‹ Histoire ancienne de l'église (volume 4)Chapitre 49 sur 68 · DENYS D'ALEXANDRIE · texte numérisé non relu

DENYS D'ALEXANDRIE

Malgré l'appui qu'ils trouvèrent dans l'épiscopat local, ces enseignements soulevèrent une vive opposition. Les deux parties s'entendirent pour porter l'affaire devant l'évêque d'Alexandrie. Denys vit arriver des délég-ués portant des écritures et s'offrant à disputer.

Les modalistes étaient bien ingénus s" ils s'imaginaient trouver gain de cause auprès d'un disciple d'Origène. L'évêque d'Alexandrie n'eut garde de les écouter; il écrivit tout de suite en Pentapole pour détourner ceux qui s'engageaient dans une voie fâcheuse, et, l'occasion s'en étant présentée, il avertit le pape Xyste II, en lui communiquant sa lettre aux Cyrénéens \ Ceiix-ci ne se laissèrent pas convaincre. Interrompue sans doute par la persécution de Yalérien, la controverse reprit aux premiers jours de tranquillité. Denys revint à la charge et écrivit en Pentapole lettres sur lettres. Dans l'mie d'elles ', adressée à Ammonius et Euphranor, il paraît bien avoir dépassé la mesure et opposé aux hérétiques non seulement la tradition connnune de l'Eglise, mais encore les conceptions spéciales de l'école origéniste. Les adversaires que celle-ci comptait à Alexandrie trouvèrent l'occasion bonne. Sans prendre la peine d'interroger leur évêque et de lui demander des explications, ils

' Eus., ^T;I, g. Au cli. 2(3 il énumère quatre lettres contre Sabellius: à Ammon, évêque de Bérénice, à Télesjjhore, à Euphranor, à Ammon et Eupoi-os.

- Je crois cette lettre, dont saint Atlianase parle beaucoup, difiërente de celles qu'énumère Eusèbe. A la rigueur, pourtant, on pourrait l'identifier avec la lettre à Ammon et Euporos.

s"eu allèrent à Home le dénoncer an pape Denys, qui réunit un synode, examina l'affaire et découvrit, dans la lettre incriminée, diverses incongruités doctrinales, notamment l'emploi du terme « créature » en parlant du Fils de Dieu, la conception d'une trinité à trois h^-postases tellement distinctes qu'on pouvait y voir trois dieux, enfin une répugnance marquée pour le terme d"oy.oo'jc7'.o: (consubstantiel i \

L'évêque de Rome, en son nom et au nom du concile, envoya à Alexandrie mie lettre ^ très imposante, où il condamnait à nouveau les erreurs sabellieimes : puis, passant aux procédés de réfutation que l'on emploj^ait contre elles, il critiquait, sans nommer personne, ceux qui parlent, comme les marcionites, de trois hypostases séparées, ou qui présentent le Fils de Dieu comme une créature. En vain s' autorisent-ils du livre des Proverbes, où la Sagesse dit d'elle-même : « Le Seigneur m'a créée ». Ce texte doit être expliqué autrement ^.

Par une lettre séparée *. Denys fut invité à s'expliquer. Il le fit et envoya au pape son homonyme une justification en quatre livres intitulés « Réfutation et

1 Atlianase, De sent. Dion., c. 5. Il est bon de noter que saint Athanase pai'le de cette affaire plutôt en polémiste qu'en historien. Sa chronologie est très en défaut. Il se figure que les deux Denys ont. vécu très longtemps avant {i-j.-pa'ivi îtsXû) le concile qui condamna Paul de Samosate {De syn., 43).

' Athanase, De decreti.s Xic. syn., c. 26.

^ Cf. ci-dessus, p. 353. n. 2.

* Athanase, De ssnt. Dion., c. 13.

DEXVS d' ALEXANDRIE 487

Apologie » \ qui, apparemment, donna satisfaction aux ticrupules romains.

De cette controverse, qui ne parait pas avoir beaucoup ému les contemporains, il fut mené grand ramage au TV^ siècle. Les Ariens se réclamaient de Den^'s d Alexandrie ; Atlianase, son successeur, tenait beaucoup à leur enlever ce patronage. Il écrivit à ce sujet tout un traité « Sur l'opinion de Denys » . Il explique beaucoup la lettre incriminée, mais il ne la cite guère: Topinion de son prédécesseur, il la trouve plutôt dans son « Apologie » écrite après coup, et c'est par le second document qu'il interprète le premier. Saint Basile ^, lui aussi, les lut tous les deux: son impression fut très défavorable. N'ayant point mission spéciale pour défendre la mémoire des anciens évêques d'Alexandrie, il n'hésita pas à voir en Denys un précurseur de l'arianisme le jilus aigu. La différence de langage entre les deux écrits ne lui échappe nullement, mais il la rejette sur Finconstance de l'auteur. Cependant il n'incrimine pas ses intentions.

Ni les explications optimistes de saint Atlianase, ni les sévérités de saint Basile ne correspondent exactement à la réalité des choses. Denys était un disciple d"Origène : c'est avec le système origéniste qu'il faisait la g'Lierre aux modalistes. Or ce système avait deux faces. Suivant que l'on considérait les rapports du Verbe

^ Eus., VII, 2G; cf. Athan., De sjjnodis, 44; De decretis Xic, 25, et De sent. Dion., passim.

2 Ep. 41.

avec le monde contingent on avec Dien, il apparaissait" comme distinct de Dien et comme tenant par quelque côté à la catégorie du créé, ou bien comme coétemel à Dieu et procédant de la substance divine. Aux modalistes on pouvait opposer la j^remière face : la seconde était propre à calmer ceux que scandalisait l'excessive distinction des hypostases et leur hiérarchie. Il n'y avait pas d'incohérence à passer d'une face à l'autre : dans le système tout se tenait : l'orthodoxie, sur le point en question, était sauvée par la juxtaposition de certaines domiées complémentaires. Mais le sj'stème était affaire d'école; il ne faisait pas partie de l'enseignement de l'Eglise: on peut même dire que celle-ci l'ignorait. Quand des hommes de gouvernement, comme le pape Denys, en rencontraient des fragments isolés, ils ne se mettaient point en peine de les replacer dans la synthèse et de les juger avec elle ou d'après elle: ils les appréciaient à part, d'après l'enseignement commini, non de l'Ecole, mais de l'Eglise. De là des accidents comme le conflit des deux Den^-s.

Tout à la fin de sa carrière, l'illustre évêque d'Alexandrie fut, comme il a été dit plus haut, invité au premier concile qiti se réunit à Antioche pour juger Paul de Samosate. Il n'était plus en état de faire ce long voyage: mais il intervint par ses lettres. C'est peut-être pour le représenter qu'Eusèbe, diacre d'Alexandrie, se rendit à l'mi des premiers conciles. Eusèbe était un homme hautement considéré pour sa belle conduite pendant la persécution de Dèce. Rentré de bonne

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heure en ville, il avait joué un rôle important clans la direction du troupeau persécuté. Sous Yalérien il confessa la foi devant le préfet Emilien, avec son évêque, dont il partagea l'exil. Dans Tune des guerres qui désolaient Alexandrie, sans doute dans celle que décrit la lettre de Denys à Hiérax. il fut appelé à rendre de grands services. Les insurgés étaient retranchés dans le quartier du Bruchion. Parmi leurs chefs figurait un chrétien appelé Anatole, grand mathématicien. Quand il vit le blé manquer, il imagina de s'adresser au diacre Eusèbe, resté dans la partie de la ville qui n'était pas assiégée, et de Fenvoyer demander au général romain qu'il laissât passer les transfuges du Bruchion. Eusèbe jouissait d'une grande considération, même dans le monde officiel : sa demande fut accueillie. Cela fait, Anatole réunit le sénat insurgé, et, après avoir vainement essaj'é de lui faire accepter une capitulation, le décida à laisser sortir les bouches inutiles. Il en sortit beaucoup, les Romains ne s'étant pas montrés regardants sur l'âge et le sexe des évadés. Ceux-ci furent accueillis par Eusèbe. qui pourvut à leurs premiers besoins. Par la suite Eusèbe partit pour le concile d'Antioche. Il ne revint pas à Alexandrie. Les fidèles de Laodicée le retinrent à son retour, et, comme ils avaient perdu leur évêque, ils le lui donnèrent pour successeur. Anatole, compromis sans doute dans la récente insurrection, crut devoir quitter Alexandrie, où il était pourtant très avantageusement connu. Il excellait en toutes les sciences, arithmétique, géométrie, astronomie,

physique, dialectique, rhétorique. Ses compatriotes n'a- Taient trouvé personne de pkis capable que lui pour diriger leur école de philosophie aristotéliciemie. A Césarée de Palestine, il trouva grand accueil auprès de l'évêque Théotecne, qui lui conféra l'ordination épiscopale et le désigna pour lui succéder. Mais Anatole s'étant rendu au dernier concile d"Antioclie i268), il lui arriva la même aventure qu'à son compatriote Eusèbe. Celui-ci venait de mourir; les gens de Laodicée se saisirent d'Anatole, déjà ordonné évêque, et le gardèrent.

CHAPITEE XXIV.

La théologie en Orient après Origène et Paul de Samosate.

Les docteiirs alexandrins : Théognoste, Pierins, Acliillas. — L'évêqne Pierre, adversaire d'Origène. — Travaiix de Pampliile et Ensèbe, à Césarée de Palestine. — Méthode, évêque d'Olympe. — Lucien d'Antioche et les origines de l'arianisnie.

Denys d'Alexandrie eut pour successeur le prêtre Maxime, qui, après s'être fort distingué pendant la persécution de Dèce, avait confessé la foi et souffert Texil pendant celle de Yalérien. C'est de son temps qu'eut lieu la condamnation définitive de Paul de Samosate : il en reçut l'avis officiel. A part cela, on ne sait rien de lui. Théonas ^, qui lui succéda en 282, n'est pas mieux connu. Il siégea, lui aussi, dix-huit ans, jusqu'en l'année 30(J. Alors commença l'épiscopat de Pierre, qui vit la persécution de Dioclétien et en fut une des plus illustres victimes.

L'école se maintenait auprès de l'église et demeurait fidèle aux doctrines d'Origène. Théognoste -, qui parait en avoir eu la direction après Den^^s, refit le

* La lettre de Théonas an grand chambellan Lucien est un ffi'ix moderne; v. Batiffol, Bull, critique, t. VII, p. 155. ^ Ni Eusèbe, ni saint Jérôme ne parlent de Théognoste.

Péri ArcJion sous le titre à'Hypotyposes^ déjà employé par Clément. Pliotius nous a laissé une analyse ' de cet ouvrage. Il était divisé en sept livres; on voit par la description de Pbotius et par ses appréciations que tout y était conforme à l'enseignement origéniste. Saint Atlianase et saint Grégoire de Nysse nous en ont transmis quelques fragments. Us l'apprécient diversement. Saint Athanase lui emprunte des propos orthodoxes ^ : saint Grégoire de ISTysse le trouve bien favorable aux ariens '. Pierius *, qui vint après Théognoste, faisait partie du collège presbytéral. Comme Origène. il cultivait à la fois la science et la pauvreté. C'était un ascète célèbre et un prédicateur distingiié. C'est même par ses sermons, plutôt que par son enseignement d'école ^. qu'il fut connu des écrivains postérieurs. Son principal ouvrage était un recueil d'homélies exégétiques, prononcées pendant la nuit de Pâques. Photius, qui le lut. relève « l'archaïsme » de ses formules et regrette qu'il ait si mal parlé du Saint-Esprit. Quelque fondé que

». Cod. 282.

2 Ep. 4 ad Serap., c. 11; De Decretis Xic, c. 25. Etieune Gobar (Photius, cod. 232) est ma peu scandalisé de ces citations.

3 Adv. Eiinonium, Migne, P. G., t.XLV, p. 661. Un fragment de Théognoste a été retrouvé à Venise par M. Fr. Diekamp i et publié par lui dans le Theol. Qnartalschrift de Tubingue, | 1902, p. 483; cf. Harnack dans Texte u. U., t. XXIV, fasc. 3.

* Sur Pierius, v. Eus., VII, 32; saint Jérôme, De viris, 76; cf. ep. 49, 70; i/i Matth., XXIV, 36; Photius, cod. 118, 119, et les extraits de Philippe de Sidé, publiés par C. de Boor {Texte u. U., t. V, fasc. 2). i

5 Philippe de Sidé et Photius le qualifient de chef du didas- \ calée. Ni Eusèbe ni saint Jérôme ne lui attribuent ces fonctions. !

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