‹ Histoire ancienne de l'Afrique du Nord (volume 3)Chapitre 524 sur 553 · CHAPITRE V ROLE HISTORIQUE DE CARTHAGE · texte numérisé non relu

CHAPITRE V ROLE HISTORIQUE DE CARTHAGE

Au terme de notre étude sur Carthage, il nous faut, encore une fois, constater l'insuffisance des documents dont nous disposons. L'antiquité ne nous a pas légué une histoire suivie de la grande république africaine. Si jamais cette histoire fut écrite par des Carthaginois, leurs œuvres ont péri. Il est impossible de reconstituer un ensemble à l'aide des fragments que nous ont laissés les Grecs et les Latins. Ceux-ci ont surtout raconté les guerres qui mirent Syracuse et Rome aux prises avec Carthage, chapitres d'histoire grecque et romaine plus que d'histoire punique. Il leur était difficile d'être impartiaux, même quand ils en avaient le désir. On ne doit cependant pas oublier que, pour les deux premiers conflits des Romains et des Carthaginois, ils ont trouvé des témoignages favorables à ces derniers dans les ouvrages de Philinos d'Agrigente et des historiographes d'Hannibal; d'une manière générale, les moyens ne leur ont pas manqué de savoir, après les événements, ce qui s'était passé du côté de leurs ennemis.

En dehors de ces guerres, nos sources d'information sont très maigres : les courtes remarques d'Aristote sur la constitution punique, qui l'a intéressé par ses ressemblances avec des constitutions grecques; quelques échos de Timée dans

Diodorp et Justin, — Timée avait eu lo mt-rilo de ne pas négliger les |)arties de 1 histoire de (iarthage qui ne se confondaient pas avec l'histoire des Grecs de Sicile; — le récit de la révolte des mercenaires, emprunté par Polybe à un auteur dont il ne nous a pas dit le nom; la traduction grecque de l'inscription qu'Iiannon plac.a dans un temple, au retour de son exj)édition le long des côtes de l'Océan; la liste, dans le Périple du Fseudo-Scylax, des villes et des comptoirs qui, en Afrique, dé[)endaient de Cartilage au milieu du iv" siècle; enlîn, épars çà et là, au gré du hasard, de menus matériaux dont l'origine est le plus souvent incertaine, la valeur douteuse.

Connaissant mal C-arthage, mais sachant bien quels efforts ils avaient dû faire pour lui résister et la vaincre, les Grecs et les Homains ont exagéré ses ressources et sa puissance. Le chiffre de 700 000 âmes, indiqué, pour la population de la ville au début de la troisième gueni; punique, est assurément trop élevé. Nous avons montré que la plupait des chiffres donnés pour les effectifs des armées, pour le nombre des vaisseaux de ligne, ne méritent pas conliance. Carthage n'étendit pas sa domination en Afrique et en Espagne aussi loin que des textes l'affirment. Il est à croire qu'elle ne fut pas aussi riche qu'on l'a dit.

D autre part, ses ennemis ont été portés à exagérer ses torts, à atténuer ou à nier les leuis. Il est pourtant certain que les deux grands cliamj)ions de l'hellénisme en Sicile, Denys l'Ancien et Agathocle, furent des hommes dénués de tout scrupule, et que la conduite déloyale de Rome provoqua les trois guerres puniques.

I/indigence des textes n'est pas compensée par les découvertes de l'archéologie. Des inscriptions qui nous sont parvenues, l'historien peut à peine tirer quelques renseignements sur le culte. Il ne reste pas de monuments de la première (Carthage, anéantie [)ar les Homains, ni des autres cités phéni-

ciennes de l'Occident, disparues sous les villes qui les remplacèrent. Seules, les tombes, creusées dans les profondeurs du sol, se retrouvent intactes. Mais est-il besoin de dire que le mobilier funéraire ne nous fait pas connaître les événements dont les morts ont pu être témoins ou acteurs? Il ne nous donne même pas une image exacte de leur condition de fortune, car, d'assez bonne heure, on paraît s'être convaincu de l'inutilité d'ensevelir avec eux des objets de prix.

Des origines de Carthage, nous ne pouvons rien dire de certain. Mais la date que les anciens assignent à sa fondation et qui répond à 814-813 avant J.-C, ne heurte aucune vraisemblance'. On peut admettre qu'auparavant, les Tyriens avaient fondé en Occident quelques autres cités, dont les plus célèbres furent Gadès et Utique ; que cette période de colonisation avait été précédée d'un commerce actif, exigeant des entrepôts et des comptoirs.

Durant plusieurs centaines d'années, l'histoire de Carthage reste dans l'obscurité. Cependant les sépultures du vu" et du vi" siècles prouvent que cette ville ne manquait pas d'or et d'argent. Elle était déjà puissante au milieu du vu" siècle, puisqu'elle fonda alors une colonie dans l'île d'Ibiça ; plus tôt même, si, comme l'indique Thucydide, elle avait pu promettre son appui aux Phéniciens qui, abandonnant devant les Grecs le reste de la Sicile, s'étaient établis à Palerme. Solonte et Motyé. Au vi" siècle, elle soutient des guerres en Afrique, en Sicile, en Sardaigne, combat les Phocéens dans les eaux de la Méditerranée occidentale, intervient sans doute en Espagne. Elle conclut des traités avec les Étrusques et, probablement dès

1. Corif. G. do Sanclis, Storia dei Romani. III, i, p. 18-10, n, 4S.

la fin de ce siècle, avec la jeune Hépubliqiie romaine. Le roi (le Perse C.ambyse songe à organiser une expédition pour la contjuérir.

dette jjuissance. attestiuit de grandes ressources, Qarl Hadnaht, a la Mouvelle ville », la doit à sa belle situation géographique, peut-être aussi aux circonstances de sa fondation, qui justifient son ambition de devenir une nouvelle Tyr. Or les Tyriens, tombés en décadence, ne sont plus capables de protéger leurs établissements lointains contre les convoitises des indigènes, contre les progrès rapides de la colonisation grecque. Dans l'accomplissement de celte ti\che, (iarlhage se substitue à sa métropole. Klle oppose le faisceau des Phéniciens d'Occident aux assauts successifs et dispersés des Grecs; elle écarte ces rivaux de la Sicile occidentale, de la Sardaigne, du Xord-Ouest de l'Africjue, du Sud do l'I'lspagne. Elle contient ou repousse les barbares : sauf en Espagne, ce sont des peujdades pillardes, et non des nations organisées. Dans cette période de son histoire, elle eut l'heureuse chance de ne trouver en face d'elle que des ennemis incapables de s'unir et dont les forces, combattant séparément, étaient médiocres.

Elle devint une grande cité, bien plus peuplée et plus riche que Tyr. Elle creusa les ports où ses vaisseaux purent s'abriter en toute sécurité. Elle se créa une redoutable marine de guerre et constitua les armées nécessaires aux expéditions qu'elle entreprit. .Armées coloniales, chargées de maintenir et d'étendre sa domination, non de défendre son existence : aussi, désireuse d'épargner le sang de ses citoyens et de les laisser à leurs travaux pacifiques, eut-elle recours à des mercenaires étrangers, puis à des sujets, levés par conscription, à des auxiliaires, fournis par des princes alliés. (\q, système, appliqué à des guerres lointaines, lui donna les soldats dont elle avait besoin : des hommes qui, en général, savaient se battre, (ju't'lb; |)ouvail saciifier sans s'alîaiblir et remplacer aisément.

Elle s'affranchit de la tutelle politique de sa métropole. Elle infusa une vie nouvelle aux colonies phéniciennes qu'elle avait sauvées; elle en fonda d'autres. En droit, la condition de ces villes ne fut peut-être pas uniforme; en fait, Carthage imposa à toutes une étroite dépendance. Elle fut ainsi maîtresse d'un grand nombre de lieux disséminés sur les côtes de l'Occident : en Afrique, depuis la grande Syrte jusqu'au delà du Maroc; dans l'Ouest de la Sicile, en Sardaigne, dans les îles de Pantelleria, de Malte, de Gozzo, d'Ibiça; dans le Sud de l'Espagne, en deçà et au delà du détroit.

Les Phéniciens, dans leur patrie et ailleurs, étaient restés comme attachés au littoral. Pendant longtemps, il en fut de même de Carthage. Mais, au v* siècle, elle s'annexa en Afrique un territoire, large boulevard en avant de ses murs, domaine agricole, pépinière de soldats. Au delà du pays des Libyens, soumis directement à son autorité, s'étendit, plus ou moins loin, une zone de protectorat, où elle eut des alliés, c'est-àdire des vassaux. En Sardaigne, elle occupa, peut-être dès le VI' siècle, les plaines du Sud et de l'Ouest de l'île, riches terres à blé.

La formation de cet empire lui permit de développer son commerce. Entreprenants, souples et tenaces, les Carthaginois usèrent des avantages que l'Etat leur procurait. Les colonies maritimes, ravivées, multipliées, étaient pour eux des marchés sûrs. Dans l'extrême Ouest, des expéditions officielles s'efforcèrent de préparer de nouvelles conquêtes commerciales en Europe et en Afrique. La marine de guerre dut être employée à la police contre les pirates. Des traités réservèrent aux Carthaginois l'exploitation de certaines contrées et, ailleurs, stimulèrent les transactions par des facilités et des garanties réciproques.

Il semble bien que, dès les premiers temps de Carthage, une puissante aristocratie ail pris une part 1res importante au gou-

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vt'rneincnt tic la c\U'\ il est probable que, se livrant elle-même au négoce, comme laristocralie de Tyr. elle contribua beaucoup à l'essor économique de sa nouvelle patrie. Cependant la |K)litique impérialiste qui lit d'une colonie pbénicienne la capitale d un f^rand Etal en Occident fut surtout celle de quelques hommes, appartenant à cette noblesse, mais sélevaut au-dessus d'elle. Nous soujicjonnons à peine le rôle de Malchus, qui, vers le second quart du vT siècle, commanda des armées en Afrique, en Sicile, en Sardaiu:ne, et dont la condamnation à mort, après un conflit des plus violents, fut sans doute une victoire lie l'aristocratie. Nous sommes un jteu mieux renseignés sur la famille des Magonides. qui, depuis le milieu du vi* siècle, disposa à son gré de Cartilage durant une centaine d'années, sans sortir de la légalité, par l'accaparement et le cumul des magistratures suprêmes et des grands commandements. Dans cette longue période de guerres, de conquêtes, d'expansion coloniale, l'Empire punique se constitua délinitivement sur mer et sur terre. La domination des Magonides fut brisée vers 4oU avant J.-C. : l'aristijcratie reprit alors la réalité du pouvoir, par l'institution d'une Haute (]our de ju{>tice.

A cette époque, Carthage était assurément forte et prospère. Pourtant, elle n avait pas réussi à évincer les Grecs de la Méditerranée occidentale, de cette mer dont elle tenait ellemême la principale entrée et sur les bords de laquelle s'échelonnaient ses colonies. Marseille, restée debout et hostile, lui interdisait les rivages de la Gaule et de l'Est de l'Espagne. En 480, la grande expédition que le Magonide Amilcar avait dirigée contre les Grecs de Sicile s'était terminée par un désastre. .Jetée entre les deux bassins de la Méditerranée, entre l'Europe et h'Afrique, la grande ile était la porte de l'Empire carthaginois : Carthage n'avait pu s'en rendre entièrement maîtresse. Aux Etrusques, ses alliés <'(»ntre les Grecs, elle avait abajidonné la Corse. Elle s'abstenait de toute visée sur la

péninsule italique; les Romains, avec lesquels elle entretenait alors des rapports amicaux, devaient lui apprendre plus tard que les possesseurs de l'Italie ne peuvent abandonner à d'autres la Sicile. L'œuvre des Magonides demeurait inachevée.

Pendant deux siècles, la République appartint à une aristocratie, héréditaire en fait, qui remplissait un Sénat de quelques centaines de membres; cette noblesse était menée par une oligarchie, qui avait pour organes, du moins au m" siècle, un Comité permanent, préparant avec les magistrats les décisions du Sénat, et un corps judiciaire inamovible, disposant de la fortune et de la vie de tous.

L'aristocratie carthaginoise, intelligente et instruite, avait l'expérience des affaires. Mais elle était divisée en coteries qui se haïssaient et dont les rivalités, sourdes ou déclarées, furent souvent préjudiciables au bien public. Ses rapines et ses malversations pesaient lourdement sur les sujets et diminuaient les ressources du Trésor. Elle laissait au peuple des droits, plus apparents que réels, dont il se contentait, car il trouvait dans ce régime la satisfaction de ses intérêts matériels. Redoutant les ambitions personnelles, elle tenait en bride magistrats et commandants d'armées; elle réprima avec énergie des complots, des révoltes qui visaient à l'établissement d'un régime monarchique.

En général, elle ne se montra pas impérialiste dans sa politique extérieure. Riche, elle tenait plus .encore à conserver sa fortune qu'à courir des risques pour l'accroître. Elle répugnait aux longues guerres, qui déterminaient des crises économiques et entraînaient de très grosses dépenses; qui pouvaient donner à des chefs victorieux le désir, et aussi les moyens de s'élever à la dictature. A la fm du v^ siècle, elle permit, il est vrai, à des Magonides de reprendre les projets de leur famille et de conduire de grandes expéditions en Sicile; mais, malgré des succès éclatants, le but ne fut pas atteint. Au siècle sui-

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vant, elle attendit presque toujours il (Hre |ti()VO(juée pour se résoudre à combattre les Grecs; les opérations furent menées avt'c mollesse par des généraux qui, craignant les responsabilités, évitaient d'engager des actions importantes. A plusieurs reprises, les Carthaginois tinrent presque la victoire et la laissèrent échapper par leur manque de persévérance. Ils conclurent des paix hâtives, qui confirmèrent seulement leurs droits sur l'Ouest de l'île.

En Afrique, la noblesse tira parti des domaines qui lui appartenaient à proximité de Carthage. La renommée du traité d agronomie écrit par Magon montre qu'elle les mit en valeur d'une manière fort habile. Laissant aux indigènes la culture des céréales, elle s'attacha surtout aux cultures arbustives et à l'élevage. On ne voit pas, du reste, que cette exploitation soit devenue une véritable industrie, créant en grande abondance des produits destinés à être vendus au loin.

Le commerce fut, plus que jamais, protégé par l'Etat. Des conventions diplomatiques et une surveillance très rigoureuse écartèrent les marchands étrangers de j)res(jue toutes les côtes où la République avait des possessions. Ces monopoles et l'existence de nombreuses colonies maritimes, qui furent surtout des lieux de trafic, sont des preuves non douteuses de l'activité du commerce carthaginois en Occident. Comme il se faisait par échanges, les importations devaient compenser les exportations. Cependant les découvertes archéologiques ne nous ont guère instruits sur cette question : dans rAfri(|ue du Xord, en arrière du littoral, les produits de l'industrie punique (jui auraient pu résister au' temps manquent presque entièrement. Cette industrie était de qualité trop inférieure pour faire concurrence aux produits grecs, là où ceux-ci se vendaient en toute liberté ; à Carthage même, ils étaient fort appréciés. Il est donc vraisemblable qu'en Italie, chez les Grecs, en Orient, les Carthaginois importaient surtout des matières premières. On

peut supposer que les principales sources de leur richesse furent des métaux : l'étain de la presqu'île de Cornouaille, l'argent du Sud de l'Espagne, l'or africain. Sources qui n'étaient pas intarissables. Il arriva à Carthage de manquer de cet or et de cet argent dont, selon Thucydide, elle était si bien pourvue à la fin du y* siècle. A l'époque de la première guerre punique, probablement même plus tôt, elle traversa de graves crises financières, causées par la pénurie du numéraire; peutêtre fut-ce une des raisons qui l'empêchèrent de prolonger jusqu'à des résultats décisifs les guerres contre les Grecs de Sicile.

Il ne faut pas non plus exagérer sa puissance politique. Sa domination s'étendait fort loin, mais ne reposait pas sur des fondements inébranlables. Les colonies étaient, pour la plupart, isolées dans des contrées qu'occupaient des indigènes. Comptoirs, bien plus que centres industriels et agricoles, elles ne devaient pas être très peuplées. Gadès et Palerme étaient au premier rang des villes phéniciennes de l'Occident' : or nous savons que l'une resta fort petite jusqu'aux environs de notre ère^, que l'autre, entourée pourtant de campagnes bien cultivées, comptait seulement 27 000 habitants au milieu du III* siècle ^ Les monopoles commerciaux, favorables aux armateurs et aux marchands carthaginois, entravaient le dévelopment économique des ports où ils s'exerçaient. Ces colonies étaient donc des instruments de richesse, plus que des éléments de force. Pour ne pas tomber aux mains des barbares qui les entouraient, elles avaient besoin de la protection de Carthage.

Les provinces que celle-ci possédait dans le Nord-Est de la

1. Palermn élail la villo la plus importante do la province carlliai::inoiso de Sicile: Polybe, 1, 38,7.

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