‹ Histoire ancienne de l'église (volume 3)Chapitre 4 sur 49 · ORIGINES DE L'ÉGLISE ROMAINE · texte numérisé non relu

ORIGINES DE L'ÉGLISE ROMAINE

sur le motif de l'expulsion: ludaeos impulsore Chre.sto^ assidue himidtuantes Borna expidit. Il y avait donc eu des troubles causés par la prédication de l'Evangile, des troubles dont l'analogue nous est souvent offert dans les récits des Actes, à Jérusalem, en Asie-Mineure, à Thessalonique, à Bérée, à Corinthe, à Ephèse. D'après les Actes, Aquilas et Priscille, lorsq'ils reçurent saint Paul à Corinthe, étaient arrivés tout récemment d'Italie; c'est donc en 51 ou 52 qu'il faut placer l'édit de proscription et les troubles qui le motivèrent.

Ceci, c'est, dans l'histoire de l'église romaine, le premier fait connu, la première date assignable. Autant qu'il est possible d'en juger par comparaison, cette date doit être assez rapprochée de la première prédication de TEvangile dans le milieu romain: les récits des Actes nous montrent toujours, comme conséquence immédiate du premier apostolat, des troubles graves dans les communautés juives. Quand saint Paul écrivit aux E/Omains, en 58 au plus tard, il y avait déjà mi certain nombre d'années ^ que leur église existait et qu'il désirait la visiter.

Par quelles mains la divine semence fut-elle jetée dans cette terre où elle devait fructifier d'une manière si prodigieuse? Nous l'ignorerons toujours. Des calculs

^ Confusion vulgaire de xp-ziaTî'; et de xoitto;. La populace romaine désignait les chrétiens par le nom de Chrestiani (Xpr (jTta- Nj.) : quos . . . vulgiis Chreniianos apj)dXahaf. Telle est, en eô'et, la véritable leçon du célèbre texte de Tacite, Ann., XV, 44 (Harnack, Die Mission, p. 297).

2 'A-à t/.av(ov £T(ov [lîom., XV, 24).

ses projets de voyage en Espagne. Lorsqu'il vint en Italie (61), sous escorte et comme accusé devant le tribunal impérial, il trouva des chrétiens à Pouzzoles, qui lui firent bon accueil. Ceux de Rome se portèrent au devant de lui sur la voie Appieime.

Aussitôt installé \ il se ménagea une entrevue avec les juifs les plus considérables (toù; ovTa; t(ov 'lou^atojv t::ojt&u:) de E-ome et se mit à leur parler de l'Evangile, comme s'ils ne l'eussent point déjà connu. Le résultat fut ce qu'on pouvait attendre : quelques adhésions nouvelles, une résistance marquée de la part des chefs ^.

La captivité de Paul se prolongea deux ans. Un seul -de ses écrits d'alors, l'épître aux Philippiens, nous ouvre quelques perspectives sur ce qui se passait autour de lui. Les gens de Jérusalem avaient enfin trouvé, eux aussi, le chemin de Rome : l'évangile était annoncé non seulement par des amis de l'apôtre, mais aussi par ses ennemis. Lui-même faisait sensation dans le « prétoire » . En somme, sa présence à Rome était plutôt avantageuse à la propagation du christianisme ; les chrétiens se montraient plutôt confiants qu'abattus. Ce bon résultat atténuait ]30ur lui le chagrin de voir s'attacher à ses pas

^ D'après une variante ou glose très ancienne de Act., XXYin, 16, Paul aurait été remis, avec les autres prisonniers, au commandant des Castra ])eregn?wrum. Ce quartier se trouvait sur le Cœlius, à l'est du temple de Claude, vers l'hôpital militaire actuel. Paul obtint d'habiter en dehors du quartier, extra castra. Cf. Sitzungsber. de l'acad. de Berlin, 1895, p. 491-503 {Harnack et Mommsen).

2 Act., XXVIII.

ORIGINES DE l'ÉGLTSE ROMAINE 59

une opposition judaïsante que ses chaînes elles-mêmes, portées pour la foi commune, ne parvenaient pas à désarmer.

Son procès finit par être jugé. Comme les procura-' teurs Félix et Festus, comme le roi Agrippa II lui-même, le tribunal impérial estima que Paul n'avait rien fait qui méritât la mort et la prison.

Remis en liberté, il en profita, sans doute, pour aller en Espagne, où les origines chrétiennes semblent bien se rattacher à son apostolat ^ Il revit aussi ses chrétientés de la mer Egée ; de ce dernier voyage il nous reste des traces importantes dans les lettres dites Pastorales, à Tite et à Timothée.

De la primitive église romaine plusieurs membres sont connus, par leurs noms tout au moins. Dès avant de venir à E-ome, Paul y avait beaucoup d'amis ; à la fin de son épître aux Romains il salue expressément jusqu'à vingt-quatre personnes : Aquilas et Priscille, qu'il avait rencontrés déjà à Corinthe et en Asie, où ils lui avaient rendu de grands services, et qui étaient, à Rome, le centre d'un petit groupe chrétien, d'une église domestique ; Epénète, le plus ancien fidèle d'Asie : Marie, qui avait beaucoup travaillé à Rome pour la foi : Andronic et Junie, apôtres de renom, venus au Christ avant Paul lui-même ; Ampliatus, Urbain, Stachys, Apelles, Hérodion; Tr^^phaena, Tryphosa, Persis, trois bonnes ouvrières de l'Evangile ; Rufus et sa mère ; Asyncritos,

1 / Clem., 5.

:58 CHAPITRE y.

ses projets de voyage en Espagne. Lorsqu'il vint en Italie (61), sous escorte et comme accusé devant le tribunal impérial, il trouva des chrétiens à Pouzzoles, qui lui firent bon accueil. Ceux de E^ome se portèrent au devant de lui sur la voie Appieime.

Aussitôt installé \ il se ménagea une entrevue avec les juifs les plus considérables (tgù; ovra; twv 'lo'jSaiojv TTpwTO'j;) de Eome et se mit à leur parler de l'Evangile, comme s'ils ne l'eussent point déjà connu. Le résultat fut ce qu'on pouvait attendre : quelques adhésions nouvelles, une résistance marquée de la part des chefs ^.

La captivité de Paul se prolongea deux ans. Un seul de ses écrits d'alors, l'épître aux Philippiens, nous ouvre quelques perspectives sur ce qui se passait autour de lui. Les gens de Jérusalem avaient enfin trouvé, eux aussi, le chemin de Home ; l'évangile était annoncé non seulement par des amis de l'apôtre, mais aussi par ses emiemis. Lui-même faisait sensation dans le « prétoire » . En somme, sa présence à E-ome était plutôt avantageuse à la propagation du christianisme ; les chrétiens se montraient plutôt confiants qu'abattus. Ce bon résultat atténuait pour lui le chagrin de voir s'attacher à ses pas

^ D'après une variante ou glose très ancienne de Act., XXYin, 16, Paul aurait été remis, avec les autres prisonniers, au commandant des Castra 2?ereyrinoriiin. Ce quartier se trouvait sur le Cœlius, à l'est du temple de Claude, vers l'hôpital militaire actuel. Paul obtint d'habiter en dehors du quartier, extra castra. Cf. Sitziuigsher. de l'acad. de Berlin, 1895, p. 491-503 (Harnack et Mommsen).

2 Act., XXVIII.

ORIGINES DE L'ÉCxLISE ROMAINE 59

une opposition judaïsante que ses chaînes elles-mêmes, portées pour la foi commune, ne parv^enaient pas à désarmer.

Son procès finit par être jugé. Comme les procurateurs Félix et Festus, comme le roi Agrippa II lui-même, le tribmial impérial estima que Paul n'avait rien fait qui méritât la mort et la prison.

E-emis en liberté, il en profita, sans doute, pour aller en Espagne, où les origines chrétiennes semblent bien se rattacher à son apostolat ^ Il revit aussi ses chrétientés de la mer Egée ; de ce dernier voyage il nous reste des traces importantes dans les lettres dites Pastorales, à Tite et à Timothée.

De la primitive église romaine plusieurs membres sont connus, par leurs noms tout au moins. Dès avant de venir à Rome, Paul y avait beaucoup d'amis ; à la fin de son épître aux Homains il salue expressément jusqu'à vingt-quatre personnes : Aquilas et Priscille, qu'il avait rencontrés déjà à Corinthe et en Asie, où ils lui avaient rendu de grands services, et qui étaient, à Rome, le centre d'un petit groupe chrétien, d'une église domestique : Epénète, le plus ancien fidèle d'Asie : Marie, qui avait beaucoup travaillé à Rome pour la foi ; Andronic et Junie, apôtres de renom, venus au Christ avant Paul lui-même ; Ampliatus, Urbain, Stachys, Apelles, Hérodion; Tryphaena, Tryphosa, Persis, trois bonnes ouvrières de l'Evangile ; Rufus et sa mère ; Asyncritos,

1 I CUm., 5.

Phlégon, Hermès, Patrobas, Hermas, qui formaient aussi, avec d'autres, un groupe spécial: Philologue, Julie, Nérée, sa sœur, Olympas, et les leurs: enfin deux groupes l'un de cliez Aristobule, l'autre de chez Narcisse. Ce dernier nom est sans doute celui du célèbre affranchi de Claude, comme Aristobule est celui d'un petit-fils d'Hérode le Grand, qui vivait à Rome en très bons termes avec ce même empereur. L'expression dont se sert saint Paul, « ceux d'entre les gens d'Aristobule, ... de Narcisse » , donne lieu de croire à des groupes recrutés dans la clientèle ou la domesticité de ces riches personnages ^ Ecrivant de Pome aux Philippiens, Paul leur envoie entre autres le salut des fidèles de la maison de César. Plus tard, la finale de la IP épître à Timothée nous fournit les noms de quatre autres chrétiens de Pome, Eubule, Pudens, Linus, Claudia.

Ce Linus doit être le même dont le nom figure en tête de la liste épiscopale de Pome. Les noms de Pudens et de Priscille sont entrés dans des compositions légendaires sans autorité. Cependant il y avait à Pome, dès le IV^ siècle, une église de Pudens et une de Prisque ou Priscille. Ce dernier nom était celui du plus ancien cimetière de Pome, et ce cimetière conservait les tombes d'an Pudens et d'une Priscille. On a retrouvé sur la voie Ardéatine une crypte funéraire chrétienne, ornée de peintures du temps des Antonins, sinon plus anciennes encore, et portant le nom d'un Ampliatus ^.

^ Lightfoot, Philippians, p. 175.

2 De Rossi, BiUL, 1881, p. 57-74.

ORIGINES DE l'ÉGLISE ROMAINE 61

Vers le temps où saint Paul recouvrait sa liberté, saint Pierre se transporta à Rome. Peut-être y était-il venu auparavant : cela est possible, mais non démontrable. De son activité apostolique en ce milieu aucun détail n'est connu. Les écrits, canoniques ou autres, qui nous sont parvenus sous son nom, ne contiennent, à ce sujet, aucun renseignement.

Mais le fait même de son séjour à Rome a porté de telles conséquences et suscité de si graves controverses qu'il vaut la peine de se rendre compte de son attestation.

Passé le milieu du second siècle nous trouvons sur ce point une tradition précise et universelle. Il sufEt de citer Denys de Corinthe pour la Grèce, Irénée pour la Gaule, Clément et Origène pour Alexandrie, Tertullien pour l'Afrique, Quant à Eome, Caïus y montre, vers l'an 200, les tombeaux des apôtres \ Dès le IIP siècle on voit les papes argumenter de leur qualité de successeurs de saint Pierre: nulle part ce titre ne leur est contesté. Pour toute la chrétienté, aussitôt que l'attention est éveillée sur les souvenirs apostoliques et sur les droits qui s'y rattachent, l'église de Eome est l'église de saintPierre : c'est là qu'il est mort et qu'il a laissé son siège. Toutes les controverses entre l'Orient et Rome laissent cette position intacte, et cela est bien remarquable, pour un fait si gros de conséquences.

^ Denj^s et Caïus dans Eus., II. 25: Clément, ibid., \J, 14; Origène, ihid., III, 1; Irénée, Haer., III, 1, 3 (cf. Eus., V, 6,. 8); Tertullien, Praescr., 36, Aclc. Marcion., IV, 5, Scorjj., 15, De Baptismo, 4.

Mais on peut remonter beaucoup plus haut que le déclin ou même le milieu du IP siècle. Dans sa lettre aux Romains \ saint Ignace d'Antioche vise leurs traditions apostoliques et nous montre ainsi qu'elles étaient déjà connues et acceptées en Asie et en S}Tie. Après avoir adjuré les chrétiens de Rome de ne pas s'opposer à son martyre, il continue : « Ce n'est pas comme » Pierre et Paul que je vous commande: eux étaient » des apôtres, moi, je ne suis qu'un condamné » . Ces paroles ne sont pas l'équivalent de l'assertion : « Pierre est venu à Rome » : mais supposé qu'il y soit venu, Ignace n'aurait pas parlé autrement: supposé qu'il n'y soit pas venu, son raisonnement manque de base.

Du reste, il ne faut pas croire que la mort de saint Pierre ait été chose obscure, rapidement oubliée dans l'Eglise. Sans parler des traces que l'on a cru pouvoir relever dans l'Apocah^pse et dans l'épître aux Hébreux^ le dernier chapitre du quatrième évangile ^ contient une allusion fort claire au supplice de l'apôtre. Quel que soit celui qui a tenu ici la plume, il est sûr qu'il vivait au temps de Trajan ou bien peu après.

A Rome, naturellement, les souvenirs étaient encore plus clairs. Saint Clément ^, dans son célèbre passage

^ Ign. ad Bom., 4.

2 Joh., XXI, 18, 19: «Je te le dis en vérité, quand tu étais » jeune, tu mettais toi-même ta ceinture et tu allais où il te » plaisait ; mais quand tu seras devenu vieux, tu étendras les » bras, un autre te ceindra et te mènera où tu ne voudrais pas » . Il (Jésus) lui dit cela, signifiant de quelle mort il (Pierre) devait glorifier Dieu.

3 / Clem., 5, 6.

ORIGINES DE l'ÉGLISE ROMAINE 63

sur la persécution de Néron, réunit les apôtres Pierre et Paul avec les Danaïdes, les Dircés et autres victimes immolées à propos de l'incendie. Tous ensemble ils sont représentés comme formant un seul groupe (TJV/)Bpoi'76-/i); ensemble il ont été pour les Romains, parmi eux, èv r.aîvy un grand exemple de courage.

Il n'est pas jusqu'à saint Pierre lui-même qui ne documente son séjour à Rome. Sa lettre aux chrétiensd'Asie-Mineure ' se termine par un salut qu'il leur envoie au nom de l'église de Babylone (r, èv Bafi'jAwvi (J^Jvty.\z■/.T•r\ c'est-à-dire de l'église de Rome. Ce symbolisme est fort connu, ne serait-ce que par l'Apocalypse.

Pendant l'été de l'année 64, un incendie terrible détruisit les principaux quartiers de Rome. Peut-être> n'avait-il d'autre cause que le hasard: l'opinion, d'une voix unanime, accusa Néron de l'avoir allumé, ou tout au moins secondé. Pour détourner les soupçons, l'empereur rejeta la faute sur les chrétiens. Un grand nombrefurent arrêtés, jugés sommairement et exécutés. Néron imagina de transformer leur supplice en spectacle: dans ses jardins du Vatican il donna des fêtes de nuit, ouïes malheureux, enduits de poix, dévorés par les flammes, jetaient sur les exercices du cirque une lumière sinistre. Tacite, de qui nous tenons ces détails, parle

^ / Pétri, V, 13. Quand même la lettre ne serait pas de saint Pierre, ce serait toujours une pièce très ancienne ; son auteur, en se servant du nom de l'apôtre, se serait bien gardé de le faire écrire d'un endroit où il n'aurait pas fait un séjour connu de tout le monde.

d'une multitude énorme, multitudo ingens. Il laisse bien Toir que personne n'attribuait l'incendie aux chrétiens; cependant ils étaient mal réputés: on les disait «ennemis du genre humain » , on racontait leurs désordres ; il fallait que Néron fût bien détesté pour qu'on s'avisât, comme on le fit, d'avoir pitié d'eux.

Ceci, c'est l'appréciation ^ de Tacite, qui étend ici aux chrétiens l'injustice et le mépris dont il aime à accabler les juifs. Reste le fait, les horribles scènes du Vatican et le témoignage rendu à leur foi par une multitude de fidèles, des deux sexes, car les femmes ne furent point épargnées ^. L'apôtre Pierre paraît bien avoir été compris dans ces lugubres exécutions : c'est au Vatican, tout près du cirque de Néron, que se trouvait son tombeau, et la tradition sur le lieu de son supplice, si haut qu'on peut remonter, nous conduit au même endroit. C'est donc en 64 qu'il convient de placer son martyre ^. La même raison ne peut être alléguée pour saint Paul. Lui aussi trouva à Home le terme sanglant de sa carrière. Mais rien ne prouve qu'il ait été condamné à propos de l'incendie de Home. La tradition, qui oublia bientôt la multitude des martyrs de l'an 64, rapprocha les deux apôtres et voulut qu'ils fussent morts non seulement la même année, mais le même jour.

1 Sur ce jugement, v. Boissier, Tacite, p. 146.

2 Ce sont les Danaïdes et les Dircés de saint Clément.

3 Eusèbe le met en 67 ou 68; cependant, comme il indique en même temps la persécution de Néron, son attribution n'est pas sans ambiguité. La persécution de Néron, c'est-à-dire les supplices décrits par Tacite, commença à l'été de 64.

Page 1