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\in auteur latin, pas même Virgile. Rome existe à peine pour lui; c'est Athènes qui est le centre des choses. Au ciel il ne voit que les dieux grecs, en ce monde que les souvenirs ou les intérêts présents de l'hellénisme, et de A'hellénisme religieux. Julien est un dévot du culte antifque, un adepte passionné des mystères et de la théologie païenne. Des anciens poètes il ne connaît guère que les 5)oètes sacrés, Homère et Hésiode. Plus éclectique en iphilosophie, il lut d'abord Platon, Aristote et les autres; mais quand il se vit un peu émancipé des précepteurs, son inclination le détourna des raisonneurs pour le poriter vers les mystiques, vers les néoplatoniciens, et non ■pas vers ceux d'entre eux qui, comme ^Edesius de Pergame et Eusèbe de Myndos, s'en tenaient à la philosophie •de Plotin, mais plutôt vers les disciples de Jamblique, vers les praticiens de la théurgie et de l'occultisme. C'est ainsi qu'il tomba entre les mains de Maxime d'Ephèse, qui lui fit pénétrer les arcanes de sa philosophie et le mit en rapport avec les dieux. Julien avait vingt ans: sa vie, bien surveillée par des personnes de confiance, était demeurée grave, austère même. Il n'avait de passion que pour le mystère des choses, surtout des choses invisibles. Dans ces pratiques, ce qui lui restait de christianisme s'évapora. On l'avait initié à la doctrine ; on lui avait fait lire la Bible et entendre des catéchèses. Maintenant Moïse, Jérémie, Luc, Matthieu, lui semblaient de piètres auteurs auprès d'Homère, de Platon et de Jamblique. Ses relations avec les philosophes ayant fait quelque bruit, son frère Gallus, inquiet à bon droit de leurs
DucHESNE. Hist. anc. de l'Egl. — T. II. 21
conséquences, crut devoir lui expédier le plus en vue des sophistes chrétiens, Aèce, qui étonnait alors Antioche par le succès de ses argumentations. Il perdait bien son temps. Contre la mystique qui possédait l'âme de Julien, que pouvait la scolastique sèche et creuse des maîtres en arianisme ?
Le disciple de Maxime d'Ephèse endura les argumentations d'Aèce, comme il endurait beaucoup d'autres choses : Constance, il le savait, ne plaisantait pas là dessus. Julien abhorrait son cousin, qu'on n'avait pas manqué de lui représenter comme l'assassin de sa famille. Gela ne l'empêcha pas de lui consacrer un panégyrique très élogieux. Il en fit un autre en l'honneur de l'impératrice Eusébie. Dans ces compositions il était encore ^ d'usage que l'on employât le merveilleux païen. C'était une consolation pour Julien : il célébrait son cousin, ce qui lui était bien désagréable ; mais il pouvait aussi céLébrer ses dieux, et cela l'enchantait.
A part ces exercices de style, il lui fallut, malgré sa ferveur de néophyte, continuer à se feindre chrétien, galiléen, comme il commençait à dire, prendre part aux assemblées religieuses que présidait le clergé officiel, cacher sa piété pour les dieux proscrits sous un zèle apparent pour la religion qui les persécutait. Situation difficile et cruelle^ car, il n'y a pas là dessus le moindre
1 Cela dura très longtemps. Au v» siècle les panégyriques de Sidoine Apollinaire font encore évoluer le personnel de l'antique Olympe.
doute, la nouvelle conviction de Julien était profondé- ^ment sincère.
Dieu sait oe qui serait advenu de ce conflit intérieur s'il avajt dû se prolonger autant que l'âge de Julien et celui de Constance pouvaient le faire présager. Les circonstances qui mirent bientôt les deux cousins aux prises permirent à Julien de se montrer ce qu'il était. Il ne se pressa pas. Le 6 janvier de l'année 361, on le vit encore, à Vienne, où il passait l'hiver, prendre part aux mystères chrétiens.G'était la dernière fois : l'été suivant, dans sa marche à travers la Pannonie, il cessa de se cacher et se mit à célébrer en grande pompe, devant toute son armée, les sacrifices que jusque là il dissimulait dans le secret de son intérieur. Son enthousiasme pour les anciens dieux éclata bientôt dans ses discours et dans sa correspondance officielle, comme aussi sa rage contre Constance K
Les deux cousins marchaient l'un contre l'autre. La situation devenait tragique. On allait à une seconde bataille du pont Milvius, à un choc entre une armée païenne et une armée chrétienne. Cependant les choses prirent une autre tournure. La mort de Constance permit à Julien d'entrer paisiblement à Constantinople (le il décembre 361). Au lieu de livrer bataille à son rival il présida à ses funérailles. '
Il se rattrapa sur les ministres. Une cour spéciale fut instituée et régla durement les comptes du nouvel au-
1 Voir piirtont sa leltre aux Athéniens.
'guste. Parmi ses victimes figurèrent le préfet ïaurus, celui du concile de Rimini, et le grand chambellan Eusèbe, dont la triste figure traverse à certains moments l'histoire de saint Athanase et du pape Libère. Eusèbe fut exécuté : il avait joué dans l'affaire de Gallus un rôle que Julien ne lui pardonna pas. Taurus ne fut qu'exilé *.
Mais le principal soin du nouveau prince, la pensée du règne qui s'ouvrait, ce fut la revanche du paganisme. Julien dessina tout de suite son attitude et montra en lui le Constantin de l'ancien culte. Un édit ordonna de rouvrir les temples et de reprendre partout les sacrifices*.Cette prescription ne pouvait manquerd'être appréciée diversement. Il y avait des endroits où elle fit plaisir à la population, restée fidèle aux dieux d'autrefois. Ailleurs, elle parut inopportune, la plupart ayant passé au christianisme. Bien des municipalités avaient commencé à détruire les temples ; leurs dotations en bien fonds et leur mobilier avaient été confisqués par l'Etat ou aliénés par les curies. Julien prescrivit bientôt de les reconstituer. Pareille disposition avait été prise en 312 par Constantin et Licinius, en faveur des églises chrétiennes. On n'entend pas dire qu'elle ait alors soulevé de graves difficultés; du reste, quand des particuliers devaient être dépossédés, les empereurs de 312 les dédommageaient. Julien se crut dispensé d'en faire autant. Dans sa pensée
1 Âmmien, XXII, 3.
2 Ammien, XXII, 5.
le fait d'avoir concouru à la destruction et à la spoliation des temples constituait un crime dont il était naturel de tirer vengeance. Il n'alla pas sans doute jusqu'à édicter pour cela des châtiments personnels ; mais il se montra très dur dans ses revendications, condamnant au besoin à rebâtir les temples des évêques qui en avaient plus ou moins favorisé la démolition, et surtout se montrant très indulgent pour les émeutes populaires en faveur de sa réaction païenne.
La première victime fut l'évêque intrus d'Alexandrie, Georges le Cappadocien. Chassé d'Alexandrie en 358, ce peu sympathique personnage avait traîné de concile en concile, se mêlant à toutes les intrigues contre l'orthodoxie et ses défenseurs. Enfin, au moment où Constance partait d'Antioche pour aller combattre Julien, il regagna, après trois ans d'absence, la métropole égyptienne, où la police lui avait préparé les voies. Sans parler de l'horreur qu'il inspirait aux fidèles d^Athanase, Georges était universellement détesté. Nombre d'Alexandrins avaient à se plaindre et de ses délations et de ses spoliations. Les temples encore debout l'exaspéraient ; il ne tarissait pas de menaces à leur endroit. C'est le 26 novembre 36i que les Alexandrins revirent l'évêque exécré. Quatre jours plus tard le préfet afficha la nouvelle de la mort de l'empereur et de l'avènement de Julien. En un moment la population se souleva. Georges ne fut pas tué ce jour là, mais seulement emprisonné. Le 25 décembre une autre émeute l'arracha de sa prison. 11 fut massacré, avec un fonctionnaire appelé Dracontius, dont
b26 CHAPITRE IX
Tes païens avaient eu à se plaindre. Le cadavre de l'évèque fut hissé sur un chameau; quelques forcenés s'altérèrent à celui de Draconlius. On leur fit faire le tour de la ville ; puis on les brûla et les cendres furent jetées au vent. Tel était, à Alexandrie, le rituel des exécutions, quand la populace s'en chargeait.
Julien, informé de l'affaire, se borna à gronder les Alexandrins. Ils auraient dû réserver Georges à la justice des tribunaux. A part cette question de procédure, il ne pouvait que les approuver : Georges était un ennemi des dieux. Il se souvint ensuite que le défunt avait une fort belle bibliothèque, dont il avait profité jadis pour tromper les ennuis de Makellon; les fonctionnaires furent mis en réquisition pour la retrouver et l'expédier à la cour '.
L'empereur, en Julien, n'avait pas tué le lettré. D aimait toujours les livres; il trouvait le temps de lire, et même d'écrire. Ses nuits, que les fêtes mondairies n'abrégeaient pas, étaient en grande partie consacrées à l'étude. Cest de ce temps-là, du temps où il eut charge d'empire, que date presque toute sa littérature, ses traités théologiques, sur le Roi Soleil, sur la Mère des Dieux, ses écrits contre les cyniques et les chrétiens, ses satires, les Césars, le Misopogon, des lettres importantes, comme celle aux Athéniens, celle à Thémistius, enfin un long manifeste religieux, dont il ne reste que des fragments. Dés le premier moment il avait appelé à lui rhé-
1 Juliani ep. 9, 10, 36,
teurs et philosophes,, Libanius, Thémistius, Maxime d'Ephèse, et les honorait comme des, demi-dieux. Leur entretien lui plaisait par dessus tout. Il avait beau avoir atteint la trentaine; c'était toujours un disciple,
C'était aussi un dévot. On avait vu des empereurs attachés au vieux culte national ; quelques-uns même s'étaient ardemment employés à y ramener les ciirétiens égarés. Mais une telle piété, une telle avidité pour les choses saintes, pour les sacrifices, les processions, les temples, personne ne l'avait jamais manifestée. Le seul de ses prédécesseurs qui lui puisse être comparé à ce point de vue, c'est Maximin, le Maximin d'après Galère, qui ne peut plus persécuter ouvertement, mais trouve le moyen de le faire indirectement, en excitant le zèle religieux des municipalités. Julien fait savoir à tout l'empire que sa faveur est proportionnée à l'ardeur que l'on montrera pour le service des dieux. Qu'on rebâtisse les temples, qu'on les desserve, qu'on les fréquente, on obtiendra tout ce qu'on voudra ; sinon rien, pas même une garnison au moment où l'ennemi approche.
Comme Maximin encore, on le voit organiser les sacerdoces, grouper autour d'un chef pour chaque localité les prêtres des divers sanctuaires, établir au dessus d'eux des prêtres provinciaux, autrement dit constituer des évêques et des archevêques païens. Mais — et ici éclate une différence qu'il est juste de relever — tandis que Maximin choisissait pour ces postes des gens riches et titrés, Julien veut avoir un personnel vertueux. Il lui demande de bons exemples; les prêtres en chef doivent veiller sur
la conduite de leurs inférieurs, les réprimander, les corriger au l)esoin. Ses évêques doivent être pieux et de bonnes mœurs, comme ceux des chrétiens. 11 va même jusqu'à les exciter à organiser des fondations charitables, des œuvres d'assistance, comme il y en a partout dans les communautés chrétiennes.
Rêve d'écolier! Le paganisme, en Orient surtout, ne se prêtait pas à de telles réformes. L'idée que Julien se faisait du sacerdoce et de ses devoirs était une idée chrétienne. Jamais un prêtre païen ne s'était imaginé qu'il dût vivre plus sévèrement que les autres hommes ou que le soin des nùsérables eût une connexion spéciale avec ses fonctions. Julien versait le vin nouveau dans les vieilles outres et cherchait à insinuer l'esprit chrétien dans le cadavre exhumé du paganisme. Le succès fut médiocre. Son entourage fut bientôt excédé -de sa dévotion, de ses pratiques, de ses sacrifices continuels. Son clergé» dans lequel il fit entrer quelques apostats du christianisme, était loin de lui donner satisfaction. Quand il se fut installé à Antioche, il voulut se conformer aux rites du pays. Mais le culte des dieux syriens n'était pas fait pour les gens austères. Julien se montra dans les pompes sacrées avec un entourage qui eût navré ses anciens piécepteurs. Il prêta beaucoup à rire et compromit du même coup sa philosophie et sa dignité d'empereur.
Cette restauration païenne excluait évidemment les chrétiens de la faveur impériale^, en attendant qu'elle les mit hors la loi. Mais ils étaient nombreux en Orient et
JULIEN hT LA RÉACTION PAÏENNE 329
Julien dut graduer les manifestations de son mauvais vouloir. Au lendemainide'^son entrée à Gonstantinople, les chefs des diverses confessions chrétiennes, ariens, anoinéen>, macédoniens, orthodoxes, novatiens, furent mandés au palais, pour s'entendre déclarer qu'il n'y avait plus de christianisme officiel -et qu'aucune nuance nélait proscrite par l'Etat. On ne pouvait mieux dire; m lis l'intention qui dictait cette tolérance, c'était de m 'tire aux prises les diverses sectes et de diminuer ainsi Ja résii-t.ince au paganisme ^ C'est pour la même fin que furent révoquées les mesures d'exil ou d'internement ])rononcées en suite des décisions conciliaires. Les évèques orthodoxes, ceux de la confession de Nicée, profitèrent de la permission et rentrèrent chez eux. 11 en fut de même de Basile d'Ancyre et de ses amis, si durement traités par le concile de 360, et aussi de quelques anoméens obstinés. On se figure aisément les troubles auxquels pouvait donner lieu le retour de ces évèques, qui trouvaient leurs sièges occupés par des successeurs. Tel ne fut pas, il est vrai, le cas pour Alexandrie, où Athanase reparut le 21 février, et trouva la place libre. Mnis en Afrique le retour des chefs donatistes fut un véritable fléau, qu'un homme d'état digne de ce nom n'eût jamais dû déchaîner.
1 C'est Animien (XXII, a) qui nous révèle cette intention. Julien savait, dit-il, qu'il n'y a pas de bétes féroces plus redoutables que les chrétiens ne le sont les uns envers les autres. A^oilà l'impression que les païens éclairés recevaient des querelles théologiques de ce temps-là.
330 CHAPllKE IX
Malheureusement, chez Julien, l'homme d'état était opprimé par le sectaire. Le rappel des évêques exilés, q-uelle qu'en fut l'intention secrète, était justifiable enthéorie et, en pratique, s'il eut de mauvais effets, il en eut aussi de bons. Mais il fut suivi d'autres mesures, que ne justifiait aucune préoccupation de- tolérance. Les' clercs chrétiens, exemptés de la curie par Constantin, y furent inscrits de nouveau ; tous les privilèges furent supprimés. On enleva aux évêques la juridiction civile ^ que Constance leur avait attribuée. Un peu plus tard les chrétiens furent exclus des emplois de la maison impériale, des hautes fonctions administratives et de l'armée elle-même, autant que cela put se faire. Enfin l'enseignement de la grammaire et de la rhétorique fut interdit aux maîtres chrétiens 2.
Toutes ces mesures, la dernière surtout, furent cruellement ressenties. L'interdiction aux chrétiens d'enseigner la littérature et la philosophie' frappa des maîtres illustres. Victorinus à Rome, Prohaeresius à Athènes^
1 De cela il sera question plus loin.
i Aminien (XXII, 10) blâme beaucoup cette mesure : lllud autem eral inclemens, obruendum perenni silentio, quod arcebat docere magislros rlietoricos et grammalicos ritus christiani cullores.
3 La philosophie n'est pas mentionnée dans le texte d'Ammien, ci-dessus, note 2, mais Julien la marque expressément dans son édit (ep. 42), eîte 'prjTopE; eitô Ypa|A[j.aTtxot xai eti hXÉov oÎ (j-oq;taTat. Dans cet édit il laisse aux jeunes chrétiens la faculté de s'instruire dans les écoles officielles. D'après certains indices il la leur aurait retirée par la suite. En tout cas, ces écoles devant avoir, dans sa pensée, un caractère religieux de sens païen, il eût été très difficile aux chrétiens de les fréquenter.
descendirent de leurs chaires, celui-ci malgré les instances de Julien, qui aurait fait une exception en sa faveur.
Tout ce que le christianisme comptait de gens cultivés se sentit frappé d'ostracisme. De par l'empereur on était exclu de la tradition hellénique, de la culture intellectuelle. Deux chrétiens de Laodicée en Sj^rie, les deux Apollinaire, père et fils, essayèrent de remplacer les auteurs qu'on leur arrachait des mains par des compositions en vers et en prose dont la Bible et l'Evangile fournissaient le sujet. Leur zèle, secondé par une extraordinaire facilité de composition, fut heureusement inutile. Ils n'avaient pas fini de mettre la Genèse en épopée et l'Evangile en dialogues socratiques quand le vent changea. On revint à Homère et à Platon.
Tout ce mauvais vouloir de Julien restait cependant en deçà de la persécution formelle. Un chrétien qui avait terminé ses études, qui n'était ni fonctionnaire, ni militaire, et qui pouvait vivre sans rien demander au gouvernement, n'était pas menacé de mort par les autorités de l'Etat pour le seul fait de professer la religion chrétienne-. Les églises restaient ouvertes et le culte y était pratiqué comme par le passé. Mais la tentative de ressusciter le paganisme en un pays où presque tout le monde était chrétien ne pouvait que donner lieu à de nombreuses protestations, et celles-ci étaient payées cher. Il y eut de ce fait des exécutions capitales, comme celles du prêtre Basile, à Ancyre ^ du soldat Emilien, brûlé vif à Doros-
1 Sozom., V, 11.
torum, sur le bas Danube, pour outrage au culte païen S et de trois chrétiens de Méros en Phrygie, Macedonius, Théodule et Talien^, coupables d'avoir brisé des idoles remises à neuf. LesgensdeCésarée en Gappadoce avaient, sous Constance, détruit presque tous leurs temples; il en restait un, celui de la Fortune : ils en décidèrent la démolition. Le moment était mal choisi. La colère de Julien s'abattit sur l'audacieuse cité, qui perdit ses droits municipaux ; sur l'église de Gésarée, qu'il frappa d'une amende énorme ; sur les clercs, qu'il fit enrégimenter dans les troupes de police, milice onéreuse et vile. Quelques citoyens^ plus spécialement responsables de la destruction du temple, furent exilés ou mis à mort; parmi ces derniers, on a conservé les noms d'Eupsychius et de Damas ^
Du reste, dans les pays où les païens étaient les plus nombreux et se sentaient maintenant les maîtres, ils n'avaient pas à se gêner pour faire expier aux chrétiens les tracasseries dont leur culte avait été l'objet sous les régnes précédents. En Syrie, où la proportion des chrétiens variait beaucoup d'une localité à l'autre, on signale des scènes lamentables. A. Emèse, à Epiphanie, des processions bachiques pénétrèrent dans l'église avec une
1 Jérôme, Chron. a. Abr. 2379.
2 C'est à ceux-là que fut d'abord attribué un mot célèbre, que l'on mit plus tard sur les lèvres du diacre romain Laurent. Etendus sur un gril ardent, ils interpellèrent le juge : t Assez cuits de ce côté : fais-nous retourner, tu nous mangeras mieux rôtis j (Socrate, III. 15; cf. Sozom., V, 11).
3 Sozom., V, 4, 11. S. Basile en parle souvent.
statue de Dionysos, qui fut installée sur l'autel *. Le cimetière chrétien d'Emèse fut livré aux flammes ^ L^ vieil évêque'*'d'Aréthuse, Marc, celui-là même qui avait sauvé Julien lors des massacres de 337, se vit dénoncé à l'empereur pour avoir malmené les païens et détruit un temple. Condamné à le rebâtir, il s"y refusa. On le livra à la populace, qui le traîna par les rues, lui arrachant la barbe, le tourmentant de mille façons, puis aux enfants des écoles, qui s'amusèrent à le jeter en l'air pour le recevoir sur leurs styles ; enfin on l'enduisit de miel, tout meurtri qu'il était, et on l'exposa aux guêpes. Cependant on ne l'acheva pas ; il survécut à ces traitements abominables. A Alexandrie, à Ascalon, à Gaza, à Héliopolis, la populace païenne se soulevait à chaque instant. Les prêtres, les vierges, étaient massacrés avec d'horribles ratlinements ; on leur ouvrait le ventre : sur leurs entrailles pantelantes, on jetait de l'orge pour les faire manger aux porcs. Julien laissait tout faire. Il flattait même les populations coupables de ces atrocités. Constantin avait fait de Maïouma, le port de Gaza, une cité à part. Maïouma était chrétienne : Julien lui retira son autonomie et la soumit de nouveau aux païens de Gaza. Le gouverneur de Palestine ayant essayé de sévir contre les auteurs d'une émeute oîi quatre chrétiens de cette ville avaient péri, l'empereur le destitua et l'exila.
Tout lui était bon pour agacer les chrétiens. Il y
1 Chron. Pasch., p. 295, 296.
2 Julien, Misopogon, p. 461 Hertlein.
avait bientôt trois siècles que le temple de Jérusalem était détruit et que les Juifs n'avaient plus accès à leur ancienne ville sainte ; la nouvelle Tille d'.Elia était peuplée de chrétiens. Julien imagina de rebâtir le temple d'Israël et de relever un culte pour lequel, personnellement, il n'avait que du mépris. L'intention est claire : il voulait faire pièce au grand pèlerinage chrétien et concurrence auK belles églises constantiniennes. L'entre prise, confiée à un fonctionnaire de haut rang et soutenue par de larges crédits, n'eut pourtant aucune suite. Quand on remua les fondations du vieil édifice, il en sortit des flammes qui brâlèrent quelques ouvriers et surtout etïrayèrent les gens de Julien, apparemment aussi superstitieux que leur maître '.
A Antioche, où presque tout le inonde était chrétien, l'empereur n'avait guère de satisfaction. Il essaya de restaurer les cultes disparus, en particulier celui de Daphné. Le martyr Babylas, installé dans.le bois sacré par le césar Gallus, était pour Apollon un voisin désagréable. Julien ordonna de reporter ses restes au cimetière. Les chrétiens s'ex.écutèr«nt, mais le transfert eut lieu au milieu d'une grande affluence de fidèles et prit l'allure d'une protestation. Antioche, comme s'en vantaient les habitants, restait attachée au X et au K, c'est-à-dire au Christ (Xpxcr- Toç) et à Constance (KwvaTavTioç). On apprit bientôt que le feu avait pris au sanctuaire de Daphné et que l'idole avait été brûlée. Julien, furieux, fit fermer la grande
1 Aiuinien, XXIII, 1.
église, celle que Constantin avait fait bâtir et qu'avait dédiée le concile de 341. Elle fut même dépouillée de son mobilier sacré. Les fonctioimaires qui, à cette occasion, envahirent le lieu saint, à leur tète, Julien, comte d'Orient^ oncle de l'empereur et renégat comme lui, se conduisirent comme des polissons, ne reculant pas devant des profanations indescriptibles. Le vieil évèque Euzoïus essaya de protester : on le souffleta.
Ces violences ne faisaient qu'augmenter l'impopularité de l'empereur apostat. Il en avait conscience ; mais son naturel obstiné résistait à tout, même aux représentations de ses intimes, comme le préfet Salluste et le rhéteur Libanius. Sa haine contre les Galiléens débordait dans ses actes, dans ses lettres, dans ses entretiens. Il liait par écrire contre eux un ouvrage en trois livres, plus tard réfuté par Cyrille d'Alexandrie, qui nous en a ainsi conservé unepartie.il écrivit aussi, contre les gens d'Antioche, son célèbre Misopogon, où il répond aux railleries dont sa personne, et surtout sa longue barbe, était sans cesse l'objet. Les Antiochéniens ne l'aimaient guère, et il le leur rendait. Il finit pas leur promettre que, quand il serait revenu de la guerre de Perse qu'il préparait en ce moment, il les priverait de sa présence et s'établirait à Tarse.
C'est eji effet ce qui arriva, mais d'une autre façon que ne le pensait l'empereur. Julien, après avoir envahi l'empire perse et conduit son armée jusque devant Gtésiphon, se vit obligé de rétrograder. Au cours d'une retraite pénible, une flèche le frappa mortellement (26 juin 363);
son corps fut transporté à Tarse. Les chefs de l'armée lui donnèrent aussitôt pour successeur le commandant de la garde, Jovien. La fameuse expédition se termina par une paix honteuse, où l'empire perdit, avec une partie des satrapies transtigritanes annexées sous Dioclétien, la forte place de Nisibe et la région adjacente, pays compris depuis longtemps dans la province de Mésopotamie.
Le nouvel empereur était chrétien. Tout le monde comprit que la fête païenne était terminée. Les fauteurs de la restauration hellénique eurent un mauvais jnomenl à passer. Mais ils en furent quittes pour la peur. Jovien ne persécuta personne ; quant aux chrétiens, ils ne manquèrent pas de voir un coup de Providence dans la moil de l'Apostat et prodiguèrent à sa mémoire les malédictions les plus senties. Ils s'en tinrent là et leurs chefs furent les premiers à leur prêcher l'oubli des injures.