E. H., VIII
DrcHESNE. llist. anc. de l'Egl. — T. II. 4
avait fui avec ses lilles, sans doute au delà de l'Euphrate. Leur retraite découverte, on les ramenait à Antioche, lorsqu'au passage du fleuve, éperdues à la pensée du traitement, pire que la mort, qui les attendait au retour, elles échappèrent à leur escorte et se précipitèrent dans le courant *.
Pour d'autres pays ce qu'Eusèbe a retenu, c'est le souvenir de supplices extraordinaires : en Arabie on tuait les chrétiens à coups de hache ; en Gappadoce, on leur brisait les jambes; en Mésopotamie, on les enfumait, pendus par les pieds au dessus d'un brasier ; dans le Pont, on enfonçait sous les ongles des pointes de roseau, ou bien l'on arrosait de plomb fondu les parties les plus intimes du corps, Certains fonctionnaires se distinguaient par leur ingéniosité à combiner ensemble la torture et l'obscénité.
Si de telles horreurs nous avaient été transmises en des récits légendaireSj nous ne croirions jamais avoir assez de défiance contre l'exagération des narrateurs ; ici, celui qui raconte est un homme bien placé pour être renseigné, peu enclin à pervertir le sens des documents qui lui ont été transmis. Au moment où il écrit, les bûchers sont à peine éteints ; leur cendre est encore chaude. Il faut donc le croire. Et d'ailleurs, des histoires
1 La légitimité du suicide, en pareil cas, fut reconnue par l'Eglise. Il y a une homélie de saint Jean Ghrysostome en l'iionncur de ces saintes, Hom. 51; cf. Aug., De civil. Dei, î, iQ. Saint Jean Ghrysostome donne le nom de la mère, Domnina, et des filles, Bérénice ei Prosdoce. Saint Ambroise, Devirç/iriibus, III, 7 elEp. 37 parle aussi (le cette histoire, à laquelle il mêle le nom de sainte Pélagie.
moins anciennes et aussi bien attestées ne sont-elles pas là pour nous apprendre qu'en ce genre de choses, tout, tout est possible ?
Quant aux faits particuliers dont le souvenir fut, en chaque pays, consacré par le culte et cultivé par l'hagiographie locale, ils ne sauraient être énumérés ici. Parmi leurs documents, bien rares sont ceux auxquels on peut se fier pour le détail des choses. Des traits que l'on relève, ceux qui ont un intérêt d'ordre générai nous sont déjà connus par Eusèbe et Lactance; les autres n'ont d'importance que pour l'histoire locale.
8°. — Polémiques littéraires.
A la guerre des lois et de la police s'ajoutait la controverse littéraire. Celle-ci, à vrai dire, n'avait guère cessé. Après TertuUien, Minucius Félix et saint Cyprien avaient renouvelé devant l'opinion publique l'exposition et la défense du christianisme ; aux apologies grecques du ii« siècle avaient fait suite divers écrits dont nous avons encore le texte, sans en connaître les auteurs K Quant parut le livre de Porphyre contre les chrétiens, Méthode et Eusèbe y répondirent sans retard. La persécution excita le zèle des gens qui se plaisent — ceci est de tous les temps — à accabler les vaincus. Un rhéteur africain, Arnobe, professeur officiel à Sicca Veneria, combattait les chrétiens depuis longtemps, lorsque,
1 Cf. t. I, p. 211.
touché de la grâce, il se fit chrétien lui-même. L'évèque du lieu, qui se défiait de sa conversion, lui demanda des gages et Arnobe lui en donna de premier ordre en publiant une charge à fond contre le paganisme K En même temps qu'il se réfutait lui-même, il parait avoir visé un certain Cornélius Labeo, auteur d'écrits hostiles au christianisme. L'ouvrage se ressent de la hâte avec laquelle il fut composé ; le style en est fort négligé ; sur l'âme, son origine et son immortalité, le langage de l'auteur est celui d'un néophyte incomplètement instruit.
Arnobe eut, parmi ses disciples à Sicca Veneria, un autre africain qui devait prendre, dans l'apologétique chrétienne, une place bien plus considérable 2. Lactance {L. Caecilius Firmianus Lactaniius) acquit, comme rhéteur, une réputation assez grande pour que l'empereur Dioclétien le fît venir à Nicomédie et lui confiât une chaire officielle d'éloquence latine. Il avait commencé par être païen et l'était encore, selon toute apparence, au moment de cette promotion. A Nicomédie il se convertit. La persécution le priva de sa place ; il se vit réduit à l'enseignement privé, bien peu rémunérateur, pour un professeur de latin, dans cette ville grecque, et, pour un chrétien, en de tels temps. Il employa ses loisirs forcés à écrire pour la défense de ses croyances. C'était un
1 De errore profanarum religionum. Sur ce livre, v. Monceaux, Histoire littéraire de l'Afrique chrétienne, t. III, p. 241 et suiv. ; cf. Martin Schanz, Gescinchte der rôm. Lilteratur, n<" 611, 749 et suiv.
- Monceaux, l. c, p. 286; Schanz, l. c, p. 445.
homme de talent. Heureusement pour sa gloire littéraire, il ne prit pas Arnobe pour modèle et s'attacha plutôt à imiter Gicéron. De sa littérature nous avons conservé deux petits traités, l'un sur la nature de l'homme (De opificio Dei), l'autre sur certains anthropomorphismes (De ira Dei), et surtout un grand ouvrage d'apologétique, les Institutions divines, en sept livres, dont il fit luimême un résumé {Epitome). Ce sont les attaques des adversaires qui lui mirent la plume à la main. Pendant que les bourreaux instrumentaient contre les chrétiens, un sophiste, dont il ne nous a pas conservé le nom, les entreprit dans ses conférences. Apôtre éloquent de la pauvreté théorique, on le voyait circuler en manteau court, la crinière en désordre : mais on savait que ses domaines s'arrondissaient sans cesse, grâce à la faveur des gens en place ; que chez lui on dînait mieux qu'au palais impérial et que d'ailleurs on n'y pratiquait aucun genre d'austérité. Il exposa au public que le rôle des philosoplies est de redresser les erreurs des hornmes et de leur indiquer la bonne voie, loua fort les empereurs d'avoir pris la défense de la vieille religion et entreprit vigoureusement la nouvelle, qu'il ne connaissait guère : on s'en aperçut. Le public, d'ailleurs, s'accorda à trouver que le moment était mal choisi pour ce genre d'exercices et qu'il était honteux de piétiner ainsi les proscrits. Le sophiste fut sifflé.
Après lui entra en lice un autre ennemi du christianisme, Hiéroclès, naguère gouverneur de Phénicie, puis vicaire, enfin gouverneur de Bithynie. C'était un fort
gros personnage, un conseiller de l'empereur ; il avait fait partie du fameux conseil où l'on avait décidé la persécution. Il publia un ouvrage en deux livres, sous le titre : Aux chrétiens, l'ami de la vérité '. Lactance le trouve très renseigné, très au courant, en particulier, des difficultés de l'Ecriture Sainte. Gela s'explique. Hiéroclès avait largement pillé Porphyre. Sur certains points cependant, il suivait sa voie propre. Je ne sais où il avait pris que Jésus, chassé par les Juifs, s'était mis à la tête d'une bande de neufcents brigands. Le roman de Philostrate lui avait suggéré l'idée de faire de nombreuses comparaisons entre le Sauveur et Apollonius de Tyane. Sur ce point il fat entrepris par Eusèbe, qui lui consacra un livre spécial. Devenu plus tard gouverneur en Egypte, il y eut affaire à un apologiste d'un autre genre 2.
Quant à Lactance, témoin attristé de ces lâches attaques, elles lui donnèrent l'idée, non de se mesurer avec les agresseurs — selon lui ils n'en valaient pas la peine — mais de reprendre, contre tous les adversaires du christianisme et devant l'opinion des geus cultivés, la tâche qu'avaient assumée avant lui Tertullien et Gyprien. Le premier, pensait-il, avait écrit avec trop d'ardeur polémique, le second avait fait valoir des arguments plutôt faits pour les chrétiens que pour les païens. Une exposition calme, en bon style, où l'on res-
1 <&i),a).r,eï)ç.
- C'est le mémo Iliéroclès dont il a été parlé ci-dessus, p. 43.
LA GRANDE PEUSÉGUTION 55
terait sur le terrain philosophique et littéraire commun à tous les gens instruits, voilà ce que Lactance entendait faire, et ce qu'il fit. Il fut le Gicéron du christianisme. , Il le fut jusqu'aux Philippiques, .car c'est bien lui, on ne le conteste plus guère, qui est l'auteur de l'ardent pamphlet, La mort des persécuteurs, publié en 313, au moment où Licinius affichait à Nicomédie l'édit libérateur. Lactance, qui, pendant les mauvais jours, avait vu ses amis massacrés ou torturés, et s'était trouvé lui-même obligé de quitter Nicomédie, y revint jouir de la paix religieuse. Il était toujours misérable. Ce fut seulement quelques années après que la foitune lui sourit : Constantin l'appela en Occident et lui confia l'éducation de son fils Grispus (v. 317). Il était déjà fort avancé en âere.
Conversion de Constantin. — Mesures religieuses en Occident. — Les païens tolérés, les chrétiens favorisés. — Licinius et son attitude envers les chrétiens — La guerre de 323 : Constantin seul empereur. — Développement de sa politique religieuse. — Mesures contre les temples et les sacrifices. — Fondations d'églises : les Lieux Saints de Palestine. — Fondation de Constantinople. — Mort de Constantin.
1°. — Constantin, empereur d'Occident.
La victoire de Constantin sur Maxence fut considérée par tout le monde comme un fait extraordinaire, où l'intervention de la divinité n'était pas méconnaissable. Le sénat traduisit cette impression en faisant graver sur l'arc commémoratif de l'événement les deux mots célèbres : instinctv divinitatis. Les païens, qui ne manquaient pas sous les drapeaux du vainqueur et dans son entourage, rapportaient le succès à la divinité abstraite qu'ils honoraient en leurs dieux, ou même à l'intervention de légions célestes, conduites par l'empereur divinisé Constance Chlore '. Mais l'impression géné-
1 Paneg. IX, 2 ; X, 14. M. Boissier rapproche avec raison ces diversités d'interprétation de celles qui se produisirent à propos
nile était que la catastrophe où Maxence avait péri avec sa brillante armée était l'œuvre du dieu des chrétiens. Avant la bataille, le « tyran » avait fait appel à toutes les ressources de la religion païenne : oracles, aruspices, sacrifices, sortilèges, tout avait été mis en oeuvre avec un appareil extraordinaire. En marchant contre lui, les soldats de Constantin avaient montré sur leurs boucliers le signe t^, formé des deux premières lettres du nom du Christ. C'est à la suite d'un songe i de leur prince qu'ils avaient reçu l'ordre de peindre sur leurs armes cet emblème inaccoutumé. Maxence avait compté sur le secours des anciens dieux : Constantin s'était mis, lui et son armée, sous la protection du dieu chrétien.
La bataille du pont Milvius l'affermit dans sa confiance et détermina son adhésion définitive au christianisme. Mais cette confiance avait des racines anciennes. Il est probable que le christianisme avait pris quelque pied dans la famille de Constance Chlore, tout comme dans celle de Dioclétien ; une des sœurs de Constantin reçut le nom tout chrétien d'Anastasie. Bien que les édits de persécution eussent porté le nom de Constance avec ceux de ses collègues impériaux, il sut épargner, dans son domaine propre, le sang des chrétiens '. Eusèbe le représente comme étant lui même chrétien de cœur. Cependant on ne saurait admettre qu'il eût fait les adhé-
de la légion fulminante (La fin du paganisme, t. 1, p. 44) ; cf. le t. I de cette Histoire, p. 250.
1 Lactance, De morl. pers., 44.
2 Vita Const., I, 17.
sions formelles auxquelles correspondait l'entrée au catéchuménat et surtout l'initiation baptismale. Elevé dans cette famille où le christianisme était, sinon pratiqué, au moins bien vu, Constantin eut l'occasion, pendant son séjour à Nicomédie, de voir comment on y traitait les fidèles. Le promoteur de la persécution, Galère, était l'ennemi de son père et le sien. Quant il fut devenu le maître dans les provinces occidentales, il prit tout de suite une attitude favorable ji ceux que l'on persécutait ailleurs. Cependant il y avait encore loin de ces dispositions tolérantes à la conversion personnelle, et celle-ci n'était nullement suggérée par les circonstances politiques. Les chrétiens étaient beaucoup moins nombreux en Occident qu'en Asie-Mineure et en Orient. L'empereur des Gaules, en tant qu'il pouvait s'inspirer des tendances religieuses de ses sujets, n'avait aucune raison d'abandonner les anciens dieux, aucun intérêt politique à se déclarer chrétien. C'est pourtant ce que fît Constantin. Au moment d'entreprendre son expédition contre Maxence, préoccupé de mettre de son côté non seulement toutes les précautions militaires, mais encore tous les secours divins, il lui vint à l'esprit que l'attitude de son père et la sienne devaient lui valoir la bienveillance du dieu des chrétiens; qu'il en avait même un témoignage dans le succès qui les avait toujours accompagnés jusque là, son père et lui, tandis que les autres princes, ennemis du christianisme, Maximien, Sévère, Galère, avaient fait la plus triste fin. Ces réflexions, qui paraissent lui avoir élé familières, car il y revient
souvent dans ses lettres, il les communiqua plus tard à ]']usèbe, en ajoutant que, pour se mieux déterminer, il demanda à Dieu de l'éclairer par quelque prodige. Peu après il vit dans le ciel, et toute son armée vit comme Ivii, une croix de lumière avec ces mots : « Sois vainqueur par ceci » ' ; enfin le Christ lui apparut en songe, tenant en main l'image qu'il avait vue briller au ciel, lui ordonnant de la reproduire et de s'en servir comme d'une défense contre ses ennemis. Il fit venir des prêtres chrétiens et leur demanda quel était le dieu qui lui avait apparu et ce que signifiait le signe. C'est alors qu'il se serait fait instruire de la religion chrétienne et l'aurait professée ouvertement.
Il est difficile d'admettre que Constantin ait été jusqu'à ce jour aussi ignorant du christianisme. Le récit, sur ce point au moins, décèle un peu d'arrangement. Quant aux visions, de jour et de nuit, nul n'est fondé à démentir Eusèbe quand il dit qu'elles lui ont été rapportées par Constantin: mais il est malaisé à l'historien d'apprécier exactement la valeur d'un tel témoignage, et, en général, de scruter avec fruit des choses aussi intimes. Laissant donc au mystère ce qui appartient au mystère, on se bornera ici à constater les faits constatables, à savoir que Constantin aborda la guerre contre Maxence et spécialement la rencontre du pont Milvius avec l'idée, hautement manifestée, qu'il était sous la protection du dieu des chrétiens, et que, depuis lors, il parla et agit
1 To'jfo) vî'xa.
toujours, dans les choses religieuses, en croyant convaincu. Le monogramme du Christ peint sur les boucliers des soldats, disposé au sommet des étendards militaires (labarum), bientôt gravé sur les monnaies et reproduit de mille façons diverses, donna une expression éclatante aux sentiments de l'empereur *. Il y en eut bien d'autre'-. Quelques mois seulement après la bataille du pont Milvius, on rencontre dans son entourage intime une sorte de conseiller ecclésiastique, Hosius, évêque de Gordoue. Des lettres expédiées au nom de l'empereur, dès l'année 313, témoignent d'un vif sentiment de piété chrétienne 2.
En somme on était arrivé à ce que ïertullien avait déclaré impossible, à un empereur chrétien *. Constantin aurait pu signer déjà, comme ses successeurs byzantins, tti'Ttôç 'çjy.r;ikih<i /.aï aÙTOJipaTwp Pw^aaîwv, « prince chrétien et empereur des Romains ». Et il ne s'agissait pas simplement d'opinions privées, intimes, dont les conséquences n'auraient pas débordé la vie de famille et
' Sur cette question v. surtout Boissier, Im fin du paganisme. t. 1, p. 11 et suiv.
2 On ne saurait trop admirer la naïveté de certains critiques, qui abordent cette littérature impériale avec l'idée préconçue qu'un empereur ne pouvait avoir de convictions religieuses; que des gens comme Constantin, Constance, Julien, étaient au fond des libres-penseurs, qui, pour les besoins de leur politique, affichaient telles ou telles opinions. Au iv^ siècle les libres-penseurs, s'il y en avait, étaient des oiseaux rares, dont l'existence ne saurait être présumée, ni acceptée facilement.
i « Sed et Gaesares credidissent super Ghristo, si aut Gaesares non essent saeculo necessarii aut si et cliristiani potuissent esse Cacsares ». Apol. 21.
CONSTANTIN, EMPEREUR CURÉriEN 61
la chapelle domestique. Le changement opéré en Constantin, quelque sincère qu'il put être, se rattachait à des événements extérieurs de la plus haute gravité, l'échec de la persécution et la catastrophe de Maxence. Il n'était pas possible qu'ils n'eussent pas leur contre-coup dans la direction de l'empire, que 1' a empereur des Romains » ne s'inspirât pas du « prince chrétien ». On en eut le sentiment tout de suite. Les païens se crurent menacés; il fallut les rassurer, et nous avons trace de cette préoccupation dans l'édit qui suivit l'entrevue de Milan K II y est déclaré expressément que la liberté religieuse n'est pas pour les chrétiens seulement, mais pour tout le monde.
Ceci, du reste, était garanti par le fait même que, des deux empereurs, si l'un était chrétien, l'autre ne l'était pas. Il est vrai qu'avant la .bataille d'Andrinople, Licinius avait eu, 'lui aussi, un songe céleste, et qu'au moment de combattre il avait fait invoquer le « Dieu suprême » {swnmus Deus) par ses soldats K II est vrai qu'au lendemain de sa victoire il s'était empressé de proclamer la liberté religieuse. Mais, dès l'année 314, il était en guerre avec Constantin, et sa dévotion au summus Deus ne^devait pas tarder à se ressentir de sa mauvaise humeur contre son collègue chrétien.
Il ne faut pas se figurer les empires de Constantin et
1 Càrdessus, p. 36.
■2 Laclaiice, (De mort, pers., 46) rapporte le texte même de cette prière, qu'un ange {angélus Dei), dit-il, avait révélé à Licinius pendant son soinnieil.
de Licinius comme deux états distincts, absolument indépendants l'un de l'autre ; ce n'étaient que deux parties du même empire romain, gouverné collégialement par deux personnes impériales. Dans ces conditions, s'il pouvait y avoir des différences, même fort grandes, dans les procédés administratifs et dans la distribution des faveurs, il n'en résultait rien pour l'ensemble de la législation et des institutions.
Constantin laissa subsister toutes les institutions religieuses antérieurement existantes, les temples, les sacerdoces, les collèges de pontifes, de quindécemvirs, de vestales ; il garda le titre de pontifex maximus et même les attributions de cette charge, en tant^^u'elles n'impliquaient aucune compromission de sa personne avec les cérémonies païennes. Les ateliers publics continuèrent quelque temps à frapper des monnaies où figurait^ avec l'effigie impéri£ile, celle du Soleil ou de quelque autre divinité. Tout cela peut sembler étrange et difficilement conciliable avec des convictions sérieuses. Mais il ne faut pas oublier que déjà, sous les précédents empereurs, on pouvait être magistrat municipal, gouverneur de province, chambellan du prince, chef des administrations centrales, même llamine de cité ou de province, tout en étant chrétien, et qu'on se faisait aisément dispenser des cérémonies religieuses incompatibles avec cette profession. La fonction suprême avait déjà, disait-on, été exercée par un chrétien, Philippe. Tout cela s'arrangeait par des combinaisons qui pouvaient déplaire, et qui déplaisaient, aux rigoristes, mais n'en étaient pas moins pra-
CONSTANTIN, EMPEKEUU CUUÉTIEN 03
tiquées. Constantin, qui était ie maître^, n'avait aucune peine à aménager ses croyances avec sa situation.
De celle-ci il s'empressa de faire profiter ses coreligionnaires.
On a vu que les mesures concertées à Milan entre les deux empereurs assuraient aux chrétiens la liberté religieuse la plus complète et aux églises la rentrée en possession de leurs biens confisqués. Constantin ne s'arrêta pas là. Sentant bien que la restitution des immeubles était loin de compenser les dommages causés parla persécution, il s'elïorça de subvenir par de larges aumônes aux premiers besoins des communautés nécessiteuses ; il voulut aussi que des indemnités fussent allouées aux personnes qui avaient soufî"ert de la persécution. L'évêque Hosius fut chargé d'arranger les détails et de répartir les fonds \
Les clercs furent exemptés des fonctions publiques onéreuses, c'est-à-dire surtout de la curie, et des corvées 2. De telles exemptions étaient accordées depuis longtemps aux médecins, aux professeurs, aux personnes qui avaient exercé des sacerdoces coûteux. Constantin estima que les services rendus par les ctercs chrétiens méritaient la même immunité.
Dès ces premiers temps sans doute sa piété se mani-
1 Eusèbe, //. E., X, 6, lettre de Constantin à Gécilien, évéque de Garthage : 'ETCcior^nzp \çz<yz; cf. Vila Consl., I, 41, 43.
2 H. E., X, 7, lettre de Constantin au proconsul Anulinus : 'Etcciôti èx uXetôvwv. Ceci détermina beaucoup de vocations ecclésiastiques ; il fallut interdire la profession cléricale aux membres des curies et aux personnes en situation de le devenir.
festa par des fondations d'églises. A Rome, la vieille demeure des Laterani, sur le Gœlius, plusieurs fois confisquée, se trouvait appartenir alors à Fausta, sœur de IMaxence et femme de Constantin. On y transporta la résidence épiscopale : dès l'automne 313, le pape Miltiade y tenait concile. On ne put tarder à commencer la construction de la basilique annexée à cette domus Erdesiae, l'église actuelle du Latran. D'autres s'élevèrent, par les soins de l'empereur, sur les tombeaux de saint Pierre, de saint Paul, de saint Laurent ^ Les princesses de la famille constantinienne, qui se fixaient volontiers à Rome, en construisirent de leur côté. Hélène, mère de l'empereur, habitait tantôt la domus Sessoriana, au delà du Latran, tout à l'extrémité de la ville, tantôt la villa Ad duas lauros, sur la voie Labicane. Près de celle-ci était un cimetière chrétien où reposaient les martyrs Pierre et Marcellin, victimes de la dernière persécution: elle leur éleva une petite basilique. Quand, plus tard, elle eut visité la Palestine et retrouvé les reliques de la Passion, elle en réserva une partie pour le Sessorium, qui devint bientôt comme une petite Jérusalem et en prit même le nom. Gonstanline, fille de Constantin, affectionnait une autre villa impériale, située sur la voie Nomentane, près du cimetière où était le tombeau de sainte Agnès; elle y éleva une basilique, avec un baptistère -
1 Les basiliques constantiniennes de Saint-Paul et de Saint- Laurent étaient fort petites. Lien au dessous des dimensions des églises du Latran et de Saint-Pierre.
- C'est dans ce baptistère que Constantine et sa sœur Hélène,
qui subsiste encore. Enfin il est possible que l'église d'Anastasie, au pied du Palatin, doive son nom à une des sœurs de l'empereur.
Celle-ci faillit devenir impératrice. Elle avait été mariée à un personnage important, Bassianus, dont Constantin voulait faire un césar. 11 lui aurait assigné l'Italie comme ressort: Anastasie eût trôné en souveraine au Palatin. Malheureusement on s'aperçut que Bassianus et son frère Senecio étaient en relations trop étroites avec Licinius. Bassianus fut éliminé ', et Senecio, réfugié près de Licinius, ayant été réclamé en vain, la guerre s'alluma entre les deux empereurs. Vaincu à Cibales, en Pannonie, puis en Thrace, Licinius acheta la paix en sacrifiant riUyricum (fin 314)-
Ge n'était qu'une trêve. Elle dura huit ans (315-323). De cette période il nous est resté quelques lois de Constantin, qui témoignent de ses bonnes dispositions à l'égard des chrétiens. Il interdit aux juifs, sous peine du feu, de lapider ceux d'entre eux qui se convertiraient au christianisme - ; il permit de célébrer les affranchissements à l'église, par devant l'évêque et le clergé ^ ; il
femme de Julien, reçurent la sépulture, en un grand sarcophage de porphyre qui est maintenant au musée du Vatican. Un autre sarcophage, tout semblable à celui-ci, reçut les restes d'Hélène, l'impératrice-mère. Lui aussi a été transporté au Vatican. On voit encore, à Tor Pignatlara, sur la voie Labicane, les ruines imposantes du mausolée d'Hélène.
1 Convkius et stratus est, dit VOrigo Constantini (Anon. de Valois, éd. Mommsen, Chronica minora, t. I, p. 8.)
2 Cod, Theod., XVI, 8, 1.
3 Cod. Just., I, 13, 2 ; cf. Cod. Theod., IV, 7, 1. DccHESNE. Hist. anc. de VEgl. — T. H. •'
prescrivit, pour les tribunaux, les bureaux et les ouvriers des villes, le repos du dimanche '; il proclama la liberté de tester en faveur des églises -. Quant au paganisme, il lui conservait sa liberté, se bornant à prohiber, dans les, maisons privées, les opérations d'aruspicine; dans les temples il les tolérait, et même, en certains cas, il les prescrivait ^
Mais la bonne volonté de l'empereur fut bientôt mise à une rude épreuve par les dissensions intérieures de ses protégés. L'église d'Afrique lui donna fort cà faire, et cela dès les premiers jours. Là s'étaient formés deux partis religieux qui, l'un et l'autre, prétendaient être l'Eglise catholique. Les princes persécuteurs n'avaient pas fait de dilïérence entre chrétiens ; hérétiques et orthodoxes avaient été proscrits ensemble et plus d'un, parmi les dissidents, avait donné sa vie pour la foi commune. Constantin, lui, voulait que son adhésion et sa faveur allassent exclusivement à l'Eglise authentique ; il n'entendait pas protéger tout le monde indistinctement. C'était déjà un pressant motif pour s'intéresser au conflit africain : le « prince chrétien » voulait savoir où, en Afrique, se trouvaient ses confrères. Quant à « l'empereur des Romains », il avait une autre raison d'intervenir, la querelle ayant pris des proportions telles que l'ordre public était troublé. Aussi n'est-il pas étonnant qu'il ait fait tout son possible pour réduire ce difierend,
' Cod. Jusl., III, 1-2, 2.
^ Cod. Tlieod., XVI, 2, 4.
'■'' Cod. Theod., IX, 16, 1. 2, :i ; XVI, 10, 1.
CONSTANTIN, EMPEREUR CIIKÉTIEN (>7
qu'il ait provoqué des réunions cpiscopales, ordonné des enquêtes ofticielles; qu'il ait siégé lui-même comme arbitre, enfin poursuivi par voie de douceur et par voi'e de rigueur l'exécution des sentences rendues. Les fonctionnaires furent mis en campagne, les voitures de la poste servirent à transporter les évoques aux lieux des conciles. 11 ne faut pas voir en ceci un témoignage de faveur à l'égard de l'épiscopat. Ce n'est sûrement pas pour leur plaisir que les évêques se rendaient, sur son invitation, à Rome, à Arles, à Milan ; c'était pour aider l'empereur à rétablir l'ordre. En voiturant les évêques, Constantin obéissait à la raison d'état, tout comme Dioclétien croyait le faire en les emprisonnant.
2'5. — L'Orient sous le (jouverneinent de Licinius.
Chez Licinius aussi il y avait des réunions épiscopales. Enfin délivrés de Maximin, les chrétiens respiraient, reprenaient leurs assemblées, relevaient les ruines de leurs églises, ruines matérielles, ruines morales. Nombreuses durent être alors les fêtes de dédicace, comme celle de la grande église de Tyr, à laquelle assista l'historien'Eusèbe, déjà évêque de Gésarée. 11 y prononça un grand discours d'apparat, et, pour n'en pas priver la postérité, il l'inséra dans la dernière édition de son Histoire ecclésiastique K De deux conciles tenus au temps
de Licinius, l'un à Ancyre, l'autre à Néocésarée, il nous
est resté des canons et des signatures. Les canons rentrent en général dans le cadre ordinaire de la législation ecclésiastique, cas pénitentiels, règlements sur les ordinations, et autres choses de ce genre. Cependant plus de la moitié des canons d'Ancyre traitent de situations déterminées par la récente persécution. On en était encore tout près; aussi est-il vraisemblable que cette assemblée se tint dès l'année 314 Dans les canons de Néocésarée il n'y a plus aucune trace de la persécution. Les deux conciles réunirent les évêques d'Asie-Mineure, de Cilicie et de Syrie : à tous les deux assistèrent les évêques d'Antioche et de Gésarée en Cappadoce, Vital et Léonce.
La tranquillité que supposent de telles réunions épiscopales ne dura pas longtemps. L'influence que Constantin pouvait avoir sur Licinius, soit directement, soit par l'entremise de sa sœur Constantia, était battue en brèche par la jalousie et l'esprit d'intrigue. Le moment vint où le vieux compagnon d'armes de Galère crut devoir préparer sa revanche de la campagne de 314. Constantin devint pour lui l'ennemi. Dans cet état d'esprit il ne pouvait que se défier des chrétiens, dont son rival était le bienfaiteur en Occident, l'espérance en Orient, Il commença, comme avait fait Dioctétien, par éloigner les chrétiens de sa personne et des services du palais ; puis vint le tour de l'armée: il fallut renoncer au service militaire ou au christianisme K II fut interdit de visiter ou
1 Sur la persécution do Licinius, v. surtout Kusèhe, //. E.,X, 8 'Gt y'ita ConsL, I, .49-56 ; Concile de Nicée, c. 11-14 ; Constantin, édit
CONSTANTIN, EMPEREUR GHMÉTIEN 60
d'assister les prisonniers, ce (|ui, surtout en un tel moment, était une grave atteinte au libre exercice de la charité chrétienne. Peu sévère en ses mœurs, le prince se mit à trouver inconvenant que les femmes prissent part aux assemblées de culte et fussent catéchisées par les hommes : même réduites aux hommes, les réunions chrétiennes lui parurent trop nombreuses pour qu'on pût les tolérer dans les villes : les services religieux durent se tenir hors les murs. Il se défiait en particulier des assemblées épiscopales, formées de personnes qu'il soupçonnait de vouloir trop de bien à son collègue occidental : les conciles furent interdits, et nombre d'évêques furent poursuivis individuellement, sous divers prétextes. Ces règlements et ces procédés ne constituaient pas encore une persécution déclarée, La profession du christianisme et l'exercice du culte, sauf certaines restrictions, étaient tolérés chez les particuliers. Quant aux soldats, aux employés, aux fonctionnaires, aux personnes qui tenaient à la faveur impériale, il n'en était plus de même. Gela suffit pour déterminer beaucoup d'apostasies : le concile de Nicée, après Licinius, comme le concile d'Ancyre après Maximin, eut à légiférer sur ce sujet. Il n'y eut pas que des apostats; il y eut aussi des confesseurs et des martyrs. Plusieurs évêques périrent, notamment Basile d'Amasie '. La région du Pont fut
portant réparation des dommages causés, dans Eiisébe, T'. C, IT, 24-35.
I Amasie était la métropole de lu province appelée alors Diospontus, plus tard Helenoponlus,
particulièrement maltraitée ; en maint endroit on ferma les églises, on alla même jusqu'à les détruire. C'est à Sébaste, dans l'Arménie-Mineure, que se place le célèbre drame des Quarante martyrs de l'étang glacé. Nous avons encore, document touchant, le testament' de ces soldats chrétiens; ils y prennent congé de leurs amis et disposent de la seule chose dont ils puissent disposer, leurs propres restes. D'autres épisodes ont été retenus et cultivés par la tradition hagiographique; il est plus sûr de s'en tenir aux généralités, telles qu'elles sont énumérées par Eusébe, témoin oculaire, et par Constantin, dans l'édit de réparation '. Beaucoup de chrétiens perdirent leurs situations et leurs dignités, soit dans l'armée, soit dans les diverses administrations ; se virent confisquer leurs biens ; furent rattachés indûment aux curies, exilés, relégués dans les îles, condamnés aux mines, auxatelierspublics, aux corvées; devinrent esclaves du fisc, furent même vendus à des particuliers; beaucoup, poursuivis sous un prétexte ou sous un autre, payèrent de leur vie leur attachement à la foi chrétienne.
Toutes ces souft'rances retentissaient en Occident. Pour parler comme Eusèbe, la partie de l'empire qui S9 trouvait encore plongée dans les ténèbres tournait les yeux vers celle qui jouissait largement de la lumière. La tension entre les deux empereurs allait sans cesse en s'aggravant. Ce n'étaient pas seulement les ~ chrétiens
1 Cipbhardf, Acta martyrum selecta, p. 1(10.
2 Vila Consl. I, 30-35.
CONSTANTIN, EiMPEKEUK ClIUÉTlliN 71
qui se plaignaient, Licinius, soldat grossier et brutal, se tranformait de plus en plus en tyran asiatique. Constantin lui fit des observations; elles furent mal accueillies. Dans cet état d'hostilité sourde, la paix était fort précaire. Un incident survint. Chargé de surveiller la frontière du bas Danube, Licinius s'acquittait mal de ce devoir. Les Barbares franchirent le fleuve et se répandirent dans toute la'Thrace. Constantin se trouvait alors à Thessalonique ; il marcha contre eux, les repoussa et les réduisit à merci. Mais cette opération l'avait porté sur le territoire de Licinius, de qui relevait le diocèse de Thrace. Il se fâcha : la guerre éclata. Battu près d'Andrinople (3 juillet 323) et assiégé dans Byzance, l'empereur oriental y vit arriver la flotte, déjà victorieuse, que commandait Crispus, fils de Constantin. Il repassa le Bosphore et livra encore, mais sans succès, une autre bataille à Chrysopolis (Scutari), le 18 septembre 523. Grâce aux prières de sa femme, la vie lui fut accordée. On le relégua à Thessalonique, où sans doute il se remit à intriguer, car les soldats réclamèrent sa tête et Constantin la leur accorda '.
L'empereur d'Occident fit son entrée à Nicomédie:on se figure les acclamations des chrétiens.
1 Orifjo Conslantini (Anon. de Valois), M. G., Auct. Ant., t. IX, p. 9 ; cf. p. 232. Sur Vcmnée, v. Mommsen, Hennés, t. XXXII p. 545, et E. Sclnvartz, Nachrichteti, p. 540 et suiv. Peut-être faut-il accepter 324. Voir Jouguet dans les Compte-rendus de l'Ac. des inscr., 190f), p. 234, et O. Seek dans le Rhein. Mus., t. LXII, (1907), p. 517.
S''. — Constantin, seul empereur.
Constantin ne perdit pas de temps et s'empressa de promulguer deux édits. Par Je premier ^ il pourvoyait aux nécessités de la situation, rappelait les exilés, ouvrait les bagnes, les prisons, rendait aux confesseurs liberté, biens, dignités, situations perdues; les soldats chrétiens pouvaient à leur choix rentrer dans l'armée ou rester chez eux avec Vhonesla missio ; les héritages des martyrs et des confesseurs étaient restitués à leurs proches, ou, à leur défaut, dévolus aux églises; de celles-ci les biens confisqués étaient rendus, sauf les fruits ; en un mot, chacun se trouvait, autant que possible, rétabli dans l'état où il était avant la persécution. Dans un autre édit 2, Constantin se proclame nettement chrétien, rappelle ses victoires sur les empereurs persécuteurs, les attribuant au secours d'en haut; il exprime son désir de voir tous ses sujets embrasser aussi la foi, mais déclare qu'il ne contraindra personne;, qu'on doit laisser ceux d'une autre opinion libres de la professer et d'exercer leur culte dans les temples qui resteront ouverts.
En même temps il encouragait^ les évêques à rebâtir
1 l'Iusèbe nous l'a donné d'après l'exemplaire adressé aux liabitants delà province de Palestine, £7tapx'<«Tai; llaXaiTTivr,; {(' C, II, 24 et suiv.).
- Eusébe, r. C, II, 48-59, l'a traduit sur l'oxcniplaire latin adressé « aux Orientaux ».
» Lettre à Eusèbe, V. C, II, 46; ce n'est qu'un spécimen. Eusébe dit avoir été le premier à recevoir une lettre semblable.
CONSTANTIN, EMPERLUK CIIKÉTIEN 73
les églises détruites, à en construire de plus grandes ; il donnait ordre à ses agents financiers de les subventionner largement. Les fonctionnaires furent dés lors choisis, en grande partie, p.irmi les chrétiens; s'ils étaient païens, il leur fut défendu de prendre part officiellement aux cérémonies de leur culte K
Gela, c'étaient les mesures du premier moment. Constantin vécut encore prés de quatorze ans. De la Tétrarchie rien ne subsistait plus. Il était désormais le seul maître de tout l'empire. Sa politique religieuse s'en ressentit. On lui attribue souvent l'idée d'un certain équilibre entre les deux religions ; il les aurait maintenues l'une et l'autre, les tenant en respect l'une par l'autre et les dominant toutes les deux. Pontife suprême du paganisme par le fait même qu'il était empereur, il eût étendu sa compétence au christianisme et présidé ainsi à tout le fonctionnement religieux de son empire. Cette manière de voir ne me parait pas fondée. Même sur les cultes païens l'empereur n'avait aucun pouvoir direct; son titre de ponlifex maximus correspond à des attributions précises, et, en somme, assez restreintes, nullement susceptibles, en tout cas, d'être étendues au gouvernement de l'Eglise. Mais, en dehors de ses titres sacerdotaux et de sa compétence religieuse, l'empereur était, pour les chrétiens comme pour les païens, le législateur suprême, le défenseur de l'ordre public, le distributeur des faveurs. 11 n'était pas indifférent que cette
1 Eusèbe, V. C, II, 44.
énorme puissance penchât d'un côté ou de l'autre, ou se maintînt en équilibre.
Il put y avoir équilibre dans le commencement. C'était beaucoup pour les chrétiens que de retrouver leur situalion d'avant la persécution, de se voir assurer la liberté et même des indemnités pour les dommages subis. Sur le moment ils n'avaient pas l'idée de réclamer d'avantage. Ceci était déjà une garantie pour les 'païens. Une autre leur était fournie parleur nombre, qui, en biendes provinces de l'Occident, surpassait, et de beaucoup, celui des chrétiens. Enfin Licinius, qui n'avait fait aucune adhésion au christianisme, représentait, dans le collège impérial, les partisans de l'ancienne tradition religieuse. De là résultait une certaine parité, indépendante de tout dessein politif]ue et môme des sentiments intimes des deux personnes impériales.
Je ne sais quelles étaient au fond les convictions de Licinius. Nous n'avons de lui aucun écrit qui puisse nous ouvrir jour sur son intimité religieuse. 11 n'en est pas de même de son collègue. Constantin était un chrétien convaincu, à gros grains, je crois, et d'une théologie sommaire. L'Efe suprême, le swmiius Deus, empereur céleste, antithèse du panthéon païen, compliqué et con fus, le préoccupait.beaucoup plus que les spéculations sur le Verbe incarné. Mais son monothéisme n'était pas simplement affaire de philosophie; c'était un monothéisme essentiellement religieux, et religieux dans les conditions chrétiennes, un monothéisme révélé et manifesté en Jésus-Christ, un monothéisme sauveur, dont l'Eglise
CONSTANTIN, E M T E H !•: l R tHKKTIKN 75
conservait et propageait le bienfait, par son enseignement, sa discipline et son culte. Pénétré de cette croyance, Constantin n'avait •aucune raison di penser qu'elle ne fût pas accessible et acceptable à tout le monde. Tout comme Dioctétien et tant d'autres, il rêvait d'unité religieuse. Mais, à la différence de ses prédécesseurs, il ne la croyait plus possible avec le paganisme et pensait au contraire qu'on pourrait la réaliser avec la religion du Christ. De là cette faveur décidée, déclarée, qui se manifeste dès le premier jour et va sans cesse en augmentant, déterminant sans doute beaucoup de conversions et modifiant ainsi la proportion numérique des partis en conflit. De là, dans une certaine mesure, la réaction païenne de Licinius dans les provinces orientales, où pourtant tout conseillait de ménager les chrétiens.
Vainqueur dans la lutte finale, Constantin n'avait pins de rival à redouter; à Nicomédie il se sentait soutenu par une opinion chrétienne bien autrement puissante que celle des pays .latins, et cette opinion, indisposée par les souvenirs de Galère et de Maximin, exaspérée récemment par les brutalités de Licinius, se trouvait prête à suivre l'empereur chrétien sur la voie des représailles. Beaucoup durent alors penser et dire qu'il fallait en finir avec ces sacrifices si souvent imposés par la violence, avec ces autels témoins dé tant d'apostasies forcées, avec ces temples à idoles, que personne ne prenait plus au sérieux, que l'on ne fréquentait giiùre que pour s'y livrer à des consulta-
lions suspectes ou à des débauches sacrées. Cesset superslilio !
Constantin promit, il est vrai, de laisser aux païens la liberté; mais en quels termes! « Quant à ceux qui » se tiennent à l'écart, qu'ils gardent, puisqu'ils le vcu- » lent, les temples du mensonge .. «.«Quelques-uns, dit- » on, prétendent que l'usage des temples est interdit... » Tel aurait été mon avis; mais, au détriment du bien » public, l'erreur lamentable résiste encore avec trop de » force chez quelques-uns » '. La liberté ainsi concédée est évidemment, dans l'esprit de Constantin^ une liberté précaire et provisoire. Dans les années qui suivirent; des mesures partielles furent adoptées. Certains temples, célèbres pour l'immoralité de leur culte, furent interdits et démolis ; ainsi ceux d'Aphaca, dans le Liban, d'Egées en Gilicie, d'Heliopolis (lîaalbek) en Phénicie. D'autres, notamment celui de Delphes, furent dépouillés de leurs belles statues de bronze ou de marbre et de leurs autres richesses artistiques; tout cela fut transp.orté à Constantinople et servit à l'embellissement de la nouvelle cai)itale '-.
Il parait bien qu'on alla plus loin. Eusèbe ' parle d'une loi qui interdisait d'élever des idoles, de pratiquer la divination, enfin de sacrifier ''. En 341, un res-
1 Eusèbe. V. C. II, 50, 60.
2 \ . C, m, 54-o8, cf. la cliroiiiquc de saint Jérôme, a. Abr. 2 356 (332) : Dedicalur Constantinopolis omnium paene uvbium nudilaie.
3 V. C, I, 45; cf. IV, 23, 25.
crit ' de l'empereur Constant, adressé au vicaire d'Italie, se réfère à une loi de Constantin contre ceux qui oseraient « célébrer des sacrifices ». Gomme nous n'avons pas le texte de la loi constantinienne, il serait difficile d'affirmer qu'elle ait proliibé les sacrifices sans réserves ni distinctions. Peut-élre s'agissait-il, comme pour l'aruspicine, de cérémonies interdites dans les maisons privées et tolérées seulement dans les temples. Du reste, en bien des endroits, le gouvernement n'avait pas besoin de s'en mêler; les populations, passées eu masse au christianisme, brisaient elles-mêmes leurs idoles et détruisaient leurs temples. C'est ce qui eut lieu à Antaradus (Tortose) sur la .côte de Phénicie ; l'empereur approuva fort cette résolution et rebâtit la ville, en lui donnant son nom-. Le port (Maïowno) de Gaza en fit autant; Constantin lui donna le nom de sa sœur Constantia et l'éleva au rang de cité ^ Renoncer aux anciens dieux était le plus sur moyen de s'attirer les faveurs du souverain^. On s'imagine aisément combien de conversions, individuelles et collectives, furent ainsi déterminées. Il y avait pourtant des résistances. En dépit de l'exemple de Maiouma, Gaza conserva ses temples et demeura païenne. A. Heliopolis, après avoir
1 C. Theod , XVI. 10, 1. CA. saint Jérôme, Chron., a. Al>r. 2347 (333) : E'Iicto Constanlini lempla eversa sunt.
2 Eusèbe, V. C, IV, 39; cf. Théophane, p. 38 (de Boor). ■^ V. C, IV, 38.
4 C'est exactement la situation des derniers temps de Maximin, sa if que la faveur impériale est réservée aux chrétiens au lieu de l'être aux païens.
détruit le temple de Vénus, l'empereur s'employa à con.vertir la population. Mais il eut beau multiplier ses lettres d'exhortatjon, construire une grande église, envoyer tout un clergé, organiser des distributions charitables, ce fut peine perdue : personne ne vint au christianisme.
Parmi les manifestations (^e la faveur impériale, une des plus éclatantes est la glorification officielle des lieux saints de l'Evangile et de l'Ancien Testament.
Il y avait longtemps que la curiosité pieuse se portait vers les lieux mentionnés dans les saintes Ecritures. Les révolutions, les guerres, les vicissitudes de toute sorte n'avaient pas réussi à effacer le souvenir duteniple d'israOl; en dépit de toutes les transformations de Jérusalem, les chrétiens savaient encore où Jésus avait été crucifié et mis au tombeau. L'église d'.Elia, l'édifice où Narcisse, Alexandre et les évèques leurs successeurs réunissaient leurs fidèles, marquait^ croyait-on, l'emplacement de la maison où le Seigneur avait célébré la dernière cène, où les disciples s'étaient assemblés aux premiers jours du christianisme. D'autres traditions étaient localisées autour de la ville et dans la Palestine entière. Au second siècle l'èvêque Méliton venait d'Asie au pays de l'Evangile * ; plus tard Alexandre de Cappadoce et son successeur Firmilien furent attirés aussi par la piété des saints lieux -. Jules Africain, qui était d'.Elia'^ mon-
1 Lettre de lui dans Eusébc, //. £., IV, 26,
2 Eusél)o, //. E,, VI, Il ; Jérùmo, De \'i'ris, o4. i Grenfell et Hunt, 0*:y>ync/tiis pap., n. 412.
CONSTANTIN, KM l'ER liUU CIIKKTIEN 79
tra un zèle extraordinaire à recherclier les souvenirs bibliques en Palestine et ailleurs ^ Il en fut de même d'Origène ; entre autres monuments évangéliques il signale, à Bethléem, la grotte de la nativité -. A l'instigation de son ami Paulin de ïyr, Eusèbe consacrait toute une série d'ouvrages à la géographie biblique: traduction en grec des noms de peuples de la Bible hébraïque; description de l'ancienne Palestine, avec sa distribution en tribus; plan de Jérusalem et du temple; explication des noms de lieux contenus dans la saifjte Ecriture ^
L'apparition de tels ouvrages témoigne déjà de l'intérêt qu'éveillaient les saints lieux. Les pèlerinages, commencés sans doute avant la grande persécution*, reprirent aussitôt que la paix fut revenue. Dès l'année^ 333, un pèlerin venu de la Gaule lointaine, dressait sur
2 In Joh., VI, 24 ; Conir. Cels., I, 51.
3 Cette dernière partie seulement s'est conservée, tant en grec que dans un remaniement latin exécuté par saint Jérôme (v. l'éd. de Klostermann dans le t. III de l'Eusèbe publié par l'académie de Berlin). Les travaux d'Eusébe auront servi de base à la curieuse carte de Palestine, avec plan de Jérusalem, que l'on a retrouvée dans un pavé.en mosaïque, à Medaba, au delà du Jourdain (Stevenson, Nuouo Bull., 1897, p. 43 ; Schulten, Die Mosaikkarle von Maclaba, dans les Abhandlungén de la société des sciences de Guttingen, phil.-hist., nouvelle série, t. IV, 1900).
i Noter qu'Eusèbe, dans sa Démonstration évangéiique (VI, 18), écrite avant l'avènement de Constantin en Orient, parle des pèlerins chrétiens qui, de toutes les parties du monde, venaient prier à la caverne du Mont dos Oliviers, près de laquelle avait eu lieu l'Ascension du Sauveur.
ses notes de voyage, l'itinéraire, aller et retour, de Bordeaux à Jérusalem, un des plus précieux documents de la géographie romaine. Arrivé en Palestine, il y marquait les souvenirs sacrés qu'on lui avait signalés dans les diverses localités. C'est le plus ancien témoin des constructions magnifiques dont la piété de Constantin et de sa famille enrichirent alors les lieux saints.
La colonie d'.Elia Capitolina, fondée par Hadrien sur l'emplacement de l'ancienne Jérusalem, comprenait ^ deux parties distinctes, séparées par une vallée. A l'est, sur des soubassements énormes, s'étendait une plateforme oblongue, rectangulaire, entourée de portiques ; elle comprenait l'emplacement de l'ancien temple, où s'élevait maintenant le capitole (T:r/.xaapov) dédié, comme tous les capitoles provinciaux, aux trois divinités romaines, Jupiter, Junon et Minerve. De l'autre côté de la vallée, sur la colline occidentale, la ville proprement dite se développait à peu près parallèlement aux constructions du Temple. Suivant l'usage, une grande rue bordée de colonnades la traversait d'un bout à l'autre; à ses extrémités se trouvaient des édifices publics. Vers le milieu^, du côté de l'ouest, celte colonnade s'interrompait pour donner accès à une plate-forme où s'élevait le temple de Vénus. Suivant la tradition, cette plateforme avait été établie au-dessus de l'endroit consacré par la crucifixion du Sauveur et par son tombeau. L'évêque d'.Elia, Macaire, qui assista au concile de Nicée,
I Sur la topof^raphie de Jérusalem, je me réfère aux excellents articles du P. (U'nner-Duranddans les £'7(05 (/"Or/e/i^ de 1903 et 1904.
obtint de l'empereur les autorisations nécessaires pour pratiquer des fouilles. Les constructions du temple furent démolies, avec la plate-forme qui les supportait ; on enleva les terres qui avaient été accumulées pour niveler le sol ; finalement on remit au jour un tombeau creusé dans le roc : il fut reconnu pour celui que l'on cherchait ^ On identifia aussi le lieu précis de la crucifixion et même la croix du Sauveur 2. L'empereur, informé de
1 Au temps de Jésus, le Golgotha et le tombeau se trouvaient en dehors de la ville; peu après, l'enceinte ayant été remaniée par Hérode Agrippa, ils y furent compris ; ils étaient aussi à l'intérieur de la nouvelle enceinte dVElia, qui, de ce côté, parait avoir coïncidé sensiblement avec celle d'Hérode Agrippa. Sur les questions de topographie et d'histoire relatives à ces emplacements sacrés, v. entre autres l'ouvrage du major-général G. Wilson, Golgotha and Ihe holy Sepulchre, Londres, 1906. Je suis moins hésitant que lui sur la valeur de la tradition.
2 Eusèbe qui, dans sa vie de Constantin, décrit minutieusement les fouilles de Macaire, ne dit pas un mot de la vraie croix. Cependant l'oratoire de la Croix existait déjà ; il l'avait mentionné lui-même dans son discours des Tricennales (De laiid. Constantini, c. 9, p. 221, Schwartz), avec les deux autres parties du monument : oixov e-jxxyiptov Ttafj.jieYÉOTi (la basilique), vewvTe ayiov tô) ffwTïjpsw (jTi[i£cw (l'oratoire de la Croix), (ivri[jL<x xe (le saint Sépulcre). Remarquez que, même ici, il parle de la croix comme signe, et non comme relique, (7r\]xtiia, non ÇûXw. Peut-être a-t-il eu quelque doute sur l'identité de l'objet. Quoiqu'il en soit de ses scrupules, le bois de la Croix fut bientôt vénéré publiquement à Jérusalem et l'on en détacha des fragments que la dévotion dissémina dans le monde entier. Ceci est attesté vers 347, vingt ans après la découverte, par les Catéchèses de saint Cyrille, prononcées sur les lieux mé-
, mes (IV, 10 ; X, 19 ; XIII, 4) ; une inscription de l'année 359, trouvée à Tixter, aux environs de Sétif en Mauritanie, mentionne, dans une énumération de reliques, un fragment de ligno crucis (Mélanges de l'école de Rome, t. X, p. 441). Depuis lors les témoignages se multiplient.
Ddchesne. Hist. anc, de PEgl. — T. II. 6
ces découvertes, donna ordre d'élever eu cet endroit un monument digne de tels souvenirs. Sur l'emplacement élargi du temple de Vénus on vit s'élever d'abord une basilique immense, précédée d'un vestibule ; la façade regardait l'Orient ^ En arrière, une grande cour carrée, ornée de portiques, où, dans un édicule spécial, on conservait la relique de la Croix ; au delà de cette cour, vers l'ouest, le saint tombeau, enfermé dans un édifice de forme ronde (Anastasis).
L'impératrice Hélène, attirée par une pieuse curiosité, fit, malgré son grand âge, le pèlerinage de Palestine. On peut penser si elle s'intéressa aux constructions de •son fils. Elle-même se mit à la recherche d'autres lieux saints. La grotte de Bethléem et une autre grotte, sur le mont des Oliviers, où le Seigneur était censé avoir conféré souvent avec ses disciples ~ et pris congé d'eux au moment de remonter au ciel, furent entourées, elles aussi, de basiliques splendides.
Après la mère de l'empereur, sa belle-mère ^ aussi, Entropie, veuve de Maximien Hercule, mère de Maxence et de Fausta, se signala par sa piété envers les lieux saints. C'est aux monuments d'Hébron qu'elle s'intéressa. Là étaient les mystérieux tombeaux des patriarches
1 Sur cette orientation, v. Clermont-Ganneau, dans les Compterendus de l'Acad. des inscr., 1897, p. 352.
2 Gi-dessus, p. 79, note 4.
3 Entropie était à la fois la belle-mère de Constance Chlore et celle de Constantin. Au premier elle avait donné sa fille Théodore, issue d'un mariage antérieur ; au second, Fausta, fille de Maximien.
Abraham, Isaac, Jacob et de leurs femmes, Sara, Hebecca et Lia. A quelque distance de la ville;, sur le chemin de Jérusalem, on montrait le puits creusé par le père des croyants et surtout un térébinthe énorme, si vieux qu'il était censé remonter à la création du monde •. C'étaif, disait-on, le fameux chêne de Mambré, sous lequel Abraham avait reçu la visite de trois envoyés célestes, dont l'un n'était autre que le Verbe divin. Le vieil arbre était l'objet d'une vénération universelle. Chaque été on y célébrait des fêtes et il s'y tenait une grande foire : les juifs, les chrétiens, les païens aussi y venaient en foule. C'est à cette foire que, sous Hadrien, on avait vendu la plupart des prisonniers de l'insurrection juive 2, souvenir amer, mais qui ne voilait pas celui du grand patriarche. Entropie constata qu'il y avait près du térébinthe sacré des idoles et un autel ; elle en informa Constantin, qui donna aux évêques de Palestine et de Phénicie les ordres nécessaires pour que ces monuments païens fussent remplacés par une église '.
A Antioche aussi, à Nicomédie, et en bien d'autres villes, des églises nouvelles s'élevèrent, monuments imposants de la faveur impériale.
A Antioche, l'établissement principal des chrétiens se trouvait dans la partie ancienne de la ville* ; on croyait
1 Josèphe. Bell. iud.. IV, 9, 7; Chron. Pasch. Olymp. 224, 3.
2 Saint Jérôme, in Jerem., XXXI, 15: in Zachar., XI, 5.
3 Eusébe, V. C. III, 51-53.
4 Ttiv àuo(TTo),ixr(V â-/./Xï)a['av xt|V iv t?) xa)-o-u[AïVYi na),aià 5taxEi[i.ÉvT,v Théodoret, //.£., II, 21).
que cette vieille église * remontait jusqu'au temps des apôtres. Constantin en fit construire une autre, de forme octogonale, dont la haute coupole dominait une cour immense, entourée de portiques 2.
Mais de toutes les fondations constantiniennes, la plus importante, en elle-même et dans ses conséquences, ce fut celle de Gonstantinople. Il y avait mille ans que des colons grecs, venus, dit-on, de Mégare/ avaient distingué, près de l'embouchure du Bosphore dans la Propontide, l'endroit où s'ouvre la profonde fissure qui s'appela depuis la Corne d'Or. Sur la pointe actuelle du Sérail ils avaient tracé l'emplacement d'un comptoir, qu'ils appelèrent Byzance, du nom d'un héros thrace, honoré sans doute en cette localité. Admirable situation, sur un promontoire facile à fortifier, entouré partout d'une mer profonde, au débouché du Pont-Euxin, sur une des plus importantes voies commerciales de l'ancien monde 3. Alors s'ouvre une longue histoire de négoces et de guerres, dont les épisodes se mêlent à la vie générale du monde grec, au temps de l'indépendance, sous les rois macédoniens, sous l'empire de Rome. Sévère, en guerre contre Niger, avait assiégé Byzance,
1 Après la construction de la basilique constantinieniie, le terme de Vieille, Paléo (itaXaiâ), fut transporté du quartier à l'édifice même de l'ancienne église (Ath., Tovi. ad A'nt., c. 3).
- Eusélje, V. C, III, 50. L'église ne fut dédiée qu'en 341.
3 Quelques années avant Byzance, Ghalcédoine avait été fondée de l'autre côté du Bosphore, dans une position beaucoup moins avantageuse. Ses fondateurs, pour n'avoir pas préféré l'emplacement de Byzance, furent plaisantes par toute l'antiquité.
trois ans durant, puis l'avait châtiée, enfin l'avait reconstruite et agrandie. Jusque dans la récente guerre, elle avait joué son rôle: il avait fallu en débusquer Licinius. Constantin résolut ^ d'y transporter le siège de l'empire oriental, d'en faire une ville bien à lui, car il l'aurait fondée à nouveau et elle porterait son nom, et en même temps une ville hors de pair, un second sanctuaire de la puissance romaine, une nouvelle Rome. La Tétrarchie n'avait eu que des capitales secondaires, Nicomédie, Sirraium, Milan, Trêves. Constantinople serait bien autre chose. Et cette ville souveraine serait une capitale chré-. tienne. L'empereur avait vu Rome en 312 ; il y était retourné en 315 pour ses décennales, en 326 pour ses vicennales. 11 avait dû constater que les vieux cultes y étaient encore trop vivants pour qu'il fût aisé de les déraciner ou d'en faire abstraction. Sur le Bosphore il aurait les mains libres.
Byzance avait, depuis longtemps, une colonie chrétienne. C'est de là que vint à Rome, vers la fin du ir siècle, le fameux hérésiarque Théodote -. D'après des traditions assez vagues, les établissements chrétiens auraient été d'abord dans les faubourgs, sur la rive orientale de la Corne d'Or^ Plus tard on se transporta en
1 Suivant des récits recueillis par Zosime (II, 30) et Sozomènc (II, 3), il aurait d'abord songé à remplacement de Troie. C'est hien invraisemblable.
3 Socrate. VII, 23, 26 ; cf. Pseudo-Dorothée dans Lequien, Oriens christ., t. I, p. 198 ; églises d'Argyropolis (Foundonkly), d'Elea (Péra), de Sycae (Galata).
ville ; au commencement du quatrième siècle, il s'y trouvait une église dite de la Paix ^ (Irène, Sainte-Irène), où sans doute siégèrent les premiers évêques, Métrophane et Alexandre ^.
L'église d'Irène était voisine du marché de Byzance (agora), non loin duquel s'élevaient deux importantes constructions de Sévère, les thermes de Zeuxippe et l'Hippodrome, celui-ci demeuré inachevé. Constantin reporta le marché beaucoup plus à l'ouest ^ acheva l'hippodrome, restaura les thermes, et, entre les deux, commença les constructions du palais impérial et d'un autre, pour le nouveau sénat. L'église d'Irène fut restaurée et agrandie ; mais on ne tarda pas à la trouver insuffisante et l'on en commença une autre, à peu de distance, l'église de la Sagesse (So'pîa, Sainte-Sophie). Sainte-Sophie, le Sénat, le Palais, l'Hippodrome, encadraient une vaste place, le forum Augustéen, où, comme à Rome, s'élevait un milliaire d'or. Une longue colonnade, qui remontait aussi à Sévère, conduisait au nouveau
1 Socrate, 1, 16; II, 16. L'église d'Hippone portait aussi le nom d'église de la Paix : le concile d'Hippone, en 393, se réunit in secretario basilicae Pacis.
• Ce sont ceux qui figurent en tête des plus anciennes listes cpiscopales; les autres catalogues sont suspects, surtout celui du Pseudo-Dorothée, qui donne 21 prédécesseurs à Métrophane. Il seml)le[bien qu'avant Métrophane les chrétiens de Byzance se soient rattachés à l'église de Périnthe-Héraclée. Le groupement de deux villes sous un même évéque persista longtemps en cette région (T. I, p. 525.) ^
3 Forum de Constantin ; sa statue s'y élevait au haut d'une énorme colonne dont un débris subsiste encore (Colonne brûlée).
marché, le Forum de Constantin, près de la porte principale de l'enceinte sévérienne. Au delà s'étendaient les nouveaux quartiers, traversés par deux grandes voies, dont l'une, parallèle à la mer, suivait vers l'Occident le tracé de l'antique via Egnatia, et aboutissait, dans l'enceinte constantinienne^ à la porte d'Or ; l'autre, plus au nord, se dirigeait vers la porte d'Andrinople. Près de celle-ci, à l'intérieur, l'empereur fit construire une grande église en l'honneur des Apôtres ^ ; elle avait la forme d'une croix et s'élevait au milieu d'une cour entourée de colonnades. Eusèbe, qui la vit toute neuve, fut frappé des reflets du soleil sur sa coupole de bronze. Dans la cour se trouvait le mausolée impérial. Constantin y avait fait disposer douze tombeaux représentatifs, qui étaient censés ceux des douze apôtres ;■ son sarcophage à lui occupait le milieu ^.
Outre ces édifices, Eusèbe ^ parle d'autres églises. tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de la ville ; celles-ci étaient dédiées aux martyrs. Il dit aussi que Constantin ne souffrit pas quC;, dans la ville à laquelle il donnait son nom, il y eût des idoles dans les temples et des sacrifices sur les autels '*. Mais les « idoles » ne man-
1 La mosquée Mohammedieh s'élève actuellement sur cet emplacement.
2 V. C, IV, 58-60. Constantin, dans l'église grecque, est un saint; on lui donne le titre d'c(7a7T6axoXo;, « égal aux apôtres i.
4 Ceci est peut-être exagéré, ou plutôt applicable seulement à la nouvelle ville, le culte païen ayant pu être toléré dans l'ancienne.
quaient point sur les places publiques et autre part. Nombre de chefs-d'œuvre et de statues célèbres, ornements des temples et des villes, furent alors transportés à Gonstantinople et employés à sa décoration*. Il en reste encore ; après tant de siècles et de révolutions, on peut encore voir, sur l'emplacement de l'hippodrome, la base du célèbre trépied consacré à Delphes par les cités grecques, en action de grâces de la victoire de Platées.
Le 11 mai 330, la dédicace de la nouvelle ville fut célébrée en grande pompe. On s'était pressé d'exécuter les ordres de l'empereur, trop pressé même : ces constructions hâtives durèrent fort peu. Elles furent remplacées par d'autres, car la cité « gardée par Dieu » ' n'était pas destinée à une existence éphémère. Des mesures énergiques, privilèges, obligation de résidence, approvisionnements officiels, distributions gratuites, avaient été prises dès le premier moment pour y attirer la population. Cependant il fallut du temps pour que la nouvelle Rome arrivât à la hauteur de l'ancienne ^ En ceci, comme en d'autres choses, Constantin avait ouvert la voie, laissant à ses continuateurs le soin de poursuivre
1 Sur ceci, v. Allard, L'art pa/en sous les empereurs chrétiens, Paris, 1879, p. 173. Les Scriptores originum ConslafitinopolUanorum ont été réunis par M. Th. Preger, dans la petite collection Teubner, 1901 {i" fascicule).
'f Selon Julien. Orat., I, 8, Gonstantinople surpassait autant les autres villes qu'elle était elle-même surpassée par Rome, xo(toûtw Tôiv a>,),(i)v àiraawv ixec^ova oto) tvic 'Pt!>\Lr^Q iXaiToyirôai ooxeï.
sa tâche. Ils y parvinrent. L'enceinte constantinienne se remplit ; il en fallut construire une autre, beaucoup plus large. La nouvelle Rome se développa, en face, au défaut et aux dépens de l'ancienne. A la puissance romaine, brisée en Occident, elle fournit un siège magnifique et une forteresse inexpugnable. Derrière ses murailles les dynasties du moyen-âge continuèrent la succession de César et maintinrent, contre la barbarie slave et le fanatisme arabe, la tradition de la vieille maîtresse du monde, tradition affaiblie et mêlée tant qu'on voudra, mais tradition tout de même. Au point de vue religieux, elle résista huit siècles à l'islamisme et propagea l'Evangile chez les envahisseurs qui lui venaient de l'Oural et du Danube. Malheureusement, par son importance même, elle fut, et cela de bonne heure, une grave menace pour l'unité chrétienne. La Rome hellénisée du. Bosphore ne parvint pas à s'entendre avec la vieille Rome restée ou redevenue latine. Leurs conflits encombrent l'histoire ; leur séparation^, qui semble irrémédiable, est un des plus graves désastres qu'ait essuyés la religion de l'Evangile.
Depuis les solennités de la dédicace, l'empereur établit sa résidence à Gonstantinople et n'en bougea guère. Après les fêtes de Pâques de l'année 337, il sentit quelques malaises, contre lesquels il essaya des eaux thermales, puis il passa à Helenopolis où se perpétuait le souvenir de sa mère avec le culte du martyr Lucien. Là sa maladie s'aggrava et lui fit craindre une fin prochaine. Il se transporta dans la villa impériale d'Achyron, près
Nicomédie, et, comme il n'avait pas encore reçu le baptême, il demanda aux évèques de le lui conférer. La cérémonie fut présidée par l'évêque du lieu, Eusèbe, personnage d'une notoriété assez fâcheuse, comme on le verra bientôt *. La mort arriva le 22 mai. Les fils survivants de Constantin étaient absents tous les trois ; le plus rapproché, Constance, vint présider aux funérailles et conduisit le corps de son père à l'Apostoleion de Constantinople. La succession ne fut pas réglée sans difficultés ; on continua d'expédier les affaires au nom de l'empereur défunt jusqu'au 9 septembre 337, jour où ses trois fils furent proclamés augustes.
Constantin a été, est encore, apprécié diversement. Le fait capital de son règne, la conversion de l'empereur et de l'empire au christianisme, lui vaut l'enthousiasme des uns, la sévérité des autres, car il est dans la nature des hommes que leurs passions présentes sévissent jusque dans la façon dont ils se représentent les temps anciens. Pour son malheur il y a trop de sang dans son histoire. On peut lui passer la mort de Maximien et de Licinius, prétendants remuants et incommodes; mais son fils Grispus, mais le fils de Licinius, mais sa femme Fausta ! Nous sommes très mal renseignés sur ces horribles choses. Constantin a voulu qu'on en ignorât le détail ; peut-être, par ce silence imposé, a-t-il supprimé des explications atténuantes. Quoi qu'il en soit de ces tragédies domestiques, ce n'est pas seulement
1 Eusèbe, V. C. IV, 60-64. Cf. Jérôme, Chron., a. Abr. 2353.
l'Eglise qui eut à se louer du premier empereur chrétien. L'empire aussi apprécia son [gouvernement : il lui assura, tant qu'il vécut, la paix religieuse, une administration sage, la sécurité des frontières, le respect des nations voisines. C'est quelque chose.
Le pape Marcellin et son souvenir. — Séditions romaiL.,. \ propos des apostats : Marcel, Eusèbe. — Conflits égyptiens : rupture entre les évéques Pierre et Méléce. — Le schisme mélétien. — Origines du schisme donatiste. — Concile de Girta. — Mensurius et Gécilien, évéques de Garthage. — Schisme contre Gécilien : Majorin. — Intervention de l'empereur. — Conciles de Rome et d'Arles. — Arbitrage impérial. — Résistance des Donatistes, organisation du schisme.
1°. — Le schisme romain.
Au moment où la persécution éclata, l'église romaine avait à sa tête, depuis près de sept ans, l'évêque Marcellin '. L'édit de confiscation des biens ecclésiastiques, meubles et immeubles, fut appliqué sans difficulté à Rome. La communauté chrétienne y était si considérable et si connue que toute dissimulation y eût été, non pas seulement périlleuse, mais impossible. Les procès-verbaux de saisie se conservèrent assez longtemps, grâce à ce que Ips Donatistes y crurent trouver des armes
< Son nom est mentionné dans une inscription du cimetière de Galliste, antérieure à la persécution (De Rossi, Inscr. christ., t. I, p. cxv).
LES SCHISMES isSUS DE LA PERSÉCUTION 93
contre leurs adversaires. Certains clercs furent appelés à faire la remise des objets confisqués — on ne parle pas des saintes Ecritures — et, quand ce cas de conscience se fut posé en Afrique, il y fut fait grand état de leur intervention. Vint l'ordre d'arrêter les membres du clergé : il semble que ceux-ci aient réussi à en esquiver une application trop étendue. On ne cite qu'un prêtre, Marcellin, et un exorciste, Pierre, qui aient péri à ce propos. L'évêque échappa, comme ceux de Carthage, d'Alexandrie et d'Antioche, aux premières rigueurs ; mais il mourut, le 24 octobre 304, au moment où Dioclétien arrivait à Rome et où la persécution sévissait partout dans toute sa rigueur.
Pour un personnage de cette importance il était assez fâcheux, en un tel moment, de mourir dans son lit. La mémoire de Marcellin fut très malmenée par les Donatistes dans le courant du iv" siècle. Ils le rangeaient au nombre des « traditeurs », sans alléguer de preuves bien nettes. Quelques-uns i allaient plus loin et le chargeaient d'une faute plus grave : il aurait offert de l'encens aux autels païens. Ce dernier point paraît avoir été admis à Rome, au moins dans le populaire, vers la tin du v" siècle. De cela nous n'avons d'autres documents que deux pièces apocryphes : le faux concile de Sinuesse, composition peu postérieure à l'année 501, et la vie de Marcellin dans le Liber ponti/îcalis . Ces deux documents s'accordent à représenter Marcellin comme s'étant réha-
1 Aug., Contra lilt. l'eliliani, II, 202 ; De unico baptismo, 27.
bilité. Suivant le concile, une nombreuse assemblée d'évêques aurait constaté sa faute et son repentir, mais se serait refusé à condamner le souverain évêque; suivant la légende du Liber pontificalis, le pape coupable, arrêté de nouveau par les persécuteurs, aurait montré plus de courage et versé son sang pour la foi.
Pris en eux-mêmes et ramenés à leur propre valeur, ces témoignages ne seraient pas très compromettants. Il y avait à Rome, au iv* siècle, une colonie de Donatistes, qui aurait pu lancer dans le populaire l'idée d'un pape infidèle à ses devoirs au moment de la persécution, idée qui aurait fructifié plus tard entre les mains des légendaires et des fabricateurs de faux conciles, si actifs au commencement du vr siècle. Mais il faut tenir compte d'un fuit autrement grave, parce qu'il nous ouvre jour, non sur les rumeurs populaires, mais sur les sentiments du haut clergé de Rome, et cela au lendemain même de la persécution. L'église romaine avait, au temps de Constantin, un calendrier où étaient marqués les anniversaires des papes et ceux des principaux martyrs. Depuis Fabien (250) jusqu'à Marc (335), tous les papes y figurent, sauf une seule exception, celle de Marcellin. Une telle omission \ pour laquelle il est impossible de faire valoir des erreurs de copie ou autres excuses du même genre, ne peut avoir été sans motifs. Dans son Histoire ecclésiastique, Eusèbe se borne à dire que la
1 Marcellin n'est omis que dans le calendrier ; le recueil philocalien, qui nous a conservé le calendrier, contient aussi un catalogue des papes où il figure à sa place.
LES SCllISiVlES ISSUS DE LA PERSÉCUTION 95
persécution trouva Marcellin évêque ; c'est une simple indication cJironologique. Il est d'ailleurs peu renseigné sur ce qui, de son temps, se passait à Rome. En somme il a dû y avoir quelque chose de fâcheux, mais nous ne savons au juste quoi.
Désorganisée par la persécution, attristée par la mort de son évêque, l'église romaine traversa une crise très dangereuse, moins peut-être du fait de la persécution qu'en raison des dissensions intérieures qui la suivirent. La persécution violente paraît avoir beaucoup diminué depuis l'abdication de Dioclétien ; ({uand Maxence se fut proclamé empereur, elle dut cesser tout à fait *. Toutefois les chrétiens de Rome ne se pressèrent point d'élire un nouvel évêque. Maxence était un usurpateur, un insurgé. Sa bienveillance ne garantissait pas celle de Galère, en hostilité ouverte avec lui, et qui pouvait, d'un moment à l'autre, redevenir le maître. Cependant, quand, après Sévère, Galère eut été repoussé de Rome, et que Maxence, alors en assez bons termes avec Constantin^ parut s'être consolidé, on se décida à risquer l'élection. Vers la fin de juin 308, Marcel fut installé, après une vacance de près de quatre ans.
Il trouva déjà posée et agitée la question des apostats ^. Le danger passé, ceux-ci revenaient à l'Eglise;
1 Eusébe, H. E., VIII, 14, va jusqu'à dire qu'au eominencement il feignait d'être chrétien, « pour complaire au peuple romain » ; il ajoute, ce qui est plus croyable, qu'il ordonna de relâcher la persécution : tbv xatà Xpto-Ttavwv àveîva'. TrpoaxâTTet ciM-x^Vi.
2 Sur ce qui suit nous n'avons d'autre documents que les épitaphes des papes Marcel et Eusébe, composées longtemps après.
ils prétendaient même y rentrer sans conditions, tandis que les chefs, et, à leur tète, le nouveau pape, Mêles aux principes traditionnels, entendaient qu'ils se soumissent à l'expiation pênitentielle. Les apostats étaient légion. Le conflit qu'ils déchainèrent dégénéra en une sorte de sédition. Des édifices provisoires où se tenaient les assemblées chrétiennes, car les églises n'avaient pas encore été rendues, la querelle tomba bientôt dans la rue : l'ordre public fut compromis. Le gouvernement de Maxence intervint. Sur la dénonciation d'un apostat ^ Marcel fut jugé responsable du désordre et éloigné de Rome. Il mourut en exil.
On le remplaça, soit la même année (309), soit l'année suivante (310), par Eusèbe. Cette fois l'élection ne fut pas unanime. Un autre candidat, Heraclius, fut acclamé par le parti hostile à la pénitence. Le schisme était complet : les troubles recommencèrent. Au bout de quatre mois la police intervint de nouveau, arrêta les deux chefs et les chassa de Rome. Eusèbe, interné en Sicile, y mourut peu après.
L'édit de Galère dut être connu à Rome au mois de mai 311. Bien que Maxence ne se montrât pas défavorable aux chrétiens, il avait maintenu les confiscations exécutées en 303. 11 semble qu'il n'ait pas voulu être en
par leur successeur Damase. Ce qu'elles disent de la situation à Rome cadre fort bien avec ce que l'on sait être arrivé à Garthage et à Alexandrie.
1 Damase ne le nomme pas ; mais il dit qu'il avait renié le Christ en pleine paix, in pace, c'est-à-dire avant la persécution. C'était un apostat t de la veille. »
reste avec Galère au point de vue de la tolérance et qu'il ait accentué ses bonnes dispositions. L'église romaine, après une vacance d'un an ou deux, se donna de nouveau un évêque, en la personne de Miltiade (2 juillet 311), et celui-ci obtint de Maxence la restitution des lieux confisqués. Le « tyran » et son .préfet du prétoire délivrèrent des lettres avec lesquelles les diacres de Miltiade se présentèrent devant le préfet de Rome : les édifices leur furent remis officiellement et procès-verbal fut dressé de cette opération K
Cette fois la persécution était bien finie; l'église romaine jouissait de la paix extérieure. Il semble aussi que la paix intérieure ait réussi à s'établir, car on n'entend plus parler, depuis lors, du schisme pénitentiel.
D'autres églises furent agitées plus longtemps.
2°. — Le schisine mélélien ^.
En Egypte, comme ailleurs, la question des apostats donnait lieu à des avis différents, et, partant, eu égard
1 Ce procès-verbal, comme celui de saisie, fut allégué par les Uonatistes à la conférence de 411 (Coll., 499-514 ; Aug., Breu., III, 34-36 ; Ad Don., 17).
• 2 Sur le schisme mélétien, v. 1° l'épître canonique de saint Pierre d'Alexandrie, avec les suppléments du texte syriaque, édités par Lagarde dans ses Reliquiae iuris ecclesiastici nnliqidssimae et retraduits en grec par E. Schwartz, Zm?- Geschichte des Athanasius, dans les Nachrichten de Gôttingen, 1905, p. 166 et suiv.; 2° quelques pièces à la suite de l'Historia acephala de saint Athanase contenue dans la collection dite du diacre Théodose (ms. de Vérone, n° LX; P. Batiffol, Byzantinische ZeitschrifU 1901, les a republiées avec soin Duchesse. Hist. anc. de VEgl. — T. II. 7
98 CHAPITRE m
aux usages ecclésiastiques d'alors, à des querelles. On était encore bien loin de la pacification religieuse lorsque, au printemps de 306, l'évèque d'Alexandrie édicla un règlement sur la matière, en s'inspirant de sentiments miséricordieux. Il n'avait pas la moindre idée de recevoir les apostats sans pénitence ; mais, dans son appréciation des cas et dans son évaluation des réparations à produire, il témoignait d'une certaine compatissance envers les pécheurs, en même temps que d'un certain empressement à remplir les cadres de son église, singulièrement éclaircis par tant d'apostasies. L'opposition qu'il pressentait * en publiant son tarif pénitentiel, ne tarda pas à se manifester. Un évêque de la Haute-Egypte, Méléce de Lycopolis, connu pour son rigorisme intransigeant, protesta avec quelque retentissement, déclarant que ce règlement était inopportun, qu'on devait attendre la fin de la persécution avant de tendre la main aux apostats, et leur imposer alors des conditions sévères. Il n'allait pas, comme Novatien l'avait fait un demi-siècle plus tôt, jusqu'à dénier aux faillis tout espoir de réhabilitation. Entre lui et l'évèque Pierre il n'y avait que des questions de nuances et de dosage. C'en fut assez pour qu'on en vînt aux extrémités.
Après le court répit que l'évèque d'Alexandrie avait
ot inonlrâ le lien qui les rattache à l'Hisloria acephala) ; S» Epiphane, haer. 68, où les origines sont déjà un peu enluminées de légendes; 4° Athanase, Apol. contra Arianos, 11, 59; Ad episcopos JEgypli et Libyae, 22, 23.
' \ac/i7-ichlen, 190o, p. 1G8.
pris à tort pour l'aurore d'une paix sérieuse, la persécution s'était ravivée en Orient. Pierre se cachait de nouveau, et ses représentants dans la grande ville en faisaient autant. Mélèce parcourait l'Egypte, allait d'église en église, provoquant l'agitation sur la question de la pénitence et s'ingérant à faire des ordinations, en dehors des pasteurs que la persécution tenait écartés de leurs fidèles et des remplaçants qu'ils s'étaient choisis. 11 ordonnait même des évèques, sans tenir compte des droits du métropolitain Pierre, seul compétent en ce genre de choses. C'est ainsi qu'il s'attira une lettre sévère de la part de quatre de ses collègues, Hesychius, Pacôme, Théodore et Philéas, réunis alors dans une prison d'Alexandrie *. L'évêque de Thmuis et ses trois compagnons périrent peu après. L'intraitable évêque de Lycopolis persista néanmoins dans son attitude. Il vint à Alexandrie, où il s'aboucha avec deux docteurs ambitieux, Isidore et Arius -, celui-ci ascète, l'autre de mœurs plutôt facile ', qui lui révélèrent l'endroit où se tenaient cachés les vicaires de l'évêque. Mélèce eut l'audace de les remplacer ; à cet effet, il choisit deux confesseurs, dont l'un était en prison, l'autre aux mines, circonstances propres à leur concilier le respect, mais non à leur faciliter l'exercice de leur ministère.
Pierre, bientôt informé, prononça contre l'évêque de Lycopolis une excommunication qui devait être obser-
1 Migne, P. G., t. X, p. 156S,
2 Peut-être le célèbre hérétique.
3 Moribus turbulentus, porte la version latine.
vée jusqu'à plus ample examen. Cependant Mélèce était arrêté et envoyé aux mines de Phaeno, où il trouva diverses personnes de son avis, entre autres un autre évêque égyptien,, appelée Pelée. Ils semèrent la discorde parmi les fidèles de leur pays qui travaillaient dans ce bagne. Les malheureux, après avoir peiné tout le jour, passaient leurs nuits à s'entre-anathématiser. Quand on les relâcha (311);, leurs querelles n'étaient pas apaisées. Ils revinrent en Egypte, le cœur ulcéré, moins contre leurs persécuteurs que contre ceux de leurs frères qui ne partageaient pas leurs idées. Le martyre de l'évêque Pierre n'éteignit point ces colères K Ses successeurs furent remis en possession des églises : on leur fît concurrence en des conventicules que l'on qualifiait d' « églises des martyrs ». Désignation singulière, car enfin Pbiléas et ses compagnons, et l'évêque Pierre lui-même^ censés patrons des apostats, avaient donné leur vie pour la foi, tandis que Mélèce, revenu des mines, finit par mourir dans son lit.
Le schisme se maintint; ii aboutit à la constitution d'une hiérarchie opposante qui s'étendit à l'Egypte entière et fit quelque figure pendant une ou deux générations. Nous la retrouverons bientôt.
1 Athanase, Apol. adv. Ar.,59, dit que Mélèce fut condamné en synode par Pierre d'Alexandrie, pour divers méfaits et pour avoir sacrifié, in\ Ouo-tot. Cette dernière imputation est bien invraisemblable. Elle ne fut pas produite, ou, tout au moins, pas établie, devant le concile de Nicée, qui, si elle l'avait été, n'aurait pas fait à Mélèce des conditions si douces.
3"; — Le schisme donatisle.
L'Afrique aussi fut désolée par le schisme; les choses y allèrent même beaucoup plus loin qu'en Egypte ^
Par l'abdication de Maximin, en 305, les provinces africaines entrèrent dans le ressort impérial du césar Sévère. Maxence ne réussit pas sans peine à s'y faire reconnaître. Le vicaire d'Afrique, Alexandre, louvoyait entre le « tyran » de Rome et les autres empereurs, légitimes mais lointains. Il finit par se brouiller avec Maxence, et, pour sortir des difficultés de sa situation, il se proclama lui-même empereur (308). Ce règne africain dura trois ans; Maxence y mit fin en 311, avant de s'engager dans sa guerre contre Constantin. Son préfet du prétoire, Rufius Volusianus, débarqua d'Italie et vainquit Alexandre, qui fut pris et exécuté.
La persécution semble s'être relâchée de bonne heure en Afrique. Quand les églises eurent été détruites et les Ecritures brûlées {dies traditionis, 303);, quand, pendant plus d'une année (304) on eut pourchassé les chrétiens pour leur faire offrir l'encens {dies thurifieationis), on commença à les laisser relativement en repos. Il fut possible de s'assembler secrètement sans courir des dangers trop graves, et même de pourvoir au remplacement des évêques disparus. C'est ce qui eut lieu à Cirta, au prin-
1 Sur les documents de cette affaire, v. mon mémoire. Le dossier du Donatisme, dans les Mélanges de l'école de Rome, t. X, 1890.
temps de l'année 305 : une dizaine d'évêques ^ s'y réunirent dans une maison particulière pour donner un successeur à l'évêque Paul. Celui-ci, comme il résulte du procès-verbal de saisie de son église, dressé en 303, n'avait pas été un héros. Il en était de même de la plupart des personnes présentes. Le président de l'assemblée, Secundus de Tigisi, doyen des évêques de Numidie, eut l'idée, louable en soi, d'enquêter sur la conduite de ses collègues. L'un d'eux avait refusé de thurifier, mais, l'année précédente, il avait été « traditeur » ; un autre avait jeté au feu les quatre évangiles ; d'autres avaient remis des livres aux policiers, mais ce n'étaient pas les Ecritures. Sur Purpurius, évêque de Limata, il courait des rumeurs fâcheuses ; on l'accusait d'avoir tué deux enfants de sa soeur. C'était sûrement un personnage peu honorable et très violent de caractère. Il s'emporta contre le doyen ; celui-ci prit peur, abrégea son enquête et passa condamnation sur les péchés de ses collègues.
Il n'était pas lui-même exempt de tout soupçon. On savait qu'il avait été sommé par le curateur et la municipalité de remettre les livres saints; comment il s'était tiré de là, c'est ce qui était moins clair. Purpurius, vif en propos, ne se gênait pas pour le lui dire en face. Secundus, lui, avait sa manière de raconter la chose -. Aux
1 Concile de Girta, procés-verbal lu à la conférence de 411 (III, 3;il-3.So, 387-400, 408-432, 4.-i2-470 ; Aug. Drev. III, 27, 31-33). S. Augustin en donne un long fragment (Ad. Cresc, III, 30) ; cf. Ep. 43, 3 ; Contra litt. Peliliani, I, 23; De unico hapt., 31 ; Ad Doualistas, 18; Contra Gaud., I, 47, etc. ; Optât, De schism , I, 14.
2 Aug., Brev. Coll. III, 25.
envoyés du curateur il avait répondu majestueusement : « Je suis un chrétien et un évêque; je ne suis pas un traditeur ». Comme on le pressait de donner au moins quelque chose, fût-ce de peu de valeur, il s'y était également refusé.
C'est ainsi qu'il s'expliquait avec Mensurius de Carthage 1, vers le temps de la réunion de Cirta. Mensurius lui avait écrit, on ne sait à quel propos, peut-être pour se concerter avec lui sur les mesures à prendre après la persécution. L'évéque de Carthage racontait dans sa lettre par quelle ruse il avait esquivé les perquisitions et substitué deS'Ouvrages hérétiques aux Ecritures saintes 2. Il parlait aussi de certains exaltés, à qui personne ne demandait les Ecritures, mais qui allaient d'eux-mêmes à la police, se vantant d'avoir chez eux des livres sacrés et criant qu'ils ne les livreraient pas. Les désagréments qu'ils s'attiraient ainsi ne les recommandaient pas à l'évéque, qui défendait de les honorer. Il n'était pas moins sévère à l'endroit de certains chrétiens mal réputés, criminels notoires ou débiteurs du fisc, qui trouvaient dans la persécution un moyen honorable de régler leurs comptes, de se refaire une réputation, même de vivre confortablement en prison, où la générosité des fidèles permettait d'amasser un petit pécule.
Nous savons par d'autres documents que Mensurius,
1 Les lettres de Mensurius et de Secundus, lues à laconférence de 411 (III, 334-343 ; Brev. III, 25, 27) sont citées aussi par saint Augustin, Ad Don., 18 ; De un. bapt., 29 ; Contra Gaucl., I, 47.
2 Ci-dessus, p. 20.
dont les habiletés ne pouvaient guère être connues du public, passait à Garthage pour un traditeur, et que, si l'opinion des chrétiens de large -observance lui passait son attitude, il était jugé très sévèrement dans les prisons, où les confesseurs souffraient douleur et misère en attendant les derniers supplices. Il avait cru devoir intervenir matériellement pour refréner le zèle des fidèles. Son diacre, Gécilien, chargé de cette besogne, nécessaire peut-être dans la pensée de l'évêque, en tout cas odieuse, apostait des gens aux abords des prisons et interceptait les aliments qu'on y portait. A ces durs procédés les martyrs répondaient par l'excommunication : « Qui est en communion avec les traditeurs, n'aura point )) part avec nous dans le royaume céleste ))K
Il y avait donc, à Garthage, une certaine tension des esprits. De nouveau, comme au temps de Dèce, les confesseurs étaient en conflit avec l'évêque, et Mensurius n'était pas Gyprien, Le doyen de Numidie, bien au courant de la situation, répondit à son collègue en faisant valoir les beaux exemples donnés dans sa province, les rigueurs de la persécution, la résistance qu'elle avait rencontrée, le courage des martyrs qui s'étaient refusés à livrer les saintes Ecritures et qui, pour cette raison, avaient souffert la mort. G'est à bien juste titre qu'on les honorait. Il parlait aussi de sa conduite personnelle, dans
1 Passion des saints Satut-nin, Dativus, etc. (Migne, t. VIII, p. 700, 701). C'est un écrit donatiste et postérieur aux débuts du schisme. 11 est possible que certains traits y soient exagérés. Je n'y prends pas tout.
LES SCHISMES ISSUS DE LA l'ERSÉCUTION 105
les termes cités plus haut. Cette lettre rappelle beaucoup celle que Gyprien reçut du clergé de Rome après les premiers jours de la persécution '. Il en résulte que, de très bpnne heure, il s'établit entre l'épiscopat numide et les plus ardents des fidèles de Garthage une certaine communauté de vues, notamment sur l'appréciation de l'évèque Mensurius et de son attitude. De cela les conséquences ne tardèrent pas à se révéler.
Parmi les personnes compromises dans l'a usurpation » d'Alexandre et qui furent recherchées sévèrement lors de la réaction maxentienne, figurait un diacre, Félix, accusé d'avoir écrit un pamphlet contre Maxence ; il se réfugia chez l'évêque. Sommé de le livrer, Mensuriys s'y refusa ^. Il fallait qu'il eût une grande situation à Garthage, car le proconsul ne crut pas devoir passer outre. Il envoya un rapport à l'empereur, lequel ordonna, si Mensurius persistait, de le lui expédier à Rome. L'évêque fut embarqué en effet, plaida sa cause et la gagna. Autorisé à rentrer chez lui, il mourut avant d'arriver à Garthage.
Aussitôt connue la mort de Mensurius, on se hâta de procéder à l'élection de son successeur. Le diacre Gécilien fut élu. Trois évêques voisins de Garthage 3,"" Félix
2 Ge trait fait honneur à Mensurius et prouve qu'il ne manquait pas de caractère.
C'était déjà l'usage au temps de Cyprien : Quod apud 7ios quoque et per j)rovincias universas tenetur i(t ad ordincUiones rite celeb)-andas ad eam plebern oui praepositus ordlnatur episcopl eiusdem provinciae proximi quique conveniant [Ep. LXVII,j). A Rome aussi, c'était
d'Aptonge et deux autres, célébrèrent l'ordination. Rien n'était plus régulier. Malheureusement Cécilien était fort compromis aux yeux des exaltés. Comme l'évêque défunt, c'était pour eux un traditeur, un ennemi des saints, un persécuteur ecclésiastique. Un parti d'opposition se forma sur-le-champ. Deux prêtres, Botrus et Gaelestius, en étaient extérieurement les chefs. On raconta depuis qu'avant son départ pour l'Italie, Mensurius, craignant pour le trésor de son église, avait confié à deux vieillards un grand nombre d'objets précieux, et que, sans les en avertir, il avait remis à une vieille femme une pièce mentionnant ce dépôt, avec un inventaire. S'il arrivait malheur à l'évêque, elle devait attendre l'installation de son successeur et lui remettre le document. C'est ce qu'elle fit. Cela contraria fort les dépositaires, qui se proposaient bien d'être infidèles, et les transforma en ennemis de Cécilien. Mais l'adversaire le plus redoutable était Lucilla, grande dame fort dévote, riche, influente, d'un naturel batailleur \ depuis longtemps en querelle avec l'archidiacre, qui, dés avant la persécution, l'avait contrariée dans ses pratiques de dévotion ^. Elle saisit l'occasion de lui faire pièce. On sait ce dont sont capables de telles personnes.
Les opposants s'organisèrent, refusèrent de reconnaî-
l'évéque d'Ostie, assisté de quelques prélats voisins, qui consacrait le pape.
I Potens et facliosa femina.
- Elle avait coutume, avant de boire au calice, de baiser un os qu'elle disait avoir appartenu à un martyr, lequel, en tout cas, n'était pas reconnu (vindicatus) par l'église de Carthage.
tre Gécilien, et invoquèrent l'appui des évêques de Numidie, avec lesquels ils étaient depuis longtemps en rapport. L'un de ces prélats, Donat de Casae A'ifjrae, séjournait depuis quelque temps à Garthage; dès avant l'ordination de Gécilien il affichait la plus grande aversion pour lui et faisait déjà bande à part. Dans ces premiers jours il eut un rôle important. Quant au doyen Secundus, il réunit son monde et s'empressa d'arriver à Garthage, se mêler de ce qui ne le regardait nullement. Soixante-dix évêques s'assemblèrent ainsi pour faire la guerre à Gécilien. Bien qu'il eût été régulièrement installé, ils affectèrent de ne pas le considérer comme un pasteur légitime et se réunirent en dehors des lieux ecclésiastiques dont Maxence d'abord, puis Constantin, lui avaient fait remise. Lucilla et les siens se joignirent à eux, avec tout ce que Garthage contenait de fanatiques et d'ennemis du clergé en fonctions. Gécilien fut sommé de comparaître. Il s'y refusa, bien entendu *, n'étant nullement justiciable de cette assemblée irrégulière, dont le premier devoir eût été de le reconnaître pour chef. Son affaire fut traitée par contumace. On décida que son consécrateur, Félix d'Aptonge, ayant été tradi-
1 Optât raconte {De schisin., I, 19) que Gécilien, voyant que l'on contestait à ses consécrateurs le pouvoir de l'ordination, aurait dit : t Eh bien 1 Qu'ils m'ordonnent eux-mêmes, s'ils estiment que je ne suis pas évéque ». Purpurius, alors, aurait été d'avis de le laisser venir et de lui imposer les mains, non comme à un évéque, mais comme à un pénitent, ce qui eût été l'exclure du clergé. Ces propos, au moins celui de Purpurius, sont assez vraisemblables.
teur, son ordination était nulle et de nulle valeur; on lui reprocha aussi l'attitude qu'il avait eue, comme diacre de Mensurius, à l'égard des confesseurs emprisonnés. Gomme au concile de 256, chacun des évoques présents émit un vote motivé. Avec Cécilien furent condamnés plusieurs évéques des environs de Carthage, et, avant tous, Félix d'Aptonge, comme coupables de tradition. Sans désemparer, on élut et l'on ordonna, à la place de Cécilien, un lecteur appelé Majoi-in, qui appartenait à la maison de Lucille. Celle-ci, enfin vengée de son évêque, ne manqua pas de rémunérer ses auxiliaires, et envoya en Numidie des sommes considérables ^
Pour qui eût été au courant des choses, ce concile eût présenté un singulier spectacle. Il résulte de documents certains que, parmi ses membres, plusieurs et des plus influents étaient des traditeurs avérés; que, sur d'autres, sur Secundus lui-même, pesaient à cet égard des soupçons fort sérieux. Gela ne les empêchait pas de se poser en défenseurs des saints et de s'indigner sur la situation du consécrateur de Cécilien. Mais leurs péchés n'étaient pas connus à Carthage ; une dizaine d'années devait s'écouler encore avant que le public n'en reçût confidence. Aux yeux de bien des gens ils prirent l'aspect de juges intégres et zélés ; Majorin eut bientôt autour de lui un parti puissant.
Cependant les églises étaient au pouvoir de Cécilien. C'est avec lui que le gouvernement traitait pour toutes
1 Quatre cents folles ; cela fait près de soixante mille francs.
les négociations relatives à la liquidation de la dernière crise '. Dans une lettre à lui adressée par l'empereur ^, Constantin, déjà informé des divisions de l'église africaine, l'invite à requérir contre les fauteurs de troubles l'appui du proconsul Anulinus et du vicaire Patricius.
On était au mois d'avril 313. Le proconsul fut un jour abordé dans la rue par un grand rassemblement, dont les chefs lui remirent deux pièces,, l'une scellée, l'autre ouverte. La première avait pour titre: « Griefs de l'église » catholique contre Gécilien, présentés par le parti de )) Majorin ». L'autre était une brève requête, ainsi conçue : « Nous vous prions, bon empereur Constantin, car » vous êtes d'une race juste; votre père, entre tous les » empereurs, n'a point exercé la persécution et la Gaule » est demeurée exempte de ce crime. En Afrique il y a » des querelles entre nous et les autres évêques. Que » votre pitié nous fasse donner des juges de Gaule. Re- » mis par Lucien, Dignus, Nasutius, Capiton, Fidentius » et autres évêques du parti de Majorin » ^. Le proconsul reçut les documents et les transmit. Constantin se trouvait ainsi dans la situation où, quarante ans auparavant, Aurélien s'était vu à Antioche, saisi d'un débat entre deux partis chrétiens, et intéressé par le souci de l'ordre public à ce qu'il fût tranché le plus efficacement possible. Cependant il apportait en cette affaire des dis-
1 Lettres dans Eusèbe, H. E.; X, b, 6, 7;
2 Eus., H. E., X, 6,
3 ... et caeteris episcopis partis Donati, porte la transcription de cette pièce dans Optât, I, 22. Mais ici la finale a été retouchée.
positions personnelles très différentes de celles d'Aurélien. D'autre part on ne lui demandait pas de juger lui-même le différend, mais de le soumettre à des évêques d'un pays déterminé. Les juges que demandaient les Africains dissidents, ils les obtinrent. L'empereur fit choix des évêques d'Autun, Rheticius ; de Cologne, Maternus ; d'Arles, Marinus. Toutefois il crut devoir les envoyer à Rome et confier au pape Miltiade le soin de les présider et de diriger les débats. A cette fin il lui communiqua ^ l'acte d'accusation reçu par Anulinus et prit des mesures pour que Gécilien vînt à Rome avec dix évêques africains de son parti et dix du parti adverse.
Le tribunal s'assembla dans la maison de Fausta, au Latran-, le 2 octobre 313; il y eut trois audiences'. D'accord avec l'empereur, le pape avait adjoint aux évêques venus de Gaule une quinzaine de prélats italiens * ; il y avait donc en tout dix-neuf évêques.
Donat des Cases Noires conduisait le chœur des op-
1 Lettre de Constantin au pape Miltiade, Eus., //. E., X, 5.
2 C'est la première fois qu'il est question du Latran dans les documents ecclésiastiques. La maison de Fausta avait peut-être été déjà cédée à l'église romaine, soit à titre gracieux, soit comme compensation pour quelque immeuble confisqué.
3 Le procès-verbal de la première audience fut lu à la conférence de 411 (III, 320-336, 403, 4iiO ; Brev., III, 24, 31). Un grand fragment dans Optât, De schisni., I, 23, 2i ; cf. Aug. Contra ep. Parmeti., I, 10 : ep. 43, li, 14 ; yld Dojiat , oG, etc.
4 I>es évêques de Milan, Pise, Florence, Sienne, Rimini, Faenza, Gapoue, Bénévent, Quinliana (Lablcum), Préneste, Très Tabernae, Ostie, Forum Claudii, Terracine, Ursinum {?); dans ce dernier nom il faut peut-être reconnaître Bolséne {Vulsinii), peut-élre Urbin (Urvinum).
posants. Ceux-ci, requis de dire ce qu'ils reprochaient à Gécilien, déclarèrent qu'ils ne l'accusaient pas personnellement et remirent à une autre séance l'exposition et la preuve des objections qu'ils soulevaient contre son ordination K Donat, cependant, articula quelques griefs, qu'il ne put établir. Gelaconduisit à l'inculper lui-même. On constata que, dès avant l'ordination de Gécilien. il avait été à Garthage un fauteur de schisme ; il avoua avoir pratiqué la rebaptisation, sans doute sur des apostats 2, et avoir imposé les mains à des évèques lapsi, choses contraires aux règles de l'Eglise. On s'en tint là le premier jour. A la seconde séance les adversaires de Gécilien s'abstinrent de paraître ; la troisième fut consacrée aux votes, que les juges prononcèrent l'un après l'autre, d'abord contre Donat, puis en faveur de Gécilien. On a encore celui du pape Miltiade, qui parla le dernier: « Vu que Gécilien n'est point accusé par ceux qui » sont venus avec Donat, comme ceux-ci l'avaient an- » nonce ^ et qu'il n'a été sur aucun point convaincu par
1 (Jl'est ainsi que se peuvent concilier deux points du résumé de saint Augustin : ubi accusatores Caeciliani qui missi fuerant negaverunt se fiabere quod in eum dioerent... ubi etiam promiserunt iidem adversarii Caeciliani alio die se repraesentaluros quos causae necessarios sublraxisse arguebanlur. Je pense qu'ils avaient l'intention de porter le déliât sur le consécrateur l'hélix d'A plonge.
2 La rebaptisation des hérétiques était encore pratiquée par tout le monde en Afrique. On n'aurait pas pu en faire grief à Donat. Quant à l'imposition des mains aux évèques, on ne voit pas bien s'il s'agit d'une réordination ou de la pénitence ; l'une et l'autre étaient inadmissibles d'après les usages reçus.
3 luxta professionem suam ; ces mots ne sont pas très clairs.
» Donat, je pense qu'il y a lieu de le maintenir entière- » ment dans sa communion ecclésiastique » ^
Les schismatiques étaient donc condamnés, et par les juges qu'ils avaient réclamés eux-mêmes. Ils repartirent pour l'Afrique, mais ne se tinrent pas pour battus et revinrent bientôt assaillir l'empereur de leurs réclamations. L'affaire, disaient-ils, n'avait pas été examinée comme il le fallait et en détail. Constantin avait des lors peu d'estime pour ces meneurs ; il s'en fût volontiers rapporté au jugement du concile romain. Mais les renseignements que ses fonctionnaires lui transmettaient d'Afrique étaient peu rassurants. D'une petite étincelle était sorti un grand incendie. La division sévissait partout. Les éveques reconnaissaient les uns Majorin, les autres Gécilien; souvent, dans la même ville, deux partis s'organisaient l'un contre l'autre. Il y avait deux éveques à Cartilage, et cette situation se reproduisait ailleurs. Les esprits étaient excités au plus haut point: les gens de Majorin s'appelaient l'Eglise des martyrs, tout comme les Mélétiens d'Egypte, et qualifiaient les autres de parti « des traîtres ». En un milieu surchauffé, comme celui-là, les querelles d'église dégénéraient tout de suite en violences, en batailles de rues. Le gouvernement était donc fondé à s'occuper de cette malencontreuse affaire, si mesquine qu'elle fût, et à s'efforcer de la résoudre.
Constantin se décida à faire recommencer le juge-
1 G'ost-à-dire dans ses rapports de communion, dans ceux qu'il avait avant le schisme.
LES SCHISMES ISSUS DE L a"? ERSÉCUTION 113
ment. A cet elfet il convoqua un grand concile en'Gaule, à Arles, pour le l®"" août 314 i. L'assemblée se tint en effet 2. Les schismatiques y soutinrent leur cause avec leur insolence habituelle, qui produisit la plus fâcheuse impression. Les évêques avaient peine à reconnaître des chrétiens dans ces enragés fanatiques ^ Non seulement ils repoussèrent leurs accusations, mais ils les condamnèrent eux-mêmes. Ils posèrent aussi les principes qui devaient régir la matière : « Quiconque aura livré les )) saintes Ecritures ou les vases sacrés ou les noms de » ses frères doit être écarté du clergé, à condition toute-
1 Ou a encore la lettre de convocation adressée à l'évêque de Syracuse, Ghrestus (Eus., H. E., X, o) et l'ordre donné au vicaire d'Afrique ^Elafius, d'expédier à Arles un certain nombre d'évéques africains des deux partis (Migne, P. L., t. VIII, p. 483.)
2 Nous avons de ce concile une lettre adressée au pape Silvestre, dont il subsiste plusieurs recensions. Celle de la Sylloge Optatiana {Corpus scriplorum eccl. latinorum de Vienne, t. XXVI, p. 206 donne au complet la lettre d'envoi, en abrégé les canons conciliaires ; c'est le contraire dans la recension des collections canoniques, laquelle contient en outre les signatures des membres de l'assemblée. — Les églises suivantes furent représentées au concile d'Arles, soit par leurs évêques, soit par d'autres clercs : Italie : Eome, Porto, Gemtumcellae, Ostie, Gapoue, Arpi, Syracuse, Cagliari, Milan, A({uilée ; — Dalmatie : un évéque dont le nom s'est perdu; — Gaule : Arles, Vienne, Marseille, Vaison, Orange, Apt, Nice, Bordeaux, Cabales, Eauze, Lyon, Autun, Rouen, Reims, Trêves, Cologne ; — Bretagne ; Londres, York, Lincoln, peut-être une quatrième église ; — Espagne : Emerita, Tarragone, Saragosse, Basti, Ursona et une autre église de Bétique ; — Afrique : Garthage, Césarée de Mauritanie, Utina, Utique, Thuburbo, Beneventum (?), Pocofeltis {?), Legisvolumini (?), Vora (8).
8 Graves ac perniciosos legi nostrae atque traditioni effrenataeque mentis homines perlulimus. Lettre à Silvestre. DucHESNE. Hist. anc. de l'Egl. — T. II. 8
» fois que les faits soient établis par des documents » officiels {cLctis publicis) et non par de simples rumeurs. » Si quelqu'un d'eux a fait des ordinations et qu'il n'y » ait rien à reprocher à ceux qu'il a ordonnés, l'ordi- )) nation ainsi conférée ne peut nuire à celui qui l'a » reçue. Et comme il y a des gens qui, contre la règle » ecclésiastique, prétendent être admis à accuser en » s'autorisant de témoins subornés, il ne faut pas les ad- » mettre, à moins, comme il a été dit, qu'ils n'allèguent » des documents officiels » '.
Rien n'était plus sage. Il fallait en finir avec les accusations dont, un peu partout, le clergé était menacé pat les mécontents, punir les coupables avérés, assurer la paix aux innocents, et passer condamnation sur les cas douteux.
Le concile d'Arles profita de l'occasion pour régler divers points de discipline. On relèvera ici l'entente qui s'établit alors, sur la question du baptême des hérétiques, entre l'Eglise transmarine et les Africains, ou du moins ceux qui suivaient Gécilien. Ceux-ci renoncèrent à l'usage pour lequel, soixante ans auparavant, Cyprien avait combattu avec tant d'ardeur et promirent de se conformer à la règle observée à Rome et dans les autres églises d'Occident 2.
La sentence d'Arles ne fut pas sans effet ; un certain nombre de dissidents se rallièrent à Gécilien ^ mais les
1 Gan. 13.
2 Gan. 8.
3 Aug., Brev. Coll., III, 37.
chefs demeurèrent intraitables. Aussi peu satisfaits du concile d'Arles qu'ils l'avaient été du concile de Rome, ils s'empressèrent d'en appeler au prince qui leur avait ménagé cette double occasion de justifier leur attitude. Constantin était fort agacé de leur entêtement. Il voulut pourtant épuiser les moyens de conciliation et accepta l'appel K
Soit avant, soit après le concile d'Arles ^, on s'était décidé, de part et d'autre, à tirer au clair l'affaire de Félix d'Aptonge et de sa « tradition ». Les Donatistes ' avaient imaginé de remonter aux sources et d'obtenir des magistrats municipaux d'Aptonge un certificat constatant que l'évêque Félix avait réellement livré les Ecritures en 303. Le duumvir qui avait instrumenté alors, Alfius Gaecilianus, était encore de ce monde. On lui députa un certain Ingentius, chargé d'en tirer la pièce voulue. Alfius était un brave païen, assez madré, qui devina tout de suite qu'on voulait l'exploiter et refusa de parler. Cependant on fit intervenir un de ses amiS;, Augentius, qui avait de l'influence sur lui;, et on lui raconta quo l'évêque Félix ayant reçu en dépôt quelques livres
1 Lettre de Constantin aux évêques du concile d'Arles, Mlerna, religiosa (Migne, P. L.. t. VIII, p. 487).
2 La chronologie n'est pas aussi précise qu'on le souhaiterait. Nous savons que le concile d'Arles avait été convoqué pour le l" août 314; mais rien ne prouve qu'il se soit assemblé juste à ce moment et nous ignorons combien de temps les évêques demeurèrent réunis. Il se tint sûrement en 314 (Mélanges de l'Ecole de Rome, t. X, p. 644.)
3 On peut maintenant employer ce terme, car le célèbre Donat, de qui le p\rti tira son nom, devait alors avoir succédé à Majorin.
précieux qu'il ne tenait pas à rendre, désirait que l'on certifiât qu'ils avaient été brûlés pendant la persécution. L'honnête Alfius fut scandalisé de cette révélation : (( Voilà, dit-il, la bonne foi des chrétiens ! » Il consentit pourtant à écrire à Félix une lettre où il lui rappelait ce qui s'était passé en 303, comment il avait, en l'absence de l'évêque, saisi l'église, enlevé la chaire, brûlé les portes et la correspondance {epistolas salulalorias). L'agent donatiste dut se contenter de cette pièce peu compromettante. Rentré chez lui, il s'empressa de la compléter par un post-scriptum tout autrement significatif.
Cette lettre, cependant, ne constituait pas une pièce officielle. Pour lui donner ce caractère, on imagina de la faire authentiquer par laf curie de Garthage. Profitant d'un voyage que le duumvir Alfius avait fait à la capitale, on le fit comparaître, à la requête d'un certain Maxime, autre agent donatiste, par devant « Aurelius » Didymus Speretius, prêtre de Jupiter très bon et très )) grand, duumvir de la splendide colonie de Garthage », à l'effet de certifier la fameuse lettre. On l'avait augmentée du post-scriptum; soit qu'on ne lui en eût pas donné lecture intégrale, soit pour quelque autre cause, Alfius déclara être l'auteur du document. Cette comparution eut lieu le 19 août 314 '.
Le gouvernement enquêtait de son côté. Sur l'ordre de l'empereur, le vicaire ^Elius Paulinus se faisait en-
1 Gesta purgalionis Felicis (P. L., t. VIlI. p. 718 et suiv. ; Corpus ss. e. l., t. XXVI, p. 19T et suiv.)
voyer d'Aptonge l'ex-duumvir Alfius avec son greffier. Ils durent attendre assez longtemps à Garthage S car iElius Paulinus fut remplacé à ce moment, et son successeur Verus tomba malade, si bien que le proconsul iElianus fut obligé de se charger de cette affaire. Il fit comparaître non seulement Alfius, mais encore un centurion, Superius, un ancien curateur, Saturninus, le curateur en fonctions, Calibius, un esclave public, Solon. Tout ce monde fut interrogé avec soin, à l'audience proconsulaire du 15 février 315. Alfius, mis en demeure de reconnaître sa lettre, l'examina avec plus de soin et déclara que les phrases compromettantes pour l'évêque Félix avaient été ajoutées après coup et n'avaient pas été dictées par lui. Le faussaire Ingentius comparut aussi; on ne lui donna pas la question, car il se trouva être décurion d'une petite ville ; il avoua pourtant, sans torture, qu'il avait complété la lettre d'Alfius pour se venger de l'évêque Félix, contre lequel il avait quelque rancune.
Rapport fut expédié à l'empereur, qui se fit envoyer Ingentius '.
Constantin était très embarrassé de cette affaire, car il voyait bien qu'il n'y avait aucun moyen d'amener de tels fanatiques à se soumettre de bonne grâce. Il eut un moment l'idée d'envoyer quelques personnes de con-
1 C'est peut-être pendant ce séjour qu'Alfius Gaecilianus comparut devant le duumvir de Garthage.
2 Lettre de Constantin au proconsul Probianus, successeur d'iElianus, P. L.St. VIII, p. 489.
fiance en Afrique, où il fit réexpédier * les évèques donatistes qui suivaient auprès de lui les affaires de leur parti. Quelques jours après, il se ravisa, les retint ^ et manda les deux parties à Rome, où il passa l'été. Les Donatistes vinrent, mais Gécilien, on ne sait pourquoi, ne parut pas. L'empereur en fut trè^ contrarié. Il menaça de passer lui-même en Afrique et d'apprendre aux uns et aux autres « comment on doit honorer la divinité » '
Un an s'écoula encore. Constantin réussit à se faire amener les deux chefs, Gécilien et son compétiteur Donat, successeur de Majorin à la tète de l'église opposante. Un débat contradictoire eut lieu, à la suite duquel l'empereur se prononça pour Gécilien. Gommunication de sa sentence fut aussitôt donnée au vicaire d'Afrique, Eumelius *,
L'empereur, toutefois, voulut voir si, en l'absence des deux évêques, il ne serait pas possible de réunir les (Jeux églises. A cet effet il retint en Italie Donat et Gécilien et envoya à Garthage deux commissaires, les évêques Eunomius et Olympius ■'; ils y passèrent quarante jours, s'efïorçant de produire une entente ; mais
1 Avant le 28 avril 315, date de la pièce Quoniam Lucianum, P, L., t. VIII, p. 749, Corpus, p. 202.
2 Lettre Antepaucos, ibid., p. 489; Corpus, 210.
3 Lettre Perseverare Menalium, ibid.; Corpus p. 211.
4 Lettre du 10 novembre 316, produite à la conférence de 411 (III, 436, 460, 494, .olo-iiiT, 520-530, 532, 53b ; Brev. III, 37, 38. 41. Cf. Aug. Contra Cresc. III, 16, 67, 82; IV, 9; Ad Don., iO, 33, 56; De un. ceci., 46 ; Ep. 43, 20 ; 53, 5 ; 76, 2 ; 88, 3 ; 89, 3 ; 105, 8,
5 Sur cette mission, v. Optât, I, 26.
leur mission pacificatrice se heurta à la violence des séditieux. Les évêques finirent par déclarer que ceuxlà seuls était catholiques qui se trouvaient en accord avec l'Eglise répandue dans le monde entier, et, en conséquence, entrèrent en communion avec le clergé cécilianiste. Les plus sages du parti opposant s'y rallièrent aussi ; mais la masse demeura inflexible. Donat échappa à la surveillance et revint à Garthage; Gécilien en fit autant : la guerre religieuse continua comme de plus belle.
Constantin essaya des moyens matériels. Les Donatistes occupaient à Garthage un certain nombre d'églises. Il donna ordre de les leur enlever', et, comme ils résistaient, on procéda manu militari. C'était tout ce que souhaitaient les ardents • du parti : les champions des martyrs allaient trouver l'occasion de devenir martyrs eux-mêmes. Sur l'impression que leur fit l'exécution de la loi, nous avons encore un curieux document relatif à leur éviction de trois églises de Garthage 2. Dans la première il n'y eut pas de sang versé, mais les soldats s'y installèrent et s'y livrèrent à l'orgie ; dans la deuxième les Donatistes furent assommés à coups de bâton; un des leurs, l'évêque de Sicilibba, fut blessé; dans la troisième il y eut un véritable massacre; plusieurs personnes furent tuées^ notamment l'évêque d'Advocata'. Des
1 Loi mentionnée par saint Augustin, Ep. 88, 3; lOo, 2, 9 ; Contra litt. Petiliani, II. 205 ; cf. Cod. Theol., XVI, 6, 2.
2 Sermo de passions ss. Donati et Advocati, P. L., t. VIII, p. 732.
3 A la rigueur tout cela pourrait s'être passé dans la même
exécutions de ce genre eurent lieu sans doute en beaucoup d'endroits; un certain nombre de personnes furent exilées, soitpar mesure de précaution, soit pour résistance à l'éviction*.
Tout cela demeura inutile. Le schisme se propageait d'un bout à l'autre de l'Afrique romaine, en dépit de toutes les sentences, en dépit de la futilité du litige primitif. On se résignait à être seuls de son avis ; des jugements épiscopaux et impériaux on ne faisait aucun cas; la communion des églises transmarines ne comptait pour rien. L'Eglise n'existait plus qu'en Afrique, dans le parti auquel présidait Donat. Celui-ci n'était pas un homme quelconque. Intelligent, instruit 2, de mœurs sévères, il dominait de très haut l'étrange personnel dont il était le chef, et au milieu duquel on est un peu étonné de le trouver. Mais, comme Tertullien, Donat était fort orgueilleux; et, dans son monde tel quel, il était le premier. Ses partisans, très fiers de lui, le traitaient comme un être de condition supérieure.
Si le schisme prospérait à Garthage et dans la proéglise ; le récit est plus éloquent que limpide. Conjectures de M. Gauckler (Comptes rendus de l'acad. des Inscr., 1898, p. 499). et de M. Gsell {Mélanges de l'Ecole de Rome, 1899, p. 60) sur le nom d'Advocata et de l'évéque tué dans cette affaire.
1 Le comte Léonce et le dux Ui'sacius, qui furent mêlés à ces répressions, laissèrent aux Donatistes un souvenir odieux. Sur ces personnages v. Fallu de Lessert, Fastes des prov. africaines, t. II, p. 174, 233.
- Il ne s'est rien conservé de lui. S. Jérôme (De viris, 93) connaissait de Donat multa ad suam haeresim perlineritia, et un traité du Saint-Esprit, conforme au dogme arien.
vince proconsulaire, ce n'était rien auprès de son succès en Numidie. Là presque tout le monde était donatiste. Les catholiques y avaient la vie fort dure. On leur faisait sentir l'inanité de la protection officielle. Avec eux on ne voulait avoir aucun rapport, non seulement au point de vue religieux, mais même dans la vie ordinaire. On ne leur parlait pas, on ne répondait pas à leurs lettres, on épiait les occasions de leur faire des avanies, de les assommer au besoin : « Quoi de commun entre les fils des martyrs et les sectateurs des traîtres ? » Les fils des martyrs eurent un gros ennui en 320. Une querelle éclata cette année là entre l'évêque de Girta, maintenant appelée Gonstantine, et l'un de ses diacres. L'évêque était Silvain, l'un des fondateurs et des coryphées du donatisme. Le diacre Nundinarius avait été excommunié par lui, nous ne savons trop à quel propos; il prétendait même avoir été un peu lapidé. Il s'en alla porter plainte à divers évêques de la région, menaçant, si réparation ne lui était faite à Gonstantine, de dévoiler des secrets redoutables. Les prélats interpellés essayèrent d'intervenir; quelques-uns avaient intérêt au silence du diacre. Ils ne réussirent pas à le faire taire, et la querelle aboutit aune enquête officielle, à laquelle le consulaire de Numidie, Zénophile, procéda avec solennité. Le gouvernement n'était pas fâché de prendre la main dans le sac les grands chefs donatistes et de les déconsidérer ainsi devant l'opinion. L'affaire fut examinée en audience publique, à la requête de Nundinaire, le 13 décembre 320.
122 CHAPITRE m
On produisit le procès- verbal de la saisie de l'église de Cirta, en 303, et il en résulta que Silvain, alors sous-diacre, avait aidé son évêque à livrer aux magistrats les vases sacrés de son église. Cet ennemi des traditeurs, qui depuis des années déblatérait contre eux, avait été lui-même un traditeur. Il fut établi par témoi» gnages que Silvain et Purpurius, le fameux et violent évêque de Limata, étaient des voleurs, qui s'étaient approprié des jarres de vinaigre appartenant au fisc et déposées dans un temple, l'un prenant le contenu, l'autre le contenant ; que Lucille, la grande patronne du schisme, avait rémunéré les services des évêques numides, ou, ce qui serait encore plus grave, que certains d'entre eux s'étaient attribué les aumônes qu'elle les avait chargés de distribuer aux pauvres ; que Silvain avait reçu de l'argent pour ordonner un prêtre. Nundinaire exhiba aussi, sur l'élection de Silvain, des témoignages qui constataient la répulsion qu'elle avait soulevée dans une partie de la population, et de plus un singulier protocole, où les conséçrateurs de cet évêque s'avouaient coupables de traditions diverses K
De tout cela il fut dressé un procès-verbal minutieux dont nous n'avons plus qu'une partie. Silvain fut exilé, on ne saurait dire au juste pourquoi; les méfaits (jue lui reprochait Nundinaire sont, pour la plupart, d'ordre ecclésiastique ^ et ne tombaient pas sous le coup
1 Document utilisé ci-dessus, p. 102.
2 Cependant le vol des jarres de vinaigre est un crime de droit commun.
pes pénalités légales; il est à croire qu'on le considéra comme un fauteur de troubles et que, comme plusieurs autres, il fut éloigné par mesure d'ordre public. Les Donatistes disaient, au temps de saint Augustin, que dans la ((persécution» d'Ursace et de Zénophile, Silvain fut exilé comme n'ayant pas voulu faire l'union (co?wmunicare) ^
Il ne tarda pas à revenir, et avec lui les autres exilés. Constantin, ne parvenant pas aies fléchir par la rigueur, se décida bientôt, sur leur demande, à les laisser libres. La lettre, du 5 mai 321, par laquelle il notifia cette décision au vicaire Verinus-, est aussi dure que possible pour les Donatistes. lien est de même d'une autre lettre qu'il écrivit un peu plus tard aux évêques catholiques, pour les engager à supporter patiemment les injures de leurs ennemis déchaînés ^ L'empereur aimait à se persuader que les perturbateurs étaient peu nombreux et qu'on les gagnerait par la douceur. Illusion administrative! Il vit bientôt sur quelle reconnaissance il pouvait compter. A Gonstantine, dans la ville épiscopale du fameux Silvain, il avait fait construire, à ses frais, une basili(jue qui devait servir aux catholiques. Quand elle fut terminée^, les Donatistes s'en emparèrent, et il n'y eut ni sommations, ni sentences de juge, ni lettres impériales qui pussent les décider à déguerpir. Cons-
1 Aug., Conlra Cresc, III. 30. Cf. p. 120, note 3.
2 Supplique des Donatistes et lettre au vicaire : Coll., III, .5il-552 ; Brev., III, 39, 40, 42 ; Aug., Ep. 141, 9 ; Ad Donat., 56.
3 Migne, P. L., t. VIII, p. 491 ; Quod fides.
tantin se vit réduit à en bâtir une autre. La meilleure preuve que les Donatistes étaient tout-puissants en Numidie, c'est qu'ils avaient réussi à faire refuser aux clercs catholiques les immunités de curie et autres que l'Etat leur reconnaissait. Pour ceci encore l'empereur dut intervenir. On doit ajouter que, tout en lâchant les catholiques africains, il s'étudiait à leur prêcher, en termes très édifiants, l'oubli des injures ^ Maigre confort en des tribulations trop réelles.
1 Lettre Cum summi Dei, Sardique, 5 février 330 (P. L., t. VIII, p. 531) ; loi du même jour, Cod. Théod., XVI, ii, 7.
Les paroisses d'Alexandrie. — Arius de Baucalis, sa doctrine. — Conflit avec l'enseignement traditionnel. — Déposition d'Arius et do SOS adhérents. — Arius appuyé en Syrie et à Nicomédie. — Son retour à Alexandrie : sa Thalie. — Intervention de Constantin. — Débat sur la Pàque. — Le concile de Nicée. — Séances impériales. — Arius condamné à nouveau. — Règlement de l'affaire mélétienne et de la question pascale. — Rédaction du symbole. - Canons disciplinaires. — L' homoousios . — Premiers essais de réaction.
Après le martyr Pierre (7 312), l'église d'Alexandrie avait eu un instant pour chef un des anciens maîtres du didascalée, Achillas. A celui-ci, qui ne siégea que peu de mois, succéda Alexandre. Tous les deux eurent à se plaindre de Mélèce et de son schisme. Alexandre eut de plus affaire avec Arius, un de ses prêtres, et ce fut un grand événement.
La ville d'Alexandrie comptait dès lors plusieurs églises, dirigées avec une certaine autonomie par des prêtres spéciaux. Saint Epiphane ^ en nomme quelquesunes, celles de Denys, de Théonas, de Pierius, de Sérapion, de Persaea, de Dizya, de Mendidion, d'Annien, de Baucalis, qui ne remontent peut-être pas toutes jus-
■ Haer., LXIX, 3.
qu'au temps où nous sommes. Sur le personnel de ces églises, clercs et fidèles, l'évêque avait l'autorité supérieure. Pour en assurer l'exercice et pour maintenir l'unité du troupeau, des assemblées régulières réunissaient prêtres et diacres autour du chef suprême de l'église locale.
Il y avait quelques tendances centrifuges. Les prêtres alexandrins se souvenaient du temps où ils ordonnaient eux-mêmes leur évêque K Sous l'épiscopat d'Alexandre, l'un d'entre eux, KoUuthus, revendiqua le pouvoir d'ordination et se mit à consacrer wêtres et diacres, sans recourir à son chef hiérarchique. Mais on vit bien autre chose.
Aux environs de Tannée 318 2, le prêtre de Baucalis, Arius, occupait beaucoup l'opinion. On avait déjà parlé de lui à propos du schisme mélétien, dans lequel il paraît s'être compromis quelque temps. Un peu ballotté sous les évêques Pierre et Achillas, il avait fini par se retrouver en équilibre sous Alexandre. C'était un homme âgé, grand, maigre, de regard triste et d'aspect mortifié. On le savait ascète, et cela se voyait à son costume, une courte tunique sans manches, sur laquelle
1 T. I, p, 94. Il devait subsister cjuelque chose de cet usage, car il est encore mentionné au v^ siècle (Apophthegmata PP., II, 78 ; Migne, P. G., t. LXV. p. 341.)
2 C'est tout ce qu'on peut dire; la chronologie de ces commencements est fort peu précise. Gomme il est impossible de placer tous les événements entre la victoire de Constantin sur Licinius et le concile de Nicée, il faut remonter à un temps antérieur à la persécution de Licinius.
il jetait une sorte d'écharpe en guise de manteau. Sa parole était douce, ses discours insin*uants. Les vierges sacrées, fort nombreuses à Alexandrie, l'avaient en grande estime ; dans le haut clergé il comptait des partisans déterminés ^
Il avait, en effet, un parti et une doctrine. A Alexandrie ce n'était pas chose extraordinaire que d'avoir une doctrine. On a vu ce qui pouvait s'enseigner au temps où Clément et Ôrigène dirigeaient l'école des catéchèses. Cette école fonctionnait encore et n'avait abandonné ni les idées ni les méthodes des anciens maîtres. Mais c'était une école : l'enseignement que distribuait Arius était distribué au nom de l'Eglise. Celle-ci fut avisée qu'il soulevait des difficultés. Les Mélétiens prétendirent plus tard qu'ils avaient eu un rôle en ceci et que c'étaient eux qui avaient éveillé l'attention de l'évêque. Il semble plutôt que l'opposition contre Arius ait été menée d'abord par Kolluthus, un de ses collègues, peutêtre le même dont il a été question tout- à-l'heure.
Quoi qu'il en soit, Arius fut amené à s'expliquer.
1 Sur les commencements de l'afifaire d'Arius, outre les documents officiels, qui seront cités plus loin, il n'y a guère de renseignements utilisables. Les textes narratifs sont en général tardifs, rapides et confus. Cependant on peut tirer quelques détails de saint Epiphane (Haer., LXIX) et surtout de Sozomène, I, 15, qui a eu sous les yeux des pièces que nous ne possédons pas toutes. D'après lui, Arius aurait d'abord été du parti de Mélèce ; rallié à l'évoque Pierre et ordonné diacre, il se serait de nouveau brouillé avec son chef. Sous Achillas il aurait pu reprendre ses fonctions et même aurait été promu à la dignité presbytérale. Cf. ci-dessus, p. 99.
Dans sa jeunesse il avait fréquenté à Antioche l'école du célèbre Lucien. C'est de là qu'il avait rapporté son système, lequel peut être résumé en peu de mots.
« Dieu est un, éternel, inengendré *. Les autres êtres sont des créatures, le Logos tout le premier. Gomme les autres créatures, il a été tiré du néant (ê^ oùx ovnov) et non de la substance divine ; il fut un temps ou il n'était pas (y,v ôts o'jx -?>/); il a été créé, non pas nécessairement, mais volontairement. Créature de Dieu, il est le créateur de tous les autres êtres et ce rapport justifie le titre de Dieu qui lui est donné improprement. Dieu l'a adopté comme Fils en prévision de ses mérites, car il est libre, susceptible de changer (TpsiCTOç), et c'est par sa propre volonté qu'il s'est déterminé au bien. De cette filiation adoptive il ne résulte aucune participation rçelle à la divinité, aucune vraie ressemblance avec elle. Dieu ne peut avoir de semblable. L'Esprit-Saint est la première des créatures du Logos; il est encore moins Dieu que lui. Le Logos s'est fait chair, en ce sens qu'il remplit en Jésus-Christ les fonctions d'âme ».
Cette idée du Verbe créature, si éloignée qu'elle fût de la tradition, n'était pourtant pas sans connexion avec certains systèmes théologiques antérieurement professés.
Depuis Philon jusqu'à Origène et Plotin, en passant, bien entendu, par la gnose, tous les penseurs religieux
1 En ces temps-là on ne met guère de différence entre y£vt,tô; (devenu) et y£vvr,T6c (engendré), pas plus qu'entre leurs contraires àYévvr,TOî et àyévTiTOi;.
exploitaient la notion du Verbe avec des préoccupations costnologiques. Leur Dieu abstrait, leur être en soi, ineffable, inaccessible, s'opposait de telle façon au monde sensible qu'il n'y avait pas moyen de passer de l'un à l'autre sans un intermédiaire qui participât de l'un et de l'autre. Le Verbe procédait de Dieu, de l'essence divine; mais, comme il contenait, outre la puissance créatrice, l'idée, le type de la création, il tombait à certains égards dans la catégorie du créé. Si semblable au Père qu'on se le représentât, il y avait pourtant entre eux des différences d'aptitudes. Dans ces conditions le problème n'était pas résolu, mais transporté. Les deux notions d'infini et de fini se retrouvaient en face et en conflit dans la personne intermédiaire. Le Verbe se rattachait à Dieu, par une procession mystérieuse, sur laquelle on dissertait beaucoup, à grand renfort d'images, mais que l'on ne parvenait pas à tirer au clair. Elle ne cadrait pas aisément soit avec le monothéisme pur, soit avec l'idée d'une personne distincte, deux données es-^ sentielles, fournies par la tradition et appuyées sur l'Ecriture.
Au moment où nous sommes il est remarquable que tout le monde soit d'accord pour sortir de cette impasse. Les Lucianistes sacrifient résolument l'idée obscure à l'idée claire; il n'y a plus pour eux de procession substantielle. Toute la divinité est dans le Père; lui seul est vraiment Dieu. Le Verbe est la première des créatures, mais une créature. Il n'est plus Dieu, il est essentiellement distinct de Dieu. C'est ainsi que l'on
DocHESNE. Hist. anc. de l'Egl. — T. II. 9
entend sauver le monothéisme et aussi la personnalité du Christ préexistant. La difficulté philosophique est éliminée, mais avec elle a disparu l'essence même du christianisme. Tout au contraire d'Arius, Alexandre et Athanase tiennent fermement à la divinité absolue du Verbe. Au risque de paraître d'accord avec les modalistes, ils coupent court à toute procession extérieure, négligent les prétendues nécessités de la cosmologie, maintiennent comme ils peuvent la distinction des personnes, mais sauvent avant tout l'identité du Verbe avec Dieu. L'intérêt religieux prime tout. Il faut que l'être céleste incarné en Jésus-Christ soit Dieu toutà-fait et non pas approximativement et par manière de parler. Autrement il ne serait pas le Sauveur. Que de telles idées fussent malaisées à traduire dans la langue philosophique d'alors, c'est ce dont ils se rendaient peut-être compte; mais ils ne s'en inquiétaient guère; ils n'avaient pas charge de cosmologie, mais de religion; de convenances scientifiques, mais de tradition i. D'ailleurs est-ce que, en ces choses divines, on est tenu de tout expliquer? Generationem eius guis enarrabit ?
Cette disposition d'esprit n'était pas particulière à l'évêque d'Alexandrie. Nous l'avons constatée bien ailleurs et depuis longtemps. A côté des théories d'école,
1 Alexandre se sentait encore de l'éducation origéniste. On en voit la trace dans ses deux lettres. C'était, comme Eusébe de Césarée, un origéniste qui avait sacrifié une des moitiés du système; mais il avait gardé la bonne, celle que recommandait son accord avec la tradition.
il y avait, même chez des personnes très cultivées, une opinion qui respectait ces mystères religieux, tenait ferme aux doctrines essentielles et se défiait des gens qui menaçaient de les compromettre, sous prétexte de les concilier ou de les mettre en meilleure lumière. L'évêque Pierre avait déjà représenté cette disposition d'esprit sur le siège d'Alexandrie. Après Alexandre elle fut maintenue très nettement par Athanase, qui déjà, au moment où commence cette histoire, était diacre et conseiller de son évêque.
Les doctrines d'Arius furent discutées d'abord dans les assemblées du clergé alexandrin, sous la présidence d'Alexandre, qui paraît avoir dirigé les débats avec beaucoup de modération et de bienveillance. On tira au clair l'enseignement qui se donnait dans certaines églises de la ville et l'on établit qu'il était contraire à la tradition. Les prêtres incriminés, priés, puis sommés, de renoncer à leurs innovations, s'y refusèrent obstinément. La situation devenait grave. Sur un point capital, le haut clergé d'Alexandrie était divisé : les uns, avec l'évêque, enseignaient la divinité absolue du Christ ; les autres, avec Arius, ne lui reconnaissaient qu'une divinité relative et secondaire.
Une telle situation ne pouvait se prolonger. Du* moment où Arius et les siens refusaient d'accepter l'enseignement de l'évêque, ils auraient dû cesser leurs fonctions. Ils n'en firent rien, s'imaginant sans doute que, eu égard a l'autonomie des prêtres alexandrins, ils étaient des chefs d'église, tout comme leur évêque, et
n'avaient pas de leçons à recevoir de lui. Gomme ils étaient relativement nombreux, Alexandre crut devoir renforcer l'autorité de sa décision en faisant intervenir tout l'épiscopat égyptien. Celui-ci, du reste, commençait à être travaillé ; Arius y avait des partisans. L'affaire n'était pas exclusivement une affaire alexandrine: elle intéressait tout le ressort métropolitain.
Près de cent évêques se réunirent autour d'Alexandre; deux d'entre eux, Secundus de Ptolémaïs en Gyrénaïque et Théonas de Marmarique, firent défection et se rangèrent du côté d'Arius. Ils furent déposés, et, avec eux, six prêtres et six diacres d'Alexandrie, Arius, Achillas, Aeithalès, Garponès, un autre Arius, Sarmatas, prêtres ; Euzoïus, Lucius, Jules, Menas, Helladius, <r;îiiis, diacres. La Maréote aussi, canton rural autour 'iii lac Mareotis, fut représentée dans la liste des proscrits : soit au concile, soit peu après, deux prêtres de cette région, Gharès et Pistus, et quatre diacres, Sérapion, Parammon, Zosime, Irénée, déclarèrent faire cause commune avec Arius et furent déposés comme lui'.
Il n'y avait pas eu beaucoup de défections dans l'épiscopat égyptien, mais le clergé alexandrin était atteint fort gravement. Arius et ses partisans, comme Origène autrefois, se décidèrent à quitter l'Egypte, passèrent en
1 V. l'encyclique d'Alexandre 'Evbç ffcipLaro; et le document annexe, Ka-raÔEffi; 'Apei'oy (Migne, P. G., t. XVIII, p. 573, 581). L'encyclique fut signée par 17 prêtres et 24 diacres d'Alexandrie, 19 prêtres et 20 diacres de la Maréote. En tête des prêtres d'Alexandrie signe un Kolluthus, qui pourrait bien être celui dont i] a été question plus haut.
Palestine et s'arrêtèrent à Césarée. Toujouis comme Origène, ils y trouvèrent bon accueil. Depuis quelques années le savant Eusèbe présidait à cette église. Sa réputation était grande : ses livres d'histoire et ses apologies avaient eu le temps de faire leur chemin. En théologie, son origénisme n'était pas demeuré inflexible. Il avait sacrifié, en particulier, la création éternelle, et dès lors la raison origéniste de maintenir l'éternité du Verbe. Au fond il pensait comme Arius ; mais autant celui-ci était net et clair en ses propos, autant l'évèque de Césarée excellait à draper ses idées dans un style ondoyant et diffus et à parler beaucoup pour ne rien dire. On peut avoir une idée de cela par les développements sur la génération du Verbe qui figurent en tête de son Histoire ecclésiatique *. D'autres évêques, en Palestine, en Phénicie et en Syrie, étaient dans les mêmes idées ^
L'évèque de Césarée n'était pas encore ce qu'il devint plus tard, un personnage bien en cour et de crédit assuré. Ce rôle était tenu par un autre Eusèbe, vieux prélat fort intrigant, qui avait réussi à se transférer de Béryte, où il avait d'abord exercé les fonctions épiscopales^ au siège plus important de Nicomédie. Là, à proximité
2 Dans sa lettre à Eusèbe de Nicomédie, Arius cite, outre l'évèque de Césarée, ceux de Lj'dda (Aetius), de Tyr (Paulin), de Béryte (Grégoire), de Laodicée (Théodote), d'Anazarbe (Athanase), i et tous les Orientaux ». Cependant il avoue lui-même que les évéques d'Antioche (Philogonius). de Jérusalem (Macarius) et de Tripoli (Hellanicus) étaient contre lui. Il y en avait encore d'autres.
de. la cour, très bien va de l'impératrice Constantia, sœur de Constantin et femme de Licinius, il s'était créé .une situation dont bientôt on mesura la force. C'était, lui aussi, un théologien et un disciple de Lucien d'Ântioche. 11 partageait toutes les idées d'Arius et depuis longLemps se trouvait en froid avec son collègue d'Alexandrie. On n'aurait pu rêver meilleur patronage. Arius lui écrivit de Palestine * et ne tarda guère à le rejoindre.
L'évèque de Nicomédie se mit aussitôt en mouvement : il inonda l'Orient, et l'Asie-Mineure de lettres adressées aux évêques ^ pour les décider à se ranger du côté d'Arius et à le soutenir contre son évèque, en réclamant de celui-ci qu'il revint sur la sentence. Arius rédigea un exposé de sa doctrine, sous forme d'une lettre adressée à Alexandre ^ ; on la fit circuler pour recueillir des adhésions. Eusèbe de Gésarée intervint plusieurs fois auprès de l'évèque d'Alexandrie *.
Celui-ci ne resta pas iuactif. Il écrivit à tous les évêques, protestant contre l'ingérence d'Eusèbe de Nicomé-
1 Epiph., LXIX, 6; Théodoret, I. 5. C'est dans cette lettre qu'il donne à Eusèbe de Nicomédie le nom de collucianiste (aoD.oyxiavsffTâ).
2 Une de ces lettres, adressée à Paulin de Tyr, s'est conservée dans Théodoret, H. E., I, 5. Paulin semble avoir eu quelque peine à prendre jjarti.
3 Athanase, De synodis, 16; Epiphane LXIX, 7, 8.
4 LeUre mentionnée par Eusèbe de Nicomédie dans le document cilé plus haut, note 1 ; autre lettre dont quelques fragments figurent dans les actes du Vll^ concile œcuménique, Mansi, t. XIII, p. 317. Cf. Sozoméne, I. 15, à la fin.
AlUUS ET LE CONCILE DE NICÉE 135
die, « qui se croit chargé du soin de l'Eglise entière, » )) depuis que, abandonnant Béryte, il a jeté son dévolu » sur l'église de Nicomédie sans qu'on ait osé l'en pu- » nir », et se pose en protecteur d'Arius et de son monde. Il donnait ensuite les noms des condamnés et résumait, dans un court exposé, les principaux traits de leur enseignement « plus pernicieux que les hérésies du passé, avant-coureur de l'Antéchrist ». A la lettre étaient jointes les signatures de tout le clergé fidèle, tant d'Alexandrie que de la Maréote K Un exemplaire fut envoyé au pape Silvestre ' ; d'autres à l'évêque d'Antioche ^ Philogonius, à Eustathe, évèque de Bérée, et à beaucoup d'autres. Gomme Arius recueillait des signatures pour sa profession de foi, ainsi les envoyés d'Alexandre faisaient signer partout sa protestation. Nombre d'adhésions lui vinrent de Syrie, de Lycie, de Pamphylie, d'Asie, de Gappadoce et des pays voisins. Il écrivit ^ un peu plus tard à un autre Alexandre,
1 C'est cette lettre ('Evb; (jcipiaTo;) (P. G., t. XVIII, p. 572) que l'on appelle le To7ne d'Alexandre. M. E Schwartz {Nachrichten, 1905, p. 265) voudrait réserver ce titre à une pièce conservée dans un ms. syriaque du British Muséum {Add., 12156, copié en 562) et publiée par P. Martin (Pitra, Anal, sacra, t. IV, p. 196; Schwartz en donne une traduction en grec). Ce document parait dériver d'un exemplaire du tome adressé à un évèque Méléce (difficilement celui dont parle Eusèbe, H. E., VII, 32 ; il en parle comme d'un mort ; v. plutôt Athanase, Ep. ad episcopos JEg., 8) ; on y avait ajouté des indications topographiques assez suspectes, ainsi que la signature, suspecte aussi, de l'évêque d'Antioche Philogonius.
2 Cité dans une lettre de Libère, en 354 (Jaffé, 212).
3 Théùdoret, E. E., I, 3.
4 P. G., t. XVIir, p. 548.
évêque de Byzance, pour le décider à l'appuyer lui aussi. Dans cette lettre il se plaint des querelles que le parti d'Arius lui fait à Alexandrie. Les femmes se mêlaient de l'affaire ; j'ai déjà dit qu'Arius était en grande faveur auprès des vierges. Ces personnes entêtées et processives faisaient à l'évêque chicane sur chicane. On tenait des assemblées schismatiques. Bref, le désordre, que l'exode des condamnés n'avait pas apaisé, se faisait chaque jour plus intense ^
Il fut porté à son comble par le retour d'Arius. Un synode assemblé en Bithynie par les soins d'Eusèbe de Nicomédie avait déclaré que les dissidents devaient être admis à la communion et qu'Alexandre serait prié de les recevoir. Gomme il s'y refusa, les partisans d'Arius en Phénicie et en Palestine, Eusèbe de Gésarée, Paulin de Tyr, Patrophile de Scythopolis et quelques autres se réunirent à leur tour en concile et l'autorisèrent, lui et ses ayant-cause, à reprendre leurs fonctions, tout en demeurant soumis à leur évêque -.
Cette dernière condition était difficile à remplir. Arius et ses amis revinrent comptant apparemment sur le nombre et l'énergie de leurs partisans pour forcer la main à leur chef ecclésiastique. Rien n'était négligé pour exciter le populaire et l'intéresser aux opposants. Des pamphlets circulaient, et même des chansons. Arius avait composé une longue rapsodie où les beautés de
1 Arius était peut-être déjà revenu quand la lettre fut écrite.
2 Sozomène, I, 15, résume ici des documents synodaux qui ne nous sont pas parvenus.
sa métaphysique étaient relevées. C'est ce qu'on appelle sa Thalie. Il en reste quelques fragments. Elle débutait ainsi :
Selon la foi des élus de Dieu,
qui comprennent Dieu,
des enfants saints,
orthodoxes,
qui ont reçu le saint esprit de Dieu,
voici ce que j'ai appris
de ceux qui possèdent la sagesse,
des gens bien élevés,
instruits par Dieu,
habiles en toutes choses.
C'est sur leur trace que je marche, moi,
que je marche comme eux,
moi dont on parle tant,
qui ai tant souffert
pour la gloire de Dieu
qui ai reçu de Dieu
la sagesse et la science que je possède.
Les ouvriers du port, les marins, les oisifs et le menu peuple de la rue savaient ces chansons et en rebattaient les oreilles des fidèles d'Alexandre. De là des rixes à n'en plus finir.
Au dehors l'épiscopat était très divisé. Dans chacun des deux partis on se vantait des adhésions reçues. Les lettres favorables à Arius furent groupées en un recueiP; on en fit autant pour celles qui soutenaient l'évêque d'Alexandrie -. Un rhéteur cappadocien, appelé As-
1 Athanase, De synodis, 17.
2 Je ne saurais accepter comme authentique le concile d'Antioche de 324 dont M. E. Schwartz (Nachrichten. , 1905, p. 171 et suiv.)
terius, qui avait failli pendant la persécution et ne pouvait, à cause de cela, entrer dans le clergé, parcourait l'Orient et faisait des conférences pour exposer et défendre la nouvelle théologie. Le public s'intéressait à ces questions, même le public païen, qui, bien entendu, en tirait occasion de s'amuser aux dépens des ciirétiens et de leurs croyances. Les querelles d'Arius et d'Alexandre retentissaient jusque dans les théâtres '.
C'est en cet état d'agitation que Constantin trouva l'Eglise orientale lorsque sa victoire sur Licinius le mit en rapport avec elle.
Arrivé à Nicomédie il avait eu d'abord l'intention de visiter tout aussitôt 1' « Orient » ' ; parmi les raisons qui le retinrent, les querelles ecclésiatiques eurent une place importante. Les renseignements qu'on lui donna sur celle d'Alexandrie l'étonnèrent et l'aftligérent. Il avait compté sur l'épiscopat grec pour l'aider à réduire le schisme africain, souci cuisant de sa politique religieuse; et voilà que l'épiscopat grec était luimême divisé. Pourquoi ? Pour une futilité. Alexandre avait eu l'imprudence de poser à ses prêtres des questions oiseuses à propos d'un texte de la Bible ^ sur des cho-
publie une prétendue lettre synodale adressée à Alexandre de Byzance (Néa; 'Pw|i.t,;), d'après un ms. syriaque de Paris, n» 62. Cf. Harnack, Comptes-rendus de l'Acad. de Berlin, 1908, p. 303 ; 1909. p. 401.
1 Eusèbe, \'Ua Conat., I, 61.
2 Entendez ici la Syrie et l'Egypte.
s Prov. VIII. 22. *
ses de nulle importance religieuse ; Arius, au lieu de garder pour lui ses sentiments, les avait exprimés et soutenus avec opiniâtreté. Etait-ce bien le moment de se livrer à de tels exercices ? Ne pouvait-on laisser dormir des questions irritantes^ insolubles, et vivre en paix dans la fraternité chrétienne?
L'empereur écrivit en ce sens une lettre adressée en commun à Alexandre et à Arius. Elle leur fut portée par son fidèle conseiller ecclésiastique, Hosius, évêque de Gordoue, qui l'avait suivi en Orient. Il les pressait vivement, avec des accents touchants, de se réconcilier, de rendre ainsi la paix à l'Eglise et la tranquillité au souverain.
A la façon dont Constantin prenait cette affaire, on reconnaît tout de suite l'homme de gouvernement, bienveillant pour la religion chrétienne, désireux même que tout le monde l'accepte et que l'on parvienne ainsi à l'unité morale (il le dit expressément), mais incapable de s'intéresser aux choses métaphysiques. Le christianisuie dont le gouvernement avait présentement besoin, c'était la religion de l'Etre suprême {summa divinitas), concrétisée dans la foi au Christ révélateur et sauveur, et dans l'observation des préceptes religieux et moraux que l'Eglise inculquait en son nom. Quant à alambiquer la summa divinitas et ses rapports intimes avec le Christ, cela pouvait être un objet d'étude pour des personnes privées ; on pouvait professer sur ce point des opinions diverses ; mais à quoi bon les produire en public et surtout avec cette insistance qui provoque l'op-
position et fait naître les querelles ? ^ L'Etat ne pouvait s'intéresser à ces choses que dans la mesure où l'ordre public s'en ressentait.
Hosius, qui était un homme pratique, pourrait bien avoir été, au fond, de l'avis de l'empereur. Toutefois, quand il fui arrivé sur les lieux, il comprit vite que l'exhortation impériale ne suffirait pas à calmer les esprits agités. Elle aurait peut-être réussi auprès des Occidentaux, dont les besoins tliéologiques étaient limités. Mais avec les Grecs, penseurs, discoureurs, disputeurs, il en était tout autrement. La question ne pouvait plus être étouffée ; il fallait la régler.
On profita cependant du séjour d'Hosius pour terminer quelques affaires locales. C'est sans doute alors que Kolluthus fut condamné et ses ordinations déclarées invalides. On y annula, en tout cas, celle d'un certain Ischyras, qui plus tard revint sur l'eau et fit quelque bruit 2.
De retour à Nicomédie, Hosius informa l'empereur et celui-ci se décida à convoquer un grand concile, qui parviendrait^ croyaient-ils tous deux, à faire l'apaisement.
L'affaire d'Arius n'était pas la seule qui soulevât des troubles. Il y avait encore le schisme égyptien de Méléce
1 Noter, dans la lettre impériale, cette curieuse comparaison : < Les philosophes eux-mêmes (d'une école) s'accordent tous sur une manière de voir (Sôyfxa); si parfois ils se divisent sur quelque solution, cette divergence ne les empêche pas de s'entendre sur le fond ». (Eusébe, V. C, II, 71).
2 Athan., Apol. c. An-., 74. D'après Socrale, III, 7, on aurait traité alors avec Hosius les questions d'essence et d'hypostase, à propos des Sabelliens et de leur dogme.
et aussi le dissentiment sur le calcul pascal. Voici en quoi consistait celui-ci *.
La querelle du temps du pape Victor entre l'église de Rome et les églises d'Asie s'était terminée au profit de l'usage romain. Tout le monde était d'accord que la fête de la Résurrection du Christ devait avoir lieu le dimanche après la Pâque juive. A Antioche on laissait aux juifs le soin de fixer l'échéance du 14 nisan, c'est-àdire de la pleine lune à laquelle la fête était célébrée. Le mois de nisan étant le premier mois lunaire, il pouvait être placé diversement, selon que l'année précédente avait été de 12 ou de 13 mois. Ce dernier point était décidé par les autorités juives, suivant des méthodes à elles. A Alexandrie on ne s'inquiétait pas des juifs ; on calculait la Pâque soi-même, et le flottement du premier mois lunaire était arrêté par cette régie spéciale que la fête célébrée après la pleine lune devait l'être aussi après l'équinoxe de printemps, fixé au 21 mars. Gomme les juifs, alors au moins, ne tenaient pas compte de l'équinoxe, il en résultait que leur 14 nisan pouvait être d'un mois antérieur à celui des Alexandrins, et que l'église d' Antioche, qui l'adoptait, pouvait se trouver, elle aussi, d'un mois en avance sur la grande métropole égyptienne. Les deux calculs en concurrence avaient des adhérents, et, si étrange que la chose puisse nous paraître, des adhérents passionnés.
1 Voir mon mémoire La question de la Pâque au concile de Nicée, dans la Revue des questions historiques, t. XXVIII (1880), p. 1.
Les grands conciles n'étaient pas une nouveauté pour l'épiscopat d'Orienté On en avait vu beaucoup, au mi-
1 Les procès-verbaux du concile de Nicée, s'il en a été dressé, ne se sont pas conservés. Le récit d'Eusébe (V. C, III, 22) est le seul qui émane d'un témoin présent ; Eustathe d'Antioche (Théodoret, I, 7) et Athanase (surtout le De decretis Nicaenis et l'épitre Ad Afros), qui, eux aussi, assistèrent au concile, ne rapportent que quelques détails. Sous l'empereur Zenon (476-491), un certain Gélase, originaire de Gyzique, compila en Bithynie une histoire du concile où il inséra nombre de pièces officielles. La partie narrative de son recueil est empruntée à Eusébe, à Rufin (un Rufin grec, traduit par un autre Gélase), à Socrate et à Théodoret. Ces auteurs (Rufin excepté) lui ont fourni beaucoup de documents ; il en a aussi emprunté un certain nombre à un recueil antérieur, formé par un prêtre Jean, d'ailleurs inconnu. Il eut en outre à sa disposition des extraits tirés par lui, au temps où il demeurait à Gyzique, d'un livre qui avait appartenu à Dalmatius, évéque de cette ville (membre du concile d'Ephése, en 431); ce livre était une composition artificielle, se donnant comme la reproduction exacte de conversations entre divers philosophes et les membres du concile. Voir sur ce sujet Gerhard Loeschcke, Das Synlaqma des Gelasius Cyzicenus, étude parue dans le Rkeinisches Muséum, 1905, 1906; l'auteur est beaucoup trop favorable à Gélase et au livre de Dalmatius. Le texte de Gélase était divisé en trois livres; les deux premiers sont dans la Patrologie grecque de Migne, t. LXXXV, p. 1192-1344; pour le troisième, dont Mai (5pic. Rom., t. VI, p. 603) n'a donné que la table avec quelques menus fragments, il faut recourir à Ceriani, Monum. sacra et profana, t. I, p. 129. Ce que Migne donne comme livre III consiste en trois lettres de Constantin, dont la première est, en effet, extraite de ce livre, tel que le décrit la table de Mai et que Ceriani l'a publié. Il paraît avoir été plus long (cf. Photius, cod. 88) et peut ainsi avoir compris les deux autres. — Quant aux signatures de Nicée, dont on a des recensions en diverses langues (Patrum Nicaenorum nomina, éd. Teubner fGelzer, Hilgenfeld, Guntz], 1908), elles nous viennent en dernière analyse, non d'un procès-verbal simplement recopié, mais d'un arrangement où elles ont été distribuées dans l'ordre géographique. Cet arrungcîueiit paraît être de la fin du iv« siècle.
lieu du iii« siècle et depuis, qui réunissaient, à Antioche ou ailleurs, les évêques de l'Asie-Mineure orientale et des provinces syriennes. Alexandrie, elle aussi, voyait de temps à autre des réunions de l'épiscopat égyptien et libyen : un de ces conciles locaux avait été tenu précisément à propos d'Arius. Ces deux groupes, toutefois, n'avaient jamais été réunis ; jamais les évêques « Orientaux )) n'avaient délibéré avec ceux d'Egypte. Cette fois la convocation fut beaucoup plus large. Aux Egyptiens et aux Orientaux se joignirent des évêques de l'Asie-Mineure entière, aussi bien de l'ancienne province (maintenant diocèse) d'Asie, que de la Gappadoce, du Pont et de la Galatie. Les provinces d'outre-Bosphore furent représentées aussi, quoique dans use proportion moindre. Encore moins nombreuse était la représentation des pays latins : un évêque pannonien ; un de Gaule, celui de Die ; un évêque de Galabre ; l'èvêque de Garthage ; enfin Hosius de Gordoue, qne l'on pouvait considérer comme représentant l'épiscopat espagnol, et deux prêtres romains, envoyés par le pape Silvestre. Il n'était pas jusqu'aux pays d'extrême frontière, du côté de la mer Noire ou de la Perse, d'où il ne fût venu quelques évêques. G'est ainsi qu'on vit à Nicée l'èvêque de Pityonte, dans le Caucase, celui du royaume de Bosphore ^ deux de la Grande Arménie, enfin un évêque du royaume de Perse.
Le nombre exact des membres du concile de Nicée
1 C'est sans doute le Scythe dont parle Eusèbe, 1". C, III, 7.
ne fut pas établi d'abord sur des pièces officielles. Eusèbe de Gésarée ^ qui prit part à cette assemblée, dit qu'il y en avait plus de 250 ; un autre membre du concile, Eustathe d'Antioche 2, parle de 270, Constantin de plus de 300 3. Ce chiffre est celui de saint Athanase, du pape Jules, de Lucifer de Cagliari. A la longue on le dépassa un peu pour arriver au nombre symbolique de 318, celui des serviteurs d'Abraham dans sa lutte contre les rois coalisés*, el c'est ainsi que se fixa la tradition. Les listes qui sont venues jusqu'à nous ne mentionnent que 220 noms, dont quatorze sont des noms de chorévêques. Il est possible que ces listes soient incomplètes et notamment que l'on n'ait pas conservé, sauf pour l'église de Rome, les noms des sièges épiscopaux dont les titulaires se firent représenter par des prêtres ou d'autres clercs ^
Au printemps de l'année 325, tout ce monde s'achemina, sur les voitures de la poste officielle ou sur des montures fournies par l'empereur, vers le lieu de la
1 V. Const., III, 8.
2 In Prov., VIII, 22 (Théodoret, I, 7).
3 Lettre à l'église d'Alexandrie, Socrate, I, 9.
4 Gen. XIV, 14.
5 La grande autorité du premier concile œcuménique en fit bientôt un thème à légendes. Dès la fin du iv« siècle on racontait à son sujet diverses choses, plus ou moins douteuses, qui déjà, au siècle suivant, prirent place dans les livres d'histoire. Les législateurs privés auxquels nous devons tant de recueils apocryphes de droit canonique s'étaient couverts d'abord de la prétendue autorité des apôtres (t. I, p. 533); maintenant on les verra se réclamer aussi des trois cent-dix-huit Pères.
réunion, la ville de Nicée en Bithynie voisine de la résidence impériale de Nicomédie.
Ces prélats étaient assez divers de culture. Le 'plus érudit était sans doute Eusèbe de Césarée. Plusieurs, comme Alexandre, Eustathe d'Antioche, Marcel d'Ancyre, nous sont connus par des écrits de controverse anti-arienne; ces questions, débattues depuis plusieurs années, devaient être familières à la plupart. Quelquesuns, comme Léonce de Césarée en Gappadoce et Jacques de Nisibe étaient célèbres par leurs vertus. Mais ceux qu'on se montrait le plus avidement, c'étaient les confesseurs de la grande persécution, Paul de Néocésarée de Syrie, avec ses mains brûlées, Amphion d'Epiphanie, les égyptiens Paphnuce et Potamon, borgnes et boiteux depuis le temps des mines. Si cette grande réunion excitait la curiosité des fidèles et des païens eux-mêmes, elle ne devait pas produire une moindre impression sur ceux qui la composaient. • Jamais l'Eglise n'avait passé une telle revue de son personnel directeur.
Bien qu'en cette affaire il ait été témoin et acteur, Eusèbe ne nous renseigne guère sur les détails. Ce qui l'a surtout frappé, c'est la première séance impériale et le dîner d'apparat que Constantin offrit aux membres du concile.
Dans une grande salle du palais, des bancs étaient disposés à droite et à gauche ; les évêques y prirent place et attendirent. On vit bientôt paraître quelques officiers chrétiens, puis l'empereur, revêtu de la pourpre et du costume somptueux qui était alors de mise. Ce fut
Duchesse. Hist. anc. de l'Egl. — T. H. 10
un moment solennel,' que cette rencontre entre le chef de l'Etat romain |et les représentants^des communautés chrétiennes si longtemps et si durement persécutées. Maintenant] les mauvais jours étaient passés : Galère, Maximin, Licinius, tous les ennemis du Christ étaient morts. Des coups qu'ils avaient portés le souvenir était encore vivant, et, parmi les présents, plus d'un en portait la trace. L'empereur d'aujourd'hui, le puissant prince qui, depuis vingt ans, défendait la frontière et tenait les barbares éloignés, qui venait tout récemment de refaire l'unité de l'empire et le tenait tout entier dans sa main, c'était le restaurateur de la liberté religieuse, plus encore, le protecteur et l'ami des chrétiens.
Constantin prit place au haut de la salle. L'évêque le plus rapproché de lui, vers la droite i, peut-être Eusébe de Césarée, peut-être l'évêque d'Antioche, plus qualifié par son siège, prit la parole et lui exprima les sentiments de l'assemblée. L'empereur répondit en latin et sa réponse fut aussitôt traduite en grec 2. Après quoi les dé-
1 Eusébe ne marque pas son nom. L'auteur des tables des chapitres de sa vie de Constantin (III, 11) a cru qu'il s'agissait de l'évêque de Césarée lui-même; Théodoret (I, 6) indique Eustathe d'Antioche. Hosius, comme faisant partie de l'entourage de l'empereur, était peu indiqué pour ce compliment. L'évêque d'Antioche avait présidé les conciles d'Ancyre et de Néocésarée ; il était naturel qu'il présidât celui de Nicée. Il n'y avait pas encore de préséances bien établies ; plus tard Alexandrie eut, en ces réunions, le pas sur Antioche. En ce moment Antioche était la résidence du comte d'Orient, sorte de vice-roi, de qui dépendait l'Egypte aussi bien que la Syrie.
2 Eusébe, 1'. C, III. 12, nous a conservé l'allocution impériale.
bats commencèrent. L'empereur les suivit avec altention et s'y mêla quelquefois.
Entre temps le concile fut convié par lui aux fêtes par lesquelles on célébrait sa vingtième année d'empire. Eusèbe de Gésarée prononça, à cette occasion, un éloquent panégyrique. L'empereur offrit un grand festin aux évêques. Sur leur passage la garde présentait les armes ; les confesseurs voyaient reluire comme autrefois l'acier des sabres, mais ils n'en avaient plus peur. Plusieurs se demandaient si c'était un rêve, ou si l'on était déjà dans le royaume du Christ,
En dehors de ces pompes, le concile travaillait. L'affaire d'Arius vint la première. 11 s'agissait de savoir si l'on maintiendrait la sentence portée contre lui par son évêque. Mis en demeure de se justifier, Arius et les siens s'expliquèrent très franchement, si bien qu'Alexandre n'eut aucune peine à établir le bien-fondé de sa décision. L'appui que l'èvêque de Nicomédie et ses autres partisans donnèrent au prêtre d'Alexandrie ne lui fut d'aucun secours. Peu de personnes dans l'assemblée étaient dispo.sées à entendre de sang-froid des propos comme ceuxci : « Il fut un temps où le Fils de Dieu n'était pas ; il )) a été tiré du néant ; c'est une créature^ un être soumis )) au changement, etc. ». La sentence d'Alexandre fut non seulement maintenue, mais confirmée. Les condamnés persistèrent ; il ne fut possible d'en ramener aucun.
Une autre affaire égyptienne, celle de Mélèce et de son schisme, fut ensuite examinée. Le concile reconnut que Mélèce avait eu les torts les plus graves. Néanmoins,
dans son désir d'apaisement, désir sûrement favorisé par l'empereur, il adopta un arrangement d'après lequel le clergé mélétien devait être maintenu en fonctions et fondu avec le clergé d'Alexandre, mais subordonné à celui-ci. Toutefois si l'évêque investi par Alexandre venait à mourir, l'évêque établi par Mélèce pouvait être mis à sa place, moyennant élection régulière et approbation du métropolitain d'Alexandrie. Quant à Mélèce, en égard à sa culpabilité spéciale, on ne lui conservait que le litre d'évêque, en lui interdisant absolument toute fonction pastorale.
Ce n'est pas sur les conseils d'Athanase que l'on traita les Mélétiens avec autant de miséricorde. Il connaissait ce personnel et prévoyait qu'on aurait encore à s'en plaindre. L'événement lui donna raison.
Quant au comput pascal, l'évêque d'Antioche et ses Orientaux consentirent àse conformer à l'usage d'Alexandrie et à célébrer la Pâque en même temps que 1^ autres églises.
Ces décisions furent notifiées aux églises intéressées, non seulement par le concile, mais aussi par l'empereur *. Celui-ci avait pris pour tâche spéciale d'insister auprès des dissidents pour les ramener à l'unité catholique.
Il parut en outre nécessaire, vu les divisions que l'af-
1 Lettre du concile à l'église d'Alexandrie, 'ETzetSr, xr,; to-j ©eov, Socrate, I, 9; Théodoret, I, 8; Gélase, II, 34; — lettre de Cons- ' tantin à l'église d'Alexandrie, Xai'oETs àyaTtr|To;, Socrate, I, 9; Gélase, II, 37; — lettre de Constantin aux Orientaux, IlEtpàv /.agwv, Eusébe, V. C, III, 11-20 ; Socrate, I, 9 ; Théodoret, I, 9.
faire d'Arius avait introduites dans l'épiscopat, de s'entendre sur une formule qui, admise par tout le monde, empêcherait le retour des manifestations théologiques dont on avait eu à se plaindre. La seule synthèse doctrinale que l'Eglise reconnût alors était le symbole baptismal, originaire de Rome, mais qui, depuis les temps très éloignés où il avait commencé de circuler, s'était moditié çà et là de diverses façons. Eusèbe de Gésarée crut l'occasion bonne de prendre de ce côté une revanche de la défaite subie par ses protégés égyptiens ; il présenta à l'assemblée le texte en usage dans son église. On l'accepta, dit-il, jen principe : il ne contenait rien de choquant. Mais comme, sur les points particuliers qui avaient été mis en discussion, il demeurait dans un vague absolu, on le modifia en y introduisant certains compléments et en [supprimant quelques mots inutiles. C'est ainsi que * fut formulé le célèbre symbole de Nicée :
« Nous croyons en un seul Dieu, Père, tout-puissant, » auteur de toutes choses, visibles et invisibles ; et en » un seul Seigneur, Jésus-Christ, le Fils de Dieu, engen- » dré unique ^ du Père, c'est-à-dire de l'essence du Père, » Dieu de Dieu, |lumière de lumière, vrai Dieu de vrai » Dieu ; engendré et non pas fait, consubstantiel au » Père, par qui tout a été fait ; qui pour nous, hommes,
1 D'après saint Basile, ep. 81 (cf. 244, 9), la rédaction en fut confiée à Hermogène, qui devint plus tard évéque de Gésarée en Cappadoce. C'était sans doute un prêtre ou un diacre de celte église, qui avait, comme Athanase, accompagné son évéque au concile.
- Y£vvr|6ÉvT« [j.ovoy£VTi.
» et pour notre salut est descendu, s'est incarné, s'est » fait homme, a souffert, est ressuscité le troisième jour, » est remonté au ciel et viendra juger vivants et morts ; » et au Saint-Esprit.
)) Quant à ceux qui disent : Il fut un temps où il n'était )) pas : Avant d'être engendré il n'était pas ; Il a été fait » de rien ou d'une autre substance ou essence ' ; Le Fils » de Dieu est un être créé, changeable, -mutable : ceux- » là, l'Eglise catholique leur dit anathème ».
Outre ce symbole, le concile arrêta aussi un certain nombre de règles ecclésiastiques, qu'il formula en vingt canons.
Les crises intérieures du siècle précédent avaient laissé en Orient des traces que le concile s'efforça de faire disparaître. Les Novatiens se rencontraient un peu partout en Asie-Mineure ; à Antioche et peut-être ailleurs, il y avait des Paulianistes, attachés aux doctrines de Paul de Samosate. Pour les premiers, le concile (c. 8) se montra très conciliant. Il prescrivit de les admettre à la communion sur le simple engagement de reconnaître les dogmes catholiques et de communiquer avec les bigames ' et les apostats repentis. Leur clergé fut maintenu en fonctions dans les endroits où il n'y avait pas de clergé catholique^, fondu avec celui-ci quand il y en avait un. Quant aux Paulianistes (c. 19), leur baptême fut déclaré nul; ils furent soumis à la rebaptisation. Leurs
1 il l-répaç Ù7iO(TTâffea); tj oùcrta;.
- Il s'agit ici, l>ien entendu, de bifjamie successive, de second mariage, et non point de bigamie simultanée.
clercs aussi, pour continuer leurs fonctions, ce que le CjIIcile acceptait comme possible, durent être réordonnés.
La persécution de Licinius était encore récente ; plusieurs canons (c. il-14) furent consacrés à régler les cas pénitentiels auxquels elle avait donné lieu.
Au point de vue du clergé, le concile interdit de conférer les ordres aux eunuques volontaires (c. 1), aux néophytes (c. 2), aux pénitents (c. 9, 10); il défendit aux prêtres et aux évoques de se transférer d'une église à une autre * (c. 15, 16),-|aux clercs en général d'exercer l'usure (c. 17) et de garder chez eux des femmes qui pussent donner lieu au soupçon (c. 3). Les évêques]]devaient être;, dans chaque province, installés par tous leurs collègues ; les absents empêchés devaient tout au moins donner leur adhésion : l'installation devait être confirmée par l'évêque du chef-lieu, le métropolitain (c. 4). Aucun évêque ne devait recevoir ni surtout promouvoir les clercs qui auraient quitté leur église (c. 16), ni réhabiliter les personnes excommuniées par leurs collègues. Gomme il pouvait y avoir lieu, sur ce point, à reviser les sentences épiscopales, les évêques de chaque province étaient invités à s'assembler deux fois par an en concile pour juger les appels (c. 5).
En édictant ses règlements sur les relations provinciales des évêques, le concile n'entendait pas déroger aux situations consacrées par l'usage, notamment à celle
1 Ceci touchait les évêques de Nicomédie et d'Antioche, transférés, l'un de Béryte, l'autre de Bérée ; mais la loi n'avait pas d'effet rétroactif.
de l'évêque d'Alexandrie * par rapport aux églises de l'Egypte entière, de la Libye et de la Pentapole. Pour toutes ces églises l'évêque d'Alexandrie était le supérieur immédiat de l'évêque local : il n'y avait d'autre métropolitain que lui. Les anciens usages d'Antioche et d'ailleurs devaient de même être maintenus ; l'évêque d'iElia, lui aussi, devait -conserver ses prérogatives traditionnelles, sans préjudice, toutefois, des droits métropolitains de Gésarée (c. 6, 7).
Telle est la législation de Nicée^, législation sans caractère synthétique, toute de circonstance, comme fut toujou;s la législation des conciles, représentant non point la réglementation générale des rapporte ecclésiastiques, mais simplement la solution d'un certain nombre de cas sur lesquels l'attention des membres de l'assemblée se trouvait avoir été appelée. Jusque là on avait vécu soit sur des traditions non écrites, soit sur des recueils qui se recommandaient des apôtres ou de leurs disciples, mais sans titres vérifiables. Les conciles d'Elvire et d'Arles ne furent jamais reçus en Orient; ceux d'Ancyre et de Néocésarée attendirent assez longtemps
1 Ici le concile allègue l'usage de Rome ; 8ti£i6yi xa\ tw èv t^ *Pw[xr, £7i;o-xÔTta) toûto a-jvT,9£ç iffxiv. En effet, le pape exerçait alors l'autorité métropolitaine sur les évéques de l'Italie entière. Dans certaines versions latines de ce canon on a précisé, en restreignant la juridiction métropolitaine du pape aux subui-bicaria loca, c'est-àdiro aux églises que ne. comprenaient pas les ressorts de Milan et d'Aquilée, établis après le concile de Nicée.
2 Pour ne rien négliger, mentionnons encore deux canons, l'un contre les empiétements des diacres (c. 18), l'autre contre l'usage de prier à genoux le dimanche et pendant le temps fiscal (c. 20).
âRius et le concile de nicée 153
avant de l'être en Occident : ceux de Nicée furent acceptés partout, dès la première heure, et partout placés en tête des documents authentiques du droit ecclésiastique.
Les canons disciplinaires ne semblent pas avoir soulevé de discussions bien vives. Il en fut autrement du symbole. La précision des formules négatives par lesquelles il se terminait, 'et quelques expressions comme « engendré de l'essence du Père, vrai Dieu, engendré et non pas fait, consubstantiel au Père », excluaient absolument Tarianisme doctrinal. Les partisans d'Arius, qu'ils fussent venus de l'école lucianiste, comme Eusèbe de Nicomédie, ou qu'ils fussent des origénistes ralliés, comme Eusèbe de Gésarée, ne pouvaient signer une telle profession sans déroger à leurs principes. Ils incidentèrent beaucoup sur le mot consubstantiel, auquel ils reprochaient de n'être pas tiré de l'Ecriture et d'avoir été répudié par le concile d'Antioche, au temps de Paul de Samosate. A cela les orthodoxes répondaient que des auteurs anciens et graves, Théognoste, Origène, et surtout les deux Denys, celui d'Alexandrie et celui de Rome, s'étaient servis du mot en litige, lequel, il est viai, n'était pas scripturaire, mais exprimait bien ce que l'on voulait inculquer. Ce dernier point était discutable, car, en soi, le mot consubstantiel n'était pas si clair, et de fait il n'a pas toujours été pris dans le même sens*.
1 Par exemple quand on dit que le Christ, consubstantiel à Dieu par sa nature divine, nous est consubstantiel par sa nature humaine.
Mais, dans le symbole, ce qu'on entendait lui faire exprimer, c'est que le Fils de Dieu ne rentre nullement dans la catégorie du créé et que, quel que soit le mystère de sa génération, son essence est vraiment divine. C'est ce que signifie la formule « engendré de l'essence du Père », ê/. T'?,: too ITxTpô; oùcïiac, qui a disparu du texte actuellement reçu, et qui forme en effet double emploi avec r6ixoo6i7io:. Athanase, à qui la formule r/, t?;ç toO rixTpôi; où<7(a^ est très familière, n'emploie pas souvent, pour son compte, le mot de consubstanliel. Ce n'est pas lui sans doute, ni son évêque, qui l'auront suggéré au concile. Il semble plutôt que ce soient les légats romains. A Rome, en effet, le mot était d'usage courant, officiel : soixante ans avant le concile de Nicée, on y avait blâmé Denys d'Alexandrie de son hésitation à l'employer '. Depuis Zéphyrin et Calliste, l'église romaine s'était toujours plus préoccupée de maintenir le monothéisme absolu et l'absolue divinité de Jésus-Christ que de cultiver des systèmes pour concilier ces deux données. Cette préoccupation principale était partagée par les modalistes ; ce que le concile pouvait compter d'esprits à tendance sabellienne lui était acquis d'avance, notamment l'évêque d'Ancyre Marcel, qui fera bientôt parler de lui. De tels partisans de V/wmoousios n'étaient guère faits, il faut bien le dire, pour le recommander auprès des personnes, fort nombreuses, qui, depuis Origéhe, faisaient une guerre incessante au modalisme.
Aussi Vhomoousios eut-il quelque peine à se faire accepter; il fut plutôt imposé que reçu. Hosius le patronna énergiquement ; il en fut de même des évêques d'Alexandrie et d'Antioche. L'empereur fit savoir qu'il y tenait. Ce fut, pour beaucoup, un argument capital. Les résistances fléchirent, même celle d'Eusèbe de Gésarée, même celle des évêques de Nicomédie et de Nicée, ainsi que de tout le parti lucianiste. Tout le monde signa, sauf les deux libyens Théonas et Secundus, qui ne voulurent pas se séparer de leur parti. Par mesure de police ils furent internés en lUyricum, avec Arius et ses adhérents alexandrins 1.
Comment leurs protecteurs de la veille expliquèrent leur revirement au public, c'est ce dont on peut se faire une idée en lisant la lettre piteuse et peu sincère que l'évêque de Gésarée écrivit tout aussitôt à son église. Athanase, qui ne lui voulait aucun bien, et pour cause, eut soin de transmettre ce document à la postérité en l'annexant à l'ouvrage qu'il publia plus tard sur les décrets de Nicée. Il dut peser bien loui'dement sur la conscience de son auteur. Cependant Eusèbe n'osa pas se révolter : il attendit l'heure de la revanche.
Eusèbe de Nicomédie et Théognis de Nicée se montrèrent moins prudents. Au moment du concile ils l'avaient échappé belle, car l'empereur, eu égard à leur responsabilité dans les troubles, voulait les traiter comme Arius et les autres. On se contenta de les obliger à signer.
1 Philostorge, Siipp. (Migne, P. G., t. LXV. p. 623).
Mais leurs sentiments n'avaient pas changé. Ils le montrèrent peu après. ^Les'décisions du concile comportaient, à Alexandrip, des mesures d'exécution qui donnèrent lieu à beaucoup de protestations. « Les Egyptiens seuls, » dit Eusèbe, continuaient, au milieu de la paix univer- » selle, à s'entre-déchirer » K Gomme lés Donatistes, après le concile d'Arles, les condamnés, ariens ou mélétiens, se mirent de nouveau à importuner l'empereur. Constantin, cette fois encore, se prêta au rôle d'arbitre, appela à lui les chefs de parti et s'employa à les réconcilier. Eusèbe et Théognis (profitèrent de l'occasion, accueillirent les dissidents comme ils avaient accueilli Arius et prirent hautement leur défense. C'en était trop. L'empere\ir ne pouvait tolérer qu'on rallumât une querelle à peine éteinte; du reste, il gardait rancune à Eusèbe, qui passait pour avoir montré naguère trop d'attachement à Licinius. II fit enlever les deux èvèques et les expédia en Gaule. Puis il écrivit à leurs églises et les invita à choisir de nouveaux chefs 2, ce qui fut fait. L'évèque de Laodicée en Syrie, Théodote, arien notoire, tenait apparemment des propos antinicéens. L'empereur
1 Eusèbe vise cette affaire, V. C, III, 23 ; les termes généraux dont il se sert ne permettent guère de voir s'il s'agit d'ariens ou de mélétienp, ou des deux partis à la fois. La même indétermination se représente dans la lettre de Constantin alléguée ci-dessous. On a beaucoup exagéré, ces temps derniers, en tirant de cet incident une seconde session du concile de Nicée. Eusèbe ne parle nullement d'une nouvelle convocation de l'épiscopat entier, mais seulement d'une invitation adressée aux a Egyptiens ».
' La lettre à l'église de Nicomédie s'est conservée dans Ttiéodoret, I, 20, et dans Gélase de Gyzique, I, 10.
lui écrivit aussi pour lui montrer, par l'exemple d'Eusèbe et de Théognis, quelles pouvaient être les conséquences de son attitude.
Constantin était bien décidé à ne pas transiger sur le concile. C'était son concile à lui : il y avait assisté, il l'avait même un peu dirigé; il s'y tint résolument.
Il semblait donc que tout fût fini et qu'il ne restât plus qu'un petit groupe d'opposants, sur lesquels la police impériale avait l'œil et la main. Il n'en était rien : la vraie lutte allait commencer. Au deuxième siècle, après quelques alertes, la crise gnostique avait fini par se calmer toute seule : le christianisme avait éliminé les germes morbides par la simple réaction d'un organisme vigoureux. Plus tard, le mouvement modaliste, après avoir agité les églises un peu partout, en Asie^ à Rome, en Afrique, en Gyrénaïque, en Arabie, s'était peu à peu éteint ou confiné. On n'avait eu T^esoin ni de concile, ni d'empereur, ni de symboles, ni de signatures. La querelle d'Origène et de son èvêque, assez vive au début, avait fini par s'arranger toute seule. Dans celle d'Arius on mit en avant les grands moyens. Il n'en résulta qu'une trêve assez courte, suivie d'une guerre abominable et fratricide, qui divisa la chrétienté entière depuis l'Arabie jusqu'à l'Espagne, et ne s'apaisa, après soixante ans de scandale, qu'en léguant aux générations suivantes les germes de schismes dont l'Eglise se ressent encore.
Eusèbe de Gésarée, son érudition, ses rapports avec Constantin. — 1^' homoousios après le concile de Nicée. — Déposition d'Eustathe d'Antioche. — Réaction contre le symbole de Nicée. — Athanase, évêque d'Alexandrie. — Premiers conflits avec les partisans de Méléce et d'Arius. — Soumission d'Arius, son rappel d'exil. — Nouvelles intrigues contre Atlaanase. — Concile de "Tyr. — Déposition d'Athanase. —Son premier exil. — Mort d'Arius. — Marcel d'Ancyre, sa doctrine, sa déposition. — Ecrits d'Eusébe de Césarée contre Marcel.
Constantin, en prenant contact avec l'épiscopat d'Orient, avait pu se rendre compte de ses divisions, de l'âpreté avec laquelle on y soutenait les querelles, mais aussi du respect que l'on y avait pour sa personne et son autorité. De ce respect il ne manqua pas de faire usage pour calmer les esprits, écarter les plaintes inopportunes, favoriser en toutes choses la paix et la concorde. Les évêques de Nicée ne furent pas congédiés sans exhortations, car Constantin était le plus grand sermonneur de son empire. Il leur recommanda fort de ne pas s'entre-déchirer, en particulier de supporter ceux de leurs collègues qui se distinguaient par leur science, et de considérer ce don de quelques-uns comme un avantage pour tous.
Ce n'est pas pour rien qu'Eusèbe * a relevé ce détail, qui le concernait de très près. L'empereur avait tout de suite distingué ce grand savant ; il le regardait, à juste titre, comme l'honneur du christianisme et de l'épiscopat. Il ne pouvait se dissimuler que la considération de l'évêque de Gésarée avait souffert de son échec au concile, et sans doute il avait eu vent de plaisanteries faciles qu'on se permettait contre lui. Il le couvrit résolument de sa faveur.
Eusèbe élait un homme précieux. Il savait tout, l'histoire biblique, l'histoire profane, les lettres anciennes, la philosophie, la géographie, le comput, l'exégèse. Dans ses grands ouvrages, la Préparation évangélique, la Démonstration évangélique, il avait expliqué le christianisme au public instruit ; par sa Chronique et son Histoire ecclésiastique il lui avait constitué des annales ; il l'avait défendu contre Porphyre et Hiéroclés. Déjà avancé en âge il continuait d'écrire. Il commentait Isaïe, le Psautier, d'autres livres encore. Avait-on besoin d'explications sur la difficile question de la Pâque, où s'enchevêtraient l'exégèse, le rituel et l'astronomie ? Il était là pour en donner. L'attention du public commençait à se porter vers les Lieux Saints. Eusèbe;, qui connaissait à fond la Palestine et la Bible, expliquait les noms, de lieux et de peuples qui figurent dans l'Ecriture-Sainte, décrivait la Judée, reconstituait l'ancienne topographie de la ville sainte. Il excellait dans les discours d'apparat.