XIV
* / Thess., Y, 12, 13: t^j; /.z-uoi-r:^; h 'jy.:-, /.ai -Siïi-iiiJ.vii-j; \kj.i7.-i VI K'jpicp /.ai NiJScTsÙvTa; iaà; ; / Cor., XII, 28: ^yg.-p-^rffsi;, àvTiXr'|;t:.
^ IV, 11: T5'j; <j.vi àTTîfîTî'Xsu;, toÙ; o= TrîS'vrta;, tj'j; oi c'jxt-tî- ^iCTà;, TC'i; os ■Kttiu.viix^ -/.clI otoa^/'.âXî'j;.
en usage. Dans l'intitulé de sa lettre aux Philippiens, écrite vers 63, saint Paul s'adresse « aux saints du Christ qui sont à Philippes, avec les évêques et les diacres » . Quelques années auparavant, en se rendant à Jérusalem, il avait convoqué les «prêtres» d'Ephèse et leur avait recommandé la jeune église, où le Saint-Esprit les avait constitués «évêques» \ Ici apparaît déjà l'indistinction des prêtres et des évêques et le gouvernement collégial de l'Eglise. Comme celle de Philippes, l'église d'Ephèse est dirigée par un groupe de personnages qui sont à la fois prêtres et évêques.
Cette situation, ou, si l'on veut, cette façon de parler, se maintint fort longtemps. Dans les épîtres de saint Pierre et de saint Jacques ^, l'église locale est dirigée par des « prêtres » ; dans les Pastorales, où le recrutement et les devoirs des chefs d'église tiennent tant de place, on les qualifie tantôt de prêtres, tantôt d'évêques. La lettre de saint Clément (vers 97), très importante ici puisqu'elle a été écrite à propos d'une querelle sur la hiérarchie ecclésiastique, nous représente l'église locale comme gouvernée par des évêques et des diacres. Il en est de même dans la Doctrine des Apôtres récemment publiée. C'est la terminologie de l'épître aux Philippiens. L'église de Philippes reçut, vers 115, mie lettre de Pol3'carpe, évêque de Smyrne: il n'y est question
' Act., XX. Le discours est évidemment de l'auteur des Actes, pour les détails d'expression ; mais on ne saurait contester que saint Paul ait recommandé sa chrétienté d'Ephèse aux prêtres ou évêques institués par lui.
2 / Petr., Y, 1-5; Jacob., Y, 14.
l'épiscopat
que de prêtres et de diacres '. Hermas ^ ne parle pas autrement pour régiise romaine de son temps: on peut en dire autant de la //" Clementis, écrit romain ou corinthien contemporain d'Hermas.
Avec ces derniers écrits nous atteignons à peu près le milieu du II" siècle.
On a beaucoup discuté sur ces textes et sur leur désaccord apparent avec la tradition qui nous représente répiscopat unitaire comme remontant à l'origine même de l'Eglise et comme représentant la succession des apôtres dans l'ordre hiérarchique. Il me semble que la tradition est moins intéressée qu'on ne le prétend dans cette C[uestion, pourvu qu'on veuille bien la poser simplement, sans esprit de chicane ou de système. Que l'épiscopat représente la succession des apôtres, c'est une idée qui correspond exactement à l'ensemble des faits connus. Les premières chrétientés ont d'abord été dn-igées par les apôtres de divers ordres, auxquels elles devaient leur fondation, ainsi que par d'autres membres du persomiel évangélisateur. Comme ce personnel était, de sa nature, itinérant et ubiquiste, les fondateurs n'ont pas tardé à confier à quelques néophytes, plus particulièrement instruits et recommandables, les fonctions stables nécessaires à la vie cj^uotidienne
' Vis., III, 5, 1; Sim., IX, 27. Il emploie aussi le terme d'évêque, mais d'une manière généi-ale, sans référence spéciale à son é;;;lise.
90 CHAPITRV: VU.
de la conununauté : célébration de l'eucharistie, prédication, préparation au baptême, direction des assemblées, administration du temporel. Un peu plus tôt, un peu plus tard, les missiomiaires durent abandomier à elles-mêmes ces jeunes communautés et leur direction revint toute entière aux chefs sortis de leur sein >. Qu'elles eussent un seul évêque à leur tête, ou qu'elles en eussent plusieurs, l'épiscopat recueillait la succession apostolique. Que, par les apôtres qui l'avaient instituée, cette hiérarchie remontât aux origines même de l'Eglise et tirât ses pouvoirs de ceux à qui Jésus-Christ avait confié son œuvre, c'est ce qui n'est pas moins clair.
Mais ou peut aller plus loin et montrer que, si l'épiscopat miitaire représente, à certains égards, un stade postérieur de la hiérarchie, il n'est pas, autant qu'il paraît, étranger aux institutions primitives.
D'abord celles-ci ne sauraient être mieux représentées que par l'organisation de la mère-église de Jérusalem, qui avait été poui-vue, dès la séparation des apôtres, d'mi gouvernement unitaire. H y a aussi toute raison de croire que ce gouvernement était traditiomiel à Antioche, dès le commencement du II'' siècle, alors que saint Ignace lui donne im tel éclat. Dans ses lettres, adressées à diverses églises d'Asie, Ignace recommande, avec beaucoup d'instances, de s'attacher à Té-
1 II est possible, comme l'a pensé M. Harnack [Texte u. U., XV, fasc. 3) que les deux petites lettres // et /// Joh. nous aient conservé trace de cette substitution et des conflits qu'elle dut amener çà et là. -
L'ÉPISCOPAT Ç)l
vêqiie, chef de l'église locale, pour résister aux attaques de riiérésie. C'est précisément à cause de ce témoignage rendu à l'institution épiscopale que ses lettres ont été si longtemps soupçonnées dans certains milieux. Mais Ignace ne parle pas de l'épiscopat miitaire comme dime institution nouvelle : s'il exhorte les fidèles d'Asie à se tenir serrés autour de l'évêque, il ne leur parle pas avec moins d'insistance des autres degrés de la hiérarchie. Ses recommandations se ramènent à ceci: «Serrez-vous autour de vos chefs spirituels! » La circonstance que ces chefs sont distribués en une hiérarchie à trois degrés, plutôt qu'à deux, est secondaire dans son raisomiement ;. cette distribution est visée par lui comme mi état de fait, mcontesté et traditionnel : il n'a pas à la recommander \ C'est aussi comme un état de fait, incontesté et traditionnel, que l'épiscopat miitaire nous apparaît, vers le milieu du 11*^ siècle, dans les chrétientés occidentales, à Eome, à Lyon, à Corinthe, à Athènes, en Crète, tout comme dans les provinces situées plus à l'est. Nulle part il n'y a trace d'une protestation contre mi changement brusque et comme révolutionnaire, qui aurait fait passer la direction des communautés du régime collégial au régime monarchique. Dès ce temps-là on pouvait, en certains endroits au moins, énumérer les évê-
Si l'on était plus au clair sur les « anges » des églises d'Asie dont il est question au commencement de l'Apocalypse, il serait peut-être permis d'affirmer que cette dénomination symbolique vise les évêques de ces églises. Et il n'y aurait pas lieu de s'en étonner, car entre l'Apocalypse et les lettres d'Ignace il y a à peine vingt ans. Ce sens, toutefois, n'est pas certain.
ques par lesquels le temps présent se reliait aux apôtres. Hégésippe, qui fit un long voyage d'église en église, rec-ueillit en plusieurs endroits des listes épiscopales, ou les établit lui-même, d'après les souvenirs et les documents indigènes. La succession des évêques de E,ôme nous est connue par saint Irénée : celle d'Athènes par saint Denj^s de Corintlie : la première se rattache aux apôtres Pierre et Paul, l'autre à Denys l'Aréopagite. A Eome la succession épiscopale était si bien connue, si bien classée chronologiquement, qu'elle servait à dater les événements. On disait des hérésies qu'elles avaient paru sous Anicet. sous Pie, sous Hygin. Dans la querelle à propos de la Pâque, Irénée datait de la même façon, en remontant plus haut encore, jusqu'à Télesphore et à Xyste I, c'est-à-dire jusqu'au temps de Trajan et de saint Ignace \
1 L'impression qui se dégage de ces dates aurait un peu moins de valeur — elle subsisterait pourtant — si l'on admettait avec M. Harnack {Chronologie, t. I, p. 158 et suiv.) qu'elles proviennent toutes d'une petite chronique épiscopale romaine, du temps de Marc-Aurèle, à laquelle auraient puisé saint Irénée et divers chrouologistes ou liérésiologues postérieui's. Mais l'existence de ce Liber pontificaliH primitif est loin d'être établie par les arguments dont on l'appuie, et il serait bien imprudent de raisonner en partant d'un document aussi hypothétique. Même en acceptant comme ayant réellement existé le texte que M. Harnack a cru pouvoir reconstituer, il resterait à expliquer comment, s'il n'y a point eu d'évêque (unitaire) à Rome avant Anicet, on aurait pu, quelques années après celui-ci, le présenter comme le successeur de toute une série d'évêques et faire accepter cela tant au public local, à qui la petite chronique était évidemment destinée, qu'à des personnes comme Hégésippe, Irénée, Tertullien, Hippolyte, bien placées pour être renseignées.
l'épiscopat 93
Que conclure de tout cela, sinon que l'épiscopat unitaire existait déjà, dans les pays situés à l'occident de l'Asie, au temjDs où furent écrits des livres comme le Pasteur d'Hermas, la //" démentis, la Doctrine des Apôtres, l'épître de saint Clément, et que, par suite, les témoignages donnés par ces vieux textes à l'épiscopat collégial ne sont nullement exclusifs de l'épiscopat unitaire? Vers la fin du II" siècle, l'auteur du Canon de Muratori disait, en parlant d'Hermas, que cet auteur avait écrit tout récemment, sous l'épiscopat de son frère Pie: miperrime, temporilnis nosfri.s, sedente cathefra (sic) îirhis liomae ecclesiae Pio episcopo fratre eins. Ainsi Hermas ne semble connaître que l'épiscopat collégial: et pourtant il écrit sous un évêque unitaire, qui est son propre frère. Vers le temps de l'empereur Commode, un docteur modaliste comparaît à diverses reprises devant l'autorité ecclésiastique de Smyrne. Hippolj^te, qui raconte le fait \ emploie ici l'expression « les prêtres » (ot -psTSuT^poi). Il est pourtant bien sûr que Smyrne avait alors un évêque.
Du reste l'épiscopat collégial, par lequel on a sûrement commencé en plus d'un endroit, ne pouvait être considéré comme une institution définitive: il dut se transformer de très bonne heure. On ne gouverne avec une commission que quand elle est jDrésidée par un chef qui la tient dans sa main, qui l'inspire, la dirige et agit pour elle. Il est vraisemblable que les collèges éjDisco-
' Adv. Xoetum, 1.
94 CHAriTRE \ni.
paiix de ces très anciens temps comptaient mi peu plns^ à côté de leurs présidents, que les chanoines de nos jours auprès de leur évêque. D'après certains souvenirs mi peu confus que nous a transmis la tradition, ils auraient conservé assez longtemps le pouvoir d"ordination. caractéristique actuelle de la dignité épiscopale. Les prêtres d'Alexandrie poui-^'oyaient au remplacement de leur évêque défunt, non seulement en élisant, mais aussi en consacrant son successeur '. Cet état de choses remontait sans doute à im temps où l'Egypte n'avait d'autre église que celle d'Alexandrie: il ne serait pas élomiant que la même situation eût porté les mêmes conséquences à Antioche, à Rome, à Lyon, partout où les églises locales avaient un ressort extrêmement étendu. Et l'on s'explique aussi l'usage de comprendre président et conseillers dans mie dénomination commune. Nous disons le clergé, les prêtres, de la paroisse, bien qu'il 3' ait entre le curé et ses vicaires une grande différence d'autorité. De même on pouvait, en parlant des prêtres de Rome ou des évêques de Corinthe, réunir dans mie seule expression les deux degrés supérieurs de la hiérarchie. Mais le progrès naturel des choses allait à une concentration de l'autorité entre les mains d'un seul : ce changement, si changement il y eut, était de ceux qui se font tout seuls, insensiblement, sans révclution. Le président du conseil épiscopal avait, à Rome,
' Voir les textes rassemblés par dom F. Cabrol dans son Dictionnaire d'archéologie chréiienne, t. I. p. 1204. Cf. Canon"s ITippolijti, c. 10.
l'épiscopat 95
à Alexandrie, à Aiitioche et bien ailleurs, assez de relief au milieu de ses coUègaies pour que son souvenir se soit conservé isolément et facilement. « L'église de Dieu qui habite Eome » pouvait avoir hérité collégialement de l'autorité supérieure de ses fondateurs apostoliques: cette autorité se concentrait dans le corps de ses prêtres-évêques: l'un d'entre eux l'incarnait plus spécialement et l'administrait. Entre ce président et l'évêque unique des siècles suivants il n'3- a pas de diversité spécifique.
Le christianisme et la légalité.
Eapports avec l'aiitorité juive en Palestine. - La religion dans l'état gréco-romain. - Situation spéciale du judaïsme et du christianisme. - Les chrétiens confondus avec les juifs, puis distingués d'eux par les magistrats romains. - Prohibition du christianisme. — Procédure contre les chrétiens. — Le rescrit de Trajan. - La raison d'Etat et la propagande évangélique.
La première autorité temporelle avec laquelle le cliristianisme eut à compter est celle des chefs de la nation juive. A la mort d"Hérode le Grand '4 av. J.-C.i ses états avaient été partagés entre ses trois fils, Philippe, Hérode Antipas et Archélaûs. A Philippe étaient échus, pour la plupart, les pays situés au delà du Jourdain jusqu'à la frontière du royaume nabathéen: Antipas avait eu le nord, Galilée, Décapole et Pérée: Archélaûs le centre et le sud, Samarie, Judée, Idumée. Archélaûs fut écarté de bonne heure (6 après J.-C.) et remplacé par mi procurateur romain. Philippe conserva sa tétrarchie, comme on disait, jusqu'à sa mort, arrivée en 34: Antipas lui survécut, mais il finit par être destitué, lui aussi '39). La principauté de Philippe, rattachée quelques années (34-37) à la province de Syrie, fut donnée par CaUguIa (37) à Hérode Agrippa, petit-fils du grand Hérode, lequel hérita en 39 de la tétrarchie d' Antipas, et finit (41) par se faire attribuer la province du pro-
LE CimiSTIAXISME ET LA LÉrtALÎTÉ 07
curateur, avec Jérusalem et les pays voisins. Le royaume crHérode le G-rancl était reconstitué. Ces iDrinces sont tous mentionnés dans les premières pages de l'histoire chrétienne, mais ils n'eurent en somme que peu de rapports avec l'Eglise naissante. Hérode Antipas, celui qui fit périr saint Jean-Baptiste, ne joue qu'un rôle secondaire dans la Passion. On ne voit pas que ni lui ni son frère Philippe aient tracassé les disciples que l'Evangile pouvait avoir dans leurs principautés respectives. Agrippa lui-même ne se montra hostile que quand il fut devenu roi de Jérusalem. Là était l'ennemi, le sacerdoce juif, dont l'influence dominait absolument dans le grand conseil national ou sanhédrin (cr-jvir^piov), analogue aux sénats des cités grecques. Cette autorité, en quelque sorte municipale, n'avait pas de compétence en dehors de la province du procurateur. Dans les petits royaumes juifs et, à plus forte raison, dans les pays soumis à d'autres princes, comme Damas, son influence ne pouvait être que d'ordre moral et religieux. Même dans son ressort immédiat elle ne pouvait pas tout. Ainsi le procurateur avait seul, en Judée, le iu^ gladil, et il n'était pas toujours disposé à le mettre au service des rancunes sacerdotales. C'est ce qui fait que les sentences capitales aient été si peu nombreuses : après Jésus luimême, on ne cite que saint Etienne, Jacques fils de Zébédée et Jacques « frère du Seigneur » , pour qui les choses aient été poussées jusqu'au bout. Les prêtres se rattrapaient sur les mesures de moindre sévérité, telles que les verges et la prison.
DctHESNK. Ilist. anc. de l'Egl. - T. I. 7
j)g CHAPITRE ^^^.
Ai^rès la mort cl' Agrippa I i-i-4i, son royaume avait été remis sous le régime des procurateurs. Cependant, dès Tamiée 50. son fils Agrippa II. très en faveur auprès* de Tempereur Claude, obtenait, avec la petite principauté de Clialcis, dans TAnti-Liban, le droit de surveillance sur le Temple et la nomination du grand-prêtre : trois ans plus tard, il échangea sa principauté contre un royaume qui lui fut constitué au delà du Jourdain avec lancienne tétrarchie de Philippe et une partie de celle d'Antipas. Les chrétiens n'eurent pas à se plaindre de lui. Il se montra plutôt bienveillant pour saint Paul pendant son procès devant le procurateur romain ; quand saint Jacques « frère du Seigneur » eut été lapidé par sentence du gTand-prêtre Hanan le jeune, il s'en montra fort irrité et n'hésita pas à destituer le pontife. Enfin c'est dans ses états que la communauté chrétiemie de Jérusalem se retira au moment de l'insurrection. Ce prince bienveillant vécut jusqu'à l'an 100.
Mais la situation du christianisme, sur ce théâtre palestmien, est trop spéciale pour que l'on s'y arrête longtemps. Portons nos yeux sur l'ensemble de l'empire et voyons dans quelles conditions de sécurité extérieure les communautés chrétiemies allaient s'}^ trouver.
Que ' rhomme ait des devoirs envers la divinité,
que le citoyen d'un état déterminé ait des devoirs en-;
1 Mommsen, Beligionsfrevel nach romischen Kecht, dans V Ilistorische ZeitschHft, t. LXIV (1890), p. 421, et surtout Kôonisches Strafredd (1899), p. 567 et suiv.
vers les dieux de sa patrie, c'était, dans l'antiquité, un principe fondamental. Un romain doit un culte aux dieux de Rome, un athénien à ceux d'Athènes, et ainsi de suite. D'autre part, non seulement il est libre de toute obligation à l'égard des dieux des autres états, mais il lui est interdit de leur rendre un culte. La relimon est essentiellement nationale : il est aussi incongru de s'affilier à un culte étranger que de prendre du service dans une armée étrangère, ou de consacrer à un état étranger une part quelconque de son activité politique.
Ce principe n'exclut pas l'exercice d'un culte étranger sur le sol de la patrie, pourvu que ce culte soit exclu-^ sivement pratiqué par les étrangers domiciliés (métèques, incolae), qui, écartés du culte national de leur lieu d'habitation, Sx. lient privés de religion s'ils ne pouvaient exercer celle de chez eux. Mais cette contiguïté locale n'entraîne aucune fusion des religions, aucune atténuation des barrières qui les séparent, aucun affaiblissement des devoirs des citoyens envers leurs dieux respectifs.
La distinction des religions, connexe à la distinction des états, devait être entamée par la fusion de ceux-ci. Le droit de cité romaine, en s'étendant aux habitants, aux citoyens, de cités d'abord distinctes de celle de Rome, devait avoir pour conséquence l'extension de la religion romaine elle-même. Les cultes locaux ne pouvaient être abolis. M la Fortune de Préneste, ni la Diane d'Aricie, ne pouvaient être considérées comme déchues de leur divinité et de leur droit -au culte, parce
100 CHAPITRE VIIT.
que les citoyens de Préneste et d'Aricie étaient devenus des citoyens romains, obligés comme tels envers Testa, Jupiter Capitolin et autres dieux de la cité maîtresse. >■ De même que les dieux de Rome devinrent les dieux des nouveaux cito^'ens, de même aussi les dieux des nouveaux citoyens devinrent les dieux de Rome. Cette fusion divine, devenue un principe de conduite politique, porta bientôt de graves conséquences. L'annexion de l'Italie méridionale à l'état romain introduisit dans le panthéon de celui-ci toutes les divinités des diverses ' tribus grecques, représentées sur la terre italique par • d'anciennes et illustres colonies.
Cette adlectlo in cUcorum ordinem, comme on pourrait l'appeler en stjde romain, n'avait pas lieu sans formalités. Xous savons encore comment on s'y prit pour Apollon et pour Asclepios. En bien des cas, on parait avoir procédé par voie d'identification : Ares était considéré comme le même dieu que Mars, Aphrodite comme identique à Vénus, et ainsi de suite.
Avec cette compilation religieuse on pouvait faire face aux nécessités créées par les annexions en pays grec et par la colonisation de l'Occident. C'était beaucoup. Mais il restait, d'un côté comme de l'autre, des religions nationales qui ne rentraient ni dans le polythéisme grec, ni dans les cadres religieux de l'Italie latine.
Les chefs de l'empire ne pouvaient avoir l'idée d'enlever leurs dieux à ces sujets lointains : on peut constater qu'ils s'en gardèrent avec soin. Tout ce qu'ils firent à cet égard, ce fut de prohiber certains usages
qui paraissaient contraires aux bonnes mœurs, comme les sacrifices humains, la castration, la circoncision. En ce qui regarde la religion celtique, Auguste alla plus loin: il l'interdit aux citoyens romains.
On ne peut pas dire cependant que ces religions exotiques se soient jamais fondues avec celle de l'empire. Isis, Astarté, Mithra, demeurèrent, tout comme Tentâtes et Odin, à l'état toléré, et ne parvinrent jamais à l'état officiel. La religion celtique disparut à peu près, grâce aux progrès de la civilisation romaine, plus précisément grâce à l'extension du droit latin ou romain. On peut en dire autant des religions ibériques, mauri-. taniennes. illyriennes, qui se trouvèrent soumises aux mêmes influences. Les religions orientales eurent la vie plus dure : non seulement elles se maintinrent sur leurs sols respectifs: elles se propagèrent fort loin dans le monde grec, en Italie et bien au delà.
Au commencement cette propagande fut assez mal accueillie. Un grec, et surtout un romain, quand il tenait à ses traditions, bésitait à prendre part à ces cultes exotiques: à la fin, l'empire devint si mêlé que les répugnances cessèrent. Les Eomains du plus haut rang fréquentèrent les temples orientaux, non seulement en Orient, comme pèlerins, mais à Eome même, dans les succursales établies au voisinage du Capitole.
Cette fusion pratique était facilitée par l'absence d'exclusivisme de la part des religions étrangères. Un dévot d'Isis n'avait pas l'idée qu'il pût être mal vu de Jupiter Capitolin; au TV^ siècle les sacerdoces romains
j^QO CHAPITRE XIU.
sont cranulés avec les sacerdoces orientaux par les représentants des plus vieiUes familles de Eome. On pouvait être membre du collège des pontifes et de celui des augures sans que cela empêcliât de se faire tam-oboliser b-uivant le rite de Mitlira ou même de présider aux tauroboles.
Telle n'était pas la situation de la religion juive et de la religion chrétienne. L'une et l'autre elles professaient un exclusivisme absolu, un exclusivisme fondé sur tout autre chose que le sentiment patriotique, un exclusivisme tliéorique. Le dieu d'IsTaël et des chrétiens n'était pas le dieu d'un peuple déterminé, un dieu entre d'autres dieux. C'était le Dieu unique, le Dieu de tout le monde, le créateur de l'univers, le législateur et le juge de l'humanité entière. Les autres dieux n'étaient que de faiix dieux, des hommes divinisés, des démons, des idoles: ils ne comptaient pas. En dehors du sien, tout culte était une impiété : les religions des cités, des nations, de l'empire, n'étaient que de prétendues religions, 'des erreurs diaboliques contre lesquelles tout homme avait le droit et le devoir de protester.
Ces dieux, ces cultes divers, groupés dans luie réprobation commune du côté juif et chrétien, trouvaient, dans cette réprobation même et dans la réaction collective qu'elle suscitait, une certaine raison d'unité. Le paganisme existait en face du monothéisme: il avait une certaine conscience de lui-même, qui lui était donnée précisément par Thostilité dont il était l'objet.
LE CHRISTI.AJN'lSjrE ET LA LÈUALITÉ 103
Et non seidement il avait conscience de l'ennemi commun: il avait encore conscience de Tami. du protecteur comnnui, l'Etat. Encore que le Pantliéon fût à plusieui's étages et que la déesse syrienne, par exemple, ne fût pas aussi haut placée que Jupiter ou Apollon une certaine communion régnait entre les divers cultes. Si tous les dieux n'étaient pas les dieux de la patrie, aucmi d'eux n'était conçu comme radicalement oppotié au groupe central, celui des dieux romains, renforcé depuis l'Empire par deux personnages universellement respectés, la déesse Rome et le dieu Auguste. Ces derniers, représentés et comme incarnés sur terre en tous les dépositaii-es du pouvoir central, ofiraient aux autres ' un supplément de prestige qui ne contribuait pas peu à précitser la notion officielle de la divinité. Qui n'était pas de ce côté, était évidemment en dehors de la religion nationale, en tant que l'empire en avait mie : c'é talent des sans Dieu, des athées.
Tant que les juifs Avaient eu une existence nationale, leurs colonies en dehors du centre palestinien pouvaient être considérées comme se rattachant à ce centre. leur culte comme un culte étranger, licite, et même obhgatoire pour les personnes de leur nationalité, en quelque Heu qu'elles fussent établies. Les rois successeurs d'Alexandre s'étaient montrés fort bienveillants pour ces juiveries. H les avaient non seulement tolérées, mais protégées, mais encouragées. Lors de la conquête romaine, les Juifs purent exhiber aux proconsuls des chartes de privilège où leui' existence était reconnue.
OÙ diverses facilités leur étaient spécialement accordées, | au point de vue de l'observation du sabbat, des ser- 1 ments, du service militaire. Les Romains recomiurent tout cela. Dans les localités où de tels privilèges fai-saient défaut, et surtout à Eome, ils partaient en prin- " cipe des idées généralement admises sur les cultes étraiW gers et laissaient les juifs tranquilles. Cependant s'i® arrivait, et cela se vit assez souvent, que des juifs fussent en même temps citoyens romains, la situation se compliquait et des portes s'ouvraient à l'arbitraire. Au premier siècle de notre ère, des juifs authentiques parvinrent, dans l'empire, à d'assez hautes dignités; d'autres, bien autrement nombreux, furent, sous Tibère, enrégimentés dans Tannée de Sardaigne. armée malsaine, ou expulsés d'Italie \ Ceux-ci étaient, ou leurs parents avaient été, d'anciens esclaves, que l'affranchissement avait faits citoyens de Rome. Un autre cas pouvait se poser, celui des recraes que le judaïsme faisait dans le monde païen. Tant qu'il ne s'agissait que de l'adhésion au monothéisme, de l'acceptation de la morale juive et même .de certaines observances, comme le sabbat ou l'abstention de la chair de porc, il ne .devait guère y avoir de difficulté, surtout, bien entendu, pour les petites gens et les personnes restées en dehors de la cité romaine.
' Tacite, Ann., II, 85: Actum et de sacris Aegj'ptiis ludaicisque pellendis, factumque Patrum consultum ut quattuor inilia libertini generis ea superstitione infecta quis idonea aetas in iusulam Savdiniam veherentur coercendis illic latrociniis, et si ob gravitatem caeli interissent, vile damuum; ceteri cédèrent Italia nisi certain ante diem profanos ritus exuissent.
Mais si le prosélytisme atteignait les classes supérieures, les familles aristocratiques : si la conversion était poussée jusqu'à ses conséquences extrêmes, jusqu'à la circoncision ou autres rites impliquant l'incorporation complète à la société Israélite, alors on se trouvait dans le cas d'une sorte d'abjuration de la cité romaine : on était un apostat, un traître,
Aussi les prosélytes proprement dits paraissent-ils avoir été fort rares, même avant que, sous Hadrien, la circoncision commençât d'être interdite ou que Sévère n'édictât des lois fort dures contre la conversion au judaïsme.
Théoriquement la destruction du sanctuaire de Jéru- ' salem aurait dû entraîner la suppression ou la prohibition du culte juif. Il n'en fut rien. Vespasien. en homme pratique, vit bien qu'il y avait là plus qu'une question de nationalité, que le judaïsme survivait à l'état juif et même au Temple. Il se borna à diriger vers Jupiter Capitolin le tribut du didrachme que les fils d'Israël payaient autrefois à Jahvé et à son sanctuaire. Clients mvolontaires du grand dieu romain, les juifs n'eurent pas à se plaindre de lui, ou plutôt de l'état qui se réclamait de son patronage. On leur laissa la liberté et même les privilèges dont ils avaient joui antérieurement. Amsi le judaïsme continua d'être une religion autorisée [rehgio licifa). Le christianisme, au contraire, devint très . vite ime religion proscrite (rel/gio iIUcifa\ et il le devint dès que l'on se fut bien rendu compte de la différence qiii le séparait du judaïsme.
20(3 CHAPITRE nn.
On iry aiTiva pas tout de suite. Les gouTerneurs romains, gens positifs, n'entraient pas volontiers dans les querelles de secte. Ds eurent quelque peine, ne s"y appliquant guère, à distinguer les chrétiens d'avec les juifs et à comprendre pourquoi les premiers étaient si mal ^'us des autres. Les perplexités de Pilate se retrouvèrent chez le proconsul d^lchaïe GaUion, quand saint Paul eut maiUe à partii' avec les juifs de Corinthe, de même que chez les procurateui-s Félix et Festus, Cjuand il fat poursuivi devant eus par le gi'and-prêtre de Jérusalem. Dès avant ces événements, la pohce de Eome ayant constaté que les juifs se disputaient outre mesure à propos d'un certain Chrestus, avait mis les parties d'accord en expulsant tout le inonde.
Vue telle incertitude ne pouvait durer. Les juifs ne pouvaient admettre qu'une secte abhorrée profitât de leurs privilèges, ni surtout qu'eUe les compromît par les excès de sa ^propagande. Ils ne purent manquer de renseigner les autorités. Dès le temps de Trajan la profession du christianisme était interdite. Pline \ gouverneui' de Bithynie en 112. n'avait jamais, avant d'être revêtu de ces fonctions, assisté à des procès de christianisme (cogniUmes de chrisfianis): mais û savait qu'on en faisait et qu'ds aboutissaient à des pénalités gi'aves. Il a dû y avoir un moment où l'autorité supérieure, eu . ce genre de choses, a défini que le fait d'être chrétien était un fait pmiissable. Quel est au juste ce moment?
1 riin. Ep., X, 96.
Cela est bien difficile à savoir. Avant Trajan on compte communément deux persécutions, celle de Néron et celle de Domitien. Mais les faits que l'on rapporte à ces persécutions, les supplices des chrétiens de Rome, faussement chargés de l'incendie de Tannée (34, et la mort d"un certain nombre de personnes de rang élevé que Domitien fit disparaître sous prétexte d'athéisme, sont des faits un peu jparticuliers, qui s'expliqueraient aisément en dehors de toute prohibition officielle du christianisme. Ils pourraient donc être antérieui's à la loi prohibitive et il n'y a pas grand chose à en tirer dans la question présente.
L'épître de saint Pierre adresse aux fidèles la recommandation suivante : « Que personne d'entre vous ne » soufÉi'e [Tzy.rjyi-iù) comme meurtrier ou comme voleur, » ou comme malfaiteur, on comme se mêlant de ce qui » ne le regarde pas [yXho-:oitrdnv,o-o-.): mais [s'il souifre] » comme chrétien, qu'il n'en ait point de honte » \ Les souffrances que vise ici l'apôtre sont les châtiments que l'on peut encourir de la part des autorités préposées à la répression des voleurs, des assassins, etc., c'est-à-dire de la pari des tribunaux réguliers. Il est naturel de croire ijue ces paroles n'ont pas été écrites avant que ces tribunaux n'aient commencé à insti'umenter expressément contre les chrétiens. Si la date de l'épître pouvait être établie avec précision et certitude, elle fournirait, dans la question présente, une indication de grande valeur.
' / Petr., IV, 15.
IQQ CHAPITRE VIII.
Les autorités supérieures de Tempire eurent, clans la période qui nous occupe, plus d'une occasion de se renseigner sur la situation des communautés chrétiennes par rapport au judaïsme et aux lois en vigueur. Il est difficile que le procès de saint Paul, par exemple, n'ait point attiré leur attention sur de tels sujets. On peut en dire au-' tant de l'incendie de Rome et de la persécution soulevée^ alors contre ceux que « le vulgaire appelait chrétiens » . ]
D'après un renseignement qui nous est parvenu, il est vrai, sous une forme un peu tardive \ Titus aurait fait la différence des deux religions, et, s'il se décida;: à brûler le Temple de Jérusalem, c'était dans l'espoir^, de les extirper l'une et l'autre. Domitien s'attacha ai augmenter le rendement de l'impôt du didrachme. Il l'exigea, non seulement des juifs inscrits comme tels, mais de ceux qui dissimulaient leur origine, et de ceux qui sans être juifs de race, vivaient à la juive et s'abstenaient de se faire inscrire. Cette opération, menée avec mie extrême sévérité, entraîna nécessairement des recherches rigoureuses sur la situation confessiomielle des juifs et des chrétiens. En dehors de ces faits connus, on peut être sûr qu'il s'en produisit nombre d'autres,
^ C'est un passage de Sulpice Sévère, Chron., II, 30, que l'on croit avoir été copié dans la partie perdue des Histoires de Tacite. Au conseil de guerre qui eut lieu la veille de la prise de Jérusalem, Titus fut d'avis de détruire le Temple, quo plenius ludaeorum et Christianorum religio tolleretur ; quippe has religiones, licef contrarias sibi, isdem tamen ah auctoribus profectas: Christianos ex hidaeis extitisse; radiée sublata stirpem facile perituram. Josèphe prête à Titus de tout auti-es dispositions.
qui purent appeler lattentioii du législateur et le décider à prendre un parti.
Une fois proscrite, la profession du christianisme pouvait donner lieu à un procès engagé par un accusateur privé devant le tribunal compétent: elle pouvait aussi être signalée à l'attention du personnel policier et mettre en mouvement les magistrats, à Eome le préfet, en province les gouverneurs et leurs subalternes. Comme l'affan-e était capitale, c'est presque toujours ^ aux gouverneurs qu'elle aboutissait: c'est eux, en tout cas, qui apparaissent invariablement dans les récits relatifs aux martyrs.
On a cherché souvent, à la suite de Tertullien, à quelle catégorie criminelle se ramenait le fait d'être chrétien. C'est là, je crois, une affaire de mots. La terminologie juridique des Romains ne contenait aucune désignation correspondant à l'apostasie de la religion nationale. L'expression crimen Jaesae Romanae reUgionls, qui se rencontre une fois sous la plume de Tertullien, caractériserait bien ce dont il s'agit, mais elle n'était pas en usage. Le crimen laeme maiestatis, était, au contraire, bien défini par les lois. Au temps où nous sommes et dans les conditions où le problème se posait, il n'y avait pas loin de l'un à l'autre. Un accusateur qui aurait voulu procéder dans toutes les formes aurait peut-
* Certaines villes avaient conservé la juridiction criminelle complète. Leurs magistrats auront sans cloute fait plus d'un martyr; mais, sur ce point, les renseignements font défaut.
être pu intenter à un chrétien une action de lèse-majesté. Je ne sais si le cas s'est jamais présenté \
Dans la pratique, les chrétiens étaient dénoncés, recherchés, jugés, condamnés, comme chrétiens. L'opinion pubUque pouvait les charger de toute espèce d'horreurs; jamais on ne les voit condanmer pour magie, infanticide, inceste, sacrilège, lèse-majesté. Tertullien, qui, comme tous les apologistes, s'est fort étendu sur ces calomnies et leur absurdité, déclare expressément qu'elles n'entraient pour rien dans les motifs des sentences rendues: « Yos sentences ne visent autre chose que l'aveu du » chrétien; aucun crime n'est mentiomié: le seul crime » c'est le nom»^ H cite la formule de ces sentences: «Enfin, qu'est-ce que vous lisez sur vos tablettes? Un » tel, chrétien. - Pourquoi n" ajoutez-vous pas: ef Tioml-
» ckle .'* » ^.
Pline ignorait, dit-H, si Ton devait poursuivre le chrétien comme tel ou pour les crimes que ce nom supposait.
1 Le seul fait connu qui pourrait se rapporter à cette foiine de procédure, c'est celui dont parle Justin dans sa seconde Apologie c 2. Une femme de Rome fut accusée de christianisme pa° son mari. Celui-ci « déposa contre elle une accusation, disant qu'elle était clirétienne »: =.aTr,p?. la-, 7:.^«r,Tat >.>>. «utt. y.P'.^Tt*v>. elvat. Etait-ce vraiment une accusation devant une quaesti' criminelle, ou tout simplement une dénonciation à la police .
2 «Sententiae vestrae niMl nisi christianum confessum no tant; nullum criminis nomen extat, nisi nommis crimen est haec etenim est rêvera ratio totius odii adversus nos » {Ad nu
iiones, I, 3). ,..•„,
3 «Denique quid "de tabella recitatis? Illum chi-istianum Cur non et liomicidam? » iApol., 2). Le juge était oblige de lir la sentence : de là la mention des tablettes.
uomen ip.mm si fiagitiis careaf, an flagifia cohaerentia nomini Dans sa réponse Trajan ne vise pas expressément ce doute; mais il laisse voir clairement que le nom seul était poursuivi et c'est ce qui résulte aussi de tous les documents, apologies, récits de martyre, etc. Du reste, cette réponse impériale contient deux traits bien propres à montrer que le crime de christianisme n'était pas un crime comme les autres. Le magistrat, dit l'empereur, ne doit pas rechercher les chrétiens, mais se borner à les punir (évidemment de la peine capitale), s'ils sont dénoncés et convaincus: Conqidrendl non siinf; ,si defemntur et cwguanhir, jmniendi siinf. De plus s'ils déclarent ne plus être chrétiens et le prouvent en sacrifiant aux dieux, il faut pardonner à leur repentir: ifa tamen ut qui negarerit se cJiristianum esse idque re ipsa tiianifestum fecerit id est suppUcando diis nostri.s-, quamvis suspectus in pmeteritum veniam ex paenitentia impetret. Si les chrétiens avaient été ce que la calomnie les accusait d'être, on ne voit pas pourquoi les crimes commis par eux n'auraient pas été discutés et châtiés. Les juges criminels n'ont pas à statuer sur les dispositions des coupables au moment de l'audience, mais sur la réalité des méfaits qui leur sont imputés. Tout aussi extraordinaire est la recommandation de ne point rechercher: compiiremU non sunt. S"il se fût agi de gens coupables et dangereux, le devoir de la pohce eiit été de se mettre à leurs trousses.
Le rescrit de Trajan est un document précieux de la situation fausse où se trouvait le gouvernement par
suite du progrès de la propagande chrétienne. Ses principes et ses traditions, on l'a vu plus haut, lui faisaient un devoir de l'arrêter. Néron et Domitien ont été de mauvais empereurs: les violences dont les chrétiens, avec bien d'autres, ont eu à souffrir sous leurs règnes,' engagent très nettement leur responsabilité personnelle et se rattachent aux plus mauvais traits de leur caractère. C'est avec raison que les polémistes chrétiens signalent ces monstres comme ouvrant le cortège des persécuteurs. Mais il n'en est pas moins vrai que la répression de la propagande chrétienne, répression qui paraît avoir été décidée dans les conseils impériaux de ce temps-là, s'inspirait et des principes traditionnels et des nécessités de l'Etat ^
Reste pourtant à savoir si Ton n'avait pas manqué de mesure en édictant la peine de mort pour le seul fait d'être chrétien. De telles lois sont aisées à porter; mais comment les appliquer? Pline s'effraie du grand nombre des personnes impliquées : il y a des chrétiens de tout âge, de toute condition : on en trouve dans les villes, les bourgs, les campagnes. Les temples sont déserts, les fêtes abandonnées, les sacrifices négligés, au point que les victimes ne trouvent plus d'acheteurs. Et ce qui est plus grave encore que le nombre des chrétiens, c'est leur imiocence. Le gouverneur Ta vérifiée
^ La répression de l'iiérésie jjar l'Etat, chose si longtemps et si universellement admise, se fondait sur les mêmes principes que les persécutions de l'empire romain contre le christianisme naissant.
lui-même, par divers moyens, y compris, bien entendu, la question, à laquelle il a soumis deux diaconesses. Leurs assemblées, leurs repas de corps, sont tout ce quïl y a de plus correct: les engagements qu'ils prennent entre eux ne visent nullement des crimes à commettre, mais précisément le contraire : ils jurent de ne se rendre jamais coupables de vol, de brigandage, d'adultère, de manquement à la foi jurée, et ainsi de suite.
Dans ces conditions, comment un sage empereur n-eût-il pas été embarrassé? On ne pouvait pourtant pas dépeupler, par la main du bourreau, l'Italie et les provinces, ni sévir avec tant de rigueur contre des gens dont les fonctionnaires eux-mêmes signalaient la vertu. De là des correctifs dans la pratique, de la réserve dans les recherclies, le pardon accordé aux apostats.
Apres Trajan d'autres empereurs se montrèrent au moins aussi portés que lui à modérer les conséquences de la loi. Hadrien écrivit en ce sens à divers gouverneurs de provinces, en particulier au proconsul d'Asie C. Minucius Fmidanus ' : nous avons encore ce dernier document. L'apologiste Méliton ' pouvait, citer ces lettres à Marc-Aurèle, en même temps que d'autres, adres-
1 Eus., IV, 9. Eusèba avait trouvé cette pièce, eu latin, à la suite de la première apologie de saint Justin. Il la traduisit en grec. C'est ce texte qu'on lit maintenant dans les manuscrits de Justin. On a supposé sans fondement que Enfin, au lieu de retraduire ce document en latin, serait allé en demander le texte original aux manuscrits de saint Justin. Ce serait bien étonnant de la part d'un tel auteur.
''Eusèbe, H. E., IV, 2G.
DncHEs.vE. lli.<it. ((ne. de l'Egl. - T. I. o
8ées par Aiitoiiin avix viUes de Larisse, de Thessaloiiique, d'Athènes, et à rassemblée r/.oivôv; d'Achale '.
De tons ces documents, pour autant que nous les connaissons, se dégage une préoccupation, non de bienveillance, mais de mesure. Il ne faut pas croire qu"il en soit résulté, pour les chrétiens, une enviable tranquillité. Leurs écrits, sous ces bons empereurs, nous les montrent vivant avec la perspective du martyre et se" famiïiarisant avec eUe. Quelques faits précis et bien at| testés s"encadrent tout naturellement dans ces lignes| Les martva-s dont, par un heureux hasard, nous comiaisi; sons le nom ou l'histoire, n"ont nullement l'apparenc», d'être des exceptions. C'est que la question ne se posai^ pas seulement entre le gouvernement et les chrétienS|^ Il y avait aussi les passions locales, les éclats d'opinion les émeutes, les pressions exercées sur l'esprit soit de magistrats municipaux, soit même des gouverneurs d province. C'est contre ces influences que réagissait, d temps à autre, le bon sens de l'empereur. Mais il Q réagissait pas toujours, et, même dans les cas où il mtei venait, ce n'était pas sans tenir compte de ce qui demeu rait la légalité, de cette légalité qu'avait appuyée de l'origine et qu'appuyait encore la raison d'Etat.
1 Les rescrits d'Antonin le Pieux à l'assemblée cVAsie ei de Mavc-Aurèle au sénat romain (affaire de la Légion fulmi? nante) à propos des chrétiens, sont apocryphes. On les imprim< ordinairement à la suite des apologies de saint .Justin. La pre mière en imposa à Eusèbe, qui la reproduisit .'sous le nom ài Marc-Aurèlej. //. E., IV, 13. ^
En somme, si les empereurs du second siècle ne se laissèrent pas entraîner à des mesures d'extermination, il s'en faut de beaucoup qu'ils aient assuré aux chrétiens un régime de sécurité. S'ils s'abstinrent de prendre l'attitude résolue des Dèce et des Dioclétien, c'est sans doute par suite de l'indifférence dédaigneuse où les trouvaient ces conflits de sectes et de doctrines, peut-être parce qu'ils se fiaient outre mesure à la résistance des autres sectes ou de l'esprit philosophique. Au HP siècle, alors que ces ressources eurent manifesté leur insuffisance et que le danger chrétien se fut montré i^lus pressant, on renforça l'action gouvernementale, mais par intervaUes seulement, sans esprit de suite. H était trop * tard: l'Eglise échappa et ce fut l'empire qui fut vaincu.
La fin du judéo-christianisme.
Mort de Jacques, frère du Seigneur. - L-insnrreetion de l'an .Tvémi- ^r.tion de l'église, de Jérusalem. - La révolte de Bar-Kocheba: .Eha Cap. fouT- Les évéques judéo-chrétiens. - L'évangile selon les Hébreux - j Corts ave!. les\utres chrétiens. - Hégésippe. - Les Ehion.tes. - Les) Elkasaïtes.
Pendant qu'à Eome, devant le tribunal impérial, se débattait l'affaire de saint PauL Téglise jndaïsante de Jérusalem traversait, elle aussi, une crise des plus graves Le procurateur Festus étant venu à mourir, il fallut d. temps pour que son successeur Albinus parvînt en Pa lestine. De là un intervalle de confusion et d'anarchie Le grand-prêtre, à ce moment, était Hanan IL fils d Hanan (Anne) de la Passion, et parent de l'Ananie don il est question dans Thistoire de saint Paul \ Comm eux il exécrait les « Nazaréens ». Profitant avec empre^ sèment des circonstances favorables, il s'attaqua à lev, chef local, Jacques, frère du Seigneur. Ce personnag paraît avoir été universellement vénéré à Jérusalem, no seulement des chrétiens, mais des juifs eux-mêmes. 0 parla longtemps de ses austérités, de ses longues prier, dans le Temple. Le populaire Tappelait le Juste, le rei
» Acf., xxm, XXIV.