‹ Histoire ancienne de l'Eglise (volume 2)Chapitre 5 sur 205 · L EMPIRE ROMAIN, PATRIE DU CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

L EMPIRE ROMAIN, PATRIE DU CHRISTIANISME

état de choses. Antoine remplaça (40) les derniers asmonéens par un aventurier du pays, Hérode, celui qu'on appelle Hérode le Grand. C'est par son nom que s'ouvre l'Evangile. Quand il mourut (750 de Rome, 4 av. J.-C.) le royaume assez vaste qu'on lui avait attribué fut divisé en trois parts ; celle qui comprenait Jérusalem échut à son fils Archélaiis : il la garda jusqu'en l'an 6 de notre ère. Alors il fut destitué et remplacé par des procurateurs, dont la série, sauf un intervalle de trois ans (Hérode Agrippa, 42-44)» se prolongea jusqu'à la grande insurrection de 66.

Au moment où elle éclata, le christianisme était déjà né et sa propagande avait inauguré ses voies. Elles ne le conduisirent pas d'abord vers l'Orient : ce n'est que plus tard qu'on le voit prendre pied dans l'empire parthe. Dès ses débuts il regarda du côté du monde grec et de l'empire romain.

L'empire romain, malgré les scandales dont Rome était le théâtre, assurait la paix, la sécurité, la liberté même, en ce sens qu'il favorisait volontiers la vie des organisations municipales. Les provinces, gouvernées, les unes par des proconsuls annuels au nom du sénat, les autres par des légats propréteurs au nom du prince, pouvaient être considérées comme des groupes de circonscriptions communales administrées par les magistrats élus de la ville chef-lieu. Dans les pays où le régime municipal n'avait pas été introduit, l'autonomie était organisée autrement. Les fonctionnaires, sauf ceux de l'impôt, étaient peu nombreux ; la jus-

tice, sauf — et encore pas partout — les causes criminelles, restait aux mains des magistrats municipaux. Cependant les personnes qui jouissaient du droit de cité romaine n'étaient justiciables que des tribunaux de Rome. Les provinces frontières étaient les seules qui eussent des troupes impériales ; le maintien de la paix intérieure était encore affaire locale, confiée aux autorités des villes. Cette organisation libérale n'entraînait pas de désordres graves : des précautions avaient été prises pour que le pouvoir municipal ne sortît pas des classes aisées ; les masses populaires n'avaient aucune influence sur le gouvernement communal.

Sous ce régime le monde prospérait, la civilisation grecque et romaine conquérait rapidement les pays où jusque là avaient régné soit des mœurs différentes, soit la barbarie. Les campagnes conservaient l'usage des anciens idiomes, comme le celte, le punique, l'ibère, l'illyrien, le syriaque, l'égyptien ; dans les villes on ne parlait guère que le grec ou le latin. Un vaste système de routes reliait entre elles les diverses parties de l'empire ; la poste impériale y circulait, en même temps que les voitures des particuliers. La Méditerranée était elle-même une voie immense, sûre et rapide. Aussi les relations, devenues faciles, étaientelles fréquentes.

Cependant il circulait dans ce grand corps plus de vie matérielle que de sève intellectuelle. Le siècle d'Auguste était passé : l'éloquence et la poésie ne je-

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taient plus aucun éclat ; les grammairiens avaient succédé aux grands écrivains. La philosophie ellemême subissait une éclipse. Les sectes en vues, l'épicuréisme et le stoïcisme, ne se préoccupaient guère de métaphysique ; les rares esprits qui méditaient encore comme Sénèque, méditaient sur la morale. A Rome, quelques nobles caractères, les Thraséas, les Helvidius Priscus, entretinrent contre la tyrannie des Césars et des Flaviens la protestation de la conscience humaine, en même temps qu'une demi-revendication de la liberté disparue. Mais ni cette généreuse opposition ni la philosophie spéculative n'avaient d'action appréciable sur le populaire de Rome ou sur les masses provinciales.

En religion, les classes supérieures étaient généralement sceptiques. Des anciens cultes, romains ou helléniques, il ne restait guère que les cérémonies officielles. En dehors du rite, la vieille religion de Rome avait été peu de chose. Elle s'adressait ^ des dieux abstraits, sans forme, sans poésie, quelquefois sans nom. L'imagination grecque, au contraire, avait su revêtir de formes brillantes les abstractions du naturalisme primitif, en avait fait des hommes transcendants en beauté, en force et en intelligence. De ces séduisants immortels les poètes chantaient les exploits et les aventures ; mais nulle théologie sérieuse ne fut déduite de leur panthéon. La philosophie, il est vrai, s'ingénia à donner un sens cosmogonique aux fables religieuses ; mais on arriva ainsi à les discréditer beau-

coup plus qu'à les expliquer. Détourné de l'Olympe traditionnel, l'instinct religieux se porta vers les mystères, où l'on prétendait donner le mot des énigmes éternelles, délivrer l'âme captive et lui assurer le bonheur dans une autre vie. Mais les initiations grecques n'attiraient guère le peuple ; quelques-unes, où la morale courait trop de risques, avaient été déjà ou prohibées ou soumises à une étroite surveillance.

La conquête de l'Orient et de l'Egypte introduisit d'autres éléments religieux. Des cultes bruyants, excitants, immoraux, dont les cérémonies admettaient pêle-mêle hommes et femmes, riches et pauvres, libres et esclaves, se répandirent de toute part. L'Egypte fournit ceux d'Isis et de Sérapis, la Syrie ceux d'Adonis et d'Astarté, la Perse celui de Mithra, la Phrygie ceux de Cybèle et de Sabazius. D'innombrables associations se fondèrent partout en l'honneur de ces divinités nouvelles, et leur culte ne tarda pas à donner au sentiment religieux un aliment qu'il ne trouvait plus guère dans les cérémonies officielles.

Celles-ci, d'ailleurs, subissaient une transformation. Les anciens sanctuaires nationaux continuèrent sans doute à être desservis ; mais une divinité nouvelle, plus présente et plus puissante, s'installa à côté des anciennes et leur fit une redoutable concurrence. Je veux parler du culte de Rome et d'Augustei. Ce culte

1. Dans cette formule le nom d'Auguste ne désigne pas l'empereur Ortavien-Auguste en particulier, mais l'Auguste vivant, l'empereur en fonctions.

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fit sa première apparition, en province, sous l'empereur Auguste, et se répandit avec une extrême rapidité. Dans chaque province une assemblée de délégués des cités se réunissait chaque année auprès d'un temple consacré à Rome et à l'empereur. Ces délégués élisaient parmi eux un prêtre, qui, jusqu'à l'année suivante, exerçait le sacerdoce de ce culte au nom de la province, sous le titre de //amen, de sacerdcs, d'âpyupejç (grand-prêtre). On célébrait des sacrifices, et surtout des jeux publics, avec la plus grande solennité ; puis l'assemblée se séparait, après avoir contrôlé la gestion du prêtre sortant de charge. En dehors de ces cérémonies d'un caractère provincial, le culte de Rome et d'Auguste avait, dans la plupart des villes, ses temples et ses prêtres municipaux, et, de plus, ses associations religieuses. Moulé sur l'organisation municipale et provinciale, qu'il rattachait par une sorte de lien sacré au gouvernement suprême de l'empire, il ne tarda pas à représenter le plus clair de la religion officielle.

Tous ces cultes, si divers d'origine et de sens, vivaient ensemble sans qu'aucun d'eux prétendît exclure les autres. On se décidait entre eux suivant ses goûts et ses commodités ; en général on admettait qu'ils pouvaient tous être pratiqués, suivant les circonstances. Le christianisme n'a pas trouvé la place vide. Il lui a fallu extirper des âmes qui s'ouvraient à lui, non seulement l'attachement particulier à tel ou tel culte, mais encore une certaine sympathie pour

tous les paganismes qui s'étaient peu à peu croisés ou superposés dans la dévotion vulgaire.

De ce qui vient d'être dit on peut conclure que la propagation du christianisme a trouvé dans la situation de l'empire romain à la fois des facilités et des obstacles. Parmi les facilités il faut mettre au premier rang la paix universelle, l'uniformité de langue et d'idées, la rapidité et la sûreté des communications. La philosophie, par les coups qu'elle avait portés aux vieilles légendes et par son impuissance à créer quelque chose qui les pût remplacer, peut aussi être considérée comme un utile auxiliaire : les Pères de l'Eglise parlent du paganisme comme Lucien. Enfin les religions orientales, en donnant un aliment quelconque au sentiment religieux, l'ont empêché de mourir, lui ont permis d'attendre la renaissance évangélique. Mais à côté des facilités, que d'obstacles ! L'empire romain deviendra bientôt persécuteur ; à plusieurs reprises il entreprendra une lutte à mort contre le christianisme. L'esprit raisonneur de la philosophie grecque s'emparera des éléments doctrinaux de l'enseignement chrétien ; il en fera sortir cent hérésies diverses. Quant aux cultes populaires, s'ils conservaient d'une certaine façon le sentiment religieux, ce n'est pas d'eux que l'on devait attendre un secours quelconque contre ces passions égoïstes et honteuses qui forment toujours, dans les nations comme dans les individus, le plus difficile obstacle à l'œuvre du salut.

Le judaïsme dans l'empire et en Palestine. — Les disciples de Jéus : leur propagande, leur organisation. — Saul de Tarse. — Premières conversions parmi les gentils favorables au judaïsme.

« Le salut vient des Juifs » disait Jésus à la Sama ritaine. Ce mot caractérise l'aspect extérieur de la propagande évangélique. C'est à Jérusalem qu'elle a son premier point de départ ; c'est en passant par les juiveries établies un peu partout dans l'empire qu'elle atteint les populations païennes.

Depuis que le monde avait été ouvert par Alexandre et par les Romains, le judaïsme avait essaimé. En dehors de la Palestine, son berceau, il possédait, depuis l'exil, un centre important à Babylone. Celui-ci, pourtant, est à peu près négligeable dans l'histoire du christianisme primitif. Il n'en est pas de même de la colonie juive d'Alexandrie, qui formait environ les deux cinquièmes de la population de cette grande ville. De là sortirent, outre l'exégèse de Philon, le livre canonique de la Sagesse et plusieurs apocryphes importants. Cependant, comme l'évangélisation de l'Egypte est entourée d'une obscurité profonde, il n'y a pas non plus à s'arrêter sur ce point. Dans le reste de l'empire, les principales villes avaient une popula-

tion juive plus ou moins nombreuse, occupée de petit commerce et protégée par des privilèges, plusieurs fois renouvelés depuis les premiers successeurs d'Alexandre. Les enfants d'Israël se réunissaient dans leurs synagogues pour entendre la lecture et l'explication des Livres Saints, prier en commun et traiter les affaires spirituelles ou temporelles de la congrégation locale. Leur formation religieuse comportait d'abord une séparation aussi absolue que possible d'avec les païens, puis la foi au Dieu d'Israël, les espérances messianiques et l'observation de la Loi, mais tempérée par les circonstances et dégagée du formalisme étroit qui régnait à Jérusalem.

En Palestine, le Temple, sanctuaire unique du culte de Jahvé, conservait un puissant prestige. La hiérarchie sacerdotale, dirigée par le parti aristocratique des Sadducéens, maintenait avec rigueur les prescriptions rituelles. Mais le luxe, la dépravation, l'indifférence religieuse, qu'affichaient les chefs du sacerdoce, leur platitude en face des autorités romaines, leur mépris pour les espérances messianiques et la doctrine de la résurrection, leur avaient enlevé l'affection du peuple et jetaient, aux yeux de quelques-uns, une certaine déconsidération sur le Temple lui-même. Il se trouvait des gens qui, saisis de dégoût, fuyaient le sanctuaire officiel et ses desservants, pour se livrer, loin du monde, au service de Dieu et à la pratique scrupuleuse de la Loi. Les Esséniens représentent ce mouvement. Ils vivaient groupés en petites

communautés sur les bords de la mer Morte, aux environs d'Engaddi.

Les prêtres sadducéens furent les persécuteurs de Jésus-Christ et de ses disciples. Quant aux Esséniens, ils vécurent à côté du christianisme naissant, et, s'ils se joignirent à lui, ce ne fut que tardivement. Les Pharisiens, si souvent stigmatisés dans l'Evangile pour leur hypocrisie, leur faux zèle et leurs observances bizarres, ne formaient pas une secte particulière : leur nom servait à désigner en général les gens scrupuleux pour le culte de la Loi, et non seulement de la Loi, mais de mille pratiques dont ils l'avaient surchargée, leur attribuant autant de valeur qu'aux préceptes essentiels de la morale. Du reste ils étaient les défenseurs fidèles des espérances messianiques et de la croyance à la résurrection. Sous leur attachement excessif et orgueilleux aux détails des observances ils conservaient un fond sérieux de foi et de piété. L'Evangile fit parmi eux de nombreuses et d'excellentes recrues.

Mais comment et en quelles circonstances commença, dans ce monde religieux de Palestine, le mouvement qui devait aboutir à la fondation de l'Eglise ? Tous les renseignements s'accordent à nous indiquer, comme point de départ, un groupe de personnes qui vivaient à Jérualem dans les dernières années de l'empereur Tibère (30-37). Ces premiers fidèles se réclamaient du nom et de la doctrine de Jésus de Nazareth, récemment supplicié par ordre du procura-

teur Pilate, à l'instigation des autorités juives. Bon nombre d/entre eux l'avaient connu vivant ; tous^ savaient qu'il était mort crucifié ; tous aussi croyaient qu'il était ressuscité, encore qu'une partie seulement d'entre eux eussent joui de sa présence après sa résurrection. Ils le considéraient comme le Messie promis et attejidu, l'envoyé, le Fils de Dieu, qui devait rétablir en ce monde le règne de la justice et donner au bien une revanche éclatante sur le mal. Il avait promis de fonder un royaume, le royaume de Dieu, dont les méchants seraient exclus et dont l'accès était assuré à tous ceux qui s'attacheraient à lui. Son supplice^ il est vrai, avait retardé l'accomplissement de la promesse ; mais celle-ci ne tarderait pas à se réaliser. On en avait le gage dans le triomphe remporté sur la mort par la résurrection du Maître. Celui-ci était présentement assis à la droite de Dieu son Père, d'où il allait venir manifester sa gloire et fonder son royaume.

En l'attendant, ses fidèles s'occupaient à répandre la bonne nouvelle, l'Evangile, et à former ainsi le personnel des élus. Ils vivaient en union spirituelle : une même foi, une même attente, les tenaient serrés les uns contre les autres. Leurs chefs étaient douze hommes qui, les années précédentes, avaient vécu dans l'entourage intime de Jésus, avaient reçu de lui les enseignements qu'ils distribuaient en son nom, et se trouvaient en situation d'attester ses miracles. Cette intimité avec le Maître ne les avait pas, à la vérité.

empêchés de l'abandonner au moment critique, et ce n'est pas sans résistance qu'ils avaient admis sa résurrection. Maintenant leur conviction était au-dessus de toute contradiction et de toute épreuve. On ne tarda pas à le constater.

Ce premier groupe de fidèles demeurait profondément imbu de l'esprit juif. Entre eux et les juifs pieux il n'y avait guère de dissidence possible. Tout ce que croyaient, espéraient ou pratiquaient, les personnes sincèrement religieuses de leur nation, ils le croyaient aussi, l'espéraient, le pratiquaient. Comme les autres ils allaient au Temple, comme les autres ils se soumettaient aux observances communes du mosaïsme. Un seul point les caractérisait : le Messie, pour eux, n'appartenait pas aux indéterminations de l'avenir. Ils l'avaient trouvé, car il était venu et s'était fait connaître : ils étaient sûrs de le revoir bientôt.

Mais s'il n'y avait là rien qui sortît du cercle des idées ou préoccupations juives, on ne saurait dire qu'une telle espérance, avec le groupement dont elle était la raison d'être, pût agréer au sacerdoce juif, pût même lui demeurer indifférente. Se réclamer de Jésus, et surtout le désigner comme l'espoir d'Israël, c'était protester contre l'exécution d'un personnage que les chefs de la nation avaient jugé dangereux, coupable, digne de mort. D'autre part, le mouvement populaire, dont les manifestations avaient si fort alarmé le grand-prêtre, reprenait sous une autre forme. Au lieu d'acclamations bruyantes on se trou-

vait en présence d'une prédication discrète : mais les adhérents solides paraissaient déjà plus nombreux qu'au temps de Jésus ; ils se multipliaient chaque jour ; une société s'organisait pour les encadrer. Ils avaient leurs chefs, et c'étaient précisément les amis que Jésus avait recrutés en Galilée, dès la première heure.

Dans ces conditions il était difficile que les autorités juives ne fissent pas la vie dure aux disciples de Jésus. C'est en effet ce qui arriva, comme nous le voyons dans les récits du livre des Actes^. Les apôtres, arrêtés et réprimandés, faisaient tête aux prohibitions, sup])ortaient verges et prison, sans se laisser intimider. Les prêtres, d'ailleurs, ne pouvaient faire tout ce qui leur plaisait. Le procurateur, apparemment, ne se prêtait pas volontiers à de nouveaux supplices. Il y eût un moment plus dur à passer. Etienne, l'un des premiers convertis, auxiliaire zélé des apôtres, fut accusé de blasphème contre le lieu saint et contre la loi de Moïse. A en juger par le discours que le livre des Actes lui fait tenir, il semble bien que ses propos aient eu quelque véhémence spéciale. Toujours est-il que le sanhédrin, enhardi peut-être par la mollesse du procurateur, ou profitant d'un moment de vacance de cet emploi, prononça contre Etienne une sentence de mort et le fit lapider selon les formes traditionnelles. A la suite de cet événement, des mesures rigoureuses

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