Appien
dans Byrsa, la citadelle. Scipion se prépara à l'attaquer. De la place, trois rues y montaient; elles étaient bordées de maisons à six étages, d'où les Romains furent accablés d'une grêle de projectiles. Ils se rendirent maîtres des maisons voisines de la place et s'avancèrent par les terrasses et les toits, refoulant ceux qu'ils rencontraient. Ils traversaient les vides des ruelles sur des planches. Et, tandis qu'on se battait en haut, d'autres luttes s'engageaient dans les rues. Partout des gémissements, des lamentations, des cris, toutes les images de la souffrance et de la mort. Les uns succombaient dans la mêlée; d'autres, précipités encore vivants des toits, se brisaient sur le sol, ou étaient reçus sur les pointes des lances, des javelots et des épées^
Publius fît mettre le feu à ce quartier, quand les assaillants furent parvenus devant Byrsa, et il ordonna de niveler les ruines, pour faciliter le passage des troupes, qui devaient combattre à tour de rôle. Ce fut alors un nouveau spectacle, non moins effroyable. L'incendie se propageait, dévastait tout; puis les Romains sapaient et renversaient les murs, qui s'écroulaient avec fracas. Des cadavres, très nombreux, tombaient en même temps que les pierres. On entendait les cris déchirants d'une multitude de malheureux, couverts de blessures, à demi brûlés : vieillards, femmes, enfants, qui s'étaient blottis dans les recoins des maisons. Un autre martyre attendait ceux qui ne périssaient pas dans leur chute. Les hommes chargés par Scipion de faire place nette survenaient, munis de haches et de crocs. Ils traînaient les morts et les vivants à des trous qu'ils comblaient en y entassant pêle-mêle pierres et poutres. Ici, l'on voyait sortir des jambes, qui, pendant quoique temps, s'agitaient encore; là, des têtes émergeaient. Les chevaux (jui galopaient écrasaient les visages et faisaient jaillir les cervelles.
i. Appien, 128. Voir aussi Zonaras, IX. 30, p. 469, a.
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Ce n'était pas à dessein que les Romains commettaient ces cruautés : ils n'y prenaient même pas garde. La fièvre du combat, l'espoir de la victoire prochaine, les allées et venues des soldats, sous la conduite des tribuns et des centurions, les appels de ceux qui donnaient et répétaient les ordres, les sonneries des trompettes, tout cela les plongeait dans une sorte d'ivresse et les rendait indifférents à ce qu'ils voyaient. Polybe, lui, regardait, et c'est certainement à son récit qu'Appien a emprunté ces détails horribles'.
Six jours et six nuits s'écoulèrent^. Les troupes se relayaient pour ne pas succomber à l'insomnie et à la fatigue. Mais iScipion surveillait tout, courait partout sans répit, ne dormant pas, ne s'interrompant même pas quand il prenait un peu de nourriture. Enfin, épuisé, il alla s'asseoir sur une hauteur % d'où ses yeux suivirent l'œuvre de dévastation.
Le septième jour, quelques hommes sortirent de Byrsa, portant les insignes des suppliants. Ils vinrent trouver le général et le conjurèrent d'accorder la vie, la vie seule, à ceux qui se rendraient. Scipion y consentit, mais en exceptant les transfuges. Aussitôt commença le long défilé, par une porte étroite de la citadelle, de 50 000 hommes et femmes, qui furent remis à des gardes*. Quant aux transfuges de l'armée romaine, dont le nombre était d'environ neuf cents, ils se retirèrent dans l'aire du temple d'Esculape, avec Asdrubal, sa femme et ses deux fils ^ De ce lieu élevé et escarpé, ils pouvaient repousser les
i. Lib., 128-9.