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CHAPITRE XXn. Paul de Samosate

Le novatianisme à Antioclie. — Révolutions d'Orient: les Sassanides les princes de Palmyre. — Paul de Samosate, évêque d'Antioche: sa conduite, sa doctrine. — Conciles d'Orient. — Conflit pour la possession de réi;lise d'Antioclie : jugement d'Aurélien.

Babylas d'Antioclie et Alexandre de Jérusalem furent, en Orient, les plus illustres victimes de la persécution de Dèce. Quand l'orage fut passé, la question des apostats se posa en ces contrées comme en Occident. On a déjà parlé du retentissement que le schisme romain de Novatien obtint dans les provinces orientales. Les principes rigoristes, affichés par Novatien, y trouvèrent beaucoup de partisans. Le nouvel évêque d'Antioclie, Fabius \ successeur du martyr Babylas, fit difficulté de reconnaître le pape Cornélius, et son opposition ne fut pas isolée. C'est à propos de cette affaire que l'on voit, pour la première fois, s'établir entre les évêques de Syrie et de la haute Asie-Mineure une sorte de concert, qui se maintiendra et portera bientôt les plus graves conséquences. Les évêques de Tarse (Helenus), de Césarée de Cappadoce (Firmilienj et de

' Eus., YI, 43, 44, 46.

PncHESsE. nist. anc. de l'Fyl. - T. I. 30

Césarée de Palestine Tliéoctistei mvitèreiit leur collègue Denys d'Alexandrie à se joindre au concile qu'ils allaient tenir à Antioclie. La situation était fort grave, car les promoteurs de la réunion professaient des idées opposées à celles de Fabius. Denys n'avait guère envie d'intervenir personnellement dans un conflit aussi aigu. Il se borna à soutenir par ses lettres les partisans de la tolérance: c'est ainsi cj[u'il écrivit aux fi.dèles de Laodicée de Syrie, dont l'évêque s'appelait Thélymidrès, et à ceux d'Arménie \ qui avaient pour évêque un certain Merouzanès. Du reste l'affaire se dénoua plus aisément qu'on ne Teùt prévu. Fabius mourut et son successeur Demetrianus abandonna le parti de Novatien; à Laodicée aussi, Thélymidrès, qui semble avoir suivi Fabius^ fut remplacé par un autre évêque. Héliodore. On ne sait au juste si le concile se rémiit. Ce qui est plus important c'est que la paix s'établit : Denj's d'Alexandrie put bientôt annoncer au pape Etieime que, depuisla Bitli\Tiie et le Pont jusqu'à l'Arabie et à la Palestine^ toutes les églises étaient désormais d'accord.

Ce rapport optimiste ne doit pas nous dissimuler le fait que. dans l 'Asie-Mineure au moins, il existait au quatrième siècle un grand nombre de commmiautés novatiennes ou Cathares, et que les conciles orientaux, à commencer par celui de Xicée, et même le gouvernement impérial s'en préoccupèrent souvent. Cet état de

1 ToT; y.arà 'Apy.sviav, dit Eusèbe. Il ne peut être question ici que de TAmiénie romaine ou Arménie mineure, alors rattachée à la province de Cappadoce.

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choses, qui ne peut guère s'expliquer par une propagande ultérieure, suppose que l'union des pasteurs, certifiée par l'évêque d'Alexandrie, ne con-espondait qu'imparfaitement à la consistance du troupeau, et que la liquidation des troubles soulevés par la persécution de Dèce domia lieu à bien des schismes locaux.

Le pape Etienne, à qui Den^^s d'Alexandrie écrivait, faillit lui-même, par ses rigueurs inconsidérées, introduire une division beaucoup plus grave. Les évêques de la haute Asie-Mineure n'observaient pas, dans la réconciliation des hérétiques, le même rituel que l'église romaine. Etienne qui n'hésita pas, pour cette dissidence, à séparer l'église d'Afrique de sa communion, se montra tout aussi intransigeant à l'égard des évêques de Cilicie de G-alatie, de Cappadoce et des provinces voisines. Firmilien ne se laissa pas intimider : il s'associa énergiquement à la résistance de Cjprien : la lettre qu'il écrivit à celui-ci était même aussi peu propre que possible à faire espérer un dénouement pacifique. Cependant ce conflit dangereux s'arrangea, et comme le précédent, par un simple changement de personnes, Xyste lE, successeur d'Etienne, se départit de son attitude altière et les relations furent reprises.

Il était temps. D'affreuses calamités allaient s'abattre sur ces malheureux pays d'Orient. Valérien avait change de sentiments à l'égard des chrétiens : les chefs des églises, quand la police avait réussi à les saisir, attendaient en prison des mesures plus rigoureuses encore. Mais la persécution n'était pas le pire fléau. L'empire lui-même,

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l'empire persécuteur, cliancelait sur ses bases. Les frontières s'ouvraient partout aux insultes des barbares; la piraterie de la Mer Noire jetait des bandes de Goths sur les côtes du Pont et leurs ravages s'étendaient jusque dans l'intérieur. A l'Orient, la guerre, sans cesse renaissante à propos de la possession de la Mésopotamie et du protectorat de l'Arménie, prenait un caractère bien plus menaçant que par le passé. La dynastie parthe venait d'être remplacée à Ctésiphon par une dynastie nouvelle, celle des Sassanides, originaire de la Perse proprement dite. Le mouvement qui la portait s'inspirait d'un enthousiasme nouveau pour la tradition nationale de l'Iran et pour ses institutions religieuses. Déjà, sous le premier souverain, Ardaschir ('224-241), il avait fallu lutter pour conserver la Mésopotamie; à peine réussit-on à en garder les places fortes. Sapor P"", successeur d'Ardascliir, se rendit maître de FArménie (253). Rien n'empêchait plus les cavaliers perses de se précipiter sur la Cappadoce et la Syrie. Il n'y manquèrent pas. L'empereur Yalérien se transporta en Orient et les repoussa au delà de l'Euphrate; mais, comme il se portait au secours d'Edesse assiégée, il fut fait pri sonnier par les Perses et mourut bientôt en captivité. Son fils Gallien lui succéda à Eome; en Orient la disparition de l'empereur désorganisa la défense. Les Perses pouvaient tout sur la &jrie et l' Asie-Mineure. Antioche tomba entre leurs mains par surprise; elle fat piUée et brûlée ; ses habitants, en très grand nombre, furent emmenés captifs. On en forma une colonie au

fond de la Susiane ' . Le même sort éclmt à Tarse et à Césarée de Cappadoce. Il n'y avait plus d'armée romaine. A la longue, cette énorme razzia se termina comme se terminent les opérations de ce genre. Les vainqueurs sentirent le besoin de rentrer chez eux pour jouir du butin conquis; leur retraite fut contrariée par des bandes de partisans, qu'attii-ait l'opulence de leurs convois.

Dans ce désordre, un officier romain, Macrien, proclama ses deux fils empereurs, sans s'inquiéter de Gailien. Mais les intérêts de celui-ci étaient soutenus par le prince de Palm^a^e, Odenatli, qui, bientôt débarrassé des prétendants, entreprit les Perses vainqueurs, rétablit la frontière, se posa en représentant de l'empereur Gallien et se fit reconnaître comme tel dans tout l'Orient, A sa mort, en 267, sa femme Zénobie, comme tutrice de son jeune fils Vaballatli, garda en main la même autorité, sous laquelle elle parvint, non sans efîbrt, à ranger jusqu'à l'Egypte. Du côté de Tx^-sie-Mineure elle s'étendait toujours. Chalcédoine était entre ses mains et déjà elle allait s'emparer de Byzance, lorsqu'x4Lurélien, devenu empereur (270), entreprit de mettre un terme à cette lieutenance envahissante. Alexandrie fut reprise dès 270. par le général Probus, à la suite d'un siège très dur et d'une guerre de rues où cette grande ville

' Selon certaines légendes, peu autorisées, l'évèque d'Antioche Déniétrien aurait été au nombre des captifs déportés en Susiane. Ceux-ci furent emplo3'é3 à construire la grande digue de Souster.

périt presque eutièrement. Il fallut plus de temps à Aurélieii pour triompher de l'énergique palmyréniemie. Peu à peu. cependant, il parvint à la repousser derrière le Taurus, à la battre près d'Antioclie, enfin (272) à la forcer dans Palmyre, son refuge du désert. Zénobie, prisomiière, fut réservée pour le triomphe, et l'Orient reprit son régime ordinaire.

Quand Aurélien se fut réinstallé dans Antioche, ime des questions qu'il eut à régler, question sûrement inattendue, ce fut de savoir qui était l'évêque des chrétiens de cette ville. Deux prétendants se disputaient non seulement cette qualité, mais la possession de la maison épiscopale. Cette histoire ', très importante à divers égards, doit être reprise de plus haut. A l'évêque Démétrien, peu après le désastre d'Antioche, on avait donné pour successeur un certain Paul, originaire de Samosate. Sorti d'une famille très humble, ce personnage, habile et disert, n'avait pas tardé à tirer parti de ses fonctions ecclésiastiques j)our se créer une fortune enviable. Avant ou après son élévation à l'épiscopat il se fit donner la charge de receveur des finances, aux appointements de 200.000 sesterces {procurator dîicenarius). La reine Zénobie l'avait en grande estime. C'était, même au point de vue séculier, un des plus gros personnages d'Antioche, On s'en apercevait dans la rue. quand il passait, la démarche altière, l'air préoccupé, entouré d'une escorte nombreuse. Il s'en souvenait troj^ à l'église, où il cédait

» Eus.. YII, 27-30.

à la tendance lamentable de substituer le culte de l'évêque à celui de la divinité, soignant son trône et ses abords, se laissant applaudir et même célébrer par des chœurs de clianteuses. Sa vie privée n"était pas sans reproche : il abusait des stihinfroducfae. Cependant comme il se montrait fort indulgent pour les faiblesses de son clergé, on lui aurait passé sa mondanité s'il ne s'était mis à dogmatiser. C'est la théologie qui le perdit. Soit pour comj)laire à Zénobie, qui aimait beaucoup les juifs et le judaïsme, soit en suivant ses propres inspirations, il en vint à enseigner aux gens d'Antioche luie doctrine semblable à celle de Théodote et d'Artémas, celle du Christ devenu Dieu progressivement et par adoption. Les ennemis qu"il avait autour de lui protestèrent auprès des évêques les plus considérables de TOrient. Ils furent entendus. A plusieurs reprises on vit se réunir à Antioche des conciles que Paul n'avait point convoqués. L'àme de ce mouvement épiscopal était toujours Pirmilien, le célèbre évêque de Cappadoce. Grégoire de Néocésarée et son frère Athénodore l'accompagnaient aux conciles, airxquels prenaient aussi part les évêques de Tarse, d'Iconium, de Césarée en Palestine, d\Elia, de Bostra et bien d'autres. Denys d'Alexandrie avait été prié de se joindre à eux et de se transporter à Antioche. Il s'excusa sur son âge et sa santé, mais il écrivit à l'église d'Antioche, et non point à l'évêque, ce qui ctait déjà grave, en donnant son opinion sur la situation. Celle-ci n'était pas aisée à débrouiller ; Firmilien et ses collègues firent deux fois le voyage d'Antioche sans

résultat pratique. Paul, esprit subtil et ergoteur distingué, trouvait toujours quelque échappatoire : le priait-on de s'amender, il faisait les plus belles promesses, et s'en tenait là. Une troisième réunion, tenue en 267 ou 268, aboutit enfin. Maxime, le successeur de Denys, n'y assista pas ; Firmilien non plus, car il mourut en se rendant au concile. Mais on y vit un grand nombre (70 ou 80j d'évêques d'Asie-Mineure et de Syrie, sans parler des prêtres et des diacres. Cette fois on recourut aux lumières d'un prêtre fort savant, appelé Malchion, qui cumulait avec ses fonctions ecclésiastiques celle de directeur de l'école « hellénique » d'Antioche ^ Malchion entama avec son évêque une discussion en règle, devant ]e concile et aussi devant mi personnel de sténographes. Il fut assez heureux pour fixer la pensée fort ondoyante de son adversaire et pour l'amener à s'expliquer nettement. La doctrine qu'il déclara professer fut reconnue inadmissible. Le concile prononça une sentence de déposition, remplaça Paul par Domnus, fils de l'ancien évêque Démétrien, et écrivit aux évêquesdeRome et d'Alexandrie, Denys et Maxime, les priant de ne plus correspondre avec le prélat déposé, mais seulement avec Domnus. Quant à Paul, il pourra, ajoutait-on, correspondre avec Artémas ^ et les siens.

(Eus., ^^I, 29).

^ Ceci donnerait lieu de croire qu'Arténias vivait encore à Rome. Cf. ci-dessus, p. 300, 303.

Paul refusa de déférer à ces sentences ecclésiastiques. Fort d'ime popularité d'assez mauvais aloi, de sa situation officielle, du parti qu'il avait dans le clergé et surtout de la protection de Zénobie, il continua à se considérer comme évêque et à se maintenir dans la maison épiscopale. C'est en cet état que la querelle fut portée devant Aurélien. L'empereur jugea que le véritable évêque devait être celui que reconnaissaient ceux d'Italie et de Eome. C'était décider contre Paul. Il fut évincé.

La dispute entre Paul et Malchion se conserva longtemps. On la citait encore au YP siècle. Actuellement il n'en reste que des fragments, qui ne sont pas tous d'une authenticité bien sûre. Cela est d'autant plus regrettable que, de la lettre synodale adressée à Denys et Maxime, Eusèbe n'a reproduit que la partie afférente aux mœurs de Paul et à son caractère, supprimant tout ce qui concernait la discussion de ses doctrines. Un point toutefois est établi par des témoignages du IV' siècle, c'est que le terme ôy.ooÛTio; (consubstantiel ), qui fît tant de bruit au temps de Constantin, fut expressément répudié par le concile, sans doute à cause du sens modaliste dont il était susceptible '. Il résulte aussi des fragments conservées que Paul, en maintenant contre la théologie du

' C'est l'explication de saint Hilaire (De si/uodis, 81, 86), et de saint Basile (ep. 52); saint Athanase {De syn., 43) en donne une autre, assez subtile. Quelques années auparavant, le pape Denys avait reproché à Denys d'Alexandrie son hésitation à se servir de ce terme. Il est clair qu'on n'y attachait pas partout le même sens.

Logos les objections de ses anciens adversaires, avait profité, dans une large mesure, du progrès général de la science religieuse. On lui reproche d'avoir aboli le chant des anciennes hymnes et mal parlé des anciens docteurs, sans doute joarce que les mis et les autres rendaient témoignage au Verbe persomiel. Mais il avait affiné ses conceptions et son exégèse dans le commerce des maîtres qu'il critiquait. Et c'est bien ce qui embarrassait ses juges : disciples d'Origène, ils retrouvaient sur les lèvres de Paul la langue qu'avait parlée leur maître. Mais ce n'était que la langue. Paul se souciait fort peu de la trinité cosmologique des origénistes; celle qu"il admettait était une trinité de noms: quant à la personnalité du Christ, il ne se mettait pas en peine de la chercher en dehors de son être himiain et historique. Sur ces deux points, et quelque critiquables que pussent être les systèmes proposés par ses adversaires, il se trouvait sûrement en désaccord avec la tradition.

Denys d'Alexandrie

Denvs, évè^iue d'Alexaii Irie. — S?s aveatiires ppinlaut la persécution de Dèce. — Son attitude dans la question des apostats et dans celle des liérétiques. — Son exil sous Valérien. — Crises alexaudriaes. — Les millénaristes d'Egypte: Nepos. — Le sabellianisme en Cyrénaïque. — Affaire •des deux Denys. — Eusèbe et Anatole de Laodioée.

L'histoire du diristianisme à Alexandrie et en Egypte, si obscure au IP siècle, continue de l'être dans la période suivante, jusqu'à la veille de la persécution de Dèce. Des évêques Démétrius (189-231) et Héraclas (231-247) on ne sait que ce qui se rapporte à l'iiistoire d'Origène \ Héraclas parait avoir maintenu, en somme, Tattitude de son prédécesseur contre l'illustre maître, qui demeura éloigné d'Alexandrie. Denys (24:7-264), qui le remplaça sur le siège épiscopal après lui avoir succédé à la tête de l'école, est mieux connu que ses prédécesseurs. Il laissa, comme saint Cj^prien, une collection de lettres, actuellement perdue, mais dont Eusèbe nous a laissé de longs extraits et des analyses. Son épiscopat cor-

' Ci-dessus, cli. XVIII. La tradition locale ne tarda pas à embrouiller cette histoire, attribuant aux doctrines d'Origène son conflit avec l'évêque d'Alexandrie et donnant à Héraclas le rôle qui fut tenu par Démétrius.

respond à une période très agitée pour l'Eglise dans son ensemble et particulièrement critique pour Alexandrie. A peine était-il installé qu'une émeute sauvage éclata dans la grande ville. L'inspirateur du mouvement lui domia d'abord un caractère religieux; le populaire s'enllanima tout-à-coup d'un zèle farouche pour ses dieux menacés. L'autorité locale, débordée ou complice, laissa faire. Les chrétiens furent pourchassés, maltraités, leurs maisons mises au pillage. Plusieurs, sommés d'apostasier. refusèrent et furent lapidés, brûlés ou précipités du haut des toits: beaucoup prirent la fuite. Au bout d'mi certain temps, l'émeute, sans se calmer, prit une autre direction et la giierre civile ensanglanta les rues d'Alexandrie. Sur ces entrefaites arriva la nouvelle de l'avènement de l'empereur Dèce, et bientôt après Tédit de persécution fut affiché.

Le préfet Sabinus ne perdit pas de temps ; un « frumentaire » fut aussitôt dépêché pour arrêter l'évêque. On le chercha sans succès autre part que chez lui, d'où il n'avait pas encore bougé. Au bout de quatre jours il partit avec sa famille et d'autres chrétiens. La police parvint toutefois à le reprendre et l'on arrêta avec lui quelques membres de son clergé, Caïus, Fauste, Pierre et Paul. Ramené sous escorte à Alexandx-ie, il se trouvait le même soir au village de Taposiris. lorsqu'il fut délivré dans des circonstances assez pittoresques '. Son fils Timothée n'était pas avec lui au moment de son

^ Lettres de Denys dans Eus., VI, 40; VIT, 11.

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