De lapsis
acceptaient des gérances dans l'administration des domaines couraient les foires, exerçaient l'usure i, procédaient à des évictions. On a vu que Paul de Samosate cumulait les fonctions d'évêque d'Antioche avec une haute situation dans les finances publiques ; son adversaire, Malchion, était directeur de l'école « hellénique » à Antioche, chose bien extraordinaire pour un prêtre en fonctions. Le mathématicien Anatole, chef de l'école aristotélicienne d'Alexandrie, fut élevé à l'épiscopat. Vers la fin du III® siècle, le directeur de la manufacture impériale de pourpre, établie à Tyr, était un prêtre d'Antioche. La maison impériale, depuis Néron jusqu'à Dioclétien, compta toujours beaucoup de chrétiens. A la longue on en vint à accepter non seulement des gérances financières, mais des magistratures municipales, ou même provinciales. Que dis-je ? On vit des fidèles du Christ devenir flamines c'est-à-dire prêtres païens. Le gouvernement, dans les derniers temps, se montrait si complaisant que, pour les titulaires chrétiens de ces fonctions, il faisait fléchir les obligations religieuses qu'elles comportaient. On pouvait être grand-prêtre de Rome et d'Auguste sans offrir de sacrifice à ces divinités officielles^.
Cette tolérance touche vraiment à l'absurde, de
1. Des désordres semblables sont condamnés dans les canons 19 et 20 du concile d'Elvire.
2. H y avait, parmi les chrétiens, des gens de théâtre, des gladiateurs, jusqu'à des filles de joie et des lenones. Je n'ai pas besoin de dire que de telles professions n'étaient pas tolérées par les autorités ecclésiastiques.
quelque côté qu'on l'envisage. L'Etat ou les municipalités qui admettaient des flamines chrétiens, avec dispense de sacrifice, se mettaient en contradiction avec l'essence de cette institution de culte. Autant aurait valu l'abolir elle-même. Quant aux chrétiens qui consentaient à revêtir ces secerdoces, ce devaient être des chrétiens de bien large observance. Au concile d'Elvire leur, situation fut l'objet de critiques, mais de critiques fort douces au fond, malgré leur apparente sévérité. On se borna à mettre en relief certaines espèces, à réprouver certains cas plus graves. Peut-être aurait-il mieux valu condamner en bloc et sans rémission cette énorme dérogation aux principes chrétiens les plus élémentaires. Mais sans doute il était trop tard, à la fin du III^ siècle, pour se montrer si rigoureux.
Ce concile d'Elvire, qui, avec certaines pages de l'histoire ecclésiastique d'Eusèbe, nous permet d'apprécier l'état moral de la société chrétienne à la veille des dernières persécutions, est, en dehors même de cela, un document du plus haut intérêt i. L'histoire ecclésiastique d'Espagne, si l'on met à part de vagues traditions sur la prédication de saint PauP, n'est guère représentée, pour la période des origines, que par quelques faits isolés, relatifs au temps des
1. Sur ce sujet, voir mon mémoire Le concile d'Elvire et les flamines chrétiens, dans les Mélanges Resnier (1887), p. 159 et suiv.
2. Quant aux légendes sur celle de saint Jacques, je m'en suis expliqué dans un mémoire intitulé Saint Jacques en Galice, publié dans les Annales du Midi, t. XII (1900), p. 145.
persécutions de Déce et de Valérien. Il en a été question plus haut. An concile d'Elvire (Illiberris, Grenade) l'église espagnole se révèle avec une tout autre ampleur. Outre une vingtaine d'évêques^, un bon nombre d'églises y étaient représentées par des prêtres. Tous les noms conservés ne sont pas identifiables, mais ils suffisent, par leur nombre, à témoigner de l'extension qu'avait alors le christianisme en Espagne, surtout dans les régions méridionales.
Il prouve également que, si dans ces chrétientés ibériques, la mondanité avait fait de lamentables progrés, les chefs de l'Eglise n'avaient pas perdu de vue l'idéal antique et qu'ils ne craignaient pas de recourir aux pénalités les plus sévères pour défendre la morale évangélique. Sur les quatre-vingt-un canons dont se compose l'ordonnance des Pères d'Elvire, dix-sept se terminent par la sévère formule : nec in finem dandam esse communionem. Ceci ne doit pas être interprété en ce sens que l'épiscopat espagnol vouât à la damnation les coupables visés par cette disposition, ni même que l'Eglise les exclût tout-à-fait de son sein : elle les admettait dans la condition inférieure qui était celle des pénitents. Mais elle refusait d'user à leur égard de ses pouvoirs de rémission extérieure et complète, s'en rapportant à Dieu du soin d'agréer leur repentir.
1. Ceux de Legio (-Asturica), de Saragosse, d'Emerita, Ossonova (Faro), d'Evora, d'Acci (Guadix), Castulo, Mentesa, Urci, Tolède, Salavia, Eliocroca ; de Cordoue, Séville, Tucci, Ipagrum, lUiberris, Malaga.
La société chrétienne.
Eglises mères, églises filiales. — Premières métropoles ecclésiastiques. — Développement de la hiérarchie. — Le siège social de l'église locale. — L'Eucharistie et l'agape. — Catégories de fidèles : les confesseurs et les vierges. — Origines du célibat clérical. — Les règles ecclésiastiques et les recueils « apostoliques ». — L'évêque et l'épiscopat, — L'autorité universelle de l'Eglise romaine.
Les chrétiens étaient groupés, comme les juifs l'avaient été avant eux et l'étaient encore, en communautés locales, sous la direction d'une hiérarchie dont les degrés principaux, évêques, prêtres diacres, remontaient, on l'a vu, jusqu'aux temps apostoliques. Ces communautés locales, ces églises, étaient essentiellement unies entre elles : elles se concevaient comme les membres d'un même corps, comprenant l'ensemble des fidèles du Christ et formant l'Eglise, non plus locale, mais universelle, l'Eglise cathohque.
Où commençait, où finissait l'église locale ? Sur quels principes se déterminait son étendue ? Il est moins aisé qu'on ne pense de donner ici une réponse qui satisfasse à tous les cas. En général, quand une église s'était organisée dans un chef-lieu de cité, son ressort s'identifiait avec le territoire de cette cité. Cependant il n'en était pas de même partout. Les
chrétiens de Vienne, par exemple, semblent bien avoir été d'abord très étroitement groupés avec ceux de Lyon. En Espagne, au milieu du IIP siècle, un même évêque gouvernait les fidèles de Léon (Legio) et d'Astorga (Asturica), et l'indivision se maintint pendant de long siècles. La province de Scythie, qui comptait un assez grand nombre de villes, n'eut jamais d'autre évêque que celui de Tomi. Dans la partie de la Thrace qui avoisine le Bosphore et forma au temps de Dioclétien, la province d'Europe, il n'y avait encore, en 431, que quatre évêques, à chacun desquels ressortissait la population chrétienne de deux cités. L'église d'Alexandrie fut, jusqu'au commencement du III^ siècle, la seule église épiscopale d'Egypte : certains indices donnent lieu de croire que Rome avait la même situation en Italie et Lyon dans la Gaule celtique. Cela ne veut pas dire assurément, que tous les chrétiens d'Egypte, d'Italie et de la Gaule celtique fussent concentrés à Alexandrie, à Rome et à Lyon. Ils étaient disséminés un peu partout dans le pays, en groupes qui n'arrivèrent que progressivement à l'autonomie et à l'organisation complète. Même alors, on conçoit aisément que les églises filiales n'aient pu se placer, vis-à-vis de l'église-mère, sur un pied d'égalité parfaite. La dépendance s'exprima diversement suivant les lieux. En certains endroits on s'abstint de donner à la fondation nouvelle une organisation aussi complète que celle de l'église-mère. L'évêque de celle-ci con-
tinuait d'être son évêque ; il la dirigeait par l'intermédiaire d'un prêtre spécial ou même d'un diacre. Ailleurs, en des pays où les villes étant rares, les églises succursales se trouvaient dans des bourgs et autres localités de campagne, leurs chefs prirent le nom de chorévêques. Au concile d'Elvire on voit figurer des prêtres de localités urbaines, qui ce semble, n'eurent jamais d'évêques. De même, dans les conciles grecs de IV^ siècle, on rencontre souvent des chorévêques, venus généralement de Syrie ou des provinces orientales d'Asie mineure. Là même où, sans distinction de grandes et de petites cités, toutes les églises locales furent pourvues de la hiérarchie complète, dans la Basse- Italie, par exemple, en Afrique et en Egypte, leurs évêques furent toujours plus ou moins subordonnés à ceux de l'église principale, d'où elles avaient essaimé.
De ces relations naquirent tout naturellement des organisations non plus seulement locales, mais en quelque sorte provinciales^. Ce dernier terme, cependant, ne doit pas être pris au pied de la lettre. Avant Dioclétien on ne trouve nulle part, surtout en Occident, le moindre indice qui décèle la préoccupation de reproduire dans le groupement des églises, la distribution de l'empire en provinces. L'évêque de Carthage, ou du moins son concile, a pour ressort tout l'ensemble des provinces, africaines, Proconsulaire, Numidie, Mauritanies. L'Italie relève tout
1. Sur ceci, v. mes Origines du culte chrétien, 3» éd., p. 13 et suiv»
entière du siège romain : celui d'Alexandrie est un centre ecclésiastique commun à l'Egypte et à la Cyrénaïque, bien que ces deux pays ne dépendent pas au civil, des mêmes administrateurs. Ici les rapports ne sont nullement déterminés par les groupements administratifs, mais par les circonstances de l'évangélisation, qui relèvent elles-mêmes des conditions géographiques. En d'autres endroits, où les églises se trouvaient, au point de vue des origines, à peu près sur le même pied, les évêques se groupaient quelquefois autour de leur doyen, d'âge ou de fonctions. Dès le temps de Marc-Aurèle, l'évêque d'Amastris, Paîmas, présidait à ce titre l'épiscopat d'une partie de la province de Bithy nie-Pont. Dans les provinces africaines, cet usage se maintint fort longtemps. On n'y vit jamais, sauf en Proconsulaire, l'autorité métropolitaine attribuée à l'évêque du chef-lieu administratif.
Ce dernier système, au contraire, fut adopté presque partout dans la partie grecque de l'empire, mais seulement après que Dioclétien, vers la fin du III^ siècle, eut remanié les circonscriptions provinciales. Dans chacune des nouvelles provinces, l'évêque du chef-lieu fut considéré comme le centre du groupement épiscopal et ce groupement fut défini par les limites mêmes de la province. C'était une innovation. Le concile de Nicée la consacra, il est vrai ; mais il dut admettre certaines exceptions, qui correspondaient à la tradition antérieure. En Occi-
dent, le nouveau régime ne s'installa pas sans résistance, surtout en Italie et en Afrique, où les vieilles métropoles de Rome et de Carthage durent être respectées.
Mais revenons à l'église locale. La hiérarchie primitive n'avait pas tardé à se compliquer. Aux anciennes fonctions de l'évêque, du prêtre et du diacre, d'autres étaient venues s'ajouter. Ici, des diversités ne pouvaient manquer de se produire. A Rome, au milieu du III*" siècle, il y avait ^ quarante-six prêtres, sept diacres, autant de sous-diacres, quarante-deux acolytes, cinquante-deux clercs inférieurs, exorcistes, lecteurs, portiers. ^ La population chrétienne de la ville était répartie en sept régions. Le nombre de ces régions paraît avoir été coordonné à celui des diacres ^ des sous-diacres et des acolytes ; chaque région avait un diacre, un sous-diacre et six acolytes. Outre le service liturgique, ce personnel s'employait à des fonctions d'assistance et d'administration. Plus de quinze cents pauvres étaient à la charge de la communauté. Quant aux exorcistes, lecteurs, portiers, leur ministère avait plus spécialement rapport au culte et à la préparation au baptême.
Le centre de l'administration ecclésiastique, le siège social de la communauté romaine, paraît être de-