en connaissez point le n zèle et la capacité sur la foi d'autrui , mais par vous-même , « et par ce que vous leur avez vu faire. Ils ont le bonheur que « lorsqu'ils sont absents, vous ne vous en rapportez à personne « tant qu'à vous sur ce qui les regarde. »
Retour et entrée de Trajan dans la ville depuis qu*il eut été nommé empereur.
« Ac primum qui dies ille, quo exspectatus desideratusque urbem
tuam ingressus es !... Non œtas quemquam, non valetudo, non sexus
. retardavit quominus oculos insolito spectaculo expleret. Te parvuli
noscere, ostentare juvenes, mirari senes, œgri quoque neglecto me-
dentium imperio ad conspectum tui, tanquam ad ^alutem sanitatem-
SCIENCES ET ABTS. 865
que prorepcre. Inde alii se satis vixisse te viso, te recepto; alii nunc magis vivendum esse prsedicabant. Feminas etiam tune fecunditatis sus maxima voluptas subiit , quum ceraerent cui principi cives, cui imperatori milites peperissent. Yideres referta tecta ac laborantia, ac ne eum quidem vacantem locum qui non nisi suspensum et instabile vestig^um caperet; oppletas undique vias, angustumque tramitem relictum tibi ; alacrem hinc atque inde populum ; ubique par gaudium, paremque clamorem. »
« Que dirai-je de ce jour où Rome , après vous avoir si longa temps désiré et attendu, eut enfin le plaisir de vous recevoir ?... « Il n'y eut personne que son âge, son sexe ou sa santé pût empé- « cher de courir à un spectacle si nouveau. Les enfants s'em- « pressaient de vous connaître, les jeunes gens de vous montrer, a les vieillards de vous admirer; les malades même , sans égard « pour les ordres de leurs médecins, se traînaient sur votre pasa sage : on eût dit qu'ils allaient à la guérison et à la santé. Les «( uns s'écriaient qu'ils avaient assez vécu puisqu'ils vous avaient a vu; les autres disaient que c'était maintenant qu'il était doux « de vivre. Les femmes se réjouissaient d'avoir mis au monde des « enfants, voyant à quel prince elles avaient donné des citoyens , « à quel général elles avaient donné des soldats. On voyait les (t toits plier sous le poids des spectateurs qui s'y étaient portés ; « les places même où l'on ne pouvait se tenir qu'à demi sus- « pendu étaient occupées. La foule dont les rues étaient pleines « vous laissai; à peine un sentier étroit pour passer à travers le « peuple rangé en haie; et partout vous trouviez pareilles joies, « pareilles acclamations. »
Combien f exemple du prince est puissant!
« Non censuram adbuc, non praîfecturam morum recepisti ; quia tibi beneficiis potius quam remediis ingénia nostra experiri placet. Et alioqui nescio an plus moribus conférât princeps qui bonos esse patitur, quam qui cogit. Flexibiles quamcunque in partem dacimur a principe, atque , ut ita dicam, sequaces sumus.... Vila principis censura est, eaque perpétua : ad banc dirigimur, ad hanc convertimur; nec tam impcrio nobis opus est quam exemplo ; quippe inii'
delis fecti magister est metas. Melius homiues exemplis doccntur quae imprimis hoc in se boni habent , qu(xl approbant , quœ piœcipiunt, iieri posse. »
« Vous n*avez point encore voulu exercer la censure, ni vous « charger de rinspectioo des mœurs. Vous aimez mieux nous « porter à la vertu par vos bienfaits que par des remèdes tou- <i jours amers. Aussi je ne sais si le prince qui souffre et honore « la pureté des mœurs n'y contribue pas davantage que celui « qui la commande... La vie du prince est une censure contia nuelle : nous nous réglons sur elle, nous la prenons pour mo- « dèle ; nous avons bien moins besoin de lois que d'exemples : «, la crainte enseigne mal à bien vivre. Les exemples ont beaua coup plus d'autorité. Ils ne portent pas seulement à la vertu, « ils prouvent qu'il n'est pas impossible de la pratiquer. »
La vertu, non les statues, fait honneur aux princes,
« Ihit in secula fuisse principem oui florenti etincolumi nonquam nisi modici honores, sœpius nulli decernerentur... Ac mihi intuenti in sapientiam tuam, minus mirum videtur quod mortales istos caducosque titulos aut depreceris, aut tempères. Sois enim ubi vera principis, ubi sempiterna sit gloria; ubi sint honores, in quosnihil flammis , nihil senectuti, nihil successoribus liceat. Arcus enim , et statuas, aras etiam templaque demolitur et obscurat oblivio , negligit carpitque posteritas : contra contemptor ambitionis et infinitas potestatis domitor ac frenator animus ipsa vetustate florescit, nec ab ullis magis laudatur quam quibus minime necesse est. Prœterea , ut quisquis factus est princeps , extemplo fama ejus , iocertum bona an mala, caeterumœternaest. Non ergo perpétua principi fama, quas invitum manet, sed bona concupisccnda est. Ea porro non imaginibus et staluis, sed virtute ac meritis propagatur. »
« On dira dans tous les siècles qu'il y a eu un prince comblé « de vertus, à qui les hommes de son temps ne décernèrent que « des honneurs médiocres, et à qui souvent ils n'en décernèrent « aucun. . . Une sagesse si profonde, quand je la considère, me fait « comprendre que nous ne devons pas tant nous étonner si vous « rejetez ou si vous tempérez ces honneurs communs et péris-
SCi£NC£S ET ARTS. 3G7
sables. Vous savez en quoi consiste la vraie gloire, la gloire « immortelle d'un prince : vous savez où résident les honneurs « qui ne craignent ni le feu , ni le temps, ni Tenvie des succès- « seurs. Il n'est point d'arcs de triomphe, de statues, d'autels, «t de temples même qui ne périssent, et qui enfin ne soient oua bliés. Si le temps les épargne, la postérité souvent les néglige « ou les critique. Mais celui qui a le courage de mépriser l'am- « bition et de mettre un frein à une puissance accoutumée à « n'en point avoir, s'attire une vénération que la révolution des « siècles ne fait qu'accroître et rajeunir; il n'est jamais tant loué « que de ceux qui ont le plus de liberté de s'en dispenser. Le « prince ne doit donc pas désirer que la renommée parle éter- « nellement de lui : malgré lui elle en parlera ; mais il doit sou- « haiter qu'elle ne cesse jamais d'en parler bien. C'est ce que « le mérite et la vertu donnent seuls , et ce qu'on ne peut se « promettre des images et des statues. »
Le bonheur du prince lié avec celui des peuples. .
<t Fuit tempus , ac nimium diu fuit , que alia adversa , alia secunda principiet nobis. Nunc communia tibi nobiscum tam lœta quam tristia ; nec magis sine te nos esse felices quam tu sine nobis pôles. An, si posses, in fine volorum adjecisscs, ut ita precibus tuis on an-
NCERENT , si JIÎDICIDM NOSTRUM MERERl PERSEVERASSES ? »
« Un temps a été , et il n'a duré que trop , où notre bonheur tt et notre malheur ne se réglaient point sur ceux du prince. <i Maintenant, tristesse et joie, tout nous est commun; et il n'est u pas plus possible que nous soyons heureux sans vous qu'il l'est rt que vous le soyez sans nous. S'il en était autrement, auriez- « vous ajouté, à la fin de votre prière publique, que vous ne « demandiez aux dieux leur protection qu'aussi longtemps « que vous continueriez à mériter notre amour ? »
Il est remarquable que c*est par l'ordre de Trajan même qu'on avait apposé une condition aux vœux publics que l'on faisait pour lui : si bene rempubligam et ex utilitateomwiuM BEXERis; c'est-à-dire , si vous gouvernez avec justice, et uniquement pour l'avantage de la république^ » O vœux
368 HISTOIKE ANGlEIfNE.
« ( s'écrie Pline) dignes d'être éternellement formés , éternelle- « ment exaucés ! La république a par votre entremise contracté « avec les dieux. Ils sont engagés à veiller à votre conservation « tant que vous veillerez à la conservation de la patrie ; et si « vous faites rien de contraire, ils sont obligés de détourner « leurs regards et leur protection de dessus vous. » Digna vota, quas semper suscipiantur^ semperquesolvantur. Egit cum dits, ipso te auctore, respuhUca, ut te sospUem incolumemque prœsfarenty si tu cœteros praestitisses : si contra, iUi quoque a cus^ todia tui corporis ocuhs dimoverent.
Union admirable entre la femme et la sosur de Trajan.
« Nihil est tam pronum ad simultates quam œmulatio, in femints prœsertim. Ea porro maxime nascitur ex conjunctioDe, alitur aequalitate, exardescit invidia, cujus finis est odium. Quo quidem admirabilius existimandum est , quod mulieribus duabus in ana domo parique fortuna nullum certamen, nulla coutentio est. Suspiciunt invieem , invicem cedunt : quamque te utraque effasissime diligat, nibil sua putant interesse utram tu magis âmes. Idem iitrique propositum , idem ténor vitœ , nibilque ex quo sentias duas esse. »
« Rien n'est plus propre à faire naître des dissensions que la « jalousie ordinaire entre les femmes. Elle prend sa naissance « dans les liaisons mêmes qui devraient l'éloigner, elle se nour- « rit dans l'égalité , elle s'irrite par l'envie, et dégénère enfin en « haine implacable. C'est ce qui doit nous faire regarder comme « un prodige de vertu qu'entre deux illustres dames qui habi- « tent un même palais, dont la fortune est égale, on ne voie ja- «c mais la moindre dispute. Elles se respectent , elles se cèdent « tour à tour; et quoique toutes deux vous aiment très-tendre- « ment , elles ne croient point qu'il leur importe laquelle des a deux vous aimiez le plus. Elles ne se proposent toutes deux « qu'une même fin ; elles n'ont qu'un même genre de vie : enfin a rien ne vous fait apercevoir que ce sont deux personnes. »
Trajan était sensible aux douceurs de F amitié.
« Jam eliam et in privatorum animis exoleverat priscum mortahum boQum, amicitia, cujus in locum migra verant assentationes, blan-
SCIENCES ET ÀBTS. 369
difisB , et, pejor odio, amoris simulatio. Eteaim io priDcipum domo nomen tantum amicitiae , inane scilicet irrisumque , manebat. Nam quae poterat esse inter eos amicitia, quorum sibi alii domini, alii servi yidebantur? Tu banc pulsam et errantem reduxisti. Habes ami- C08 , quia amicus ipse es. Neque enim, ut alta subjectis, ita amor imperatur; oeque est ulius affectus tam erectus, ot liber, et dominatioDis impatiens , nec qui magis vices exigat. »
« L'amitié, ce bien précieux, qui faisait autrefois la félicité des
« mortels, était bannie même du commerce des hommes privés,
A et à sa place avaient succédé la flatterie, les paroles ofBcieu-
« ses, et un fantôme d'amitié, plus dangereux que la haine. Si
« le nom d'amitié était encore connu dans la maison des prin •
« ces, il n'y était qu'un objet de mépris et de raillerie. Quelle
« amitié pouvait régner entre ceux qui se regardaient récipro-
« quement comme maîtres et esclaves ? Vous l'avez rappelée d'un
« long exil. Vous avez des amis, parce que vous savez l'être :
« car un prince ne commande point l'amitié comme il peut com-
a mander le reste. Ce sentiment veut être libre; il a quelque
« chose de grand, est ennemi de la contrainte , et exige rigou-
« reusement autant qu'il donne. »
Pouvoir souverain des affranchis sous les mauvais empereurs,
« Plerique principes, quum essentciviumdomini, libertorumerant servi. Horum consiliis , horum nutu regebantur; perhos audiebant, per hos loquebantur; per hos praetura) etiam, et sacerdotia » et consulatus , imo et ab bis petebantur. Tu libertis tuis summum quidem honorem, sed tanquam libertis , habes ; abundequc bis sufâcere credis si probi et frugi existimentur. Scis enim prsecipuum esse indicium non magni principis magnos libertos. »
« La plupart de nos empereurs étaient maîtres des citoyens , « et esclaves de leurs affranchis. Ils ne se gouvernaient que par « le conseil de ces sortes de gens; ils n'avaient de volonté que « la leur; ils n'entendaient, ils ne parlaient que par eux. Par eux « on obtenait la préture, le sacerdoce et le consulat ; ou plutôt « c'était à eux qu'il fallait les demander. Pour vous , vous consi- « dérez beaucoup vos affranchis , mais vous ne les considérez
370 M»TOIRE ANClElWË.
« que comme des affranchis, et vous croyez qu'ils sont assez ho « norés s'ils passent pour gens de bien : car vous savez qu'il n'y « a pas de marque plus infaillible de la petitesse du prince que « la grandeur de ses affranchis. »
Le prince ne peut s'élever qu'en s' abaissant.
« Cui nihil ad augendum fastigium superest , hic une modo crcsocre potest , si se ipse submittat , securus magnitudinis suae. Nequc enim ab qUo periculo forluna priocipum longius abest , quam ab humiliiate. »
a II ne reste à celui qui est parvenu jusqu'au comble des bona neurs qu'un seul moyen pour s'élever, c'est que , sûr de sa « propre grandeur, il sache en descendre. De tous les périls que « les princes peuvent courir celui qu'ils doivent craindre le « moins, c'est de s'avilir en s'abaissant. »
En quoi consiste la grandeur des princes,
« Ut felicitatis est quantum velis posse, sic magnitudinis vellc quantum possis. >>
« Si c'est le souverain bonheur que de pouvoir faire tout le « bien qu'on veut, c'est le comble de la grandeur que de vouloir « faire tout le bien qu'on peut. »
Du style de Pline.
Le panégyrique de Pline a toujours passé pour son chef-d'œuvre, même de son temps , où l'on avait de lui plusieurs pièces d'éloquence qui lui avaient acquis une grande réputation dans le barreau. Il n'est pas étonnant qu'ayant à louer, en qualité de consul et par ordre du sénat , un prince aussi accompli que l'était Trajan , qui d'ailleurs l'avait comblé de bienfaits , il ait fait un effort de génie pour lui marquer sa reconnaissance particulière, et en même temps la joie universelle de tout l'empire. L'esprit brille partout dans ce discours, mais le cœur de Pline s'y fait encore plus sentir ; et l'on sait que c'est du cœur que part la véritable éloquence '.
* « Pecfus eat quod disertos facit. » (QUINTIL. lib. 3, cp. 18.)
En prononçant ce panégyrique , il ne lui donna pas autant d'étendue qu'il eu a maintenant. Ce ne fut qu'après coup , après l'action , qu'en habile peintre il ajouta de nouveaux traits au portrait de son héros, mais tous d'après nature, et qui, bien loin d'en altérer la ressemblance et la vérité , ne servaient qu'à la rendre encore plus sensible. Il nous apprend lui-même ce qui l'avait porté à en user de la sorte >. « Ma première vue, « dit-il , a été de faire aimer encore davantage à l'empereur ses « vertus , par les charmes d'une louange naïve. J'ai voulu en « même temps tracer à ses successeurs , par son exemple mieux <i que par aucun précepte, la route de la solide gloire. S'il y a « beaucoup d'honneur à former les princes par de nobles leçons , « il y a bien autant d'embarras dans cette entreprise , et peut- « être encore plus de présomption. Mais laisser à la postérité « l'éloge d'un prince accompli , montrer comme d'un phare aux <t empereurs qui viendront après lui une lumière qui les guide, « c'est tout à la fois être aussi utile et plus modeste. » Il était difficile de leur proposer un modèle plus parfait. On peut dire que Trajan réunissait toutes les qualités d'un grand prince en une seule, qui était d'être intimement convaincu qu'il était empereur non pour lui , mais pour les peuples. Mais ce n'est pas de quoi il s'agit ici.
Le style de ce discours est élégant, fleuri , lumineux , tel que le doit être celui d'un panégyrique , où il est permis d'étaler avec pompe tout ce que Téloquence a de plus brillant. Les pensées y sont belles , solides , en grand nombre , et souvent paraissent toutes neuves. Les expressions, quoique assez simples pour l'ordinaire , n'ont rien de bas , rien qui ne convienne au sujet, et qui n'en soutienne la dignité/ Les descriptions sont vives , naturelles , circonstanciées , pleines d'images naïves , qui
I c Offlcinm consnlatns injunxit mihi exemplo praemonerentar, qua potissi-
nt reipablicae nomine priiicipi g^atlas mam via possent ad eamdem gloriam
agerem. Qood ego in senatu quum ad ra- niti. lïam prsecipere qualia esse debeat
tionem et loci et temporis ex more fecis- princeps , polchram quidem , sed one-
sem , bono cItI convenientissimum credi- rosam ac prope superbam est. Lavdare
di,eadem illaspatiosiaset uberias volu- vero optlmam principem, ac per hoc
mine amplecti. Primom , ut imperatori p«steris, velut e spécula, lumen qaod
nostro Tirtutes saœ veris laudibus corn- sequantur ostendere , idem utiiitatis ha-
niendarentur ; deinde ut faturi principes, bet , arrogantiœ nihil. » Hun quasi a magistro, sed tamen sub
mettent Tobjet sous les yeux, et le rendent sensible. Tout le discours est rempli de maximes et de sentiments véritablement dignes du prince qu'on y loue.
Cependant il me semble que ce discours, quelque beau et quelque éloquent qu'il soit , ne peut point être mis dans le genre sublime. On n'y voit point , comme dans les harangues de Cicéron, j'entends même celles du genre démonstratif, de ces expressions vives et énergiques, de ces pensées nobles et sublimes, de ces tours hardis et frappants , de ces figures pleines de feu et de vivacité, qui étonnent, qui surprennent, et qui ravissent l'âme hors d'elle-même. Son éloquence ne ressemble point à ces grands fleuves qui roulent leurs eaux avec bruit et majesté , mais plutôt à une claire et agréable fontaine , qui coule lentement à l'ombre des arbres dont ses bords sont embellis. Pline laisse son lecteur tranquille , et ne le tire point de son assiette naturelle. Il plaît , mais par endroits et par parties. Uue sorte de monotonie qui règne dans tout le panégyrique fait qu'on a peine à en soutenir une lecture entière et suivie , au lieu que la harangue de Gicéron la plus longue est celle qui parait la plus belle et qui fait le plus de plaisir. Il faut ajouter que le style de Pline se sent un peu du goût d'antithèses , de pensées coupées, de tours recherchés, qui dominait de son temps. Il ne s'y livrait pas, mais il était obligé de s'y prêter. Le même goût règne dans ses lettres : mais il y est moins choquant , parce que ce sont toutes pièces détachées, où cette sorte de style ne déplaît pas : je crois pourtant qu'elles doivent être mises aussi beaucoup au-dessous de celles de Gicéron. Mais , tout bien pesé, tout bien examiné, et les lettres de Pline et son panégyrique méritent l'estime et l'approbation que tous les siècles leur ont accordées. J'ajouterai que son traducteur doit la partager avec lui.
Anciens panégyriques.
lïous avons un recueil de harangues latines, intitulé Panegyrici veteres, qui renferme le panégyrique de plusieurs empereurs romains : celui de Pline est à la tête; il est suivi de onze autres pièces du même genre. Ce recueil , outre qu'il contient
SCIENCES ET ABTS. 373
beaucoup de faits qui ne se trouvent point ailleurs , peut être fort utile pour ceux qui sont chargés de faire des panégyriques. La bonne antiquité ne nous fournit point de modèles de ces sortes de discours , excepté la harangue de Gicéron pour la loi Manilia, et quelques endroits de ses autres harangues, qui sont des chefs-d'œuvre achevés dans le genre démonstratif. Il ne faut pas s'attendre h trouver la même beauté ni la même délicatesse dans les panégyriques dont je parle. L'éloignement du siècle d'Auguste avait fait déchoir beaucoup Téloquence , qui n'avait plus cette ancienne pureté de langage , cette finesse d'expression, cette sobriété d'ornements , cet air simple et naïf , relevé , quand il le fallait, par une grandeur et une noblesse de style admirables. Mais on trouve dans ces discours beaucoup d'esprit , de fort belles pensées, de tours heureux, de vives descriptions r et des louanges très-solides.
Pour en donner quelque idée , je me contenterai d'en transcrire ici deux endroits en latin seulement. Ils sont tirés du panégyrique prononcé par Nazaire en l'honneur du grand Constantin, le jour de la naissance des deux Césars ses fils >. Saint Jérôme parle de ce Nazaire comme d'un célèbre orateur; et il dit qu'il avait une fille aussi estimée que lui pour l'éloquence *.
Premier endroit.
Nazaire parle ici des deux Césars.
« Nobilissimorum CsBsarum laudes exsequi velle, studium quidem dulce , sed non et cura mediocris est ; quorum in annis pubescentibus non erupturœ virtutis tumens germen , non flos prscursor indolis bons IsBtior quam uberior apparet ; sed jam facta gi'andifera , et contra rationem œtatis maximorumque fructuum matura pcrceptio. Quorum aller jam obterendis hostibus gravis terrorem paternum , qao semper barbaria omnis intremuit, derivare ad nomea suum cœpit ; aller jam consulatum , jam veneralionem sui , jam patrem seûliens, siquid inlactum aut parens aul f rater reservet, déclarai moxvictorem fulurum, qui anime jam vincit SBlatem. Rapitur quippe ad similitudinem suorum exceilens quaeque natura^ nec sensim ac
• AN. J. C 321. 'Il arait été maître de rhétorique
en d'éloquence à Bordeaux.
374 HISTOIBE ANCIENNE.
lente indicium promit boni» quum involucra infaoti» vividum rumpitingenium. »
Second endroit.
Nazaire loae dans Constantin une vertu bien rare dans les princes, mais bien estimable : c'est la continence. Il y ajoute aussi quelques autres louanges.
« Jam illa vix audeo de tanto principe commemorare , quod nullam matronarum cui forma emendatior fuerit boni sut piguit ; quum sub abstinentissimo imperatore species luculenta non incitatrix licentiœ esset , séd pudoris ornatrix. Quae sine dubio magna ,«eu potius divina laudatio, sspe et in ipsis etiam philosophis, non tam re cxhibita, quam disputatione jactata. Sed remittamus hoc prineipi nostro , qui ita temperantiam ingenerare omnibus cupit, ut eam non ad virtutum suarum decus adscribendam , sed ad naturœ ipsius honestatem referendam arbitretur. Quid faciles aditus? quidaures patientissimas? quid benigna responsa? quid vultum ipsum augustidecoris gravitate, hilaritate permixta, venerandum quiddam etamabile renidentem, quis digne exsequi possit ? »
Peut- on rien de plus solide que cette pensée.? Nulle dame, quelque belle qu'elle ait été , n'a eu lieu de s*en repentir : parce que sous un prince aussi sage que Constantin la beauté n'est point un attrait à la licence, mais un ornement à la pudeur. Et pouvait-elle être mieux exprimée? quum sub abstinentissimo imperatore species luculenta non incitatrix licentiœ esset, sed pudoris ornatrix.
SCTÎTÎCES ET A.BTS. 375