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6. Il est probable qu'ici Justin a fort peu abrégé son auteur. Peut-être s'est-il contenté de le transcrire.
7. Restitution de Movers (II, 1, p. 333, n. 64). Les manuscrits donnent Mullo, ou omettent le mot.
lion, encore enfant, et sa fille Elissa, vierge d'une grande beauté. Mais le peuple remit la royauté à Pygmalion. Elissa épousa son oncle Acherbas, prêtre d'Hercule, qui, par sa dignité, était le premier après le souverain. Cet Acherbas possédait de grandes richesses, que, par crainte du roi, il avait cachées sous terre. Désireux de s'en emparer, Pygmalion tua celui qui é;tait à la fois son oncle et son beau-frère. Elissa en conçut contre Pygmalion une haine que le temps n'effaça pas, mais qu'elle sut dissimuler. Elle prépara sa fuite en secret, associant à son projet quelques-uns des premiers citoyens, qui détestaient le roi autant qu'elle. Puis, usant d'un subterfuge, elle exprima à son frère le désir de venir demeurer auprès de lui, ne voulant pas, disait-elle, que la maison de son mari lui offrît plus longtemps la triste image de son deuil. Pygmalion y consentit très volontiers, car il pensait qu'avec Elissa l'or d' Acherbas entrerait chez lui. Mais, le soir, Elissa fait embarquer avec tous ses biens les serviteurs chargés par le roi de transporter ce qui lui appartient. Elle gagne la haute mer et contraint ces gens à jeter dans les flots des sacs pleins de sable, liés avec soin, comme s'ils renfermaient de l'argent. D'une voix désespérée, elle invoque Acherbas, en le suppliant de recevoir comme des offrandes funéraires les richesses qui ont causé sa mort. S'adressant ensuite aux serviteurs, elle leur dit qu'ils sont maintenant menacés des plus cruels supplices, puisqu'ils ont laissé échapper les biens qu'un tyran avide avait convoités au point d'assassiner son parent. Cet avertissement les fit trembler et ils acceptèrent de l'accompagner dans sa fuite. Elle fut rejointe par des sénateurs qui s'étaient préparés à partir cette nuit même. Après un sacrifice offert à Hercule ', dont Acherbas avait été le prêtre, ils allèrent tous chercher dans l'exil de nou- ^'elles demeures.
i. Ce sens n'est pas certain : « sacris Herculis, cuius sacerdos Acherbas fuorat, repetitis ». Peut-être Justin veut-il dire que les fugitifs emportèrent des objets consacrés à Hercule.
GsELL. — Afrique du .Nord I 25
382 COLONrSATION PHENICIENNE, EMPIRE DE CARTHAGE.
Ils abordèrent d'abord dans l'île de Chypre. Là, le prêtre de Jiinon * vient, avec sa femme et ses enfants, partager la fortune d'Elissa, en stipulant que la dignité sacerdotale sera éternellement conservée à ses descendants. C'était l'usage à Chypre d'envoyer, à des dates fixes, les jeunes filles sur le rivage, pour qu'elles se fissent une dot en offrant leur virginité à Vénus. Elissa fait enlever sur ses vaisseaux quatre-vingts d'e,ntre elles, encore pures, assurant ainsi aux jeunes gens des compagnes, à la ville future des enfants. Cependant Pygmalion s'apprêtait à poursuivre sa sœur, mais les prières de sa mère et les avertissements des devins le firent renoncer à ce projet.
Ayant abordé dans un golfe d'Afrique, Elissa recherche l'amitié des habitants, heureux de l'arrivée de ces étrangers, avec lesquels ils peuvent commercer par échanges. Puis elle achète autant de terrain que la peau d'un bœuf en peut couvrir, afin, dit-elle, que ses compagnons, las d'une longue navigation, puissent se reposer avant de repartir. Mais elle fait tailler la peau en bandes très étroites et peut ainsi occuper un espace beaucoup plus grand que celui qu'elle a paru demander : de là le nom de Byrsa, donné plus tard à ce lieu. Attirés par l'espoir du gain, les gens du voisinage affluèrent et apportèrent aux nou- A^eaux venus beaucoup de marchandises à acheter; ils s'établirent eux-mêmes en cet endroit. Des envoyés d'Utique vinrent aussi apporter des présents à ceux qu'ils regardaient comme leurs frères et ils les engagèrent à fonder une ville là où le sort les avait amenés. De leur côté, les Africains désirèrent retenir les étrangers. Ainsi fut fondée Carthage, avec l'assentiment de tous. Une redevance annuelle fut fixée pour le loyer du sol. Dans les premiers travaux, on exhuma une tête de bœuf : présage d'une ville où le profit devait coûter beaucoup de peine et
1. Il faut sans doute lire « lunonis », et non <■ lovis ». Conf. Servius, /n Aeneid., I, 443 : « Dido fratrem fugiens, cum transirct per quaudam insulam lunonis, illic accepit oraculum et sacerdotem eius secum abstulit. » Voir à ce sujet Meltzer, I, p. 112 et 403.
qui était destinée à rester perpétuellement sujette. Aussi se transporta-t-on ailleurs. On déterra alors une tête de cheval, symbole d'un peuple belliqueux et puissant; c'était la place qui convenait à la ville nouvelle. La renommée y attira beaucoup de gens, si bien qu'en peu de temps il y eut là un grand peuple et une grande cité.
Carthage était ainsi prospère, lorsque le roi des Maxitaniy Hiarbas, fit appeler dix des principaux citoyens et leur déclara qu'il voulait épouser Elîssa; un refus entraînerait la guerre. Les députés, n'osant rapporter la chose à la reine, eurent recours à une ruse vraiment punique. Ils annoncèrent que le roi demandait quelqu'un qui voulut bien enseigner les mœurs civilisées aux Africains et à lui-même. Mais pourrait-on, ajoutaient- ils, trouver celui qui consentirait à abandonner les siens, pour aller chez des barbares vivant comme des bêtes? Eiissa leur reprocha de reculer devant un sacrifice qu'exigeait pourtant l'intérêt de la patrie. Us révélèrent alors le message dont ils étaient chargés, l'invitant à faire elle-même ce qu'elle conseillait aux autres. Surprise par ce subterfuge, elle invoqua longtemps le nom de son mari Acherbas, avec beaucoup de larmes et de plaintes, et répondit enfin qu'elle irait où l'appelleraient le destin de la cité et le sien. Après avoir pris un délai de trois mois, elle fit dresser un bûcher à l'extrémité de la ville, comme pour offrir un sacrifice expiatoire aux mânes de son mari, avant sa nouvelle union. Elle immola de nombreuses victimes. Puis elle prit une épée, monta sur le bûcher et, se tournant vers le peuple : « C'est, dit-elle, auprès d'un époux que je vais aller, comme vous l'avez voulu. » Et elle mit fin à ses jours. Tant que Carthage demeura invaincue, elle fut honorée comn;ie une déesse.
Divers détails de cette narration témoignent d'une certaine connaissance des Phéniciens et de Carthage : importance du culte d'Hercule (c'est-à-dire de Melqart) à Tyr; existence à Car-
thage d'une aristocratie qui gardait le souvenir de ses origines t3'^riennes; prostitutions sacrées dans l'île de CliA'pre; croyance à la haute antiquité d'Utique ; mentions du lieu appelé Byrsa, de la redevance que Carthage paya longtemps aux indigènes, de l'hérédité du sacerdoce de Junon (c'est-à-dire d'Astarté); noms phéniciens des personnages mis en scène. Des monnaies puniques qui représentent une tête de cheval ont peut-être inspiré l'épisode de la découverte faite lors des travaux de fondation ^
Mais il est certain que l'historiette de la peau de hœuf est d'origine grecque, puisqu'elle ne s'explique que par une confusion entre le mot grec ^ûpo-a, signifiant cuir, peau^ et un nom phénicien d'un sens tout différent, qui se prononçait à peu près de la même manière.
Ce récit, auquel plusieurs générations ont peut-être collaboré, a donc dû se constituer soit dans un milieu carthaginois hellénisé, soit chez des Grecs qui, — comme ceux de Sicile, — n'ignoraient pas Carthage^ : il est impossible de préciser*. A en juger par l'extrait de Timée cité plus haut, il devait figurer dans l'ouvrage de l'historien sicilien sous une forme qui, sans doute, ne différait guère de l'exposé détaillé que nous lisons dans
1. Meltzer, I, p. 139, 466. Dans Eustathe {l. c, p. 251), la tête de cheval est découverte au pied d'un palmier, ce qui rappelle plus encore les monnaies puniques où ces deux images sont associées : voir Instructions pour la recherche des antiquités dans le Nord de VA/rique, p. 198, n° 34 (conf. n° 38). Ce détail, absent du récit de Justin, se trouvait peut-être dans le récit original (Meltzer, p. 467). Il n'est pas vraisemblable que la légende ait inspiré le type monétaire. Celui-ci semble en effet être une sorte de réduction de deux autres types, dont le premier représente un cheval tout entier, le second, la partie antérieure d'un corps de cheval : voir Instructions, l. c, n°' 32, 36, 37 et n° 33.
2. Conf. Servius^ In Aeneid., I, 367 : « quia byrsa graece corium dicitur ».