‹ Histoire ancienne de l'Eglise (volume 2)Chapitre 78 sur 205 · Mand. I. Cf. Athanase, De decr. Nie, 18 ; Ad Afros · texte numérisé non relu

Mand. I. Cf. Athanase, De decr. Nie, 18 ; Ad Afros

les manuscrits de la Bible. On l'a trouvé à la fin du célèbre codex Sinaïticus.

Le Pasteur fut, comme il a été dit plus haut, terminé et publié définitivement au temps où l'évêque Pie, frère d'Hermas, occupait « la chaire de la ville «le Rome ». Pie était le neuvième successeur des apôtres. De ses huit prédécesseurs, dont nous connaissons la suite par saint Irénée, Clément seul est connu par sa lettre, Télesphore par son martyre. De Lin et d'Anenclet, les deux premiers sur la liste, on ne peut rien dire, sinon que Lin est peut-être identique au personnage de même nom que mentionne la seconde lettre à Timothèe. Inconnus aussi sont les successeurs de Clément, Evariste, Alexandre, Xyste. Après Télesphore vient Hygin, le prédécesseur de Pie. Pour classer chronologiquement ces épiscopats, nous n'avons d'autre ressource qu'un catalogue dont la première rédaction peut remonter au temps de l'empereur Commode et du pape Eleuthère, peut-être un peu plus haut. Des chiffres y figuraient à côté de chaque nom.

Leur total donne 125 ans. En remontant à partir de 189, année où mourut Eleuthère, ces 125 ans nous conduisent juste à l'année 64, date présumable du martyre de saint Pierre. Ainsi la chronologie des premiers papes s'établirait ainsi qu'il suit :

Lin 12 ans, approximativement. 65-76

Anenclet. . 12 » » 77-88

aément.. 9» » 89-97

l'ÉOLISE romaine de NÉRON A COMMODE 237

Evariste. . Sans, approximativement. 98-105

Alexandre 10 » » 106-115

Xyste ... 10 » » 116-125

Télesphore 11 » » 126-136

Hygin ... 4 » » 137-140

Pie 15 » » 141-155

* Anicet ... 11 » » 156-166

Soter 8 » » 167-174

Eleuthère. 15 » » 175-189

Mais ces chiffres d'années, en supposant qu'ils nous aient été exactement transmis, doivent être considérés comme des chiffres ronds, obtenus en négligeant les fragments d'année soit en plus, soit en moins. Aussi ne faut-il pas tenir rigueur aux dates qui en ressortiraient. Au seul endroit où l'on dispose d'une vérification précise, la table ci-dessus est en défaut Saint Poly carpe vint à Rome, au plus tard, en 154, et il y fut reçu par le pape Anicet.

Quoi qu'il en soit de cette chronologie, la succession épiscopale de Rome est un document de la plus haute valeur. Il faut évidemment se représenter ces successeurs des apôtres comme assistés, dans le gouvernement de leur église, d'un collège de prêtres qui dirigeait avec eux la communauté chrétienne, présidait à ses assemblées, jugeait les différends, s'occupait de former les néophytes et de les instruire. Des diacres, des diaconesses^, ici comme ailleurs, s'occupaient plus

1. Voir l'épitaphe d'une diaconesse (veuve) Flavia Arcas (De Rossi, Bull., 1886, p. 99 ; cf. mes Origines du culte chrétien, p. 342, 3» éd.).

spécialement de l'administration et des œuvres d'assistance. Dans le langage courant, l'évêque n'émer geait pas toujours avec beaucoup de relief de son collège d'assesseurs, ni le clergé lui-même n'était toujours distingué de l'ensemble de la communauté. La vie sociale étant très intense, tout ce qui se faisait ou se passait se rapportait au groupe entier plutôt qu'à ses chefs.

C'est vers la fin du règne d'Hadrien, au temps de l'évêque Hygin, que l'on entend parler pour la première fois d'hérésies importées à Rome. Valentin d'Alexandrie, Cerdon et Marcion vinrent s'y installer et cherchèrent, non seulement à répandre leurs idées parmi les fidèles, mais suivant certains témoignages, à s'emparer de la direction de l'église. Il est difficile que, dès avant ce temps, Rome n'ait point vu débarquer d'Orient quelques-uns de ces contrefacteurs religieux dont la Syrie et l'Asie furent de bonne heure fécondes. Hermas paraît en avoir connu. A en juger par ce qu'il en dit, leur succès aurait été mince. Valentin, avec sa philosophie subtile, son exégèse et ses tendances accommodantes, se fit mieux écouter et réussit à fonder une école. Il fit un long séjour à Rome, sous les successeurs d'Hygin, Pie et Anicet. Marcion, arrivé vers le même temps que lui, se maintint quelques années en relations avec l'Eglise, non sans difficulté toutefois, car il fut, à un moment, obligé de justifier de sa foi par la présentation d'un

l'église romaine de NÉRON A COMMODE 239

document écrit. Mais une telle situation ne pouvait durer. En 144, la rupture eut lieu, et Ton vit se former en concurrence avec la grande église, une communauté marcionite. Elle eut d'abord beaucoup de succès. Le philosophe Justin, qui vivait à Rome en ce temps et qui guerroyait de la plume et dont la parole contre les diverses hérésies en vogue, s'attaqua spécialement à Marcion. Mais celui-ci se maintint. Il était encores à Rome, au temps d'Anicet, lorsque l'on y vit arriver (154) le vénérable Poly carpe, évêque de Smyrne. Son voyage avait pour but de régler avec l'église romaine quelques points litigieux, spécialelement à propos des observances pascales, sur lesquelles Asiates et Romains n'étaient pas d'accord. On peut juger si la pieuse curiosité des fidèles fut excité par la vue de cet illustre vieillard, qui avait connu des témoins de l'Evangile et reçu les enseignements des apôtres de l'Asie. Anicet l'accueillit avec empressement et voulut qu'il présidât à sa place aux assemblées liturgiques. Polycarpe, par sa seule personne, était une très forte expression de la tradition chrétienne. Aussi fit-il sensation chez les dissidents : beaucoup quittèrent les sectes pour revenir à la grande église. Un jour il se rencontra avec Marcion, qu'il avait vu autrefois en Asie. — « Me reconnais-tu ? dit l'hérétique. — Oui, répondit Polycarpe, je reconnais le premier-né de Satan ». Anicet ne put accepter les idées de Polycarpe sur l'observance pascale; il ne réussit pas non plus à le rallier aux usages romains»

Mais ils ne se brouillèrent pas pour cela, et les Asiates résidant à Rome continuèrent, en dépit de cette légère divergence, à recevoir l'eucharistie comme les membres de la communauté locale. Cet état de choses durait depuis longtemps, depuis l'épiscopat de Xyste^. Enfin Polycarpe se sépara amicalement des Romains et de leur évêque, lesquels peu de mois après, apprirent qu'il avait scellé par le martyre sa longue et méritante carrière.

De tous côtés on affluait à Rome. L'école carpocratienne d'Alexandrie y envoya une doctoresse, Marcelline, qui fit beaucoup d'adeptes. Dans l'entourage de Marcion on distinguait dès lors un de ses disciples, Apelle, qui devait présider plus tard à une évolution de la doctrine marcionite. Justin, toujours ardent à la défense de la foi, se vit renforcé par un autre philosophe, venu de la lointaine Assyrie, Tatien, qui l'aida quelque temps à ferrailler contre les Cyniques. De Palestine arriva Hégésippe, voyageur curieux de doctrines et de traditions. Il put raconter aux Romains bien des choses intéressantes sur les vieux chrétiens de son pays ; de son côté il reçut d'eux des renseignements non seulement sur l'état présent de leur église, mais sur les temps anciens, car il paraît bien avoir rapporté de Rome une liste épiscopale^,

1. Irénée, Haer, III, 3 (le grec dans Eus., IV, 4); lettres à Victor, dans Eus., V, 24.

2. Eus., IV, 22. On connaît l'étemelle discussion sur le texte Siaîo^ïjv i-ot.rjO-3t;j,Y;v [jLÉ^piç Avi,7.-/;to'j : le mot 0'.a$o"/"/;v devrait avoir été substitué à un âiaxpijÎYÎv primitif, et le sens serait :

l'église romaine de NÉRON A COMMODE 241

arrêtée à l'évêque Anicet ; il la prolongea lui-même jusqu'à Eleuthère, sous lequel il publia ses souvenirs de voyage. Il l'avait connu à Rome, où il était diacre d'Anicet.

Tel était le milieu chrétien de Rome au déclin du règne d'Antonin. Le christianisme tout entier semblait s'être concerté pour y députer ses figures les plus caractéristiques : Polycarpe, le patriarche d'Asie ; Marcion, le farouche sectaire du Pont; Valentin, le grand maître de la gnose alexandrine ; la doctoresse Marcelline ; Hégésippe, le judéo-chrétien de Syrie ; Justin et Tatien, philosophes et apologistes. C'était comme un microcosme, un résumé de tout le christianisme d'alors. A les voir circuler librement, discuter se quereller, enseigner, prier, on ne se douterait guère que tous ces gens sont des proscrits. Et pourtant il en est ainsi. Tous vivent dans la préocupation du martyre, Hermas et Justin en parlent à chaque instant ; Marcion est au même point ; Polycarpe et Justin vont mourir pour la foi. Antonin règne, il est vrai,

«je fis séjour (à Rome) jusqu'à Anicet». C'est ainsi que Rufin a compris. Mais Rufin comprend souvent de travers. D'autre part le [).éypiz Avr/.Y^T07 est bien inexplicable. Il faudrait qu'Hégésippe eût dit qu'il arriva à Rome £ti Ylizj ou ir:'. Yyz'.vo\j. Or il ne le dit pas dans le contexte immédiat et il n'est pas aisé d'admettre qu'il l'ait dit plus haut. D'autre part, l'idée de liste épiscopale est favorisée par la suite du discours. « Et à Anicet succéda Soter, à Soter Eleuthère ». Ceci semble indiquer que l'auteur, à ce moment, songeait à une liste commençant aux origines, cela va de soi, et arrêtée à l'évêque Anicet. Je reconnais toutefois que l'expression SiaSo^ï/V i~oir,<j(X\).r,'J n'est pas satisfaisante ; il doit s'être perdu quelque chose.

Duchesne, Hisl. anc. de l'Egl. • T. I. 17

et l'empire romain n'a jamais eu de meilleur prince; mais le christianisme n'a pas cessé d'être interdit, et les magistrats, à Rome comme ailleurs, continuent d'appliquer la loi. Le beau temple que le bon empereur venait d'élever, au bas de la voie Sacrée, à Faustine, sa femme défunte, était alors dans tout l'éclat de ses marbres neufs. Il aura vu passer plus d'un cortège de chrétiens venant des tribunaux du forum et marchant au supplice. Cependant, pour le temps où nous sommes, les seuls noms de martyrs romains qui se soient conservés sont ceux dont parle saint Justin dans son Apologie\ Ptolémée, Lucius, et un troisième dont il n'a pas marqué le nom, exécutés par sentence du préfet Urbicus.

Justin lui-même était très menacé : Crescens, le philosophe cynique si maltraité par lui, ne le perdait pas de vue. C'est peut-être pour cela qu'il quitta Rome. Il y revint au commencement du règne de Marc-Aurèle, et, cette fois sans que Crescens paraisse y avoir aidé, il fut victime de son zèle. On l'arrêta avec d'autres chrétiens, dont quelques-uns étaient des néophites convertis par lui. Ils comparurent devant le préfet Rusticus (163-167), qui, ayant constaté leur qualité de chrétiens, les fit flageller et décapiter. Les compagnons de Justin étaient assez divers. Il y avait une femme appelée Charito, et cinq hommes : un cappadocien, Evelpistos, esclave impérial ; un

l'église romaine de NÉRON A COMMODE 243

certain Hiérax, d'Iconium; trois autres, Chariton, Paeon, Liberianus^.

De toutes ces vieilles générations de l'église romaine il nous reste un souvenir monumental des plus précieux, l'étage supérieur et primitif du cimetière de Priscille. Leurs épitaplies s'y lisent encore ; elles sont brèves, les noms seulement, accompagnés quelquefois de l'acclamation Pax tecum. Ça et là quelques peintures archaïques décorent des chambres où de petits groupes ont pu se réunir en assemblées funéraires. D'autres sépultures du même âge se rencontrent au sud de Rome ; elles furent plus tard englobées dans les nécropoles connues sous les noms de Prétextât, Domitille, Calliste. Aucune pourtant n'a l'étendue et la régularité des galeries prisciiienne.s. Celles-ci nous représentent évidemment le premier cimetière collectif de l'église romaine.

Vers le temps où saint Justin périt pour la foi qu'il avait si longtemps défendue, la direction de l'église

1. La passion de saint Justin et de ses compagnons nous a été conservée dans la collection byzantine de Métaphraste. C'est la seule pièce authentique de ce genre qui nous soit restée sur les martyrs de Rome. Les histoires, fort nombreuses, que nous en avons, ne sont que des romans pieux, sans aucune autorité. Ils contiennent sans doute des renseignements intéressants sur les lieux de sépulture et l'état des sanctuaires au v^ et au vi« siècle, mais c'est tout. Il est impossible, en particulier, de se fier, à leur chronologie, aux noms d'empereurs et de préfets qu'ils introduisent à tort et à travers. — Je dois aussi faire observer que les calendriers romains les plus anciens (la série commence au temps de Constantin) ne mentionnent jamais les martyrs du ii« siècle. Cela tient à ce que l'usage de célébrer l'anniversaire des martyrs, et des défunts en général, ne s'introduisit à Rome que dans le courant du m* siècle. On le voit très bien par les épitaphes : les plus anciennes ne marquent jamais le jour de la mort.

romaine passa des mains d'Anicet à celles de Soter. De celui-ci nous ne savons qu'une chose, c'est qu'il écrivit, comme son prédécesseur Clément, une lettre à l'église de Corinthe. L'occasion était bien différente La lettre de Soter accompagnait un envoi d'argent destiné à soulager les pauvres et les confesseurs condamnés aux mines. Riche et charitable, l'église romaine faisait volontiers part de ses ressources aux chrétientés moins à l'aise. C'était déjà une tradition ; elle se maintint jusqu'aux dernières persécutions. La lettre de Soter ne nous est pas parvenue ; nous ne la connaissons que par la réponse qu'y fit Denys, évêque de Corinthe, dont Eusèbe nous a conservé quelques fragments^.

Autour de la grande Eglise l'hérésie continuait sa propagande. La secte valentinienne s'organisait. Elle avait à Rome deux maîtres renommés, disciples directs de Valentin, Héracléon et Ptolémée. Le premier modifia un peu la genèse des éons. Dans le système primitif ceux-ci étaient toujours groupés par paires : Héracléon introduisit la monarchie dans le Plérôme en plaçant au sommet un être unique, sans correspondant femelle, duquel procède le premier couple et, par suite, tous les autres dérivent. C'était un écrivain fécond. Clément d'Alexandrie et Origène le citent souvent. Le plus remarquable de ses écrits

1. H. E., IV, 23. M. Hamack croit pouvoir identifier la lettre de Soter avec la J/*^ démentis. Je ne saurais me ranger à son opinion.

l'église romaine de NÉRON A COMMODE 245

était un commentaire sur Tévangile de saint Jean^. Quant à Ptolémée, c'est à lui et aux siens que s'attaqua saint Irénée ; c'est sous la forme qu'il lui donna ou lui conserva que la gnose valentinienne est le plus connue. Un certain Marc, depuis longtemps combattu en Asie, parut aussi en Occident vers le temps de Marc-Aurèle. D'autres noms encore se rencontrent dans saint Irénée, saint Hippolyte et Tertullien : Secondus, Alexandre, Colarbase, Théotime ; on ne sait à quelles modifications du système ils ont correspondu, et vraiment il importerait peu de le savoir.

Ce n'est pas seulement sur la doctrine que l'on se se divisait ; le rituel aussi était matière à divergences. Le baptême ordinaire était bon pour les « psychiques » pour l'inauguration des « pneumatiques », il fallait autre chose. Les plus sensés le contestaient ; ils disaient que la gnose étant chose spirituelle, c'est par la seule connaissance du mystère que devait s'effectuer la régénération de l'initié. D'autres avaient imaginé d'introduire solennellement le récipiendaire dans une chambre nuptiale ; ce rite était assez d'accord avec l'idée que l'on se faisait du plérôme céleste. Mais la plupart préféraient une sorte de décalque de l'initiation chrétienne, telle que la pratiquait la grande Eglise. On baptisait donc dans l'eau en prononçant des formules comme : Au nom de V inconnaissable Père de

1. Les fragments d'Héracléon sont imprimés à la suite de saint Irénée. Cf l'édition deBrooke, dans les Texts and Studies de Cambridge, t. I, fasc. 4.

toutes choses, de la Vérité mère de tout, de Celui qui descendit en Jésus (l'éon Christ). On employait aussi l'hébreu^ : Au nom d' Hachamoth, etc. L'initié répondait : Je suis fortifié et racheté ; j'ai racheté mon âme, etc. Les assistants acclamaient : Paix à tous ceux sur qui ce nom repose ! Il y avait ensuite des onctions d'huile parfumée. Quelquefois on mêlait le baume à l'eau et on réunissait ainsi les deux actes du sacrement. Cette cérémonie portait le nom d'apolytrose ou rédemption. Il y en avait une autre pour les mourants ou les défunts. On leur communiquait les formules par lesquelles ils devaient triompher, dans l'autre monde, des puissances inférieures et du Démiurge, et, abandonnant aux unes leurs éléments matériels, à l'autre leur âme vitale ('\>u'/-r,) s'élever jusqu'aux régions supérieures réservées à l'âme spirituelle (-ve'j;i.a)^.

Marcion devait être mort à peu près vers le même temps que Polycarpe et Justin. Le « très saint maître » comme l'appelaient ses sectateurs^, demeura parmi eux en grande vénération. Ils se le représentaient au ciel avec le Christ et saint Paul : le Sauveur avait Paul à sa droite, Marcion à sa gauche.*

D'accord sur la vénération de leur fondateur, ils étaient loin de s'entendre pour expliquer sa doctrine. Celle-ci, on l'a vu, comportait quelques incohérences,

1. Saint Irénée transcrit ces formules hébraïques, et même il les traduit ; mais il ne faut pas trop se fier à ses traductions.

Page 1