Eus., IV
2. Méliton est formellement cité par Polycrate au nombre de ses autorités. Il n'en est pas de même d'Apollinaire. Mais dans les passages de lui que nous a conservés la Chronique pascale, i\ emploie un langage tout-à-fait quartodéciman. Hippolyte et Clément d'Alexandrie (ibid.) disent : « Le Christ est la vraie Pâque » ; Apollinaire dit : • Le 14 est la vraie Pâque ». On sent la nuance.
31 Texte c nservé dans la Chronique pascale (Mugne P. G., t. XCII, p. 80). Apollinaire reprochait à ses adversaires d'introduire une discordance entre les évangiles. Il croyait sans doute pouvoir ramener les Synoptiques à saint Jean. Je l'ai essayé aussi, après bien d'autres. Mieux vaut reconnaître que, sur ce point, nous ne sommes pas en mesure de concilier les évangélistes.
lors en grand nombre ; les très anciens papes Xyste et Télesphore les voyaient chaque année célébrer la Pâque le même jour que les juifs. Ils prétendaient que c'était la bonne manière. On les laissait dire, et, tout en suivant un autre usage, on ne se brouillait pas avec eux. Plus tard, cette divergence parut valoir la peine qu'on s'efforçât de la réduire. Polycarpe, dans son voyage à Rome, essaya de convaincre le pape Anicet que l'usage quartodéciman était le seul admissible. Il n'y parvint pas. Anicet non plus ne put décider le vieux maître à adopter le système romain. Cependant ils se séparèrent en termes pacifiques. Sous Soter, successeur d'Anicet, les rapports paraissent avoir été un peu plus tendus. C'est vers ce temps que se produisirent les troubles de Laodicée : le débat se passionnait. Vers l'année 190, Victor, second successeur de Soter, résolut d'en finir. Il exposa ses vues aux évêques d'Asie et pria Polycrate, évêque d'Ephèse, de les réunir pour en conférer. Polycrate les réunit en effet. Mais ils tinrent bon pour leur ancien usage. L'évêque d'Ephèse répondit en leur nom au pape Victor par une lettre singulièrement énergique, où il énumère toutes les illustrations chrétiennes de l'Asie, à commencer par les apôtres Philippe et Jean. Il était lui-même d'une famille fort anciennement consacrée à l'Eglise, car avant lui sept de ses parents avaient été évêques. Tous les saints tous les évêques qu'il énumère avaient observé le quatorzième jour. Il se déclare décidé à
Ducbesne, Hi»t. anc. de l'Egl. T. I., 2»
l'observer, lui aussi, « sans se laisser effrayer par les » menaces, car il est écrft : mieux vaut obéir à Dieu » qu'aux hommes ».
Cependant il devint manifeste que les Asiates étaient seuls de leur avis. D'autres assemblées d'évêques se réunirent à propos de cette affaire. Toutes leurs lettres synodales, dont Eusèbe dépouilla le recueil, étaient favorables à l'usage dominical. Au concile de Palestine prirent part les évoques Théophile de Césarée, Narcisse de Jérusalem, Cassius de Tyr, Clarus de Ptolémaïs et plusieurs autres. Ils déclarèrent qu'ils avaient coutume de s'entendre avec l'église d'Alexandrie sur la détermination du jour de Pâques. Les évêques d'Osroène opinèrent dans le même sens. Leur usage ne pouvait être différent de celui d'Antioche, qui ne nous est pas attesté directement. Ceux du Pont présidés par leur doyen, Palmas, évêque d'Amastris, Bacchyle évêque de Corinthe, Irénée au nom des chrétientés de Gaule auxquelles il présidait, exprimèrent les mêmes sentiments.
Fort de tant d'adhésions, Victor alla plus loin. Il entreprit de briser la résistance des Asiates en les séparant de la communion de l'Eglise. Mais les lettres qu'il envoya en ce sens ne furent pas accueillies aussi favorablement que son appel à la tradition. Irénée intervint et beaucoup d'autres évêques avec lui. Tout en donnant raison, pour le fond, à l'église romaine, ils n'admirent pas que, sur une question aussi
menue, de vénérables églises, fondées par les apôtres fussent traitées comme des foyers d'hérésie et rejetées de la famille chrétienne.
On peut croire que Victor revint sur ses mesures sévères. Mais une chose est certaine ; c'est que, dans l'ensemble, les églises d'Asie finirent par adopter l'usage romain. Au quatrième siècle, et nommément au concile de Nicée, il ne fut plus question de cette affaire. Il y avait alors des Quartodécimans ; mais c'était, même en Asie, une petite secte, tout-à-fait en dehors de l'Eglise catholiquei. A Rome il y eut, sur le moment, quelque résistance, évidemment parmi les Asiates établis. Un certain Blastus organisa une sorte de schisme. Irénée, qui le connaissait, lui écrivit à ce sujet^. Mais cette opposition ne dura guère^.
1. Voir, sur ceci, mon mémoire La question de la Pâque au concile de Nicée, dans la Revue des question historiques, juillet 1880.
2. Ihpi ayj.(;\).o:-oz (Eus.. V, 15, 20) ; cf. Pseudo-Tert., 53.
3. Dans les Philosophumena, écrits une quarantaine d'années plus tard, les Quartodécimans sont indiqués comme des individus isolés : Tivèç cptXivsiy.oi -r^v î-ùcrtv, lowovai ty;v '(^SiGiy, [j.û(.yi[j.o)~epoi Vov Tpiirov (VIII, 18).
Les empereurs : Commode, Sévère. — Le pape Zéphyrin et le diacre Calliste. — Hippolyte. — La christologie adoptianiste : les Théodotiens. — Les Aloges romains et les Montanistes : Caius. — La théologie du Logos. — L'école modaliste : Praxéas, Noet, Epigone, Cléomène, Sabellius. — Perplexités de Zéphyrin. — Condamnation de Sabellius. — Schisme d'Hippolsrte : les Philosophumena. — La doctrine de Calliste, son gouvernement. — L'œuvre littéraire d'Hippolyte, sa mort, son souvenir. — L'église romaine après Hippolyte. — Le pape Fabien et le prêtre Novatien.
Depuis Nerva et Trajan les empereurs se succédaient par adoption et gouvernaient avec sagesse. La tendresse paternelle de Marc-Aurèle fit revivre le système de l'hérédité naturelle : ce fut un grand malheur pour l'empire. Avec son fils Commode, Rome vit refleurir la tyranie folle des Caligula et des Néron. Le souverain absorbé par l'amphithéâtre, où la canaille applaudissait ses talents de gladiateur; les gens de bien avilis par la terreur, décimés par la proscription ; la garde prétorienne devenue le principal instrument de règne : tel fut le régime que l'empereur philosophe se trouva avoir préparé en associant son fils à l'empire. Cela dura treize ans.
Le .31 décembre 192, Marcia, la femme morganatique, ayant remarqué son nom sur la liste des personnes à tuer la nuit prochaine, prit les devants et
mit fin à l'orgie. On fit acclamer aux prétoriens un vieil officier, Pertinax, dont la sévérité ne tarda pas à les dégoûter, si bien qu'ils le massacrèrent. Deux sénateurs alors se présentèrent à eux, comme candidats à la succession. Le plus offrant, Didius Julianus, fut choisi et imposé par la garde au sénat et au peuple romain. Cette transmission du pouvoir par la garnison de Rome n'agréa pas aux armées des frontières. Leurs généraux. Sévère, Niger, Albinus» furent par elles portés à l'empire. Sévère, qui commandait en Pannonie, arriva le premier à Rome et s'y installa. Puis, après s'être d'abord entendu avec Albinus, chef de l'armée de Bretagne et déjà acclamé en Gaule, il entreprit Niger, son compétiteur d'Orient, et le vainquit. Se retournant ensuite contre Albinus, il s'en débarrassa également et demeura seul maître de l'empire, maître sévère de fait comme de nom. L'ordre se rétablit, les frontières furent défendues, les Parthes revirent chez eux les armées romaines, qui poussèrent cette fois jusqu'au golfe Persique.
Sévère fut dur aux chrétiens, comme à tout le monde. C'est contre ses rigueurs que protesta TertuUien, dans ses divers écrits de l'année 197, Ad martyres, Ad Nationes, Apohgetirus. Il renforça même la législation persécutrice et, par un édit spécial, interdit les conversions. Mais nous reviendrons sur ce point.
Le pape Victor mourut sous ce règne, en 198 oui 99. Il fut remplacé par Zéphyrin. Avec celui-ci l'histoire
de l'église romaine entre dans une période un peu moins obscure. C'était un homme simple et sans lettres. A peine installé, il fit venir d'Antium, où il vivait dans une sorte de retraite, un personnage appelé Calliste, se l'associa dans le gouvernement du clergé et lui confia en particulier l'administration du cimetière. '< Le cimetière » avait été jusque là dans la villa des Acilii, sur la voie Salaria. Calliste le transporta sur la voie Appienne, près de laquelle se trouvaient déjà plusieurs sépultures familiales fort anciennes, désignées par les noms de Prétextât, de Domitille et de Lucine. A partir du III'' siècle, ces sépultures de famille devinrent le noyau de nécropoles fort étendues ; les papes y eurent une chambre funéraire spéciale. Sans que l'on cessât d'enterrer à Priscille ni d'ouvrir ailleurs des sépultures nouvelles, le nouveau cimetière prit un grand relief. Le nom de Calliste y fut attaché, bien que, seul de tous les papes du IIP siècles, il n'y eût point reçu la sépulture.
Calliste avait fait beaucoup parler de lui sous les papes précédents. Hippolyte, son ennemi acharné, nous raconte qu'il fut d'abord esclave d'un certain Carpophore, chrétien de la maison de Césari ; son maître lui avait confié des fonds pour une banque qu'il tenait dans le quartier de la Piscine publique^. CaUiste fit de mauvaises affaires et, pour échapper
1. Sans doute M. Aurelius Carpophorus, C. /. L., VI, 13040 ; cf. De Rossi, Bull., 1866, p. 3.
2. Cette piscine publique fut remplacée peu après par les thermes de Caracalla.
à la colère de Carpophore, il chercha à s'enfuir. Déjà il s'embarquait à Porto, lorsqu'il vit arriver son maître; il se jeta à l'eau, fut repêché, pris et mis au pétrin. Assailli par les créanciers de son esclave, parmi lesquels il y avait nombre de chrétiens, Carpophore le relâcha : Calliste se faisait fort de trouver de l'argent. Il avait en effet des débiteurs parmi les juifs. Il alla les trouver à la synagogue. Un grand tapage s'ensuivit. Les juifs prétendirent avoir été troublés dans leurs cérémonies et traînèrent leur créancier devant le préfet de Rome Fuscianus, l'accusant d'injures et dénonçant sa qualité de chrétien. Malgré les instances de Carpophore, son esclave fut condamné aux mines de Sardaigne.
Ceci se passait sous l'épiscopat d'Eleuthère^. Quelque temps après, les confesseurs de Sardaigne furent libérés, comme il a été dit plus haut, par l'intervention de Marcia^. Calliste ne figurait pas parmi ceux dont la liste avait été communiquée à Marcia par le nouveau pape Victor. Cependant le prêtre Hyacinthe, envoyé par celui-ci en Sardaigne, obtint du procurateur qu'on le libérât avec les autres. Il revint donc à Rome ; mais, après ce qui s'était passé, il y avait trop de gens qui le voyaient d'un mauvais œil. Victor l'expédia à Antium et lui fit une pension mensuelle. C'est de cette situation de confesseur pensionné
1. Fuscianus fut préfet depuis 185 ou 186 jusqu'au printemps 4e 189.
2 O dessu?, p. 252
296 CHAPITRE xvn.
qu'il passa au conseil de Zéphyrin, sans doute en qualité de diacre. Dans cette retraite de huit à dix ans il eut peut-être le loisir de cultiver son esprit. Cependant il semble être resté toujours un Homme d'action et de gouvernement, plutôt qu'un théologien bien exercé.
Les théologiens ne manquaient pas à Rome. Le corps presbytéral en comptait un de premier ordre, Hippolyte, disciple de saint Irénée. Les querelles qu'il eut plus tard avec ses chefs et surtout le fait qu'il écrivit toujours en grec, alors que, peu après lui, cette langue cessa d'être parlée à Rome, ont concourru à faire tomber dans l'oubli la plupart de ses œuvres. Mais les recherches de l'érudition contemporaines les ramènent peu à peu au jour et l'on peut dès maintenant constater que le grand écrivain romain n'a guère à envier à la gloire littéraire d'Origène, son collègue d'Alexandrie. Origène le connut personnellement. Dans un voyage à Rome, au temps de Zéphyrin, il assista un jour à une homélie d'Hippolyte et celui-ci -trouva moyen d'introduire dans son discours une mention de l'illustre alexandrin i
Rome, du reste, n'avait pas cessé d'être le rendezvous favori des penseurs chrétiens et des aventuriers religieux. Ils continuaient d'y affluer, comme au temps d'Hadrien et d'Antonin, entretenant autour de l'église ou même dans son sein une perpétuelle agitation. De là des conflits intéressants,