‹ Histoire ancienne de l'église (volume 4)Chapitre 45 sur 68 · Edesse · texte numérisé non relu

Edesse

La ville d'Edesse, située au delà de l'Euphi'ate, dans la haute Mésopotamie, devint, vers la fin du II* siècle avant J. C, la capitale d'un petit royaume indépendant des Séleucïdes et gouverné par une d^mastie indigène. Ces princes s'appelaient presque tous Abgar ou Manou. Ballottés entre l'influence parthe et celle de Eome. mais plutôt attirés dans l'orbite romaine, ils parvinrent à maintenir leur autonomie jusqu'au Iir siècle. L'organisation, par Sévère, d'une province de Mésopotamie, avec capitale à Xisibe, les isola du royaume partbe et prépara l'annexion complète.

Ce petit royaume d'Osroène était, malgré le nom macédonien de sa capitale, tout-à-fait en dehors de l'hellénisme. On y parlait syriaque. Les juifs étaient très

1 Eus., \1, 11.

2 Saint Jérôme {De viris, W; cf. Chronique, 01. 251, 4) parle fVun prêtre d'Antioche appelé Geminus, qui aurait vécu sou l'évêque Zebinus et laissé quelques écrits.

3 Ci-dessus, p. 371: cf. p. 464.

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nombreux de ce côté. Vers le temps de TEvangile, Izate, roi d'Adiabène (ancienne Assyrie), embrassa le judaïsme avec sa mère Hélène. Vers le commencement du II* siècle un changement politique amena sur le trône d'Edesse une branche de la dynastie des Abgars qui se rattachait à la descendance d'Izate. Deux ou trois générations plus tard, Abgar IX Bar-Manou (179-214) se convertit au christianisme ; son fils Manou, qui lui succéda, fut chrétien lui aussi. Jules Africain était en rapports d'amitié avec ces princes. Manou ne régna pas longtemps; Caracalla (216) le détrôna et l'envoya prisonnier à Eome. Ce ne fut pas la fin du roj^aume d'Osroène : on trouve encore des Abgars jusqu'au temps de Gordien III.

La conversion du roi exerça naturellement une grande influence sur le développement du christianisme dans les pays euphratésiens. Déjà au temps de la controverse pascale (v. 190) il y avait plusieurs évêques en Osroène '. A Edesse, l'église chrétienne était un édifice bien apparent : une inondation l'ayant détruite, en 201, elle est mentionnée dans le récit de la catastrophe, tel que le conservée la chronique locale ^.

La religion à laquelle le christianisme succédait était un de ces cultes, si répandus en Orient, où la divinité se dédouble en deux formes, mâle et femelle. On peut s'en faire une idée par la description que donne ^ Lucien

' Eusèbe, V, 23; cf. ci-dessus, p. 290.

2 Ed. Halliei-, Texte a. U., t. IX, 1, p. 86.

^ De Dea Sijria.

du temj)le de Maboug ou Hiérapolis. Une des œuvres pieuses était la castration sacrée. Abgar, une fois converti, interdit sévèrement cette pratique.

A Edesse, comme en tant d'autres lieux, l'histoire des origines chrétiennes a été remplacée par leur légende. On s'y prit de bonne heure. Dès la fin du IIP siècle il circulait des écrits \ censés tirés des archives du royaume, où la conversion du roi était rattachée au Sauveur lui-même. Abgar, malade, est informé des miracles de Jésus : il lui écrit et l'invite à venir à Edesse. Jésus s'excuse, mais il prononce une parole prophétique sur Edesse, disant qu'elle ne sera jamais prise par les ennemis, et promet au roi qu'il lui enverra bientôt quelqu'un. Après la Passion, l'apôtre Thomas envoie en effet un disciple appelé Addaï (Addée ou Thaddée), qui convertit le roi, le baptise et le giiérit. Le royaume tout entier embrasse la foi. L'église d'Edesse a pour premiers évêques Addaï lui-même, puis ses deux disciples et collaborateurs, Aggaï et Palout. Sous l' épiscopat d'Aggaï. un changement de prince amène luie persécution. Aggaï est tué: Palout, son successeur, n'ayant personne pour le consacrer, va demander rimpositioji des mains à Sérapion, évêque d'Antioche, lequel l'avait lui-même reçue de Zéphyrin, évêque de Rome.

H est inutile de relever les difficultés historiques et chronologiques dont fourmille ce récit. On a traiisporté aux temps apostoliques, avec le fait capital, la j

> Lipsius, Die Edessenische Ahgarsags (1880); Tixeront, Les origines de l'église d'Edesse (1888).

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conversion du royaume, diverses personnes ou circonstances qui n'ont eu de réalité qu'au déclin du IF siècle. L'apôtre Thomas passait, dès le temps d'Origène \ pour avoir porté l'évangile chez les Parthes. A Edesse on croyait, au IV siècle, avoir son tombeau, et cette croyance était consacrée par une basilique où les pèlerins affluaient.

Mais la grande célébrité d'Edesse, au temps des rois chrétiens, c'était Bardesane. Né en 154 ^, il vécut dans l'intimité de ses princes, et, si Jules Africain ^ ne l'a pas confondu avec un homonyme, il aurait été comme eux un grand chasseur. Ce que nous savons * de sa littérature nous révèle un philosophe brillant et quelquefois sensé, un érudit curieux, un poète charmeur. Ses croyances traversèrent d'assez grandes variations. Les éons l'attirèrent quelque temps, comme tant d'autres esprits distingués. Parvenu à une foi plus correcte, il garda toujours des traces de son passage à travers la gnose. Le marcionisme, répandu au delà de l'Euphrate par un certain Prépon, trouva en lui un adversaire. IL écrivit aussi contre le plérôme valentinien et autres hérésies du temps. Ses œuvres, si nous en avions autre

1 Eus., III, 1; cf. Eecogn. Clem., IX, 29. Voir plus loin, ch. XXV, ce qui est dit des Acta Thomae.

^ Date conservée dans la Chronique d'Edesse, qui indique même le jour, 11 juillet (éd. citée, p. 90).

3 KcOTsi, dans Thévenot, Mathem. veteres, p. 275.

* Sur Bardesane, v. Philosoj^h., VI, 35 ; VII, 31 ; Eus., IV, 30 ; Epiph., Haer., 56 et les hymnes de saint Ephrem, surtout 1-G et 50-50

chose que de menus fragments, seraient les plus anciens monuments de la littérature syriaque. Des cent-cinquante livnmes qu'on lui attribue, quelques bribes seulement ont survécu dans les cantiques que leur opposa saint Eplirem. C'est avec beaucoup de doute que l'on peut prononcer son nom à propos d'une apologie syriaque adressée à Septime Sévère et placée faussement sous le nom de Méliton \ Le livre intitulé « Les lois des pays »*, un dialogue où Bardesane figure comme interlocuteur, n'est sûrement pas de lui, mais de quelque disciple; peut-être même n'a-t-il pas été écrit d'abord en syriaque. Cependant la question du destin et de l'influence des astres, qui s'y trouve débattue, l'avait été aussi j^ar Bardesane lui-même dans un traité « Du destin » i-izi slaap- ; yivr:). adressé à mi certain Antonin ^ et dirigé contre ! un astrologue appelé Abidas. 1

Pour exposer ses idées, Bardesane emplo^'ait volon- j tiers la forme du dialogue. C'est, dans la littérature ! araméenne, à la fois un Platon et un Pindare ^ Ceux | qui l'ont lu lui reprochent surtout un certain détenninisme astrologique et des idées docètes.

1 Otto, Corpus Apoloff., t. IX, 423. •

2 Cureton, Sjyic. Hyriacmn; trad. française dans Nan, Bardesane rastrologiie, le Livre des lois des pays, Paris, 1899. — Eusèbe, Fraep. ev., VI, 9, 10 en a conservé deux fragments, qui se retrouvent aussi dans les liecogn. Clem., IX, 19, etc. Cf. Nau, Une hiof/raphie inédite de Bardesane l'astrologue, Paris, 1897.

^ L'empereur Caracalla?

■* C'est peut-être hii l'auteur des Actes de saint Thomas, écrit de ce temps, ou au moins des hymnes, de saveur un peu gnostique, qui s'y trouvent insérées.

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Il faillit être martyr. Saint Epipliane rapporte qu'Apollonius, familier, c'est-à-dire sans doute fonctionnaire, d'Antonin (Caracalla) le somma de renoncer au christianisme et qu'il s'y refusa. Ceci pourrait se rattacher aux mouvements politiques qui se produisirent dans la principauté d'Edesse quand Caracalla détrôna le roi Manou et incorpora le pays à la province romaine. Les relations de Bardesane avec le souverain déchu ne pouvaient, sous le nouveau régime, que lui créer des difficultés. Cela ne remjjêciia pas d'écrire contre la persécution et ses partisans. On le considérait presque comme un confesseur.

Cependant sa gloire ne demeura pas sans mélange. Eapprochés désormais des églises de l'empire, où l'orthodoxie se précisait peu à Y^eu^ les Edesséniens s'effrayèrent de certains écarts du poète national. Ses disciples, sans doute, comme il est d'usage, le dépassèrent et le compromirent. Il y eut des Bardesanites et les Bardesanites furent des hérétiques. Bs traitaient les orthodoxes de Paloutiens, ce qui semble un souvenir d'une scission arrivée au temps de l'évêque Palout. L'auteur de V Adamanthis, au JX^ siècle, leur attribue un docétisme bien tranché: ils niaient que le diable eût été créé par Dieu et que la chair pût ressusciter. Saint Ephi'em représente les Bardesanites comme des hérétiques très discrets, habiles à dissimuler leurs erreurs sous mi langage orthodoxe.

Dans les autres pays syriens, les villes étaient grecques, ofâcieUement au moins, car dans les couches in-

férieiires de la population on y parlait, comme dans les campagnes, les divers dialectes de la langue araméemie. Les églises de ces provinces sont essentiellement des églises de langue grecque. E n'en était pas de même à Edesse: tout le monde y parlait syriaque: c'était la langue de la liturgie et de la prédication. Cette circonstance, jointe à celle du voisinage, qualiiiait la capitale de rOsroène pour les œuvres de propagande dans les provinces occidentales de l'empire partlie. où le syriaque était aussi la langue courante. C'est en effet d'Edesse que se réclament les plus acceptables jDarmi les légendes relatives à l'évangélisation de ce pays. On ne peut guère douter non plus qu'Edesse ait été pour quelque chose dans l'introdtiction du christianisme en Arménie.

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