La Syrie méridionale
Le christianisme ne paraît pas s'être répandti dans son pays d'origine aussi rapidement que dans la Sj'rie du nord et dans l'Asie-Mineure. Le Liban, les hautes vallées de l'Oronte et du Jourdain, les plateaux en arrière, vers le grand désert s^iùen, étaient encore très peu hellénisés au moment des premières prédications apostoliques. Sauf dans les villes grecques ou grécisées de la côte et dans quelques agglomérations analogues à l'intérieur, on ne parlait encore, en ces contrées, que les langues de Chanaan et d'Ai'am. Le Liban était plein de temples antiques et de sources sacrées, d'une mythologie fort antérieure à la conquête d'Alexan-^Ire. Autoiu*
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du lac de Tibériade, dans la plaine de Saron, dans le pays transjordanéen, d'importantes communautés conservaient la tradition et les mœurs juives. Les Samaritains n'avaient pas disparu. Sur la lisière du désert, les bédouins nomades se rapprochaient ou reculaient suivant la force de la frontière. Cependant la civilisation hellénique était en progrès constant. Au II*" siècle, toutes les principautés de l'intérieur avaient disparu les unes après les autres; les postes romains, échelonnés de l'Euphrate à la mer Rouge, n'avaient derrière eux qu'une terre provinciale, qui se couvrait de villes, de routes, de monuments. La vie municipale, la langue grecque, toutes les formes de l'unité romaine, s'introduisaient rapidement. Les dieux eux-mêmes s'hellénisaient. Baal, étonné, fraternisait avec Jupiter. L'Aphrodite grecque se retrouvait dans les i^storeths: celle-ci, au moins, revenait à son origine.
Tout ce progrès était, en somme, favorable au christianisme. Les judéo-chrétiens, de plus en plus confinés, ne comptaient pas beaucoup. C'est des grandes villes du littoral, Césarée,Tyr, Béryte, que les missions chrétiemies rayonnaient vers le haut pays, suivant pas à pas les conquêtes de la civilisation romaine. Au temps d'Hadrien la position de Jérusalem, que l'Eglise de la circoncision avait dû abandonner, fut reprise par l'Eglise de la gentiiité. Césarée, Ptolémaïs, Tyr et beaucoup d'autres villes avaient des chrétientés importantes. Celles-ci, toutefois, ne se manifestent pas à l'histoire avant le temps de la controverse pascale (v. 190), à propos de laquelle il se
tint, comme partout, un concile eu Palestine '. Les évêques Théophile de Césarée et Narcisse d'^Elia (Jérusalem) s'y rencontrèrent avec Cassius de Tj^r, Clarus de Ptolémaïs et quelques autres. Tyr et Ptolémaïs appartenaient à la province de Syrie (Sijria Coehj, tandis que Césarée et Jérusalem étaient dans celle de Palestine. Le groupement épiscopal ne suivait donc pas encore la distribution provinciale des cités. Du reste, nous voyons, par la lettre synodale des évêques de Phénicie et de Palestine, qu'il y avait entre eux et l'évêque d'Alexandrie une correspondance régulière au sujet de la date pascale. Ces pays eurent toujours, au fond, plus de relations ecclésiastiques avec TEgypte qu^avec la métropole de l'Orient.
Eusèbe, qui a toute sa vie habité Césarée, qui a dépouillé les archives et les bibUothèques de cette ville et de Jérusalem, ne trahit aucune connaissance de Thistoire de son église poitr les temps antérieurs à Théophile. Il est mieux renseigné sur Jérusalem. De son temps la tradition orale avait conservé, et peut-être un peu embelli, la figure du vieil évêque Narcisse ^ Des listes épiscopales, que Thistorien ne parvient pas à débrouiller nettement ^, lui donnaient quatorze prédécesseurs grecs, sans parler de quinze évêques circoncis dont la série commençait à saint Jacques. C'est beaucoup. Narcisse fut élu sous le règne de Commode, au temps où Eleu-
1 Eus., Y, 23, 25.
2 Eus., V, 12, 22, 23, 25; YI, 8-11.
3 £us., IV, 5; Y, 12.
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thère siégeait à Eome, c'est-à-dire une cinquantaine crannées après la fondation d'.Elia Capitolina ^ Eusèbe qualifie, de ?oa/û3'.oi (de courte vie) les prédécesseurs de Narcisse. Il ne suivit pas leur exemple, car il atteignit Tàge d'environ cent-vingt ans. Malgré le renom de sa sainteté et de ses miracles, il fut en butte à d'ineptes calomnies, si bien que, cédant à l'attrait de la vie ascéti.iue, il s'enfuit dans quelque désert. Ses fidèles, après l'avoir clierclié longtemps, se décidèrent à lui donner un successeur, puis un second, puis un troisième, qui semblent avoir repris la tradition des prédécesseurs ^;z/;:3'.oi. Enfin Narcisse reparut. Ce fut une grande joie. Mais le vieillard était trop affaibli par l'âge pour suffire aux exigences de ses fonctions. Dieu lui vint en aide et lui envoya Alexandre, le saint et savant évêque de Cappadoce. Alexandre gouverna l'église de Jérusalem comme auxiliaire du vénérable Narcisse, et lui succéda tout-à-fait quand il eut terminé sa longue carrière. Sous son épiscopat, qui dura jusqu'à la persécution de Dèce, la science ecclésiastique fleurit à .Elia Capitolina. Il y fonda une bibliothèque, dont Eusèbe sut exjDloiter les richesses.
Ce n'est pas seulement à .Elia et autour du savant évêque Alexandre que l'on voyait fleurir la science chré-
^ C'est le point de départ indiqué par Eusèbe. En supposant qu'une communauté chrétienne se soit formée après le siège, autour du camp de la légion, et que cette communauté ait eu 'les évêques, on allongerait un peu l'intervalle, mais le problème subsisterait encore.
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tienne. Césarée. où Origène avait fait antérieurement quelques apparitions, était devenue, depuis l'année 231, la siège de son enseignement: les pèlerins de la gnose orthodoxe y affluaient de tout le monde hellénique : les sténographes, les libraires, s'exerçaient à recueillir et à publier les discours du grand théologien ; ses éditions de la Bible, ses commentaires, ses œuvres diverses, se classaient en volumes nombreux et formaient le fond d'une bibliothèque qui resta longtemps célèbre. Non loin de là, à Nicopolis. l'ancienne Emmaûs, habitait le célèbre Jules Africain ^Sex. Jidius Afncanu.s), qui, né à ^Elia. avait fini par se fixer en Palestine, après une vie un peu errante. Soldat de profession, il avait fait camjDagne contre les Parthes dans l'armée de Septime Sévère : grand amateur de chasse, il avait couru les forêts en compagnie des princes chrétiens d'Edesse. C'était un homme fort curieux d'antiquités; au cours de ses voyages il vit les restes de l'arche de Xoé à Apamée de PhrjT^gie: à Edesse, la tente de Jacob, à Sichem le térébinthe du même patriarche. Il visita aussi Alexandrie et l'école catéchétique, en un moment où Héraclas y remplaçait Origène absent. Ce fut en ce pays qu'il se procura un exemplaire des livres hermétiques, auquel il attachait beaucoup de jDrix. De retour en Palestine, il s'occupa des affaires municipales de Nicopolis et se chargea même de conduire à Rome une députation de ses concitoyens qui avaient à solliciter pour leur ville les faveurs d'Elagabal. B s'y trouvait encore au temps d'iUexandre Sévère, pour lequel il construisit
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une bibliothèque auprès du Panthéon '. Il vécut au moins jusque vers l'année 240.
L'œuvre littéraire de Jules Africain est assez mélangée. Il composa d'abord une Chronographie en cinq livres, où les événements de l'histoire profane étaient rangés suivant le synchronisme de l'histoire biblique. Ce fut la première tentative de chronologie universelle. Déjà d'autres savants chrétiens, comme Justin, Tatien, Théophile d'Antioche, Clément d'Alexandrie, avaient cherché à démontrer que les origines du peuple de Dieu sont bien antérieures à celles des autres nations : Jules Africain donna un corps à cette idée. Son livre permit de vérifier pour chaque siècle et même pour chaque année le rapport de dates entre l'histoire sacrée et l'histoire profane. Eusèbe profita beaucoup de ce travail, qui, malheureusement, s'est perdu dans sa forme originale. Les années étaient comptées à partir de la Création : pour la dernière partie. Africain s'était servi des olympiades comme échelle chronologique. La période écoulée depuis la venue du Christ était traitée très brièvement. C'est là pourtant qu'Eusèbe trouva les listes épiscopales de Rome, d'Alexandrie et d'Antioche, les deux premières accompagnées de chiffres, dont il s'est aidé pour sa Chronique et son Histoire. La Chronographie s'arrêtait à l'an IV d'Elagabal (221). Suivant Jules Africain, le monde devait durer 6000 ans. Trois mille ans s'étaient écoulés
* Ce détail et celui de la patrie de Jules Africain nous ont été révélés par le pap3a-us 412 d'Oxyrhyuque (Grenfell et Hunt, The Oxyrhyncus pcq^yri, t. III, p. 39).
depuis la Création jusqu'à Plialeg. le patriarche C|ui divise le temps aussi bien que les peuples \ 2500 ans de^ Plialeg à Jésus-Clirist. Le monde n'en avait donc plus que pour quatre siècles environ. C"est aussi le système d'Hippolyte. La durée des temps est considérée comme une grande semaine dont chaque jour dure mille ans. On déduisait cette idée d'un texte fort connu *.
Après sa Clironographie. Jules Africain publia une sorte d'encyclopédie intitulée Gestes (KeTTOÎ), dédiée à l'empereur Alexandre Sévère. Mille observations et recettes diverses y sont rassemblées. C'est un livre bien étrange. L'auteur croit à la magie : il abuse de ses lectures dans les livres hermétiques et autres analogues. Sa lettre à Origène (v. 240 1, sur 1" authenticité de l'histoire de Susanne, et sa lettre à Aristide, sur la conciliation des généalogies évangéliques, appartiennent à un ordre d'idées plus en rapport avec sa qualité de chrétien.
En Arabie aussi, dans cette province lointaine, comme perdue enti'e le Jourdain et le désert, le christianisme, déjà florissant, se révèle à nous par des manifestations d'ordre intellectuel. Aux premiers temps de CaracaUa i v. 214i. Origène visita ce pays pour la première fois, en des circonstances bien extraordinaires. Le légat impérial l'avait fait mander par lettres adressées au préfet d'Eg^'pte et à l'évêque d'Alexandrie. Ce haut fonctionnaire s'intéressait apparemment à la théo-
^ Phaleg. en hébreu, signifie division. i
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logie c-lirétieune et désirait s'en entretenir avec son plus illustre représentant. Un peu 23lus tard l'évêque de Bostra. Bérylle, se fit connaître par ses livres et ses lettres ^ Lui aussi était un théologien exercé ; mais ses opinions n'étaient pas très correctes. D'après le peu qu'en rapporte Eusèbe, on voit qu'elles se rattachaient à la christologie moclaliste, plutôt sans doute au système de Sabellius qu'à celui de Tliéodote '. Ces erreurs avaient déjà été condamnées à Rome. En Arabie aussi, elles soulevèrent mie opposition très vive. Bérylle eut à soutenir des discussions répétées tant avec les autres évêques du pays qu'avec des personnages venus du dehors. Origène y intervint. Après de longs entretiens privés, il engagea avec Bér^dle une discussion publique, où il parvint à tirer au clair les erreurs un peu subtiles de l'évêque, et, ce qui fait beaucoup d'honneur à ses procédés de polémique, à les lui faire reconnaître et à le ramener dans le droit chemin. De toutes ces réunions, conciliaires et autres, il fut dressé des procès-verbaux. Cette affaire se place sous le règne de Gordien III (238-244). Sous celui de Philippe (244-249), et plutôt dans les dernières années de cet empereur, Origène revint pour la troisième fois en Arabie. Il s'agissait encore d'erreurs à redresser: un conflit s'était élevé entre la doctrine de la résurrection et celle de l'immortalité de
1 Eus., YI, 20, 33.
^ Eus., YI, 33: tsv owTrpa îtaî xûpisv îrolau 7.c'-jîiv -oX'J.S^i y.^ irpj'JacSTcr.vai xar' ioiav cùatot; TTîSi-^-pa'^/;-/ —35 tx; s":; àvôptoirsi); s— tôr,- (Ata;, ij.r.oi 'i.r,'i Ôîoty; tx îoia-/ ly^i'-'i, à/./.' lij.—'J).'.-vj'^'j.vir,-i aÙTfo 7.5'<r.-/ 'r.'t ■KOL-i'.y.r.-i.
Tâme. Certaines personnes s'en tenaient à la première et rejetaient l'autre. On tint concile : Origène parla, et, cette fois encore, il eut la satisfaction de convaincre les dissidents.
L'empereur de ce temps-là, Philippe, était lui-même, ainsi que sa femme Otacilia Severa, originaire de la province d'Arabie. Tous deux avaient été élevés dans le christianisme. Eux aussi furent en rapports avec Origène, qui leur écrivit à Tun et à l'autre. Philippe était un chrétien fort médiocre. Un jour de Pâques, se trouvant à Antioche, il se présenta à l'église: l'évêque Babylas refusa de l'admettre avant qu'il n'eût passé par la pénitence. Philippe accepta ces conditions ^
^ Eus., YI, 34. — Eusèbe ne donne pas le nom de l'évêque, ni le lieu de la scène ; mais la tradition d' Antioche, constatée dès 350 (Léonce d' Antioche, dans le Chron. PascJi., p. •270Dindorf) et représentée plus tard par saint Jean Chrysostome et par d'autres, permet de suppléer à son silence.