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Duchesne, Hisl. anc. de l'Egl. - T. I. 4
avait qu'une chose à faire, c'était de prouver, par une démonstration éclatante, qu'il avait été calomnié et qu'il était toujours un fidèle observateur de la Loi.
Paul, qui avait pour principe de se faire tout à tous, accepta cette solution. Il se joignit à quatre fidèles qui avaient fait le vœu des nazirs, se fit raser la tête, se soumit en leur compagnie aux purifications rituelles, et commença avec eux, dans l'enceinte du Temple, une série d'exercices spéciaux : leur durée était de sept jours ; ils se terminaient par un sacrifice. L'auteur de l'épître aux Romains, après avoir, d'un ton si décidé, pris congé de la loi de Moïse, la sentait de nouveau peser sur ses épaules rebelles.
L'épreuve allait se terminer, et Dieu sait ce qui aurait pu arriver quand Paul se serait retrouvé en face de ceux qui la lui avaient imposée, lorsque le cours des événements changea soudain. Si Paul était mal vu des zélotes chrétiens, on se figure quel bien lui pouvaient vouloir les zélotes juifs. Ceux-ci l'aperçurent dans le Temple et déchaînèrent une émeute. Il allait périr, lorsque le commandant de la garnison romaine se saisit de lui, le défendit contre les fanatiques, et, pour plus de sûreté, l'expédia à Césarée, au procurateur Félix. Là, il fut accusé dans les règles, mais sans résultat, par les chefs du sacerdoce Israélite. Enfin, comme il excipait de son titre de citoyen romain et de son droit d'être jugé par l'empereur, on l'expédia à Rome, après l'avoir gardé deux ans à Césarée.
Ainsi Paul échappa aux luttes intestines pour pren-
dre la situation de défenseur de la foi commune. Comme Jésus, il était dénoncé aux Romains par les Juifs ses compatriotes.
Ceux-ci, du reste, distribuaient leur haine avec impartialité. Jacques aussi, Jacques le judaïsant, le chef de l'église judaïsante, en sentit les effets. En 62, le grand prêtre Hanan le jeune, profitant de la mort du procurateur Festus, le fit comparaître, avec plusieurs autres chrétiens, devant le sanhédrin, comme violateur de la Loi, et rendit contre eux une sentence de lapidation, qui fut exécutée.
Profitons de cet instant d'arrêt forcé dans les polémiques intérieures pour nous rendre compte de ce qu'étaient, au point de vue des masses chrétiennes, les rapports entre l'ancienne tradition hébraïque et le développement nouveau introduit par l'Evangile.
La tradition religieuse d'Israël. — La loi de Moïse et la foi en Jésus-Christ. — L'éducation biblique. — La fin des choses. — La personne du Christ : sa divinité. — Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur. — La vie chrétienne : renoncement au monde, groupement en confréries locales. — Assemblées religieuses imitées des synagogues. — Eucha ristie, charismes. — Organisation des églises naissantes.
Qu'il vînt à la communauté des rangs du judaïsme pur ou du sein du paganisme, l'adepte de la prédication chrétienne y arrivait par un acte de foi en Jésus- Christ.
Il croyait que Jésus était le Messie attendu d'Israël, qu'il était mort et ressuscité, suivant ce qui était marqué d'avance dans les saintes écritures des Juifs i. Sa foi au Christ était comme enveloppée dans une foi plus compréhensive, dont l'objet était la tradition religieuse des Israélites, quelles que fussent d'ailleurs les restrictions ou interprétations que celle-ci pût subir de la part de tel ou tel prédicateur. Le plus ardent disciple de saint Paul, pourvu qu'il demeurât fidèle à la pensée essentielle de son maître, ne pouvait avoir ridée de présenter le christianisme comme une religion tout à fait nouvelle. Moïse pouvait être atténué, Abraham subsistait, et avec lui toute une série de faits, de
l. / Cor., XV, 3 etc.
personnes, de croyances, d'institutions, qui rattachaient l'Evangile à l'histoire la plus ancienne, à l'origine même du monde, à Dieu son créateur.
Ce long passé était représenté sous les yeux du nouveau disciple par une nation religieuse, très vivante en son centre palestinien et dans ses colonies du monde hellénisé. Il était représenté en outre par une littérature sacrée, dont les dernières productions étaient des livres contemporains. Considéré comme le dépôt des souvenirs du vieil Israël, l'Ancien Testament s'étend, inclusivement, jusqu'à Josèphe. C'est cet auteur qui a raconté, pour le public de son temps, en fait surtout pour les chrétiens, les catastrophes où s'abîma la nation juive. Après lui, les juifs ressemblent plutôt à des chrétiens dissidents et arriérés ; avant lui c'est le contraire : les chrétiens sont des juifs progressistes.
Quoiqu'il en soit d'ailleurs de ces rapports passagers, il est sûr que le christianisme a ses racines dans la tradition juive, que les premières crises de son histoire sont comparables à celle qui sépare un enfant de sa mère, que l'histoire juive a toujours été considérée par lui comme la préface de la sienne, comme sa préhistoire, que les livres sacrés d'Israël sont aussi ses livres sacrés à lui, et même qu'il fut un temps où il n'en connut pas d'autres.
Ainsi l'agrégation au christianisme doit être et était réellement conçue comme une incorporation à un Israël élargi, mais au fond identique à lui-même.
Sur cette identité, toutefois, les opinions divergèrent de bonne heure. Les juifs du premier siècle étaient surtout préoccupés de leur loi nationale, les chrétiens de leur chef et fondateur. Ceux des judéo-chrétiens qui donnaient, entre les deux, la prépondérance à la Loi et n'admettaient qu'à titre exceptionnel la prédication aux gentils, furent bientôt hors de la voie commune ; au 11^ siècle ils étaient classés parmi les hérétiques. Ceux qui admirent une participation des gentils aux bienfaits de l'Evangile, tout en maintenant une certaine inégalité, furent vite entraînés plus loin ; et cela, moins par l'influence spéciale de saint Paul que par le développement général de la situation. Il fallut bien en venir à reconnaître qu'il n'y a pas de parité, dans l'essence du christianisme, entre Jésus-Christ et Moïse ; que le fondement est Jésus et non le législateur du Sinaï, que c'est la Foi qui sauve et non l'observation de la Loi. Telle est en somme la situation dont témoignent — sauf pour la Palestine — toutes les lettres de saint Paul, quand elles nous montrent les premières chrétientés dans leur état normal et non dans certains jours de conflit.
Que la pensée personnelle de l'apôtre ait été plus loin, c'est ce qui n'est pas douteux. Mais il ne paraît pas avoir été suivi dans certaines de ses théories, par exemple sur l'efficacité « tentatrice » de la Loi. On resta un peu en deçà de sa pensée : la Loi fut conçue comme une règle abrogée, mais qui n'avait pu avoir en son temps que de bons effets ; on lui reconnut
même une valeur d'ombre, destinée à faire ressortir la clarté nouvelle de l'Evangile, ou même de figure, de type imparfait,, de premier essai.
Ce serait bien mal comprendre le christianisme des anciens gentils que de se le représenter comme chargeant tête baissée contre la Loi, à la façon de saint Paul dans l'épître aux Galates. La plupart des primitives recrues qui forment ce que l'on appelle les helléno-chrétiens étaient des gens très frottés de judaïsme. Saint Paul lui-même, il faut le répéter, est sans doute incomplètement représenté par certains de ses propos ;- on aura une impression plus exacte de son attitude ordinaire en considérant ce que l'Eglise a retenu de lui qu'en s'attachant exclusivement à ce qu'elle en a ou laissé tomber, ou interprété dans son sens à elle.
Ainsi la tradition juive, l'Ancien Testament, a été adoptée dans son ensemble pa le christianisme. De ce fait résultait pour les nouveaux fidèles un avantage très important. La Bible leur donnait une histoire, et quelle histoire ! Avec elle on remontait bien au delà des traditions grecques, j'entends de celles qui demeuraient sur le terrain du raisonnable et n'enchevêtraient pas les hommes avec les dieux. Par delà les Macédoniens, les Perses, les Juifs eux-mêmes, en tant que nation, on atteignait les plus anciennes régions de l'archéologie égyptienne et chaldéenne. On remontait i, ce qui était infiniment plus important, à l'ori-
1. Nous savons maintenant que les étapes de ce développement sont plus courtes dans la Bible qu'elles ne l'ont été en réalité. Mais il s'agit
gine même des choses. On voyait le monde sortir de la main créatrice du Dieu suprême, le mal introduit par l'abus de la liberté ; on assistait à la première propagation de la race humaine, à la fondation de ses premiers établissements.
En dehors de ces histoires grandioses, la Bible en fournissait encore beaucoup d'autres, dont le charme et l'utilité se révélèrent bientôt. Il suffit de jeter un coup d'œil sur les monuments de l'art chrétien primitif pour voir quelle impression féconde ressortait de récits comme ceux de Job, de Jonas, de Daniel, de Susanne, des trois jeunes hébreux dans la fournaise. Les livres prophétiques donnaient le témoignage de l'attente du peuple de Dieu ; on y trouvait tous les traits du Messie et de son royaume ; ils justifiaient l'abandon des sacrifices et autres rites mosaïques. Il n'est pas jusqu'aux livres gnomiques d'où, à côté des maximes de commun et perpétuel usage, on ne tirât des données importantes sur la Sagesse incréée. Quant au Psautier, il est à peine besoin d'en parler ; ces admirables prières ont toujours été sur les lèvres des chrétiens ; elles sont le fond de leur liturgie.
Il va de soi qu'en acceptant, ou plutôt en conservant, des livres si anciens et si divers, les primitives communautés chrétiennes acceptaient ou conservaient en même temps la façon dont on s'en servait
ici de l'histoire telle que la percevaient les anciens et non de celle qui s'allonge sans cesse devant nos yeux par les découvertes de l'archéolo^.
LE CHRÉTIEN DANS l'aGE APOSTOLIQUE 41
avant elles et autour d'elles. Soit à l'état de lectures publiques, dans les assemblées religieuses, soit comme aliment de l'édification ou comme ressource de controverse, l 'Ecriture-Sainte comportait toujours une interprétation. De cette interprétation les procédés pouvaient varier d'un milieu à l'autre et aussi d'un livre à l'autre : au fond toutes les exégèses s'accordaient à donner aux textes sacrés le sens susceptible d'une application présente, que ce sens fût ou non identique à celui qui en avait été déduit lors de l'apparition de chacun d'eux. Tous ces livres sont divins ; les choses qu'ils nous disent sont l'enseignement même de Dieu. Ce principe général, souvent proclamé dans l'Eglise, c'est le fond même de la religion des saintes Ecritures telle que la pratiquaient les premiers chrétiens et telle que les juifs l'avaient pratiquée avant eux.
Ce n'est pas seulement sur le passé que la tradition d'Israël offrait des ressources à la pensée chrétienne ; elle l'orientait aussi vers l'avenir, vers la région des espérances. Ici il ne faut pas faire trop de différences entre les livres de l'Ancien Testament et ceux du Nouveau, entre les canoniques et les apocryphes. Tous ils témoignent d'une même préoccupation : nous touchons à la fin des choses ; Dieu va avoir sa revanche ; son Messie va paraître ou reparaître. Malgré certains traits épars qui nous montrent saint Paul affranchi par instants de cette obsession, il faut bien reconnaître qu'elle a pesé sur l'esprit des premières générations chrétiennes.
De l'origine des choses ou de leur fin, la pensée des fidèles était toujours ramenée sur le présent de leur état qu'un homme appelé Jésus, qu'ils n'avaient pas vu pour la plupart, les avait appelés à lui. Cet homme était mort, il était ressuscité ; assis maintenant à la droite de Dieu, il allait bientôt reparaître tout glorieux et livrer au mal une bataille décisive. Qu'était-il ? Quelle était l'origine de ce rôle de chef religieux, de représentant efficace de Dieu, de juge de l'humanité entière ? Comme messie juif, il avait une histoire en arrière ; il avait été prédestiné par Dieu, pressenti, annoncé, décrit par les prophètes. Un de ses titres les plus élevés était celui de Fils de Dieu. Mais, sur ce point essentiel, il ne pouvait être question de s'en tenir à la tradition juive. Elle est manifestement dépassée par les affirmations de saint Paul, de saint Jean, de l'auteur de l'épître aux Hébreux. Et ces affirmations elles-mêmes ne sont que l'épanouissement de la croyance commune, encore indigente en formules, mais profonde et résistante. Jésus, bien qu'il appartienne par sa réalité d'homme à la catégorie des créatures visibles, tient aussi, par le fond de son être, à la divinité. Comment, c'est ce qui s'éclaircira peu à peu. Mais l'essentiel de cette croyance est dans les âmes chrétiennes, dès la première génération. Le Nouveau Testament la révèle, depuis ses plus anciens livres jusqu'aux plus récents. A la suite du Nouveau Testament, les autres livres chrétiens du premier âge, orthodoxes ou gnostiques, supposent tous cette
croyance fondamentale, universellement acceptée et solidement ancrée dans la tradition.
Et ici il faut tenir grand compte de l'éducation juive par laquelle avait passé la pensée chrétienne. Pour des païens il y avait bien des façons d'être dieu ; les anciens dieux de l'Olympe avaient eu des parents ; on connaissait leurs généalogies ; quelques-uns n'étaient que des héros divinisés. Les rois macédoniens, maures, et bien d'autres, avaient été adorés : les empereurs l'étaient encore. Un dieu de plus ou de moins, pour une conscience polythéiste, ce n'était pas une affaire.
Il en était tout autrement pour une conscience formée par les idées religieuses d'Israël. « Ecoute, Israël ! ton Dieu, le Dieu d'Israël, est un ». Ce Credo des juifs modernes comme des juifs antiques exprime ce qu'il y a de plus profond et de plus apparent en même temps dans leur religion. Admettre que Jésus- Christ et l'Esprit-Saint sont Dieu, c'était admettre qu'ils participent à l'essence même du Dieu unique, qu'ils lui sont respectivement identiques, sans cependant être dépourvus de certaines spécialités.
Ceci, c'est la Trinité chrétienne, non sans doute à l'état de formulation qu'elle atteindra plus tard et que l'on opposera à des hérésies passagères, mais à l'état où elle pénètre la conscience commune des chrétiens et réclame l'adhésion de leur foi. Le commun des chrétiens, au premier siècle, au temps même des apôtres, en est, sur ceci, à peu près exactement au même point que le commun des chrétiens d'à pré-
sent. Les théologiens en savent notablement plus long. Mais il s'agit ici de religion et non d'école.
Mais Jésus n'est pas seulement Messie et Fils de Dieu, il est encore le Sauveur des hommes^. S'il doit accueillir ses fidèles dans le royaume des Cieux, c'est qu'ils sont à lui ; et s'ils sont à lui, ce n'est pas seulement parce qu'ils croient en lui et se sont agrégés à l'Eglise, c'est parce qu'il les a rachetés d'une sorte d'esclavage spirituel. Il est leur Rédempteur, et c'est par sa mort sur la croix qu'il a conquis ses droits sur~ eux. Il ne faut pas croire que cette idée, sur laquelle saint Paul insiste si souvent et si fortement, soit un simple produit de sa réflexion individuelle, ni même, ce qui serait plus admissible, d'une inspiration spéciale. Du moment où la société chrétienne se fut ouverte à des païens et à des samaritains — et ce n'est pas à Paul que ce mouvement a commencé — il fallut bien admettre que l'essentiel, dans l'œuvre du salut, ce n'était pas la Loi, mais la Foi ; que la qualité de disciple de Moïse non seulement ne servait plus à rien si l'on n'était disciple de Jésus, mais qu'on pouvait s'en passer et qu'elle n'offrait qu'un avantage secondaire. Que cette conséquence supportât la foi à la rédemption ou fût inspirée par elle, il est sûr qu'entre les deux la distance n'était pas grande. D'autre part saint Paul nous attestez que, se trouvant à Jérusa-
1. C'est la définition exprimée par la célèbre formule \r,(joUq Xpi-crbç (JîCJ Vtoç ^(o'Tip, qui a donné l'anagramme IXHt S. et le svmbole du poisson.