‹ Histoire ancienne de l'église (volume 4)Chapitre 56 sur 68 · LA SOCIÉTÉ CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

LA SOCIÉTÉ CHRÉTIENNE

l'Egypte et à la CjTénaïque, bien que ces deux pays ne dépendent pas, au civil, des mêmes administrateurs. Ici les rapports ne sont nullement déterminés par les groupements administratifs, mais par les circonstances de l'évangélisation, qui relèvent elles-mêmes des conditions géographiques. En d'autres endroits, où les églises se trouvaient, au point de \ue des origines, à peu près sur le même pied, les évêques se groupaient quelquefois autour de leur doyen, d'âge on de fonctions. Dès le temps de Marc-Aurèle, l'évêqne d'Amastris, Palmas, présidait à ce titre l'épiscopat d'une partie de la province de Bitliynie-Pont. Dans les provinces africaines, cet usage se maintint fort longtemps. On n'y vit jamais, sauf en Proconsulaire, Tautorité métropolitaine attribuée à l'évêqne du chef-lieu administratif.

Ce dernier système, au contraire, fut adopté presque partout dans la partie grecque de l'empire, mais seulement après que Dioclétien, vers la fin du IIP siècle, eut remanié les circonscriptions provinciales. Dans chacune des nouvelles provinces, Tévêque du chef-lieu fut considéré comme le centre du groupement épiscopal et ce groupement fut défini par les limites mêmes de la province. C'était une innovation. Le concile de Nicée la consacra, il est vrai: mais il dut admettre certaines exceptions, qui correspondaient à la tradition antérieure. En Occident, le nouveau régime ne s'installa pas sans rétjistance, surtout en Italie et en Afrique, où les vieilles métropoles de Rome et de Carthage durent être respectées.

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Mais revenons à Téglise locale. La hiérarchie primitive n'avait pas tardé à se compliquer. Aux anciennes fonctions de révêque, du prêtre et du diacre, d'autres étaient venues s'ajouter. Ici, des diversités ne pouvaient manquer de se produire. A Rome, au milieu du nr siècle, il y avait ' quarante-six prêtres, sept diacres, autant de sous-diacres, quarante-deux acolytes, cinquante-deux clercs inférieurs, exorcistes, lecteurs, portiers *. La population chrétienne de la ville était répartie en sept régions. Le nombre de ces régions parait avoir été coordonné à celui des diacres ', des sous-diacres et des acolytes ; chaque région avait un diacre, mi sous-diacre et six acolytes. Ce personnel s'employait à des fonctions d'assistance et d'administration. Plus de quinze cents pauvres étaient à la charge de la communauté. Quant aux exorcistes, lecteurs, portiers, leur ministère avait plutôt rapport au culte proprement dit et à la préparation au baptême.

Le centre de l'administi'ation ecclésiastique, le siège social de la communauté romaine, parait être demeuré suburbain pendant tout le ni'' siècle. On peut conjecturer que, lorsque Constantin l'installa au Latran, il s'y transporta de la voie Appienne, domicile qui semble avoir succédé lui-même à l'établissement primitif de la

^ Lettre de Cornélius, Eus., YI, 43.

^ Les mêmes degrés, sauf celui de portier, sont attestés vers le même temps, à Carthage, par la correspondance de saint Cyprien.

3 En d'autres églises on rencontre aussi le nombre de sept pour les diacres. C'était sans doute un souvenir des sept « diacres» de Jérusalem (Conc. de Néocésarée, can. 15).

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voie Salaria. En ville, cependant, il y avait déjà un certain nombre d'établissements chrétiens '. Il en était de même à Alexandrie, où les prêtres paraissent avoir été attachés d'assez bonne heure à des églises déterminées et avoir eu plus d'autonomie qu'à Rome.

En dehors des grandes villes il n'v avait, le plus - luvent. que deux établissements, le cimetière et la maison ecclésiastique. Le cimetière était le lieu de sépulture, privatif, destiné aux seuls membres de la communauté. Quant à la maisoti ecclésiastique, elle servait de résidence à Tévêque. et lui fournissait un local pour ~ m administration: on y recevait les fidèles en vo^'age, souvent aussi les malades. C'est là que se tenaient les assemblées religieuses, dans une grande salle, précédée d'une cour à portiques. Au fond, dans une abside, siégeait l'évêque, entouré du collège presbytéral. Une table ou autel servait à la célébration de l'Eucharistie, une t -trade (ambon) aux lectures, qui tenaient alors une si grande place dans ces réunions.

L'Eucharistie était toujours l'acte religieux par excellence. A l'origine on la célébrait à la fin d'un repas de corporation. C'est ce que nous appelons l'agape. Au deuxième siècle ' l'agape était déjà séparée de l'Eu-

'■ Cela résulte des documents sur les saisies d'églises en 803. Il est, du reste, impossible de préciser. Quelques-unes des églises presbytérales du IV« siècle ont des légendes qui en reportent très haut les premières origines. Vraisemblables en gros, ces légendes n'oifrent aucune garantie pour le détail des choses.

* Voir la célèbre description de l'agape dans Tertullien, Apoloy., 39.

DcciŒsxE. Ilist. anc. de l'Eyl. - T. I. 31

charistie. Elle avait lien le soir, tandis qne TEucliaristie se célébrait clans les assemblées du matin. Les repas de corps, quelque frugalité qui pût y présider, n'étaient praticables qu'en groupes restreints. Quand les églises furent devenues des assemblées nombreuses, il eût été difficile d'organiser de tels banquets et d'y assurer le bon ordre. L'agape fut maintenue, mais moins comme expression exacte d"une réelle vie commune que comme souvenir du passé et aussi comme œuvre d'assistance. Il n'y alla bientôt plus que les pauvres et le clergé : encore celui-ci y prenait-il part plutôt par fonction que par attrait. La périodicité n'était pas la même que pour la liturgie ordinaire. L'agape devint de plus. en plus rare et finit par tomber en désuétude \

Dans l'ensemble de la communauté, le clergé formait une catégorie déjà bien tranchée. Il n'y en avait guère d'autres, sauf les catécliumènes, qui n'avaient pas encore la qualité d'initiés, et les pénitents, qui l'avaient perdue. Cependant les confesseurs et les continents volontaires acquirent bientôt une position spéciale. On a vu avec quel sans-gêne les coirfesseurs de L^^on et d'Afrique traitaient leurs supérieurs religieux. Le fait dô n'avoir pas renié le Christ et d'avoir souffert pour la' foi leur constituait des titres à l'assistance, aux fonctions ecclésiastiques, et sui'tout à la considération pu-

^ Les agapes ou repas funèbres sont tout autre chose. Ojb^ doit y voir un usage funéraire antérieur au christianisme, queSI^ l'Eglise laissa subsister tant qu'il ne dégénéra pas en abus»? Même alors il ne fut pas aisé de l'extirper. t

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bliqne. Ils en abusèrent \ Les continents, les vierges surtout, n'avaient pas une moindre idée de leurs mérites. L'opinion les soutenait. A l'église on leur assignait des places spéciales. Les éloges dont leur profession était l'objet, dans les discours et dans les livres, par^ànrent bien à se maintenir sur le terrain de l'orthodoxie : on ne s'inspira plus d'idées dualistes et l'on s'abstint de toute critique à l'égard de la création. Cependant la comparaison inévitable entre la profession virginale et l'état de mariage aboutissait trop aisément à discréditer celui-ci. Les personnes les mieux intentionnées étaient exposées, en cette matière, à dépasser les limites.

Une telle situation n'était pas sans danger pour le bon ordre ecclésiastique. A force d'être célébrés par les autres et de se célébrer eux-mêmes, les confesseurs et les vierges tendaient à constituer dans la société chrétienne une aristocratie, qui pouvait être tentée de contester à la hiérarchie ses droits au gouvernement de l'Eglise '. Xous verrons plus tard comment se développa et se dénoua cette situation. Dès avant le lY® siècle elle avait déjà porté une conséquence importante, l'apparition du célibat ecclésiastique. De bonne heure l'opinion chrétienne éleva, sur ce point, des exigences plus ou moins étroites, et le clergé sentit qu'il devait y déférer, sous peine de compromettre son influence. Du

' Outre les faits déjà cités, v. le canon 25 du concile d'Elvire.

2 Saint Ignace d'Antioche, Ad Polyc, 5, recommande déjà aux continents de ne pas tirer vanité de leur profession et surtout de ne pas prétendre en savoir plus long que les évèques.

moment, en effet, où Ton admettait que l'état de continence représente un idéal plus parfait que l'état de mariage, comment n'aurait-on pas demandé au clergé de se recruter et de se maintenir dans la catégorie la ]3lus parfaite?

A Eome, au temps de Calliste et d'Hippolyte, les rigoristes interdisaient le mariage aux membres du clergé '. sous peine de déposition. Le concile d'Elvire (c. 33 1 va plus loin: il défend à tous les clercs d'user du mariage contracté avant 1" ordination. Cette loi était appliquée à Eome au déclin du IV« siècle, mais seulement pour les évêques, prêtres et diacres. On ne saurait dire quel était au juste l'usage officiel antérieurement à la persécution de Dioclétien. En Orient aussi, on ivarriva que progressivement à la discipline actuellement et de^Duis longtemps en vigueur. Pour le temps où nous sommes, les documents ne laissent voir aucune discipline uniformément établie. En certains endroits "' on souhaite que Tévêque ou ne soit pas marié ou vive fraternellement avec sa femme, et que les prêtres aussi observent Cjuclque discrétion en ce genre de rapports. Ailleurs^ on semble répugner à l'ordination des célibataires. Enfin il y a des endroits '-où l'on n"a même pas l'idée que les clercs soient, au point de vue du mariage, dans une autre situation que L-s fidèles ordinaires.

1 V.'i -i; h /.XrpM w' -^oLy-'Ar. ( l^hi/osojiJiinn., IV, 12j.

2 Canons ecclésiastiques de- saints apôtres.

3 Canons d'Hippolyte.

"• Didascalie des Apôtres.

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Ces diversités montrent bien que nous sommes encore aux origines de l'institution.

Peu à peu k discipline se fixait. Les habitudes, ou r-ïçues des premiers fondateurs, ou introduites peu à peu. à la demande des circonstances, prenaient à la longue, dans chaque église, le caractère d'usages con- -:icrés,de règles ecclésiastiques. La coutume des grandes églises, des églises mères, dont la tradition était plus longue et l'expérience plus diverse, s'imposait à lïmitation des communautés filiales ou moins importantes. Ces grandes églises, à la vérité, ne semblent guère avoir eu soin de se concerter: ' cependant il ne résulta pas de ce fait un trojD grand défaut d'uniformité. Grâce à

; la fréquence des rapports, grâce aussi à ce que le développement partait de principes identiques et s'opérait à peu près dans les mêmes conditions, une discipline -'■nsiblement uniforme s'établit partout.

L'autorité ecclésiastique ne se pressa pas de la codifier. Au concile de Nicée et longtemps après, il est question de règles, de canons; ces termes ne peuvent guère signifier autre chose que la tradition communément acceptée, sans égard à une formulation déterminée, < ■ 'pendant, dès avant le IV"" siècle, on voit apparaître

■ de petits livres où se trouvent rassemblées et clas- - 'hs, avec les préceptes généraux de la morale chrétienne, un certain nombre de règles sur la hiérarchie, le culte, la discipline. Ces petits codes, anonj'mes pour

^ De là des accidents comme la querelle pascale et le conflit à propos du lai^ténie des hérétiques.

5iî4 CHAPITRE XXVI.

nous, se produisaient le plus souvent sous le patronage des apôtres. Xous avons rencontré déjà, en ce genre, le très ancien livre intitulé Doctrine (\^}>y.yr\) des apôtres. Au III" siècle, vraisemblablement, appartiennent les Canons ecclésiastiques des saints apfAres ', la Didascalie des apôtres ^, les Canons d' HippoJyte ^. Cette dernière compilation parait avoir eu des attaches romaines ;

^ Cette compilation se présente sous divers titx-es : « Préceptes par Clément » (AiaTa-^ai a? Sii KXru.svTs;), « Canons ecclésiastiques des saints apôtres », Diiae Vicie vsl Iiidicium secundtim Fetrum. On en a encore le texte grec original, souvent publié. V. en particulier Hilgenfeld, Xorion Testamention extra canonem receptiim, fasc. 4.

2 La Didascalie n'a d'abord été connue que dans une version syriaque, publiée en 1855 par P. de Lagarde udias P. Bôtticlier;. Des fragments d'une version latine ont été récemment découverts à Yéi-one, par Hauler, qui en a commencé la publication: Didascaliae apostolorum fragmenta Veronensia latina, Leipzig, 1900. Yei-sion française du syi-iaque, publiée par F. Nau, Le Canoniste contemporain, 1901-2. Version allemande, avec commentaires, par Aclielis et Flemming. dans les Texte u. U., t. XXV (1904). — La Didascalie des apôtres forma par la suite le noyau d'une compilation analogue, les Constitutions apostoliques, dont les six premiers livres n'en sont qu'un remaniement très amplifié.

3 Sur. les Canones Hippolyti, v. l'édition d'Achelis dans les Texte u. U., t. VI (1891); j'en ai joint une reproduction aux dernières éditions de mes Origines du culte chrétien. Le grec primitif est perdu; nous n'en avons qu'une version arabe, laquelle n'en dérive que par l'intermédiaire d'une recension copte. C'est sur l'arabe qu'a été faite la traduction latine. Dans son important travail Die Apostolischen Konstitutionen, Rottenburg, 1891, M. Funk, dont les patients travaux et la haute compétence en ce genre de choses sont connus de tout le monde, abaisse beaucoup trop, à mon avis, la date des Canons d'Hippolyte ; il les reporte au V® siècle.

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les Canons ecclésiastiques semblent originaires d'Egypte ; quant à la Diclascalie, elle nous transporte dans les régions syriennes. Il faut se garder de considérer ces recueils comme Texpression absolument exacte de la discipline réellement observée. Celle-ci, telle que les auteurs l'avaient sous les yeux, j entre assurément pour beaucoup ; cependant rien ne nous garantit qu'on ne l'ait pas complétée çà et là, d'après des sentiments et des désirs privés. Ces petits livres donnaient une expression à cette idée, universellement répandue, que tout ce que l'Eglise possédait de bonnes traditions et d'institutions utiles, elle le tenait des Apôtres. Ce même sentiment se rencontre, sous d'autres formes, chez tous les écrivains chrétiens qui se trouvent amenés à réfléchir sur la constitution de l'Eglise. Au IIP siècle on n'entendait plus guère parler d'inspirés, de prophètes, de docteurs itinérants. Depuis l'échec du montanisme et de la gnose, la hiérarchie était décidément tout. C'est par les évêques que l'on se rattachait aux Apôtres; c'est eux qui détenaient la tradition et l'autorité; eux seuls étaient Cjualifiés pour interpréter la doctrine et pour diriger la société des fidèles.

Cette situation s'exprimait aisément dans la hiérarchie locale. Eégulièrement installé, par l'élection des siens et l'initiation sacerdotale qu'il recevait soit de l'église-mère, soit des évêques voisins, l'évêque était le chef indiscutable de son église. Les fidèles n'avaient qu'à le suivre pour être sûrs de marcher dans la bonne Toie.

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Mais, comme an dessus de l'église locale il y avait l'église universelle, de même au dessus de l'évêque il j avait l'épiscopat. On mit du temps à trouver mie expression réalisable de cette idée. Ce n'est pas avant Constantin que l'Eglise connut le concile œcuménique, institution qui. il faut le dire. n"a jamais été d'un fonctionnement aisé et ne parvint j)as à prendre place parmi les organes réguliers de la vie ecclésiastique.

L'épiscopat. c'était, j)our les nécessités courantes. le groupe des évêques voisins, ou l'évêque supérieur, quand il y en avait un dans le pays. Ainsi, pour les élections et consécrations d'évêques, c'était aux chefs des églisesles plus rapprocliées que l'on avait recours: s'il s'agissait de l'Italie ou de l'Egypte, c'était à l'évêque deEome ou à celui d'Alexandrie. En certains pays, des conciles régulièrement tenus rassemblaient chaque année, ou même deux fois par an, les évêques d'une vaste contrée. Ainsi réuni, l'épiscopat régional réglait les dissentiments, légiférait pour les cas nouveaux, et, au besoin, prenait des mesures disciplinaires contre ceux de ses membres qui s'écartaient du devoir.

Au dessus da cette organisation provinciale il n'y avait plus, à vrai dire, que le sentiment très vif de l'unité chrétienne et l'autorité spéciale de l'Eglise romaine.

Celle-ci était plus sentie que définie ; sentie d'abord par les Romains eux-mêmes, qui, depuis saint Clément, n'hésitèrent jamais sur leurs devoirs envers l'ensemble de la chrétienté ; sentie aussi par les autres, jiour au-

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tant Cjue cette impression n'était pas contrariée par qnel- (|ue préoccupation de circonstance. Dans l'exercice de son autorité morale, exercice que nul ne pouvait avoir déterminé, l'Eglise romaine était amenée, tantôt à favoriser les gens, tantôt à les contrarier. Tant qu'elle ne les contrariait pas, ils ne trouvaient pas d'expressions assez fortes pour traduire l'enthousiasme, le respect, qu'elle leur inspirait, l'obéissance même à laquelle ils se croyaient tenus envers elle. Eu cas de conflit, comme cela se vit, par exemple, aux temps des papes A'ictor et Etiemie, les prérogatives du siège de Pierre perdaient un peu "de leur évidence. Mais, dans le cours ordinaire des cho- - s, la grande communauté chrétienne de la métropole du monde, fondée à l'origine même de l'Eglise, consacrée par le séjour et le martja-e des apôtres Pierre et Paul, conservait son antique situation de centre commun du christianisme, et, si l'on peut s'exprimer ainsi, de siège social de l'Evangile. La pieuse curiosité des lidèles et des pasteurs était sans cesse tendue vers elle. On s'inquiétait partout de ce qu'on y faisait, de ce cpi'on y enseignait : au besoin on allait la visiter. Les initiateurs de mouvements religieux cherchaient à s'y faire agréer, à s'emparer même de son autorité œcuménique en s'insinuant j)armi ses chefs. Sa charité, alimentée par une fortune déjà considérable, atteignait, en temps de persécution ou de calamités ordinaires, les provinces les plus lointaines, comme la Cappadoce et l'xlrabie. Son œil s'ouvrait sur les querelles doctrinales qui agitaient les autres pays. Elle savait demander compte à

Origèiie des excentricités de son exégèse et rappeler à l'orthodoxie le puissant primat d'Egypte. Sa situation était tellement claire que les païens en avaient pleine conscience. Entre deux prétendants au siège d'Antioche, l'empereur Aurélien voit tout de suite que le bon, c'est celui que légitime la communion de l'évêque de Rome. Cependant, et encore une fois, ces rapports ne sont pas assez définis. Le jour, assez prochain, où des forces centrifuges se manifesteront, il y aura lieu de regretter que l'organisation de TEgiise universelle n'ait pas été poussée aussi loin que celle de l'église locale. L'unité en souffrira.

La résistance au christianisme à la fin du III® siècle.

D! cadence générale des cnltes païens. -- La religion de Alithra. —La Iliu.ina Mater et les tauroboles. — Aurélien et le culte du Soleil. — Le néoplatonisme : Plotin. — Porxihyre et son livre contre les chrétiens. — Màni et le manichéisme. — Fin des sectes gnostiques. — Le judaïsme rabbinique.

Le Iir siècle fut, pour le monde romain, un temps de crise, en religion comme en autres choses. Après la longue paix et la brillante prospérité des Antonins, Vempire avait connu de nouveau les guerres civiles, les princes fous ou éphémères, les assassinats politiques, les révolutions faites dans les camps. Pour comble de malheur, la frontière cédait de tous côtés, les provinces étaient envahies, les barbares d'Orient et du Nord se répandaient partout. Si parfois quelque main ferme intervenait pour rétablir Tordre, ce n'était jamais pour longtemps. A chaque halte on sentait la décadence, la déperdition des forces, la dislocation générale de l'édifice romain. De la terre attristée les regards s'élevaient vers le ciel, car on ne songeait plus à plaisanter les dieux, et les philosophes eux-mêmes étaient devenus religieux. Mais le ciel était plein d'énigmes. Les vieilles divinités grecques et romaines ne vivaient plus que dans

les livres de mythologie; leur culte, de plus en plus négligé, tomloait en désuétude, sauf, bien entendu, dans les campagnes, toujours tenaces. La religion de Rome et d"Auguste n'avait de sérieux que les divertissements publics dont elle était le prétexte. Les dieux d"(3rient tenaient encore. Isis et Sérapis n'étaient pas sans adorateurs. Il y en avait davantage aux autels des dieux syriens : le Jupiter de Doliché en Commagène, la déesse Syrienne d'Hiérapolis, le fameux dieu d'Emèse, celui d'Héliopolis Œaalbeck), maintenaient leur popidarité. Toutefois le plus couru des cultes exotiques était celui du dieu persan Mithra. Il faut s'y arrêter un moment.

1". — Le cnltô de Mithra '.

Le grand dieu national des Perses était le dieu du ciel, Almra-Mazda /Ormuzd), avec lequel on adorait Mithra, dieu de la lumière, Anahita, déesse de la terre, et diverses autres divinités. Des sacrifices, des libations, des prières devant un feu perpétuellement entretenu, formaient la liturgie de cette religion, fort simple avant qu'elle n'eût subi la réforme zoroastrienne et qu'on ne l'eût compliquée du rituel minutieux dont témoigne PAvesta.

En s'étendant vers l'Occident, l'empire perse la propagea. Une de ses premières étapes la porta à Baliy-

' L'ouvrage capital sur le culte de Mithra est celui de M. Fi-anz Cumont, Textes et monum'^iifs fir/in-éi relatifs au culte (le Mithra, 2 vol. in 4°, Bruxelles, 18'J(j-1809.

loue. OÙ le culte des astres et la pratique de la magie étaient choses de longue tradition. Là elle se charo-ea d'éléments étrangers, qu'elle assimila tant bien que mal: puis elle passa dans les régions orientales de FAsie-Mineure, Ai^ménie, Pont, Cappadoce et Cilicie. Sans y supj)lanter entièrement les cultes antérieurs, elle y jeta cependant des racines assez profondes. Au déclin du IV*^ siècle, il y avait peu de quartiers, en Cappadoce, où l'on ne rencontrât des mages, avec leurs rites étranges et leurs feux sacrés. Saint Basile l'atteste * : plus tard encore, Théodore de Mopsueste crut devoir les ac- ' aljler d'un traité en forme -.

Si Mitliridate, qui réunit en sa main les forces militaires de ces pays, était parvenu à prévaloir contre Eome, il est à croire que la religion persane, ou tout au moins le culte du dieu dont il portait le nom, eût poussé sa propagande très loin vers l'Occident. Il n'en fut pas ainsi. Cependant Ormuzd et Mitlira conservèrent leur situation dans les contrées où ils avaient déjà pris pied. Ces contrées, les Romains les laissèrent longtemps aux mains de princes indigènes, sans chercher à y introduire d'autres institutions politiques ou religieuses. A la longue, toutefois, l'assimilation s'opéra. Vers la fin du premier siècle de notre ère, l'Asie-Mi- ■ neure fut annexée jusqu'à l'Euphrate. Le régime provincial y fut introduit. Le pays s'ouvrit aux fonctionnaires et l'armée s'y installa.

1 Ep. 258, ad Epiph.

2 n=pt T^; h riîpo:5'. 7.cxy./.-À:, analysé par Photius, co(?. 81.

542 CHAPITRE XXVH.

C'est à partir de ce moment que nous voyons commencer, dans l'empire romain, la diffusion du mazdéisme^ sous la forme que nous appelons le culte de Mithra. Nombre de soldats étaient tirés du Pont et de la Cappadoce, ou bien y faisaient de longs séjours. Le commerce des esclaves jetait dans tout l'empire, et notamment à Home, beaucoup d'indigènes de ces paj's, qui souvent faisaient carrière dans les diverses administrations. Sous ces influences, la religion de Mithra se répandit, avec une rapidité surprenante, tout le long de la frontière romaine, des bouches du Danube à celles du Ehin et jusque dans la lointaine Bretagne. En Espagne aussi et en Afrique, autour des légions campées en ces provinces, elle fut connue de très bonne heure^ de même qu'à Rome et en certaines parties de l'Italie. Toutefois la G-rèce, d'un côté et de l'autre de la mer Egée, défendit ses dieux contre la concurrence médique. Il en fut de même de la Syrie et de l'EgA'pte,

Le culte mithriaque se pratiquait par confréries et se célébrait en des grottes souterraines, au fond desquelles était disposé le groupe sculpté de Mithra tuant le taureau. Le dieu, en costume persan, se détache sur le fond d'une caverne creusée dans la roche vive, figure du firmament d'où sort la lumière céleste \ Il tient sous lui un taureau et l'égorgé, sacrifice idéal auquel la légende rattachait la création du monde. Ces mystères et bien d'autres étaient révélés graduellement aux ini-

* De là la formule courante 6:;; h. -i-zi;.

liés, répartis en sept classes, dont chacune avait un nom. On distinguait les Corbeaux, les Occultes (cnjphli), les Soldats, les Lions, les Perses, les Courriers du soleil, les Pères. Le chef des Pères s'appelait Pater Pafrinn. On ne passait j^as d'une classe à l'autre sans être l'objet de cérémonies bizarres, assez semblables aux rites de nos francs-maçons.

A en juger par les dimensions de leurs sanctuaires,, les initiés ne devaient pas être nombreux dans chacun de leurs groupes. Mais il y avait beaucoup de groupes ; à Rome on connaît une soixantaine de chapelles mithriaques. Ce culte, sans doute à cause de sa popularité chez les militaires, était très bien vu des empereurs. Au ni" siècle, alors que le gouvernement impérial tendait de plus en plus à reprendre, pour le fond et pour la forme, la tradition des monarchies absolutistes de l'Orient, toutes les modes persanes s'acclimataient à la cour, et la mode religieuse tout comme les autres. Du reste Mithra était accommodant; sa religion n'excluait nullement les autres cultes.

n n'est pas possible, \ti l'indigence des documents, de définir exactement en quoi le mithriacisme importé d'Asie-Mineure différait de la primitive religion perse, qui elle-même est peu connue, ou du zoroastrisme tel que l'i^vesta nous le révèle. Déjà modifié à Babylone, il n'avait pas manqué de sentir l'influence du polythéisme hellénique. Beaucoup d'identifications s'étaient opérées : Onnuzd se recomiaissait en Zeus, dieu du ciel comme lui; Anahita parentait de très près tantôt avec

Yénus. tantôt avec Cybèle ; de même les autres dieux ', Mitlira lui-même trouvait sa persomiiiication ou sa représentation dans le Soleil divinisé, et cela l'avantagea fort lorsque, sous diverses influences, le culte du Soleil prit, au cours du HY siècle, une importance de premier ordre.

Une combinaison non moins fructueuse fut celle qui s'établit entre le mithriacisme et le vieux culte officiel de la Magna ^fater. Dans les sanctuaires mithriaques il n'3' avait pas place pour les femmes. La religion de Mithra était une religion d'hommes, une religion guerrière, où l'on était comme organisés sous le commandement du dieu, pour une lutte parpétuelle contre les esprits du mal. Les cérémonies de la déesse phrj-gienne pouvaient être fréquentées par les femmes. C'est grâce à cela que celles-ci purent s'associer à la religion persane.

Au culte de C3'bèle se rattache le rite affreux du taurobole. Celui qui s'y soumettait descendait dans tme fosse recouverte d'iuie claire-voie, sur laquelle on immolait lui taureau. Le sang de la victime ruisselait tout chaud sur la tête et le corps de l'initié, lequel était par là purifié de ses souillures morales.

De telles alliances pouvaient recommnnder le mazdéisme atix personnes attachées aux rites grossiers des paganismes orientaux; elles le compromettaient sûrement aux yeux des gens que dégoûtaient ces horreurs

' Il n'est pas jusqu'à Saturne, prédécesseur et père de Zeus, qui n'eût son équivalent en Zervan, le temps personnifié, dont le panthéon iranien paraît s'être augmenté à Babylone.

religieuses et qui s'orientaient plus ou moins consciemment vers le culte pur et le monothéisme. En soi, cependant, quand l'attention se portait sur certains éléments de sa théologie, sur sa morale, ses rites, sa doctrine des fins dernières, la religion de Mithra offrait avec le christianisme des ressemblances singulières. Les chrétiens les apercevaient \ Médiateur entre le monde et la divinité suprême, créateur et, en un certain sens, rédempteur de l'humanité, fauteur de tout bien moral, adversaire militant des puissances mauvaises, Mithra n'est pas sans offrir quelques analogies avec le Logos créateur et ami des hommes. Pour les sectateurs de Mithra, comme pour les disciples du Christ, l'âme est immortelle et le corps doit ressusciter. Etroitement unis par un lien religieux, les mithriastes entrent dans leur confrérie par un rite baptismal ; d'autres cérémonies ressemblent beaucoup à la confirmation et à la communion. D'un côté comme de 1' autre on observe le dimanche, jour du Soleil. Le 25 décembre, natale Solh invicti, était jour de fête pour les mithriastes': il le devint pour les chrétiens. Mithra avait des ascètes, de l'mi et de l'autre sexe, tout comme l'Eglise chrétienne.

Mais Mithra n'avait pas l'équivalent de la Bible, ni de Jésus-Christ. L'Avesta ne lui appartient pas ; Mithra,

' Voir surtout Justin, ApoL, I, 0(5, et Tertullieii, De haptismo, 5 ; de Corona, 15 ; Fraescr., 40.

2 Toutefois le Sol inricfii.s n'était pas spécial aux mithriastes ; d'autres confréries religieuses le vénéraient aussi.

DucuESîTE. Ilist. auc. de l'Eyl. - T. I. ' •^'

546 CHAPITRE xxvir.

dieu mytliique, personnification de l'an des éléments-du monde sensible, n'a pas pied sur terre. L'exégèse la plus subtile n'en peut tirer plus qu'elle ne tire des dieux grecs, d'Apollon, de Zeus et des autres. Sans doute il a derrière lui Ormuzd, et son panthéon peut être ramené à la monarchie. Mais ceci ne le distingue guère du panthéon grec. Sans parler des juifs et des chrétiens, qui avaient d'autres raisons de ne pas l'accepter, les païens eux-mêmes devaient se dire que, dieux pourdieux, autant valait s'en tenir à ceux des ancêtres et ne pas se compromettre avec ceux des barbares et des ennemis de l'empire. C'est ce que firent les Grecs, lea Egyptiens, les S^'riens. Dans les confins militaires du Ehin. du Danube, de l'Atlas, la propagande mithriaque eut sans doute un très grand succès au H® siècle de notre ère: mais c'est qu'elle n'y trouvait guère de résistance religieuse. Quand les missions chrétiennes s'étendirent de ces côtés, le mazdéisme ne tarda pas à baisser.. A Eome. 3Iithra et C^'bèle se maintinrent jusqu'à la dernière heure. C'est eux qui soutinrent les assauts suprêmes du christianisme vainqueur. En 390, on taurobolisait encore au Vatican, à la porte de la basilique de Saint-Pierre.

Le culte de Mithra est en somme un culte solaire : il a cela de commun avec les cultes syriens. Ensemble ils représentaient à peu près tout ce qui, dans le panthéon vulgaire, avait encore un peu de vie. C'est sans doute à cause de cela que l'impératrice Julia Domna

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et ses lettrés s'étaient mis à propager, directement ou indirectement, la religion du S<:)leil, considéré comme le s3-mbole le plus naturel de la divinité.

Cette idée fut reprise par Tempereur Aurélien, aussitôt qu'il lui eut été donné de pacifier l'empire à l'intérieur et de lui reconstituer une frontière. Il n'essaya pas. bien entendu, de fermer les temples de Jupiter et de Testa: mais il installa à côté d'eux mi sanctuaire nouveau, celui du Soleil, dont les constructions magnifiques s'élevèrent bientôt sur le Champ de Mars, à l'est de la voie Flaminienne : un collège de pontifes en eut la desservance. avec les mêmes privilèges que l'antique corporation des Pontifes de "\>sta. L'empereur entendait apparemment laisser mourir de vieillesse les divinités qu'avaient adorées Xuma et les Tarquins, et domier en revanche ime expression officielle à l'élan religieux qui semblait porter les gens vers la divinité suprême, symbolisée par le grand luminaire du ciel. Espérait-il arrêter ainsi Fenvahissement du christianisme? Tout porte à le croire, car le fondateur du temple du Soleil ne tarda pas à persécuter rEgiise. et. si la mort ne l'eût arrêté, le nouveau dieu aurait fait des victimes. Après lui le culte du Soleil se maintint officiellement: mais il ne semble pas avoir eu beaucoup d'action sur la marche des choses.

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