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Le Manichéisme

En cette fin du III® siècle toutes les vieilles puissances religieuse semblaient conj urées contre le succès toujours croissant, du christianisme. Autour de Mithra, du Soleil et de Cybèle, tout ce que l'Asie romaine avait produit de cultes et de mystères se ralliait en faisceau ; l'hellénisme étayait l'une par l'autre sa mythologie et sa philosophie. Comme si ce n'était pas assez, une religion nouvelle arriva de Perse. Avant de mourir tout-à-fait, la vieille Babylone poussa encore, dans sa décrépitude, un rejeton et un rejeton puissant, le Manichéisme^.

Mâni^, l'initiateur de ce mouvement, naquit près

1. Sur les origines du manichéisme et sur ses doctrines la meilleure source est le Fihrist, ouvrage arabe d'Aboulfarage, terminé à Bagdad en 988 (éd. de Fliigel, Leipzig, 1871) ; on y trouve nombre d'emprunts aux livres manichéens du premier âge. D'autres écrivains arabes ou persans, postérieurs à celui-là, ont été renseignés de la même façon. Aphraate (hom. 2) et saint Ephrem ont parlé du manichéisme ; mais l'auteur syriaque le plus important est Théodore Bar-Chon: (IX* siècle qui, lui aussi, reproduit des textes manichéens originaux. Voir son livre, intitulé Eskoli<^n, dans Pognon, Inscriptions mandaïtes, Paris, 1899. — Eusèbe {H. E., VII, 31) ne dit qu'un mot du manichéisme. Les auteurs postérieurs, grecs et latins, dépendent presque toujours des Actes d'Archélaûs, dialogue fictif, composé vers 320 en syriaque, par quelque clerc d'Edesse, puis traduit en grec et du grec en latin. Les ouvrages antimanichéens de saint Augustin ont une valeur spéciale ; l'auteur avait appartenu pendant neuf ans à la secte manichéenne, il est vrai dans la catégorie des auditeurs ou catéchumènes, à qui on ne confiait pas tous les secrets ; cependant il est renseigné sur beaucoup de choses. Encore faut-il tenir compte de ce que le manichéisme africain, à la fin du IV« siècle, devait s'être assimilé bien des éléments chrétiens, étrangers à sa constitution première. Les meilleurs livres d'exposition sont ceux de Fliigel, Mani, seine Lehre und seine Schriften (1862) ; Kessler, Untersuchungen zur Genesis des manichaeische Religionssystems (1876), et son article Mani dans l'encyclopédie de Hauck.

2. La forme grecque est Mavr;ç ; en latin on dit aussi Manichaeus : c'est la forme employée par saint Augustin. La ressemblance de MaviQi; avec (Jiavsiç, fou, a naturellement été exploitée par les contre versistes.

de Ctésiphon, la résidence d'hiver des roi Parthes, en 215-6. Son père, Fâtak-Bâbak, était originaire d'Ecbatane en Médie (Hamadan) ; sa mère appartenait à la famille, alors régnante, des Arsacides. Fâtak (IlaTÉ/.'.o;) se convertit de bonne heure aux idées religieuses des Moghtasilas, secte baptiste du bas Euphrate, apparentée aux Mandaïtes actuels, et s'en alla vivre parmi eux, emmenant avec lui son fils. Celui-ci aurait eu, dès l'âge de douze ans, la révélation de sa doctrine, qu'il ne manifesta toutefois que bien plus tard. Ses premières prédications eurent lieu à la résidence royale, en 242, au miheu des fêtes du couronnement de Sapor I.

Mâni se présenta nettement comme un envoyé du vrai Dieu, chargé d'une mission auprès des hommes, comme Bouddha l'avaH été dans l'Inde, Zoroastre en Perse et Jésus en Occident. Le succès fit médiocre. Le clergé mazdéen ne voulut point entendre parler d'une réforme qui menaçait la religion zoroastrienne. Quant au roi Sapor, il témoigna de telles dispositions que Mâni fut obligé de s'exiler. Pendant bien des années il vécut en dehors de l'empire perse, dans les pays au nord et à l'est. Soit par lui, soit par ses disciples, sa religion se propagea rapidement dans le Khorassan, le Touran (Turkestan), la Chine et l'Inde ; même à l'intérieur de la Perse elle trouva beaucoup d'adhérents.

Revenu à Ctésiphon, après trente ans d'exil, il conquit à sa doctrine Pérôz, frère de Sapor, qui lui

ménagea une entrevue avec le souverain. Sapor lui promit de tolérer ses communautés et lui fit même espérer son adhésion. Mais, sous l'imluence des prêtres du feu, une réaction se produisit. Mâni fut emprisonné. Délivré à la mort de Sapor (272), il demeura en liberté pendant le règne fort court d'Hormizd. Le roi Bahrâm le fit arrêter de nouveau. Le prophète fut crucifié à Gundesapour, près de Suse, en 276-7. Son corps fut écorché, et sa peau, remplie de paille, fut accrochée à l'une des portes de la ville, qui conserva longtemps le nom de porte Mân% Les Manichéens furent dès lors en butte à de cruelles persécutions.

La fin tragique du fondateur n'arrêta pas les progrès de la nouvelle religion. C'est à partir de ce moment qu'on la voit se répandre vers l'ouest et envahir l'empire romain. Dans sa Chronique, Eusèbe rattache à la quatrième année de Probus (279-80) les débuts de Manès, ce qui doit s'entendre de la propagande manichéenne à l'occident de la Perse i.

En terre romaine le manichéisme se chargea bientôt d'éléments nouveaux, propres à le rattacher au christianisme, très puissant en Syrie et dans les provinces voisines. Eusèbe sait déjà que les Manichéens présentaient leur prophète comme le Paraclet promis dans l'Evangile et qu'ils lui associaient un goupe de douze apôtres. Mais ce sont là des détails secondaires.

1. Dans son Histoire ecclésiastique, VII, 31, il constate que le manichéisme, venu de Perse, était déjà fort répandu ; se rappeler qu'il écrivait dans les premières années du IV* siècle.

Le manichéisme n'est nullement une hérésie chrétienne, une dérivation irrégulière de l'Evangile ; c'est vraiment une religion nouvelle. Et ce n'est pas une religion nationale ; elle se dressa contre le culte officiel de l'état perse, le zoroastrisme ou mazdéisme, avant d'aller détourner de leurs croyances les bouddhistes de l'Inde et les chrétiens de l'empire romain. C'est une religion à prétentions universalistes. Voici ce qu'elle enseignait ^

Il y a deux choses essentielles et esseatiellemetit opposées, la Lumière et les Ténèbres. On les conçoit comme deux royaumes. Dans le premier règne le Dieu suprême, de qui rayonnent dix ou douze vertus l'Amour, la Foi, la Sagesse, la Bonté, etc. Ce royaume a un ciel et une terre lumineux l'un et l'autre. Au dessous est le domaine des Ténèbres, sans Dieu ni ciel, mais avec une terre. Là habite Satan avec ses démons, qui hr forment cortège, comme les éons lumineux au D'eu de lumière.

Les deux royaumes se touchent par un côté, et c'est par là qu'ils se font la guerre. Satan parvient un jour à envahir la terre lumineuse. Dieu alors engendre avec l'Esprit de sa droite (syzygie) un être nouveau, l'Homme primitif, et le lance contre Satan. Celui-ci triomphe un moment. Dieu vient à la rescousse avec ses anges et répare l'échec de l'Homme primitif.

1. Je ne donne ici que les traits principaux. La mythologie du manichéisme est aussi compliquée d'aventures que celle des Babyloniens primitifs, avec laquelle elle a des éléments communs.

Satan est chassé. Mais l' Homme primitif a été quelque temps entre ses mains ; il lui a dérobé des parcelles lumineuses. De là un mélange des éléments lumineux et ténébreux, et ce mélange commence à se propager par la génération. L'Homme primitif arrête les progrès du mal, mais ce qui est fait est fait.

Avec les éléments complexes déjà formés, Dieu fait le monde actuel, mélangé de bien et de mal. II comprend une série de ciels, gouvernés par des anges (ou éons) de lumière. Le soleil et la lune y sont les êtres les moins enténébrés. Dans le premier habite l'Homme primitif, dans l'autre sa syzygie, la Mère de Lumière. Si le monde est l'œvre de Dieu, opérant, il est vrai, sur des éléments imparfaits, l'homme, lui, est une créature de Satan et de ses acolytes. Satan a mis en Adam, l'auteur de la race, tout ce qu'il a pu dérober d'éléments lumineux ; Eve est composée de même, mais avec beaucoup moins de ces parcelles ; c'est la tentatrice, l'instrument de perdition. Caïn et Abel sont les fruits de son commerce avec Satan lui-même ; Seth est le vrai fils du premier couple humain. Il est bientôt en butte à la haine de sa mère, dont toutefois les projets perfides sont déjoués. Eve Caïn et Abel tombent au pouvoir de l'enfer; Adam et Seth, au contraire, sont transportés, après leur mort, dans le royaume lumineux.

Ainsi l'humanité est en proie à la lutte des deux éléments, inégalement combinés dans les deux sexes.

La lumière captive^ tend à se dégager. Les démons cherchent à la retenir, par les passions, l'erreur les fausses religions, notamment celle de Moïse et des Prophètes, tandis que les esprits lumineux favorisent son émancipation. De celle-ci la première condition est la connaissance du véritable état des choses. C'est pour cela que sont venus les envoyés de Dieu, Noé, Abraham, Zoroastre, Bouddha, Jésus. Par Jésus cependant, il faut entendre ic' un Jésus impassible (Jésus impatibilis), un éon céleste, qui, dès le premier moment vint au secours d'Adam et lui aida à lutter contre Eve et Satan, et non le Jésus historique, lequel n'est qu'un faux messie juif, inspiré par le diable. Des envoyés divins, Mâni est le dernier et le meilleur.

A mesure que les éléments lumineux se dégagent de l'humanité, ils se rendent par le zodiaque et la lune jusque dans le Soleil. De là, après une dernière purification, ils atteignent le royaume lumineux lui-même. Les corps, et avec eux les âmes des non élus, demeurent dans le royaume des ténèbres. Le monde finira quand toute la lumière dégageable sera revenue à sa source.

D'une telle anthropologie il ressort que l'on est bon ou mauvais par nature, suivant la proportion d'éléments lumineux ou ténébreux que l'on contient. La seule morale qui se déduise de là est un ascétisme rigoureux. Le but de la vie est d'empêcher la

1. C'est elle que les Manichéens d'Occident appelaient Jésus patt-

§62 CHAPITRE XXTII.

déperdition des éléments lumineux que Ton peut avoir en soi, d'en faciliter le dégagement, et de procurer l'anéantissement ou l'exténuation des autres. La guerre est déclarée au monde sensible. Le disciple de Mâni est marqué de trois sceaux, ceux de la bouche, de la main, du sein. Le premier interdit les paroles impures, l'alimentation animale et l'usage du vin. Quant aux végétaux il est permis de les manger, mais non de les tuer ; aussi convient-il de faire cueillir par d'autres les fruits, les herbes, qui doivent servir au repas. Le sceau de la main interdit le contact d:? objets impurs, celui du sein les rapports sexuels, même dans le mariage. Il y a beaucoup de jeûnes, en moyenne un jour sur quatre, le dimanche toujours. On doit prier quatre fois par jour, en se tournant vers le soleil la lune ou l'étoile polaire.

Une telle aGcèse est évidemment au dessus des forces communes ; aussi n'est-elle pratiquée que par un petit nombre, par les Elus, qui sont, en somme, les seuls vrai manichéens. Le commun peuple, les auditeurs, peuvent vivre comme tout le monde. Les élus contibuent à leur salut ; eux, ils se chargent de l'entretien des élus. Dans la société manichéenne les élus ont la place des moines, des confesseurs, des saints. Au dessus d'eux cependant il y a une hiérarchie : des prêtres, des èvêques au nombre de soixante-douze, enfin douze docteurs. L'un de ceux-ci est leur chef et comme le pape du manichéisme. Il devait résider, et résida souvent en fait, à Babylone.

Le culte était très simple ; il ne comportait guère

que des prières et des chants. Il y avait une fête au mois de mars, la fête du Bêma, commémoration de la mort de Mâni. On dressait un trône, richement orné, élevé sur cinq marches qui symbolisaient les cinq degrés de la hiérarchie, auditeurs, élus, prêtres, évêques, docteurs. Personne ne s'y asseyait, mais chacun venait se prosterner devant.

Dans cet ensemble de doctrines et de pratiques il est entré sûrement des éléments bien divers, et leurs combinaisons ne sont pas toutes originales. Ce n'est pas pour rien que Mâni et son père avaient si longtemps vécu chez les Moghtasilas. Le livre sacré de leurs descendants^, des Mandaïtes actuels, permet de coT^stater que, da^s la doctrine de ces baptistes, une certaine fusion s'était opérée entre les vieilles légendes babylonniennes et les données bibliques. Un christianisme à formes étranges, rappelant celui des sectes ophitiques et surtout l'elkasaïsme 2, aura poussé au cours du ii^ si^'cle dans les détritus de la vieille civilisation chaldéenne. Les juifs étaient fort nombreux en ces contrées. Mâni, comme les Mandaïtes enseigne le dualisme radical, essentiel, éternel ^. Dans ses personnages célestes, plus d'un trait rappelle

1. Le Trésor (Ginzâ) ou Grand Livre (Sidrâ rabba) ou Livre d'Adam, éd. Petermann, Berlin, 1867. Sur les Mandaïtes, v. surtout l'article de Kessler dans l'Encyclopédie de Hauck.

2. Mâni ne semble pas avoir bien connu le christianisme orthodoxe. Remarquer le rôle éminent qu'il donne au patriarche Seth. Ce trait lui est commun avec les gnostiques du type ophitique.

3. Dans la religion persane, Ahriman, n'est, comme notre Satan, qu'une créature dégénérée. Ormuzd est le seul vrai Dieu.

les dieux et les héros babyloniens, Ea, Mardouk, Gilgamès, etc. La préoccupation de la lumière peut venir de la religion iranienne. La Bible a fourni beaucoup de noms. A la différence des sectes gnostiques, qui donnent toujours un rôle supérieur à Jésus, Mâni n'a nul souci de l'Evangile. C'est lui qui est le révélateur et le docteur.

Il laissa divers écrits, supprimés depuis par les autorités chrétiennes, mazdéennes et musulmanes. Le JFihrist en énumère sept Lprnc'piaux..; Jes Secrets, les Géants, les Préceptes aux audHeurs, le Schâpourakân, le Vivifiant, la Pragmateia, l'Evangile. Celuici était écrit en persan (pehlvi), les autres en araméen.

Ouelques-uns sont cités par les controversistes chré- ^ .-..J f.-::-.. i . I ... ; ..■' ...r .... ■ ,.• . j, ..roi' :- .-

tiens, surtout par l'auteur des Actes d'Archélaiis et par saint Augustin. Un des ouvrages d'Augustin est consacré à la réfutation de VÈpistola Fundamenti,^^ identique avec les « Préceptes aux auditeurs ». L'« Evangile » n'avait de commun que le titre avec les livres chrétiens de cette dénomination. Outre ces traités, un grand nombre de lettres, soit de Mâni lui-même, soit de ses premiers successeurs, avaient été recueillies-^.

Nous n'avons pas à suivre ici les progrès de la nouvelle, i5^ecte»niYjerj5 l'.Oxient^. où sa pro^pa^ande 5e pousuîvit en fdépit deS-persécutiOns, j-us<^ti'au 'temps • de 'l'invasion, i .mongole,; mi même iv©r$i o rOieoi-/c

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1. Fabricius, Bibl. gr., t.YIl^, p. 311, en a ressemblé les fragments

dent, où, se renouvelant à diverses reprises, proscrite par l'Etat comme par l'Eglise, elle continua pendant dix siècles à les troubler tous les deux. Ce qu'il importe de noter en ce moment, c'est l'accueil prodigieux que rencontra, sur le sol de l'empire romain, cette religion importée de chez l'ennemi héréditaire. Trente ans après la mort de Mâni, Eusèbe est tout ému de son succès. Vers le même temps (296) l'empereur Dioclétien édictait^ les peines les plus sévères contre les Manichéens : le feu pour les chefs ; la mort pour les autres, sauf les honestiores, que l'on devait envoyer aux mines de Phaeno ou de Proconnèse ; la confiscation pour tous. Enfin les livres devaient être brûlés.

Ainsi persécutée, la secte manichéenne fut contrainte de dissimuler son existence et de prendre les allures d'une société secrète. Quand le christianisme fut devenu la religion dominante de l'empire, les Manichéens feignirent d'être chrétiens et chrétiens orthodoxes, adoptant le langage et les pratiques de la grande Eglise et les combinant tant bien que mal avec leurs observances.

Il semble que le manichéisme, en se propageant si rapidement vers l'Occident, aurait dû drainer tout ce qui restait des hérésies gnostiques du II® siècle.

1. Cod. Gregor., IV, 4. La constitution est adressée à Julien, proconsul d'Afrique, et datée d'Alexandrie, où Dioclétien n'a séjourné qu'en 296 et 302. Cette dernière date est, je crois, moins probable que l'autre.

Duchesne, Hisl. anc. de l'Egl. - T. 1. 37

Apparenté par son dualisme et par sa morale, peutêtre même par certains liens historiques, avec les vieilles gnoses syriennes, il était fait pour en recueillir la succession. Cependant l'absorption ne fut pas si complète qu'il ne restât encore, au déclin du IV® siècle, surtout en Egypte, beaucoup de petits groupes où l'on pers'stait à se nourrr des doctrine., ophitiques et à déchiffrer les grimoires affreux dont la Pistis Sophia nous a conservé un spécimen. Ces gens-là, malgré tout étaient chrétiens. Jésus demeurait pour eux le Maître et le Sauveur; on ne les lécidait pas facilement à ne voir en lui qu'un émissaire du diable. Les Bardesanites et les Marcionites, plus sérieux et moins éloignés de l'orthodoxie, firent tête, eux aussi ; Ils se maintinrent longtemps en Syrie et en Mésopotamie. Au IV^ siècle il y avait encore beaucoup de Bardesanites à Edesse ; au siècle suivant l'évêque de Cyr, Théodoret, trouvait à convertir, dans son seul diocèse, jusqu'à dix mille marcionites. C'est a l'Eglise orthodoxe, beaucoup plus qu'à la religion de Mâni, que se rallièrent les derniers tenants du gnosticisme

4°. — Le judaïsme.

Quant aux juifs ^, leur opposition, déclarée depuis les origines, devenait de plus en plus irréductible. A la longue ils se relevèrent des catastrophes, qui

1. Sur ceci, v. le livre déjà cité de Schûrer, Geschichte des jûdischen Volkes. 4" éd., t. I, p. 113-138 et 642-704.

depuis Néron jusqu'à Hadrien, s'étaient abattues sur leur nation. Les massacres dont ils payèrent, à la fin du règne de Trajan, leurs révoltes en Egypte, à Cyrène, en Chypre et en Mésopotamie, avaient sans doute diminué, en ces pays, rimportance de leurs communautés. Il en fut de même en Judée, après la guerre de Vespasien et surtout après la défaite de Bar-Kochéba (135). Les juifs durent quitter le pays ; il ne leur fut plus permis d'approcher des ruines de Jérusalem et de la colonie d'vElia qui s'élevait sur l'emplacement de la cité sainte. D'autres colonies s'organisèrent en Judée et en Samarie, Neapolis, Emmaûs (plus tard Nicopolis), Diospolis, Eleutheropolis. La terre de Juda et d'Ephraïm passait définitivement des fils de Jacob aux enfants d'Edom^.

Les « restes d'Israël » se rassemblèrent à l'ouest de la Judée à Jammia (Jabné), localité de la côte philistine, au sud de Joppé. Parmi leurs chefs on cite alors Johanan-ben-Sakkaï et Gamaliel le jeune. On parvint, grâce à la tolérance des gouverneurs, à s'organiser tant bien que mal. L'aristocratie sadducéenne avait péri dans l'insurrection ; ses faibles débris s'étaient réfugiés au loin, surtout dans les contrées mésopotamiennes, où il y avait encore des princes juifs ou judaïsants. Le temple était détruit ; ce qui restait de prêtres et de lévites disparut bientôt

1. Au temps où nous sommes, le nom d'Edom servait aux juifs, par une sorte de calembour, à désigner Rome et les Romains

par extinction. Il ne resta plus que les Pharisiens et les Scribes ou docteurs de la Loi. A ces derniers échut la direction, qui ne pouvait plus être politique, mais simplement religieuse. Le sanhédrin (crjvsSpiov), jadis le principal organe de la vie politique, ne pouvait être reconstitué. Il y eut tout de même un conseil, auquel on donnait quelquefois l'ancien titre ; et ce conseil eut un président qui, à la longue prit de l'importance et fut plus ou moins officiellement reconnu sous le nom de patriarche. Comme dans toutes les autres colonies juives, les chefs eurent la juridiction civile sur leurs ressortissants. Quant à la juridiction criminelle, ils l'usurpèrent quelquefois. Cette organisation était soutenue par les offrandes des juifs de tous les pa\s. Des personnages qualifiés d'apôtres allaient les recueillir, et, en même temps, procédaient à une sorte d'inspection.

La vie religieuse devint très fermée. Le temps des juifs libéraux, en coquetteries avec l'hellénisme et avec le gouvernement, e^-t passé et bien passé. On ne tient plus à se faire bien voir des autres peuples ni surtout à recruter des prosélytes. En ceci on laisse champ libre aux « Nazaréens ». On se replie sur soimême ; on s'absorbe dans la contemplation de la Loi ; on met sa joie à l'observer dans toutes ses minuties. Sans doute il y a des points où il n'est plus possible de l'observer; mais qui sait si le culte aboh ne se rétablira pas un jour, si le Temple ne ressuscitera

pas de ses ruines ?i. En attendant, il reste assez de prescriptions réalisables pour que la fidélité ait un objet précis et la vie religieuse un aliment quotidien.

La Loi était tout. L'enthousiasme qu'elle inspirait, les canonistes le traduisaient en commentaires. Le travail des Scribes continua dans l'exil. Lydda(Diospolis), non loin de Jamnia, devint le siège d'une école rabbinique très importante. Vers le milieu du IP siècle elle fut remplacée par celle de Tibériade.

C'est à Tibériade que se transporta aussi le conseil national avec son chef. C'est là qu'au Ill^etau IV^ siècle résident les patriarches juifs. La Galilée, à ce moment, était de nouveau remplie de juiveries florissantes : on cite celles de Capharnaiim, Sepphoris, Diocésarée, Tibériade, Nazareth ; tout le pays de l'Evangile était couvert de synagogues, dont on voit encore les ruines^. C'est là que l'on forma les premiers recueils de commentaires sur la Loi. Le plus ancien qui se soit conservé, la Mischna, est delà fin du 11^ siècle ; il ne comprend pas moins de deux mille sentences ou réponses des rabbins les plus célèbres, depuis Johanan-ben-Sakkai jusqu'à Judas le Samt, contemporain de Marc Aurèle et de Commode. Judas est considéré comme 1 auteur de la Mischna ^. Ce recueil

1. Les apocalypses de Baruch et d'Esdras, écrites dans la génération qui suivit la catastrophe, promettaient à bref délai la restauration d'Israël. Sur ces livres, v. Schûrer, op. cit., t. III, p. 223 et suiv.

2. Sur ce milieu, v. les curieuses histoires rapportées par saint Epiphane, Haer., 30.

3. Un recueil un peu postérieur, la Tosephia, n'est pas parvenu à l'autorité canonique dont jouit la Mischna parmi les juifs.

de jurisprudence ne tarda pas à prendre une grande autorité II devint, comme la Loi elle-même, un thème à discussions, et donna lieu à deux recueils de commentaires : l'un, formé en Galilée assez avant dans le IVe siècle, s'appelle le Talmud de Jérusalem ; l'autre, sorti au siècle suivant des écoles juives du royaume de Perse, est connu sous le nom de Talmud de Babylone^.

En dehors du centre palest'nien, loin des autorités religieuses qui avaient succédé au sacerdoce aboli, la Diaspora continuait à s'étendre, sans faire de prosélytisme, uniquement par le mouvement des naissances. Sur ce point même, il y eut, à un certain moment des difficultés assez graves. La circoncision fut interdite par Hadrien. Il était impossible que les Juifs se résignassent à observer une telle prohibition. Leur répugnance se traduisit par de nouvelles émeutes, si bien qu'Antonin révoqua l'interdiction et se borna à défendre de circoncire d'autres personnes que les enfants juifs, défense qui fut renouvelée par Sévère.

Ainsi la loi elle-même favorisait le confinement des juifs. Comme du reste elle continuait de les tolérer, ils se répandirent de plus en plus, s'occupant dans les bas emplois et dans le petit commerce. Au IV^ siècle il y en avait partout. Les évêques se préoccupaient de leurs rapport*; avec les chrétiens, un peu enclins

1. Dans les Talmuds il y a lieu de distinguer entre la Mischna, qui leur est commune et qui forme le texte, d'une part ; et, d'autre part, la Gemera, qui représente le commentaire et diffère d'un Talmud à l'autre.

parfois à prendre part à leurs fêtes et à suivre leur? usages^.

Les écrivains continuaient à discuter contre eux, comme l'avaient fait jadis Ariston et saint Justin. C'est toujours la même controverse. Les chrétiens veulent prouver l'Evangile par l'Ancien Testament et s'irritent quand les juifs n'acceptent pas leurs interprétations symbolique^ ou même contestent leur citations.

Il y avait eu jadis un judaïsme de langue grecque, capable de suivre de telles discussions. C'est pour lui qu'avait été faite la version des Septante. Au Ile siècle, discréditée par l'usage qu'en faisaient les chrétiens, elle fut abandonnée pour des traductions littérales. Celle de Théodot'on représente une révisio" des Septante d'après l'hébreu reçu alors en Palestine : celle d'Aquila est une version entièrement nouvelle, d'une minutie excessive et rebutante. Les polémistes pouvaient ainsi opposer version à version. A la longue, cependant, l'hellénisme fut éliminé tout à fait; les juifs abandonnèrent Aquila et Théodotion tout comme ils avaient délaissé les Septante. Dans leur service religieux ils s'en tinrent au texte hébraïque.

Paganismes anciens ou nouveaux, exotiques ou indigènes, philosophies mystiques, religions fraîche-

1. Le concile d'Elvire, vers 300, interdit aux clirétiens de manger avec les juifs et de faire bénir par eux les récoltes (c. 49, 50).

ment écloses, judaïsme d'arrière-saison, autant de forces qui, au déclin du III^ siècle, tenaient contre le christianisme. Il y en avait encore une, plus redoutable en apparence, mais d'hostilité intermittente, celle de l'Etat romain. Le destin de celle-ci était d'être vaincue et de passer au service de l'Evangile vainqueur. Toutefois ce changement ne s'accomplit pas sans une lutte terrible que nous avons maintenant à étudier.

Préface xi

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