In Joh., I
3. « Quid dicam de Hebionitis qui christianos se simulant ? Usque hodie per totas Orientis synagogas inter Judaeos haeresis est quae dicitur Minaeorum et a Pharisaeis nunc usque damnatur, quos vulgo Nazaraeos nuncupant, qui credunt in Christum filium Dei natum de virgine Maria et eum dicunt esse qui sub Pontio Pilato passus est et resurrexit, in quem et nos credimus. Sed dum voluntet Judaei esse et Christian!, nec Judaei sunt nec Christiani ». Saint Jérôme, Ep. ad August., 89. — Saint Epiphane les classe sans hésiter parmi les hérétiques {Haer., XXIX).
l'influence exercée par la grande Eglise ou même de rapprochement avec elle. La fusion s'opéra sans doute, mais par démarches individuelles. Aucune des communautés judéo-chrétiennes n'entra comme telle dans les cadres des patriarcats orientaux.
Ainsi finit le judéo-christianisme, obscurément et misérablement. L'Eglise, à mesure qu'elle s'était développée dans le monde gréco-romain, avait laissé son berceau derrière elle. Elle avait dû s'émanciper du judéo-christianisme, tout comme du judaïsme luimême. A son dernier voyage à Jérusalem, saint Paul avait eu à subir et les brutalités des juifs et la malveillance des judaisants ; c'est auprès des Romains qu'il avait trouvé refuge et protection relative. Cette situation est symbolique.
Mais ce n'est pas seulement au judaïsme légaliste que saint Paul avait eu affaire. Il avait aussi rencontré sur son chemin un judaïsme raffiné, qui superposait aux observances mosaïques des rites particuliers et des pratiques d'ascétisme, en même temps qu'il complétait la simple foi d'Israël par de hautes spéculations religieuses ou philosophiques. Les Esséniens, sur le sol de la Palestine, Philon et les gens de son type dans la Dispersion, représentent des formes diverses de cette tendance à perfectionner la tradition. Elle ne manqua pas de se faire sentir dans les primitives communautés chrétiennes. C'est à ce judaïsme sublime que se rattachaient les docteurs que saint Paul combattit dans
ses lettres aux Asiatiques et ceux que saint Ignace connut plus tard. Il s'exprime, en particulier, dans la doctrine de Cérinthe. Au second siècle, il semble que ce mouvement se soit un peu apaisé ; à tout le moins cesse-t-il d'être perceptible dans le tapage des sectes gnostiques. Une centaine d'années après Cérinthe et saint Ignace, il est de nouveau question d'une propagande judéo-chrétienne de ce type ^. Au temps du pape Calliste (217-222) un certain Alcibiade, venu d'Apamée en Syrie, la représentait à Rome. Il était porteur d'un livre mystérieux, communiqué, dans le pays fabuleux des Sères, à un homme juste appelé Elkasaï, l'an 3 de Trajan (100) 2. Elkasaï l'avait reçu d'un ange haut de trente lieues, appelé le Fils de Dieu ; près de lui figurait un être femelle, de même dimension, le Saint-Esprit 3. La révélation n'est qu'une prédication de pénitence, ou plutôt de puri^'ication par le baptême incessamment renouvelé. L'initié se plongeait dans l'eau en invoquant les sept témoins, c'est-àdire le Ciel, l'Eau, les Esprits saints, les Anges de la prière, l'Huile, le Sel, la Terre. Cette cérémonie, outre qu'elle purifiait du péché, guérissait aussi de la
1. Philosoph., IX, 13 ; cf. Origène (Eus., H. E., VI, 38) et Epiphane, Haer., XXX.
2. Il n'est pas impossible qu'un tel livre ait existé et même qu'il ait été écrit au temps de Trajan. Le fond de celui-ci était une prédication de pénitence ; on ne voit pas pourquoi les Elkasaïtes d' Alcibiade, s'ils l'avaient fabriqué eux-mêmes, seraient allés chercher si loin un message de pénitence. En ce genre de choses la promulgation est suivie de près par l'effet. Que l'on se rappelle la prédication d'Hermas, à peu près contemporaine de celle d'Elkasaï. Cf. Harnack, Chronologie, II, p. 167, 537.
3. Le mot Esprit, dans les langues sémitiques, est du féminin.
Duchesne, Hial. anc. de l'Egl. T. 1. 1«
rage et autres maladies. Il y avait des formules composées de mots syriaques que l'on prononçait à rebours. Cette secte ne paraît pas avoir eu beaucoup de succès en dehors de son pays d'origine, où elle se diversifia sans doute, car saint Epiphane en connaît plusieurs variétés, qu'il décrit sous les nom^s d'Osséens, d'Ebionéens, de Sampséens. De son temps tout cela était confiné dans les pays situés à l'est de la Mer Morte et du Jourdain. De la famille d'Elkasaï il restait encore deux femmes, Marthous et Marthana, que leurs coreligionnaires tenaient en grande vénération. Ces sectaires observaient les rites juifs, mais, sur le canon des Ecritures, ils avaient des idées spéciales. Les Prophètes étaient répudiés. De la Loi on écartait tout ce qui a trait aux sacrifices. L'apôtre Paul était honni et ses lettres rejetées. Le Nouveau Testament s'ouvrait par un évangile dont saint Epiphane nous a conservé quelques fragments. Ce texte se présentait comme rédigé, au nom des Douze apôtres, par saint Matthieu i. Il y avait aussi des histoires sur les apôtres, contenues dans des livres spéciaux, comme les « Kérygmes de Pierre », d'oii dérivent les Clémenti-
1. Il faut bien se garder de confondre avec cette production assez tardive, soit l'évangile des Hébreux dont il a été question ci-dessus, soit surtout le très ancien recueil de Logia dont parle Papias et qui paraît être une des sources de notre évangile canonique de saint Matthieu. Le nom de cet apôtre a été particulièrement exploité par les fabricateurs d'apocryphes. Clément d'Alexandrie (Paedag., II, 1) se représente saint Matthieu comme un végétarien de profession. Je ne sais où il a pris cela, mais cette circonstance était bien faite pour le recommander aux Elkasaïtes.
nés 1, et les « Ascensions de Jacques », citées par saint Epiphane. Dans ces divers écrits l'ascétisme est fortement inculqué, surtout l'alimentation végétarienne et l'horreur du vin. Même pour l'Eucharistie, le vin était remplacé par de l'eau. La christologie ressemblait à celle des Ebionites et de Cérinthe : Jésus, fils de Joseph et de Marie 2, est élevé à l'état divin au moment de son baptême, par son union avec l'éon Christ. Celui-ci était identifié par les uns avec le Saint-Esprit, par d'autres avec Adam, par d'autres enfin avec un ange supérieur, créé avant toutes les autres créatures, qu' se sera't déjà 'ncarné en Adam et en d'vers autres personnages de l'Ancien Testament. On ne nous dit pas quel était le rapport de ce Christ avec l'ange appelé Fils de Dieu.
1. Les nouvelles études sur les Clémentines (Waitz, Die Pseudoklementinen, dans les Texte und Uni., t. XXV, fasc. 4 ; cf. Harnack, Chronologie, II, p. 518 et suiv.) établissent ainsi qu'il suit la généalogie de ces écrits. D'abord un livre intitulé Kérygmes de Pierre, composé vers la fin du IP siècle ou le commencement du III« ; la lettre de Pierre à Jacques avec la protestation y annexée (Migne, P. G., t. II, p. 25) en formait la préface. C'était un livre judéo-chrétien, antipaulinien, dans des idées analogues à celles d' Alcibiade. Vers le même temps un livre Catholique, antignostique, racontait les conflits de saint Pierre avec Simon, considéré comme représentant général de toutes les hérésies. Ces deux livres furent combinés, assez avant dans le III« siècle, en un roman orthodoxe où apparaît le personnage de Clément Romain (Ilspiccoi. lletpcu) ; une lettre de celui-ci à saint Jacques {Ibid., p. 32) en formait la préface. De ce roman clémentin dérivent isolément les deux rédactions connues sous le nom de Récognitions et d'Homélies ; de celles-ci nous avons le texte grec, des Récognitions une version latine, œuvre de Rufin, et une version syriaque incomplète. Ces deux rédactions sont orthodoxes aussi, mais seulement au point de vue des anciennes controverses, car l'esprit de l'école lucianiste ou arienne s'y révèle en maint endroit.
2. Quelques-uns cependant, tout comme chez les Ebionites, admettaient la naissance miraculeuse.
132 CHAPITRE ÏX.
Ces doctrines et ces pratiques n'ont, en somme, rien de bien nouveau. Ce sont les vieilles « fables judaïques » du temps de saint Paul, que l'on essaie de rajeunir en s'autorisant d'une révélation nouvelle et en s'aidant de productions littéraires composées à cette fin.
Epîtres de saint Paul. — Les Evangiles. — Disciples émigrés en Asie : Philippe, Aristion, Jean. — Tradition sur l'apôtre Jean. — Les écrits johanniques. — La tradition orale et les évangiles Synoptiques. — Autres livres canoniques.- Ecrits divers, Didaché, épître de Barnabe, livres attribués à saint Pierre. — Clément, Hermas et autres « Pères apostoliques ».
A partir du moment où s'arrête le récit des Actes jusque vers le milieu du deuxième siècle, les documents de l'histoire chrétienne sont trop rares et trop difficiles à classer, ou même à interpréter, pour qu'il soit possible d'en tirer une histoire suivie. Les traits principaux ont été indiqués plus haut : succès croissant de la propagande évangélique ; accaparement par elle des conquêtes faites ou préparées par la propagande juive ; affermissement du caractère universaliste de la prédication nouvelle ; séparation corrélative des groupes chrétiens d'avec les communautés Israélites ; premières apparitions de ces hardiesses d'opinion qui présagent les hérésies de l'avenir ; résistance de la tradition, qui s'appuie partout sur la hiérarchie locale, renforcée et précisée dans ses attributions ; dangers extérieurs venant du défaut d'assiette légale.
Telles sont les généralités de la situation ; elles dérivent tout naturellement des conditions dans lesquelles le christianisme se répandit et s'établit. Un autre fait, d'ordre général et de très grande conséquence, doit être maintenant examiné : c'est l'apparition d'une littérature chrétienne.
Il a été déjà question des lettres de saint Paul, qui sont, dans l'ensemble, les plus anciens documents écrits du christianisme. Si l'on met à part les Pastorales, qui, telles au moins que nous les avons, sont de date un peu postérieure, elles se placent toutes entre 53 et 62. Bien qu'elles eussent été d'abord écrites pour des groupes chrétiens assez éloignés les uns des autres, il s'en fit de bonne heure un recueil. Clément et Polycarpe paraissent l'avoir eu entre les mains.
Plus complexe est l'histoire des Evangiles, plus obscure aussi. Je vais m'efforcer de résumer le peu que l'on en peut savoir.
Les disciples de la première heure, on l'a vu plus haut, n'étaient pas tous demeurés à Jérusalem. Bien longtemps avant le siège, une certaine dispersion s'était produite, soit par suite de persécutions locales, soit pour les besoins de la propagande. Les apôtres étaient tous partis, et avec eux beaucoup d'autres personnages importants, comme ce Silas qui suivit saint Paul dans sa seconde mission. La guerre de Judée dut accélérer cet exode et transporter en pays lointain plus d'un témoin des origines. Les émigrants
étaient naturellement ceux dont les idées étaient le plus large, des gens qui n'avaient pas peur de vivre loin de la Palestine, au milieu des païens. L'Asie en accueillit quelques-uns. De ce nombre était Philippe l'évangéliste, l'un des Sept de Jérusalem. A son dernier voyage (58) saint Paul l'avait trouvé à Césarée, où il était établi, et avait reçu l'hospitalité chez lui, Philippe avait alors quatre filles, vierges et prophétessesi. Cette famille se transporta en Phrygie, à Hiérapolis, ville fameuse, comme son nom l'indiquerait tout seul, par ses sanctuaires païens. Papias, évêque d'Hiérapolis dans la première moitié du second siècle, avait connu les prophétesses et recueilli leurs récits 2, Polycrate, évêque d'Ephèse, vers la fin du même siècle, rapporte que deux d'entre elles, demeurées vierges et mortes à un âge avancé, étaient enterrées à Hiérapolis avec leur père ; une autre reposait à Ephèse^. On voit par ce qu'il en dit que Phihppe d'Hiérapolis était déjà confondu, dans le pays d'Asie, avec l'apôtre du même nom, l'un des Douze. Cette confusion s'accrédita. Outre Phlippe et ses filles, la tradition a retenu les noms d'un certain Aristion, auquel un manuscrit récemment signalé attribue la finale deutérocanonique* de l'évangile de