V. C, III
5 Touç TtovYipoyç...
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De celle-ci, qui était assez longue, lecture officielle fut faite au palais du préfet, qui s'appelait alors Paterius. C'est une pièce bien singulière : si l'authenticité n'en était pas garantie par tant de signes extérieurs, on aurait peine à croire qu'une invective si violente, contre un malheureux exilé, ait jamais pu être écrite par un souverain ou en son nom. Mais il n'y a pas place au doute. Il en résulte qu'à ce moment encore Constantin était aussi mal disposé que possible à l'égard de ceux qui avaient mis le trouble dans l'église d'Alexandrie et dans tout l'empire d'Orient. A la fin cependant, après avoir menacé les hérétiques de certaines pénalités d'ordre financier, au cas où ils s'obstineraient à soutenir Arius, il s'adressait à celui-ci et l'invitait à venir s'expliquer avec « l'homme de Dieu », ainsi qu'il se qualifiait lui-même.
Arius se fit prier. Il avait des intelligences à la cour. L'ex-impératrice Constantia*, veuve de Licinius, ne voulait aucun mal aux protégés de son vieil ami Eusèbe de Nicomédie. Elle mourut vers le temps où nous sommes; mais, avant de mourir, elle recommanda à l'empereur son frère un prêtre de sa confiance 2. Celui-ci insinua bientôt qu'Arius n'était pas aussi loin qu'on le croyait d'accepter les doctrines de Nicée. L'empereur se laissa
1 Ici nous en sommes réduits à un récit de Rufîn, I, 11, reproduit par Socrate, I, 25, et Sozomène, II, 27. Cf. ci-dessus, p. 165, note 4.
2 Gélase de Gyzique(III, 12) nous a conservé son nom; il s'appelait Eutocius.
convaincre et réitéra son invitation en termes moins hostiles. Arius vint, avec Euzoïus, un de ses compagnons d'exil. Il s'entretint avec Constantin et finit par le satisfaire en lui remettant une profession de foi peu précise, mais relativement oithodoxe, et susceptible d'être accordée avec le symbole de Nicée *. L'empereur s'en déclara satisfait. Il estima que, désormais, tout le monde étant d'accord, il n'y avait plus qu'à réintégrer Arius et les siens dans la communion de l'évêque d'Alexandrie. Celui-ci s'y refusa ^ ce qui ne dut pas plaire en haut lieu.
Les intrigues recommencèrent. On reprit l'histoire du calice brisé. Ce calice, prétendait-on, était celui d'un prêtre, Ischyras, qui avait une église dans la Maréote. Il y avait en effet de ces côtés un certain Ischyras, ordonné autrefois par Kolluthus et dont l'ordination n'avait pas été reconnue valide, si bien que les gens de la Maréote l'empêchaient d'exercer son ministère et qu'il se bornait à officier dans sa famille. On prétendit qu'Athanase avait fait renverser son autel et brisé son calice. En fait, quand ses représentants étaient allés chez Is-
1 Voici le début : i Nous croyons en un seul Dieu, Père, tout- » puissant, et au Seigneur Jésus-Christ, son fils, né (yeysvrijxévov) j de lui avant tous les siècles, Dieu Verbe, par qui tout a été fait... » Le terme il aùxoû •{f{£\ri\ihoy , en tenant compte de la synonymie qui régnait encore entre yevvyitôî, ety^yr^^ôi, pouvait être considéré comme équivalent à^x T-riç toO Ilarpoç oùataç. Il exclut sûrement la création ex nifiilo. 'L'homoousios nicéen n'est pas prononcé, mais l'arianisme est écarté pour le fond.
2 Apol. c. A)\, 59. On est tenté de le regretter quand on pense à ce qui s'ensuivit.
chyras, celui-ci se trouvait malade etj'alité ; aucun service divin n'avait pu être troublé. Ischyras, revenu à de meilleurs sentiments, certifia par écrit qu'il ne savait rien de toute cette histoire. Athanase était accusé aussi d'avoir fait mettre à mort un évêque mélétien, Arsène d'Hypsélé, après lui avoir fait couper la main. On retrouva cet Arsène, vivant et pourvu de ses deux mains. Les Mélétiens l'avaient caché dans un monastère, mais Athanase sut découvrir sa trace. Arsène aussi demanda pardon par écrit. Il était temps, car Constantin avait chargé son demi-frère, le censeur Delmatius, d'instruire cette affaire au criminel. La cause fut abandonnée ; un synode convoqué à ce propos et déjà réuni à Gésarée de Palestine fut décommandé lui aussi, après une longue attente, et l'évêque d'Alexandrie reçut une nouvelle lettre de l'empereur, celle-ci plus explicite, contre les intrigants qui avaient failli le perdre. On était à l'année 334 ^ Jean Arkaph, l'archevêque des Mélétiens, s'était réconcilié momentanément avec Athanase ; il en fut félicité par l'empereur, qui le manda près de lui. Fâcheuse inspiration. Le chef mélétien fit de mauvaises rencontres à la cour. L'année suivante (335) tout était à recommencer.
1 Pièces relatives à cette affaire, dans l'Apol. c. Arianos : 1° Rétractation d'Ischyras (c. 64), remise à Athanase devant six prêtres et sept diacres ; 2" Lettre de Pinès, prêtre du monastère de Ptemencyris dans le nome Antêopolite, h Jean Arkaph (c. 67); 3° Lettre d'Arsène à Athanase (c. 69); 4» Lettre de Constantin à Athanase, Toï; TTotpà Tii; crf,ç... (c, 68) ; 5» Lettre d'Alexandre de Thessalonique à Athanase (c. 66) ; 6» Lettre de Constantin à Jean Arkaph (c. 10).
Les Mélétiens étaient de nouveau brouillés avec Athanase et ligués contre lui avec les ariens et leurs protecteurs.
Le moment approchait où l'empereur allait entrer dans sa trentième année de règne. Il résolut de célébrer cette date par une grande fête religieuse, la dédicace de la basilique du Saint-Sépulcre, enfin terminée. Un grand nombre d'évêques devaient y assister. On suggéra à Constantin qu'il y avait là une bonne occasion d'apaiser enfin les querelles égyptiennes, sans cesse renaissantes, et de les régler par un jugement épiscopal. Déjà, l'année précédente, on avait été sur le point d'en venir là ; puisque la solution donnée par l'empereur à ces affaires n'avait pas amené la pacification, il était naturel de reprendre l'idée du concile. N'était- il pas souhaitable que les ministres du Seigneur, avant de célébrer les fêtes de Jérusalem , se missent d'abord en paix les uns avec les autres? L'empereur entra dans ces idées et la ville de Tyr fut indiquée comme lieu de la réunion. Tout ce qu'Athanase comptait d'ennemis dans l'empire s'y donna rendez-vous, espérant bien qu'on aurait là une revanche du concile manqué de Gésarée et qu'on trouverait moyen de se débarrasser de l'incommode évêque d'Alexandrie. Une lettre impériale^ exhorta le concile à remplir sa tâche pacificatrice, en l'assurant que la force publique saurait bien amener devant lui ceux dont la présence serait jugée utile.
1 Eusébe, V. C, IV, 42.
17t) CHAPITRE V '
Ceci visait Athanase. Il fut invité à se présenter et menacé de contrainte, s'il s'y refusait. Le prêtre Macaire fut amené à Tyr, chargé de chaînes. Un haut dignitaire, le comte Denys, fut envoyé en mission spéciale auprès du concile.
Athanase s'exécuta*. Sentant bien quMl allait comparaître devant une assemblée hostile, il emmena avec lui une cinquantaine d'évêques égyptiens. Mais, comme ils n'avaient point été convoqués, ils ne figurèrent pas parmi les juges-. Ceux-ci avaient été choisis avec soin. Aucun des ennemis d' Athanase n'y faisait défaut. On y vit deux jeunes évêques pannoniens. Ursace de Singidunum (Belgrade) et Valens de Mursa (Eszég), tous deux disciples d'Arius lui-même, qui avait profité de son exil pour recruter des adhérents en ces contrées lointaines. L'évêque d'Antioche, Flaccillus, était présent, et aussi Eusèbe de Gésarée, très irrité de l'échec du concile de l'année précédente. Quelques prélats indifférents, ou même assez bien disposés pour Athanase, comme Alexandre de Thessalonique, avaient été invités aussi. Mais la majorité et la direction étaient acquises aux adversaires de l'évêque d'Alexandrie.
Aucune question de doctrine ne fut soulevée ^ Les
1 Son départ pour Tyr eut lieu le 10 juillet 335.
2 D'après Socrate, le concile aurait compris (en dehors des égyptiens) environ soixante membres.
3 Sozomène (I, 2S) a en sous les yeux les actes de ce concile ; ce qu'il en tire a beaucoup d'importance. La version athanasienne des faits nous est fournie par VAp. conlra Arianos : on y trouve d'abord un récit assez étendu, dans une lettre du concile d'Alexan-
Ariens et leurs partisans n'intervinrent pas au procès comme tels : tout se passa entre, Athanase et les Mélétiens. Ceux-ci avaient contre lui un grief qui remontait à son élection: les évêques quiy prirent part étaient convenus de n'ordonner personne avant que leurs différents ne fussent arrangés*. L'ordination ayant eu lieu sans égard à cette convention, ils s'étaient séparés de sa communion. Pour les contraindre à y rentrer, il avait employé des procédés violents, la prison eu particulier. Cinq évêques mélétiens, Euplus, Pacôme, Achillas, Isaac et Hermaeon, l'accusaient de les avoir fait battre de verges; Ischyras, par une nouvelle volte-face, s'était rallié aux Mélétiens : il se plaignait d'avoir eu son calice brisé et sa chaire renversée; Athanase l'avait fait jeter en prison à plusieurs reprises et l'avait calomnié auprès du préfet Hygin, prétendant qu'il avait lancé des pierres aux statues de l'empereur. Callinique, évèque (mélétien) de Péluse, ayant refusé sa communion à cause du calice d'Ischyras, il l'avait déposé et remplacé. On reparla d'Arsène. Enfin on lut un procès-verbal de cris populaires proférés par des gens d'Alexandrie qui ne voulaient pas,
drie de 340 (c. 3-19), puis un autre récit d'Athanase lui-même (c. 71-87), où sont enchâssées diverses pièces contemporaines. On ne doit pas négliger la version adverse, que nous connaissons par l'épître synodale du concile des Orientaux, à Sardique (Hilaire, Fragm. hist., III, 6, 7), en 343. Ce document concorde assez bien avec le résumé des actes dans Sozomène.
1 Au moment de l'élection les Mélétiens étaient ralliés à la grande église. Il ne peut être question ici que de querelles secondaires, nées cependant de la séparation antérieure. DuCBESNE Hist. anc. de L'Egl. — T. II. 12
à cause de l'évêque, entrer dans les églises. En somme, ce qu'on lui reprochait, c'étaient les mesures d'exécution auxquelles il s'était cru obligé de recourir contre les relaps du parti mélétien.
Athanase parvint à se justifier sur certains points ; pour d'autres il demanda un délai. Arsène était vivant, et de ce fait la plus grosse des accusations tombait. Le concile s'attacha à l'affaire d'Ischyras, au service religieux interrompu et au calice brisé. Une enquête fut décidée. Athanase ne s'y refusa pas, mais il récusa comme enquêteurs ses ennemis les plus notoires.
C'est justement ceux-là qui furent choisis, et non en réunion générale, mais dans un conventicule particulier. De plus, comme Ischyras se prétendait chef d'une église mélétienne en Maréote et qu'au su de tout le monde la Maréote ne contenait pas un seul mélétien, les chefs de cette secte envoyèrent des racoleurs par toute l'Egypte pour lui constituer un groupe de paroissiens. Toutes ces intrigues soulevèrent la protestation, non seulement des prélats égyptiens, serrés fidèliement autour de leur pape *, mais aussi de l'évêque de Thessalonique^ vieillard hautement considéré, et du comte Denys lui-même, qui remplissait auprès du concile un rôle analogue à celui que Constantin avait eu au concile de Nicée. Tout fut inutile :
1 Cette appellation était alors et demeura longtemps employée pour désigner les évéques, quels qu'ils fussent. Plus tard elle fut réservée à l'évêque de Rome en Occident et à celui d'Alexandrie en Orient. Celui-ci prend encore la qualité de pape dans sa titulature officielle.
le haut fonctionnaire eut la main forcée, et la commission partit pour l'Egypte.
L'enquête ne fut pas contradictoire. Non seulement le prêtre Macaire, directement incriminé, fut retenu à Tyr, mais aucun membre du clergé athanasien, tant de la ville que de la Maréote, ne put y assister. En revanche le préfet d'Egypte Philagrius prêta main forte aux commissaires du concile et mena si rondement les choses, que l'on parvint à obtenir les dépositions souhaitées. Les enquêteurs rentrèrent à Tyr avec une pièce accablante K
Quant à l'affaire d'Arsène, qui avait paru d'abord tourner contre les accusateurs, ceux-ci l'expliquèrent en disant qu'un certain Plusianus, évêque dépendant d'Athanase, avait, par ordre de celui-ci, brûlé la maison d'Arsène, l'avait fait attacher à une colonne et fouetter, puis l'avait enfermé dans un petit réduit. Arsène s'était échappé par une fenêtre et s'était tenu caché, si bien que les évêques du parti de Jean Arkaph, regrettant la disparition d'un homme aussi notable et d'un ancien confesseur de la foi, l'avaient cru mort et l'avaient fait chercher par les autorités 2. Ils étaient donc excusables de s'être trompés.
1 Toutefois les procès- verWaux de cette enquête étaient si peu à l'honneur des commissaires que le parti antiathanasien chercha à les tenir cachés le plus possible ; mais on savait qu'ils avaient été rédigés par un certain Rufus, qui devint plus tard speculator à la préfecture augustale. Athanase put invoquer son témoignage. Du reste le pape Jules, à qui on avait envoyé ces documents, les lui communiqua lui-même [Apol. c. Ar., 83).
2 Dans la lettre d'Arsène, indiquée plus haut, p. 174, n» 1,
Le procès prenait une* mauvaise tournure pour Athanase. Ses ennemis criaient au sorcier, au brutal, le déclaraient indigne d'être évêque. Il se fit à l'audience un tel tumulte contre l'accusé que les fonctionnaires présents durent le faire sortir en secret. Lui-même comprit que de tels juges il n'avait rien à attendre de bon : il s'embarqua pour Constantinople. Le concile prononça, en son absence, une sentence de déposition, et lui interdit le séjour de l'Egypte. Il admit au contraire à sa communion Jean Arkaph et les siens, les considérant comme victimes d'une oppression injuste, et les réintégra dans leurs situations ecclésiastiques. De ces décisions communication fut faite à l'empereur, à l'église d'Alexandrie et à l'épiscopat. Les évêques étaient priés de n'avoir plus de rapports avec Athanase; il avait été convaincu sur les points que le concile avait, pu discuter: quant aux autres, sa fuite prouvait qu'il ne se sentait pas en état de se défendre. Déjà, l'année précédente, il s'était refusé à comparaître devant le concile de Gésarée; cette fois il était venu, mais entouré d'une escorte nombreuse et turbulente. Tantôt il refusait de se défendre, tantôt il insultait les évêques, s'abstenait de paraître devant eux, récusait leur jugement. Sa culpabilité dans l'affaire de la Maréote avait été établie.
Ce jugement rendu, le concile se transporta à Jérusa-
l'éYêque Plusianus est nommé, mais il n'est fait aucune allusion à l'histoire de la disparition d'Arsène lui-même. Si Athanase (c. 69) ne le disait expressément, on ne croirait pas la lettre postérieure à son aventure.
lem et la dédicace du Saint-Sépulcre fut célébrée, le 14 septembre^ au milieu des pompes du culte et de l'éloquence. Le métropolitain de Gésarée, comme il était naturel, se distingua particulièrement.
On tint encore une session, à Jérusalem même, pour régler l'affaire d'Arius et de ses partisans. La profession de foi présentée à l'empereur par Arius et Euzoïus et que Constantin avait trouvée suffisante, avait été adressée par lui au concile. Elle le contenta aussi. Les Ariens furent admis à la communion; l'empereur en fut averti, et notification du fait fut donnée tant à l'égliae d'Alexandrie qu'à l'épiscopat égyptien '.
Cependant Atbanase arrivait àConstantinople et parvenait à obtenir audience. Sur l'impression que lui firent ses plaintes, Constantin manda près de lui le concile de Ïyr2. En fait il ne vint que les antiathanasiens les plus déclarés, Eusèbe de Césarée notamment, qui avait à prononcer, pour les Tricennales, un discours d'apparat. Constantin les écouta. D'après Atlianase, ils se seraient bien gardés de ressasser les histoires disculées au concile, de reparler du calice et d'Arsène : ils auiaient trouvé beaucoup mieux. Atbanase, disaient-ils, élait résolu à empêcher le transport du blé à Constantino]ile. Affamer sa fondation, sa chère nouvelle liome! L'empereur n'en aurait pas demandé davantage. Le fait est que, sans attendre qu'il se défenlît de nouveau, Constantin
1 Fragment de la lettre synodale dans Apol. c. Ar., 84.
2 Lettre de Constantin, 'Eyw asv àyvoio (Apol c Ar.. 86)
expédia l'évêque d'Alexandrie au fond de la Gaule. Il fut interné à Trêves K
Quand Athanase fut rentré en grâce, on ne manqua p:is de dire que, si on l'avait exilé, c'était pour le soustraire à la rage de ses ennemis. Il est peu probable que Constantin ait accepté sans vérification l'imputation jelaiive au transport des blés. Le mieux est de voir les fails comme les vit le public et comme Constantin luimême les exposa en des documents très sérieux ^ L'évêque d'Alexandrie avait été jugé et condamné par une grande assemblée de ses collègues. Le concile de Tyr l'avait déposé de l'épiscopat, en lui interdisant le séjour de l'Egypte. En suite de cette sentence, le|gouvernement prenait les mesures pour lesquelles, il était compétent : il éloignait Athanase.
Ainsi se termina le premier acte de la tragédie athanasienne. On est tenté de croire, à certains moments, que les choses auraient pris alors et plus tard une tournure meilleure si le jeune évêque d'Alexandrie eût traité moins durement les Mélétiens et s'il eût facilité aux vaincus du concile de Nicée leur rentrée dans le giron de l'Eglise. Sans sacrifier aucun principe essentiel, il eût évité d'exaspérer les oppositions ; il n'aurait pas été aussi facile de le faire passer, aux yeux de l'empereur, pour un homme intraitable et un fauteur de trou-
1 C'est ainsi qu'Athanase raconte ce dernier revirement (Apol. c. Ai\, 81 ; cf. 9), alléguant le témoignage de cinq évéques égyptiens qui entendirent le propos des adversaires d'Athanase.
2 Voir ci-dessous les lettres à saint Antoine.
bles. Sur le tard, Athanase devint pacifique et pacificateur ; au moment où nous sommes c'était surtout urt combattant. Il avait raison; mais, p:ir le fait même qu'il avait raison, trop de gens se trouvaient être dans leur tort.
Arius était resté à lai'cour. La grâce impériale l'avait tiré d'exil ; la sentence du concile de Tyr lui ouvrait de nouveau l'Eglise. Il ne lui restait plus qu'à faire sa rentrée officielle. Suivant des récits postérieurs *, il serait retourné à Alexandrie, puis, à la suite de troubles que causait sa présence, il aurait été rappelé à Gonstantinople. Il était plus conforme à la manière de Constantin d'écarter provisoirement d'Alexandrie toutes les personnes litigieuses, Arius aussi bien qu'Athanase. Cependant, comme il tenait pour sincères et suffisantes les déclarations d'Arius, il s'employa à le faire admettre par l'évêque de Gonstantinople 2, Alexandre, .qui ne lui était
1 Rufin, I, II, 12; Socrate, I, 37; Sozom., II, 29. Athanase, même dans son épître à Sérapion sur la mort d'Arius, ne parle pas de ce voyage.
2 Une lettre de Constantin à Alexandre, relative à cette affaire, s'est conservée dans le recueil de Gélase de Gyzique (III, 13, dans Geriani, Moriwn. sacra, t. I, p. 145), non pas entière, mais seulement en extraits : Eiirsp oiJv ttiç èv Ntxaia èxxîôecffTiç ôpôîji: xal £Î(ya£\ î^wcrï)? àTtoffToXtxriç Ttîo-TEwç àvriTtotoupLévoy; aÙToù; t\tç-i\xt — toOto yàp xat èy' TijAûv 9pov£îv StaSeSattoo-avro — ■repovorîcraTE uàvTwv, TtapaxaAw. Dans l'intitulé, la pièce est dite adressée à Alexandre évéque d'Alexandrie. Geriani, pour cette raison, l'a jugée apocryphe; Lœschcke {Rheinisches Muséum, 1906, p. 44 et suiv.) en accepte l'authenticité et s'efforce de la concilier avec les faits connus de l'épiscopat d'Alexandre. Mais cela est difficile, eu égard surtout à ce
pas favorable. Mais Arius mourut subitement, et Alexandre se vit ainsi épargner le chagrin de le recevoir dans son église. Athanase était déjà parti pour l'exil ; Macaire, un de ses prêtres, se trouvait à Gonstantinople. C'est d'après lui que son évêque raconta, vingt-cinq ans plus tard, la triste fin de son adversaire *.
A] Alexandrie le siège épiscopal demeura inoccupé. On ne tenta même pas, sur le moment, de donner un successeur à l'exilé, soit que l'empereur ne le voulût pas, soit plutôt que la population chrétienne ne parût pas disposée à s'y prêter.
Il y eut des troubles 2. Les fidèles ne cessaient de réclamer leur évêque, de manifester en public et dans les églises. On fit intervenir le célèbre solitaire Antoine, qui écrivit plusieurs fois à l'empereur. Tout fut inutile. Quatre prêtres furent arrêtés et exilés. Constantin écrivit aux gens d'Alexandrie et spécialement aux clercs et aux vierges de se tenir tranquilles, affirmant qu'il ne reviendrait pas sur sa décision et ne rappellerait pas un fauleur de troubles, condamné régulièrement par un tribunal
fait qu'Arius et Euzoïus sont visés ensemble dans la lettre, tout comme on les voit figurer ensemble clans les démarches de l'année 333. Le mieux, ce me semble, c'est d'écarter la ruljrique gélasienne, ou de conjecturer que, dans son libellé primitif, elle portait seulement icpbç 'AXéÇavôpov iititrxouov, sans 'AXeÇovôpeiaç. Ni les fragments du texte, ni le rang qu'elle occupe dans le recueil de Géiase n'indiquent qu'elle soit adressée au prédécesseur d'Athanase.
1 Arius serait mort dans les latrines. Sur cet événement, v.Ep. ad Serapionem de morte Arii et Ep. adepiscopos JEg. et Libyae, c. 19.
2 Sur ceci Sozom., II, 31; cf. Alh., Apol. c. Ar., 17.
ecclésiastique. A saint Antoine il expliqua que, sans doute, plusieurs des juges pouvaient s'être décidés par haine ou par complaisance, mais quil ne pouvait croire qu'une assemblée si nombreuse d'évêques sages et éclairés eût pu se tromper au point de condamner un innocent. Athanase était un insolent, un orgueilleux, un homme de discorde.
Les Mélétiens, réhabilités par le concile de Tyr, se mirent en devoir de tirer les conséquences de leur succès. Ils s'y prirent sans doute avec peu de mesure, car leur chef, Jean Arkaph, fut exilé lui aussi. Les Egyptiens, de quelque catégorie qu'ils fussent,, étaient décidément des gens bien incommodes. Seul, Ischyras eut à se louer des changements survenus. Pour le payer de sa peine, le parti mélétien le promut à l'épiscopat. Dans son village *, si petit qu'il n'avait jamais eu de prêtre, on lui construisit, aux frais de l'Etat, une cathédrale, où il put faire figure d'évêque.
En dehors de l'Egypte les vainqueurs poursuivirent leurs succès, facilités çà et là par les excès de zèle et les maladresses de leurs adversaires. L'église d'Ancyre avait pour évêque, depuis la fin de la grande persécution, un certain Marcel, homme respectable et de quelque théologie. Au concile de Nicée il s'était fait remarquer par son ardeur àr combattre les idées d'Arius, si bien qu'il avait fait sur les légats romains une impres-
1 'Ev TcSito) E'tp-fivT,:; SexovTapoypou. Lettre du rationalis d'Egypte à l'exacteur de la Maréote (Ath., Apol. c. Av., 85).
sion des plus favorables. Pendant les années qui suivirent, il continua à ferrailler de la langue contre les deux Eusèbe, Paulin, et autres défenseurs, plus ou moins déclarés, de l'hérésie vaincue. En ce temps-là on ne se risquait pas à écrire. La théologie du^parti arien [n'était représentée devant le public que par les conférences d'Asterius*, lesquelles finirent par aboutir à un petit livre. Faute de mieux, Marcel entreprit le conférencier et rédigea, pour le réfuter^ un ouvrage assez |massif, dans lequel il malmenait fort les grands hommes du parti adverse, vivants et défunts, Paulin, Narcisse, les deux Eusèbe et les autres. Origène lui-même n'était pas épargné. Marcel assista au concile de Tyr, mais refusa de s'associer à la condamnation d'Athanase et à la réhabilitation d'Arius; il ne voulut même pas prendre part aux fêtes de la dédicace du Saint-Sépulcre 2. En revanche, son livre étant achevé, il s'en alla l'offrir à l'empereur, avec une dédicace remplie d'éloges. Constantin se défia peut-être du présent ; en tout cas il chargea les évèques assemblés à Gonstantinople après les fêtes de Jérusalem de l'examiner et de lui en faire un rapport. C'était livrer Marcel à ses ennemis. Ils découvrirent en son écrit des indices lamentables de l'hérésie sabellienne. Une sentence de déposition fut prononcée, puis notifiée à l'empereur, aux évêques d'Orient, à l'église d'Ancyre ; Marcel, qui comptait plus de vingt ans d'épiscopat;, reçut un
1 Ci-dessus, p. 138.
2 Socrate, I, 36 ; Sozoméne, II, 33.
EUSÈBE ET ATHANaSE 187
successeur en la personne d'un certain Basile. Celui-ci, lui siussi, jouera par la suite un certain rôle. Cependant, comme nombre de gens criaient au scandale et posaient Marcel en victime innocente, le concile pria le savant évèque de Césarée de justifier sa décision en exposant et en réfutant les erreurs du condamné. C'est le sujet de ses deux livres « Contre Marcel », publiés aussitôt. Un peu plus tard, il reprit le même thème dans un second ouvrage, dédié à l'évêque d'Antioche Flaccillus, et divisé en trois livres, sous le titre : « La Théologie de l'Eglise ».
A en juger par les extraits d'Eusèbe, qui sont assez étendus pour que l'on puisse y fonder son appréciation, le système de Marcel se rapprochait en effet du sabellianisme, sans cependant que les deux théologies fussent identiques. Les Sabelliens de ce temps-là^ concevaient Dieu comme une monade qui s'élargit (Tv^aToverat) en Trinité. Les termes de Père, de Fils, d'Esprit-Saint, désignent trois manifestations successives, trois rôles (icpo- (jWTTa, personae). Comme Père, Dieu est le législateur de l'Ancien Testament, comme Fils il se manifeste dans l'Incarnation, comme Esprit-Saint dans la sanctification des âmes. Ces dilatations sont temporaires : elles sont causées par les besoins de la créature. Une fois le besoin cessé, la dilatation cesse également, et la divinité se restreint. Ce double mouvement (TrXaTUGfioç, (jugtoXt)) est
1 Cette exposition se fonde sur saint Athanase, quatrième traité contre les Ariens.
comparable à un bras qui s'ouvre et se replie. Le monde vers lequel se produisent ces dilatations successives est l'œuvre de Dieu considéré sous un autre aspect, celui^de Verbe. La manifestatioa Verbe, à la différence des autres, est permanente : elle dure aussi longtemps que le monde. On n'en peut dire autant du Fils de Dieu. Les Subelliens n'étaient pas d'accord sur la filiation divine : les uns la plaçaient dans l'humanité du Christ (tov àvOp<«)xov ôv àveAaêev à Soirrip) *, les autres dans le composé du Verbe et de l'humanité; d^autres enfin disaient que le Verbe assume la qualité de Fils au rrioment de l'Incarnation. Celle-ci a été passagère ; elle cessa avant l'envoi du Saint-Esprit ^ ; la manifestation Fils eut alors son terme; le bras divin se replia. Que devint l'humanité du Christ une fois cessée l'Incarnation? Nous ne sommes pas renseignés sur ce point.
Marcel' enseignait, lui aussi, une sorte de dilatation (îcX!XTU<j(i.6ç) divine. Comment la monade aurait-elle pu rester toujours monade et pourtant produire le monde? La raison éternelle de Dieu (Xoyo;) s'extériorise en quelque sorte (xposp/ÊTai), par unj énergie agissante (èvsp-
1 Dans cette explication cependant, la personnalité est attachée à l'élément divin ; on ne veut pas qu'elle se fonde sur la qualité de Fils.
2 Noter comme ce trait concorde avec le fait que, dans la Gyrénaïque, au temps de saint Denys d'Alexandrie, on ne prêchait plus le Fils de Dieu (Ath., De sent. Dionysii, 5).
3 Sur Marcel, v. le livre de Th. Zahn, Marcellus von Ancyra, ■ Gotha, 1867, et surtout le mémoire de Loofs dans les Comptes-rendus de l'académie de Berlin, 1902, p. 764.
EUSÈBE ET AÏHANASE 189
yeicç SpacTix-^), sans cesser de rester en Dieu. Ainsi s'expliquent la Création et l'Incarnation ; une irradiation ultérieure du Logos produit la manifestation du Saint- Esprit K Ces irradiations ne donnent pas lieu à laproduction d'hypostases distinctes ; il n'y a qu'une hypostase divine. A la fin des choses, une fois terminé le règne de mille ans, l'irradiation cessera, et le Logos avec le Saint- Esprit émané de lui, rentrera dans le sein de Dieu. Avant l'Incarnation, et Marcel invoquait ici le langage de l'Ecriture, il n'y a que le Verbe. C'est par l'Incarnation seulement que le Verbe devient Fils ; ^ il cessera de l'être quand son règne terrestre sera fini.
Avec ce système, dans lequel entraient des conceptions très anciennes, sûrement étrangères et antérieures à la théologie origéniste, Marcel défendait fort bien la monarchie divine, la consubstantialité ; en cela il était^ au point de vue polémique, sur la même ligne que l'église romaine, le concile de Nicée et saint Athanase. Mais ces alliés avaient en face d'eux une opposition dont toutes les revendications n'étaient pas destinées à succomber. Arius, Eusèbe et les autres avaient contre eux la tradition quand ils s'attaquaient à l'éternité du Verbe et à son absolue divinité ; ils étaient soutenus par elle quand ils défendaient la réelle distinction des hypostases. Sur
1 Ainsi, jusque-là, la Trinité de Marcel n'a que deux termes ; c'est une « binité i.
2 Cette notion avait l'avantage de couper court aux raisonnements ariens sur l'antériorité nécessaire du générateur à l'engendré ; mais elle supprimait toute génération divine.
ce point leur campagne finit par aboutir, après beaucoup de conflits et d'éliminations, quand on eut fini par se lasser d'une guerre impie, quand on eut consenti à se prendre mutuellement au sérieux, à s'écouter les uns les autres, et que, sans le dire, sans se proclamer vainqueurs ni s'avouer vaincus, on se fut résigné à combiner ensemble la consubstantialité et les trois hypostases.
Mais nous sommes encore loin de là. A la fin du règne de Constantin, tant que les ardeurs ^jelliqueuses n'étaient pas étouffées par la pression gouvernementale, on entendait bien triompher les uns des autres et s'entreexterminer per fus ou per nefas.
Eusiathe, Athanase, Marcel, trois des principaux champions de Nicée, étaient déjà hors de combat, le dernier au moins pour cause d'hérésie, ce qui était bien propre à diffamer le consubstantiel et à montrer que derrière cette formule si prônée il pouvait se cacher des doctrines repréhensibles. D'autres évêques succombèrent à la malveillance du parti vainqueur *. Gepen-
1 Saint Athanase (A-p. de fuga, 3 ; Hist. Ar., 5) en cite plusieurs : Asclépas de Gaza, qui, d'après la lettre synodale des Orientaux au concile de Sardique (Ri\.,Fragm. hist. ,111, H) aurait été condamné 17 ans auparavant, soit en 326; Hellanicus de Tripoli, Garterius d'Antaradus, Gymatius de Paltus, Euphration de Balanée, Cyrus de Bérée, dans la Syrie du Nord; Diodore (de Ténédos), en Asie; Théodule et Olympius (d'-iEnos), en Thrace, avec deux évéques successifs d'Andrinople, Eutrope et Lucius : le premier était un ennemi déclaré d'Eusèbe de Nicomédie, et Basilina, belle-sœur de Constantin, lui voulait beaucoup de mal ; Domnio de Sirmium ; enfin l'évéque de Gonstantinople, Paul, successeur d'Alexandre en 336.
dant le symbole de Nicée tenait encore. A Tyr rien n'avait été fait directement contre lui. La réhabilitation d'Arius ne pouvait être interprétée comme un abandon de la célèbre formule : on estimait que la profession de foi remise par l'hérésiarque à l'empereur équivalait à celle des trois cents évêques. Cependant on ne peut nieiqu'en admettant la substitution d'une formule à une autre on ouvrait la porte à bien des subterfuges.
Constantin mourut sur ces entrefaites, le 22 mai 337, après s'être fait baptiser dans une villa voisine de Nicomédie. Ce fut l'évêque du lieu, le vieil Eusèbe, l'infatigable défenseur d'Arius, qui présida à l'initiation définitive du premier empereur chrétien. Son collègue et homonyme de Césarée se mit aussitôt à rédiger l'oraison funèbre en quatre livres, connue sous le nom de Vie de Constantin, document de son enthousiasme pour ce qu'il considérait comme les bonnes actions de l'empereur défunt, et de son habileté à dissimuler les autres. Le meurtre de Crispus et celui de Fausta n'y ont pas laissé trace ; l'auteur a trouvé le moyen de raconter les conciles de Nicée et de Tyr, avec les événements ecclésiastiques qui s'y rattachent, sans prononcer les noms d'Athanase et d'Arius. C'est le triomphe de la réticence et de la circonlocution.
Les héritiers de Constantin. —Retour d'Athanase. — Intrigues eusébiennes : compétition de Pistus. — Le pape est saisi de l'atfaire alexandrine. — Intrusion de Grégoire. — Athanase à Rome. — Les Orientaux et le pape Jules. — Concile romain de 340. — Cassation des sentences orientales contre Athanase et Marcel. — Constant, seulempereur en Occident. — Goncilede la dédicace, à Antioche (341). — Mort d'Eusèbe de Nicomédie. — Paul de Constantinople. — Concile de Sardiqiie : le schisme oriental. — Négociations. — Condamnation de Photin. — Athanase rappelé à Alexandrie. — Affaires africaines. — Les Girconcellions. — Mission de Paul et Macaire. - L'unité rétablie : concile de Gratus.
Constantin avait, trois frères, fils de Constance Chlore et de Théodora: Delmatius, Jules Constance etHannibalien. Peu sympathiques, on le pense bien, à l'impératrice Hélène, ils demeurèrent longtemps éloignés de la cour. D'abord ils résidèrent à Toulouse; à la longue cependant ils se rapprochèrent de l'empereur ; après la mort d'Hélène ils parvinrent à de grands honneurs. Delmatius fut nommé consul (333) et même investi de la charge extraordinaire de censeur, en vertu de laquelle il eut à s'occuper des accusations soulevées contre Athanase. Jules Constance eut aussi, en 335, les honneurs du consulat. Du troisième, Hannibalien, on ne sait rien de semblable ; il est à croire qu'il mourut de bonne heure, en tous cas avant Constantin. Ju,les Constance avait
l'empereur constant 193
quatre enfants, deux fils et une fille d'un premier mariage, un fils de son second mariage avec Basilina. Ce dernier devint l'empereur Julien; l'un des deux autres, Gallus, fut césar sous Constance. Ces enfants étaient encore en trop bas âge^ au moment où Constantin mourut, pour qu'il en eût déjà tenu compte dans ses arrangements politiques. Il n'en était pas de même des deux fils de Delmatius. L'un, appelé aussi Delmatius, fut créé césar en 335; l'autre, Hannibalien, fut pourvu, sous le titre de roi du Pont, d'une sorte de souveraineté vassale, dans les provinces voisines de l'Arménie. Une nouvelle tétrarchie devait succéder à l'empire unifié de Constantin. A l'ouest, Constantin II était chargé de la Gaule, de la Bretagne et de l'Espagne ; à l'est, Constance, avec le roi vassal Hannibalien, gouvernerait l'Asie-Mineure, la Syrie et l'Pîgypte; l'Italie, l'Afrique et les provinces du Danube supérieur étaient assignées à Constant, le troisième fils de Constantin; le reste, jusqu'au Bosphore, formait le lot du césar Delmatius.
Telles étaient les intentions de Constantin. Elles ne furent pas entièrement réalisées. Après ses funérailles il se passa à Constantinople des événements sur lesquels nous sommes mal renseignés : intrigues de palais, conspirations de caserne, manifestations des armées, séditions et massacres. Constance, le seul des trois frères qui fût présenta Constantinople, laissa faire alors beaucoup de choses qu'il aurait pu empêcher. Les frères de l'empereur furent massacrés : il en fut de même du césar Delmatius et du roi Hannibalien ; le fils aîné de Jules
PrcHESNE. Hist. anc. de l'Egl. — T. H. dS
Constance périt avec son père; les deux autres, Gallus et Julien, échappèrent, ce dernier grâce à l'intervention d'un évêque syrien, Marc d'Aréthuse. On tua aussi le préfet du prétoire Ablavius et le patrice Optât, beaufrère de l'empereur défunt*. De ces horreurs le prétexte était que seuls les fils de Constantin devaient avoir part à sa succession.
C'étaient trois enfants. Le plus âgé, Constantin II, n'avait pas encore vingt-et-un ans; le second, Constance, en avait vingt; le troisième^ Constant, entrait dans sa quinzième année. Dans le courant de l'été, ils se réunirent à Viminacium, sur les bords du Danube, et convinrent de laisser à Constant toutes les provinces que la mort de Delmatius laissait vacantes. Ainsi le plus jeune des trois princes était le plus avantagé ; toutefois Constantin II s'attribua sur lui une sorte de tutelle. Tous les trois prirent le titre d'auguste (9 septembre 337).
Les fils de Constantin avaient été élevés dans la foi chrétienne. Leur intérêt ne tarda pas à se porter sur les questions religieuses. Ils s'entendirent pour accorder à tous les évêques exilés la permission de rentrer chez eux. Dans sa généralité, cette mesure de clémence n'était pas sans inconvénients. Plusieurs des prélats rappelés avaient été pourvus de successeurs; tous avaient laissé derrière eux des partisans et des adversaires ; leur réinstallation donna lieu à des désordres. Il en fut ainsi à Andrinople,
■1 II avait épousé Anastasie, l'une des trois filles de Constance Chlore, veuve de Bassianus.
l'empereur constant 195
à Constantinople, à Ancyre, à Gaza K Peu de jours après la mort de son père^, Constantin II arait relâché Athanase et écrit à l'église « catholique » d'Alexandrie pour le lui annoncer et lui déclarer que cette mesure n'était autre chose que l'accomplissement des volontés de l'empereur défunt. Athanase rencontra Constance à Viminacium. C'était désormais à ce prince qu'il devait avoir affaire. Constance, en dépit de son jeune âge, était un personnage solennel et empesé, d'une vanité souveraine. Il dut être médiocrement satisfait de voir revenir un homme qui, depuis dix ans, passait en Orient pour un semeur de troubles. C'est peut-être à cause de son mauvais vouloir qu'Athanase fut assez longtemps en route. Ils se rencontrèrent encore à Césarée de Cappadoce. Athanase se garda bien de parler à l'empereur de ses adversaires, Eusèbe de Nicomédie et autres. Sur la route il fut mêlé plus d'une fois aux querelles que provoquait le retour des exilés. On l'accusa plus tard d'avoir prêté la main à leur réinstallation et même d'avoir ordonné des évêques nouveaux contre ceux qui étaient en placée A Alexandrie il n'était pas encore arrivé que l'on s'y
L » Ep. Oriental. {EU., Fragm. hist., III, 9).
W 2 La lettre est datée de Trêves XF kal. iul. (17 juin); Constan-
tin II y porte encore le titre de césar, qu'il abandonna trois mois
, après pour celui d'Auguste.
m ■ 3 « Per omnem viam reditus sui Ecclesiam subvertebat ; damnâtes episcopos aliquos restaurabat, aliquibus spem ad episcopatus reditum proinittebat ; aliquos ex. inlidelibus constituebat episcopos, salvis et integris permanentibus sacerdotibus, per pugnas et caedes gentilium, nihil respiciens leges, desperationi tribuens totum ï. Ep. Or., l. c, 8.
battait déjcà et que les autorités étaient obligées d'intervenir *. Il y rentra enfin, le 23 novembre 337-, après une absence de plus de deux ans.
On se garda bien de l'y laisser tranquille. Eusèbe de Nicomédie était en grande faveur auprès du nouveau souverain de l'Orient. Il ne pouvait souffrir qu'on lui arrachât sa vengeance ni que l'on prît ses aises avec les sentences du concile de Tyr. Athanase, il est vrai, avait été bien accueilli de ses fidèles et sa popularité était grande en Egypte. Il eût été prudent de ne pas s'attaquer plus longtemps à cet homme énergique et fertile en ressources. Mais est-ce qu'on peut céder?
Abîmons tout plutôt, c'est l'esprit de l'Eglise,
pensait le vieil Eusèbe, tout comme .le chanoine de Boileau.
i Apol. c. Ar., 3.
2 La Chronique festale semble in tiquer l'année 338. Un tel retard serait inexplicable ; mais comme elle assigne à la même année la mort de Constantin et la rentrée d'Athanase, il est possible qu'elle désigne en réalité l'année 337, tout comme, un peu plus haut, elle place le concile de Tyr en 336 au lieu de 333. La X» lettre festale, pour la Pâque 338, débute par des plaintes sur les afflictions auxquelles Athanase est en butte de la part de ses ennemis, qui le retiennent au bout du monde et l'empêchent de fêter la Pâque avec ses fidèles. Il semblerait donc que, pendant l'hiver 337-338, Athanase, se fût encore trouvé à Trêves. Mais la lettre se termine par l'expression de la joie que causent à l'évêque la fin de ses tribulations et la perspective de célébrer les fêtes avec son église, dans les conditions traditionnelles. Il est clair que l'on a cousu ensemble le commencement d'une lettre (celle de 337) et la fin d'une autre (celle de 338).
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On commença par des démarches très malaLoites. Les partisans d'Arius, dès avant la mort de leur maître, formaient à Alexandrie un groupe compact, que les excommunications d'Athanase tenaient en dehors de la grande église. Il fut décidé* qu'on leur donnerait un évêque et que l'on tâcherait de le faire reconnaître au dehors comme le chef légitime de l'église d'Alexandrie. A cet effet, on choisit un des ariens de la [première heure, Pistus, jadis prêtre en Maréote, déposé avec Arius lui-même, par Alexandre. Secundus, ex-évêque de Ptolémaïs, condamné en même temps que lui, l'ordonna sur les lieux -. On affecta de le traiter en confrère, d'entretenir une grande correspondance avec lui, et l'on écrivit à divers évêques, afin de lui concilier leur communion ^ On s'adressa même au pape Jules, à qui fut député un prêtre, Macaire, avec deux diacres, Hesychius et Martyrius. Ces personnages apportèrent à Rome les procédures du concile de Tyr, afin de faire bien voir qu'Athanase, ayant été régulièrement déposé, ne pouvait plus être considéré comme évêque d'Alexandrie.
A ce coup Athanase répondit par une lettre synodale de tous les évêques d'Egypte ; le concile de Tyr y était raconté à son point de vue et discuté à fond ;
1 Celte intrusion de Pistus peut fort bien être antérieure à la rentrée d'Athanase.
2 Gi-dessus, p. 132, 155 et 166, n" 1.
3 Lettre des évêques d'Egypte, Apol. c. Ai:, 19; lettre du pape Jules, ibid., 24.
en même temps on y exposait la situation présente, l'unanimité de l'épiscopat égyptien, l'opposition réduite, comme toujours, au clergé mélétien et aux quelques ouailles de Pistus. Des prêtres alexandrins partirent pour l'Italie avec cette pièce.
Ils emportaient des lettres non seulement pour le pape, mais aussi pour les empereurs Constantin II et Constant, auprès desquels on tentait de diffamer leur évêque. On prétendait que son retour avait été mal vu à Alexandrie, que la résistance du peuple avait dû être matée par la police ; qu'il feisait vendre à son profit le blé que les empereurs confiaient à l'évêque d'Alexandrie pour être distribué aux pauvres d'Egypte et de Libye'. Ces propos avaient été tenus d'abord à Constance luimême, pour le mieux indisposer.
C'est vers ce temps-là qu'Eusèbe de Nicoraédie, ayant réussi à faire chasser une seconde fois de Constantinople le malheureux évêque Paul, se transféra à sa place, laissant le siège de Nicomédie à Amphion, le remplaçant qu'on lui avait donné à lui-même pendant son exil. Eusèbe de Césarée n'était peut-être plus de ce monde. Depuis la mort de Constantin on n'entend plus parler de lui : il paraît s'être absorbé dans l'oraison funèbre du grand empereur et dans le culte de son souvenir ^.
L'arrivée à Piome des représentants d'Athanase surprit désagréablement Macaire. Il repartit aussitôt pour
1 Apol. c. Ar., 3-5. 18 ; Hist. At\, 9 ; Apol. ad Const., 4.
2 II mourut le 30 mai d'une année qui peut être 338, 33& ou 340.
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l'Orient, laissant derrière lui ses deux compagnons. Ceux-ci, se voyant démentis parles Alexandrins, prirent l'initiative d'une démarche très grave: ils demandèrent au pape de convoquer un synode et de juger l'affaire contradictoirement. Jules eût hésité à imposer un tel dérangement aux prélats orientaux ; cependant, puisqu'on demandait le concile en leur nom, il ne crut pas devoir le refuser, et des lettres de convocation furent envoyées tant à l'évêque d'Alexandrie qu'à celui de Gonstantinople et à ses ayant-cause.
Pendant ces négociations romaines, la situation s'aggravait en Egypte. Eusèbe et les siens, réunis à Antioche auprès de l'empereur Constance, avaient reconnu l'impossibilité de soutenir Pistus et résolu d'envoyer comme évêque à Alexandrie un homme qui, tout en étant de leur bord, n'eût point été compromis dans les conflits des années précédentes. Leur choix tomba sur un certain Eusèbe, originaire d'Edesse, qui, après avoir étudié avec Eusèbe de Gésarée et séjourné quelque temps à Alexandrie, vivait dms l'entourage de Flaccillus, évêque d'Antioche. Eusèbe refusa, ne voulant point affronter la popularité d'Athanase *. A son défaut on s'entendit sur un cappadocien appelé Grégoire, qui fut aussitôt consacré, puis expédié en Egypte.
On ne pouvait rien imaginer de plus irrégulier. Même en admettant comme valable la sentence du con-
1 Socrate, 11,9, d'après Georges de Laodicée, contemporain et ami d'Eusèbe d'Emèse.
cile de Tyr et en considérant Athanase comme illégitime, il fallait au moins que son successeur fût élu par le clergé et les fidèles d'Alexandrie, puis installé par les évèques de son ressort métropolitain. Mais on n'en était pas à une illégalité de plus ou de moins. Philagrius, patronné par le vieil Eusèbe, qui avait appiécié son zèle au temps du concile de Tyr, était redevenu préfet d'Egypte ; il fil annoncer par édit, vers le milieu de mars 339, qu'Alexandrie avait un nouvel évèque. La population chrétienne se porta aux églises en protestant. Les églises d'Alexandrie, en dépit ne tout ce que l'on avait fait contre l'évêque, étaient restées en son pouvoir ; pendant son exil ses prêtres y célébraient les offices. Il s'agissait maintenant de les leur prendre pour les remettre à l'intrus. L'église de Quirinus * fut la première attaquée^ le 18 mars ; il y eut des morts, des blessés, des scènes lamentables; enfin le feu prit à l'édifice, Ljui brûla avec le baptistère voisin. Quatre jouis après Grégoire fit son entrée en ville, sous escorte, aux acclamations des païens, des juifs et des ariens. L'évêché lui fut ouvert, non sans quelques scènes de pillage. On était en Carême et la fête de Pâques approcbait. Grégoire allait d'église en église, avec des gens de police, et se les faisait remettre une à une. Dans l'une d'elles, lé vendredi-saint, il fit arrêter trente-quatre personnes, qui furent fouettées et emprisonnées. Même le
1 Ilist. Ar., 10. La Chronique des lettres festales indique l'église de Théonas, qui fut, en 356, le théâtre de scènes semblables. Il y a peut-être confusion.
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jour de Pâques il y eut des arrestations. Athanase tenait encore dans une église. Il sut qu'elle allait être attaquée et se retira de lui-même pour éviter d'autres scandales. Naturellement les rapports officiels mirent à son compte toutes les horreurs dont Alexandrie fut alors le théâtre.
On imagine son exaspération. Il n'y a même pas besoin d'imaginer; nous avons la protestation indignée qu'il adressa alors à l'épiscopat tout entier. Elle débute par l'histoire du lévite d'Ephraim, qui jadis coupa en morceaux le cadavre de sa femme outragée et se servit de ces débris lugubres pour exciter l'indignation des tribus d'Israël. Son église d'Alexandrie, elle aussi, avait été violée sous ses yeux ; on la lui avait arrachée morceau par morceau. Suit le récit lamentable de l'intrusion de Grégoire. Enlin, s'adressant à ses collègues, Athanase les adjure avec une rude éloquence :
(( Voilà la comédie que joue Eusèbe 1 Voilà l'intrigue » qu'il tramait depuis longtemps, qu'il a fait aboutir, » grâce aux calomnies dont il assiège l'empereur. Mais » cela ne lui suffit pas ; il lui faut ma tête ; il cherche » à effrayer mes amis par des menaces d'exil et de mort. » Ce n'est pas une raison pour plier devant l'iniquité ; )) au contraire, il faut me défendre et protester contre » les monstruosités dont je suis victime... Si, pendant V que sur vos chaires vous présidez tranquillement les » réunions de vos fidèles^ si tout-à-coup il vous arrivait » par ordre un successeur, est-ce que vous le suppor- )) feriez? Est-ce que vous ne crieriez pas vengeance?
» Eh bien, voici le moment de vous soulever ; autre- )) ment, si vous vous taisez, le mal présent s'étendra à )) toutes les églises; nos chaires épiscopales seront l'objet » de basses convoitises et de trafics indignes... Ne lais- » sez pas faire de telles choses; ne souffrez pas que l'il- » lustre église d'Alexandrie soit foulée aux pieds par » les hérétiques ».
Après avoir lancé ce manifeste, Athanase s'embarqua pour Rome. Gela ne lui fut pas très facile, car le port était surveillé ; mais il était populaire parmi les marins : on le passa. Presque en même temps que lui, Garpones, un des prêtres alexandrins destitués avec Arius, débarqua en Italie, porteur d'une lettre de Grégoire. Un tel messager était bien propre à confirmer ce qu'on savait déjà, que Grégoire et ceux qui l'avaient envoyé étaient des fauteurs de l'arianisme. A Rome, où Ton ne connaissait que le concile de Nicée, ce parti ne pouvait avoir aucun succès.
Gependant les légats romains Helpidius et Philoxène partaient pour l'Orient. On les y retint longtemps, sous divers prétextes, si bien qu'ils ne purent se remettre en route qu'au mois de janvier 340. Ils n'avaient guère été édifiés du monde ecclésiastique avec lequel ils s'âtaient trouvés en rapport. L'invitation qu'ils apportaient fut. déclinée ; on les chargea d'une lettre fort altière où l'on protestait contre l'idée de reviser en Occident les décisions des conciles orientaux, en insinuant que le pape devait choisir entre la société de gens comme Athanase et Marcel et la communion des prélats de
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l'Orient. Cette pièce, que nous n'avons plusi, était datée d'Antioche et écrite au nom des évéques de Césarée en Gappadoce (Dianius), d'Antioche (Flaccillus) ^ de Gonstantinople (Eusèbe) et de quelques autres sièges. Le pape en fut très offensé, mais il ne laissa pas de tenir concile. L'assemblée, composée d'une cinquantaine d'évêques, se réunit dans l'église [titulus) du prêtre Vitus, l'un des légats de Silvestre au concile de Nicée, à L'été ou à l'automne 340, Athanase n'eut pas de peine à se justifier et à dévoiler les intrigues dont il était victime. Son affaire n'était pas la seule. Tout ce qu'il y avait en Orient d'évêques dépossédés et chassés de leurs siè-. ges était accouru au premier bruit de concile. De Thrace, d'Asie-Mineure, de Syrie, de Phénicie, de Palestine, les exilés, évêques et prêtres, affluaient à Rome. Marcel d'Ancyre y fit un long séjour. Lui aussi il avait été dénoncé au pape et celui-ci avait invité ses accusateurs, tout comme ceux d' Athanase, à se présenter devant lui. En leur absence Marcel s'expliqua et son langage parut* satisfaisant; Vitus et Vincent, les légats romains au concile de Nicée, rappelèrent le zèle qu'il avait montré alors
1 Outre ce qu'en dit la réponse du pape Jules, il y a lieu de consulter l'analyse de Sozomène, III, 8.
2 Intitulé de la réponse : 'loûXto; Aavéto xai $).axéXXw, Napxîo-a-to, Eùcrepio}, Mâpi, MaxeSovcto, QeoSwpw xa'i toïî ctÙv aÙTôTî aTcô 'AvTtoxeîaî Ypâvpaa-tv r^^Xv. Flaccillus et Dianius paraissent avoir été des gens assez ternes ; Narcisse de Néronias et Macedonius de Mopsueste, évéques ciliciens, de même que Maris de Ghalcédoine et Théodore d'Héraclée en Thrace, étaient des colonnes du parti eusébien.
contre les ariens. Bref on lui rendit la communion et la dignité épiscopale.
Ces décisions furent notifiées à l'épiscepat oriental par une lettre que le pape Jules adressa i aux signataires de celle que les légats avaient rapportée d'Antioche. C'est un des documents les plus remarquables de cette histoire. L'aigreur des Orientaux, le ton insolent quils avaient pris à son égard, ont ému douloureusement le pape, mais il est resté ce qu'il lui convenait d'être, calme, pacifique, impartial. S'il a convoqué les Orientaux, c'est sur la demande de leurs envoyés; il l'aurait fait de lui-même, ]du reste, car il était naturel de donner suite à la plainte d'évèques qui se disaient injustement déposés. Reviser les jugements des conciles n'est pas chose inouïe : les Orientaux, en recevant Arius et les siens n'en ont-ils pas agi ainsi envers le concile de Nicée ? On conteste son droit en prétendant que l'autorité des évoques ne se mesure pas à l'importance des villes. Argument étrange^dans la bouche de gens qui se transfèrent sans cesse de capitale en capitale. Pour lui les histoires de calices brisés ont moins d'intérêt que l'unité de l'Eglise. Il ne lui échappe pas que, sous leur réprobation des méfaits d'Athanase et des erreurs de Marcel les ennemis de ceux-ci dissimulent fort mal la prétention d'innocenter les ariens. Cependant il a voulu tout
1 Conservée par saint Alhanase dans son Apol. c. Ar., 20-25. Sabinus le Macédonien avait inséré dans son recueil la lettre des Orientaux à Jules, mais non la réponse de celui-ci (Socrate, II, 17).
examiner de près. Ce n'est pas sa faute si les accusateurs, après avoir sollicité son intervention, se dérobent maintenant au procès, ni si le préfet d'Egypte empêche les évêques de ce pays de s'embarquer pour Rome. Il a jugé sur les renseignements dont il disposait, notamment sur les pièces du concile de Tyr, fournies par les Orientaux eux-mêmes. Si l'on croit pouvoir établir qu'il s'est trompé, que l'on vienne; les accusés sont toujours prêts à répondre. Au lieu de se rendre à la convocation de l'évêque de Rome on a commis de véritables énormités, comme la nomination de l'intrus Grégoire.
Si l'on avait voulu se conformer à l'ancien usage* et, puisqu'il s'agissait d'évêques considérables, du siège d'Alexandrie, s'adresser d'abord à l'église romaine pour la prier de définir le droit, on n'en serait pas où l'on en est. Il faut sortir de ces querelles scandaleuses où les rancunes de l'amour-propre se donnent carrière aux dépens de la charité et de l'union fraternelle 2.
Le pape avait mille fois raison. Cette lettre cependant marque le début d'une alliance qui devait avoir des conséquences assez fâcheuses, celle de l'église romaine et de saint Athanase avec Marcel d'Ancyre. Marcel pouvait avoir les meilleures intentions : sa doctrine, on l'a vu plus haut, prêtait le flanc à la critique, même en ces temps où la précision du langage théologique laissait encore tant à désirer. Athanase, ballotté par tant
1 "H àyvosTTe oxi toOto eôo; r^v, irpÔTSpov ypàçcaSat T||j.ïv xal o'jtox; ëvOev ôpl^taboLiià. St'xata ; (Apol. c. An., 35).
2 La lettre fut portée en Orient par un comte Gabien [ihid., 20).
de crises, n'a jamais été incriminé pour sa foi, même par ses adversaires les plus acharnés. Il n'en est pas de même d'Eustathe et de Marcel. Eustathe disparut de bonne heure, mais Marcel vécut presque autant qu'Athanase et il est à remarquer que, sans parler des arianisants dont il était la bête noire, il fut partout, ou peu s'en faut, considéré camme sujet à caution. Saint Epiphane, deux ans après sa mort, le trouva bon pour sa collection d'hérétiques et l'y introduisit, il est vrai avec quelque réserve. Il avait interrogé là-dessus Athanase lui-même, et le vieux lutteur, sans attaquer ni défendre son ancien compagnon d'armes, répondit par un sourire ^ où Epiphane lut que Marcel n'avait pas été loin de se perdre, et qu'il avait été obligé de se justifier. Il en était déjà là au temps où nous sommes.' Le pape Jules ne le laissa pas quitter Rome sans lui demander une profession de foi écrite '. Habilement rédigée, cette pièce voilait les traits caractéristiques de la doctrine tant attaquée, les années précédentes, par Eusèbe de Césarée. En la lisant on aurait pu croire que Marcel admettait l'éternité du Verbe, non seulement comme Verbe, mais comme Fils, et qu'à la formule « Son règne n'aura point de fin » il donnait le même
1 Epiph., Haer. LXXII, 4 : {jlovov 6ià toû irooaioTtou [iSiSiâera; Û7tÉcpr|ve ixo/ÔTipîaç (jir( (iâxpav aÙTOV eïvai, xal w; à7:o).OYT,(7â[jLevov eI/s.
2 Texte conservé par Epiphane, Haei\ LXXII, 2-3. Elle devait être jointe aux lettres adressées aux évéquos, évidemment au sujet de Marcel, et il y a lieu de croire qu'elle le fut en effet à la lettre du pape Jules dont il vient d'être parlé.
sens que l'Evangile *. Cette petite ruse pouvait réussir auprès des Occidentaux, peu au courant de ces subtilités théologiques ; les Orientaux, plus avertis^ ne pouvaient s'y laisser prendre.
Pendant ces négociations, un grand changement politique s'élait produit en Occident. Les empereurs de Gaule et d'Illyricum, Constantin II et Constant, étaient entrés en conflit, le premier ne se trouvant pas satisfait de son domaine, ni de la façon dont son jeune frère acceptait sa tutelle. Ils se rencontrèrent près d'Aquilée : Constantin II fut vaincu et tué. L'Occident tout entier, de l'Océan jusqu'à la Thrace, reconnut Constant (avril 340), dont la puissance, ainsi doublée, s'imposa à la considération de son collègue oriental Constance.
L'année suivante (341) eut lieu à. Antioche la dédicace de la principale église, dont Constantin avait commencé la construction. Cette solemnité fut l'occasion d'un grand concours d'évêques, une centaine environ 2; l'empereur Constance y assista. En dépit de leur attitude majestueuse, Eusèbe et les siens étaient très contrariés de tout ce qui venait de se passer en Occident. Ils avaient espéré, sollicité même, l'appui de l'église romaine, et voilà que celle-ci donnait raison à leurs adversaires. Leur souverain Constance était favorable à leurs idées ; mais Rome, alliée d'Athanase, était patron-
1 Luc. I, 33,
2 Quatre-vingt-dix d'après saint Athanase ; saint Hilaire et Sozomène (Sabinus) donnent le chiffre de 97.
née par un prince autrement puissant que le leur. Ils se voyaient réduits à la défensive. Ce n'était pas seulement à Rome et à la cour de Constant qu'on les représentait comme des défenseurs de l'arianisme et des ariens ; cette accusation circulait aussi en Orient, même en dehors de l'Egypte. On savait, malgré la police, ce qui se passait dans ce malheureux pays, où l'intrus Grégoire livrait partout bataille aux chrétiens restés fidèles à Athanase, donnait l'assaut aux églises et faisait emprisonner jusqu'à des confesseurs du temps de Maximin. Le vieil Eusèbe sentit qu'il était bon de se défendre. Du concile de la Dédicace {in Encaeniis) partirent diverses lettres * dont une contenait ces mots :
« Nous ne sommes pas des sectateurs (àxo^ouGoi) » d'Arius. Comment, étant évêques, pourrions-nous nous » mettre à la suite d'un prêtre ? Nous n'avons pas d'au- )) tre foi que celle qui a été transmise dès le commen- » cément. Mais ayant eu à nous enquérir de sa foi à )) lui et à l'apprécier, nous l'avons plutôt accueilli que » suivi. Vous le verrez par ce que nous allons dire ». Suit une profession de foi anodine 2. où ne figurent ni les termes techniques de Nicée, ni l'anathème final ; il y a en revanche un mot sur le règne éternel du Christ, évidemment contre Marcel d'Ancyre.
Une autre profession, émanée du même synode^ est
1 Ath., De syn., 22-25.
2 Passages caractéristiques : xa\ etç é'va ylbv tov ©eoû (jlovoyevtî, T:pô TrâvTwv Tfôv alwvwv û'jt(ip-/ovTa xa\ ffuvovxa xw ytyEvvT)x($Ti «■ùton' ria-cp?... 6'.a(Aévovxa pactXéa xa\ ©eov eU xouç alûvac.
L'EMPEHBUa CONSTANT 209
plus explicite sur les prérogatives divines du Fils de. Dieu ; elle accumule même les termes propres à les inculquer * et répudie d'une certaine façon les expressions proscrites par le concile de Nicée. Il y est dit que le Fils est l'image de l'essence (oùcta) du Père, non qu'il est de l'essence du Père. Les trois noms^ Père, Fils, Saint-Esprit sont présentés, non camme d&s termes san& rapport avec des réalités, miais comme caractérisant l'bypostase (ÛTTOGTaciv), le rang, la dignité des personnes nommées ; ainsi par Thypostase elles sont trois, par leur accord («jufxcpwvîjï) elles ne font qu'un 2.
Une troisième formule, produite par l'évêque de Tyane, Théophrone, fut approuvée. Dans sa partie positive elle est absolument incolore ; mais à la fin elle répudie formellement Marcel d'Ancyre, Sabellius, Paul de Samosate « et tous ceux qui sont en communion avec eux ».
Ces formules indiquent une tendance à modifier un
1 Tôv Y^^^''^i9ÉvTa Tzpo Twv aîwvcov âx Toû IlaTpôç, 6eov ix Ôeoû, oXov l| oXoy, (xovov ex [aôvou, réXstov èx tsXecou, pao-tXéa èx (BaacXéto;, xûptov àito X'jptoy, Xdyov ÇtîivTa, aoçîav ^ôJdav, çôiç àXiqOcvôv, ôSbv, àX/,6eiav, àvâ(7Tacrtv, woiixéva, ijûpav, axpETrxdv te xa\ àvaXXoi'wxov ' vr^i; Ôeotyitoî, oùffîa; TE xai PouXtji; xa\ SwâiAEw; xal SôÇrjç xoy IlaTpbç aTrapâXXaxTOV EÎxdva, xbv itpwTÔxoxov îtâuT); xtictewi;, tôv ov-ra sv ip'/r\ Tipb; xbv 0ebv, Xôyov 0e6v... Ef Ttç XÉyst xbv Ylbv XTt(7|j.a w; Iv twv xxto-jxâxwv, iq YÉvvT,[i.a wç §v Tcôv yEvvT](A(iT(j)v, Y) 7ïO!T|[ia wç £v Tcôv 7toiTi[j.d(Ta)v. . . àvâ6E|ia
ËffTtO.
2 s. Hilaire (De synodis, 29 et suiv.) donne un texte latin de cette formule et l'explique avec bienveillance ; ce que fait aussi Sozoméne (III, 5), par lequel nous apprenons qu'elle était, dans le parti, attribuée au martyr Lucien.
DucHESNE. Hisl. anc. de VEgl. — T. II. 14
peu la position du parti. Arius est mort ; on commence à le trouver gênant et à se dégager d'une compromission trop étroite avec lui. Personne, en effet, sauf quelques enragés disciples, ne maintient son système. Sur ce point on recule en échelons, et sans regret. On a trouvé un meilleur terrain, la lutte contre Marcel. C'est là que la bataille se renouvelle. « Vous êtes des ariens », crie-t-on sans cesse, de Rome et d'Alexandrie. — « Vous êtes des sabelliens », réplique-t-on d'Antioche. Et cela est d'autant plus grave que Marcel n'est pas mort, lui ; que les Occidentaux le gardent dans leurs rangs, le reconnaissent comme évêque et le défendent.
Athanase, qui nous a conservé les formules d'Antioche, ne nous renseigne pas sur la façon dont elles furent présentées à l'assemblée et approuvées par elle. Il est possible que divers évêques ou divers groupes aient profité de l'occasion pour se faire délivrer des certificats d'orthodoxie. Le concile de Nicée, en édictant une formule;, n'avait rien décidé sur l'usage que l'on devait en faire ni sur la question de savoir si elle devait être substituée à celles dont les diverses églises se servaient dans les cérémonies de l'initiation chrétienne. Il semble même qu'il n'ait pas eu l'idée d'une telle substitution, car il aurait, en ce cas, complété la finale en y mentionnant l'église catholique, la rémission des péchés et la résurrection de la chair. En fait les églises gardèrent les vieilles formules. Dans la profession de foi qu'il remit au pape Jules, Marcel d'Ancyre inséra mot à mot le texte du symbole romain. En d'autres endroits on modifia le
l'empekeur constant 311
texte traditionnel, soit d'après la ,formule de Nicée, soit d'après d'autres. Déjà, du temps de Constantin, si jaloux pourtant de son concile, Arius avait pu soumettre à l'empereur une profession de foi qui ne reproduisait pas textuellement le symbole de Nicée. Il n'est donc pas étonnant que d'autres formules aient pu être présentées ou publiées. Toutefois c'était là un jeu dangereux ; on ne tarda pas à s'en apercevoir.
Le concile de la Dédicace ' fut le dernier auquel prit part Eusèbe de Nicomédie. Il mourut apparemment vers la fin de 341, -encore dans la communion extérieure de l'Eglise, car le schisme n'était pas déclaré ejltre l'Orient et Rome. S'il se fût toujours mêlé de ses propres afl'aires et qu'il n'eût pas eu la fatale idée de s'interposer entre Arius et son évêque, l'arianisme serait resté un conflit
1 On rattache ordinairement au concile de la Dédicace les canons d'un concile d'Antioche qui figure dans les plus anciennes collections canoniques. Cette attribution est fort contestable. D'après la lettre d'envoi aux absents et d'après les signatures, l'assemblée qui édicta ces canons était formée exclusivement d'évèques du ressort d'Antioche, Syrie, Mésopotamie, Gilicie ; ce n'est pas le cas pour le concile de la Dédicace, qui comprenait sûrement d'autres évéques. Elle se tint certainement après le concile de Nicée, qu'elle cite, et avant l'année 359, où, pour la première fois, la nouvelle province d'Euphratésienne fait son apparition dans les textes. Si les signatures étaient, pour le détail, mieux documentées qu'elles ne le sont, on serait porté à placer ce concile d'Antioche très peu de temps après le concile de Nicée, car presque tous les signataires sont commuiïs aux deux conciles. La législation ne fournit guère d'indications; de bonne heure on y a discerné des préoccupations antiathanasiennes et antieustathiennes ; mais cela n'est pas très fondé. J'inclinerais à croire que le concile est plutôt antérieur que postérieur à 341.
alexandrin et l'on eût pu le réduire sans trop de peine. Mais Eusèbe 'déchaîna contre l'évêque d'Alexandrie d'abord l'épiscopat d'Orient, puis l'empereur et l'empire. La mémoire de ce prélat intrigant, chez lequel on ne relève aucun trait sympathique, demeure chargée d'une lourde responsabilité.
L'église de Gonstantinople, dont il eut la direction dans ses dernières années, avait, grâce à lui, passé, elle aussi, par ^'étranges crises. Après la mort d'Alexandre (i36), un certain Paul, originaire de Thessalonique^ y avait été élu évêque. Il avait assisté, dit-on, à la déposition d'Athanase *, et s'y était associé par sa signature. Lui-même fut, aussitôt après, accusé par un de ses prêtres, Macedonius, déposé par le même concile que Marcel d'Ancyre, et exilé dans le Pont. On ne l'avait pas encore remplacé quand Constantin mourut. Il rentra aussitôt dans son église et, pendant quelque temps, Macedonius se tint en bons rapports avec lui. Mais le siège de Gonstantinople tentait l'ambition d'Eusèbe. On fit revivre, au moment opportun, les anciennes accusations ; Paul se vit de nouveau évincé et Eusèbe s'installa à sa place (fin 338 ou commencement 339). Quand il fut mort
1 Paulus vero Athanasii expositioni interfuit, manuque propria sententiam scribens, cumceteris eum etiam ipse damnavit {Ep. Or., Hilaire, fr. III, 13). Je oe saurais me ranger à l'opinion de ceux qui, partant de ce texte, rejettent entièrement l'histoire de la mort d'Arius, au temps de l'évêque Alexandre, telle qu'elle est rapportée par saint Athanase. Il est possible que Paul ait pris part au concile de Tyr comme représentant de son évêque, ou que sa signature ait été donnée à Gonstantinople un peu plus tard.
l'empereur CONSTANT 313
(341), Paul, qui s'était transporté à' Trêves et avait reçu bon accueil auprès de l'évêque Maximin, obtint par son entremise l'autorisation de rentrer dans sa ville épiscopale. Eusèbe avait eu le temps d'organiser un parti, à la tête duquel se trouvait désormais Macedonius. La population se partagea entre Paul et lui, et la discorde dégé- . néra en scènes violentes. Les choses allèrent si loin qu'un général, le magister militum Hermogène, fut tué dans une émeute et son corps traîné par les rues (342). Cependant force resta à l'autorité. Le préfet du prétoire Philiftpe parvint, après une bagarre où périrent, dit-on, plus de trois mille personnes, à installer Macedonius. Quant à Paul, il fut arrêté, chargé de Chaînes et envoyé à Singar, au fond de la Mésopotamie, sur la frontière perse. De là on le transféra à Emèse, puis à Gueuse, dans les montagnes deCappadoce, où l'on chercha à le faire mourir de faim ; puis, comme il persistait à vivre, le préfet Philippe ordonna de l'étrangler *.
Cependant la cour impériale d'Occident continuait de s'intéresser aux affaires de l'église orientale et aux pro*
1 L'histoire de Paul est très difficile à débrouiller. L'épitre synodale des Orientaux (343) est le plus ancien document, mais il s'inspire d'une passion trop violente pour qu'on le prenne au pied de la lettre. Vient ensuite saint Athanase {Hist. ar., 7; cf. Apol. de fuga, 3), puis saint Jérôme, {Chron. ad ann. Abrr-2358). Socrate (II, 6, 7, 12 et suiv.) et Sozomèue (III, 3, 4, 7-9) nous représentent la tradition locale de Gonstantinople, mais avec beaucoup de confusion. Voir la discussion de M. Loofs dans l'encyclopédie de Hauck, article Macedonius.
tégés du siège apostolique. Sur quelq^ démarche de sa part, il fut décidé à Antioche qu'on enverrait au jeune empereur Constant une députation d'évêques. A cet effet on choisit quatre notabilités du parti arianisant, Narcisse de Neronias, Maris de Ghalcédoine, Théodore d'Héraclée et Marc d'Aréthuse : les deux premiers avaient assisté au concile de Nicée. Ils emportèrent une formule ' diflféretile des trois que le concile de la Dédicace avait approuvées, et conçue à peu près dans le même esprit. Cette pièce a son importance, car les Orientaux s'y tinrent quelques années et la présentèrent plusieurs fois, à l'Occident surtout, comme l'expression de leur croyance. Elle était vHgue sur la procession du Fils, précise sur la perpétuité de son règne, et répudiait quelques-uns des terrées ariené ^.
Los évoques furent reçus à la, cour. de Trêves, mais non à l'église. L'évêque Maximin était dévoué à Athanase : il ne voulut pas voir ses ennemis.
C'est sans doute à la suite de cette ambassade que Constant, sur le conseil de quelques évêques d'Occident, s'entendit avec son frère Constance ' pour convoquer un nouveau concile où les épiscopats des deux empires
1 Ath., De syn., 25.
2 Tôv iipo TtâvTwv Twv attôvwv ix to-j narpoî yevvr|9évTa ôebv èx Oeoij, çw; iy. (pûToç... ).6vov ovra xat o-o;piav v.a.\ ûûvapnv xai J^wtiv xai çwç à).r,ôivov... oy T, paaO.eîa àx3£Tâ)."jT0i; oyira 8ta(iév£i e!ç -cou; àueipouc ac«3vaç... Touî 8s XéyovTa; éï oùx- ovtwv tôv Tîbv r\ i\ èTÉpa; ÛTtoCTTao-eto; xat (at) ex Toû ©eoO, xat r{^ Ttoxï ypôvo; ote o'jx ■^v, à),),oTpîoiJc oTSev f, xaOoXtxT) *Exx>.Ti<T('a.
3 Athan., Ap. ad Const., 4.
l'emp;:rkur constant 215
siégeraient ensemble et arrangeraient leurs différends. Le lieu choisi pour cette grande réunion fut la ville de Sardique, actuellement Sofia K Sardique était la capitale de la Dacie intérieure (mediterranea) et la dernière ville de l'empire occidental du côté de la Thrace, comprise, elle, dans le ressort de Constance ^.
Athanase, avisé par l'empereur, vint le trouvera Milan, puis en Gaule, où il se rencontra avec Hosius. Celuici était très avancé en âge, mais personne plus que lui ne connaissait les litiges d'Orient et n'était qualifié pour traiter avec l'épiscopat de ce pays. On le chargea de conduire à Sardique les évêques d'Occident et de présider l'assemblée, comme il avait plus ou moins dirigé celle de Nicée.
Quatre-vingts évêques environ vinrent, à l'automne 342 (ou 343), se grouper autour de lui. Pour la moitié ils venaient de l'Illyricum grec et latin ; les autres, de l'Occident proprement dit. Le pape Jules était représenté par
1 Ea bulgare on dit encore Sredec, ce qui est l'ancien nom.
2 La date du concile de Sardique, fixée autrefois à l'année 347, d'après une fausse indication de Socrate, n'est pas encore bien déterminée. On peut hésiter entre les années 342 et 343. La premier.; est indiquée dans le dossier alexandrin de la collection de Théodose : Congregata est synodus consulalu Constantini et Constant t'mi (lire Constantii et Constantis) aput Sardicam (Maassen, Quellen, t. I, p. 548). La Chronique des lettres festales semble indiquer l'année 343 (Placido et Romulo coss.) ; mais comme le chroniqueur compte souvent en années égj'ptiennes, à partir du 1«"' thoth (29 août), cette indication pourrait bien s'identifier avec la précédente. Rien n'empêche que le concile ait eu lieu à l'automne (septembre-octobre) 342. Cf. E. Schwartz, Nachrichien, 1904, p. 341.
deux prêtres, Archid^mus et Philoxène, et par le diacre Léon. Il y avait au moins dix évêqaes d'Italie et six d'Espagne. Les Orientaux arrivèrent à peu près aussi nombreux. Ils avaient voyagé ens«mble, sous l'escorte de deux hauts fonctionnaires, les «omtes Musunianus et Hesychius. Le nouvel évêque d'Antiociie, Etienne, successeur de Flaccillus, conduisait ce cortège. Ce n'est pas de bon cœur que l'on était parti. Il avait bien fallu obiMr à l'empereur Constance, qui, lui-même, déférait en ceci aux instances de son frère. D'Antioche à Sardique la route est longue. Le soir, aux étapes d'Asie-Mineure et de Thrace, on se concertait sur l'attitude à tenir en face de ces Occidentaux incommodes. Bon nombre des voy-ageurs étaient ou indifférents, ou même favorables à Athanase. Mais, comme toujours, la masse était dirigée par quelques meneurs. Les deux Eusèbe n'étaient plus là, mais il restait des eusébiens de la première heure, anciens protecteurs d'Arius, etdesjnembres du concile de Tyr. Ils persuadèrent aux autres de ne point prendre part au synode, ni comme parties, ni comme juges ; on pousserait jusqu'à SardiquOj puisque l'empereur y tenait, mais on ferait en sorte d'en sortir le plus tôt possible et de fuir le contact des Occidentaux *.
Ce programme fut accompli de point en point. Arrivas à Sardique, les évêques d'Orient furent chambrés par leurs chefs, car on craignait les défections 2. Invités à se
1 Apol. c. Av., 48.
2 Deux cependant eurent assez de courage pour passer à Hosius, Asterius de Petra et Arius, autre évéque palestinien.
l'empereur constant 217
joindre à leurs collègues d'Occident, ils protestèrent * qu'ils n'en feraient rien, et donnèrent pour prétexe qu'Athanase, Marcel et Asclépas, tous les trois déposés par les conciles orientaux, étaient traités par Hosius, par l'évêque de Sardique, Protogène, et par les autres comme des évèques légitimes. Ce scrupule n'était pas dépourvu d'une apparence de fondement. Le concile de Rome avait, à la vérité, cassé les sentences orientales. Mais, puisqu'on ne s'en tenait pas au concile de Rome et qu'on entreprenait de revoir les procès qu'il avait tranchés, il eût peut-être été plus prudent, eu égard aux mauvaises dispositions de leurs adversaires, de ne paraître rien préjuger. Hosius essaya d'arranger les choses amicalement. Pour décider les Orientaux à laisser le procès s'instruire, il leur promit que, même au cas où Athanase serait reconnu innocent, il les débarrasserait de sa personne importune et l'emmènerait avec lui en Espagne ^ Les Orientaux ne voulurent rien entendre; ils tinrent concile à part, puis se retirèrent en ïhrace, à Philippopoli, et de là rentrèrent chez eux. Mais avant de quitter SarJique 3 ils rédigèrent une lettre encyclique, qu'ils adressèrent à tout l'épiscopat, au clergé et aux fidèles, spécialement à Grégoire d'Alexandrie, Donat de Garthage,
■1 D'après Sozoméne (III, H) cette protestation aurait été précédée d'une autre, envoyée de Philippopoli.
2 Lettre d'Hosius dans Athanase, Hist. Ar., 44.
3 La lettre se donne comme écrite à Sardique: Placuit nobis de Sardica scribere (Hil., Fr., III, 23) ; Socrate (II, 20) parle ici de Philippopoli, mais il ne mérite aucune confiance. Ce qu'il dit du concile de Sardique est un tissji d'erreurs.
Maxime de Salone, et à quelques évêques italiens, qu'ils savaient ou supposaient favorables à leurs idées. -
C'est par Marcel qu'ils commencent, par ]a réprobation de ses doctrines hérétiques. Ils font ensuite, à leur point de vue, l'histoire d.'Athanase, de sa condamnation à Tyr, des violences dont son retour, à lui et aux autres, Marcel, Asclépas, Lucius, a été partout le signal. Ils protestent contre l'idée qu'ils puissent êtr€ réhabilités loin de chez eux, par des gens qui ne connaissent pas les faits, et aussi contre la prétention des Occidentaux à reviser les sentences des Orientaux. Ceux-ci, à leur arrivée à Sardique, ont eu la surprise de voir des personnes condamnées par eux siéger au milieu de leurs collègues d'Occident, comme si rien ne s'était passé, comme si eux et tels de leurs défenseurs actuels ne s'étaient point, les années précédentes, condamnés les uns les autres. Ils ont proposé de renouveler l'enquête sur l'affaire de la Maréole ; on ne l'a pas voulu K Dès lors ils se sont séparés de ces collègues, parmi lesquels, d'ailleurs, il y a des personnes peu recommandables, en rejetant sur eux la responsabilité du schisme que, pour défendre quelques misérables, ils vont déchaîner sur l'Eglise. Ils maintiennent toutes les sentences de déposition prononcées par eux et déclarent en outre déposés et excommuniés: Jules de Rome, Hosius de Cordo.ue, Protogène de Sardique,
1 Ils savaient bien qu'avec Grégoire à Alexandrie et le préfet d'Egypte à leur dévotion, l'enquête ne manquerait pas de tourner en leur faveur.
Gaudentius de Naïssus (Nisch), Maximin de Trêves. Enfin, comme protestation contre l'hérésie de Marcel qu'Hosius patronne, ils exposent leur foi. Ici se place le symbole déjà envoyé à Constant, avec] quelques anathèmes complémentaires *.
Les Occidentaux, ainsi abandonnés, reprirent l'examen des procédures contre Athanase, Asclépas et Marcel. Ils ne jugèrent pas que, pour Atlianase, il y eût lieu à une enquête nouvelle. Celle de Tyr leur suffisait ; elle se retournait manifestement contre les enquêteurs et innocentait l'évêque d'Alexandrie. Asclépas produisit les documents de son procès, dressés à Antioche, en présence de ses accusateurs et d'Eusèbe de Césarée : il en résultait que, lui aussi, il était innocent. Quant à Marcel, on donna lecture de son fameux livre. On reconnut, avec trop d'indulgence, que les passages incriminés étaient plutôt des hypothèses présentées que des affirmations soutenues, et qu'au fond sa foi était correcte -.
1 Similiter et il/os qui dicunt 1res esse deos, aiit Christum non esse Deum aut ante ea unum (?) non fuisse Christum neque filium Dei, aut ipsiim Patrem et Filium et Spiritum sanctum, aut non nation Filium, aut non sentenlia neque volunfale Deum Patrem genuisse Filium (Hil., Fragm., III, 29). Ce texte est altéré, comme tout le document, du reste.
2 Que Marcel en ait ici imposé au concile, c'est ce qui résulte de ces appréciations: c II n'a pas dit, comme le prétendent ses 0 adversaires, que le Verbe de Dieu tire son origine de la vierge » Marie, nj que son règne doive avoir une fin ; il a écrit que son » règne est sans fin comme sans commencement ». Ce que les adversaires de Marcel lui reprochaient, ce n'était pas de nier l'éternité du Verbe, mais de faire commencer à l'Incarnation son exis-
Quant aux Orientaux, leur conduite fut sévèrement appréciée. Le concile considéra que, s'ils s'étaient dérobés, c'est qu'ils avaient peu de confiance dans la correction de leurs précédents jugements et qu'ils craignaient d'être mis eu cause, eux aussi, ce qui aurait eu lieu, en effet, car beaucoup de plaintes avaient été relevées contre eux. Leurs victimes s'étaient présentées en grand nombre, avec des témoins, des documents et jusqu'à des pièces à conviction, les instruments de tortures subies. Tous ces griefs furent examinés, et le concile, autant qu'il était en lui, pourvut aux réparations nécessaires.
Il prononça aussi — par contumace, tout comme les Orientaux — plusieurs sentences de déposition et d'excommunication. Elles frappèrent d'abord les trois successeurs indûment donnés aux évêques réhabilités, Grégoire d'Alexandrie, Basile d'Ancyre, Quintianus de Gaza : puis les chefs actuels du p«irti, Etienne, évêque d'Antioche, Acace de Gésarée en Palestine, Ménophante l'Ephèse, Narcisse de Neronias, Théodore d'Héraclée, ^>sace de Singidunum, Valens de Mursa ; ces trois derniers avaient pris part à la fameuse enquête en Maréote ; Valens venait, par surcroît, de se signaler en fomentant
tence comme Fils. Ils l'accusaient, non de limiter 1? régne du Verbe, comme Verbe, mais son règne comme Christ, comme Verbe incarné. Sur ces deux points il était sûrement dans son tort. Mais Marcel s'entendait à louvoyer. Il avait signé le symbole de Nicée, où la génération du Verbe, antérieurement à l'Incarnation, est clairement affirmée ; c'est donc qu'il interprétait le terme yevvriOévTa, lequel, dans son système, ne pouvait s'appliquer qu'au Verbe incarné.
l'empereur constant 321
une sédition pour se faire élire évèque d'Aquilée. Il y avait eu des scènes violentes : un évêque Viator avait été tellement meurtri qu'il en était mort trois jours après. A la liste des personnes proscrites le concile ajouta encore Georges, évèque de Laodicée en Syrie, qui pourtant n'était pas venu avec les autres Orientaux; mais on avait contre lui qu'étant prêtre à Alexandrie, il avait été déposé par l'évêque Alexandre.
Outre ces questions de personnes, il voulut aussi, comme l'avait fait le concile de Nicée et comme les Orientaux venaient de le faire, dresser une exposition de la foi. A cet effet on prépara une rédaction assez longue, qui, pour une large part, justifiait ou voilait certaines idées reprochées à Marcel et proclamait l'unité d'hypostase.ce mot étant pris, bien entendu, dans le sens de son équivalent latin substantia *. Hosius et Protogène, qui patronnaient ce symbole un peu filandreux, avaient même préparé une lettre au pape Jules pour le lui faire approuver. Toutefois le projet échoua. On fit comprendre à l'assemblée, et Athanase paraît bien s'y être employé, qu'on avait déjà assez de peine cà soutenir la formule de Nicée, sans la compliquer d'appendices qui pourraient multiplier les résistances ; qu'il valait mieux s'en tenir
1 Pour les gens qui traduisaient ôa'jo-jff'.o; par consuhstantialis, les termes oyo-îa et bnôaitxts'.ç, étaient équivalents. Il faut bien noter que le mot essentia, par lequel nous traduisons o-jffi'a. n'était pas alors en usage ; que, pour les deux mots grecs oû(j;'a et -jr.ôa-oLaiç, il n'y avait qa'un seul terme latin, substantia. On comprend ainsi que le concile de Sardique ait été tenté de passer du consubstantiel à l'unité d'hypostase.
au texte adopté à l'unanimité par la vénérai)le assemblée et ne pas imiter les adversaires qui chaque année mettaient au jour un nouveau symbole.
Athanase avait bien raison et la suite le montra. Le concile de Nicée, s'inspirant uniquement du désir de sauver la divinité absolue du Christ, avait accepté l'/iomoousios occidental, qui sauvegardait en effet le point m.enacé, mais n'exprimait pas la personnalité du Christ préexistant. Une telle formule était incomplète en soi ; elle devait être supplémentée par celle des trois personnes. Cette dernière, les Occidentaux, à Nicée, pouvaient l'avoir dans l'esprit: Tertullien et Novatien parlent couramment des très personae. Mais on ne l'avait pas introduite dans le symbole de Nicée, et, du reste, le mot persona, -poTWTTov en grec, n'était pas d'une clarté suffisante. Persona a sans doute le sens d'individu raisonnable, mais il signifie tout aussi bien rôle, masque, personnage. Les plus orthodoxes parmi les Orientaux tenaient à une précision plus grande. Cette précision, ils l'exprimèrent par le terme d'hypostase, insuffisant, lui aussi, car il signifie proprement substance, et, quand on parle de trois hypostases divines, on a l'air d'abord de parler de trois substances divines, de trois dieux. Cependant, sans bien comprendre ce que l'on cherchait à exprimer — et comment comprendre de telles relations dans l'être infini ? — on finit par reconnaître l'essence unique et les trois hypostases des Orientaux. Il fut convenu que ce qui, dans la Trinité, était commun au Père, au Fils et au Saint-Esprit, s'appellerait essence (oùcia),
l'empereur constant 223
ce qui était propre à chacun d'eux serait désigné par les termes d'hypostase ou de personne. Au moment où nous sommes on était encore loin de cette solution. Elle aurait été sûrement compromise si le concile de Sardique l'avait préjugée en proscrivant les trois hypostases. Atlianase fut bien inspiré en s'opposant à cette manifestation.
Le projet de formule, cependant, ne fut pas perdu, non plus que le texte de la lettre qui devait le recommander au pape Jules* : certains exaltés trouvèrent plus tard l'occasion de s'en prévaloir. Mais l'encyclique adressée par le concile à « tous les évêques de l'Eglise catholique » ne contient rien de ce genre -. Elle se termine par une invitation à confirmer par signature les définitions de l'assemblée à laquelle on n'a pu prendre part. La rédaction que saint Athanase inséra, quelques années plus tard, dans son Apologie contre les Ariens présente, en effet, plus de deux cents signatures ainsi ajoutées en dehors de celles des membres du concile.
Celui-ci ne voulut pas se séparer sans édicter des
1 Ils se sont conservés l'un et l'autre dans le dossier alexandrin que nous a conservé, en latin, la collection du diacre Théodose. Le texte grec de la formule est dans Théodoret, H. E., II, 6, p. 844-848 : 'AitoxT|pijTTO(/.£v Sa èxsr/ouç, x. t. 1.
2 no)là [XEv xai Tvo).).àxc; (Ath., Apol. c. Av., 44 et suiv.). Le concile écrivit aussi à l'église d'Alexandrie (fèid. , 37), ainsi qu'aux évéques d'Egypte et de Libye [ibid., 41), enfin aux églises de Maréote, Eliam ex his (Coll. du diacre Théodose, Migne, P. L., t. LVI, p. 848). Athanase lui-même écrivit aux prêtres et diacres d'Alexandrie ainsi qu'aux prêtres et diacres de la Maréote {ihid., p. 852 et p. 850).
224 CHAPITRE Vf
canons disciplinaires. Pour la plupart ces règlements s'inspirent des circonstances. Ainsi, les deux premiers proscrivent très sévèrement les translations d'évèques; on sent ici l'impression laissée par l'affaire de Valens*. D'autres réprouvent les voyages incessants des évèques à la cour impériale^, ou règlent des incidents survenus à Thessalonique ^ ; d'autres visent les ordinations d'évèques, les procès des clercs, le séjour des évêques en dehors de leurs diocèses*. Les plus célèbres sont les canons où il est question des condamnations d'évèques 5. Elles ne peuvent être prononcées que par le concile de la province à laquelle appartient l'accusé. Si celui-ci n'est pas satisfait de la sentence rendue, les comprovinciaux devront écrire à l'évêque de Rome, lequel décidera s'il y a lieu à révision, et, en ce cas, désignera les juges d'appel. L'appel sera suspensif et l'évèque appelant ne pourra être remplacé avant la sentence définitive. Les juges d'appel devront être les évêques d'une province voisine de celle des premiers juges. Le pape pourra, sur la demande de l'accusé, se faire représenter à leur concile par des légats. On a évidemment songé ici à l'évèque d'Alexandrie déposé en dehors de sa province, sur la requête des Orientaux, au jugement rendu par
1 Un rapport spécial fut adressé à l'empereur Constant sur cette affaire.
2 Gan. 8-12 du texte latin, 7, 8, 9, 20 du texte grec, 3Lat. 20, 21; gr. 16-1».
4Lat. 13-19; gr. 10-15.
5 Lat. 3, 4, 7; gr. 3, 4, 5.
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le pape Jules, à la convocation du concile de Sardique.
Ces canons, avec les autres documents du concile, furent expédiés au pape Jules *, avec une lettre ^ signée de la plupart des membres de l'assemblée; les légats devaient le renseigner sur les détails.
En somme, le concile de Sardique, réuni à si bonne intention, avait échoué dans sa tâche essentielle, la pacification de l'Eglise. La faute en est surtout aux mauvaises dispositions des Orientaux, toujours menés par les fauteurs de l'arianisme, toujours implacables dans leur acharnement contre Athanase. Il faut dire aussi que certaines maladresses avaient été commises par les Occidentaux et par Hosius tout le premier. Ce « père des conciles », comme on l'appelait, qui avait siégé à Elvire dès avant la persécution, qui, sous Constantin, avait tenu le premier rôle au concile de Nicée^ n'était cependant pas l'homme qu'il fallait pour présider de telles assises. C'était un véritable espagnol, autoritaire, dur, inflexible. A. Nicée il avait imposé Vhomoousios sans tenir compte des répugnances qu'une telle formule
1 Optimum et valde congruentissimum esse videtur, dit le concile (lettre à Jules), si ad caput, id est ad Pelri apostoli sedem, de singulis guibiisque provinciis Domini référant sacerdotes.
2 Lettre Quod semper (Hil. Fr., II, 9-15). Dans cette lettre il faut noter la phrase suivante, qui caractérise certains rapports : Ipsi reUgiosissimi imperalores permiserunt ut de integro universa discussa disputarentur, et ante omnia de sancta fide et de integritate veritatis. Ainsi les deux empereurs ont eux-mêmes déterminé le programme du concile. Outre la question de foi, il y avait celle des sentences injustement rendues et celle des violences imputées aux Orientaux. DucHESNE. Hist. anc. de l'Egl. — T. II. lo
présentée sans correctif pouvait soulever en Orient ; maintenant il avait fourni aux opposants le prétexte qu'ils cherchaient contre le concile, en leur permettant de se poser en défenseurs des procédures correctes et même de l'orthodoxie.
Tout cela, en somme, représente d'assez mauvaise besogne. Le pape Jules fit transcrire les canons de Sardique sur ses registres, à la suite de ceux de Nicée. Ils y dormirent ^ Après comme avant cette 1 gislation sur les appels, le siège apostolique continua à en recevoir, mais on ne voit pas qu'en cette matière il se soit conformé à la procédure de Sardique. Au lieu de se borner à casser les sentences et à désigner de nouveaux juges, le pape continua de juger lui-même l'appel. L'Occident ne s'inquiéta guère des nouveaux canons ; l'Orient ne les reçut que deux ou trois siècles plus tard, et encore plutôt à titre de documents que comme une législation obligatoire.
En revenant du concile 2, les évêques orientaux furent mal accueillis à Andrinople, où l'évêque Lucius avait déjà eu à se plaindre d'eux. On les traita de fuyards, on refusa de communiquer avec eux. Ils se vengèrent en faisant de nouveau exiler l'évêque, chaîne au cou, menottes aux mains ^. Dix ouvriers de la fabrique d'ar-
1 Le pape Zosime les réveilla au siècle suivant ; ils donnèrent lieu à un litige célèbre.
2 Ath., Hist. ar., 18-20.
3 II mourut peu après dans le lieu de sa déportation.
l'empereur constant 227
mes, qui leur avaient manqué de respect, furent mis à mort sur la demande de leur ami Philagrius, élevé maintenant à la dignité de comte. Quelques années plus tard^ Athanase, passant par Andrinople, eut occasion de voir leurs tombes. Quant aux évêques réhabilités par le concile d'Hosius, il leur fut interdit, sous peine de mort, de reparaître dans leurs villes épiscopales. Les évêques Arius et Astérius, qui avaient abandonné leurs collègues pour passer aux Occidentaux, furent arrêtés et relégués au fond de la Libye; Des prêtres, des diacres d'Alexandrie furent déportés en Arménie. Ce fut, dans tout l'Orient, une sorte de terreur.
Constant, toutefois, n'abandonna pas ses protégés. Il partageait sans doute, tout comme son frère, les opinions de son épiscopat ; de plus, il ne devait pas être fâché d'avoir une prise sur son collègue impérial : les exilés la lui fournissaient. Vers la Pâque de 344 * on vit arriver à Antioche deux évêques occidentaux, Vincent de Capoue, l'ancien légat de Nicée, et Euphratas de Cologne, escortés par un général, le magister militum
|P 1 La date résulte d'un récit de saint Athanase iHist. ar., 21) qui place la mort de Grégoire (25 juin 345) dix mois environ après certains événements qui suivirent de près l'affaire d'Euphratas et la déposition d'Etienne. Ce texte empêche, en tout cas, de remonter jusqu'à l'année 343, qui serait d'ailleurs inadmissible si le concile de Sardique s'était sûrement tenu cette année. S'il s'est tenu à l'automne 342, comme cela semble probable, il faudra admettre que les autorités occidentales auront attendu quelques mois our se renseigner sur l'attitude de l'empereur oriental à l'égard des pr élats réhabilités.
Salien, et porteurs de lettres de leur empereur *. Ils furent l'objet de la part de l'évêque Etienne, d'un abominable guet-apens ''-. La maison où ils étaient descendus s'élevait en un lieu assez écarté. Les gens de l'évêque se procurèrent une fille de joie, et, grâce à la complicité d'un serviteur, l'introduisirent de nuit dans la chambre où dormait l'évêque de Cologne. Il s'éveilla, appela au secours; la femme, à qui on avait parlé d'un jeune homme et qui se voyait en présence d'un vieillard avec des insignes d'évêque, prit peur, elle aussi, et se mit à crier de son côté. Juste à ce moment des gens apostés faisaient irruption dans la maison. Les évêques ne perdirent pas la tête; on accourut à leurs cris; la porte extérieure put être fermée et l'oncaptura^ainsi la femme avec plusieurs des organisateurs de l'affaire. Le lendemain le général Salien, qui logeait autre part, arriva, et, sans écouter ses prélats, qui tenaient déjà des propos miséricordieux, s'en alla au palais porter plainte et demander une enquête en règle. L'empereur Constance, très scandalisé, la lui accorda sans difficulté. La complicité d'Etienne fut établie. On eut bientôt fait de réunir quelques évêques voisins, qui le déposèrent.
Il fut remplacé par un phrygien, Léonce, très dé-
1 Dom Wilmart {Revue bénéd., t. XXIV, 1907, p. 161 et suiv.) conjecture qu'une lettre épiscopale par laquelle s'ouvre l'Ad Constanthim de s. Hilaire pourrait avoir été portée à Constance par les deux évêques. Cette conjecture est très vraisemblable.
2 Ath.. Ilist. ar., 20; cf. Théodoret, II, 7, 8; Théodoret, qui était d'Anfioche, a conservé quelques détails topiques.
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voué au parti arianisant. La direction ecclésiastique changea de main, mais non d'esprit. Toutefois Constance, réfléchissant à ce qui venait de se passer et aussi aux réclamations de son frère, commença à se départir des rigueurs auxquelles on l'avait entraîné. Les clercs d'Alexandrie furent rappelés de leur exil arménien; les fonctionnaires égyptiens reçurent l'ordre de laisser en paix les partisans d'Athanase i.
Mais l'affaire principale était le schisme, car il y avait vraiment schisme entre les deux épiscopats. Le pas de Sucques, entre Sardique et Philippopolis, formait limite entre les deux communions. De part et d'autre de la frontière, on pouvait différer d'opinion, mais on restait en rapports religieux les uns avec les autres ; au delà il n'en était plus ainsi ^-. Une telle situation était intolérable. Les Orientaux, sans doute pour répondre à la démarche de Vincent et d'Euphratas, se décidèrent à envoyer à la cour de Milan quatre évoques, Démophile, Eudoxe^, Macedonius et Martyrius, chargés d'expliquer leur croyance à l'empereur Constant et à ses évêques, et de voir[' si l'on ne pourrait pas s'entendre. Ils emportaient, outre le symbole déjà présenté en 342 et réédité à Sardique, une longue explication, en deux articles*. Elle ne contenait rien d'hétérodoxe.
1 Ath., Hist.ar.. 21.
2 Socrate, II, 22.
3 Eudoxe et Démopbile se succédèrent plus tard sur le siège de Gonstantinople.
* Ath., De syn. 26, qui donne la date, trois ans après le con-
et, n'eût été son silence sur V homoousios , on aurait pu s'en contenter. Naturellement elle développait beaucoup les points compromis par l'enseignement de Marcel et de son disciple Photin, appelé par un jeu de mots Scotin ^ C'est la première fois qu'il est question de celui-ci. Lui aussi était Galate; il avait, sous les ordres de Marcel, exercé à Ancyre les fonctions de diacre. Présentement il se trouvait à la tête de l'évêché de Sirmium, situation fort importante. Ses diocésains l'aimaient beaucoup; ils goûtaient sa science, son éloquence et ses autres qualités. Malheureusement sa doctrine laissait beaucoup à désirer. On la caractérise assez bien en l'identifiant à peu près avec celle de Paul de SajTiosate. Du reste^ les principes de Marcel, avec son Verbe sans personnalité^ devenu Fils et hypostase distincte seulement par son incarnation, conduisaient logiquement à la théologie des deux Théodotes, réprouvée à Rome par le pape Victor et à Antioche au temps de l'évêque Paul. Les Orientaux avaient mille raisons de la rejeter et même d'en reprocher la paternité à l'ancien évêque d'Ancyre. La franchise de son disciple mit celui-ci en fâcheuse position. Athanase, qui ne s'était pas trop éloigné de Sardique et vivait retiré à Nisch, commença à voir plus clair dans les idées de son collègue et à reconnaître qu'elles ne différaient guère de celles de Photin.
cile de 341. Il nomme trois des évoques, Eudoxe, Macedonius et Martyrius.
1 <ï>wT£'.vô; signifie lumineux, ixoteivo; veut dire ténébreux.
L'entente aurait pu se faire à Milan. On y toucha presque. Les évêques d'Occident, réunis autour de l'empereur avec des légats de l'église romaine *, se décidèrent à condamner Photin. On demanda, par contre, aux délégués orientaux de condamner la doctrine d'Arius. Ils s'y refusèrent et finirent par s'en aller fâchés 2. Ursace et Valens, sujets de l'empereur Constant, ne furent pas si difficiles : ils s'exécutèrent et répudièrent l'hérésie arienne.
En dépit de la mauvaise humeur des envoyés orientaux, le concile de Milan crut devoir notifier à leurs commettants ce qui avait été décidé au sujet de Photin. De cette communication on accusa réception, en ayant bien soin de remarquer que, si Photin était si lamentablement hérétique, c'est qu'il avait été formé par son ancien évêque Marcel ^. Ressasser en un tel moment
1 Hil. Fr.,-n, 20; VITI, 2,
2 « Quattuor episcopi Demophilus, Macedonius, Eudoxius, Martyrius, qui ante annos octo, cum apud Mediolanum Arii sententiam liaereticam noluissent damnare. de concilio animis iratis exierunt ». Lettre de Libère écrite en 334 (J. 212 ; HiL F;-., V, 4). — (Photinus) qui ante biennium iam in Mediolanensi sj'nodo erat baereticus damnatus (HiL Fr., II, 19). — Remarquer l'expression Arii sententiam haerelicam. Il n'était guère possible de demander aux Orientaux une condamnation d'Arius en personne, puisqu'ils l'avaient, après satisfaction de sa part, admis de nouveau à la communion ecclésiastique.
3 Hil. Fr., II, 22. Saint Hilaire s'exténue ici à montrer que Marcel n'avait été condamné par aucun concile depuis celui de Constantinople. Il est fâcheux qu'il ait raison. Les Latins auraient sagement fait de suivre l'exemple d'Athanase et de répudier ce personnage compromettant. L'appui qu'ils lui donnèrent témoigne de leur manque de clairvoyance.
l'histoire délicate de Marcel c'était témoigner de sentiments peu amicaux. Mais les partis ont la mémoire longue.
Athanase, vers ce même temps, allait de lui-même au devant des désirs orientaux. Il signifiait à Marcel qu'il ne pouvait plus avoir de rapports avec lui ; ce qui est tout-à-fait notable, c'est que Marcel se le tint pour dit et s'abstint de récriminer. De Photin lui-même, Athanase, en dehors duquel on n'avait sûrement pas délibéré à Milan, ne pouvait avoir qu'une idée très défavorable. Cependant l'évêque de Sirmium, défendu par sa popularité locale, s'inquiétait fort peu de la réprobation dont il avait été l'objet à Milan, et se maintenait envers et contre tous.
Au bout de deux ans, comme son attitude faisait scandale et qu'il importait, au point de vue des rapports avec l'Orient, qu'on ne parût pas compromis dans son hérésie, un concile s'assembla à Sirmium même, en vue de se débarrasser de l'évêque. Mais on eut beau faire. Photin, comme Paul de Samosate, était difficile à débusquer. L'intervention du gouvernement ne fut ni accordée ni même sollicitée: les évêques, réduits aux armes spirituelles, durent s'en retourner sans avoir abouti.
Cependant un grand événement se produisit : Athanase fut réintégré à Alexandrie. L'intrus Grégoire, depuis longtemps malade, avait fini par mourir, le 25 juin 345 '.
1 Sur cette date il ne peut y avoir aucun doute. La Chronique des lettres festales indique le jour (2 epiphi — 2o juin). Il est
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Constance en profita pour céder aux sollicitations de son frère. Il défendit de remplacer^Grégoire et rappela Athanase. Celui-ci se fit prier plus d'un an. Il se défiait de Constance et de son entourage. Qui pouvait savoir si, le vent venant à changer, on ne se souviendrait pas du concile de Tyr? Nul ne^parlait d'abroger sa sentence. Mais Constance insista, écrivit jusqu'à trois fois à l'évêque, lui fit écrirefpar plusieurs de ses familiers, même par son frère Constant, jura que tout était oublié. Athanase finit par se décider. D'Aquilée, où il se trouvait alors, il descendit à Rome prendre congé du pape Jules, qui lui donna une belle lettre pour le clergé et les fidèles d'Alexandrie ; il alla voir aussi l'empereur .Constant, qui l'avait si efficacement défendu, et prit enfin le chemin de l'Orient. Ses amis l'accueillirent partout avec joie; quelques-uns, qui ne l'avaient guère soutenu, se montrèrent embarrassés., Quant aux ennemis, ils trouvèrent des prétextes pour ne pas se faire voir. A Antioche il rencontra l'empereur et demanda que l'on profitât de l'occasion pour le^mettreen présence de ses accusateurs et pour discuter une bonne fois leurs griefs i. On ne l'écouta pas. Il continua sa route. Plus il allait, plus les sympathies se prononçaient. En Palestine, où pourtant le métropolitain AcacC;, successeur d'Eusèbe, était un de ses adversaires
vrai qu'elle parle de l'éTénement à l'année 346, mais à propos du retour d'Athanase à Alexandrie, arrivé réellement le 21 octobre 346. On sait par VHistoina arianorum, qu'Athanase, rappelé aussitôt après la mort de Grégoire, se fit attendre plus d'un an. 1 Lettre d'Hosius, dans Alh., Hist. ar., 44.
les plus résolus, l'évèque de Jérusalem, Maxime, réunit un concile de seize évèques pour faire fête à l'exilé. Ils lui donnèrent des lettres pour l'épiscopat égyptien et pour les fidèles d'Alexandrie. Enfin on franchit le désert et le triomphe commença; les fonctionnaires eux-mêmes allèrent au devant du proscrit jusqu'à cent milles de distance. Ils avaient reçu des ordres précis; l'empereur avait ordonné de détruire, dans les actes officiels, tout ce qui avait pu y être inséré contre Athanase et ses adhérents. Le 21 octobre 346, l'évèque vainqueur se retrouvait au milieu de ses Alexandrins K
Décidément le vent avait changé. C'est ce que pensèrent, au bord du Danube, les évêques Ursace et Valens. Ils avaient déjà fait une démarche au moment du concile de Milan, lequel, apparemment, les avait renvoyés au pape Jules. Celui-ci avait exigé des satisfactions sérieuses et sans doute les deux évêques avaient hésité quelque temps à les donner. Ils s'y résignèrent à la fin et s'adressèrent au pape, demandant pardon pour leurs méfaits et reconnaissant les décisions du concile de Sardique. On se rappelle qu'ils y avaient été déposés. Dans une pensée d'apaisement, Jules crut devoir leur rendre la direction de leurs églises ; mais il les manda auprès de lui et leur fit signer une pièce où ils rétractaient tout ce qu'ils avaient dit et fait contre Athanase, condamnaient Ariuset sadoc-
1 Sur ceci, voir Ap. c. Av., 51-57; Hist. ar., 21-23, avec les pièces officielles ; cf. ApoL ad Const., 4. La date précise est donnée par les chroniques alexandrines.
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trine, et promettaient de ne plus se mêler de ces affaires, y fussent-ils conviés par les Orientaux oupar Athanase, sans l'assentiment du pape K Ils écrivirent aussi à l'évêque d'Alexandrie pour se remettre en communion avec lui-.
Tout semblait s'arranger. Il ne restait plus à régler, du côté de l'Occident, que la question Photin, dont on pouvait espérer venir à bout, un jour ou l'autre, sans recourir aux grands moyens. En Orient on avait été trop vaincus par Athanase pour ne pas lui en garder rancune. Mais cela aussi pouvait avoir une fin, pourvu que la situation extérieure demeurât ce qu'elle était. L'empereur Constant tourna alors les yeux du côté de l'Afrique où, depuis plus de vingt-cinq ans, deux partis religieux étaient en conflit, et en conflit armé, très dommageable à l'ordre public.
Constantin, on l'a vu, après avoir essayé de tous les moyens pour amener les Donatistes à l'unité, avait fini parles laisser tranquilles, ce dont ils n'avaient pas manqué de profiter pour susciter partout des désordres et maltraiter leurs adversaires. Ceux-ci, laissés à eux-mêmes, se tiraient comme ils pouvaient et cherchaient à faire appel au bon sens public, en l'éclairant sur les origines de la querelle. A cet effet on constitua une sorte de dossier apologétique où figuraient, avec l'enquête sur
i La lettre fut écrite par Valens, de sa main, et signée par Ursace.
2 Lettres originales dans Hil. Fr., 20. Cf. Atli. Ap. c. Ai\, 58.
Félix d'Aptonge et le procès de Silvain *, divers documents relatifs aux jugements de Rome, d'Arles et de Milan 2. Mais les Donatistes n'étaient guère enclins à la discussion. Cantonnés dans leur intransigeance farouche, ils ne répondaient aux arguments que par des malédictions ou des coups. Vers la fin de son règne l'empereur semble avoir perdu patience. Le préfet du prétoire d'Italie, Grégoire (336-337), prit quelques mesures de répression. Donat protesta avec la dernière violence : « Grégoire, )) souillure du sénat, honte de la préfecture... » ainsi commençait sa lettre. Le préfet répondit patiemment, en style épiscopal, dit saint Optât'. Les Donatistes ne l'inscrivirent pas moins, à la suite de Léonce, Ursace et Zènophile, sur la liste de leurs bourreaux, et n'en devinrent que plus insolents.
C'est vers ce temps-là qu'on voit se former, sous leurs auspices, le personnel étrange] des Agonistiques ou Girconcellions. On appelait ainsi des bandes de fanatiques qui couraient les campagnes, en Numidie surtout, pour
1 Ci-dessus, p. 116, 122.
2 C'est ce que j'ai appelé la Sylloge Oplatiana, parce qu'elle figure à la suite de l'ouvrage de saint Optât sur le schisme donatiste. Elle s'est conservée, fort incomplète, dans un ms. de Cormery (Parisinus 1711). Mais comme elle a été sous les y^x de saint Optât et de saint Augustin, qui s'y, réfèrent souvent, il m'a été possible de la reconstituer complètement. Sur ce sujet, voir mon mémoire Le dossier du Donatisme dans les Mélanges de l'Ecole de Rome, t. X, 1890. Les fragments contenus dans le ms. de Gormery figurent à la suite du texte d'Optat dans le Corpus ss. eccl. lat. de Vienne, t. XXVI.
3 Optât, III, 3, 10.
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prêter main-forte à la bonne cause et combattre les traditeurs. Ils prétendaient observer la continence, ce pourquoi lesDonatistes les comparèrent plus tard aux moines catholiques. Armés de solides gourdins, ils se montraient partout, sur les chemins, dans les foires, rôdaient autour des chaumières, d'où leur nom de circoncellions, surveillaient étroitement les fermes et les maisons de campagne. Ce n'est pas seulement à la querelle de Donat et de Gécilien qu'ils s'intéressaient. Grands redresseurs de torts, ennemis des inégalités sociales, ils prenaient volontiers le parti des colons contre les propriétaires, des esclaves contre les maîtres, des débiteurs contre les créanciers. Au premier appel des opprimés ou prétendus tels, surtout du clergé donatiste, quand il se trouvait serré de près par la police, on les voyait arriver en troupes farouches, poussant leur cri de guerre : Deo laudes ! et brandissant leurs célèbres bâtons. Un de leurs grands amusements, quand ils rencontraient une voiture précédée de coureurs esclaves, c'était d'y faire monter les esclaves et d'obliger les maîtres à courir devant. Même quand on n'appartenait à aucune des catégories mal vues de ce singulier monde, il ne faisait pas bon rencontrer les Circoncellions sur les routes écartées. Les fils des martyrs avaient souvent la prétention d'être martyrs eux-mêmes, et, comme pour ces gens grossiers, la mort violente était tout le martyre, ils la recherchaient avec avidité. Quand la rage les prenait, ils s'adressaient aux passants et les forçaient à les tuer. Refusait-on, ils vous tuaient vous-même et couraient à la recherche d'une per-
sonne de meilleure composition. Au besoin ils se procuraient eux-mêmes le martyre, se brûlaient vifs, se jetaient dans les rivières, et surtout dans les précipices. Une fois morts, ils étaient enterrés par leurs confrères avec le plus grand respect : les campagnes numides étaient émaillées de leurs tombes, auxquelles on rendait les mêmes honneurs qu'à celles des vrais martyrs.
Dans l'Aurès, où ils étaient fort nombreux, ils avaient fini par s'organiser. Leurs principaux chefs, Axido et Fasir, étaient des puissances, redoutables et redoutées. A la longue ils se rendirent insupportables, non seulement à leurs victimes, mais au clergé donatiste lui-même, sur qui l'opinion faisait peser la responsabilité de ce brigandage religieux. Les évêques firent mine de les désapprouver; puis, comme les Girconcellions ne les écoutaient pas, ils se décidèrent à les déclarer incorrigibles et s'adressèrent à l'autorité militaire. Le comte Taurin envoya ses hommes dans les foires et procéda à des arrestations. Dans une localité appelée Octava les soldats rencontrèrent une résistance assez vive ; il y eut beaucoup de morts et de blessés. Les morts furent, bien entendu, posés en martyrs ; mais cette fois les évêques donatistes leur refusèrent la sépulture ^
Cette répression locale et momentanée ne pouvait que renforcer le fanatisme. Les Girconcellions recommencèrent à pulluler.
1 Optât, m, 4. — Cet événement n'est pas bien daté ; il semble devoir se placer entre 340 et 345.
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Cependant l'empereur Constant se décida à reprendre Tœuvre d'union dans laquelle avaient échoué les efforts antérieurs. Deux commissaires, Paul et Macaire, furent envoyés en Afrique, avec des sommes considérables pour essayer d'abord si les subventions impériales, agissant directement sur le menu peuple, ne pourraient pas le disposer favorablement. A Carthage, ils se présentèrent à Donat, qui les reçut majestueusement : « Qu'estce que l'empereur peut avoir à faire avec l'Eglise? » ^ dit-il, en ajoutant qu'il écrirait partout afin qu'on refusât les aumônes.
Malgré l'opposition du « prince de Tyr », comme l'appelle Optât, les émissaires impériaux commencèrent leur tournée, qui se poursuivit paisiblement en Proconsulaire et fut même, en beaucoup d'endroits^, couronnée de succès. Les aumônes furent distribuées, les populations exhortées au nom de l'empereur, l'union réalisée sans qu'il fût nécessaire d'employer de trop grands moyens. En Numidie il n'en fut pas ainsi. Les évêques donatistes y organisèrent une résistance acharnée -. Ils se réunirent en grand nombre autour de l'évêque de Bagaï, l'un des plus déterminés d'entre eux ; il s'appelait Donat, comme le grand primat de Carthage. On fit appel aux (( chefs des saints » : de toute la région de l'Aurés les Girconcellions se rassemblèrent à Bagaï, où l'église fut transformée en magasin de vivres. Dix évêques furent
1 Optât, III, 3.
2 Dans ce qui suit je combine avec les renseignements fournis par le livre III d'Optat quelques données de la passion de Marculus.
députés aux deux commissaires, qui arrivaient par la route de Théveste, avec mission de protester énergiquement contre « l'union sacrilège ». La rencontre eut lieu à Vegesela. Les prélats donatistes tinrent aux envoyés de l'empereur un tel langage qu'on se vit obligé de les châtier sans plus attendre. Attachés à des colonnes et fustigés, ils tempérèrent leur style. L'un deux, cependant, un certain Marculus, se montra intraitable et fut retenu prisonnier.
Informés de ce qui se passait à Bagaï, les commissaires ne jugèrent pas prudent de s'y rendre sans escorte. Le comte d'Afrique, Silvestre, mit ses cavaliers à leur disposition. Quelques-uns de ceux-ci, envoyés en fourriers à Bagaï, furent accueillis à coups de pierres et obligés de se replier sur leur corps, en emportant des blessés. Les choses, bien entendu, n'en restèrent pas là. Nous n'avons pas de détails, mais la répression fut prompte et dure.
Donat de Bagaï y perdit la vie ; Marculus *, emmené quelque temps de ville en ville, finit par être précipité du haut du rocher de Nova Petra. Les Donatistes, on le pense bien, en firent des martyrs : leurs adversaires prétendaient au contraire que Marculus s'était précipité tout seul et que Donat, lui aussi, s'était jeté dans un puits ^
> « Ecce Marculus de petra praecipitatus est ; ecce Donatus Bagaiensis in puteum missus est. Quando potestates Romanae talia supplicia decreverunt, ut praecipitentur homines ? » Aug. bi Joh., XI, 15.
2 Passion de Marculus (Migne, P. L., t. VIII, p. 760). Ce docu-
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Dès lors les opérations de Macaire et de Paul prirent un aspect plus sévère. Les envoyés impériaux allaient de ville en ville avec les cavaliers du comte d'Afrique. Le clergé donatiste s'enfuyait à leur approche ; quant aux fidèles, on les réunissait à l'église, où ils n'entraient pas sans appréhension, car on leur faisait croire que Paul et Macaire plaçaient des images sur l'autel — il s'agissait sans doute des portraits des empereurs — et que le sacrifice chrétien allait être offert à ces nouvelles, idoles K Bien entendu il ne se passait riea-de semblable. Les commissaires prenaient la parole et exposaient en termes appropriés l'objet de leur mission. En certains endroits ils réussirent complètement et rallièrent jusqu'à l'évêque donatiste, avec lequel son collègue catholique trouvait moyen de s'arranger, soit par le partage des paroisses, soit autrement -.
ment lui-même trahit quelque embarras : l'auteur donatiste qui l'a rédigé ne dissimule pas que l'exécution n'eut d'autre témoin que le bourreau. Une autre pièce martyrologique, due à Macrobe, évéque donatiste de Rome, raconte la mort de deux donatistes de Garthage, Isaac et Maximien. Celui-ci avait déchiré un édit proconsulaire relatif à l'union ; l'autre avait poussé à l'audience des cris séditieux. Ils furent condamnés à l'exil, puis moururent en prison. Leurs corps furent jetés à la mer; mais l'opération ayant été mal conduite, ils revinrent au rivage. Les Donatistes disaient que Maximien vivait encore quand on l'avait précipité à l'eau. Ceci se passa, semble-t-il, en 347, au mois d'août {XVIII kal. sept, die sabbato), alors que l'union, déjà opérée à Garthage, ne soulevait plus de difficultés qu'en Numidie (P. L., t. VIII, p. 767). Il est possible que Macrobe soit aussi l'auteur de la passion de Marculus.
1 Optât, III, 12; VII, 6.
2 Concile de Gratus, c. 12.
DucHESNE. Hist. anc. de l'Egl. — T. II. • 16
Mais ces cas paraissent avoir été rares. Il y eut beaucoup de résistances locales, que l'on réprima durement *, Le nom de Macaire resta en abomination parmi les Donatistes, et, pour les catholiques eux-mêmes, le souvenir de ses dragonnades finit par devenir importun.
Parmi les membres du clergé qui s'étaient enfuis, plusieurs moururent de fatigue et de misère ; d'autres se cachèrent oufparvinrent même à se maintenir çà et là, sous la protection des Agonistiques. Ceux qu'on put rattraper, au moins les évêques, furent exilés en dehors de l'Afrique. Donat fut de ce nombre : il mourut dans son exil. La persécution, on le pense bien, surchauffa encore la colère des opposants. L'un d'entre eux, un certain Vitellius, publia un livre éloquent sous le titre « Les serviteurs de^ieu sont haïs du monde ». Il est perdu, malheureusement ; mais il nous reste deux passions de « martyrs » donatistes par lesquelles nous pouvons nous faire une idée de l'état d'esprit des persécutés -.
Quand, leur tournée achevée, les operarii unitatis se rembarquèrent pour l'Italie, l'église donatiste était abolie, extérieurement et officiellement. Il n'y avait plus qu'un seul clergé et un seul évêque de Garthage. Gratus, alors revêtu de ces hautes fonctions, réunit, en 348, un grand concile, auquel assistèrent plusieurs prélats donatistes ralliés les années précédentes. C'est un docu-
> Optât revient souvent là-dessus : aspe/'a, aspere gesta.
2 Gennadius, De viris, 4. Vitellius avait déjà polémisé contre les païens et les catholiques. Sur les deux passions, voir p. 241, note 2.
l'empereur constant 343
ment curieux de l'état des esprits au lendemain de la réunion. Déjà il y avait eu, dans les provinces, des conciles partiels ; pour celui-ci les convocations s'étaient étendues à toute l'Afrique K Le président commença par rendre grâces à Dieu, qui avait inspiré à l'empereur Constant la pensée de cette oeuvre d'union et le choix de ses représentants, Paul et Macaire. Puis on adopta quelques règlements de circonstance ; il fut interdit, en particulier, de réitérer le baptême 2, et d'honorer comme martyrs des gens assassinés ou qui se seraient tués eux-mêmes, soit en se jetant dans les précipices, soit autrement. On s'occupa aussi de discipline générale. A la fin, Gratus rappela et renouvela solennellement les condamnations depuis longtemps portées contre les tradite^rs et les rebaptisants. La réprobation des traditeurs était une satisfaction accordée aux donatistes ralliés, celle des rebaptisants, une condamnation indirecte du donatisme lui-même. On laissait dormir les anciennes querelles : Cécilien,
1 II est fâcheux que nous n'ayons pas, pour ce concile, la liste complète des signatures. Elle aurait un intérêt tout particulier.
2 Gan. i, 2. Les Donatistes maintenaient l'ancien principe cyprianiste qu'il n'y a point de baptême en dehors de la véritable Eglise. Gomme ils ne reconnaissaient pas ce titre à l'Eglise c«tholique, ils étaient bien obligés, quand un catholique se faisait donatiste, de lui conférer le seul baptême valable à leurs yeux, c'est-à-dire le leur. On a vu plus haut que l'Eglise catholique d'Afrique avait abandonné, au concile d'Arles de 314, l'usage autrefois défendu par saint Gyprien. Dans ces conditions elle ne pouvait qu'admettre le baptême donatiste.
Félix, Majorin, étaient morts depuis longtemps ; il n'était plus question d'eux.
Avec le sage esprit dont témoignent ces décisions coMciliaires, la paix se fût rétablie à la longue, pourvu qu'en surveillant de près les agitateurs demeurés dans le pays et en tenant éloignés les chefs, on eût permis au temps d'éteindre les ressentiments et d'habituer à vivre ensemble des gens qui s'entre-maudissaient depuis près de quarante ans. Malheureusement pour l'Afrique — on peut le dire en dehors de toute préoccupation religieuse — l'attitude du gouvernement ne se maintint pas assez longtemps. Le /eu couvait encore sous la cendre quand Julien, pour faire pièce à l'Eglise, relâcha les exilés et déchaîna de nouveau la tempête sur les provinces africaines.
Assassinat de Constant. — L'usurpateur Magnence. — Constance se 'rend maître de l'Occident. — Les deux césars, Gallus et Julien. — Déposition de Photin. — Nouvelles intrigues contre Athanase. — Le concile d'Arles. — Le pape Lilière. — Conciles de Milan et de Béziers. — Exil de Lucifer, d'Eusèbe, de Libère, d'Hilaire, "d'Hosius. — Emeutes policières à Alexandrie. — Assaut de l'église de Théonas : disparition d'Athanase. — Intrusion de Georges. — Athanase dans sa retraite.
La politique religieuse de Constant avait abouti à quelque chose. « L'ordre régnait » en Afrique. Au bord du Danube, l'évèque hérétique de Sirmium se maintenait encore » ; mais, comme ses diocésains s'arrangeaient de lui, l'interruption des rapports entre lui et ses collègues n'était qu'une affaire locale. En Orient on avait obtenu la réintégration d'Athanase, c'est-à-dire la pacification de l'Egypte. Les Egyptiens, il est vrai, demeuraient isolés ou peu s'en faut, dans le monde épiscopal d'Orient et celui-ci n'était pas d'accord avec l'Eglise d'Occident. Mais on avait fait quelques pas vers l'union; les évêques'de Palestine et ceux de l'île de Chypre s'étaient remis en rapport avec Athanase ; on pouvait espérer qu'avec le temps les tendances pacifiques s'accentueraient et que l'on arriverait à s'entendre. Pour cela il
eût fallu que l'équilibre politique se maintint tel que l'avaient fait les circonstances.
Il n'en fut rien. Le 18 janvier 350, une conspiration militaire éclata à Autun et le comte Magnence fut proclamé empereur à la place de Constant, lequel, peu de jours après, fut assassiné à Elne, au pied des Pyrénées.
Contre cet attentat à la légitimité constantinienne, tout ce qui restait de la famille fit front dinstinct. En Occident il y avait encore deux filles de Constantin, Constantine et Entropie, veuves, l'une du roi Hannibalien, l'autre du consulaire Népotien. La première^ qui résidait à Sirmium, s'empressa d'opposer un compétiteur à Magnence, et proclama auguste un vieux général appelé Vetranio (l^r mars). L'autre habitait Rome. Débordée d'abord par l'empressement de Magnence, qui s'était fait reconnaître dans la vieille capitale, elle se reprit et poussa à l'empire son fils Népotien (3 juin). De celui-ci Magnence eut aisément raison. Un mois n'était pas écoulé que son général Marcellin reprenait Rome après un grand combat, où Népotien fut tué. Le vainqueur ne se montra pas clément : Entropie fut massacrée et avec elle beaucoup de personnages de l'aristocratie romaine.
Constance, lui aussi, ne s'abandonna pas. Il avait sur les bras, outre les catastrophes d'Occident, une guerre interminable avec les Perses. Nisibe subit cette année un siège héroïque ; ses habitants, soutenus par leur célèbre évêque Jacques, repoussèrent, quatre mois durant, tous les assauts du roi Sapor. De ce côté
c'étaient les^ lieutenants de jl'empereur qui dirigeaient les opéTations militaires. Lui-même il rassemblait des troupes et prenait bientôt le chemin de l'Occident. Vetranion, tivec qui il s'était à peu près entendu, le laissa passer par l'Illyricum. Il fit plus : le fils de Constantin réussit à lui persuader de déposer la pourpre, lui succéda sans conflit et l'envoya finir tranquillement ses jours à Prusias en Bithynie.
A cet arrangement Constance gagnait la péninsule balkanique et les provinces pannoniennes, en supposant toutefois que Magnence ne vînt pas les lui disputer, ce qui était fort à craindre. En attendant, il s'installa pour l'hiver à Sirmium. Au printemps il se porta vers les Alpes Juliennes ; le « tyran » vint à sa rencontre et le força de reculer jusqu'au confluent de la Drave et du Danube. Là s'engagea, le 28 septembre 351, la bataille de Mursa, dont le résultat, défavorable à Magnence, l'obligea de repasser les monts.
L'hiver venu, les deux rivaux restèrent dans leurs positions de l'année précédente, Constance à Sirmium, Magnence à Aquilée. C'est seulement l'été suivant (352) que Constance parvint à franchir les passages et à déborder en Italie : Magnence dut se replier sur la Gaule. Le vainqueur entra à Milan, où il épousa Eusebia, belle et avisée personne, qui ne tarda pas à prendre beaucoup d'influence sur son mari. En 353, Magnence, qui avait essayé en vain de défendre les Alpes, fit retraite sur Lyon. Sur le point d'être trahi par ce qui lui restait de. soldats, il se donna la mort (10 août). Constance
248 CHAPITRE Vil
entra à Lyon : l'unité de l'empire était reconstituée.
Toutefois, comme ses prédécesseurs, il sentit le besoin d'en partager le fardeau. Il ne pouvait à la fois conquérir l'Occident et faire face aux Perses. *Dès 351 (45 mars) un des fils de Jules Constance, Gallus, fut tiré de sa retraite et expédié à Antioche avec la qualité de césar ; on lui donna pour femme la propre sœur de l'empereur, Gonstantine, veuve d'Hannibalien, celle qui, l'année précédente, avait inventé Vetranion. Cette personne entreprenante aida son mari à se transformer en tyran asiatique : à eux deux ils eurent bientôt fait de soumettre Antioche à un régime insupportable. Les cris des opprimés furent entendus jusqu'à Milan. Mandé auprès du chef de l'empire, Gallus lui envoya d'abord sa femme, qu'il savait fertile en ressources. Mais elle mourut en route S si bien qu'il se crut obligé de partir luimême. N'ayant pu prendre l'attitude d'un compétiteur, il se vit bientôt dans la situation d'un accusé. Conduit àFlanona, près de Pola,ily fut jugé et exécuté (fin 355),
Il lui restait un frère, Julien. L'année suivante il fut appelé à la cour et proclamé césar (6 novembre 355). On lui confia la Gaule, qui se trouva bien de son gouver-
1 C'est elle qui fit construire à Rome la célèbre basilique Sainte-Agnès; ce fait fut commémoré par une inscription métrique, dont nous avons encore le texte : Gonstantina Deiim venerans Cliristoqup dicata etc. Elle y fut enterrée, dans un mausolée qui est encore debout (voir ci-dessus, p. 64, note 2). C'est cette Constantine que la légende a transformée en une sainte vierge Constance, bien qu'elle eût été mariée deux fois, et que. pour le reste, sa vie n'ait rappelé que de très loin l'idéal évangélique.
LA PROSCRIPTION D'ATHANASE 2i^9
nementet lui fut reconnaissante, en particulier, delà vaillance intelligente avec laquelle il sut la défendre contre les barbares d'outre-Rhin.
Mais il faut revenir aux affaires ecclésiastiques. La nouvelle de la mort de Constant avait éclaté en Orient comme un coup de tonnerre. Tout ce qu'Athanase comptait d'ennemis en Syrie et en Asie-Mineure avait, non pas manifesté sa joie, car cela eût été incanvenant et dangereux, mais tressailli d'espérance. Quelques-uns s'étaient même enhardis jusqu'à reparler du concile de Tyr et de la nécessité d'en revenir à ses décisions. Ceuxlà étaient trop pressés : Constance refusa de les entendre. Il écrivit à Athanase pour l'assurer que les désirs de son frère mort seraient respectés et que, quelque rumeur qui pût lui parvenir, il devait se tenir tranquille : il serait toujours appuyé '. Les fonctionnaires d'Egypte reçurent des instructions dans le même sens. Athanase, de son côté, publia pour sa défense un dossier justificatif, où il produisait d'abord les sentences rendues en sa faveur par l'épiscopat égyptien, par le concile de Rome et par celui de Sardique, puis reprenait, dans une suite de pièces officielles, reliées par un court exposé narratif, toute l'histoire des intrigues dirigées contre lui, jusqu'à son rappel par l'empereur Constance et à la rétractation d'Ursace et de Valens. C'est ce que nous appelons 1' « Apologie contre les Ariens ». Jusqu'à ce moment, Athanase s'était abstenu d'écrire, de crainte que, comme il était ar-
1 Ath. Hist. ar., 23, 31.
rivé pour Marcel, on n'abusât de ses paroles. Même celte fois il ne se produisait guère, se contentant de ^laisser parler les documents.
Un autre dignitaire à qui]le changement d'empereurs dut paraître fort désagréable, c'est l'évêque de Sirmium. S'il était devenu un objet de scandale pour ses collègues d'Occident, on devine quel bien lui pouvaient vouloir ceux d'Orient. Ceux-ci étaient toujours représentés dans l'entourage' de Constance. Aussitôt qu'ils le virent installé à Sirmium, ils y affluèrent et se mirent en devoir de régler leurs vieux comptes avec Scotin, comme ils disaient. Mais Scotin était homme de ressources. Il parvint d'abord à esquiver le concile et obtint qu'une commission nommée par l'empereur décidât entre lui et ceux qui critiquaient sa doctrine. Constance, qui se plaisait à ce genre d'exercices, désigna un aréopage de huit fonctionnaires, assisté d'un personnel de sténographes. Photin comparut, et le parti adverse prit pour orateur Basile, évêque d'Ancyre, homme d'opinions modérées, et d'un grand talent de parole. C'était un galate, lui aussi ; il avait dû vivre assez longtemps avec Photin dans le clergé de Marcel. L'histoire de Paul de Samosate se reproduisait dans tous les détails : Photin et Basile recommençaient le duel entre l'évêque d'Antiocheet le prêtre Malchion*. S. Epiphane eut sous les yeux le procès- verbal de cette discussion 2, qui permit de
i Haer. LXXI. i. 2.
LA PROSCRIPTION D'aTHANASE 251
bien tirer au clair les erreurs de Photin. Le concile s'assembla alors ; l'évêque de Sirmium reçut des Orientaux un supplément de condamnation et l'empereur l'exila. On le remplaça par un certain Germinius, que l'on fit venir de Cyzique et qui était dans les idées du parti. Les Orientaux avaient retrouvé, en ce pays danubien, deux anciens [amis, Ursace et Valens, déserteurs par nécessité, mais qui, libres maintenant de leurs sympathies, s'empressèrent de rallier l'escadron.
La revanche se préparait; toutefois il importait de se montrer prudents. L'empereur Constance était en train de conquérir l'Occident ; on espérait bien que cette conquête politique aurait pour conséquence une complète assimilation religieuse. Mais les Latins avaient, on l'éprouvait depuis longtemps, des répugnances avec lesquelles il fallait compter. Le concile se contenta de proclamer, pour la quatrième fois, le symbole d'Antioche, avec un appendice de vingt-sept canons doctrinaux, dirigés surtout contre Marcel et Photin, mais sans les nommer ni l'un ni l'autre. Saint Hilaire *, qui, avec saint Athanase, nous en a conservé le texte, n'y voit rien de repréhensible ; et, en effet, si ce symbole avait été présenté par d'autres mains, on aurait pu s'en contenter en Occident. Sans doute il n'y est pas question de Yhomoousios, mais était-il si sûr qu'on ne pût se passer de cette
1 Hil. Desyn., 38-62; Ath. De syii., 27. Socrate, II, 29, donne la date (351) de l'assemblée ; malgré les énormes confusions qu'il fait ici, on doit reconnaître que sa date cadre bien avec la suite des faits acquis.
formule, qui soulevait tant d'objections et qui, n'exprimant qu'un des aspects de la foi commune, avait toujours besoin de compléments et d'explications? De bons esprits pouvaient avoir là dessus quelques perplexités. Il est vrai que Yhomoousios avait été canonisé à Nicée. Mais, sans manquer de respect à cette vénérable assemblée, ce que personne alors ne songeait à faire, était-il interdit d'interpréter un peu le texte qu'elle avait arrêté ? De telles pensées devaient se faire jour en des têtes comme celle de Basile d'Ancyre. Elles eurent bientôt un grand succès, mais un succès passager, car c'étaient celles, non pas de tous les Orientaux, ni probablement de la majorité consciente ou inconsciente de ce parti, mais seulement d'un groupe de modérés.
Pendant que ses adversaires manifestaient en lUyrie et s'apprêtaient à conquérir l'Occident, Athanase sentait de nouveau leurs intrigues se nouer autour de lui. L'biver 3ol-3o2 paraît avoir été employé à circonvenir de nouveau l'empereur. On lui ass.ura qu'Atbanase, pendant son séjour en Occident, l'avait desservi auprès de son frère et qu'il avait pactisé avec Magnence ^ Constance faisait construire à Alexandrie une grande église, le Caesareum ; un jour de Pâques, les fidèles, à l'étroit dans les locaux ordinaires, s'y transportèrent avec l'évê-
1 Une ambassade envoyée à la cour d'Orient par ^Magnence. en 350, avait, pour éviter Vetranion, débarqué en Libye et passé par Alexandrie. Servais, évéque de Tongres, et un autre évéque, Maxime, en faisaient partie. Apol. ad Const., 9.
que. On lui en fit un grand crime : il aurait dû attendre que l'empereur en^ célébrât la dédicace. Bref, Athanase redevint pour lui un personnage dangereux *. Les évêques orientaux finirent par se retrouver en état de faire valoir cette idée qu'il n'avait, au fond; aucune situation, ayant été déposé par le concile de Tyr. Il n'y avait qu'à en débarrasser Alexandrie et à le faire répudier par l'épiscopat d'Occident.
Celui-ci, juste à ce moment, perdait son chef^ le pape Jules, qui mourut le 12 avril 352, vers le moment où Constance marchait contre Aquilée. On le remplaça, un mois après (17 mai), par le diacre Libère, prédestiné, sous le régime qui s'ouvrait, à beaucoup d'infortunes. Peu après son avènement, diverses lettres, émanées d'évêques orientaux et égyptiens ', lui dénonçaient Athanase et ses crimes. Gomme tout le haut clergé de Rome, Libère devait savoir à quoi s'en tenir. Il lut les lettres des Orientaux « à l'église et au concile » ^ et y répondit, sans accepter des imputations si souvent contredi-
1 Ammien Marcellin (XV, 7, 6), qui en parle d'après les racontars de l'armée, se représente Athanase comme une sorte de sorcier politique : t Athanasium episcopum eo tempore apud Alexandriam ultra professionem allius se efferentem scitarique conatuin externa, ut prodidere rumores adsidui, coetus in unum quaesitus eiusdem loci multorum, synodus, ut appellant, removit a sacramento quod optinebat. Dicebatu)' enim fatidicwmn sortium fidem, quaeve augurales portenderent alites scieyitissime callens, aliquoties praedixisse futura. Super his intendebantur et alla quoque a proposito legis abhorrentia cui praesidebat I.
2 Sans doute des Mélétiens.
3 Hil. Fr. V, 2. Lettre de Libère à Constance, en 354 (J. 213).
tes K a Le concile » était sans doute la réunion épiscopale qui se tenait tous les ans au natale du pape ; il serait ainsi daté du 17 mai 353. Vers le même temps arrivait une députation de l'épiscopat égyptien et du clergé d'Alexandrie, conduite par Sérapion de Thmuis, le plus fidèle lieutenant d'Athanase. Ces personnages apportaient une protestation de quatre-vingts évêquesen faveur du persécuté '. Au nom d'un grand nombre d'évêques italiens, le" pape s'adressa à l'empereur pour lui demander la réunion à Aquilée d'un grand concile, qui réglerait à nouveau le litige renaissant. Constance lui avait fait espérer antérieurement une réunion de ce genre. Ses légats, Vincent de Gapoue et Marcel, autre évoque campanien, rencontrèrent l'empereur à Arles, où il passait la mauvaise saison (353-4). Ils le trouvèrent au railieu- des fêtes de ses tricennales, entouré d'évêques du pays, auxquels il demandait des signatures contre Athanase
Les querelles orientales étaient peu familières au clergé des Gaules. Dix ans plus tôt, à l'occasion du concile de Sardique, quelques-uns des évêques s'étaient trouvés mêlés à ces affaires : c'était le cas de Maximin
1 Sur la lettre Stuclens paci, conservée dans les Fragments historiques de s. Hilaire (Fr. IV), v. mon mémoire Libère el Fortunatien [Mélanges de l'Ecole de Rome, t. XXVIII, 1908, p. 42 et suiv.).
2 Je rattache ici l'envoi de cette lettre à la mission de Sérapion et de ses compagnons, laquelle partit d'Alexandrie le 18 mai 353, selon la Chronique athanasienne ; v, aussi la Chronique des lettres festales.
• LA PROSCRIPTION D'aTHANASE 255
de Trêves, Vérissime d? Lyon, Euphratas de Cologne. Le premier, athanasien déclaré, était mort depuis queltemps; peut-être aussi les deux autres. Les signatures, au nombre d'une trentaine, que l'on avait recueillies en faveur des sentences de Sardique, avaient sans doute été, pour la plupart, ajoutées de confiance, sur la demande de l'empereur Constant et d'évèques considérables, comme ceux de Trêves et de Lyon. A l'arrivée de Constance tout cela était déjà un peu lointain. Quant aux événements antérieurs, on n'en avait qu'une faible idée ; le concile de Nicée lui-même était à peu près ignoré. Hilaire, évêque de Poitiers, pourtant un homme instruit, n'avait jamais entendu parler du célèbre symbole avant que Constance ne fût venu troubler la quiétude où, sur ce point, vivait l'êpiscopat des Gaules. Celui-ci, peu informé de ces affaires et de leurs dessous, ne pouvait guère que suivre sa disposition naturelle à faire ce qu'un empereur aussi religieux lui demandait. En vain les représentants du pape s'eflforcèrent-ils d'arrêter cette manifestation, de réserver la décision au concile à venir, ou tout au moins d'obtenir qu'avant de condamner Athanase on commençât par réprouver l'hérésie d'Arius. Ils n'arrivèrent à rien. L'éloquence de Valens, porte-parole des Orientaux, et l'enthousiasme pour le fils de Constantin triomphèrent de toutes les résistances. L'évêque d'Arles, Saturnin, rallié des premiers, déploya un grand zèle. Les légats furent entraînés eux-mêmes et signèrent la condamnation d' Athanase. Seul l'évêque de Trêves, Paulin, eut le
courage de protester. Il fut déposé et envoyé en exil ^ Le navire qui avait amené Sérapioa en Italie s'était croisé, au lar-ge d'Alexandrie, avec une galère officielle de laquelle on vit, le 22 mai, débarquer un envoyé de la cour, appelé Montan. Il parut contrarié de l'ambassade, car il avait mission de ramener Athanase lui-même Il lui remit urie lettre impériale par laquelle il était autorisé, (( sur sa demande », à se présenter devant le souverain. Athanase n'avait rien demandé. Habitué au style de la cour, il flaira un piège et s'excusa. De leur côté, ses envoyés ne furent pas admis à voir Constance et revinrent à Alexandrie. L'évêque pensa sans doute qu'on insisterait et qu'il lui faudrait, un jour ou l'autre, se rendre auprès de l'empereur. Il prépara, en vue de cette éventualité, un plaidoyer en be^u style, digne d'être prononcé devant la cour. Il avait été jusqu'à prévoir les jeux de physionomie que son éloquence devait provoquer chez son impérial auditeur : « Vous souriez, prince, et ce sourire est un acquiescement... ^ ». Ce beau morceau demeura sans emploi ^ Pendant plus de deux ans la cour affecta d'ignorer^ Athanase.
Mais si on le laissait tranquille en Egypte, en Italie
1 Indignus ecclesia ab episcopis, digaus exilio a rege est iudicatus (Hil. Fr., I, 6).
2 Ap. ad Const., 16. Athanase était bien confiant, car il n'était guère facile d'amener le sourire sur les lèvres augustes de l'empereur Constance.
3 11 le reprit plus tard et le publia avec des suppléments fournis par la suite de sa tragique histoire. C'est l'Apologie à l'em pereur Constance.
et en Gaule on travaillait à l'isoler de plus en plus. Irrité de la résistance de Libère, l'empereur avait envoyé à Rome une proclamation où le pape était fort maltraité : on lui reprochait son ambition, sa jactance, son entêtement aveugle, son esprit de discorde. Libère se défendit. Si affligé qu'il fût de l'attitude hostile du souverain et de la faiblesse de ses légats, il ne perdit pas courage et s'adressa une seconde fois à l'empereur pour en obtenir un concile, où, après avoir confirmé la foi de Nicée, on réglerait d'un commun accord toutes les questions de personne ^ Sa lettre fut portée par de nouveaux légats, personnes intrépides, de qui nulle faiblesse n'était à craindre mais plutôt des excès de zèle : c'étaient Lucifer, évêque de Cagliari, le prêtre Pancrace et le diacre Hilaire. Libère s'efforçait en même temps de raffermir autour de lui le courage des évêques italiens ; il épanchait sa douleur auprès d'Hosius de Gordoue, vétéran de ces tristes conflits ^
Gonstance n'avait rien à redouter d'un épiscopat aussi peu résistant; il entra dans les idées du pape et consentit à la réunion d'un concile, qui se tint en effet, non, il est vrai, à Aquilée, mais à Milan, dans les premiers mois de l'année 353. Libère avait recommandé ses légats à l'évêquede Verceil Eusébe, ancien clerc de Rome, connu pour la sainteté de sa vie et la fermeté de son caractère. Il comptait aussi beaucoup sur l'évêque d'Aquilée,
1 J. 212, 210 (Hil. Fragm., V).
2 J. 209, 210 (Hil. Fragm., VI, 3).
DucHESNE. Hist. anc. de l'Egl. — T. II. , 17
258 CHAPILRE VII
Fortunatien. Quand les évèques furent réunis, Eusèbe, peu rassuré sur leurs dispositions, ne se pressa pas de venir ; il fallut qu'on le sommât delà part de l'empereur et que les légats romains l'adjurassent de venir, c. comme autrefois saint Pierre, déjouer'Jes prestiges du Magicien ». Il se présenta enfin, escorté des légats. Mais depuis dix jours les évèques étaient travaillés sans relâche : ils commençaient à donner des signes de faiblesse. Eusèbe fut prié de signer la condamnation d'Athanase. Il déclara que plusieurs des personnes présentes lui paraissaient être des hérétiques et que, pour être au clair sur ce point, il fallait que tout le monde signât le symbole de Nicée. Ce disant, il en tira un exemplaire et le tendit à l'évèque dé Milan, qui prit la plume et allait signer^, quand Valens se précipita sur lui, lui arracha plume et papier, en criant que cette façon n'était pas admissible. Un grand tumulte s'ensuivit. Les fidèles accoururent et menacèrent d'intervenir en faveur de leur évèque. Los délibérations furent alors transportées de l'église au palais et changèrent bientôt de forme. On demanda aux évèques de choisir entre la signature et l'exil. Trois seulement acceptèrent l'exil: Lucifer, Eusèbe et Denys ; les autres s'exécutèrent ^
Des mesures complémentaires furent prises à l'égard des absents. On alla d'église en église requérir les signa-
1 Sur ce concile, v. surtout Hilaire, Ad Const. I, 8, complété par Athanase, Hist. ar., 32-34, Sulpice Sévère, Chron., II, 39, et les lettres réunies par Mansi, t. III, p. 326 et suiv.
LA PROSCRIPTION D'aTHANASE 259
tures ; des clercs d'Ursace et de Valens accompagnaient les émissaires impériaux.
On fit plus de façons avec le pape Libère. Son attitude n'avait pas varié : il était pour les exilés contre le gouvernement. Dés le premier moment il avait écrit à Eusébe, Denys et Lucifer, une lettre touchante, où il leur exprimait sonregret.de ne pouvoir les suivre encore et la persuasion où il était que son tour ne tarderait pas à venir '. Ses messagers, le prêtre Eutrope et le diacre Hilaire, furentmal accueillis : on les exila l'un et l'autre et le diacre eut, par surcroît, à subir le supplice du foue't ^ L'eunuque Eusèbe, homme de confiance, fut envoyé à Rome pour fléchir le pape: ses exhortations n'eurent aucun succès.En vain il montra sa bourse; en vain il ^a vida au tombeau de l'apôtre Pierre : Libère iît jeter l'argent dehors. Le préfet Léonce fut alors chargé d'expédier a la cour le pontife récalcitrant. Ce n'était pas chose facile, car Libère était très aimé de la population ; il fall^t s'y prendre de nuit et user de grandes précautions 3 Enfin on y arriva. Libère fut enlevé et transporté à Milan. Mis en présence de l'empereur, il ne put que lui repeter les protestations qu'il ne cessait, depuis deux ans, de produire à tout propos : il lui était impossible de condamner les gens sans les entendre ; la sentence de Tyr, n'ayant point été fondée sur un débat contradic-
IJ. 216 (Hil. Fr., VI, 1-2).
2 Ath , Histar., 41.
3 Ammien, XV, 7, 6. Cf. Ath. HisL ar., 33-40
toire, ne pouvait avoir aucune valeur ; il fallait, avant tout, rappeler les exilés et s'assurer que tout le monde était d'accord sur la foi de Nicée ; puis on s'assemblerait à Alexandrie, sur les lieux mêmes où s'étaient passés les faits en litige. De cette entrevue il nous est resté une sorte de procès-verbal i, où les figures des interlocuteurs, le pape, l'empereur, l'eunuque Eusèbe, l'évêque Epictète 2, se détachent en un relief émouvant, a Pour com- » bien comptes-tu donc, dit l'empereur, toi qui prends seul )) le parti d'un impie et troubles ainsi la paix du monde » entier? — J'ai beau être seul, répond l'évêque, la foi » n'y perd rien. Aux temps anciens ils n'étaient que trois, ». et ils résistèrent. — Gomment, interrompt Eusèbe, tu » prends notre empereur pour Nabuchodonosor I — Il » s'inquiète bien, dit Epictète, de la. foi et des jugements » ecclésiastiques. Ce qu'il veut, c'est de pouvoir se van- » ter aux sénateurs de Rome qu'il a tenu tête au souve- » rain ». La conférence se termina par une dernière invitation à signer. On accorda au pape un 'délai de trois • jours; il le refusa, comme aussi les secours en argent offerts par l'empereur et l'impératrice. Puis on l'expédia à Rérée en Thrace, où il fut confié à l'un des chefs du parti, l'évêque Démophile.
En Gaule, on tint l'année suivante (356), à Béziers,
1 Conservé par Théodoret, II, 13 ; Sozoméne, IV, 11, l'a eu aussi sous les yeux. Cf. Ath. Hist. ar., 39, 40.
- Cet Epictète était un jeune aventurier ecclésiastique, que le parti de la cour avait fait élire évéque à Gentumcîellae (Civitavecchia) et chargé de surveiller le pape.
LA PROSCRIPTION D'aTHANASE 261
un concile où furent sommés quelques retardataires. De ce nombre était Hilaire de Poitiers. Au lendemain du concile de Milan^ il avait organisé une protestation contre l'exil des évêques et, en général, contre l'intervention du pouvoir dans ces questions de foi et de communion. Hilaire et ses partisans avaient séparé de leur communion Ursace, Valens et Saturnin, et provoqué à la résipiscence ceux qui avaient failli, grâce à eux. On l'obligea de se présenter devant le concile de Béziers. Il refusa catégoriquement de changer d'attitude et entraîna par son exemple son collègue de Toulouse, Rhodanius, d'humeur plus accommodante, mais qui^ au moment dé- .cisif, opta, lui aussi, pour l'exil '.
Restait le « père des conciles », l'incarnation vivante des souvenirs de Nicée, l'évêque centenaire de Gordoue. En dépit de son âge on fit venir Hosius à Milan; mais il demeura sourd à toutes les sollicitations et il fallut le renvoyer dans son lointain diocèse. Là on l'entreprit de nouveau, par lettres et par messagers. 11 résista et écrivit à l'empereur une lettre fort touchante. Entre autres choses il lui disait qu'ayant confessé la foi sous son aïeul Maximien^ il n'était pas disposé à la trahir pour complaire aux Ariens ; qu'il connaissait pertinemment l'innocence d'Athanase etia mauvaise foi de ses accusateurs; que l'empereur devait s'occuper de ses affaires à lui et laisser les évêques traiter celles de l'Eglise. Au-
1 'Le césar Julien semble avoir essayé de défendre Hilaire (Hil., Ad Const., II, 2).
262 CBAPITRE VII
curie éloquence n'était capable d'émouvoïT Constance. Il avait, dans l'épiscopat d'Espagne, un homme atout faire, l'évêque de Lisbonne Potamius, qui jouait en ce pays à peu près le même rôle que Saturnin en Gaule, et, pour cette raison, avait été malmené par Hosius. Sur ses plaintes, Constance se fit amener de nouveau le patriarche rebelle 1. On réussit à le transporter jusqu'à Sîrmium, où résidait alors la cour, et on l'y retint exilé.
Maitenant l'unité était faite. Xi en Occident ni en Orient il n'y avait plïis un seul évèque en fonctions qui ne se fût déclaré contre Athanase. C'était le moment d'instrumenter contre lui. Il semblait que l'on n'eût qu'à lui envoyer une sentence d'exil du à l'enlever, comme on avait enlevé Libère. Mais le pape d'Alexandrie avait autour de lui une population plus dévouée encore et plus intraitable que celle de Rome ; d'autre part il avait en mains des lettres officielles par lesquelles Constance s'était solennellement engagé à ne jamais l'abandonner. Pour sortir de ces difficultés, le gouvernement imagina de se faire forcer la main. On résolut d'organiser, coûte que coûte, une émeute à Alexandrie.
L'entreprise était malaisée. Un notaire impérial, Diogène, arriva au mois d'août 3.55, fit donner à l'évêque le conseil de s'en aller, et commença à travailler le clergé et les fidèles. Mais Athanase se retrancha derrière
1 Marcellini et Faustini Libellas precum, 32 (Coll. Aveilana éd. Gilnther, p. 15).
LA PROSCRIPTION D'aTHANASE 263
les lettres de l'empereur, protestant qu'il ne partirait que sur des ordres formels émanés de lui : quant à la population, on eut beau la maltraiter, elle ne se laissa pas faire. Au bout de quatre mois, Diogène s'en retourna comme il était venu.
Les choses furent reprises pendant l'hiver. On lit venir des troupes de toute l'Egypte, sous le commandement du duc Syrianus, chargé de mener l'opération. Athanase ne bougea pas, déclarant qu'un évêque ne peut, sans raison majeure, abandonner son troupeau ; qu'il le ferait pourtant, si l'empereur le voulait, si même le duc ou le préfet d'Egypte lui en donnaient l'ordre par écrit. Le peuple appuyait son attitude et demandait qu'on lui permît de déléguer à l'empereur. Le ton de ces réclamations fit réfléchir Syrien; il déclara qu'il écrirait luimême à la cour et qu'en attendant il ne ferait rien contre les églises.
Cette promesse ne fut pas tenue.
Le -8 février, à minuit, l'église deThéonas fut investie de tous les côtés. C'était encore la principale église : Athanase y célébrait un de ces offices nocturnes, appelée vigiles (TTocvv'jyiSsç), qui n'attirent que les personnes zélées; aussi n'y avait-il pas une grande foule. Le duc Syrien fit enfoncer les portes ; sa troupe, grossie de gens d'émeute, se précipita, sabres nus, clairons sonnants. Les casques brillaient à la lueur des cierges, les flèches volaient à travers l'église. On juge de la bagarre. Les vierges sacrées étaient en grand nombre dans la pieuse assistance; on les assaillit de cris obfieèri'es; plusieurs
furent tuées, d'autres outragées. Foulés aux pieds, écrasés aux issues, les fidèles laissèrent plusieurs cadavres sur les parvis. L'évèque, au milieu de tout cela, demeurait sur sa chaire ; des moines, des laïques dévoués l'entouraient. Ils réussirent à l'entraîner; mais ce ne fut pas sans être fortement meurtri qu'il parvint à traverser la foule. Ceux qui le cherchaient ne le reconnurent pas. Du reste ils ne tenaient guère à le prendre: ce qu'ils vou laient c'est qu'il déguerpit, c'est qu'il parût chassé par un soulèvement populaire. Ils eurent satisfaction. A partir de ce moment on ne revit plus Athanase ^
Le jour venu, les chrétiens d'Alexandrie s'empressèrent de protester auprès des autorités. Mais le duc Syrien préparait déjà la version officielle : iLn'y avait eu aucun esclandre; Athanase s'était fait justice lui-même en quittant librement Alexandrie. En foi de quoi l'oii exigeait des signatures, et les réluctants étaient bâtonnés. Mais les Alexandrins firent afficher, le 12 février, une seconde - protestation, où l'on énumérait les morts, où
1 Palladius vit plus tard (v. 388) à Alexandrie une vieille religieuse, qui, disait-on, avait hébergé Athanase pendant les six ans de sa disparition. Il se serait caché chez elle, assuré qu'on n'irait pas le chercher chez une femme jeune, comme elle était alors. Cette histoire, improbable en soi, est démentie par ce que saint Athanase lui-même nous apprend sur ses déplacements d'exilé. Mais il est possible que la personne en question lui ait servi d'intermédiaire pour sa correspondance, ou lui ait même donné l'hospitalité de temps à autre pendant ses séjours furtifs à Alexandrie (Hist. Laus., c. 64 Butler).
2 Le texte de celle-ci s'est conservé ; Athanase l'adjoignit à son Histoire des ariens.
la[proscription d'athanase 265
l'on relevait la présence du duc à l'église de Théonas^ en compagnie d'un notaire impérial^ Hilaire. Le stratège municipal (duumvir) Gorgonius était là aussi: on faisait appel à son témoignage. Du reste on avait gardé dans l'église des sabres, des javelots, des flèches; on les gardait encore, comme preuves de la violence subie. Le préfet d'Egypte et les gens de la police étaient adjurés de porter ces faits à la connaissance de l'empereur et des préfets du prétoire; les capitaines de navires étaient priés d'en répandre partout la nouvelle. Et surtout qu'on ne s'avisât pas d'envoyer aux Alexandrins un autre évêque; ils ne le souffriraient point et resteraient fidèles à Athanase. - , .
On ne les écouta pas. Un comte Heraclius fut envoyé en Egypte, porteur de lettres impériales pour le sénat et le peuple d'Alexandrie. Constance s'y excusait d'avoir, en considération de son frère, souffert quelque temps la présence d'Athanase à Alexandrie : maintenant c'était un ennemi public : il fallait le rechercher et le trouver à tout prix K Le 14 juin, les églises furent enlevées au clergé d'Athanase et remises aux ariens. Ce ne fut pas, bien entendu, sans résistance. Au Caesareum surtout, il y eut des scènes horribles 2. On ne se borna pas à saisir les édifices; une adresse fut expédiée à l'empereur, où l'on se déclarait prêts à accepter l'évêque qu'il voudrait bien envoyer. Elle fut couverte de signatures païennes et
i HisL av., 48, 49.
2 Hist. ar., 35-58.
ariennes ; les païens, chose singulière, avaient été avertis que, s'ils ne prenaient pas parti, on fermerait leurs temples.
Enfin, le 24 février 357, l'élu du prince et de son parti religieux fit son entrée dans la ville d'Alexandrie. Il venait d'Antioche, où il avait été investi par un concile d'une trentaine d'évêques, de Syrie, de Thrace et d'Asie- Mineure ^ C'était un certain Georges, originaire de Cappadoce, comme tant de notabilités d'alors. Par le passé il avait eu à Gonstantinople un emploi dans les perceptions financières et, disait-on, s'y était montré si honnête qu'on avait dû se séparer de lui -. Depuis lors il avait mené une existence errante, au cours de laquelle il s'était trouvé en relations avec le futur césar Julien et lui avait même prêté des livres. Il passait pour aimer beaucoup l'argent. C'était du reste un homme sans entrailles, capable de procéder, avec un front d'airain, à toutes les exécutions imaginables. Cette qualité concordait avec les exigences de la situation qu'on lui ménageait à Alexandrie. Restait à savoir si ces exigences ne seraient pas plus fortes que l'homme.
Pour le moment tout alla à son gré. On lui avait associé un commandant militaire très apte aux rudes besognes, le duc Sébastien, manichéen de religion, homme difficile à attendrir. Au bout de quelques semaines, les
1 Sozomène, IV, 8.
2 Saint Athanase (Hist. ar., 51), l'appelle mangeur de caisse (■caiiEiôsayoç) ; cf. ibid., 75 : ffssTcpio-âixîvov ■nâvta xal 5t' ot-j-zh toOto ©•jyovTa.
LA PROSGHIFTION U ATHANASE 267
quatre-vingt-dix évêques d'Egypte avaient eu des nouvelles de Georges: seize d'entre eyx furent exilés, une trentaine obligés de s'enfuir, les autres plus ou moins inquiétés. Il fallait renoncer à la communion d'Athanase et accepter celle de Georges : les réluctants étaient remplacés sans merci. Quant à Alexandrie, la moindre opposition était aussitôt réprimée. Le clergé fidèle fut envoyé en exil: condamné aux mines : le terrible meiallum de Pbaeno revit des confesseurs, comme au temps de Maximin Daïa. Il était interdit de tenir des réunions -en ville, même pour de simples distributions d'aumônes. S'assemblait-on dans la banlieue, près des cimetières, le duc S'ébastien arrivait avec sa troupe ; la réunion était dispersée ; le-s femmes, les vierges surtout, qui figuraient naturellement en tète des plus ardents, étaient maltraitées, fouettées avec des branches épineuses, à moitié rôties sur les brasiers, pour les faire acclamer Arius et Georges. Des morts restaient feur le terrain, et les parents n'obtenaient pas aisément la permission de les enterrer ; des prisonniers, hommes et femmes, étaient déportés à travers le désert, jusque dans la grande Oasis.
La terreur dura dix-huit mois. Les chrétiens ne furent pas les seuls à en souffrir. Le nouvel évèque se mit à spéculer, accaparant le nitre;, les salines, les marais où poussaient le papyrus et le calame, organisant un monopole de pompes funèbres i. A la fin d'août 358, les Alexan-
1 Epiph. Haer. LXXVI. \.
drins, excédés de lui, se soulevèrent et vinrent l'attaquer dans l'église de Denys. Ce ne fut pas sans peine qu'on parvint, cette fois, à l'arracher à ceux qui voulaient lui faire un mauvais parti. Il s'en alla quelques jours après, et, pendant plus de trois ans, s'abstint de revenir à Alexanilrie. La lutte continua après son départ. Un moment les athanasiens reprirent leurs églises; mais le duc Sébastien les força de les rendre. Tant que vécut l'empereur Constance, force resta au "parti adverse : pour le gouvernement, Athanase n'existait plus.
Ce n'est pas que, du Fond de ses* retraites, il ne troublât parfois le sommeil des gens en place. Constance avait beau féliciter les Alexandrins de l'empressement (I) qu'ils avaient mis à le chasser et à se rallier autour de Georges ', il ne se sentait pas rassuré. Pour l'entretenir en inquiétude^ Athanase lui envoyait son Apologie, dès longtemps préparée, pourvue maintenant d'appendices sur les récents événements. Depuis son évicfion de l'église de Théonas il ne se faisait plus voir; pendant six ans la police le chercha en vain. Tout ce que l'Egypte comptait d'honnêtes gens était pour lui. C'était le défenseur de la foi, le pape légitime, le père commun ; c'était aussi, grande recommandation, l'ennemi, la victime du gouvernement. Le désert lui était hospitalier ; il pouvait frapper sans crainte à la porte des monastères et des cellules. Sauf quelques dissidents, qui ne se montraient
» Lettre 'H |A£v it6),i; (Ath., Apol. ad Const., 30).
LR PROSCRIPTION D'ATHANASE 269
que derrière les uniformes, la population était entièrenient à ses ordres. Jamais il ne fut trahi: jamais sa trace ne fut éventée par la police. En véritable égyptien qu'il était, il ne dédaignait pas, à l'occasion, de lui jouer des tours. Un soir qu'il remontait le Nil en barque, il entendit derrière lui un bruit de rames: c'était une galère officielle. On hêla son bateau : « Avez-vous vu Athanase ? » — Je crois bien, répondit-il en dissimulant sa voix. — » Est-il loin ? — Non, il est tout près, devant vous ; ra- » mez ferme ». — La galère s'élança vers le sud, et le proscrit, virant de bord, rentra tranquillement chez lui. Les bruits du dehors lui parvenaient : ses émissaires le renseignaient soigneusement. Il ne craignait plus d'écrire. Auparavant il ne le faisait pas volontiers, par crainte de donner prise et de se perdre. Maintenant qu'il était perdu, il n'avait plus rien à ménager. Un jour il apprend qu'à Antioche on plaisante sur sa fuite. Il saisit la plume : u J'entends Léonce d'Antioche, Narcisse de )) la ville de Néron ', Georges de Laodicée et les autres » ariens cancaner sur mon compte et me déchirer ; ils me » tiaitent de lâche parce que je ne les ai pas laissés m'as- » sassiner ». Ainsi commence 1' « Apologie pour sa » fuite »; Léonce et consorts auraient mieux fait de n'en pas provoquer la publication. Ses loisirs d'exil, il les employait à combattre les hérétiques ; c'est alors, je pense, qu'ont été écrits ses quatre traités contre les Ariens, dont le quatrième est en réalité dirigé contre
1 Neronias en Gilicie.
le sabellianisme ancien et nouveau. Aux braves moines dont il est souvent l'hôte il raconte la vie de leur patriarche Antoine, qui a été pour lui un ami fidèle et qui vient justement de mourir. C'est pour eux encore, pour les mettre au courant des querelles du temps, qu'il écrit sa curieuse Histoire des ariens \ en un style vif, imagé, tout-à-fait propre à émouvoir ces grands enfants. Il faut voir comme il dramatise les situations et fait parler ses personnages. Les Orientaux arrivent à Sardique : « Il y » a erreur, disent-ils. Nous sommes venus avec des com- » tes et l'on va juger sans comtes. Sûr, nous sommes » condamnés. Vous connaissez les ordres : Athanase a en » main les pièces de la Maréote, de quoi le faire absou- » dre et nous couvrir de confusion. Hàtons-nous, trou- » vous un prétexte et allons nous en ; autrement nous )) sommes perdus. Mieux vaut la honte d'une retraite » que la confusion d'être dénoncés comme sycophan- » tes » 2. Gomme il sait toutes les histoires de ses ennemis, il ne résiste pas au plaisir d'en confier quelques-unes aux solitaires. C'est ainsi qu'il leur apprend que si l'évêque d'Antioche fit ja'lis le sacrifice de sa virilité, comme Origéne, c'était pour des raisons moins avouables 3. Les eunuques ont le don d'exercer sa verve. La cour en est pleine ; ils ont patronné toutes les intrigues dont il a été victime. « Comment voulez-vous, dit-il, que ces gens-
1 Le commencement est perdu.
2 Ilist. ar., 15.
3 Ilist. ar., 28.
» là comprennent quelque chose à la génération du » Fils » de Dieu ? » ^ Avec les moines, Athanase se sent en famille. De l'empereur lui-même, de ce souverain solennel et empesé, il parle avec une rare familiarité : nous sommes fort loin de l'Apologie à Constance et de ses adjectifs officiels. L'empereur est appelé Constance tout court. Athanase va même jusqu'à le désigner par un sobriquet : « Gostyllius, dit-il, quiosorait le dire chrétien? » N'est-ce pas plutôt le portrait de l'Antéchrist ? » 2. De tels propos ne se' pouvaient tenir qu'au désert.
1 Hist. ar., 38.
2 Hist. a)\, 74 ; cf. 80.
L'église d'Antioche au temps de l'évêque Léonce. — Paulin, Flavien et Dioiore; Aèce et Théophile. — Etat des partis en 337.
— La défaillance de Libère. — Formulaire de Sirmium, patronné par Hosius. — Anoméens et homoïousiastes. — Protestations occidentales. — Eudoxe à Antioche ; triomphe d'Aéce. — Basile d'Ancyre et la réaction hompïousiaste. — Retour du pape Libère.
— Succès et violences de Basile; il est battu par le parti avancé.
— Formule de 359. — Conciles de Rimini et de Séleucie. — Acace de Gésarée. —Dénouement à Constantinople; prévarication générale. — Désespoir d'Hilaire. — Le concile de 360. — Eudoxe, évéque de Constantinople. — Méléce et Euzoïus à Antioche. — Julien proclamé auguste. — Mort de Constance.
La ville d'Antioche, au milieu du iv» siècle, était en grande majorité chrétienne. Il y avait encore des temples et des païens ; mais le nombre de ceux-ci diminuait rapidement : la contagion de l'exemple, surtout de l'exemple impérial, particulièrement efficace en une ville où la cour séjournait souvent, faisait le vide autour des anciens autels et remplissait les cadres de l'Eglise. On pouvait prévoir le moment "où celle-ci attirerait à elle la population tout entière; les païens lettrés, comme le célèbre rhéteur Libanius, faisaient déjà figure d'attardés.
Toutefois, si le troupeau du Christ s'augmentait de plus en plus, il laissait beaucoup à désirer au point de vue de l'unité et de l'entente. Sans parler des vieilles dissidences, des Marcionites, des Novatiens, des Paulia-
nistes, les querelles théologiques du temps avaient abouti à diverses coteries ecclésiastiques que l'on ne parvenait pas sans difficulté à faire vivre ensemble. La masse, bien entendu, -ee contentait d'un christianisme rudimentaire, laissait les docteurs s'escrimer à grand renfort de textes et les copciles retravailler sans cesse les formules du symbole ; elle suivait les offices et les distributions d'aumônes sans trop s'inquiéter des attaches du haut clergé. Les jours d'élection épiscopale on lui disait quel nom il fallait acclamer et elle acclamait de confiance. Depuis la déposition d'Eustathe, elle avait coopéré, dans ces conditions, à l'installation de plusieurs évêqiies suggérés par les ariens. Maintenant elle s'assemblait sous la houlette de l'évèque Léonce, personnage peu sympathique à saint Athanase, arien au fond, ou à tendances ariennes. Il avait eu jadis quelques aventures; mais l'âge était venu et se signalait, sur la tête de l'évèque, par une belle couronne de cheveux blancs. A certains moments on le voyait y passer la main et on l'entendait dire : « Quand cette neige sera fondue, il y aura de la boue à Antioche ». Qui mieux que lui aurait été renseigné sur les divisions de son église ?
Depuis longtemps déjà, certains faisaient bande à part. La destitution d'Eustathe, au temps de Constantin, n'avait pas été "acceptée par tout le monde; un parti s'était formé pour le soutenir et le redemander. Eustathe était mort en exil : les Eustathiens ne s'étaient pas ralliés. Ils continuaient à se tenir à l'écart, sous la direction d'un prêtre appelé Paulin. Dans ce petit groupe on tenait
• DucHESNE. Hist. anc. de l'Egl. — T. II. 18
fortement au concile de Nicée, à Vhomoousios, sans explications ni compléments; des trois hypostases, formule qui circulait de temps à autre, on ne parlait qu'avec horreur. Au fond la tendance de ce petit monde ressemblait assez à celle de Marcel d'Ancyre et les autres ne manquaient pas da relever cette parenté.
D'autres, qui combinaient les trois hypostases avec la consubstantialité et prévenaient ainsi les arrangements (le l'avenir, avaient pour chefs deux laïques fort distingués par leur savoir et leur éloquence, Diodore et Flavien. Eux aussi tenaient au symbole de Nicée, mais, comme l'église officielle ne le répudiait pas expressément, ils ne se croyaient pas autorisés à se séparer d'elle et demeuraieat en communion avec les successeurs d'Eustathe. Toutefois, quand ils entendaient certains prédicateurs s'essayer à produire les idées hérétiques d'Arius, ils ne dissimulaient pas leur mécontentement. Du reste, à côté des offices de la grande église, ils en avaient d'autres qu'ils célébraient entre eux. Ils s'assemblaient, en dehors des réunions officielles (messe et vigile), dans les cimetières de la banlieue, près des tombeaux des martyrs, et passaient de longues heures à chanter des psaumes en chœurs alternés. Ces chants, auxquels, grâce à l'usage de refrains aisés à retenir, tout le monde pouvait prendre part, avaient le plus grand succès. Le populaire d'Antioche se pressait à ces psalmodies nouvelles. Léonce, inquiet de cette concurrence, manda près de lui Flavien et Diodore et les détermina à transporter leurs offices dans les églises de la ville. Ces
offres furent acceptées, mais l'évêque dut faire, de son côté, quelques concessions.
Depuis quelque temps il avait dans son entourage une sorte de sophiste chrétien, appelé Aetius, dont les aventures passées et l'attitude présente n'avaient rien de rassurant pour les orthodoxes. Né à Antioche ou aux environs, il avait exercé bien des métiers, successivement chaudronnier, orfèvre, domestique, médecin. Entre temps, et ceci est d'un vrai grec, il avait cultivé son esprit, appris la dialectique et la théologie. Sur ce dernier point, il devait sa formation à certains demeurants de l'école lucianiste, qui vieillissaient dans les évèchés de Gilicie ou dans le clergé d'Antioche. C'était un esprit subtil, capable de couper en quatre les cheveux les plus fins et de disputer des journées entières. Dans cet exercice il fut d'abord battu par un borborien, gnostique d'arrière-saison (il y en avait encore). Mais il prit sa revanche, à Alexandrie, sur un manichéen célèbre, un certain Aphthonius, qu'il réduisit si honteusement au silence, que l'autre en mourut de chagrin. Il profita de son séjour à Alexandrie pour se perfectionner dans l'aristotélisme, et, de retour à Antioche, il ne craignit pas de s'attaquer à l'évêque d'Ancyre, Basile, qui venait de se couvrir de gloire en disputant heureusement contre Photin. Basile fut battu, lui aussi. Aèce acquit bientôt la réputation d'invincible. Basile essaya, pour se venger, de le perdre auprès du césar Gallus ; mais l'évêque Léonce intervint et Gallus, au lieu de lui faire casser les jambes, comme il l'en avait menacé, admit le docteur
dans son intimité ; il lui confia même la mission honorable d'aller compléter l'éducation religieuse de son frère Julien, qui commençait à donner des inquiétudes *.
Julien était en bonnes mains. On a vu déjà qu'il empruntait des livres à Georges d'Alexandrie. Aèce était en situation de l'initier à l'arianisme le plus pur, le plus sec, devrais-je dire, car sa spécialité était de mettre l'hérésie en syllogismes. On peut se faire une idée de sa manière par un petit traité - divisé en courtes sections, où il défend ses idées. Voici le début :
(( S'il est possible au Dieu inengendré de faire que » l'engendré devienne inengendré, les deux substances » étant inengendrées, elles ne différeront pas l'une de )) l'autre au point de vue de l'indépendance. Pourquoi )) alors dirait-on que Tune est changée et l'autre la change » alors qu'on ne veut pas que Dieu produise (le Verbe) » du néant ^ »
Ce cantique n'a pas moins de quarante-sept couplets, tous aussi arides, tous aussi vides de sens religieux. Aèce, au rapport de saint Epiphane, en avait composé plus de trois cents. Une telle éloquence exposait ses auditeurs ordinaires à de fortes migraines ; elle était peu propre à détourner Julien des mystères d'Eleusis et du culte d'Apollon.
Le docteur revint à Antioche, où le complaisant Léonce finit par l'élever au diaconat, ce qui lui don-
1 Philostorge, III, 27.
2 Kpiph. Ilaer. LXXVI, 11.
nait le droit de prêcher à l'église. Les orthodoxes protestèrent. Ce n'était pas la première fois qu'on leur imposait des clercs de passé douteux et d'opinions avancées ; il était même de tradition qu'aucun prêtre, aucun diacre, ne fût choisi dans leurs rangs. Mais le clergé, si mal recruté qu'il fût, avait encore assez de tenue pour éviter les esclandres dogmatiques. Aèce n'était pas seulement un arien notoire, déclaré, militant ; on le savait intraitable dans son intransigeance ; à tout propos on l'entendait protester contre les ménagements et ceux qui les observaient. L'évêque reconnut qu'il était allé trop loin : Aèce, écarté, se transporta à Alexandrie, près de l'intrus Georges, dont il fut, pendant quelques mois, le conseiller très actif.
Les affaires du parti ne se trouvèrent pas trop mal de son absence. 11 n'était du reste pas la seule célébrité anoméenne qui se pût rencontrer à Antioche. Là vivait un personnage singulier, Thèo^ihile l'Indien, comme disaient ses amis, le Blemmye, comme les autres l'appelaient. 11 venait d'une île lointaine, l'île Dibous, d'où il avait été envoyé comme otage sous l'empereur Constantin. Il était tcTut jeune alors. Eusébe de Nicomèdie s'était chargé de son éducation, l'avait initié à la plus pure théologie arienne et l'avait élevé au diaconat. Il menait la vie d'ascète et, dans son monde, passait pour un saint. Son teint, très foncé, le caractérisait et le rendait populaire. Longtemps, très longtemps^ jusque sous Théodose, il jouit d'une réputation extraordinaire chez les ariens. Sous l'évêque Léonce il' était très en cour au-
près du césar Gallus ; Aèce se trouva bien de sa protection. Quand Gallus tomba en disgrâce, Ttiéophile, qu'il traitait comme une sorte de saint domestique, le suivit en Occident et prit sa défense auprès |de Constance, C3 qui lui valut une sentence d'exil. Mais l'impératrice Eusèbie étant tombée malade, force fut de rappeler le saint homme; l'impératrice guérit et^ Théophile fut chargé d'une mission auprès du roi des Homèrites (Yémen) et de celui des Axoumites (Abyssinie) ; à cette occasion il fut ordonné évéque (v. 356).
Plus il allait, plus il se renforçait dans son arianisme et dans son intransigeance. Ce n'est pas lui qui eût approuvé les moyens termes auxquels on se résignait à révêché d'Antioche *.
Le pauvre Léonce était bien embarrassé de ces conflits. Tout en faisant les affaires de son [parti, il cherchait à ne pas trop exaspérer les autres : le gouvernement tenait à ce qu'on ne fît pas de bruit dans les églises. A l'office, quand arrivait le moment de réciter la doxologie, les orthodoxes disaient, comme à présent : « Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit » ; les autres : « Gloire au Père, par le Fils, dans le Saint- Esprit ». L'évêque, surveillé des deux côtés, commençait par dire « Gloire au Père » à haute et intelligible voix; puis il toussait ou perdait momentanément la voix et ne la retrouvait (lue pour la finale : « dans tous les sié-
1 Sur Théophile, voir Greg. Nyss. Adv. Eunom. (Migne, P. G., t. XLV, p. 264); Pliilostorge, III, 4-6; IV, 1, 7, 8; V, 4; VII, 6; VIII. 2; IX, i, 3, 18.
des des siècles ». Cette anecdote est un joli symbole de la situation.
Mais la neige allait fondre et la boue se montrer. L'évèque Léonce mourut vers la fin de l'année 357.
Depuis deux ans environ l'Eglise traversait une crise singulière. L'orthodoxie, en tant que représentée par le concile de Nicée, était partout régnante, en ce sens que nul évêque n'osait s'avouer hostile à cette sainte assemblée ; partout abolie, en ce sens que nul évêque en fonctions n'aurait osé défendre le symbole qu'elle avait promulgué. La tactique du vieil Eusèbe de Nicomédie avait complètement réussi. Jeter l'anathème sur le concile ! Qui jamais y eût songé ? Le souvenir de Constantin le défendait. D'ailleurs ne portait-il pas la signature et d'Eusèbe lui-même, et de son homonyme de Gésarée, et de Théognis, et de Maris, et de Narcisse, et de Patrophile, et des autres ? Tous les grands hommes du parti arien figuraient au nombre des trois-cent-dixhuit Pères. Mais l'arianisme, écarté de l'entrée principale, pouvait rentrer par la porte de derrière, sous le manteau du silence prudent. Cette tactique fut adoptée. De telles dissimulations sont de tous les temps et de tous les partis.
La prudence, toutefois, est une vertu que l'on pratique volontiers pendant la lutte et dont on a coutume de se départir une fois le succès obtenu. Quand il n'y eut plus de consubstantialistes que dans les lieux d'exil, on commença à moins sentir le besoin de rester unis.
280 CHAPITRE vni
Jusque là on avait combattu plutôt pour le droit canonique que pour la tliéologie. Le concile de Nicée, c'était très bien ; mais le concile de Tyr, c'était aussi quelque chose. D'Arius et de ses ayant-cause, condamnés à Nicée, il était advenu ce qu'il avait plu à Dieu et à l'empereur Constantin. "Ils avaient Offert des satisfactions; on les avait acceptées ; ce compte était réglé. Mais le concile de Tyr avait condamné Athanase et, si celui-ci avait réussi à se faire réhabiliter par les évoques d'Egypte, personnes suspectes, et par les Occidentaux, mal informés et incompétents, les Orientaux n'avaient jamais relâché la rigueur des sentences portées par eux contre lui. Tel était l'essentiel de la position. Quand Athanase cherchait à compromettre l'épiscopat oriental en parlant de ses accointances ariennes, on produisait, non pas précisément lé symbole de Nicée, mais un symbole d'Antioche, plus vague, il est vrai, et ne comportant pas le terme litigieux ù'ho7noousios, mais orthodoxe en soi et qui avait l'avantage d'être acceptable pour presque tout le monde. Il y avait bien la question de communion. A Sardique on s'était excommuniés mutuellement. Mais depuis quinze ans une partie des personnes nommément condamnées avaient disparu. Jules de Rome était mort ; il en était de même de Théodore d'Héraclée, de Maximin de Trêves, sans doute de quelques autres encore ; l'évèque d'Antioche, Etienne, avait été déposé ; les Occidentaux répudiaient Photin. Du reste, aux conciles d'Arles (3o3) et de ]\Iilan (355), les deux épiscopats avaient fraternisé. Les résistances cédaient l'une après l'autre. Heremius de
Thessalonique avait signé la formule orientale ; Fortunatien d'Aquilée aussi, en dépit de la confiance qu'il inspirait au pape Libère. Il avait même donné à celui-ci des conseils d'accommodement. Ces conseils portèrent fruit. Une fois à Bérée, au fond de la Thrace, le bon pape finit par se sentir bien loin de Rome, de son peuple, des sénateurs qui l'aimaient, des matrones chez lesquelles il était reçu avec tant de respect, de ses églises où il prononçait des discours touchants. Son gardien, l'évêque Démophile, s'employa, lui aussi à le travailler. Au bout de deux ans sa résistance était vaincue. Il n'abandonna pas le concile de Nicée. Il signa une formule ; mais, au moment où nous sommes, les formules que les Orientaux présentaient aux Occidentaux n'avaient rien de contraire à la foi ; on ne pouvait leur reprocher que de n'être pas assez précises '. Ce qui semble plus grave, c'est qu'il répudia la communion d'Athanase et se rallia à celle des Orientaux, groupe fort nuancé, on doit le reconnaître, dans lequel se rencontraient, avec Ursace et Valons, des personnes comme Basile d'Ancyre et Cyrille de Jérusalem, d'idées beaucoup moins avancées.
Cette démarche de Libère comportait le rétablissement
1 La défaillance de Libère est attestée par saint Athanase {Hist. Arian., 41 et Apol. c. Av., 89), par l'auteur romain de la préface au Libellus precum (Coll. Avellana, t. XXXV du Corptis ss. eccl. lat., p. 1), par saint Jérôme (Chronique, a. 23H5 ; De ^iV/s, 97); saint Hilaire (In Const., 11) y fait une allusion manifeste. Des trois premiers textes il résulte que la démarche du pape avait eu lieu, au commencement de 357, deux ans environ après son départ pour l'exil.
des rapports avec les partisans du silence prudent. C'était l'abandon de l'attitude que le pape avait soutenue jusqu'à ce moment avec le plus grand éclat, pour laquelle il avait affronté la colère impériale et les douleurs de l'exil. C'était une défaillance, une chute *.
' Au dossier de cette affaire, catalogué dans la note précédente, il faut joindre les quatre lettres conservées dans les Fragments IV et VI de saint Hilaire, Studens paci, Pro dei/ico. Quia scio, Non doceo. On a beaucoup discuté sur leur authenticité. Après bien des perplexités, qui n'étaient pas toutes dissipées lorsque je publiais la première édition de ce livre, je me suis décidé à les acce'pter toutes les quatre comme authentiques et je me suis explique à ce sujet dans un mémoire intitulé Libère et Fortunatien (Mélanges de l'Ecole de Rome, t. XXVIII, p. 42-64). Elles se présentent comme ayant été écrites à Bérée par le pape exilé, pour hàlrer son rappel à Rome; elles sont adressées aux évéques orientaux (les deux premières), à Ursace, Valens et Germinius, enfin à Vincent de Gapoue. Libère y vise les concessions faites par lui, la répudiation d'Athanase, l'entrée en communion avec les Orientaux et l'approbation donnée à leur formulaire. Dans les Fragments de saint Hilaire ces pièces sont accompagnées d'un texte narratif qui les flétrit sévèrement ; il y a même çà et là des notes fort dures aux endroits les plus fâcheux. L'auteur du texte et des notes a considéré les lettres comme authentiques. Il identiliait la formule signée par Libère avec une des professions de foi produites antérieurement par les Orientaux. D'après les signatures qu'elle portait et qu'il énumère, elle ne peut guère être différente de la formule proclamée à Sirmium, en 351. En tout cas, ni ces signatures ni la date de la défaillance du pape ne permettent de croire que la formule souscrite par lui ait été celle qu'Hosius signa pendant l'été 357. Quand elle fut dressée, les Orientaux étaient encore unis, et leur symbole officiel était la 4" formule d'Antioche (ci-dessus, p. 214). Il est étonnant que saint Hilaire, qui est ailleurs si bienveillant pour cette formule (voir p. 292), la traite ici avec une telle sévérité, et range, sans aucune nuance ni restriction, parmi les hérétiques, Basile d'Ancyre, l'un de ses signataires. Auss peut-on se demander si c'est bien saint Hilaire qui parle en cet
L'empereur Constance la connaissait déjà lorsqu'il vint à Rome au mois de mai 357. Très peu après, à l'été ou à l'automne, le séjour du prince à Sirmium fut mis à profit par les trois fortes têtes que le parti arien comptait en ces contrées, Ursace, Valens et Germinius, pour porter un coup droit au symbole de Nicée. On s'y était déjà essayé à Milan, deux ans auparavant ; on avait produit, sous forme d'édit impérial, un exposé théologique d'une hétérodoxie tellement apparente que le peuple l'avait perçue et que ses protest^ions avaient fait échouer la tentative K Cette fois-ci on adopta la forme d'une déclaration épiscopale, qui, émanée des évoques présents à la cour, serait soumise ensuite, dans toutes les provinces, à l'acceptation de leurs collègues. Chose invraisemblable I On choisit pour « lancer » ce document antinicéen, où Y homoousios était battu en brèche, précisément le grand homme du concile de Nicée, l'inventeur de V homoousios , s'il est permis de s'exprimer ainsi, le vieux patriarche Hosius de Cordoue. Assisté de l'évêque de Lisbonne, Potamius, apparemment réconcilié avec lui2,de Germinius de Sirmium et des inévitables Ursace
endroit. Il se pourrait que cette partie des Fragments historiques eût été interpolée par quelque luciférien. M. L. Saltet a fait valoir des raisons de croire à une telle interpolation (Bulletin de littér. eccle's., 1905, p. 222 et suiv.). Les lettres, en ce cas, nous viendraient de gens à qui Libère était spécialement odieux. Mais cela ne les empêcherait pas d'être authentiques : on ne s'attend pas à ce que de tels documents aient été publiés par Libère ou ses amis. 1 Sulpice Sévère, Chvon. II, 39. Sulpice paraît dépendre ici d'un passage perdu des Fragments de saint Hilaire. 2 Ci-dessus, p. 262,
et Valens, il apposa au bas de cette déclaration impie la signature par laquelle s'ouvrait la liste des trois-centdix huit Pères. Il est évident que l'on abusa de sa vieillesse, de l'affaiblissement de ses facultés, et que sa responsabilité personnelle n'est guère engagée dans cette triste histoire i. Cela est d'autant plus vraisemblable, que — détail touchant — on ne parvint jamais à lui faire maudire Athanase. Sa pauvre tête s'embrouillait sans doute dans les questions de théologie ; mais Athanase restait pour lui vme personne concrète, un ami, un compagnon de lutte ; il y tenait, on ne le lui fit pas lâcher.
Le document 2 n'était pas un symbole de foi, mais une simple déclaration théologique. « Quelque dissenti- )) ment s'étant produit à propos de la foi, toutes les ques- » lions ont été traitées et discutées soigneusement, à » Sirmium, en présence des saints évêques nos confrères, » Valens, Ursace et Germinius. Il est reconnu qu'il n'y ^; » a qu'un seul Dieu, etc. ». On écarte l'idée qu'il y ait deux dieux, on répudie les termes de substance et d'essence ; il ne doit plus être question ni d'homoousios ni d'hojnoiousios, expressions qui ne sont pas dans l'Ecriture et qui, d'ailleurs, ont la prétention de traduire des
1 Atliaiiase parle de violences matérielles exercées contre le vieillard. Il dit a^ûssi qu'il protesta au moment de mourir {Apol. c. Ar., 89, appendice ajouté après coup à l'ouvrage déjà publié ; Ilisl. ar., 45).
2 Latin original dans Hilaire, De synodis, 11 ; grec dans Ath. De syn., :.'8. C'est ce qu'on appelle souvent la deuxième formule de Sirtnium, la première étant représentée par la profession de foi du synode de 351.
relations ineffables. Le Père est plus grand que le Fils; on décrit ses attributs comme ceux du Dieu unique, en mettant toujours le Fils au-dessous de lui.
Cette pièce est^ en style épiscopal, une expression assez claire de la doctrine qu'Arius avait jadis enseignée et qu'Aèce, à Antioche, traduisait en syllogismes. Au moment où nous sommes, l'attention se portait sur l'idée de ressemblance. Au temps d'Arius on se plaisait plutôt à dire que le Verbe n'était pas éternel, que c'était une créature: maintenant on insistait sur ce qu'il ne ressemblait pas au Père; il lui était àv6y,oio;, d'où le nom d'Anoméens, décernée aux Ariens nouveaux. Ceux-ci avaient contre eux, dans le monde chrétien d'Orient, outre le sentiment général, peu favorable à quiconque attentait à l'absolue divinité du Christ, des adversaires théologiques assez nombreux et fort autorisés. Ils se ralliaient autour du mot homoïousios, semblable en essence, employé quelquefois par Alexandre et Athanase et qUi, s'il ditïéralt un peu de Vhomoousios nicéen, revêtait à peu près, étant données les circonstances dans lesquelles on l'employait, la même signification. Ceux qui s'en servaient de préférence et par appréhension du sens sabellien doni-V homoousios demeurait susceptible, ont été d'abord confondus avec les ariens ; plusieurs d'entre eux, et des plus notables, faisaient depuis trente ans campagne contre Attianase, dans les rangs des « Orientaux ». Mais cette hostilité personnelle, qui leur valut, de la part des orthodoxes, quelques horions de plus qu'ils n'en méritaient, ne doit pas faire préjuger leur théologie.
Des gens qui disaient que le Fils est, par essence, semblable au Père et qui entendaient bien être et rester monothéistes, se trouvaient en somme au même point (|ue ceux qui proclamaient l'identité d'essence entre le Père et le Fils, tout en maintenant la distinction de l'un et de l'autre. Ursace et Valens savaient bien ce qu'ils faisaient en réclamant la répudiation de l'homoiousios comme de l'komoousios. Gomme protestation contre l'arianisme, ces deux termes se valaient.
L'ingénieuse impudence qui faisait patronner par Hosius une interprétation arienne du symbole de Nicée n'eut qu'un succès relatif. En Gaule et en Bretagne elle provoqua une répulsion très vive. Dans ces pays, où la théologie de l'empereur Constance ne trouvait pas en Julien un défenseur bien empressé, les évoques avaient une certaine latitude pour dire ce qu'ils pensaient. Depuis les affaires d'Arles et de Milan, ils tenaient rigueur à Saturnin d'Arles, l'homme de la cour, responsable des disgrâces arrivées à plusieurs de leurs collègues ; ils n'avaient avec lui aucun rapport de communion. Quand arriva la déclaration de Sirmium, l'un d'entre eux, Phœbadius d'Agen, en publia une critique très vive S sans se laisser détourner par la recommandation dont le nom d'Hosius paraissait la couvrir. Ses collègues et lui s'entendirent, soit en concile, soit autrement, pour la répudier. De cette démarche ils avisèrent l'évêque exilé de Poitiers, Hilaire, qui, interné en Phrygie, suivait de
1 Migne. P. L.. t. XX, p. 13-30.
LA DÉROUTE DE l'ORTHODOXIE 287
près tous ces mouvements'. Les Africains, eux aussi, protestèrent par écrit 2.
C'est à ce moment que la crise prévue par l'évêque Léonce éclata en Syrie. Le siège d'Antioche était visé par deux candidats, Eudoxe, évêque de Germanicie, et Georges, évêque de Laodicée. Eudoxe arriva le premier. Aussitôt que Léonce fut mort, il se fit confier l'administration provisoire de l'église vacante et sut si bien manœuvrer qu'on l'acclama àtitre définitif. Il s'installa, sans écouter les protestations qui s'élevaient de Laodicée, Aréthuse et autres évêchés voisins. C'était, au point de vue religieux, un bien singulier personnage. Il nous est resté de son éloquence quelques traits vraiment scandaleux. Saint Hilaire ' rapporte de lui le propos suivant, qui fut relevé sur une sténographie et présenté au concile de Séleucie : « Dieu était ce qui est. Il n'était pas )) père, car il n'avait pas de fils. Pour qu'il y eût un fil's, )) il fallait qu'il y eût une femme... ■* » Ses opinions avaient subi quelque fluctuation : homoïousiaste un instant, il
1 On voit, par l'intitulé de la réponse d'Hilaire {De syn., i) que, sauf la région du Rhône, Viennoise et Narbonnaise, l'épiscopat gallican était tout entier du côté orthodoxe. Toulouse était restée fidèle à Rhodanius exilé, tout comme Poitiers à Hilaire.
2 Hil. Adv. Const., 26. C'est Basile d'Ancyre qui avait provoqué cette manifestation (Sozom., IV, 24).
3 Adv. Const., 13.
•'i Le reste ne peut se traduire en français. Voici le latin de saint Hilaire: ut et femina sit,.et colloquium et sermocinatio et coniunctio coniugalis verbi et blandimentum et postremum ad generandum natiiralis machinula. Quels évêques !
s'était laissé ramener à la pure doctrine arienne S qu'il savait voiler quand il le fallait. Pour le moment il n'avait pas lieu de se gêner. Eudoxe envoya son adhésion à la nouvelle formule de Sirmium, et, quant à lui, il s'empressa d'élever aux fonctions ecclésiastiques non seulement Aéce lui-même, mais un grand nombre de ses partisans ou disciples. Au nombre de ces derniers figurait un certain Eunomius, dont il fit un diacre et qui devint bientôt une des colonnes du parti. Les modérés, par contre, et les orthodoxes furent alors malmenés. Georges de Laodicée prit leur défense. Il adressa aux évêques Macedonius de Gonstantinople, Basile d'Ancyre, Gecropius de Nicomédie, Eugène de Nicée, une lettre des plus pressantes, où il les adjurait de venir au secours de l'église d'Antioche et d'obtenir, par une manifestation épiscopale aussi nombreuse que possible, qu'Eudoxe se débarassât d'Aèce et de sa bande 2.
Juste à ce moment Basile tenait concile à Ancyre, à l'occasion d'une fête de dédicace. Il n'avait guère besoin d'être exhorté à marcher contre Aéce et ses protecteurs. Le sophiste d'Antioche était pour lui un vieil adversaire. Un formulaire fut bientôt rédigé, approuvé en concile, expédié à l'épiscopat des diverses provinces ^ et finale-
1 Philostorge, IV, 4. Cet historien raconte qu'Eudoxe était le fils d'uu certain Gésaire, d'Arabissos en Arménie mineure, grand coureur de femmes, mais qui pourtant finit par mourir martyr, comme on le raconte de saint Boniface.
2 Sozom., IV, 13,
3 Saint Epiphane, Ilaer., LXXIII, 2-11, nous a conservé le
ment porté à la cour de Sirmium par Basile Ini-rnême et ses collègues Eustathe de Sébaste et Eleusius de Gyzique. On était au printemps 3,58, car le concile s'était réuni aux approches de Pâques. Basile eut, auprès de Constance, un succès extraordinaire. L'empereur venait d'approuver l'installation d'Eudoxe à Antioche ; il avait même remis des lettres en ce sens à son envoyé, un prêtre Asphalius. Il se laissa retourner complètement. Asphalius fut requis de rendre les lettres, à la place desquelles il en fut expédié d'autres, fort désagréables pour Eudoxe, Aéce et leur monde : « Ce n'est pas nous qui » avons envoyé Eudoxe ; que personne ne se le figure. » Nous sommes bien loin de vouloir appuyer de telles » gens ». L'empereur continue en désapprouvant les évêques qui changent de siège et les aventuriers comme Aéce, qui s'acharnent à corrompre le peuple par leurs hérésies. Lui, il a toujours été homoïousiaste. Les gens d'Antioche doivent se rappeler les discours qu'il leur a tenus en ce sens. Il faut éloigner les faux docteurs des assemblées ecclésiastiques et des rangs du clergé. S'ils persistent, ils verront ce qui les attend.
Ayant ainsi réglé l'affaire d'Antioche, Basile se préoccupa de la formule dite d'Hosius. Elle fut retirée de la
texte de l'exemplaire adressé aux évéques de Phénicie, et de plus, c. 12-22, celui d'une autre lettre sur le même sujet, écrite au nom' de Basile et de Georges. Saint Hilaire {De syn., 12-25) ne donne qu'une partie de la pièce, douze anathématismes, qui furent détachés de l'ensemble et reçurent à Sirmium une publicité spéciale (cf. ibid., 90), DucHESNE. Hi»l. anc. de VErjl. t. II. jg
29<l CHAPITRE YIII
circulation. En attendant qu'on en eût édicté une autre, on réunit deux textes antérieurement adoptés, à Sirmium (3oli contre Paul de Samosate et Photin et à Antioche (341), au concile de la dédicace*. Ces textes étaient orthodoxes ^ en somme, sauf que l'homoousios y était passé sous silence. Hosius n'était plus là pour les autoriser de sa signature; on l'avait ramené en Espagne et peut-être était-il déjà mort. Mais Libère, rappelé de Bérée, attendait encore à Sirmium qu'on lui permît de rentrer à Rome. On lui demanda de signer cette troisième formule de Sirmium, identique au fond à la première, déjà acceptée par lui. Il y consentit et donna ainsi un important appui à la réaction, de sens orthodoxe, qui se dessinait contre l'intrigue anoméenne.Il remit même à Basile une déclaration par laquelle il excluait de l'Eglise quiconque n'admettrait pas que le Fils est semblable au Père en substance et en tout. Cette déclaration n'était pas inutile, car Eudoxe et les siens faisaient courir le bruit que le pape avait signé la formule d'Hosius. C'est dans ces conditions que l'empereur se décida enfin à céder aux incessantes réclamations des Romains et à leur renvoyer leur évêque. Les prélats réunis à Sirmium écrivirent à Félix et au clergé de le recevoir et de mettre en
• Sur ceci, v. Sozoméne, IV, 15. Saint Hilaire, De syn., 29-60, reproduit le symbole in Encaeniis, le texte du concile (oriental) de Sardiqne, enfin celui de 351. Les deux derniers sont identiques pour la partie positive (Credimus, etc.) ; ils ne diffèrent que par les anathématismes.
- Voir la façon dont saint Hilairo (/. c.) les explique.
oubli toutes les discordes causées par son éloignement. Félix et Libère gouverneraient ensemble l'église apostolique.
La combinaison était singulière ; mais le gouvernement était trop engagé avec Félix pour qu'il lui fût possible de l'évincer ouvertement. Il comptait sans doute que la population lui forcerait la main: c'est, en tout cas, ce qui arriva. Le système des deux évêques simultanés fut sifflé dans le cirque ^ Dés que Libère se présenta, une émeute éclata et Félix fut chassé: il se retira dans la banlieue, et, après une tentative infructueuse contre la basilique transtévérine de Jules, il se décida à vivre tranquille et à l'écart. L'empereur ferma les yeux; c'était la m-eilleure solution.
Il ne faut pas croire que l'appui donné par le pape Libère à Basile- ait été mal vu dans les cercles orthodoxes. Tout comme lui, Hilaire l'exilé et Athanase le proscrit applaudirent à cette entreprise. Sur le terrain de la doctrine, le rapprochement se préparait ; en face
1 Théodoret, II, 14.
2 Basile d'Aiicyre parait bien être l'autenr d'un traité « de la Virginité », qui figure parmi les apocryphes de saint Basile de Césarée (P. G., t. XXX, p. 669). Il est adressé à un évéque Letoïos, identique évidemmeat, dans cette hypothèse, au Letoïos qui figure parmi les signataires de l'épilre synodale d'Ancyre, en 358 (cidessus, p. 289). Ce Letoïos est qualifié, dans le titre du traité, d'évéque de Méliléne, et rien n'empêche qu'il l'ait été, bien 'qu'un autre évèque de ce nom se rencontre phistard dans la série des évéques de Mélitène. Voir le mémoire de Cavallera, Le De Virginitaie de Basile d'Ancyre, dans la Revue d'hist. eccl. de Louvain, 1905, p. 5 et suiv.
de l'orthodoxie strictement nicéenne, on voyait se former, dans le camp des adversaires d'Athanase, une orthodoxie à peu près équivalente. On devait finir par s'entendre; en attendant, on commençait à se parler et même à s'approuver. « Ceux, disait alors Athanase *, qui » acceptent tout ce qui a été écrit à Nicée, tout en con- » servant des scrupules sur Vhomoousios, ne doivent pas » être traités en ennemis. Je ne les attaque pas comme )) des Ariomanes, ni comme des adversaires des Pères ; » je discute avec eux comme un frère avec des frères, » qui pensent comme nous et ne dififèrent que sur un » mot... De leur nombre est Basile d'Ancyre, qui a écrit » sur la foi ». Quant à Hilaire, il écrivit alors son traité » Sur les synodes et la foi des Orientaux », adressé aux évêques des Gaules et de Bretagne, pour les renseigner sur l'état des controverses en Orient. Il y apprécie avec beaucoup de bienveillance l'initiative que viennent de prendre à Sirmium les évêques Basile, Eustathe et Eleusius ; il montre, en reproduisant et en commentant leurs formules antérieures, non seulement que ces textes ne représentent pas une perversion de la foi, mais que certaines circonstances leur ont donné raison d'être. Il établit l'équivalence des termes homoousios et homoiousios, pourvu qu'on les prenne dans le sens où les ont pris leurs patrons respectifs, le concile de Nicée et les amis de Basile. S'adressant enfin à ceux-ci il les adjure doucement de faire le dernier pas; puisque leur terme techni-
1 De S7/n. 41.
LA DÉKOUiE DE L'ORTHODOXlli 293
que est susceptible du même sens que celui du grand concile, qu'ils en fassent le sacrifice et se rallient à la formule des trois-cent-dix-huit Pères.
Au moment où Hilaire écrivait ce livre pacifique, Basile, fort belliqueux de sa nature, instrumentait contre les Anoméens '. Il était parvenu à faire croire à Constance qu'Aèce et les siens avaient été, au temps de Gallus, des fauteurs d'intrigues contre l'empereur suprême ^. Celui-ci lui donna les pouvoirs les plus étendus. Aèce fut exilé à Pépuze, chez les Montanistes ; Théophile, à Héraclée du Pont ; Eunome, arrêté à Ancyre, fut interné à Midaeon en Phrygie ; Eudoxe se retira en Arménie. Nombre de faits de ce genre furent plus tard reprochés au chef des homoïousiastes ; on parle de plus de soixante-dix sentences d'exil rendues à sa requête. Ursace et Valens, bien placéspour voir d'où venait le vent, s'étaient exécutés des premiers et avaient signé, comme le pape Libàre, les manifestes basiliens. Bref, pendant quelques mois, la terreur régna en Orient^ au bénéfice de l'orlhodoxie d'Ancyre et deLaodicée.
Basile profita de ses avantages pour obtenir la réunion d'un grand concile œcuménique, qui reprendrait l'œuvre de Nicée et ferait la paix. On parla d'abord de le tenir à Nicée même ; puis Nicomédie fut mise en avant; mais cette ville fut détruite le 24 août (358) par
1 Sur ce qui suit, voir Sozomène, IV, 16.
2 Gela était assez vraisemblable, vu les rapports de Théophile et d'Aéce avec le césar d'Antioche. Voir ci-dessus, p. 278.
un tremblement de terre et s'écroula sur la tête de l'évèque Gecropius.. Il n'était pas douteuX;, depuis l'intervention d'Hilaire, que ce concile n'eût apporté à Basile l'appui d'un très grand nombre d'occidentaux. Ainsi renforcée^ la droite de l'épiscopat oriental eût sûrement prévalu: l'entente se fût faite, d'une façon ou de l'auire, sur la question de l'homoousios et de i'homoiousios et l'arianisme eût été mis en déroute. Ce résultat aurait été obtenu en dehors d'Athanase, toujours proscrit par le gouvernement, flétri par une partie de l'épiscopat, abandonné par l'autre. Mais il était écrit que le bon combattant, qui avait été à la peine, devait être aussi à l'hoimeur. La combinaison de Basile aboutit au plus lamentable échec.
11 restait en Orient deux évêques ariens de la première génération, deux amis personnels d'Arius, qui l'avaient, il est vrai, abandonné à Nicée, mais qui s'étaient prêtés à toutes les intrigues ourdies pour le réhabiliter ;. c'étaient Patrophile, de Scythopolis en Palestine, et Narcisse, de Neronias en Cilicie. Ces "deux Nestors furent députés à la- cour de Constance, où ils s'attachèrent à représenter Basile d'Ancyre comme un brouillon, ce qui était un peu vrai, et à demander qu'au lieu d'un seul concile on en réunît deux, l'un en Orient l'autre en Occident. La différence des langues justiliait ce système^ et aussi la considération des frais que nécessiterait le transport en Orient de tant d'évêques latins. On les écouta. La ville de Rimini, sur la côte italienne
de l'Adriatique, fut choisie pour le concile occidental, celle de Séleucie d'isaurie, près du littoral cilicien, pour le concile d'Orient. Les Ariens savaient, par l'expérience des années précédentes, que les Occidentaux n'étaient pas inaccessibles aux faiblesses et aux mystifications ; en Orient ils estimaient pouvoir obtenir la majorité, non sans doute pour un anoméisme crû et sans déguisement, mais pour quelqu'une de ces combinaisons de silence dont ils avaient si bien profité pendant les trente dernières années.
De cet accord la formule fut préparée et arrêtée dans une réunion d'évèques de cour, peu avant la date assignée à l'ouverture des conciles, à chacun desquels elle devait être présentée. C'est l'évêque d'Aréthuse, Marc, qui fut chargé de la rédiger. Nous en avons le texte ' :
« La foi catholique a été exposée en présence de notre (( maître le très-pieux et triomphant empereur Gons- « tance Auguste, éternel^ vénérable, sous le consulat « de FI. Eusèbe et de FI. Hypatius clarissimes, à (( Sirmium, le XI des kalendes de juin (22 mai 359) ».
« Nous croyons en un seul et uniquQ vrai Dieu..... (( et en un seul Fils unique de Dieu, qui, avant tous les « siècles, avant toute puissance, avant tout temps con- « cevable, avant toute substance imaginable, a été en-
« gendre de Dieu, sans passion semblable au Pète
« qui l'a engendré, selon les Ecritures
(( Quant au terme d'essence (oùcta) que les Pères ont
I Ath. De syn., 8 ; les souscriptions dans Epiph., LXXIII, 22.
u employé avec simplicité, mais qui, inconnu des fidèles, (( leur cause du scandale, comme les Ecritures ne le « contiennent pas, il a paru bon de le supprimer et d'évi- (( ter entièrement à l'avenir toute mention d'essence à (( propos de Dieu, les Ecritures ne parlant jamais d'es- « sence à propos du Père et du Fils. Mais nous disons (( que le Fils est semblable au Père en toutes choses, « comme le disent et l'enseignent les Ecritures ».
Cette formule ne parlait plus, comme celle de 357, de la supériorité du Père sur le Fils ; mais, tout comme elle, elle répudiait l'emploi des termes d'homoousios et à'homoiousios. Grave échec, non seulement pour les vieux orthodoxes nicéens, mais aussi pour les néoorthodoxes dont, l'année précédente, Basile d'Ancyre avait mené le triomphe. L'influence de ce prélat avait évidemment baissé dans l'esprit changeant de l'empereur Constance. Cependant les ariens purs n'avaient pas obtenu satisfaction complète : on le vit bien, quand il fallut signer. Valens de Mursa répugnait à employer les mots •/.xrà TcâvTa, « en toutes choses », qui lui semblaient inclure, d'une façon implicite, la similitude d'essence. 11 fallut que l'empereur le forçât à introduire ces mots dans son adhésion. Quant à Basile, il aurait bien voulu I)arler de similitude xotr' cjcjuv; mais, comme cela él:iit interdit, il accumula les synonymes, xarà Tr,v urcô'jTa.'jtv xal xxrà xry uîcap^iv xxl axtol to eivxi. Le malheureux sr; raccrochait aux branches. Au fond, ce qui importait, c'était sa signature et le texte officiel : les amendements ne comptaient pas.
Non seulement on prépara de cette façon précise la tâche doctiinale des deux conciles; il fut encore décidé * que, lorsqu'ils l'auraient terminée, chacun d'eux nommerait une délégation de dix membres et que les deux délégations s'assembleraient devant l'empereur pour les accords définitifs. Ainsi le prince et ses conseillers théologiques étaient au point de départ et au terme de cette grande consultation. L'épiscopat était bloqué des deux côtés. 11 fut réglé aussi que, pour les questions de personnes, chacun des deux conciles ne s'occuperait que de sa région, les Orientaux des querelles orientales, les Occidentaux des querelles occidentales.
C'est le concile de Rimini2 qui s'ouvrit le premier, vers le commencement de juillet 359. Il était fort nombreux. Des agents impériaux avaient battu toutes les provinces et recruté, de gré ou de force, plus de quatre cents évoques. Les partisans du concile de Nicée formaient une majorité énorme ; ils s'installèrent dans l'église du lieu ; les autres, quatre-vingts au plus, dans un local à part. Avec ceux-ci étaient Ursace, Valons, Germinius, Auxence, Epictéte, Saturnin, etc. Du côté orthodoxe, le plus qualifié parait avoir été l'évêque de Carthage, Restitutus. L'église romaine ne fut pas repré-
1 Lettre du 27 mai. Continent priora (Hil. Pragm^ VII, 1 2).
î Exposé narratif dans Sulpice-Sévère. Chron., II, 41,45; cf. Jérôme, Adv. Lucif., 17, 18; documents dans Hilaire, Fragm. VII- IX; cf. Ath. De synodis. Ce dernier livre fut écrit à l'automne de 359, alors qu'Athanase ne connaissait encore des deux conciles de Rimini et de Séleucie que leurs manifestations orthodoxes et non les difaillances qui les suivirent.
seiitée; en ce moment le gouvernement reconnaissait deux papes, entre lesquels il lui était malaisé de choisir. Après quelques pourparlers sans résultat, les deux fractions du concile se décidèrent à déléguer séparément auprès de l'empereur. Les orthodoxes remirent à leurs représentants une protestation très ferme et très nette * contre toute idée de toucher au symbole de Nicée et repoussèrent la déclaration du 22 mai. Quatre évêques, Ursace, Yalens, Germinius et Gains -, qui la leur avaient présentée, avaient été excommuniés par eux. Les opposants envoyèrent, de leur côté, leur adhésion à la formule impériale. Constance était alors en Thrace, se rapprochant lentement de la frontière de l'erse où l'appelaient d'autres affaires. Il lit bon accueil aux délégués de l'opposition, lanterna au contraire ceux de la majorité ^ Ceux-ci avaient à leur tête l'évêque de Carthage : ni lui ni eux n'étaient cà la hauteur de leur mission. Us furent si bien enveloppés et chapitrés, qu'ils finirent par trahir leur mandat et prirent sur eux, non seulement dé rentrer en communion avec les quatre évêques déposés qui faisaient partie de la délégation- adverse, mais de casser en général tout ce qu'avaient fait leurs commettants. Cette démarche, étrangement irrégulière, fut consacrée par un protocole daté d'une station pos-
1 Hil. Fragm. VIII, 1-3 ; cf. VII, 3 et sùiv.
2 Saint Athanase ajoute ici les noms d'Auxence et de Démophile (De syn., 9).
3 Voir la lettre impériale adressée à ce moment au concile et la réponse de celui-ci, à la fin du De synodis d'Athanase.
taie appelée Nicée, près d'Andrinople, le 10 octobre.
Restait à la faire accepter par le concile lui-même. Les vingt légats rentrèrent à Rimini, dans une fraternité inattendue. Leur exemple entraîna bientôt des défections ; la réunion de l'église commença à se dépeupler au profit de l'autre. Le préfet du prétoire Taurus, ctiargé de veiller sur le concile et de l'amener où voulait l'empereur, s'acquittait avec succès de son rôle. Les évêques, partiués, sept mois durant, dans l'enceinte étroite d'une petite ville où ils n'avaient rien à faire, s'ennuyaient, demandaient qu'on les laissât partir. Taurus restait sourd à leurs plaintes. On partirait quand tout le monde^aurait signé. Il avait ordre, du reste, de ne pas attendre l'unanimité absolue; quand le nombre des réluctants serait tombé au-dessous de quinze, il devait les envoyer en exil et mettre les autres en liberté.
Il n'eut personne à exiler. Les récalcitrants, réduits à une vingtaine, sous la conduite de l'évêque d'Agen, Phoel)adius, et de celui de Tongres, Servais, finirent par céder à ses exhortations. On leur donna, du reste, une demi-satisfaction, en leur permettant, pourvu qu'ils signassent la formule, de la compléter dans l'énoncé de leur adhésion. Ils profitèrent, avec plus ou moins d'adresse, de cette concession ; mais ils signèrent, sans exception. Dix nouveaux délégués, choisis cette fois par le concile entier, allèrent porter à Constantinople les documents de cette défaillance'.
1 Hil., Fragm., IX.
Cependant le concile de Séleucie ' ouvrait ses séances. Léonas, « questeur du sacré palais », comme le préfet Taurus à Rimini, représentait l'empereur et exerçait la tutelle officielle ; le gouverneur militaire 2 de la province, le duc Lauricius, devait au besoin lui prêter main forte. 11 était venu environ cent-cinquante évêques, entre autres les deux primats intrus d'Alexandrie et d'Antioche, Georges et Eudoxe ; le métropolitain de Palestine, Acace, personnage très influent; Basile d'Ancyre, Macedonius de Gonstantinople^ Patrophile, Cyrille de Jérusalem, Eleusius de Cyzique, Silvain de Tarse, etc. Hilaire de Poitiers y fut envoyé aussi. Le vicaire du diocèse d'Asie, chargé d'expédier les évêques au concile, n'avait pas tenu compte de sa situation d'exilé et l'avait mis en route avec les autres.
Dès la première séance (27 septembre), les partis se dessinèrent. Après une discussion confuse sur l'ordre du jour, on décida de commencer par la question de foi. Basile était absent ce jour-là. Il se trouvait désormais au nombre des personnes litigieuses, une accusation ayant été déposée contre lui. Aussi n'eut-il guère de rôle au concile: c'est Eleusius et Silvain qui dirigèrent son parti. Silvain proposa de n'accepter aucun symbole
1 Socrate donne, II, 39, 40, une analyse des actes, qu'il avait lus dans la collection de Sabinus. Sozomène (IV, 22) les lut après lui et en tira quelques détails nouveaux ; cf. Hilaire, Adv. Const., l:2-lo.
2 L'Isaurie, province assez mal habitée, n'avait-pas de gouverneur civil ; elle était administrée par un duc.
LA DÉROUTE DE l'OrtHODOXIE 301
nouveau et de s'en tenir à celui d'Antioché, dit de la Dédicace. On écartait ainsi tout ce qui avait été fait à la cour depuis Pâques 358, soit à l'instigation de Basile, soit à celle des ariens. Sa proposition fut acclamée par cent-cinq voix ; alors Acace se retira, lui et les siens ; ils étaient dix-neuf. En dehors de ces deux groupes, il y avait quelques évêques égyptiens, qui, comme Hilaire, s'en tenaient au concile de Nicée ; mais en ce milieu ils ne pouvaient guère compter.
Le lendemain, pendant que les cent-cinq, enfermés dans l'église, procédaient à la signature de la formule d'Antioché, les Acaciens, tout en protestant contre ce huis-clos, remettaient au questeur une déclaration conforme à celle de Sirmium, amendée en ce sens que l'on y condamnait Va7iomoios tout comme Vhomoousios et homoiousios. Cette pièce *, revêtue de trente-deux signatures, fut discutée, les deux jours suivants, en séance pléniére. mais on n'aboutit à rien : Silvain, Eleusius et leur monde demeurèrent inébranlables et ne voulurent entendre parler d'aucun autre symbole que de celui de la Dédicace 2. Ce que voyant, Léonas déclara qu'il avait été
1 Athan. De srjn., 29 ; Epiph. Haer. LXXIII. 25, 26, avec les signatures, au nombre de,43. Le nombre des adhérents d'Acace varie, on le voit, suivant les documents.
2 Ils refusèrent expressément de canoniser les formules de 358 et de 359, celles de Basile et celle de Marc. ï Si Basile et Marc, dit Eleusius, ont fait quelque chose en leur particulier, si eux et les Acaciens s'entre-accusent sur tel ou tel point, cela ne regarde pas le synode; il n'a pas à rechercher si leur exposition de la foi est ou non satisfaisante ». Sozom. IV, 22, p. 165.
302 CHAPITRE vni
délégué auprès d'an€ assemblée d'accord et non auprès d'une assemblée divisée. Il prit congé -des èvèques, en leur disant : « Maintenant, allez disputailler dans l'église ». A. son exemple les Acaciens se refusèrent à prendre part à des réunions ultérieures.
La majorité se réunit pourtant, et s'occupa des questions de personnes. Cyrille de Jérusalem, déposé depuis deux ans par son métropolitain Âcace, avait interjeté appel et l'empereur avait remis son affaire au concile de Séleucie : il fut réhabili'té. En revanche Georges, Eudoxe, Acace, Patrophile et cinq autres furent déclarés déchus de l'épiscopat ; pour neuf autres on se borna à l'interruption des rapports, jusqu'à ce qu'ils eussent répondu aux accusations déposées contre eux. On ordonna même un évêque pour Antioche, à la place d'Eudoxe ; mais le candidat du concile, Annianus, aussitôt consacré, fut enlevé par le duc Lauricius et mené en exil.
Enfin l'assemblée se sépara, après avoir désigné ses dix délégués auprès de l'empereur. Les Acaciens, comme ou pense, étaient déjà sur la route de Gonstantinople.
Acace, leur chef, n'était pas le premier venu. Déjà mêlé depuis longtemps à toutes les intrigues théologiques de la cour, il prend à ce moment le premier rôle. C'était un homme intelligent, disert, persévérant. A ses dons personnels s'ajoutait une grande situation ecclésiastique. Métropolitain de Palestine, successeur de l'illustre Eusôbe, héritier de la fameuse bibliothèque d'Origène, il passait, lui aussi, pour un homme de grande doctrine.
Ses idées, au fond, ne différaient guère de celles d'Arius et d'Aèce; mais il savait les envelopper d'un style onctueux et chatoyant et surtout les dissimuler sous des formules savantes. Quand il arriva à Gonstantinople, les premiers délégués de Rimini avaient déjà cédé et l'on était en train de travailler le concile occidental. Pendant que s'achevait cette opération, il eut l'idée de produire Aèce à la cour et de voir s'il ne serait pas possible de lui ménager un succès, ce qui eût fort avancé les affaires du parti. Constance entra dans ses vues ; un aréopage laïque, présidé par le préfet de Gonstantinople Honoratus et quelquefois par l'empereur lui-même, écouta les raisons du fameux sophiste, lequel, cette fois, fit piteuse figure et trompa ainsi l'attehte de ses patrons. Ceux-ci imaginèrent alors de le transformer en bouc émissaire et de prouver leurs bonnes intentions à eux par les anathèmes dont ils l'accableraient.
Sur ces entrefaites, arrivèrent les délégués de Rimini. Ceux d^ Séleucie comptaient sur eux pour la résistance commune; ils s'empressèrent de les avertir de ce qui se tramait ^ : on allait condamner la personne d'Aèce, mais non sa doctrine ; les Latins devaient, comme eux, s'abstenir de rapports ecclésiastiques avec les fauteurs de l'intrigue. Les bons Orientaux perdaient bien leur temps. Guidés par leurs nouveaux chefs, Ursace et Valens, les délégués de Rimini allèrent tout droit se joindre aux gens d'Acace.
1 Lettre dans Hil. Fragm. X, l.
Hilaire était venu, lui aussi, à Gonstantinople. II vit le désespoir des légats de Séleucie ; il vit ses compatriotes, ces Occidentaux dont il avait tant relevé l'orthodoxie, la trahir sous ses yeux et se livrer au parti de la cour. La patience lui échappa ; il les flagella d'importance : « Gomment ! Arrivés à Gonstantinople après le » concile de Séleucie, vous allez aussitôt vous joindre )) aux hérétiques qu'il a condamnés ! Vous ne différez » pas un instant, vous ne prenez pas le temps de déli- )) bérer, de vous informer! Les légats du synode oriental, » qui ne communiquent pas avec les évêques d'ici, vont )) vous trouver ; ils vous mettent au courant des faits, )) vous montrent que l'hérésie vient d'être condamnée ; )) n'était-ce pas le moment, au moins alors, de vous tenir » à l'écart, de réserver votre jugement ?...
» Un esclave, je ne dis pas un bon esclave, mais un )) esclave passable, ne peut supporter qu'on injurie son » maître : il le venge, s'il peut le faire. Un soldat défend » son roi, même au péril de sa vie, même en lui faisant » un rempart de son corps. Un chien de garde aboie au » moindre flair, s'élance au premier soupçon. Vous, vous » entendez dire que le Ghrist, le vrai Fils de Dieu, n'est » pas Dieu ; votre silence est une adhésion à ce blas- » phème, et vous vous taisez ! Que dis-je ? Vous pro- » testez contre ceux qui réclament, vous joignez -votre » voix à celles qui veulent étouffer les leurs » *.
Hilaire ne s'en tint pas à cette éloquente invective.
i Hil. Fragm^ X, 2-4.
Il demanda audience à l'empereur *, insista deux fois, trois fois. On ne l'écouta pas. Les légats de Séleucie, restés seuls sur la brèche, furent entrepris individuellement. Ils résistèrent longtemps ; on les pressa de plus en plus vivement. Le l"'' janvier approchait. Constance tenait à inaugurer son dixième consulat par la proclamation de la paix religieuse. On y arriva tout juste. C'est seulement dans la nuit du 31 décembre au l*^"" janvier que les dernières signatures furent arrachées.
Il ne restait plus qu'à revêtir de l'autorité conciliaire les décisions arrêtées avec les légats et à régler certaines questions personnelles. Ce fut la tâche du concile de Gonstantinople ^ qui se tint dans les premiers jours de janvier 360, avec le concours de divers évêques de Thrace et de Bithynie ; en tout, une cinquantaine de membres. Acace dirigea les débats. Parmi les assistants il faut remarquer le vieux Maris de Ghalcédoine, un des Pères de Nicée et des protecteurs d'Arius, et Ulfila, évoque national d'une colonie de Goths établie sur les bords du Danube, qui se trouvait par hasard dans la capitale ; lui aussi était arien, et de vieille date.
La formule de Rimini fut approuvée : elle proclamait que le Fils est semblable au Père, interdisait les termes
1 Ad Const., II.
2 Sur ce concile, voir Sozomène, IV, 24, qui a dépouillé des documents officiels. De ceux-ci un seul s'est conservé, une lettre à Georges d'Alexandrie sur la condamnation d'Aéce (Théodoret, II, 24.)
DucBESKE. Hist. anc. de VEgl. — T. II. 20
d'essence et de substance (hypostase\ répudiait tous les symboles antérieurs et écartait d'avance tous ceux qu'on voudrait établir par la suite. C'est le formulaire officiel de ce qu'on appela désormais l'arianisme, notamment de celui qui se répandit chez les peuples barbares. Les deux symboles de 325 et de 360, de Xicée et de Rimini, s'opposent et s'excluent mutuellement. On ne peut pourtant dire que celui de Rimini contienne une profession explicite de l'arianisme. 11 ne reproduit aucun des termes techniques de l'hérésie primitive ; et, quant à l'arianisme nouveau, l'anoméisme, il l'écarté expressément : ce n'est pas ràvojxo'.oç qui est proclamé, c'est ro[xo'.oç, son contraire. Toutefois le vague de la formule, permettait de l'entendre dans les sens les plus divers, même les plus opposés: Athanase et Aèce, avec un peu de bonne volonté, auraient pu la réciter ensemble. C'est pour cela qu'elle était perfide et inutile et que nul chrétien digne de ce nom, tenant vraiment à la divinité absolue de son maître, ne pouvait hésiter à la réprouver.
Aèce fut déposé du diaconat et excommunié sous condition, c'est-à-dire s'il persistait dans ses sentiments, M comme ayant, dans ses livres et ses disputes, fait éta- » lage d'une philosophie chicanière et étrangère à l'es- » prit ecclé-^iastique, employé des expressions blasphé- » matoires et troublé ainsi l'Eglise ».
Cette sentence, toutefois, ne fut pas approuvée de tout le monde : une dizaine * d'évêques franchement ano-
1 Sozomène. IV, 25; cf. Philostorge, VU, 6; VIII, 4.
méens se refusèrent à jeter Jonas à la mer < ; on leur donna six mois pour se décider.
Ceux-là étaient des amis. Vint le tour des autres : ce fut un massacre. La déposition fut protioncée contre Macedonius de Gonstantinopie, Eleusius de Gyzique, Eortasius de Sardes, Dracontius de Pergame, Basile d'Ancyre, Eustathe de Sébaste en Arménie, Sophronius de^Pompeiopolis en Paphlagonie, Helpidius de Satala, Néon de Séleucie en Isaurie, Silvain de Tarse, Cyrille de' Jérusalem. Leur condamnation ne fut pas motivée sur la doctrine; outre le reproche général d'avoir, les deux années précédentes, troublé gravement la paix de l'Eglise, on^t valoir contre chacun d'eux des griefs spéciaux.' d'ordre disciplinaire. Basile, en particulier, s'entendit jeter à la tète tous les coups de force et les excès de pouvoir qu'il s'était permis pendant ses quelques mois de faveur ^
Le gouvernement instrumenta à son tour. Aèce fut interné à Mopsueste et ses ouvrages proscrits. Basile fut expédié en lUyrie, les autres en divers lieux d'exil. On les pourvut de successeurs. Pour Constantinople, on fit choix d'Eudoxe, qu'il eût été malaisé de rétablir à An-
1 C'étaient, d'abord Théophile l'Indien, le thaumaturge du parti (Aece aussi, en dépit de sa scolastique. se posait quelquefois en inspiré), puis Seras de Paraetonium en Libye, Etienne de PtolemaisetHéliodorede Sozouse en Gyrénaïque; un phrygien Théodule de Kérétapa; trois lydiens, Léonce de Tripoli, Théodose de Philadelphie, Phœbus de Polycalanda, et deux autres. 2 Le détail de tout cela est dans Sozoméne, IV, 24, qui résume ici les actes officiels.
tioche, et, tout aussitôt, on procéda (15 février 360), à la dédicace de la grande église de la Divine Sagesse (Sainte- Sophie), en construction depuis vingt ans. Le concile y assista. Eudoxe prit la parole : « Le Père, dit-il^, est impie {y.Gëor,ç), le Fils pieux {B'jG&o'nç) ». Aux murmures que soulevait ce langage étrange, il répondit en expliquant que le Fils révère le Père, tandis que le Père n'a personne à révérer. Ce triste calembour, dont le souvenir se conserva à Gonstantinople, caractérise assez bien la situation. On voit quelle espèce de prêtres arrivait aux situations supérieures de l'Eglise d'Orient *.
Hilaire était encore à Gonstantinople, atterré, exaspéré. Pour passer sa colère, il se mit à écrire son livre « Contre Constance », invective terrible, qu'il eut le bon esi)rit de garder en portefeuille. On le laissa revenir en Occident.
Le formulaire de Pàmini-Constantinople fut porté d'évêché en évèché, afin que ceux qui n'avaient pas pris part aux conciles pussent y apposer leurs signatures. En Occident c'était à peine nécessaire, tant avait été nombreuse, à Rimini, la représentation de l'épiscopat. En Asie-Mineure, en Syrie, en Egypte, il en était autre-
1 Eudoxe, du reste, tenait à^celte idée. On la retrouve dans sa profession do foi, publiée par Gaspari, Alte und neue Quellen zur Gesckichle des Taufsymbols, Christiania, 1879, p. 179. Il faut même y rétablir le mot « impie », dont l'omission, dans le texte de Gaspari, le rend incohérent : [ciLGzor] ôt; tJLr,S£va o-éostv ttsç'jxev. Gf. Bullelin critique, t. I, p. 169. C'est sans doute à l'occasion de'' son installation à Gonstantinople qu'Eudoxc produisit celte singulière formule.
ment. C'est alors que saint Athanase, du fond de quelque désert, adressa aux évêques d'Egypte et de Libye une exhortation pressante à rester dans le devoir et à refuser leur signature. On ne sait quel fut le résultat de cette démarclie. II est peuJprobat)le que les ag-ents officiels aient eu de grands succès dans le ressort d'Athanase. Le clergé lui demeurait dévoué ; en Libye, une notable partie de l'épiscopat était passée à l'anoméisme ; ceux-là non plus n'étaient guère disposés à signer.
\ Césarée de Gappadoce, le vieil évêque Dianius, qui siégeait depuis une vingtaine d'années et ne se mettait guère en avant, était habitué à signer toutes les formules officielles ; il signa encore celle-là.
A Antioche le siège était vacant : il fallut élire un nouvel évèque. Le choix tomba sur Mèlèce, évêque en disponibilité. Méléce était de Mélitène, dans l'Arménie mineure. Un concile assemblé dans cette ville, en 338, avait déposé de l'épiscopat l'évêque de Sébaste, Eustathe, personnage fort en vue pour l'ardeur qu'il mettait à propager la vie ascétique et les institutions monastiques. Dans sa jeunesse il les avait étudiées en Egypte. On disait qu'il y avait fréquenté Arius et s'était imbu de sa doctrine. Quoi qu'il en soit, il est sûr qu'au moment où la sentence du concile de Mélitène le frappa dans sa situation épiscopale, Eustathe, comme Basile d'Ancyre, professait des doctrines très rapprochées de l'orthodoxie nicéenne. Mèlèce, alors membre du clergé de Mélitène, accepta de le remplacer. C'était un homme fort considéré pour sa piété, sa douceur affable et sa droiture d'esprit.
Mais Eustathe, lui aussi, était très populaire ; la population de Sébaste n'accepta pas le successeur qu'on prétendait lui donner; Méléce dut se retirer; il s'établit à Bérée de Syrie (Alep). L'année suivante (359) Eustathe prit part au concile de Séleucie, dans les rangs de la majorité homoïousiaste; Méléce^ soit au concile S soit après, signa la formule acacienne. C'était donc, au moment où <hiver 360-361) on lui confia le siège d'Antioche, l'homme du concile de Rimini-Gonstantinople, tout comme Acace de Gésarée et Georges d'Alexandrie, qui assistèrent à son installation. Il y prononça un discours très habile, où, tout en restant dans les formules officielles, en ne parlant ni d'essence ni d'hypostase, il laissa voir qu'au fond il n'était pas loin de penser comme les nicéens ^. Ceux-ci firent éclater leur joie. Les Ariens comprirent : au bout d'un mois ils avaient déjà trouvé le moyen de se débarrasser du nouvel évêque. Sans lui faire un procès doctrinal, on l'entreprit sur certains actes de son administration, notamment sur la réintégration de clercs évincés par ses prédécesseurs. A sa place on mit Euzoïus, l'ancien compagnon d'Arius, destitué du diaconat, quarante ans auparavant, par Alexandre d'Alexandrie.
L'empereur Constance était revenu à Antioche et présidait à ces changements. P^rce lui restait, à lui et
1 Socrate (II, 44) le marque expressément.
2 Saint Epipharie, qui nous a conservé ce discours (Haer. LXXIII, 29-33), n'y trouve pas grand chose à redire.
à ses conseillers ecclésiastiques. Nicée et Ancyre, Athanase et Basile, étaient enveloppés dans le même désastre. « Le monde gémit, dit saint Jérôme, et s'étonna d'être arien ». Il ne s'étonna pas longtemps. Le joug sous lequel se courbait Tépiscopat allait être brisé. A la fin de l'hiver précédent, en avril 360, les meilleures troupes de la Gaule furent appelées par Constance à servir sur la frontière perse. On les avait réunies à Paris. Au moment de partir, les soldats refusèrent de quitter la Gaule. Un soir ils descendirent de leur camp *, se dirigèrent vers le palais où résidait le césar et l'acclamèrent auguste, en dépit de sa résistance et de ses protestations.
Constance avait cessé de régner en Occident. Les hauts fonctionnaires qui le représentaient à côté du jeune césar se retirèrent et Julien écrivit à son impérial cousin pour s'excuser de ce qui était arrivé. Constance était à Gésarée de Cappadoce quand il reçut ces lettres. La guerre des Perses l'occupa cette année et la plus grande partie de l'année suivante. Cependant Julien, auguste malgré lui, se décidait à soutenir par les armes son usurpation forcée. En 361 il se mit en marche vers l'Orient. Constance, enfin libre de ses mouvements, partit d'Antioche pour aller combattre le compétiteur que l'Occident lui envoyait. Mais la maladie l'arrêta au pied du Taurus. Euzoïus, l'évêque officiel d'Antioche, se trouva là pour le baptiser,
1 Situé sur le penchant ouest de la hauteur appelée depuis Montagne Sainte-Geneviève, sous la rue Soufflot actuelle. Quant au palais de Julien, il en subsiste des ruines importantes.
car ce grand artisan de formules théologiques n'était encore que catéchumène ; il mourut le 3 novembre 361. Julien reçut la nouvelle en ïhrace ; le 11 décembre il entrait à Constantinople ; les destinées de l'empire tout entier étaient remises entre ses mains.
Le paganisme sous les princes constantiniens. — Proscription des sacrifices. — Déclin des anciennes religions. — La jeunesse de Julien. — Son évolution religieuse. — Devenu empereur il se déclare païen. — Revanche de la religion vaincue. — Massacre de Georges d'Alexandrie. — Littérature de Julien, sa piété, sa tentative de réformer le paganisme. — Son attitude envers les chrétiens. — Rappel des évéques exilés. — Retrait des privilège?, interdiction d'enseigner. — Conflits et violences. — Reconstruction du temple de Jérusalem. — Julien et les gens d'Antioche. — Sa mort.
Déjà, sous Constantin, surtout depuis qu'il fut devenu seul empereur, l'Etat avait pris parti contre le paganisme. Cependant aucune mesure générale n'avait fermé les temples : l'Etat n'y offrait plus de sacrifices ; mais, sauf peut-être à la fin du règne, les particuliers avaient conservé la liberté d'en célébrer. Cette tolérance ne devait pas tarder à disparaître : les fils de Constantin se montrèrent encore plus résolus que leur père à en finir avec l'ancienne religion. Dès l'année 341, Constant adressa au vicaire d'Italie le rescrit suivant : « Que la » superstition cesse ! Que l'on abolisse la folie des sacri- » fices ! Quiconque, contre la loi du divin prince notre » père et le présent ordre de notre mansuétude, osera )) célébrer des sacrifices, doit être jugé et puni » K D'au-
1 « CHSset superstitio. sacrificiorum al)oleatur insanif). Nam
très constitutions répètent cette défense, spécifiant que les temples doivent être partout fermés, les sacrifices interdits, sous peine de mort et de confiscation *. Magnence, bien que clirétien lui-même, avait permis, par exception, que l'on célébrât des sacrifices pendant la nuit; Constance révoqua cette mesure ^.
Toutefois il y a lieu de remarquer que le seul acte de culte proscrit par cette législation, c'est le sacrifice. Or les religions païennes comportaient beaucoup d'autres cérémonies. On ne voit pas qu'elles tombassent sous le coup de la loi. Un rescrit impérial de 342 ^ spécifie expressément qu'on ne doit pas toucher aux temples suburbains auxquels se rattachent des jeux de cirque et autres; on en veut à la superstition, non aux amusements du public. Les processions, les repas sacrés, les mystères, bien d'autres manifestations religieuses se maintinrent comme auparavant- A Rome, on taurobolisa jusqu'au temps de Théodose. Les initiations d'Eleusis furent pratiquées sous Constance et même après Julien. A x\.ntioche, le fameux sanctuaire de Daphné continua d'être fréquenté, et cela dans les intentions les moins austères.
quicumque contra legcm divi principis parentis nostri et hanc nostrae mansuetudinis iussionem ausus fuerit sacrificia celebrare, conipetens in eum vindicta et praesens sententia exeratur. » Cod. Theod. XVI, iO, 1.
1 Cod. Theod. XVI, 10, 4 et 6; la date précise de la loi 4 est sujette à contestation; la loi 6 est de 356 ; elle fut promulguée au nom de Constance et de Julien.
2 Cod. Theod. XVI, 10. 5, de 353.
3 Cad. Theod. XVI, 10, 3.
Au lieu de l'interdire absolument, ce que les bonnes mœurs paraissaient demander, le césar Gallus se borna à lui organiser une concurrence. Il fit transporter dans le bois sacré les restes de saint Babylas, l'évêque martyr ; dès lors les personnes graves purent se risquer sur la route de Daphné.
Du reste, ce qui est à considérer ici, c'est beaucoup moins la législation que la pratique. De la législation on peut dire au moins que les prescriptions terribles de l'empereur Constance n'ont fait, que l'on sache, aucune victime. 11 n'est nulle part question de martyrs païens. A n'en pas douter il y eut en bien des endroits conflit entre les partisans des deux cultes; certaines histoires de martyrs chrétiens sont des récits d'émeutes à prétextes religieux. Des prédicateurs trop zélés, qui s'en vont prêcher l'Evangile à des populations rurales peu préparées, sont l'objet de mauvais traitements et quelquefois massacrés. On se bat autour des temples que des bandes de chrétiens fanatiques s'ingèrent à détruire ; les horions, bien entendu, se répartissent entre agresseurs et défenseurs. A Tipasa, en Mauritanie, une enfant, appelée Salsa, se glisse dans un temple, s'empare d'un dieu de bronze et le précipite du haut d'une falaise ; les païens la surprennent et l'envoient rejoindre l'idole au fond de la mer. Ces faits n'ont évidemment rien à voir avec les lois : ce sont des accidents.
Des lois elles-mêmes, l'application devait être assez diverse. Quand une localité passait tout entière au christianisme, il était assez naturel qu'elle disposât à son gré
des édifices de l'ancien culte. Les temples se fermaient alors sans difficulté, les sacerdoces étaient abolis, les dieux appropriés à l'ornement des places publiques, ou emmagasinés dans quelque réduit. Les biens des temples revenaient aux municipalités, quand l'Etat ne s'en emparait pas, ce qu'il fit souvent. Ailleurs, au contraire, en des villes ou des localités rurales qui n'avaient pas voulu entendre parler du christianisme, on conservait temples et sacerdoces ; on maintenait les fêtes, les jeux, les processions et autres manifestations extérieures ; quant aux sacrifices, si l'on se risquait à en faire, on s'arrangeait pour que la police n'en fût point avisée. Celle-ci fermait souvent les yeux, quand elle n'était pas de connivence. Vers la fin du règne de Constance, le préfet de Rome, TertuUus, inquiet du retard d'un convoi de blé, offrit, dans un temple^d'Ostie, un sacrifice aux Castors K Le plus souvent, et surtout dans les grandes villes, on se partageait entre les deux cultes. £1 y avait sûrement beaucoup de gens qui s'intéressaient aux deux à la fois. Les assemblées chrétiennes, la vigile, la liturgie, étaient assez sévères et ne donnaient guère d'aliment à l'enthousiasme. Le populaire goûtait davantage les réunions que l'on tenait dans la banlieue, près des tombeaux des martyrs. Elles comportaient des agapes, desquelles, en dépit des représentations du clergé, une certaine joie, souvent excessive, n'était pas exclue. Mais tout cela était peu de chose auprès des pompes païennes.
1 Amrn. Marc. XIX, 10.
Celles-ci durèrent, en général, tant qu'on n'eut pas trouvé moyen de les remplacer, tant que celles des formes religieuses qui tenaient le plus au cœur du peuple n'eurent pas été adaptées par lui à la religion chrétienne. En somme, et dans l'ensemble de l'empire, le paganisme était en grand déclin. Il pliait sous la défaveur impériale et la proscription de son culte. De tant de lettrés qui le professaient encore, aucun ne prenait sa défense. Au contraire il s'en trouva un qui, l'ayant abandonné de frais, dressa contre lui un réquisitoire terrible. Firmicus Maternus était un avocat de Syracuse, qui se distrayait des ennuis de sa profession en s'occupant d'astrologie. Vers la fin du règne de Constantin il passa en Gampanie, où il publia un traité sur cette science. Une dizaine d'années plus tard, ayant, dans l'intervalle, renoncé au paganisme et à l'étude des astres, il-adressait aux empereurs Constance et Constant un livre sur « La fausseté des religions profanes », où il fait, avec une érudition suspecte et des étymologies bizarres i, le procès des cultes païens. Il en réclame l'abolition, définitive et sans miséricorde : « Il faut en finir, très sacrés em- » pereurs, il faut couper court à tout cela par des lois » sévères. C'est pour cela que Dieu vous a donné l'em- » pire, qu'il vous conduit de succès en succès. Enlevez, » enlevez sans crainte les ornements des temples ; en-
1 C'est ainsi qu'il retrouve en Sérapis le patriarche Joseph. Le boisseau que le dieu portait sur la tête lui semble être un souvenir du ministère de Joseph pendant les années d'abondance et de disette.
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» voyez les dieux à la monnaie, appropriez-vous leurs » biens... ». Telles sont les exhortations qui reviennent à chaque page sous cette plume fanatique. Nous sommes loin du temps où Justin se contentait de demander aux empereurs qu'ils ne fissent pas couler le sang des chrétiens.
Ce temps, il ne semblait guère probable qu'on le revît : la victoire du christianisme était éclatante ; la disparition totale des anciens cultes pouvait être considérée comme prochaine. Tout à-coup, cependant, le vent changea, les dieux abando;inés remontèrent sur les autels et les chrétiens se sentirent menacés de nouveau par la puissance publique redevenue hostile.
Julien 1 était né à Gonstantinople, en 331, de Jules Constance, frère de Constantin, et de Basilina, grande dame romaine, qui mourut peu après sa naissance. Il avait six ans quand son père et l'un de ses frères périrent dans les massacres qui suivirent la mort de Constantin. Lui-même échappa, avec son autre frère, Gallus. On lui rappela plus tard qu'à ce moment dangereux il eut à se louer de certains dévouements ecclésiastiques. Quand le calme fut revenu et que Constance se fut décidé à prendre les deux enfants sous sa protection, Julien fut confié à l'évêque de Nicomédie, Eusèbe, parent éloigné, dont sa mère avait déjà subi l'influence. Il demeura près de lui, à Nicomédie et à Constantinople, pen-
1 P. Allard, Julien l'apostat (1900-1903.)
dant près de cinq ans. Eusèbe mort, Julien et Gallus, jusque là séparés, furent réunis et installés dans une villa appelée Makellon, au pied du mont Argée, non loin de Gésarée en Gappadoce. Il y restèrent près de huit ans, jusqu'au moment (351) où Gallus fut nommé césar et s'en alla régner à Antioche. Quant à Julien, on lui permit de compléter son éducation en fréquentant les maîtres de renom. A cet effet il séjourna à Gonstantinople, en Bithynie et en Asie. Impliqué en 354 dans l'affaire de Gallus, il fut mandé en Italie, près de l'empereur. L'impératrice Eusébie intervint en sa faveur; on l'autorisa à reprendre ses études. C'est alors' qu'il vint à Athènes, où il connut Grégoire et Basile, deux jeunes cappadociens destinés à s'illustrer dans l'épiscopat. Il n'y resta pas longtemps et fut rappelé, en 355, à la cour de Milan, pour être associé à son tour au gouvernement impérial, et chargé de veiller à la défense des provinces occidentales. On sait qu'il s'acquitta consciencieusement et heureusement de cette tâche, qu'il ne recula devant aucun des devoirs, grands ou petits, qu'elle lui imposait, et que l'impression laissée par lui en Gaule fut une impression favorable.
Toutefois ce défenseur de la patrie romaine cachait un sophiste grec; ce représentant, ce collègue, du pieux empereur Constance était au fond un païen convaincu et dévot. Son évolution intérieure, connue 'OU soupçonnée de quelques personnes seulement, remontait assez haut. Les circonstances de son éducation l'expliquent dans une certaine mesure.
Ses parents étaient chrétiens, comme toute la famille impériale. 11 avait, tout petit enfant, sauté sur les genoux de Constantin, « l'évêque extérieur » de l'Eglise chrétienne. On le baptisa de bonne heure, et, jusqu'à sa sortie de la villa de Makellon, on le voit toujours entouré de personnages ecclésiastiques. Il est vrai que c'étaient des membres éminents de la coterie arienne et que, dans cette école de sophistique religieuse, l'Evangile était fort voilé par la métaphysique. A s'occuper sans cesse des relations et processions divines on perdait de vue le message du Christ;, son histoire, son œuvre de salut. Dans le conflit des symboles, dans les intrigues des évêques de cour, dans leur ardeur à se renverser les uns les autres, l'Eglise usait lamentablement son prestige. Des hommes comme Eusèbe, Georges, Aèce, ne recommandaient que faiblement le christianisme. Toutefois les convictions résistaient généralement à ce spectacle : il n'arrêta pas le mouvement des conversions, même chez les gens cultivés. Du reste la critique que Julien fit de la religion chrétienne ne s'adressa pas à telle ou telle nuance. C'est à l'ensemble qu'il s'en prit, c'est du christianisme comme tel qu'il se détacha. Et il s'en détacha parce qu'en lui s'était formée une autre conscience religieuse.
Il savait le latin et le parlait « suffisamment », dit Ammien^ On ne s'en douterait guère en lisant ses livres et ses lettres: lui si érudit en littérature, jamais il ne cite