H. E., VII, 32, I U
LA GRANDE l'KRS KCU F 1 0 N 41
gouverneur de Palestine. Quelt|ues diacres, exorcistes, lecteurs*, représentent un peu plus largement le clergé inférieur.
Cependant il ne faut pas croire que ceux dont les noms ne figurent pas parmi les victimes proprement dites soient demeurés absolument indemnes. Eusébe, qui ne veut aucun bien aux évêques de son pays, raconte- que, comme ils n'avaient pas su conduire les brebis du Seigneur, on en fit des conducteurs de chameaux, ou bien qu'on les chargea de soigner les chevaux de la poste. Ces traits visent évidemment des personnes qui avaient survécu et dont il eût été incongru d'approfondir l'histoire. Il ajoute que, à propos des'vases précieux des églises, ils eurent à subir beaucoup d'avanies de la part des préposés du fisc.
Une autre observation que suggèrent les récits d'Eusèbe, c'est que, eu bien des cas, les personnes exécutées le furent, non pas pour le simple refus de sacrifier, mais pour avoir compliqué ce refus de paroles ou d'actes propres à l'aggraver, par exemple d'avoir manifesté en faveur des condamnés ou d'avoir assisté les confesseurs avec trop de zèle. Les ardents, comme il arrive toujours, ne perdaient pas les occasions de se signaler. Procope, lecteur à Scythopolis, trouve mauvais qu'il y ait quatre
1 Romain, diacre rural de Gésarée, celui-là martyrisé à Antioche ; Valens, diacre d'^Elia; Zachée, diacre de Gadara; Romulus, sous-diacre de Diospolis ; Alphée, lecteur de Gésarée ; Procope, lecteur de Scythopolis.
2 Martyr Pal., 12.
empereurs et cite à l'audience un vers d'Homère où la monarchie est recommandée. D'autres parlent, à ce projios, de Jésus-Christ comme du seul vrai roi'. Le gouverneur Urbain se rendait un jour à l'amphilhéâtre où, disait-on, un chrétien devait être livré aux bêtes ; il rencontre un groupe de six jeunes gens qui se présentent à lui les mains liées, déclarant qu'ils sont chrétiens, eux aussi, et qu'il faut les jeter dans l'arène"'. Eusèbe et Pamphile avaient recueilli chez eux un jeune lycien, Âpphianos, lauréat des écoles de Béryte et si fervent chrétien qu'il n'avait pu supporter la vie commune avec ses parents, encore païens. Pamphile lui enseignait les saintes Ecritures, l^n jour il entend crier dans la rue. On faisait l'appel des chrétiens pour les convoquer à une cérémonie païenne. Il n'y tient plus, s'échappe sans avertir ses 1 ôtes, court au temple, où était le gouverneur, se précipite sur lui, lui saisit la main et veut l'empêcher de sacrifier aux idoles ^
Apphianos avait un frèi'e, .Edesios, chrétien comme lui, et disciple de Pamphile, d'une culture supérieure et d'un ascétisme ardent. Plusieurs fois arrêté, il avait fini par être condamné aux mines de Palestine; il en sortit, s'enfuit à Alexandrie et s'empressa de fréquenter les au dieiices du préfet. Gelci-ci était un certain Hiéroclès, grand mangeur de chrétiens ^ Appelé au gouvernement
1 Lacluncc, InsL, V. 5; l>e mort, pers., lO.
LA CRANDE PEKSÉClTIO.N 45
de la basse Egypte, il appliquait ses principes avec la plus grande rigueur. .Edesios l'entendit condamner des vierges ciirétiennes à un traitement pire pour elles que le dernier supplice, et d'ailleurs illégal. C'en fut assez. Il bondit sur le tribunal, appliqua au juge deux soufflets retentissants, le jeta par terre et le piétinai
l/ne vierge de Gaza, menacée du lupanar, proteste contre le tyran qui se fait représenter par d'aussi abominables magistrats. Aussitôt elle est mise à la question. Indignée, une pauvre femme de Gésarée, Valentine, fait esclandre et renverse l'autel. Elles sont brûlées ensemble-. Trois chrétiens, Antonin, Zébinas, Germain, renouvellent l'exploit d'Apphien et assaillent le gouverneur au milieu d'une cérémonie de culte : ils sont décapités 3.
De ces récits il résulte, je crois, que les gouverneurs de Palestine, pourtant fort malmenés par Eusèbe, ne doivent pas être regardés comme ayant déployé une férocité extraordinaire. Ils auront fait des exemples, châtié sévèrement quelques chrétiens trop empressés à se produire camme tels ou coupables d'avoir enfreint des prohibitions spéciales. Mais on ne signale aucune de ces exécutions en masse, aucun de ces supplices raffinés et révoltants que l'on vit en d'autres provinces-*.
i Noter aussi que, sur les quarante-trois martyrs d'Ensèbe, il y a une dizaine d'égyptiens^ qui furent arrêtés accidentellement à Ascalon ou à Gésarée.
Depuis l'année 307. la peine de mort était remplacée, en général, par la condamnation aux mines. Celle-ci, en revanche;, fut appliquée très largement, par groupes nombreux, par exemple à toute une assemblée de chrétiens surprise par la vigilante police de Gaza. Les confesseurs étaient envoyés aux mines de cuivre de Phaeno ', au sud de la mer Morte. C'était un bien triste séjour. On y expédiait aussi, en grandes troupes, de cent, cent trente personnes, des chrétiens d'Egypte pour lesquels on ne trouvait plus de place dans les carrières de leurs pays. Phaeno finit par devenir une colonie chrétienne. Les condamnés, en dehors de leur travail, y jouissaient d'une certaine liberté ; ils se réunissaient en certains locaux transformés en églises. Des prêtres, des évêques, se trouvaient parmi eux et présidaient ces assemblées. On y remarquait les évêques égyptiens Nil, Pelée, Méléce ; puis Silvain, vétéran de l'armée, passé au service de l'Eglise. Au moment où éclata la persécution, il exerçait les fonctions presbytérales dans les environs de Gaza ; c'était un confesseur émérite. Il -fut ordonné évêque à Phaeno même -. Là aussi ofliciait le lecteur Jean, aveugle depuis longtemps, qui savait toute la Bible par cœur et la récitait sans livre dans les réunions des confesseurs. Celles-ci n'étaient pas toujours paisibles : même au bagne on trouvait moyen de se quereller. Une telle liberté
1 l'hounon, àGkilom. au sud du village de Thana; v. Lagraugo, Reçue biblique, 1898, p. 114.
- C'est sans doute une des ordinations irrégulièreinent accomplies par Méléce.
LA GRAJSDE PERSEGUTIOÀ 45
déplut au gouverneur Firmilien, A la suite d'une tournée en ces parages, il avisa Maximin, et, sur l'ordre de coluici, la colonie de Phaeno fut dispersée en d'autres mineF. On fit à ce moment quelques exécutions : Nil et Pelée périrent par le feu, avec un prêtre et le confesseur Pateruiouthios, personnage très renommé pour son zèle. Celle exécution fut ordonnée par le commandement militaire. Restaient trente-neuf impotents, incapables de travail sérieux ; c'est dans leur groupe que se trouvaient l'évèque Silvain et le lecteur Jean. On s'en débarrassa en leur tranchant la tête.
En Egypte la persécution fut beaucoup plus dure, surtout dans le haut pays, dans la Thébaïde. Eusébe visita ces régions alors que la persécution durait encore. On lui parla d'exécutions en masse, de trente, soixante, jusqu'à cent martyrs exécutés chaque jour, décapités ou livrés aux flammes ; de supplices abominables, de femmes qu'on suspendait nues par un pied, de confesseurs que l'on attachait par les jambes à des branches d'arbres voisins rapprochées de force : la corde coupée, les branches se redressaient, écartelant les malheureux. On avait beau faire ; la torture n'ellrayait pas ces Egyptiens durs à eux-mêmes, exaltés par i'enlliousiasme et la résistance. Plus on exécutait, plus il se présentait de victimes.
Dans la basse Egypte, l'évêque d'Alexandrie, Pierre, se tenait caché, l'œil ouvert sur son troupeau; plusieurs de ses prêtres, Fauste, Dius, Ammonius, figurèrent parm ;les victimes. Le premier avait déjà confessé la foi. près
4G cuAPiTiit; 1
d'un demi-siècle auparavant, comme diacre de l'évèque Denys ' ; il était arrivé à l'extrême vieillesse. Des évoques aussi furent arrêtés et exécutés après un long séjour en prison. On cite Hesychius, Pachymius, Théodote, et surtout Philéas, le savant évêque de Thmuis. Avant son épiscopat il avait exercé de hautes fonctions; c'était un homme fort riche, entouré d'une famille nombreuse. Ses parents et ses amis, le préfet lui-même, Culcien^, firent les derniers efforts pour le soustraire à la mort. Il demeura inébranlable. Avec lui périt Philoromus, le chef de l'administration financière en Egypte. De sa prison, Philéas avait écrit à |ses fidèles de Thmuis une lettre où il leur décrivait les tourments subis par les martyrs d'Alexandrie. Eusèbe en a conservé un fragments Gomme en Thébaïde, il y avait des exécutions collectives. Outre les martyrs dont parle Philéas, on en connaît trente-sept qui, répartis en quatre groupes, périrent le même jour par des supplices différents, la décollation^ la noyade, le feu, la crucifixion ^ Plusieuj^s d'entre eux étaient clercs, de divers ordres.
1 Eusébe, //. E., VII. U; VIII, 13.
•i Ce Gulcien était préfet dés l'année 303, comme il résulte d'un papyrus publié en 1898 par Grenfell et Hunt. Oxyyynchus papyn, part. I, p. 132. Hiéroclès, dont il a été parlé plus haut, doit avoir été son successeur,
i Eusèbi-, H. E., VIII, 9, 10. La passion des sainls Philéas et Pliilorome, publiée par liuinart, peut avoir été retouchée <;à et là d'après Rufin, mais elle contient de bonnes parties.
1 Comparer l'homélie publiée par les Bollandistes (18 janvier) et par Ruinart sous le litre Passio ss. XXXVU mavtyrum .Eyyptiorinn, avec le texte du marlj-rologe hiéronymien aux 9 et 14 février, ainsi
LA GRANDE l'E RSliCUTl ON 47
Ce n'est pas seulement chez eux que les Egyptiens confessaient la foi. Plusieurs sont mentionnés par Eusèbe comme ayant trouvé le martyre en Palestine et ailleurs. Il en vit lui-même, dans l'amphithéâtre de Tyr, que l'on offrait aux bêtes féroces, et qu'elles se refusaient à dévorer. Quant on se fut décidé à envoyer aux mines les chrétiens réluctants, les confesseurs de Thébaïde furent assignés aux carrières de porphyre, prés de la mer Rouge. Mais ce bagne était insuffisant ; dos chaînes de forçats chrétiens étaient à chaque instant dirigées sur la Palestine, l'Idumée, l'île de Chypre et la Gilicie.
Avec l'Egypte et la Thébaïde, où la perséculion dura si longtemps, Eusébe mentionne les provinces africaines et mauritaniennes ^, où elle fut courte, parmi les pays où les chrétiens eurent le plus à souffrir. Le commentaire de ces paroles nous est fourni par les longues listes de martyrs égyptiens et africains qui nous ont été conservées dans le martyrologe dit de saint Jérôme. Pour l'Afrique surtout, les groupes de trente, cinquante, cent noms ck martyrs reviennent très fréquemment tout le long du calendrier. C'est vraisemblablement à la persécution de Dioctétien, plutôt qu'à l'une des précédentes, que ces hécatombes doivent être rapportées ^ La même
qu'au 18 mai. — La jolie histoire de Didyiiie et Théodora (Boll., 28 avril, et Ruinart) est d'une réalité bien douteuse. Saint Ambroise, qui l'avait entendu raconter (De vii'ginibus, II, 4), en place le théâtre à Anlioche. Cf. Bibliotheca hàgiog. lulina, p. 11G9, 1304.
1 //. E., \ni, 6.
â En fait de documents narratifs, la passion de Grispine de
impression se déduit du martyrologe ce qui regarde Nicomédie, où la persécution sévit très cruellement.
Pour les autres pays d'Orient, les renseignements sont bien insuffisants. Nous savons par Eusèbe que l'évoque d'Emése, Silvain, périt sous Maximin, dans ramphilhéàtre de sa ville épiscopale ; que l'évêque de Tyr, Tyrannion, et un prêtre de Sidon, Zenobius, confessèrent la foi à Antioche ; que le premier fut jeté à la mer et que Zenobius mourut dans les tourments de la question >.
L'évêque de Laodicée, Etienne, apostasia honteusement. Comme son prédécesseur Anatole, c'était un homme de grande culture, très versé dans les lettres et la philosophie, mais faible de caractère ou hypocrite, comme le prouva sa chute -.
A Anlioche périt, tout au commencement de la per-
Thagura (Tliévesto, 5 décembre 304) est la seule qui soit de main contemporaine. D'autres, celles des trois saintes, Maxima, Secunda' et Donalilla (Tuburbo Lucernaria, 30 juillet; mentionnées aussi dans la passioCrispiuae; v. Anal. BolL, t. IX, p. 110), do saint Mammarius et de ses compagnons (Vagenses, 10 juin; cf. Mabillon, Anal.. IV, 93 ; cette passion est du même auteur que la précédente), de sainte Martienne de Gésarce (11 juillet), de saint Fabius de Gartenna (31 juillet; Anal. BolL, t. IX, p. 123), de saint,Typasius de Tigava (Il janvier, ibid., p. UG), se rapportent aussi à la persécution de Dioclélien, mais ont été écrites assez tard dans le quatrième siècle.
1 Tyrannion et Zenol)ias auront été arrêtés hors de chez eux, car ils étaient justiciables non du gouverneur de Sj'rie, mais de celui de Pliénicie. 11 est du reste étrange qu'Eusèbe représente l'évêque de Tyr comme ayant été jeté à la mer (ÔaXaTTt'ot; TtapaSo- Oîl; jî'JÔoï;) à Anlioche, qui n'était pas une ville maritime.
2 Eusébe, //. E., VII, 32, | 2i'.
sécution (303), un Romanus, diacre rural de Césarée en Palestine, qui se trouvait de passage dans la métropole syrienne et se fit remarquer par d'ardentes protestations contre les apostats. Quant au clergé et aux fidèles d'Antioche, nous ne savons pas ce qui leur arriva. L'évêque ne fut pas atteint ^ Mais la persécution fut dure. Eusèbe^ rappelle les bûchers où l'on était brûlé lentement à petit feu, les autels où les martyrs, sommés d'y laisser tomber de l'encens^ souffraient plutôt que leur main, chair et os, fût dévorée par la flamme. Sans citer de noms, il évoque le souvenir, présent apparemment à ses lecteurs, de deux jeunes filles, deux sœurs, distinguées par leur naissance et leur fortune autant que par leur vertu, qui furent jetées ensemble à la mer ; et aussi l'histoire d'une noble dame, qui, au premier moment,
1 Eusèbe, dans sa Chronique, place la mort de l'évêque Cyrille en 301-2, avant la persécution, et dit, dans son Histoire ecclésiastique, VII, 3i, I i, que la persécution éclata (r|X[j.a(Tev) sous Tyrannus, son successeur. Il est impossible qu'il se soit trompé au point où il l'aurait fait, si l'on admettait, sur la foi d'un document peu autorisé, que Cyrille avait été condamné aux mines en 303 et envoyé enPannonie travailler à des carrières de marbre. La passion des Quatre-Couronnés (8 octobre) mentionne, à la vérité, un évéque in cusiodia religatum, nomine Cyvillum, de Anliochia adductum, pro nomine Christi vinclum, qui iam multis verberibus fueral maceratus per annos très, qui serait mort en prison dans le même bagne. Un fait aussi grave que la confession et l'exil du premier évéque d'Orient n'aurait pu échapper à Eusèbe, et il n'avait aucune raison de le dissimuler. On parle de ses rancunes lliéologiques. Alors qu'il écrivait, il n'avait' encore aucune raison de les manifester à ce point. Pierre d'Alexandrie n'était sûrement pas de son bord. A-t-il gardé le silence sur ses vertus, son érudition et son martyre?