DENYS D' ALEXANDRIE
arrestation. Quand il rentra, il trouva la maison vide : apprenant ce qui s'était passé, il s'enfuyait, lorsqu'il rencontra un paysan auquel il fit part de son chagrin. Le paysan se rendait justement à une noce. Il se hâta raconta le fait aux gens de la noce; ceux-ci, en vrais égyptiens qu'ils étaient, enchantés de jouer un tour à la police, se précipitèrent vers Taposiris, en poussant des cris formidables. Le centurion et ses hommes eurent peur et s'enfuirent ; l'évêque lui-même, qui prenait ses libérateurs pour des brigands, n'était pas rassuré. Il leur faisait déjà le sacrifice de ses vêtements, lorqu'ils parvinrent à lui faire comprendre qu'ils venaient pour le sauver et non pour le dépouiller. Ce fut alors une autre scène. Denys, qui croyait déjà tenir la couronne du martyre, ne consentait pas à se la laisser arracher. Il protestait qu'on le laissât, ou qu'on lui tranchât la tête pour la porter au préfet. Mais les braves paysans ne voulurent rien entendre : ils saisirent l'évêque par les pieds et par les bras, le chargèrent sur leurs épaules et disparurent avec lui. Ses clercs furent délivrés par la même occasion. Quelques jours après ils étaient installés dans un coin perdu de la Libye, à trois journées de Paraetonium.
Là fut, pendant de longs mois, le gouvernement de l'église d'Alexandrie. Le premier moment passé, ceux des prêtres et des diacres qui avaient le moins de chances d'être reconnus, rentrèrent en ville. On cite parmi eux le prêtre Maxime, qui succéda plus tard à Denys, et les diacres Eusèbe et Fauste, qui devaient fournir
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encore une longue et fructueuse carrière. Quand la persécution se ralentit, Denys revint lui-même à Alexandrie.
Alors se posa pour lui, comme pour tant d'autres, la question des apostats. En Egypte, comme ailleurs, il y eut conflit entre les deux tendances, rigoriste et miséricordieuse. Denys appartenait à celle-ci. Il fut assez heureux pour n'avoir pas à lutter contre une opposition, de ses confesseurs, tous favorables à l'indulgence. Les apostats furent donc admis de nouveau, non toutefois sans passer par une expiation : 1* évêque en distribua la rigueur selon la gravité des fautes. Ces principes, furent appliqués par lui à Alexandrie; il les recommanda aux auti'es chrétientés d'Egypte et les défendit avec zèle contre les rigoristes de Rome et d'Antioche. Le pape ComeHus, qui observait la même attitude, fut soutenu ^^goureusement contre Novatien par son collègue d'Alexandrie. Aux fidèles de Rome, aux confesseurs, à Novatien lui-même, il écrivit des lettres pressantes. A Antioche aussi, l'évêque Fabius se voyait adjuré par Denys de ne pas céder aux conseils sévères : il en était de même de l'évêque de Laodicée, voisin d'Antioche, et des fidèles de l'Arménie mineure '.
La persécution de Gallus* vint traverser cette renaissance: elle ne dura pas très longtemps: la paix refleurit sous Yalérien (août 2531 Peu après éclata la (juerelle baptismale, à laquelle Denys prit une large part, maintenant, avec le pape Etienne, l'usage de ne point
* Lettres citées ou analysées dans Eus., "^1, 41-46. 2 Eus., YU, 1, 10.
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rebaptiser les hérétiques, mais se refusant à rompre, pour cette diflerence, avec les églises cj[ui procédaient autrement \ Cette querelle s'apaisait, quand le faible Talérieu, cédant aux conseils fanatiques de son ministre Macrien. déclara de nouveau la guerre au christianisme. Denj'S ^ comparut devant le préfet Emilien, entouré de plusieurs membres du clergé: il nous a conservé, dans mie de ses lettres ^. le procès-verbal de cette comparution, à la suite de laquelle il fut exilé en un Heu appelé Kephro, où il n"}- avait que des païens. L'évêque se fit missionnaire, et. en dépit des mauvais traitements par lesquels on Taccueillit d'abord, il parvint à recruter des fidèles en ce pays perdu. Au bout de quelque temps on le transféra à Kollouthion. dans la Maréote. Il se trouvait ainsi plus rapproché d'Alexandrie. Comment il échappa à l'édit de 258, qui ordonnait l'exécution des évêques, c'est ce que nous ignorons. Il y avait en Egj'pte des gens qui lui reprochaient de n'avoir pas péri dans les persécutions, où pourtant il avait été fort ballotté. Un évêque appelé Gennain fit là dessus tant de tapage que Denys crut devoir se défendre, en racontant ses^ épreuves *.
La liste en est longue : mais Denys n'était pas au bout. Rentré à Alexandrie, sans doute dès la nouvelle
' Epitres baptismales, dans Eus., VII, 2-9. Cf. ci-dessus, p. 422, 429.
* Cf. ci-dessus, p. 377.
^ A Germanus, Eus., YII, 11.
"* Fragments de cette apologie dans Eus., YI, 40; VII, 11.
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de la catastrophe de Valérien, il ne tarda pas à voir s'allumer la guerre civile. Les uns tenaient pour Gailien: les autres acclamaient les fils de Macrien. La ville était partagée en deux camps bien retranchés, entre lesquels les communications étaient impossibles. La principale rue les séparait. Il n'y passait plus persomie ; elle évoquait à Tesprit Timage du désert de l'Exode, tout comme les eaux du port, teintes du sang des combattants, rappelaient le souvenir de la mer Eouge. Le blocus intérieur empêchait l'évêque de commmiiquer avec ses fidèles: il était obligé de leur écrire, tout conmie s'il eût été de nouveau en exil. Encore était-il malaisé de faire passer même une lettre. On communiquait plus aisément d'un bout à l'autre de l'empire que d'un quartier à l'autre d'Alexandrie \
La ville finit par rentrer tout entière sous l'autorité de Gallien '^. En attendant de nouvelles convulsions politiques ^, elle fut dévastée par une peste terrible, où périt une grande partie de sa population. Les chrétiens se distinguèrent alors par leur zèle à soigner les malades et à ensevelir les morts ^ La paix religieuse, au moins, était complète. Gallien avait lui-même écrit à Denys et à divers autres évêques pour leur amioncer
1 Eus., TU, 21.
^ Sans doute eu 262. après la mort de Macrien et de ses deux fils.
3 II est question dans l'Histoire Auguste de divers « tj-raus » d'Egypte ; Emilieu, Firmus, Saturninus ; mais leur existence est contestable. Cf. Mommsen, Bom. Gesch., t. III, p. 571, n. 1.
* Eus., Yll, 22.
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qu'il avait ordonné de rendre les lieux religieux et les cimetières. Aussi l'évêque était-il fort partisan de ce prince, qui n'a guère excité l'enthousiasme. Dans une de ses lettres, écrite en 2G2, il marque avec quel plaisir 011 va célébrer la dixième amiée de l'empereur saint et pieux, alors que tant de persécuteurs ont disparu si rapidement \
Dans son épiscopat si agité, Denys avait trouvé le temps et l'occasion de s'occuper de questions théologiques et dy déployer le grand savoir qu'il avait acquis à l'école d'Origène et accru dans la direction du didascalée. Celui-ci, je l'ai déjà dit, était plutôt fait pour une élite intellectuelle que pour le commun des esprits. Même parmi les gens qui lisaient, il y en avait qui n'acceptaient ni les profondeurs de la gnose origéniste, ni même les subtilités de l'exégèse allégorique. Leur grand homme était un évêque appelé Nepos, qui composa un livre intitulé : « Réfutation des allégoristes » , dont ses partisans faisaient autant de cas que de l'Evangile. Il y traitait spécialement du règne de mille ans, tel qu'il est décrit dans l'Apocalypse, et s'attachait à prouver que ce règne n'est nullement une allégorie et qu'il doit avoir lieu réellement. Denys, inquiet du bruit que l'on faisait à ce propos et des divisions qui en résultaient parmi les chrétiens, se transporta dans le nome d'Arsinoé, fo3^er du mouvement, et réunit les prêtres et les docteurs i^'.^xGyAlrj'j;) des divers villages. On ap-
1 Eus., yn, 22, 23.
Ddciiessï;. Hist. anc. de l'EgJ. - T. I. ' 31
porta le livre de Nepos; on le discuta pendant trois jours, du matin jusqu'au soir, avec beaucoup de calme et de sincérité, si bien que Tévêque d'Alexandrie parvint à convaincre tout le monde, y compris le cbef des millénaristes, un certain Korakion. Toutefois Denys ne se borna pas à cette réfutation orale : il publia sur ce sujet deux livres intitulés: « Sur les Promesses» ^ Eusèbe en a extrait, entre autres, un long passage sur l'auteur de l'Apocalypse. C'est un morceau de fine critique. Suivant Denys, l'Apocah'pse ne peut être du même auteur que le quatrième évangile : c'est l'œuvre d'un autre Jean que le célèbre apôtre.
Nepos. l'adversaire des allégoristes, était déjà mort au moment où Denys eut à s'occuper de son livre. Il était vraisemblablement évêque d'Arsinoé. Denys, qui l'avait connu personnellement, fait le plus grand cas de sa piété, de son zèle, de sa science clés Ecritures et même de ses. talents poétiques. H avait composé nombre d'hymne» que les fidèles chantaient avec beaucoup d'édification ■.
D est possible que cette histoire doive être placée dans les premières amiées du règne de Valérien (254- 256). Uii peu plus tard Denj's eut à s'occuper de controverses d'une tout autre nature.
Fort loin à l'ouest de l'Egypte, entre le désert de Marmarique et la Grande Sj'rte, s'étend un plateau élevé et fertile. Depuis des temps très reculés, l'hellénisme s'y épanouissait autour de C^^rène, la brillante cité doriemie.
2 Eus.. VII, 24, 25.
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Sous l'empire romain, la Cj-rénaïque formait, avec la Crète, une province bien distincte de celle d'Egypte. On y comptait cinq villes, Cyrène, Ptolémaïs, Bérénice, SozusafApollonia) et Arsinoé (Teuchira) \ dont le groupe est souvent désigné par le nom de Pentapole. Il y eut de bonne heure, de ce côté, des juiveries très importantes ^, qui se révoltèrent au temps de Trajan et périrent, en grande partie, dans la répression. Ce pays a son nom dans l'histoire évangélique. C'est un juif de C^a-ène qui aida le Sauveur à porter sa croix ^ D'autres assistèrent à la Pentecôte: il s'en trouvait parmi les adversaires de saint Etienne. Plusieurs se convertirent : de leur nombre était ce Lucius de Cyrène qui prit part à la fondation de l'église d'Antioche \ Dans le pays même, l'Evangile doit avoir pénétré de très bomie heure. Au temps où nous sommes, chacune "'' des cinq villes semble avoir eu son évêque.
Ces églises avaient dès lors des rapports spéciaux avec le siège d'Alexandrie. Denys correspondait sou-
• Xe pas coufoudre cette Arsinoé avec celle dont il vient d'être question, à propos de Xepos.
^ Jason de Cyrène, écrivain juif du IP siècle avant J. C, fut l'auteur d'une histoire dont le second livre des Macchabées nous conserve un résumé.
3 MaUh., XXYII, 32: Marc, XV, 21; Lhc, XXIII, 26.
* Acf., II, 10; Yl, 9; XI, 20; XIII, 1.
^ Eusèbe {Yll, 26) donne les noms des correspondants de Denys dans l'alïaire du sabellianisnie. Il y en a quatre : Ammon, évêque de Bérénice, Télesphore, Euphranor et Euporos. Si ces trois derniers sont des évêques, comme il semble bien, cela fera quatre évêques, cinq en y ajoutant Basilide, évêque TÙ)-/ /.aTi TV' U-ci-(xt:Ai.'i TTopsix.iwv, cité un peu plus bas.
vent avec elles ' et se considérait comme responsable de ce qui s'y passait, surtout de ce qui s'y enseignait. Dès avant la persécution de Valérien son attention avait été attirée de ce côté par les querelles que la proj)agande sabellienne soulevait à Ptolémaïs. Il est peu probable que Sabellius ait jamais mis les pieds en Cyrénaïque; mais on pouvait y avoir introduit ses écrits, et d'ailleurs les idées représentées par lui à Rome avaient déjà fait éclat en Asie, à Carthage et bien ailleurs. Leur succès, en Cyrénaïque, était très grand : certains évêques favorisaient la doctrine monarchiste ; dans les églises il n'était plus question du Verbe Fils de Dieu et distinct du Père. La Trinité n'était qu'une affaire de mots: les termes de Père, de Fils, de Saint-Esprit, ne désignaient autre chose que les trois aspects successifs de la divine monade, dans la Création, la Rédemption, la Sanctification. On employait souvent le mot 'jioTry.Two (Fils-Pèrej, très propre à exprimer l'identité des personnes divines. L'évangile dit des Egyptiens favorisait apparemment ces conceptions; les monarchistes en faisaient le plus grand cas ^.
' Eusèbe (/. c.) indique plusieurs lettres écrites à Basilide, évêque de Pentapole ; l'une d'elles, qui répond à une consultation sur des cas de conscience, s'est conservée dans le droit canonique byzantin; dans une autre il parlait d'un commentaire qu'il avait écrit sur l'Ecclésiaste. A l'évêque Euphranor il avait dédié un livre « sur les tentatiotis » .
2 Cette description du système repose sur ce qu'en dit saint Epiphane, Haer., 57 ; les citations de Danys dans Eusèbe, VU, 6 (cf. 26), et saint Athanase, De Hcnt. Diony^ii, sont loin d'être aussi précises.