‹ Histoire ancienne de l'église (volume 4)Chapitre 57 sur 68 · Le Xéoplatonismf · texte numérisé non relu

Le Xéoplatonismf

Un effort autrement sérieux nous est représenté par le néoplatonisme.

Au temps des empereurs Sévères, l'initiateur de ce mouvement, Ammonius Saccas, enseignait à Alexandrie. A ses leçons se pressait un public restreint, mais fort divers. On y pouvait rencontrer des chrétiens, comme Héraclas et Origène. Longin, le célèbre rliéteur, figura aussi dans cette école, avec un autre Origène et un certain Herennius : mais le plus célèbre dès disciples cV Ammonius. ce fut Plotin. Originaire de Lycopolis, dans la Haute-Egypte. Plotin commença à suivre Ammonius vers le temps (232) où Origène venait de quitter Alexandrie pour s'établir en Palestine. Après la mort du maître (v. 243), il prit part à l'expédition que l'empereur Gordien jDréparait contre les Perses, désireux qu'il était de s'initier à la sagesse de ce peuple et des Indiens. L'entreprise échoua: Plotin, revenu d'Orient, alla se fixer à Rome, où il ne tarda pas à grouper des disciples autour de lui. On cite un toscan, Gentilianus Amelius ; un palestinien, Paulinus ; un poète, Zotique , un médecin, Zethos, originaire d'Arabie, et Castricius, qui possédaient près de Minturnes des terres où le maitre passait l'été; enfin le célèbre Porphyre, tyrien de naissance, qui fut son biographe et son éditeur. Les sénateurs venaient l'écouter ; l'empereur Gallien lui-même et sa femme Salonine figurèrent parfois dans son auditoire.

Ils lui avaient promis de favoriser en Campanie l'établissement d'mie colonie qui vivrait suivant les règles du platonisme. Ce projet ne se réalisa pas. Plotin mourut en 270; c'était un philosophe pratiquant, austère, dédaigneux du monde et de la littérature. Ses disciples l'honoraient comme un saint. Ses leçons avaient le plus souvent la forme de causeries: toute recherche de forme en était exclue, et, lorsqu'il se mit, sur le tard (v. 263), à écrire, il ne s'inquiéta guère du style ni de l'orthographe. Du reste il n'écrivit que des morceaux détachés. Porphyre, un des derniers venus de son école, fut chargé par lui de les rassembler et de les publier. C'est ce qu'on appelle les Ennéade.s ^ A ce recueil Porphj^re donna comme préface une vie de son maître.

On y voit, entre autres choses, que l'école de Plotin fut parfois fréquentée par des chrétiens, surtout par des Grnostiques. Sa philosophie était trop religieuse, dans le sens « hellénique » , pour que des chrétiens orthodoxes et bien intentionnés fussent à leur place chez lui. Avec les Gnostiques, le contact était plus large ; on voisinait par la théologie transcendante. Les Gnostiques de Plotin ne semblent pas avoir été des Yalentiniens ni des Basilidiens, mais plutôt des représentants de quelque système sjaùen, lointains rejetons de Simon et de Saturnil -. Leurs chefs s'appelaient Adelphius et Aquilinus.

* Il y avait 54 traités ; Porjjhyre les groui)a neuf pai- neuf et en fit les six livres des Ennéades.

2 Sur ceci v. le mémoire de M. Cari Schmidt, Plotins Stcllung zum Gnosficismus loid kirdilichen Christoithum, dans les Texte II. U., t. XX ^ — C'est un des maîtres les plus honorés

Comme les Guostiques, Ammouius et Plotiii avaient luie synthèse, et celle-ci, bien quenseignée d^abord avec nn certain mystère, ne tarda pas 'à jouir d'une vogue considérable. G-ràee au néoplatonisme, Tliellénisme eut eniin une théologie. Il y entra sans doute beaucoup d'éléments anciens: Pythagore, Zenon, Aristote et Platon, Platon surtout, étaient considérés dans l'école comme des ancêtres. Leurs livres formaient une sorte de Bible, un texte sacré, un thème à commentaires. Philon, bien qu'on ne se soit pas réclamé de lui, doit avoir eu quelque part dans la formation du nouveau s^'stème. Le fait est qu'il a. avec celui du vieux maitre juif, des ressemblances très caractérisées.

E V a trois termes divins, procédant l'un de l'autre, allant de l'abstrait au concret, du simple au composé, de la perfection absolue aux divers degrés de l'imperfection. Au fond de tout est l'Etre en soi, sans déterminations ni propriétés, ineffable, inaccessible à la connaissance. Tout ce qu'il y a d'être dans les autres vient de lui : de cette façon tous les autres êtres sont lui et lui est tout Têtre de chaque être. Au second degré vient rintelligence (voo;», qui est aussi l'Intelligible, image de l'Etre suprême, susceptible d'être connue, mais d'une absolue simplicité. C'est le j^rototype de tous les autres êtres. Tient ensuite l'Ame ' yj///; >. qui procède de l'In-

dans l'école néoplatonicienne, le pythagoricien iXumenius, qui a présenté Platon comme un « Moïse attique » ; Amelius, le disciple de Plotin, citait avec éloge le prologue de l'évangile de saint Jean Œusèbe. Praep, ev., IX, 6; XI, 18, 19).

telligence comme celle-ci de TEtre en soi. L'Ame anime le monde; elle est donc capable de diversité: elle comprend les âmes particulières. Le monde sensible procède tVelle ; une partie des âmes \ sont engagées dans des ■corps individuels. Malheureusement Tliarmonie ne règne pas entre les éléments du monde et l'âme n'est pas maîtresse du corps. De là le désordre des choses.

L'être, qui, en se concrétisant et en se diversifiant, ■est devenu de plus en plus imparfait, doit être ramené à la perfection. Cet effort de retour commence par la vertu: d'abord la vertu commune, civique i-oAi.-.-/'.-/; ), qui orne l'âme, mais ne sulïit pas à la délivrer; puis l'ascèse, vertu purifiante, qui la ramène au bien. Ainsi purifiée, l'âme peut atteindre la sphère de l'Litelligence (vo'j;), par l'exercice de sa raison. Quant à l'Etre en soi, la raison ne l'atteignant pas, on ne peut être en rapport avec lui que par l'extase. Celle-ci peut être préparée : quand elle se produit, on perçoit Dieu. Mais cela est rare. Pendant les six ans que Porphyre fut auprès de lui, Plotin n'arriva que quatre fois à cette commmiion immédiate avec la divinité. Porphyre lui-même n'y parvint qu'une fois dans toute sa vie.

Un souffle religieux traverse tout ce système : mais on ne voit pas d'abord comment il peut s'harmoniser avec le polythéisme et le culte hellénique. Plotin, qui, pour son compte, s'en tenait à la religion de sa philosophie, trouva moyen d'arranger les choses. Le vrai Dieu, le seul vrai Dieu, demeure toujours l'Etre en soi ; mais Xou.^ est déjà un second dieu; les idées {loyoi}

qu'il comprend .sont aussi des êtres divins : il en est de même des astres, et ainsi de suite. En somme, pour le i populaire, le vieux panthéon subsiste; seulement on a bâti au dessus un ou deux étages. L'exégèse symbolique s'étend à la mythologie, au culte, aux idoles, à la divination et jusqu'à la magie.

Cette partie inférieure, ces compromissions avec les idées et les pratiques du vieux culte, devaient être développées après Plotin. Jamblique, au commencement du IV siècle, transforma le système en une sorte de discipline théurgique. C'est en cet état qu'il atteignit Julien.

Dans l'ensemble, le néoplatonisme représente le der- » nier eiïort de la philosophie grecque pour expliquer le mystère du monde, et cet effort est profondément religieux, tant en raison de la mystique qui fau le fond du système que par son adaptation à la religion traditionnelle. Ce que Philon avait été trois siècles auparavant pour le judaïsme, Plotin le fut pour l'hellénisme. Philon avait montré qu'on pouvait être en même temps juif et philosophe: Plotin amena au mj'sticisme la vieille philosophie grecque : il la convertit en quelque sorte à la religion, en même temps qu'il permettait à celle-ci de faire figure devant les penseurs.

Ceux-ci firent large accueil à la nouvelle sjmthèse. A bien des gens elle dut faire l'effet d'une utile concurrence au christianisme. Mais cette gnose païenne était plus faite pour couper l'herbe sous le pied aux giioses chrétiemies que pour menacer sérieusement le christia-

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iiisme orthodoxe. Le dieu de Plotin était trop loin de l'homme et de trop difficile accès : les écrits des philosophes anciens et nouveaux ne valaient pas l'Histoire sainte comme instrument de propagande: les vies de Plotin, qui se multiplièrent, ne pouvaient être comparées aux Evangiles. Le platonisme demeura chose de luxe. L'Eglise ne s'en préoccupa giière. Elle continua à charger contre le paganisme des idoles et des sacrifices, sans s'inquiéter de ce qu"il pouvait y avoir de philosophie derrière. Du reste, tout n'était pas à rejeter dans les idées de Plotin : les penseurs chrétiens, au ly* siècle et depuis, en tirèrent souvent profit. Si la nouvelle philosophie aida Julien, peu affermi dans ses convictions, à sortir du christianisme, elle rendit à saint Augustin le service contraire. Par lui et par le faux Denys l'Aréopagite elle pénétra largement dans la théologie du moyen-âge.

Mais revenons aux origines. Dès avant la mort de Plotin, Porphyre s'était retiré à Lilybée, en Sicile, pour y soigner sa santé. C'est là qu'il constitua les Ennéades, là aussi qu'il écrivit ses quinze livres contre les chrétiens, l'ouvrage le plus important que l'antiquité ait opposé au christianisme. Celui-ci, depuis Celse, avait fait beaucoup de chemin, à tous les points de vue, et spécialement au point de vue de la philosophie. Il avait produit Origène. Porphja-e avait connu le grand docteur chrétien: il n'ignorait pas ses écrits. Il savait aussi que le Péri Arclion ne représentait qu'imparfaitement la doctrine ecclésiastique. Les dogmes de la créa-

tiou et de la fiii des clioses, de l'incarnation et de la résurrection, tels qu'ils étaient entendus dans la grande Eglise, ne cadraient guère avec le panthéisme de la nouvelle école. D'autre part les livres sacrés, l'Ancien et le Xouveau Testaïnent, étaient toujours là pour offrir des prises à l'esprit grec et à sa critique. A la demande du maître. Porphyre s'était déjà exercé contre certains livres de visions soi-disant de Zoroastre, dont les Gnostiques faisaient état dans leurs discussions. Maintenant c'est aux livres des chrétiens qu'il s'attaqua. De îsa jDolémique nous n'avons que des fragments. Supprimé par les empereurs chrétiens, l'ouvrage de Porphyre a disparu; et, chose étrange, nous avons perdu même les réfutations qu'on lui opposa, celles de Méthode, d'Eusèbe, d'Apollinaire et de Philostorge. Quelques pages, cependant, se sont conservées dans V Apocritiqiie de Macarius Magnés, soit que cet auteur les ait tirées directement de Porphyre, soit qu'elles lui soient parvenues par l'intermédiaire d'un plagiaire. Le peu qui reste suffit à domier une idée de la critique serrée, impito3'able, du disciple de Plotm. H ne désapprouve pas tout. Il ne s'en prend pas au Christ, pour lequel il a, au contraire, beaucoup de considération '. mais aux . évangélistes et surtout à saint Paul jDour lequel il professe une antipathie spéciale. H discerne bien en quoi le christianisme pourrait s'accorder avec la sapience hellénique, par exemple sur la question de l'unité divine, la monar-

' Eusèbe, Dem. evaug., III, 7: cf. Aug., Deciv. Del, XIX, 23.

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cliie de Dieu, l'assimilation des anges à des divinités inférieures, l'usage des temples et des églises.

Le livre de Porphyre eut un grand retentissement. Il fallut le réfuter sans retard. C'est à quoi s'employèrent Méthode, l'évêque lettré d'Olympe en Lycie, et le laborieux Eusèbe de Césarée. Mais ils n'arrêtèrent pas le succès du livre, et, tant qu'il y eut des païens de lettres, on s'en fit fort contre le christianisme '.

La carrière de Porphyre se prolongea, féconde eu productions philosophico-religieuses, jusqvi'à l'année 304. Les chrétiens, ses adversaires, étaient alors traités en ennemis par le gouvernement, et combattus avec d'autres armes que les siennes.

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