Eldad et Modad. livre perdu
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loppement. En suivant Hermas dans l'énumération des cas particuliers et dans la description des situations diverses où se trouvent les pécheurs, nous pouvons nous faire une idée de la vie intérieure de l'église romaine^ dans la première moitié du 11^ siècle.
En ce temps-là, au temps de Trajan et d'Hadrien, la sécurité des communautés chrétiennes était fort précaire. En dépit des rescrits indulgents émanés de ces empereurs, les fidèles se voyaient sans cesse tracassés, conduits devant les magistrats, mis en demeure de renoncer à leur religion. S'ils y consentaient, on les relâchait aussitôt ; sinon, c'était la mort.
En présence de cette alternative, plusieurs avaient faibli et faiblissaient tous les jours. L'apostasie était déjà un scandale assez commun. Il y avait des degrés dans ce crime. Quelques-uns se bornaient à l'apostasie simple, à laquelle les menait le souci de leurs intérêts temporels. D'autres ajoutaient le blasphème au reniement : ils n'avaient pas honte de maudire publiquement leur Dieu et leurs frères dans la foi. Il s'en trouvait même qui allaient jusqu'à trahir les autres et à les dénoncer. En revanche l'Eglise comptait avec orgueil de nombreux martyrs. Tous n'étaient pas égaux en mérite. Plusieurs avaient tremblé devant les supplices et hésité dans leur confession»
1. On peut même dire « de l'Eglise en général », car il y a en somme peu de traits particuliers, et la faveur avec laquelle le livre fut accueilli partout suppose qu'il correspondait à l'état commun des choses.
bien qu'au dernier moment ils eussent écouté la voix de leur conscience et versé leur sang pour la foi. Hermas distingue entre eux et des martyrs plus généreux dont le cœur n'avait pas défailli un seul instant. Tous cependant font partie de l'édifice mystique qui représente l'Eglise de Dieu; avant eux il n'y a que les Apôtres. En dehors des martyrs proprement dits, il signale aussi les confesseurs, qui avaient souffert pour la foi, sans qu'on leur eût demandé le témoignage du sang.
L'ensemble de la communauté chrétienne menait une vie suffisamment régulière. Cependant bien des imperfections et même des vices appelaient correction. L'esprit de coterie entraînait des querelles, des médisances, des rancunes. On s'attachait trop aux biens de ce monde. Les relations d'affaires, les obligations de la société, entraînaient pour beaucoup la fréquentation ordinaire des païens, ce qui n'allait pas sans de graves dangers. On oubliait la fraternité évangélique, on se tenait à l'écart des réunions communes, on craignait de se mêler aux petites gens qui, naturellement, formaient le fond des assemblées chrétiennes. La foi en souffrait; on finissait par n'être plus chrétien que de nom. Encore le souvenir du baptême se dissolvait-il peu à peu dans le commerce avec les profanes ; la moindre tentation emportait ces convictions affaiblies, et l'on arrivait à les renier pour des motifs assez légers. On changeait de religion, en dehors de toute persécution, par simple attrait
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pour les ingénieux systèmes de philosophie auxquels on avait trop facilement ouvert l'oreille.
Même dans les rangs des fidèles plus affermis, il se produisait des défaillances morales fort attristantes. La chair était faible. Cependant ces faiblesses momentanées étaient réparables: on pouvait les expier par la pénitence. Un danger plus grave, aux yeux d'Hermas, c'est l'hésitation dans la foi {ci<\i'jyix) ; il revient souvent sur cet état de l'âme où elle semble divisée en deux, partagée entre l'assentiment et la négation.
Le clergé lui-même n'était pas à l'abri de tout reproche. On voyait des diacres trahir les intérêts temporels dont ils avaient le soin, détourner à leur profit l'argent destiné aux veuves et aux orphelins ; il se trouvait aussi des prêtres injustes dans les jugements, orgueilleux, négligents, ambitieux.
Le livre d'Hermas est un vaste examen de conscience de l'église romaine. Il ne faut pas trop s'étonner d'y trouver tant de révélations affligeantes : la nature de l'ouvrage veut que le mal y tienne plus de place que le bien, que l'exception soit plus souvent signalée que la règle. Malgré cette circonstance favorable, il est aisé de voir qu'aux yeux d'Hermas le nombre des chrétiens édifiants surpassait celui des pécheurs de toute catégorie. Ainsi, dans la Similitude VIII®, l'état moral des chrétiens est symbolisé par une baguette de saule que chacun d'eux a reçue de l'ange du Seigneur et qui lui est redemandée, après un certain délai. Les uns la rendent desséchée, fendillée, pourrie.
moitié sèche et moitié verte, aux deux tiers verte, et ainsi de suite. Ces différents états de conservation correspondent aux degrés divers de la défaillance^ morale. Or le plus grand nombre rendent leur baguette aussi verte qu'ils l'ont reçue, ce qui veut dire qu'ils sont demeurés fidèles aux promesses de leur baptême.
De même, si Hermas insiste plus d'une fois sur les discussions entre les prêtres et sur d'autres faiblesses des chefs ecclésiastiques, il en connaît aussi qui sont dignes de tout éloge ; il vante leur charité, leur hospitalité ; il leur assigne une place dans la compagnie des Apôtres, aux premières assises de sa tour mystique.
En somme l'impression qui résulte de ce tableau, c'est que l'Eglise, en ces temps très anciens, n'était pas exclusivement composée de saints, mais qu'elle en contenait un très grand nombre, qu'ils y étaient même en majorité .
Hermas ne parle jamais des juifs, rarement des païens. Son livre est destiné exclusivement aux fidèles : il n'a pas à s'occuper de ce qui se passe en dehors de l'Eglise. On a vu plus haut son attitude à l'égard des hérésies naissantes. Elles ne se présentent pas à lui sous l'aspect de systèmes définis ni surtout de sectes organisées, en concurrence avec la communauté principale. Il ne connaît que quelques discoureurs qui vont et viennent, semant des doctrines étrangères, sans cesse préoccupés de savoir, et, au fond, ne sachant rien du tout. Hermas qui, en toutes
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choses, s'inquiète surtout du côté moral, leur reproche de détourner les pécheurs de la pénitence. Il se demande aussi ce que deviendront ces docteurs égarés. Il ne désespère pas de leur salut : quelques-uns sont déjà revenus dans la bonne voie et se sont même distingués par leurs vertus ; d'autres reviendront, au moins peut-on l'espérer.
La pénitence que prêche Hermas est un moyen d'expier les fautes commises après le baptême. Certaines personnes enseignaient qu'après le baptême il n'y avait plus de rémission possible. Tel n'est pas son avis. On peut, même après le baptême, obtenir le pardon de ses péchés, même les plus graves ; mais il est entendu que cette seconde conversion doit être sérieuse, que l'on ne saurait passer sa vie en des alternatives indéfinies de fautes et de repentir^. Hermas ne mentionne aucune des formes extérieures de la pénitence, telles que nous les trouvons en usage peu de temps après lui. Il ne parle ni de confession, ni d'absolution. Quant aux œuvres d'expiation, il les admet sans doute, mais en insistant beaucoup sur leur inutilité au cas où elles ne seraient pas accompagnées d'une conversion intérieure et sincère.
Il constate l'usage des jeûnes publics, observés par toute la communauté, les stations, comme on
1. Mand., IV, 3 ; Sim., VIII, 6. Encore Hermas n'est-il pas très catégorique contre les récidifs : « Cet homme ne réussira pas, il lui sera difficile de se sauver ». Si parfois il semble exclure de la rémission certains pécheurs coupables d'énormes fautes, on voit que ce sont ces pécheurs eux-mêmes qui s'écartent de la pénitence.
disait, et fait la critique, non point de l'institution elle-même, ni du jeûne en général, mais de la vaine confiance que certains mettaient en ces pratiques. Le jeûne doit comporter, d'abord et avant tout, la correction morale, l'obsevation rigoureuse de la loi de Dieu, puis la pratique de la charité. Les jours de jeûne on ne prendra que du pain et de l'eau ; l'économie sur la dépense habituelle sera versée aux pauvres.
Avec sa simplicité d'esprit et son exlusive préoccupation de la réforme morale, Hermas n'était pas homme à cultiver la spéculation théologique. Cependant le Pasteur n'est pas sans soulever quelques difficultés sur ce point.
Dans sa Similitude V^ il nous ouvre une perspective sur la façon dont il entend l'économie de la Rédemption, de la Trinité et de l'Incarnation. L'occasion est singulière. Le prophète veut inculquer l'utilité des œuvres de surérogation. Un tel sujet ne paraît pas devoir se prêter à des développements métaphysiques. C'est cependant ce qui a lieu.
Le Pasteur propose d'abord une parabole. Un homme possède un domaine et des serviteurs nombreux. Il sépare une portion de ce domaine et y plante une vigne ; puis, choisissant un de ses serviteurs, il lui donne la mission de l'échalasser. Le serviteur fait plus que sa tâche : non seulement il échalasse : il arrache encore les mauvaises herbes. Le maître •■ est fort satisfait. Après s'être consulté
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avec son fils et ses amis, il déclare que le bon serviteur sera admis à partager son héritage avec son fils. Celui-ci ayant fait un festin, envoie des provisions au bon serviteur, lequel les partage avec ses compagnons de servitude et s'attire ainsi de nouveaux éloges.
Telle est la parabole. Voici l'explication. Le domaine est le monde ; le maître est Dieu, créateur de toutes choses; la vigne est l'Église, la société des élus de tous les temps ; le fils du maître est le Saint-Espriti ; le serviteur est Jésus-Christ ; les amis et conseillers sont les six anges supérieurs. Les œuvres accomplies par Jésus-Christ sont symbolisées par les trois actions, la pose des échalas, l'extirpation des mauvaises herbes, le partage des provisions. Les échalas sont les anges inférieurs que le Sauveur a préposés à la garde de l'Eglise; l'extirpation des mauvaises herbes est la Rédemption, qui a déraciné le péché ; le partage des provisions représente la prédication évangélique.
Dans cette explication on ne voit apparaître avant l'Incarnation que deux personnes divines. Dieu et le Saint-Esprit, dont les relations sont figurées par le rapport du père à fils. Il y a donc identification entre le Saint-Esprit et le Verbes, le Christ préexis-
1. Filius autem Spiritus sanctus est, porte la vieille version latine ; ces mots choquants ont disparu du texte grec et de l'autre version.
2. Hermas n'emploie jamais le terme de Verbe, pas plus du reste que celui de Christ. Le nom de Jésus ne figure pas non plus dans le Pasteur.
tant. Cette idée, du reste, reparaît un peu plus loin : « L'Esprit-Saint qui préexistait, qui a créé toute » créature, Dieu l'a fait habiter dans une chair choisie » par lui. Cette chair, dans laquelle habitait l'Esprit- » Saint, a bien servi l'Esprit en toute pureté et en » toute sainteté, sans jamais lui infliger la moindre » souillure. Après qu'elle se fut ainsi bien et sainte- » ment conduite, qu'elle eut aidé l'Esprit et travaillé » en tout avec lui, se montrant toujours forte et » courageuse. Dieu l'a admise à participer avec l'Es- » prit-Saint... Il a donc consulté son fils et ses anges » glorieux, afin que cette chair qui avait servi l'Es- » prit sans aucun reproche obtint un lieu d'habitation » et ne perdit pas le prix de son service. Il y a une » récompense pour toute chair qui, le Saint-Esprit » habitant en elle, sera trouvée sans souillure ».
En somme, la Trinité d'Hermas paraît se composer de Dieu le Père, d'une seconde personne divine (Fils de Dieu, Saint-Esprit), enfin du Sauveur, promu à la divinité en récompense de ses mérites. Une telle conception est, dans l'ordre de la spéculation théologique, le pendant exact des récits bizarres que nous avons rencontrés chez les vieux traditionnistes d'Asie. On est étonné d'apprendre que des hommes comme Jean l'Ancien et ses congénères aient pu raconter de telles fantaisies ; on ne l'est pas moins d'entendre le prophète romain divaguer à ce point sur la théologie.
Cependant ce qu'il y a de critiquable dans ses con-
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ceptions n'est pas à la surface de son texte. Ce qui attire d'abord l'attention, ce sont les thèses sur l'utilité des bonnes œuvres et sur la pureté morale. Ces thèses sont appuyées sur l'exemple, toujours bien venu, du Sauveur. Au troisième plan seulement se dessinent des traits qu'il ne nous est pas aisé de raccorder d'une façon satisfaisante. Les anciens ne semblent pas les avoir remarqués. Le Pasteur fut accepté dans toute la chrétienté du 11^ siècle comme un livre de grande autorité religieuse ; on le lisait dans les assemblées avec les saintes Ecritures, sans cependant le mettre au même rang. Peu à peu son autorité diminua : les rigoristes, comme Tertullien, lui reprochèrent sa compatissance pour les pécheurs ; les esprits cultivés se choquèrent de son style bizarre et des étrangetés de ses visions^. Les Ariens se réclamèrent de lui, à cause de sa célèbre affirmation de l'unité divine^. Mais ceci ne pouvait guère le compromettre, et nous voyons saint Anathase, après Clément d'Alexandrie et Origène, continuer à le tenir en grande estime et l'employer pour l'instruction morale des catéchumènes. Comme Clément, Hermas eut les honneurs de la transcription dans
1. Saint Jérôme (in Habacuc, I, 14) le malmène {liber ille apocryphus stuUitiae condemnandus) à propos de l'ange Thégri, préposé par Hermas (Vis. IV, 2) aux bêtes féroces. Saint Ambroise et saint Augustin n'en parlent jamais ; Prosper d'Aquitaine objecta à Cassien, qui le citait, que c'était un livre sans autorité (Ado. Coll., 13). D'après saint Jérôme (De viris ilL, 10) il aurait été, de son temps, à peu près ignoré des Latins. Cependant il en subsiste deux anciennes versions latines.