a. McUth. X, 16-24 ; / Thess. II
furent prises contre les fidèles, et la communauté, effrayée, se dispersa pour un temps. L'alarme, cependant, ne fut pas bien longue, et V « Eglise », comme on commençait à dire, ne tarda pas à se réformer.
Son organisation intérieure ne paraît pas avoir été bien compliquée. On y entrait par le baptême, symbole de l'adhésion à Jésus, au nom de qui il était conféré, et en même temps de la conversion, de la réforme morale, que le fidèle s'imposait. Un repas commun et quotidien était le signe et le lien de la vie corporative. On y célébrait l'Eucharistie, mémorial sensible et mystérieux du Maître invisible. Dans les premiers jours le besoin de vivre ensemble fut si intense que l'on alla jusqu'à la communauté des biens. De là des développements administratifs : les apôtres se choisirent sept auxiliaires qui devinrent les prototypes des diacres. Un peu plus tard on voit apparaître une dignité intermédiaire, un conseil d'anciens (presbyteri, prêtres), qui assistent les apôtres dans la direction générale et délibèrent avec eux.
Bien qu'elle eût pris rapidement un développement assez considérable, cette première communauté chrétienne dut renoncer de bonne heure à s'incorporer l'ensemble des juifs palestiniens. Sa propagande se heurta non seulement à la malveillance des autorités religieuses, mais aussi à la résistance de l'opinion générale. Contrariée à Jérusalem, elle se répandit ailleurs, moins, somble-t-il, en vertu d'un plan préconçu que sous l'action des circonstances. La dispersion qui
Ducheine, Hist. anc. de l'Egl. - T. I. 2
suivit la mort d'Etienne transporta au loin nombre de fidèles enthousiastes, qui semèrent la « bonne nouvelle » par toute la Palestine et même au delà, en Phénicie, eji Syrie, jusque dans l'île de Chypre. La Galilée, première patrie de l'Evangile, devait avoir conservé un noyau d'anciens disciples ; il y en avait même à Damas, dans le royaume d'Arabie. C'est à ce moment et dans ces circonstances que vint à l'Eglise naissante l'adhésion la moins prévue, en la personne de Saul de Tarse, ardent et savant zélateur de la Loi, jusqu'alors persécuteur fanatique des disciples de Jésus. Converti par une apparition du Seigneur sur la route de Jérusalem à Damas, il se joignit d'abord aux fidèles de cette dernière ville, puis se mit à évangéliser le royaume d'Arabie.
Comme toutes les recrues de cette première heure, Saul était un juif de race, imbu de l'esprit exclusif et dédaigneux qui animait ses congénères et réglait leurs rapporls avec les gens étrangers à leur nation. Dans ce petit monde il allait de soi que le royaume de Dieu était pour le peuple de Dieu, pour cette nation privilégiée que Dieu avait comblée de tant de faveurs, à qui il avait fait tant de promesses. Mais comme le peuple de Dieu semblait peu disposé, dans son ensemble, à se ranger parmi les fidèles de Jésus, il se produisit chez ceux-ci une certaine tendance à élargir les bases ae leur communauté. Quelques-uns d'entre ceux que la persécution avait chassés de Jérusalem s'adressèrent à des personnes bien disposées pour la religion
juive et la pratiquant d'une certaine façon, comme le ministre de la reine d'Ethiopie et le centurion Corneille. Les Samaritains eux-mêmes furent atteints par la prédication évangélique. Le livre des Actes rapporte à ce propos quelques épisodes choisis, bien propres à caractériser cette situation. On sent dans ces récits, même quand cela n'est pas dit expressément, que de telles conversions n'allaient pas sans quelque difficulté. L'admission du centurion Corneille et de son groupe souleva chez les fidèles de Jérusalem des objections assez vives pour que l'apôtre Pierre se sentît obligé de les écarter ; il ne le fit qu'en se couvrant d'une intervention divine.
Les événements et développements rapportés jusqu'ici se placent entre les années 30 et 42 ; c'est à peu près tout ce qu'on en peut dire, au point de vue de la chronologie, laquelle, faute de données bien sûres, demeure, pour le détail, très incertaine. En l'année 42 on revit un roi juif à Jérusalem, Hérode Agrippa, petit-fils d'Hérode le Grand, qui, depuis quelques années déjà, gouvernait les tétrarchies de Philippe et d'Hérode Antipas (TransJordanie et Galilée). Installé dans la ville sainte par la grâce de l'empereur Claude, il y régna trois ans. Ce fut un dur moment pour la communauté chrétienne. Agrippa avait tout intérêt à flatter les chefs de l'aristocratie sacerdotale ; il se mit au service de leurs rancunes contre les disciples de Jésus. Plusieurs d'entre eux en pâtirent. L'un des apôtres les plus en vue, Jacques, fils de Zébédée, fut
décapité ; Pierre fût arrêté aussi ; le même sort lui était réservé ; il n'y échappa que par miracle.
Mais Hérode mourut peu après (44) ; le régime des procurateurs fut rétabli et les fidèles retrouvèrent une sécurité relative.
Une ancienne tradition rapporte à ce temps la dispersion des douze apôtres, demeurés jusque là dans la communauté de Jérusalem. Les violences d'Hérode, dirigées surtout contre eux, expliqueraient assez leur départ. Toutefois Pierre se trouvait encore à Jérusalem quelques années aprèsi.
1. Sur cette tradition, v. Harnack, Chronologie, t. I, p. 243, et Dobschiitz, Texte und Unters., t. XI i, p. 51. M. Harnack attache, je crois, trop d'importance à cette tradition, qui semble dériver de quelque écrit apocryphe, comme le Kérygme de Pierre.
Juifs hellénistes. — Fondation d'un groupe chrétien à Antioche. — Mission de Saul et de Barnabe dans la haute Asie-Mineure. — Situation des convertis du paganisme : conflits intérieurs. — Saint Paul en Macédoine, en Grèce et à Ephèse. — Son retour à Jérusalem. — Sa situation en face des judéo-chrétiens. — Ses lettres, sa captivité.
Dans le milieu chrétien primitif, les éléments les plus traditionnels, les plus conservateurs, au point de vue juif, étaient représentés par les convertis venus du judaïsme palestinien, dont la langue était l'araméen et dont l'esprit ne pouvait être que fermé aux influences extérieures. Mais il y avait aussi, même à Jérusalem, des juifs venus du dehors, des juifs de race et de religion, mais non de langue et de patrie. Ceux-ci étaient originaires des colonies juives établies depuis longtemps dans les pays grecs. Ils se sentaient de leur milieu, si différent de la ville sainte. En dépit de leur attachement à la tradition nationale et aux observances religieuses de leur pays d'origine, ils avaient trop de points de contact avec l'hellénisme pour n'être pas un peu ouverts à des idées différentes des leurs. Dès les premiers jours, un certain nombre d'entre eux, résidant à Jérusalem, s'étaient attachés aux apôtres. Lorsque la persécution eut dispersé pour un temps la communauté hiérosolymite, quelques-
uns de ces convertis portèrent l'Evangile dans les villes de la côte phénicienne, dans l'île de Chypre et jusqu'à Antioche. Il y en eût même — ils étaient originaires de Chypre et de Cyrénaïque — qui se hasardèrent à le prêcher aux « Grecs » d'Antioche, c'est-àdire à des personnes qui, si bien disposées qu'elles aient pu être à l'égard du Dieu d'Israël, n'appartenaient pourtant pas au peuple circoncis. Beaucoup de conversions se produisirent, et ainsi se forma le noyau de l'église d'Antioche, qui devint promptement comme un second centre de développement chrétien et surtout de propagande évangélique.
L'église d'Antioche fut organisée par Barnabe, fidèle d'origine chypriote, un des plus anciens et des plus zélés parmi les disciples de la première heure. La communauté de Jérusalem, émue d'abord de cet afflux de gentils, le commissionna pour arranger les choses. C'était un heureux choix. Barnabe avait assez de largeur d'esprit pour comprendre la situation et l'avenir du nouv3 u groupe. Il s'associa Saul, le persécuteur converti, qui, depuis quelque temps, était retourné dans son pays .:1e Tarse. Grâce à eux le nombre des croyants s'augmenta très rapidement. C'est à Antioche que les disciples le Jésus furent d'abord appelés chrétiens^ , c'est-à-dire gens du Messie ou du Christ.
1. En dehors du passage des Actes (XI, 26) où se trouve signalée l'apparition de ce nom, on ne le rencontre que deux fois dans le N. T. {Act., XXVI, 28 ; / Petr., IV, 16), et encore comme une dénomination usitée parmi les non-chrétiens. Il ne figure pas non plus dans les Pères apostoliques, sauf chez saint Ignace, qui était d'Antioche (Harnack, Mission, p. 295).
Là s'organisa la première mission lointaine. C'est encore Saul et Barnabe qui en furent chargés. Ils se rendirent d'abord dans l'île de Chypre et la traversèrent tout entière, de Salamine à Paphos, où le proconsul Sergius Paulus, frappé de leurs miracles, embrassa ia foi. De là ils passèrent en Asie-Mineure et séjournèrent longtemps en diverses localités de Pamphylie, de Pisidie et de Lycaonie. Ils s'arrêtaient dans les villes où il y avait des colonies juives, se rendaient le samedi à la synagogue et y commençaient leur prédication. Celle-ci n'avait jamais, auprès des vrais juifs, qu'un succès limité ; mais les prosélytes, « les gens craignant Dieu », c'est-à-dire les païens plus ou moins ralliés au monothéisme Israélite, l'écoutaient plus volontiers. Il y eut beaucoup de conversions parmi eux et même parmi les païens proprement dits, quand la prédication apostolique, évincée des synagogues, s'adressa directement à eux. Au bout de quatre ou cinq ans, les missionnaires reprirent le chemin d'Antioche ; les villes où ils avaient séjourné avaient toutes une petite communauté chrétienne, séparée de la communauté juive et organisée sous la conduite d' « anciens » (presbijteri, prêtres), installés par eux.
Saul, qui s'appelait maintenant Paul, et son compagnon Barnabe furent chaleureusement accueillis par l'Eglise. Leurs conversions et spécialement les succès qu'ils avaient obtenus auprès des païens ne pouvaient manquer d'intéresser au plus haut point. Cependant
elles soulevaient avec une intensité très grande un problème qui avait dû se poser déjà, surtout dans la communauté d'Antioche. A quelles conditions devaiton admettre ces recrues, faites soit directement dans le paganisme, soit parmi les prosélytes du judaïsme ? Devait-on leur imposer toutes les obligations religieuses qui pesaient sur les juifs de race, et spécialement les soumettre à la circoncision ? Tel n'était pas l'avis de tout le monde, surtout des missionnaires. Mais la solution rigoriste avait aussi des partisans nombreux et influents. Un conflit s'éleva et l'on se décida à le porter devant les apôtres et les « anciens » de Jérusalem. Une députation partit d'Antioche pour la ville sainte ; Paul et Barnabe en firent partie. Ils eurent d'abord à lutter, et cela se conçoit dans un tel milieu, contre une opposition très décidée. Cependant les autorités, surtout Pierre, Jean et Jacques, « frère du Seigneur », se rangèrent à leur avis et le firent pré- Taloir. On partit, semble-t-il, de cette idée que, de même qu'il y avait un peu partout des prosélytes à côté des juifs proprement dits et que les uns et les autres étaient admis aux assemblées des synagogues, de même aussi les églises chrétiennes pouvaient comporter deux classes de fidèles, identiques au point de Tue de l'initiation au christianisme, mais distinctes au point de vue de l'incorporation au judaïsme. Cette solution fut notifiée à l'église d'Antioche, par une lettre que lui portèrent Judas Barsabba et Silas, deux membres de celle de Jérusalem.
Il semblait que tout fût arrangé. On en était loin. Battus sur le principal, les juifs de stricte observance se rejetèrent sur le détail. Ils n'avaient pu empêcher qu'on prêchât aux païens et qu'on les admît dans la communauté ; ils cherchèrent à leur faire assigner une place à part. Un des points sur lesquels sévissait le scrupule juif, c'était la question des repas. Manger avec des païens, des incirconcis, répugnait extrêmement aux Israélites de vieille roche. Ceci était très grave dans la circonstance, car le principal acte religieux de la communauté chrétienne, c'était précisément un repas commun. Du moment où les fidèles du lieu ne pouvaient pas manger ensemble, c'en était fait de la communion, de l'unité. De cette situation ce qui serait sorti, c'eût été, non pas la fraternité chrétienne, mais une société religieuse à deux étages, comme le fut plus tard la secte des Manichéens.
A Jérusalem, où l'on était entre juifs, on n'avait pas le sentiment de ce danger. Paul, dont le regard portait plus loin, se désolait de voir, même à Antioche, les circoncis se segréger de ceux qui ne l'étaient pas. Pierre s'étant transporté dans la capitale syrienne, il le décida tout d'abord à entrer dans ses vues et à prendre part aux mêmes repas que les chrétiens incirconcis. Mais le parti juif avait l'œil sur le chef des apôtres. On vit arriver des gens de Jérusalem, venus de la part de Jacques ou le disant, qui le firent changer d'attitude. Son exemple entraîna beaucoup de défections : Barnabe lui-même se sépara du compagnon de
ses travaux apostoliques. Mais Paul ne s'abandonna pas. Il résista en face au grand chef des fidèles et lui reprocha, en termes assez durs, l'inconséquence de son attitude.
On ne saurait dire quelle fut l'issue immédiate et locale de ce conflit. Une chose est certaine, c'est que les idées de Paul finirent par prévaloir dans l'organisation des sociétés chrétiennes. Cela était inévitable. Les juifs convertis, sauf en Palestine, se trouvaient déjà et se trouvèrent de plus en plus, dans la situation de minorité. L'expansion chrétienne, partie d'eux, s'opéra en dehors d'eux.
A procurer ce résultat Paul employa le reste de sa carrière. Il ne tarda pas à repartir pour l'Asie-Mineure, en compagnie, non plus de Barnabe, avec lequel, en raison du récent conflit et pour d'autres motifs \ il se trouvait un peu en froid, mais de Silas, notable chrétien de Jérusalem, gagné évidemment à sa manière de voir. En passant par la Lycaonie, il s'adjoignit un auxiliaire précieux, Timothée, né d'un père « hellène » et d'une mère juive. Il le fit circoncire, car il savait se plier aux circonstances et ne voulait pas se créer des difficultés inutiles. Par la Phrygie et la Galatie il atteignit le port de Troas en Mysie et de là passa en Macédoine ; puis il séjourna à Philippes, Thessalonique et autres lieux, s'embarqua pour Athènes, où il s'arrêta peu de temps, et s'établit enfin à Corinthe où il de-