Aube, Histoire des persécutions, II, p
Dans ce discours Celse s'attache à convertir les chrétiens en leur faisant honte de leur religion. Au moins s'est-il donné la peine d'étudier son sujet. Il ne reproduit pas les calomnies populaires ; il a lu la Bible et beaucoup de livres écrits par les chrétiens. Il connaît leurs divisions et fait très bien la différence entre les sectes gnostiques et « la grande Eglise ». Le christianisme est d'abord réfuté en partant du judaïsme, dans une sorte de prosopopée où l'on entend un juif argumenter contre Jésus-Christ. Celse intervient ensuite pour son compte et malmène en bloc les deux religions juive et chrétienne, revendiquant pour les idées religieuses et philosophiques des Grecs une éclatante supériorité, critiquant l'histoire biblique, le fait de la résurrection du Christ, affirmant que les apôtres et leurs successeurs ont encore ajouté aux absurdités primitives. Cependant il n'est pas toujours aveuglément injuste : certaines choses lui agréent, notamment la morale évangélique et la doctrine du Logos. Il finit même par exhorter les chrétiens à se départir de leur isolement religieux et politique, à se rallier à la religion commune, pour le bien de l'Etat, de la patrie romaine, que ces divisions affaiblissent. C'est là, au fond, ce qui le préoccupe. Celse est un homme du monde, un esprit cultivé, mais de tendances pratiques. La philosophie l'intéresse en général, comme tous les gens bien élevés, mais il n'est le champion d'aucune secte en particulier. Il défend la religion établie, non par une con-
viction bien profonde, mais parce qu'un homme comme il faut doit avoir une religion, bien entendu la religion reçue, celle de l'Etat.
Le « Discours véritable » , publié vers la fin du règne de Marc-Aurèle, ne parait pas avoir fait beaucoup d'impression sur ceux auxquels il était adressé. Les écrivains chrétiens du 11^ siècle n'en parlent jamais. C'est par hasard qu'il tomba, vers 246, entre les mains d'Origène, lequel n'avait jamais entendu parler ni du livre ni de l'auteur.
Celse, pourtant n'est pas un inconnu. C'était un des amis de Lucien, qui lui dédia son livre sur « Le faux prophète ». Lucien, lui aussi, a parlé des chrétiens, mais à sa façon légère, en passant. Ils lui ont fourni plusieurs traits de la célèbre caricature intitulée « La mort de Peregrinus ». Mais on ne peut pas dire qu'il les ait combattus. Il les a plutôt servis par ses plaisanteries sans fin contre les dieux et les religions de son temps. Dans son « Faux prophète », il constate, sans amertume, qu'ils n'étaient pas plus tendres que lui pour les imposteurs religieux.
Les chrétiens, de leur côté, avaient extrêmement à cœur le bon renom de leur religion. Ils ne pouvaient supporter que l'on calomniât leurs réunions. Il est vrai que, contre de telles calomnies, la défense n'est guère possible. La sottise humaine, qui les entretient, est inexpugnable. Ne voyons-nous pas de nos jours renaître à chaque instant et se dresser contre les
juifs la stiipide accusation du meurtre rituel ? Cependant il fallait protester. D'autre part il devenait naturel, sous de bons empereurs, que l'on cherchât à s'expliquer avec l'autorité, à lui faire comprendre que les fidèles du Christ ne méritaient pas d'être persécutés. Et puisque la haine contre les chrétiens trouvait, sous la plume des rhéteurs et des philosophes, une expression littéraire, ne convenait-il pas que ceux des « frères » à qui Dieu avait départi les talents opportuns en fissent usage pour la défense commune ?
De là les apologies, dont quelques-unes se sont conservées, d'autres ont laissé des traces plus ou moins importantes.
Il faut noter d'abord celles qui furent adressées aux empereurs. On commença dès le temps d'Hadrien (117-138). C'est à ce prince que fut présentée l'apologie de Quadratus. Ce personnage semble bien être identique à un Quadratus qui vivait en Asie vers le même temps, en grand renom de missionnaire et de prophète. Son écrit, qu'on lisait encore au temps d'Eusèbei, n'est pas venu jusqu'à nous. Ce qui avait décidé Quadratus à le composer, c'est, dit Eusèbe, que « de méchantes gens cherchaient à tracasser les nôtres ». L'indication est un peu vague, mais elle correspond assez bien à la situation que révèle, pour la province d'Asie, le rescrit à Fundanus. Quadratus
1. H. E., IV, 3 ; cf. sur le prophète Quadratus, III, 37, et V, 17.
parlait dans son apologie de personnes guéries ou ressuscitées par le Sauveur, qui avaient continué à v^ivre jusqu'à son temps^.
A l'empereur Antonin (138-161)2 furent adressées les apologies d'Aristide et de Justin. Le premier était un philosophe d'Athènes. Son plaidoyer n'a été retrouvé que dans ces derniers temps^. Il est fort simple. C'est une comparaison entre les idées que se font de la divinité les Barbares, les Grecs, les Juifs et les Chrétiens, comparaison tout à l'avantage de ces derniers, cela va sans dire, avec un éloge de leurs mœurs et de leur charité. On insinue qu'ils sont calomniés, mais sans détail. Il n'y a non plus aucune protestation contre la législation persécutrice. L'auteur se met tout de suite en scène, racontant au prince l'impression que lui a faite le spectacle du monde, les conclusions qu'il en a tirées relativement à la nature de Dieu, au culte qu'on doit lui rendre et à celui qui lui est rendu effectivement
1. Etç Tcùç ■q\j.iTipzu: ypivcuç Passage reproduit par Eusèbe, /. c. Cela ne veut pas dire jusqu'au temps d'Hadrien. Papias, qui semble avoir lu l'apologie de Quadratus (T. u. U., t. V, p. 170), en aura déduit l'assertion exorbitante âo); 'Acpiavsu Ko)^. Quadratus, qui écrivait entre 117 et 138, a fort bien pu considérer les années 80-100 environ comme appartenant à son temps.
2. Il n'est pas aisé de choisir, pour Aristide, entre ces dates extrêmes ; toutefois il y a plus de vraisemblance en faveur des dix premières années (138-147).
3. The apology of Arisiides (Rendel Harris et Armitage Robinson), dans les Texts and Studies de Cambridge, t. I (1891). Le début a d'abord été retrouvé en arménien ; puis le texte entier dans un manuscrit syriaque du Sinaï ; enfin l'original grec a été reconnu dans une composition publiée depuis longtemps, la légende de Barlaam et Josaphat (Boissonnade, Anecdota graeca, t. IV, p. 239-255 = Migne, P. G., t. XCVI, p. 1108-1124 : 'Eyw, jâaaiXsu, zpcvotçz 0£oO...).
dans les diverses catégories de l'humanité. Ces catégories rappellent celles de la « Prédication de Pierre »i. Aristide, du reste, n'omet pas de renvoyer l'empereur, pour plus ample informé, aux « livres des chrétiens ». Justin est beaucoup mieux connu qu'Aristide. Cependant nous n'avons pas tous ses écrits, même apologétiques. Mais nous avons les apologies ou plutôt l'apologie adressée par lui à l'empereur Antonin le Pieux, vers l'année 152. Comme Aristide, Justin était philosophe, c'est-à-dire qu'il vivait en citoyen du monde, promenant d'une ville à l'autre son manteau court et sa parole indépendante. Originaire de Neapolis2 en Palestine, dans le pays samaritain, il traversa diverses écoles. Les platoniciens le retinrent quelque temps ; mais il ne trouvait pas chez eux l'entier repos de son âme. Il eut l'occasion d'assister à des scènes de martyre, qui l'émurent profondément et l'amenèrent à réfléchir sur la valeur des convictions d'où pouvait résulter une telle constance. Dans ces dispositions d'esprit, il eut un entretien avec un vieillard mystérieux et sa conversion ne se fit pas attendre. Devenu chrétien, il ne changea rien à son extérieur de philosophe ni à son genre de' vie : ils lui fournissaient des facilités pour entretenir le public et lui exposer la doctrine évangélique, dont il se fit tout aussitôt le propagateur et le dé-