LA THÉOLOGIE EN ORIEXT
jouissent maintenant dans l'Eglise des honneurs qu'elle rend à ses martja^s. Cela ne veut pas dire que leurs doctrines aient été d'mie égale correction, ni que leurs divergences importassent médiocrement au christianisme. ]\Iais cela signifie au moins que, quelle que fût leur théologie, ils se montrèrent, dans la grande épreuve, des hommes de cœur et des chrétiens convaincus.
CHAPITEE XXV.
Les mœurs chrétiennes.
La préparation au baiîtême : le catichumânat. — Le symljole des Apôtres. — Le canon du Nouveau Testament. — Les romans apostoliques. — L'encratisme. — L'ascitisme orthodoxe. — La discipline pénitentielle. — Progrès de l'esprit mondain. — Le concile d'Elvire.
Ces conflits théologiques eurent sans doute quelque retentissement en certains cercles; ils laissèrent dans la littérature ecslésiastique des traces importantes, que nous aurions moins de peine à faire revivre si les querelles des siècles suivants ne les avaient pas efifacées d'assez bonne heure. Cependant on ne saurait dire que les masses chrétiennes s'y soient longtemps intéressées. L'événement le mieux fait pour éveiller leur attention, la destitution de Tévêque d'Antioclie. n'avait, tout bien considéré, qu'une portée locale. Après la défaite de Paul de Samosate les choses reprirent bien vite leur cours ordinaire.
C'est sur ce cours ordinaire des choses qu'il convient de réfléchir, au moment où nous voici arrivés, c'e.st-à-dire à la veille de la dernière grandi persécution et du triomphe officiel du christianisme. Jetons donc un regard sur l'ensemble de la société chrétienne du m*' siècle : rendons-nous compte de son recrutement,
LES ilŒURS CIIRÉTIEXXES 503
de sa vie morale et religieuse, de son organisation et •de son gouvernement.
Tertullien dit dans son Apologétique (c. 17) qu'on ne naît pas chrétien, qu'on le devient : fîunf, non na.icunttir i-hrhtiani. Il ne faut pas prendre cela au pied de la lettre. Dès le temps de Septime Sévère nombre de chrétiens Tétaient de naissance, en ce sens que, nés de parents chrétiens, ils avaient reçu le baptême dès leur plus tendre ■enfance et contracté, sans en avoir la moindre comiaissance, des engagements fort graves au point de vue de la cro^^ance et de la morale. L'Eglise n'hésitait pas devant cette situation, sûre qu'elle était de sa foi et de ses •espérances, convaincue que l'éducation familiale rempla- •cerait, même avantageusement, f)our le néoplu'te au ber- •ceau. la probation qu'elle imposait aux recrues adiûtes.
Celles-ci, en eiïet, n'étaient pas admises sans éj^reuve. C'est ce qu'on appellait le catéchuménat, institution que Ton constate un peu partout dès le déclin du IF siècle. Les convertis qui venaient au christianisme à l'âge de raison n'étaient pas agrégés de suite au corps des fidèles. L'initiation ne leur était accordée qu'au bout d'un certain temps, pendant lequel ils s'instruisaient de ce qu'était au juste le chi'istianisme, de ses enseignements, ■des obligations diverses qu'ils allaient contracter. Et non seulement ils s'instruisaient, mais ils commençaient à pratiquer la vie chrétienne. Ils essayaient ainsi leurs forces. De son côté, l'Eglise avait l'œil sur eux et jugeait si elle pouvait raisomiablement compter sur leur persévérance. Les catéchumènes étaient considérés déjà
comme des chrétiens; ils en prenaient le titre et, en temps de persécution, ils partageaient les risques des fidèles. Dans les assemblées chrétiennes on les admettait aux chants, aux lectures, à certaines prières, non toutefois à la célébration du mystère eucharistique et de quelques autres, comme ceux de l'initiation et de l'ordination.
Quand la préparation était jugée suffisante, les catéchumènes étaient admis à demander le baptême. Ils le faisaient généralement. Toutefois ils n'étaient pas obligés de le recevoir immédiatement, et certaines personnes difîeraient les engagements définitifs.
Le rituel de l'initiation comportait, dès l'âge apostolique, deux actes principaux, le bain ou baptême d'eau et l'imposition des mains. Le premier avait pour vertu spéciale de remettre les péchés: c'était le symbole de la purification de l'âme par la conversion et l'adhésion à Jésus : le second était le rite de la sanctification par la descente de l'Esprit-Saint dans l'âme du néophyte. Avec le temps d'autres cérémonies s'introduisirent. Tertullien parle ^ non seulement du baptême et de l'imposition des mains, mais encore de l'onction, de la consignation ou imposition du signe de la croix, enfin d'un breuvage de lait et de miel que l'on présentait aux nouveaux initiés ^. Comme il ajoute que toutes ces cérémonies étaient pratiquées par les Marcionites, force est
1 De resiirr^cf., 8: adr. Marc, I, 14: III, 22.
^ Cette dernière cérémonie a disparu de l'usage; l'onction et la consignation forment, avec l'imposition des mains, le rituel spécial de la « confirmation » .
LES M(KURS CHRÉTIENNES 505
d'admettre qu'elles remontent an moins à la première moitié du II* siècle.
La célébration du baptême était toujours précédée d'une préparation spéciale : elle avait lieu généralement à Pâques : les semaines précédentes étaient employées à terminer l'instruction des candidats, qui, dès lors, n'étaient plus considérés comme de simples catéchumènes: on les appelait compétentes en latin, o6jti^6|7.£voi en grec. Oiv leur apprenait et on leur commentait la règle de foi, ou symbole.
Au moment de recevoir le baptême ils devaient renoncer publiquement, devant l'assemblée chrétienne, à Satan, à ses pompes, à ses œuvres, c'est-à-dire en somme, au paganisme ', à son culte et aux mœurs faciles. Puis ils déclaraient adhérer à Jésus-Christ, et, en signe d'adhésion, ils récitaient la profession de foi.
La formule du sj^mbole était encore, dans toute l'Eglise, celle qu'on appelle le symbole apostolique. Le texte usité de nos jours ne diffère que très peu de celui qui était déjà traditionnel à Rome au commencement du IIF siècle :
«Je crois en Dieu, Père tout-puissant': et en Jésus- » Christ son Fils unique, notre Seigneur, né ^ du Saint-
^ Cette renonciation ne se comprend que pour les néophytes venant du paganisme. Il est clair que les convertis du judaïsme n'avaient pas à renoncer à Satan. Les formules ont été établies pour d'autres que pour eux.
^ Le texte actuel ajoute ici : « Créateur du ciel et de la terre » .
^ « Conçu du Saint-Esprit, né de la vierge Marie ; qui a souffert sous Ponce Pilate, a été crucifié, est mort, a été enseveli».
» Esprit et de la vierge Marie, crucifié sous Ponce Pi » late et enseveli \ ressuscité des morts le troisième » jour, monté aux cicTix, assis à la droite du Père, d'où » il viendra juger les vivants et les morts; et au Saint- » Esprit, à la sainte Eglise \ à la rémission des péchés, » à la résurrection de la chair » ^.
Tertullien connaît déjà ce texte, qui, durant le III'' siècle, passa d'église en église et finit par s'imposer partout. Il est caractérisé par sa distribution en trois articles, correspondant aux trois termes divins de la formule baptismale, par un court résumé de Ihistoire évangélique, ainiexé au second article, et par la mention, au troisième, de l'Eglise, du baptême (rémission des péchés) et de la résurrection. Il y a bien des raisons de croire que ce symbole romain a été constitué longtemps avant le moment où il est attesté.
Le premier article n'offre aucune trace de préoccupation à l'endroit des hérésies gnostiques: Dieu y est qualifié simplement de tout-puissant, sans que l'on ait jugé nécessaire de marquer son identité avec le Créateur. Il semble bien qu'il en eût été autrement si l'autorité religieuse d'où procède cette formule avait eu le péril gnostique sur son horizon. Aussi ne doit-on pas hésiter à remonter jusqu'à la première moitié du IP siècle. Plus tôt. il V a eu sûrement des résumés succincts
' « Descendu aux enfers », add.
' «■ CathoHque », add.
* « A la vie éternelle » , add.
<le la prédication chrétienne ; on en trouve la trace dans les lettres de saint Ignace et dans les Pastorales ; mais il n'est pas prouvé qu'ils fussent aussi complets que notre vieille formule romaine, ni distribués de la même façon qu'elle '.
Formulée dans cette synthèse brève, simple, intelligible à tous, la croj^ance chrétienne était alimentée et documentée par un enseignement perpétuel, dont la •forme principale était la lecture de la Bible, accompagnée de commentaires homilétiques. L'usage du sens spirituel permettait d'adapter à l'éducation des fidèles nombre de textes de l'Ancien Testament qui ne s'y prêtaient guère autrement. Au commencement on ne semiDle pas s'être préoccupé de délimiter la littérature biblique. On se servait des livres en usage dans les synagogues, sans trop remarquer que les synagogues n'avaient pas toutes la même bibliothèque sacrée. De là des variétés et des incertitudes. Elles augmentèrent bientôt quand les écrits du Nouveau Testament vinrent s'adjoindre à l'ancienne Bible. Les détails de cette bigarrure échappent à l'investigation. De bonne heure il se fit des éliminations; c'est amsi que le nombre des évangiles canoniques fut fixé à quatre, celui des épîtres pauliniennes à treize. Un canon d'enseml)le, une liste des livres re3us par l'Eglise comme sacrés et canoniques, apparaît pour la première fois à Eome, vers la fin du
^ ' Sur ceci, v. Haniack, Clironolojie, t. I, p. 524, et les ouvrages qu'il cite et résume.
n^ siècle. C'est ce qu'on appelle le canon de Muratori. A vrai dire, ce texte un peu énigmatique, dont il ne nous reste que la fin et dont on se demande encore s'il a été écrit d'abord en grec ou en latin, ne saurait être considéré comme un document officiel, engageant la responsabilité de l'église romaine. Au moins témoigne-t-il des certitudes acquises et des incertitudes subsistantes, à Rome, au moment où il a été écrit. On y admettait les quatre évangiles, treize épîtres de saint Paul, les Actes des apôtreSj les épîtres de saint Jude et de saint Jean, deux apocalypses, celle de Jean et celle de Pierre. Contre celle-ci. cependant, il y avait une opposition marquée. Le Pa-steur est mentionné, mais écarté comme trop récent. Son auteur ne pouvait être rangé ni parmi les prophètes \ ni parmi les apôtres ; il avait écrit au temps, encore voisin 'miperyime, tempovïbiis noatrinj, où son frère Pie occupait la chaire épiscopale de Rome. D'autres écrits, comme les épîtres de saint Paul aux Laodicéens et aux Alexandrins, sont rangés au nombre des productions hérétiques et résolument écartés ^,
Que les livres des hérétiques ne fussent pas admis à la lecture dans les assemblées chrétiennes, cela allait de soi. Mais entre ces productions- réprouvées et les
' Ce mot est pris ici au sens de prophètes de l'Ancien Testament.
^ L'épître de saint Jacques n'est pas mentionnée, non plus que celles de saint Pierre; mais le texte n'est pas sûr; il pourrait bien se faire que cette lacune, vraiment exorbitante, surtout en ce qui regarde la /" Pétri, ne fût pas primitive.
LES MŒURS CHRETIEXKES 509
saintes Ecritures, il y avait une marge considérable, où se rangeaient des compositions moins nettement définies, les unes d'inspiration correcte, mais d'authenticité douteuse ou de faible autorité, les autres où l'on pouvait relever des tendances inquiétantes, encore que peu accentuées. Ici et là, grâce à la simplicité des gens, des livres singuliers ou même suspects étaient tolérés, même dans les réunions de culte. Ailleurs on en bornait l'usage à la lecture privée. La curiosité du petit monde chrétien faisait trop aisément accueil à des évangiles ^ non officiels, et surtout à de pieux romans qu'on lui présentait comme l'histoire des apôtres. De ces romans, le plus ancien paraît être celui qui s'intitule « Actes de Paul. » . C'était assurément le plus inattendu, car la véritable histoire de saint Paul était bien connue par le livre canonique des Actes. Cité par Hippolyte et Tertiillien, classé par Origène et Eusèbe parmi les appendices du Nouveau Testament, ce livre extraordinaire trouva place dans certains exemplaires de la Bible. Même après que les Manichéens et les Priscillianistes l'eussent compromis par leur enthousiasme, il échappa, au moins partiellement, à la proscription. Il est maintenant établi que la jolie histoire de Paul et de Thècle en était un épisode; c'est à lui que l'on doit rattacher la correspondance apocryphe de saint Paul avec les Co-
K » Evangiles des Hébreux, des Egyptiens, de saint Pierre; "y. ci-dessus, p. 121, 147, 448, 484. Les Gnostiques avaient des évangiles de Thomas, de Philippe, de Mathias, etc.
rinthiens. ainsi que le récit du martyre de l'apôtre et la célèbre légende du lait qui s'échappa de sa tête coupée. Ces fragments faisaient partie d'un vaste ensemble ' où. les aventures, les prédications et surtout les miraclesde saint Paul étaient décrits à peu près dans le cadre des Actes des apôtres et presque avec le même personnel, mais traités avec une invraisemblable liberté. On a peine à comprendre que ce récit ait pu être proposé à des personnes qui avaient en tête celui de saint Luc. Lauteur abuse beaucoup du miracle : mais c'est surtout la. doctrine qui est caractéristique. Elle u"a rien de commun avec la gnose, qui est expressément répudiée et combattue. Mais la continence y est inculquée avec une vivacité étrangère à la prédication commune. Il semble qu'elle constitue l'essentiel du christianisme. « Bienheureux, dit 5» saint Paul, ceux qui gardent leur chair pure, parce » quïls deviendront des temples de Dieu. Bienheureux » les continents {lYAoy-zX;), parce que Dieu leur parlera. » Bienheureux ceux qui renoncent au monde . . . Bien-
^ Outre les fragments, que je viens d'énnniérer et quelquesuns moins étendus que l'on connaissait déjà, nous avons maintenant une version copte de l'ensemble, reconstituée avec une patiente sagacité par M. Cari Schmidt, à l'aide de fragment» (2000 envii'on) d'un manuscrit de papyrus que possède la bibliothèque de Heidelberg. Ces fragments, malheureusement, sont loin de représenter l'intégralité du texte. M. C. Schmidt les a classés et restitués autant que faii*e se peut, les a pourvus d'un& traduction en allemand et accompagnés de commentaires où sont traitées toutes les questions qui y sont relatives. C. Schmidt, Acta Pauli, Leipzig, 1904.
» heureux ceux qui, aj^ant femme, sont comme s'ils n'en » avaient pas . . . Bienheureux les corps des vierges, etc. » . Ces principes sont perpétuellement appuyés par le récit. On fait campagne pour une morale spéciale, plus sévère que celle de l'Evangile.
Les « Actes de Paul » furent composés par un prêtre d'Asie, vers le temps de Marc-Aurèle. Tertullien raj)porte que les autorités religieuses du paj's goûtèrenijpeu cet écrit singulier et que Tauteur, bien qu'il se défendît en prétextant son zèle pour l'apôtre Paul, fut déposé de sa situation presbytérale. Le livre ne fut pas supprimé pour autant: mais on est heureux de savoir que l'Eglise ne se reconnut pas dans cette histoire hardie et dans cette morale exagérée.
Encore moins est-elle représentée par d'autres romans^ apostoliques presque aussi anciens que les « Actes de Paul » , mais beaucoup moins inofPensifs. Je veux parler des Actes de Jean, de Pierre, d'André et de Thomas ', qui paraissent avoir été en circulation dès les premiè-
^ Pour le texte de ces écrits il faut se reporter à l'édition de Lipsius et Bonnet, Acfa apostolorum apocrypha, qui les comprend tous. Le recueil de même titre, publié en 1851 par Tischendorf, est bien dépassé par cette nouvelle édition. On en peut dire autant des Acta Thomae et des Acta Aiidreae cinn Irmdatione contfxta, publiés en 1883 et 1895 par M. Bonnet. Aux fragments des « Actes de Pierre >■> publiés dans le t. I par Lipsius d'après des mss. latins et grecs, il faut ajouter un fragment copte récemment (1903) édité par C. Schmidt, dans le T. îi. U., t. XXIV: Die alten Pefriisitkfe)!. — Pour la bibliographie, y. Bardenhever, Gesch. der altchrist lichen Literatur, 1. 1, p. 414 et suiv.
res années du IIP siècle ^ Les trois ou tout au moins les deux premiers sont étroitement apparentés : certains critiques les attribuent au même auteur, un certain Leucius ou Leucius Cliarinus, qui, selon d'autres, n'aurait composé que les Actes de Jean. Ce dernier livre e^t sûrement hérétique, d'un docétisme très accentué, avec références à FOgdoade, à la Dodécade et au Plérôme. Certains récits sont d'une liberté qui va jusqu'à l'inconvenance. Les Actes de Pierre soulèvent moins d'çbjections ; le docétisme y est beaucoup moins apparent. Il en était de même, autant qu'on en peut juger par quelques fragments, dans les « Actes d'André » . Ces, écrits ont en commun une tendance ascétique très marquée, l'horreur du mariage et du vin. Si saint Pierre et saint André sont mis à mort, c'est parce qu'ils ont inculqué aux femmes mariées l'éloignement du lit conjugal. Le vin est proscrit jusque dans l'Eucharistie : elle n'est célébrée qu'avec du pain et de l'eau.
Les Actes de Jean. Pierre et André ont été rédigés en grec: on y a exploité diverses traditions locales d'Asie, de Rome, d'ailleurs encore. Saint André, avec saint Pierre et saint Mathias, évangélise les bords de la mer Noire : ses aventures, très fantastiques, se terminent par le martyre, à Patras. L'histoire de saint Jean a, pour dernier épisode, la « Métastase », ou l'on voit le vieil apôtre descendre dans le tombeau sans mourir tout-à-fait. Celle de saint Pierre développe la donnée,
' Origène les connaissait: v. Eusèbe, H. E., UI, 1.
déjà reçue dans certains cercles, du conflit romain entre saint Pierre et Simon le magicien ^ et celle de la crucifixion de l'apôtre, la tête en bas *.
Avec les « Actes de Thomas » nous sortons du monde grec. C'est dans l'Inde que Tapôtre porte l'Evangile ; c'est à Edesse et en syriaque que sa légende a été écrite. En dépit de cette différence d'origine, l'inspiration est à peu près la même que celles des autres romans apostoliques. L'ascétisme y est présenté comme l'essence même de la religion. La gnose se révèle çà et là, surtout en certaines hymnes moins corrigées que le reste dans les rédactions qui se sont conservées. C'est tout-à-fait ce que l'on peut attendre du milieu bardesanite, d'où cette histoire étrange parait bien être sortie.
Ces apocryphes ne nous sont parvenus qu'en fragments. Leurs textes primitifs n'auraient pu être tolérés. Ils furent d'ailleurs compromis, au IV siècle et au V*", par l'usage qu'en firent Manichéens et PrisciUianistes. On les remania, en supprimant les traits les plus choquants, mais en conservant les aventures merveilleuses, auxquelles le populaire persistait à s'intéresser. De là
1 II ne faut pas voir là une attaque contre la gnose, en la personne de son ancêtre classique. Dans les Actes de Pierre, Simon n'est représenté que comme un magicien, adversaire du Clirist et des apôti'es, sans qu'aucune doctrine spéciale soit placée s JUS son patronage.
* Le martyre de saint Pierre fut, par la suite, détaché du corps du récit, développé, pourvu d'attaches topographiques et mis sous le nom de Linus, le premier successeur de l'apôtre. Le même nom s'attacha, plus tard encore, à la passion de saint Paul, détachée des Acfa Failli.
DccHESNE. Hist. anc. de l'Ei/l. - T. I. ' .S.3
des rédactions à peu près orthodoxes, auxquelles s'alimenta pour des siècles l'hagiographie des apôtres.
En quelque proportion que Thérésie gnostique soit^ en ces écrits, combinée avec l'orthodoxie, une chose est sûre, c'est qu'ils ont tous une même tendance, la tendance encratite, opposée aux rapports sexuels, même dans le mariage, et à Tusage des aliments forts, la viande et surtout le vin. Il ne s'agit pas ici de renoncements individuels, mais de règle générale: tout chrétien doit être ascète, continent, encratite. Ce programme n'était pas nouveau. On l'alïîchait déjà au temps des apôtres;, la première épitre à Timothée le condamne énergiquement '. Dès ce temps-là sans doute il se rattachait à desidées suspectes sur le Créateur et la Création. Au IP siècle ces idées s'expriment dans les diverses formes de la gnose et dans l'enseignement marcionite. Ce ne fut pas, loin de là, une recommandation pour l'ascèse, mais, plutôt une raison de la soupçonner, même quand elle pouvait paraître inoffensive. Il y avait peut-être des. encratites qui s'en tenaient à leurs observances ; mais, il est rare qu'on parle d'eux sans qu'il ne se révèle quelque accointance fâcheuse. Saint Denys de Corinthe * paraît avoir été fort préoccupé de cette tendance. Saint- Irénée ^ rattache les Encratites à Saturnil, à Marcion^ et surtout à Tatien, qui leur aurait appris à contester
• / Tim., lY, 1-6.
2 Ci-dessus, p. 261. 436.
3 Haer., I, 28.
LES MŒUUS CHRÉTIEXXES 515
le salut d'Adam et à croire aux éons. Clément d'Alexandrie cite ^ comme une de leurs autorités mi certain Julius Cassianus, auteur d'un traité -îpt iry-oy.rzix;, r, -toi vjvo'jyiv.;. Ce Cassien était un docteur en docétisme, tout comme Saturnil et Marcion. Hippolyte, cependant, a connu des Encratites qui, « sur Dieu et le Christ, pensaient comme l'Eglise » ; il ne les rattache pas à Tatien *.
On n'entend pas dire que les Encratites aient formé des communautés organisées. Il y avait sans doute de petits groupes, où l'on pouvait célébrer ou recevoir l'Eucharistie selon le rituel de la secte. Le plus souvent on se mêlait aux autres chrétiens, orthodoxes ou même gnostiques. Un des martyrs de Lyon, Alcibiade, semble bien avoir donné quelque temps dans l'encratisme. Il s'agit en somme moins d'une doctrine que d'une observance, à laquelle on pouvait s'attacher avec plus ou moins de rigiieur et pour des raisons diverses. C'est sans doute à l'influence encratite qu'il faut rattacher la coutume, constatée au IIP siècle en quelques endroits, de consacrer l'Eucharistie avec du pain et de l'eau seulement. Saint Cyprien fut obligé de la combattre en Afrique ^. La passion du martyr Pionius. de Snwrne (250), nous le représente comme attaché à cet usage.
Au IT* siècle il j avait encore des Encratites. Saint Epiphane * en signale dans les grandes villes, comme
» Sfro7n., ni, 91.
2 Philos., \TU, 20.
3 Ep. LXin.
'' Haer., 46, 47, 61.
Rome et Antioche, et surtout en Asie-Mineure, aux abords du massif isaurien, dans les provinces de Cilicie, d'Isaurie, de Pamphylie, de Pisidie. et dans la Phrygie brûlée. Certains d'entre eux, connus sous le nom d'Apostoliques ou d'Apotactites, ajoutaient à l'observance primitive la pratique de la pauvreté volontaire. Tous avaient en grande considération les actes apocryphes des Apôtres et autres productions analogues.
Bien qu'elle proscrivît l'encratisme doctrinal, c'està-dire la répudiation par principe de certains aliments et des rapports sexuels. l'Eglise admettait des exercices de mortification, le jeûne, par exemple, pratique héritée d'Israël. Il y eut de très bonne heure deux jours de « station» par semaine, le mercredi et le vendredi. Hermas les connaît déjà ; ils sont marqués dans la Doctrine des Apôtres. Ces jours-là le repas se prenait plus tard et l'alimentation était plus sévère. A Pâques aussi on observait un jeûne, celui-là fort rigoureux. D'abord limité à un jour ou deux, il finit par s'étendre à toute la semaine qui précédait la grande fête. En certaines circonstances les évêques invitaient leurs fidèles à observer ' des jeûnes extraordinaires. Tout cela, c'étaient des observances publiques: en leur particulier les fidèles jeûnaient quand et comme ils l'entendaient.
Une autre forme de l'ascèse, c'était la pratique de . la continence. Elle n'était, bien entendu, imposée à per-
sonne. De bonne heure, cependant, elle fut adoptée, comme observance libre et surérogatoire, par des hommes ou des femmes, dont la détermmation était notoire. On faisait profession de virginité. En certains cas, comme en celui d'Origène, la mesure fut dépassée: mais ces exagérations étaient répudiées par le sentiment général. Les continents des deux sexes ne se segrégeaient pas du monde. Ds vivaient dans leurs familles et partageaient la vie commune de l'association chrétienne. Les monastères sont d'un autre temps. Cependant il était impossible qu'il n'y eût pas quelques rapports spéciaux entre personnes attachées au même idéal de vie pratique. Les continents se comiaissaient, même de ville à ville, d'église à église. Ils se fréquentaient entre eux, avec une certaine préférence. De là naquirent quelques abus. On vit des vierges vivant, pour une raison ou pour une autre, en dehors de leurs familles, s'associer un protecteur de même profession, mais de sexe différent, et soulever ainsi les protestations des chefs ecclésiastiques \
En dehors de ces abus, le sacrifice que comporte une telle profession était hautement considéré dans la société chrétienne et au dehors. Les vierges chrétiennes étaient l'honneur de l'Eglise.
- Sur ce sujet, outre le Bctiiqnet des vierges de Méthode, V. les épîti-es pseudo-clémentines ad Virgules (des deux sexes). Ces pièces, dont on n'a plus qu'une version sA'^riaque, pax-aissent avoir formé d'abord un seul et même document. Il est possible que le nom de Clément n'}' ait été attaché que lors de sa distribution en deux lettres. Le lieu d'origine paraît être la Syrie; la date, le III« siècle assez avancé. Cf. CN'prien, Ep. IV.
ol8 CHAPITRE XXV.
Mais cet ascétisme orthodoxe et facultatif n'était le fait que d'une élite. Au commun des chrétiens la morale commune oiïrait déjà des difficultés assez grandes. Les engagements résultant de l'éducation religieuse ou d'une libre vocation n'étaient pas toujours tenus. Ce n'est pas à une situation exceptionnelle que correspondait la prédication de pénitence dont le Pasteur d'Hermas nous offre très anciennement mie expression si originale. Plus on allait, plus les chrétiens étaient nombreux. Les actes de vertu se multipliaient, les péchés aussi. De là des nécessités de plus en plus pressantes et diverses. La casuistique se développa, et l'institution pénitentielle, qui n'avait d'abord montré que ses traits les plus essentiels, ne tarda pas à se préciser.
Elle se fondait sur ce principe très simple qu'une société a le droit d'exclure ceux de ses membres qui manquent gravement aux statuts. Le fidèle qui contrevenait aux engagements du baptême était rejeté de la communauté chrétienne, excommunié. Au cas où l'excommunié était touché de repentir et décidé à changer de conduite, il pouvait solliciter sa réadmission, et, si sa conversion présentait des garanties suffisantes,- on le reprenait, mais non pas en qualité de membre régulier de la communauté : il était classé parmi les pénitents, dans une catégorie spéciale, analogue à celle des catéchumènes. Comme ceux-ci, les pénitents ne pouvaient assistei*5 qu'aux préliminaires du service divin. Comme eux. ils
«talent l'objet d'une surveillance étroite, destinée à vérifier l'efficacité de leur repentir. De plus ils étaient soumis à un régime d'expiation, proportionné à la gravité de leurs fautes. Il pouvait arriver, si ces fautes n'étaient pas d'extrême gravité, cpi'on les réconciliât tout-à-fait au bout d'un temps plus ou moins long \ Ils reprenaient alors leur place d'autrefois parmi les autres fidèles. Mais il y avait des cas généralement compris sous les dénominations d'homicide, d'adultère et d'apostasie, où l'expiation durait jusqu'à la mort. On a vu plus haut que le pape Calliste fit fléchir cette règle sévère et admit que les pénitents coupables de fautes charnelles pussent être réconciliés avant leurs derniers moments. L'opposition des rigoristes s'exprima, il est vrai, dans les écrits d'Hippolj'te et de Tertullien : mais, ■clans la pratique, on s'inspira partout des idées romaines. Avec l'homicide volontaire et surtout avec l'apostasie on se montra moins facile. Au lendemain des persécutions, alors cj[ue les défaillances s'étaient produites en très grand nombre, on accepta comme circonstances atténuantes les tourments de la question, l'exil, la perte -des biens, la prison, la jDeur elle-même, . et on liquida par une pénitence rapide une situation qui, autrement, «ût été fort compliquée. Cependant l'ancienne règle fut maintenue pour ceux qui, en dehors de tout motif d'ex-
' Eu certains pays, comme on le voit par l'épître « canonique » de saint Crrégoire le Thaumaturge et autres documents orientaux, il y avait une sorte de classification des pénitents ; on distinguait les Ecoutants {h.Ai'^(i}'j.i^iz>), les Prosternés [ù-c- •Jît-TsvTs;), les Assistants (cucTâvrî;).
cuse. se rendaient coupables du péché d'idolâtrie, surtout dans sa forme la j^lus caractérisée, le sacrifice.
Car ce n'était pas seulement en temps de persécution que Ton était exposé à se compromettre avec le paganisme. Quand les magistrats laissaient les fidèles tranquilles, ceux-ci n'en avaient pas moins à vivre dans un milieu attaché aux anciennes formes religieuses. Les relations de famille, de voisinage, de commerce, pouvaient entraîner à des concessions fâcheuses '. Certaines professions étaient pleines de périls, par exemple celles de soldat, de maître d'école, de peintre, de sculpteur. Plus on allait et plus se multipliaient les contacts entre le monde et la société chrétienne. L'opinion devenait de moins en moins défiante, surtout après de longs intervalles de tranquillité, qui rassuraient les fidèles sur les dispositions de l'Etat et les païens sur les dangers du christianisme. Peu de situations étaient considérées comme incompatibles avec le christianisme, même avec la qualité de prêtre ou d'évêque. Saint Cyprien ^ connaissait des évêques, et en assez gi'and nombre ( pluHmi\ qui acceptaient des gérances dans l'administration des domaines, couraient les foires, exerçaient l'usure ^, procédaient à des évictions. On a vu que Paul de Samosate cumulait les fonctions d'évêque d'Antioche avec une haute situation dans les finances publiques; son
^ Le concile d'Elvire, c. 57, parle de dames chrétiennes qui prêtaient des vêtements pour décorer les processions païennes.
* De lapsis, 6.
^ Des désordres semblables sont condamnés dans les canons 19 et 20 du concile d'Elvire.
adversaire, Malchion, était directeur de l'école « hellénique » à Antioche, chose bien extraordinaire pour un prêtre en fonctions. Le mathématicien Anatole, chef de récole aristotélicienne d'Alexandrie, fut élevé à l'épiscopat. Vers la fin du III" siècle, le directeur de la manufacture impériale de pourpre, établie à Tyr, était un prêtre d'Antioche. La maison impériale, depuis Néron jusqu'à Dioclétien, compta toujours beaucoup de chrétiens, A la longue on en vint à accepter non seulement des gérances financières, mais des magistratures municipales ou même provinciales. Que dis-je? On vit des fidèles du Christ devenir flamines, c'est-à-dire prêtres l^aïens. Le gouvernement, dans les derniers temps, se montrait si complaisant que, pour les titulaires chrétiens de ces fonctions, il faisait fléchir les obligations religieuses qu'elles comportaient. On pouvait être grandprêtre de Home et d'Auguste sans offrir de sacrifice à ces divinités officielles '.
Cette tolérance touche vraiment à l'absurde, de quelque côté qu'on l'envisage. L'Etat ou les municipalités qui admettaient des flamines chrétiens, avec dispense de sacrifice, se mettaient en contradiction avec l'essence de cette institution de culte. Autant aurait valu l'abolir elle-même. Quant aux chrétiens qui consentaient à revêtir ces sacerdoces, ce devaient être des chrétiens de
' Il y avait, parmi les chrétiens, des gens de théâtre, des gladiateurs, jusqu'à des filles de joie et des lenones. Je n'ai pas besoin de dire que de telles professions n'étaient pas tolérées par les autorités ecclésiastiques.
522 CHAriTRE XXV.
bien large observance. Au concile cl'Elvire leur situation fut l'objet de critiques, mais de critiques fort douces au fond, malgré leur apparente sévérité. On se borna à mettre en relief certaines espèces, à réprouver certains cas plus graves. Peut-être aurait-il mieux valu condamner en bloc et sans rémission cette énorme dérogation aux principes chrétiens les plus élémentaires. Mais sans doute il était déjà trop tard, à la fin du IIP siècle, pour se montrer si rigoureux.
Ce concile d'Elvire, qui, avec certaines pages de lliistoire ecclésiastique d'Eusèbe, nous permet d'apprécier l'état moral de la société chrétienne à la veille des dernières persécutions, est, en dehors même de cela, un document du plus haut intérêt \ L'histoire ecclésiastique d'Espagne, si l'on met à part de vagues traditions sur la prédication de saint Paul *, n'est guère représentée, pour la période des origines, que par quelques faits isolés, relatifs au temps des persécutions de Dèce et de Valérien. Il en a été question j^lus haut. Au concile d'Elvire (Illihen is, Grenadei l'église espagnole se révèle avec une tout autre ampleur. Outre une vingtaine d'évêques ^, un bon nombre d'églises y étaient représen-
1 Sur ce sujet, voir mon mémoire Le concile d'Eu ire et (es ftonines chrétiens, dans lea Mélanges JRenier (1887), p. 159 et suiv.
- Quant aux légendes sur celle de saint Jacques, je m'en suis expliqué dans un mémoire intitulé Saint Jacques en Galice, publié dans les Annales du Midi, t. XII (IHOO) p. 145.
3 Ceux de Legio (-Astiirica), de Saragosse, à'Emerita, Ossonova (Faro), à'^Evora, dî'Acci (Guadix), Castulo, Mentesa, Urci, Tolède, Salaria, Eliocroca ; de Cordoue, Sérille, Tucci, Ipagrum, Jlliberris, Malaga.
LES MŒUIÎS CHRÉTIENNES 5-23
tées par des prêtres. Tous les noms conservés ne sont pas identifiables, mais ils suffisent, par leur nombre, à témoigner de l'extension qu'avait alors le christianisme en Espagne, surtout dans les régions méridionales.
Il prouve également que, si, dans ces chrétientés ibériques, la mondanité avait fait de lamentables progrès les chefs de l'Eglise n'avaient pas perdu de vue l'idéal antique et qu'ils ne craignaient pas de recourir aux pénalités les plus sévères pour défendre la morale évangélique. Sur les quatre-vingt-mi canons dont se compose l'ordonnance des Pères d'Elvire, dix-sept se terminent par la sévère formule: nec in finem danclam esse comnninionem. Ceci ne doit pas être interprété en ce sens que l'épiscopat espagnol vouât à la damnation les coupables visés par cette disposition, ni même que l'Eglise les exclût tout-à-fait de son sein : elle les admettait dans la condition inférieure qui était celle des pénitents. Mais elle refusait d'user à leur égard de ses pouvoirs de rémission extérieure et complète, s'en rapportant à Dieu <lu soin d'agréer leur repentir.
CHAPITEE XXVI.
La société chrétienne.
Eglises mères, églises filiales. — Premières métropoles ecclésiastiques. — Développement de la hiérarchie. — Le siège social de l'église locale. — L'Eucharistie et l'agape. — Catégories de fidèles : les confesseurs et les vierges. — Origines du célibat clérical. — Les règles ecclésiastiques et les recueils « aijostoliques » . — L'évêqtie et l'épiscopat. — L'autorité universelle de l'Eglise romaine.
Les clirétieiiH étaient groupés, comme les juifs l'avaient été avant eux et l'étaient encore, en communautés locales, sous la direction d'une hiérarcliie dont les degrés principaux, évêques, prêtres, diacres, remontaient, on l'a vu, jusqu'aux temps apostoliques. Ces communautés locales, ces églises, étaient essentiellement unies entre elles: elles se concevaient comme les membres d'un même corps, comprenant l'ensemble des fidèles du Christ et formant l'Eglise, non plus locale, mais universelle, l'Eglise catholique.
Où commençait, où finissait l'église locale ? Sur quels principes se déterminait son étendue ? Il est moins aisé qu'on ne pense de donner ici une réponse qui satisfasse à tous les cas. En général, quand une église s'était organisée dans un chef-lieu de cité, son ressort s'identifiait avec le territoire de cette cité. Cependant il n'en était pas de même partout. Les chrétiens de Vienne, par