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Ce changement, qui put coûter à Cyprien quelques sacrifices d'amour-propre, lui valut un appui bien précieux. Déjà, dans les dernières lettres de la collection qu'il avait envoyée à Rome, on voit se révéler les difficultés d'une situation étrange, créée à Carthage par alliance inattendue des confesseurs •et des apostats. Parmi les premiers, beaucoup étaient des gens simples, grossiers même, quelques-uns d'une moralité un peu sommaire. Il y en avait qui avaient confessé la foi et vaincu la torture plutôt par fanfaronnade que par la conviction d'une piété réfléchie. La considération universelle dont jouissaient les martyrs, les honneurs qu'on leur rendait après leur mort, la vénération extrême, la sollicitude, les soins matériels, dont on entourait les confesseurs emprisonnés, tout cela était fait pour tourner des têtes peu solides. Ces braves gens avaient une tendance à se croire fort au dessus des autres chrétiens, à se considérer comme de grandes autorités religieuses, à se poser au besoin en rivaux des chefs spirituels régulièrement institués. La situation s'aggravait à Carthage de ce fait que l'évêque était absent et en fuite. Les raisons qui lui avaient imposé de se cacher échappaient facilement au populaire; celui-ci réservait son enthousiasme pour les vaillants qui avaient subi le chevalet, les verges, les atrocités de la prison, et n'attendaient plus qu'une dernière sentence pour aller au ciel régner avec le Christ.
De tels sentiments étaient très répandus, non seu-
lenient parmi les fidèles qui n'avaient pas failli {stantes), mais aussi et surtout parmi les lapsi, c'est-à-dire ceux qui, à un degré ou à un autre, s'étaient compromis en obéissant à l'édit. Ceux-ci, se trouvant ou se croyant désormais à l'abri des rigueurs, cherchaient à rentrer dans la communion de l'Eglise. Mais cela n'allait pas sans difficulté. L'apostasie était un cas de pénitence perpétuelle. Sans doute les coupables étaient trop nombreux pour qu'un adoucissemen des anciennes règles ne fût pas considéré comme nécessaire : mais ce n'était pas au milieu de la persécution qu'on pouvait délibérer sur une mesure aussi grave, apprécier la diversité des cas et proportionner la sévérité de la réparation à la culpabilité de chacun. Il était donc admis en principe, à Carthage et à Rome, que l'on attendrait, pour régler la situation des apostats, que les évêques pussent reprendre la direction immédiate de leurs églises, conférer entre eux et donner à leurs décisions l'autorité et l'uniformité convenables. Jusque là les lapsi devaient faire pénitence et s'abstenir des saints mystères ^.
Ce délai sembla trop long aux intéressés. Autour d'eux, d'ailleurs, on voyait s'agiter cinq prêtres qui avaient déjà fait de l'opposition à Cyprien au moment de son élection et depuis ; c'est eux sans doute
1. Dans les premiers mois, Cyprien avait exclu les apostats indigents de l'assistance ecclésiastique. C'était assez naturel. Toutefois l'exemple de l'église romaine, plus miséricordieuse en ceci, le décida à se montrer plus large.
qui l'avaient calomnié à Rome. Ils se mirent à recevoir les lapsi à la communion et à célébrer chez eux ou pour eux le saint sacrifice. La seule formalité qu'ils exigeassent était un billet de recommandation délivré par quelque confesseur sur le point de subir le martyre. C'était en effet l'usage que les recommandations des martyrs fussent prises en considération par les évêques et servissent à abréger pour les pécheurs le temps de la pénitence canonique. Mais il n'était pas dans l'ordre que cette indulgence fût appliquée directement par les martyrs ni surtout qu'on en usât avec une libéralité sans limites. Les confesseurs, surtout un certain Lucien, qui se disait mandataire d'un martyr appelé Paul, déjà exécuté, distribuaient sans compter les billets d'indulgence. Pour la forme ils revoyaient les lapsi devant l'évêque ; mais leurs recommandations étaient impératives. On sent, à les lire, que ces braves gens s'appuyaient sur l'opinion et qu'il n'était pas aisé de leur refuser quelque chose. Cyprien, quand il leur écrivait, s'ingéniait à se montrer respectueux et caressant, tout en cherchant à leur faire accepter de bons conseils et à sauvegarder sa propre autorité .
Mais, en dépit de sa bonne volonté, de sa condescendance, de son humilité, il ne pouvait les satisfaire toujours. Leurs billets concernaient souvent des familles entières, des groupes considérables et indéfinis Communicet ille cum suis, écrivait-on à l'évêque. Le cum suis était aussi large que le communicet était peu
poli. Cyprien fit des objections. On lui répondit par un billet où les confesseurs passaient l'éponge sur toutes les apostasies de l'Afrique. L'évêque de Carthage était chargé de l'exécution dans son église et requis de faire parvenir aux autres évêques cette étrange décision du nouveau pouvoir ecclésiastique.
La situation se tendait. Sans doute l'évêque avait pour lui les gens sages du clergé et du peuple ; quelques-uns des confesseurs désaprouvaient la conduite de Lucien et ses orgueilleuses distributions d'indulgences. Mais les gens sages sont toujours en minorité, surtout dans les moments de crise. Cyprien sentit le besoin de s'appuyer sur l'autorité de l'église romaine et en particulier de ses confesseurs, dont quelques-uns, comme les prêtres Moïse et Maxime, étaient depuis de longs mois en prison. On lui écrivit des lettres où sa conduite était hautement approuvée En même temps il saisissait toutes les occasions de montrer son respect pour les martyrs ; il introduisait dans son clergé quelques-uns des confesseurs les plus méritants, choisis naturellement parmi ceux qui ne s'étaient point compromis dans l'affaire des indulgences.
Mais l'opposition ne désarmait pas ; au contraire, elle s'organisait. Les cinq prêtres rebelles étaient toujours à la tête. On distinguait parmi eux un certain Novatus. Un laïque riche et influent, Félicissime, appuyait énergiquement cette coterie. Vers la fin de Tannée 250, Cyprien ayant envoyé à Garthage une
commission d'évêques et de prêtres pour préparer son retour et distribuer ses aumônes, Félicissime fit tout son possible pour que leur mission échouât et pour que l'on méconnût l'autorité de l'évêque. Cyprien se défendit. Ses repréentants à Carthage prononcèrent, par son ordre, une sentence d'excommunication contre Félicissime et ses principaux adhérents. Les prêtres rebelles s'étaient mis d'eux-mêmes en dehors de la communion de l'évêque. L'un d'eux Novatus, partit pour Rome, afin d'assurer aux opposants de Carthage le concours du pape que l'on ne pouvait manquer d'élire bientôt, la persécution ayant commencé à s'apaiser.
Après Pâques, c'est-à-dire au mois d'avril 251, Cyprien put rentrer dans son église troublée. Deux instructions pastorales i, sur la situation des lapsi et sur le schisme, furent adressées par lui à son peuple en fermentation.
Il convoqua, comme il l'avait annoncé depuis longtemps, une assemblée des évêques africains, pour régler avec plus d'autorité, les questions pendantes.
40 — Le schisme de Novatien.
Pendant ce temps-là Novatus s'occupait à diviser l'église romaine. A Rome, comme à Carthage, les confesseurs étaient hautement considérés. Ceux surtout qui étaient encore en prison se voyaient entourés d'hommages et consultés comme des oracles. Novatus