CHAPITRE X Après Ri^ini
Les conciles de Paris et d'Alexandrie. — Réhabilitation des faillis. — Lucifer, Eusèbe, Apollinaire. — Schismes d'Antioche, Méléce et Paulin. — Athanase exilé sous Julien. — Ses rapports avec Jovien. — Les « Acaciens » acceptent le symbole de Nicée.
— Valentinien et Valens. — Politique religieuse de Valentinien.
— Opposition de droite : Lucifer et ses amis. — Opposition de gauche : Auxence de Milan et les évéques danubiens. — Valens et la formule de Rimini. — Négociations entre les homoïousiastes et le pape Libère. — La question du Saint-Esprit : le parti macédonien. — Les Anoméens : Aéce et Eunome. — Conflits entre eux et l'arianisme officiel. — L'historien Philostorse.
Mieux vaut pour l'Eglise un gouvernement qui l'ignore ou la persécute qu'un gouvernement qui se mêle trop de ses affaires. Sous Constance le soin de la foi était entré plus que de raison dans les attributions de l'Etat. Quand les gendarmes ne furent plus au service des formules et aux trousses de l'épiscopat;, celui-ci respira plus librement. Les têtes courbées se relevèrent et les attitudes redevinrent naturelles.
C'est à Paris qu'eut lieu la première manifestation. L'épiscopat des Gaules avait, depuis quelques années, traversé bien des agitations. L'empereur Constance l'avait pressé, dès l'année 353, de souscrire à la condamnation d'Athanase et d'accepter la communion des évéques de sa cour. En général il avait plié, mais d'assez
DucHESNE. Hist. anc. de l'Egl. — T. H. 22
mauvaise grâce. Si quelques-uns seulement avaient refusé leur signature et accepté l'exil, comme les évêques de Trêves, de Poitiers et de Toulouse, la plupart avaient vu d'un mauvais œil les violences que l'on exerçait contre leurs collègues. L'évêque d'Arles, Saturnin, instrument du mauvais vouloir impérial, était par eux tenu en quarantaine. Quand leur arriva de Sirmium la formule dite d'Hosius (357), avec prière de l'approuver, ils regimbèrent. L'évêque d'Agen, Phoebadius, écrivit pour la combattre; les signatures furent refusées et l'on renouvela l'excommunication contre Saturnin. Avisé de cette situation, Hilaire^ exilé au fond de la Phrygie, félicita vivement ses collègues de leur attitude et chercha à ménager une entente entre eux et le parti semi-orthodoxe dont Basile d'Ancyre menait à ce moment le triomphe. C'est le sujet de son livre « Les synodes » *.
Survint le concile de Rimini où, grâce à la pression du préfet Taurus et aux intrigues des prélats de cour, les évêques des Gaules se laissèrent amener, comme les autres, à une lamentable capitulation. Les plus décidés. Servais de Tongres et Phoebadius lui-même, se compromirent et collaborèrent, directement ou indirectement, à ce qui devait- être, pour longtemps, la formule des dissidents ariens. Rentrés chez eux, fort attristés, nous pouvons le croire, ils ne tardèrent pas à entendre dire que .Julien avait été proclamé auguste et que les hauts fonctionnaires de Constance, notamment le préfet du pré-
1 Ci-dessus, p. 292.
APRÈS RIAIINI 339
toire Florentius, avec lequel ils avaient plutôt affaire qu'avec le césar, étaient partis pour rejoindre leur maître. Sur ces entrefaites arriva Hilaire i, avec des nouvelles de Gonstantinople et des lettres adressées aux prélats occidentaux par ceux de leurs collègues grecs sur lesquels Eudoxe, Acace' et autres vainqueurs du jour venaient de faire pleuvoir des sentences de déposition. On s'assembla à Paris, probablement dès l'été 360, et de là on répondit aux Orientaux une lettre ^ pleine de sympathie, où l'on réprouvait Auxence, Ursace, Valens, et autres fauteurs des intrigues de Rimini, de même aussi les successeurs des évêques déposés, enfin Saturnin, déjà condamné et toujours agissant pour la mauvaise cause. On reconnaissait, sur les explications des Orientaux, qu'on avait eu tort de se laisser tromper ^ en passant sous silence le terme d'essence (oùcria) ; désormais on se montrerait plus sévères.
Cette lettre représente, apparemment, tout ce qu'on pouvait faire en un moment où Constance était encore le maître en Orient et où rien ne prouvait qu'il ne le redeviendrait pas en Occident. L'orthodoxie de Nicée n'était
1 Hilaire n'avait pas été gracié; ce retour en Gaule n'était, dans la pensée du gouvernement, qu'un changement d'exil. On considérait que, dangereux en Orient, il le serait moins dans son propre pays. C'est du moins ce que rapporte Sulpice Sévère, Chron., II, 45 : postremo quasi discordiae seminarium et perlurbator Orientis redire ad Gallias iubelur, absque exilii indulgentia.
2 Hil. Fragm., XI.
3 « Gum ex litteris vestris in usiae silentio fraudem se passam simplicitas nostra cognoscat ».
presque plus représentée. Paulin et Rhodanius étaient morts en exil ; Athanase avait disparu. A Rome, outre que la situation politique n'était pas aussi dégagée qu'en Gaule, le pape Libère, demeuré, grâce à des circonstances obscures », en dehors de l'affaire de Rimini, n'était pas tout-à-fait indemne. Hilaire ne pouvait guère songer à s'appuyer sur lui. Tout ce qu'il lui était possible de faire, c'était de ramener dans le bon chemin l'épiscopat des Gaules et de s'en servir pour soutenir en Orient ce qui restait de bonnes intentions. L'attitude prise au concile de Paris était une répudiation du concile de Rimini, un retour à la situation où l'on était avant cette assemblée, les nicéens d'Occident alliés avec les quasi-orthodoxes d'Orient pour combattre l'arianisme. C'était peu,
La situation s'éclaircit en 362, quand Julien, devenu seul empereur, eut abandonné le clergé officiel et rappelé les exilés. Athanase revint à Alexandrie, Mélèce à Antioche. C'est le 21 février 362 que les Alexandrins revirent l'évêque invincible, après six ans d'absence et de proscription. D'autres exilés, rappelés par les mêmes décrets, se trouvèrent un moment groupés autour de lui. La plupart étaient égyptiens, mais il y avait aussi un évêque palestinien, Asterius de Petra, sans doute interné en Egypte, comme Lucifer de Cagliari et Eusèbe de Verceil l'avaient été en Thébaïde.
Lucifer, âme ardente, caractère indomptable, avait passé son exil à écrire des pamphlets d'une violence
1 MHunges de l'Ecole de Rome, t. XXVIII (1908), p. 69.
extrême. Tous étaient dirigés contre Constance et l'évêque prenait soin de les lui faire parvenir. L'Achab chrétien laissait dire le nouvel Elie. 11 l'avait confié d'abord à Eudoxe, évêque de Germanicie; quand celui-ci se fut transporté à Antioche, Lucifer fut envoyé en Palestine, à Eleutheropolis, où l'évèque Eutychius le traita durement. Puis, comme on ne parvenait pas à le faire taire, il finit pas être relégué au fond de laThébaïde. Les titres seuls de ses écrits donnent une idée de son état d'esprit ; « Pas d'accord avec les hérétiques » ! « Les rois apostats » ! « Pas de pitié pour les ennemis de Dieu » ! « Mourons (( pour le Fils de Dieu »!
Eusèbe n'était pas moins ferme sur les principes, mais il savait se dominer. Lui, aussi il avait été d'abord placé sous la garde d'un évêque arien, le vieux Patrophile deScythopolis, qui fit l'impossible pour l'amener à entrer en rapports avec lui ; mais l'évèque de Verceil préférait se laisser mourir de faim plutôt que de subir le contact de ses persécuteurs K II s'en fallut de peu qu'il ne succombât en eff"et. On le tira de Scythopolis, peut-être après la mort de Patrophile 2, pour le transporter en Gappadoce et enfin en Thébaïde.
Les deux évêques latins furent invités par Athanase
1 Lettre de lui à ses fidèles italiens, pendant son séjour à Scythopolis (Migne, P. L., t. XII, p. 947.)
2 Patrophile, bien qu'il fût mort avant Constance, eut à souffrir de la réaction païenne sous Julien. Les païens de Scythopolis le déterrèrent, dispersèrent ses os et firent une lampe avec son crâne (Chron. Pasch., a. 362.)
à s'arrêter à Alexandrie et à régler avec lui et son concile certaines questions urgentes. Lucifer déclina l'invitation, mais se fit représenter par deux diacres. Il était pressé de se rendre à Antioche, où l'appelaient, disait-il, les affaires de cette église. On le supplia de ne pas aggraver, par des mesures prématurées, les troubles qui la divisaient. Il promit ce qu'on voulut, mais avec un tel homme et dans un tel état d'exaspération, tout était à craindre.
Deux autres personnes, absentes également, se firent représenter au concile : l'évèque Apollinaire, de Laodicée en Syrie, et le prêtre Paulin, chef de la petite église eustathienne d'Antioche. De celle-ci il a été question plus haut. Reste à expliquer la situation ecclésiatique d'Apollinaire.
Au déclin du in« siècle, Alexandrie avait fourni à Laodicée deux évèques des plus distingués, Eusèbe et Anatole '. Peu après le concile de Nicée, un autre alexandrin, le grammairien Apollinaire, vient s'y fixer, après avoir enseigné quelque temps à Béryte. Il y reçut bon accueil et fut même ordonné prêtre ; son fils, appelé comme lui Apollinaire, entra aussi dans le clergé, en qualité de lecteur. Ils n'abandonnèrent point pour cela le culte des Muses; ils le pratiquèrent même avec un peu d'excès. On les voyait toujours dans l'auditoire d'un sophiste païen appelé EpiphaneS et leur exemple y amenait beaucoup
2 Souvent mentionné par Eunape, dans ses * Vies des philosophes ».
de fidèles. L'évêque Théodote voyait cela d'un mauvais œil. Un jour Epiphane se mit à réciter un hymne en l'honneur de Bacchus, et, suivant l'usage, il commença en ordonnant aux profanes de se retirer. Personne ne bougea, pas plus les chrétiens que les autres. Théodote, informé du scandale, passa condamnation en ce qui regardait les simples fidèles, mais sévit contre les deux Apollinaire ; il les réprimanda publiquement et les excommunia. Les coupables témoignèrent de leur repentir, firent pénitence, et l'évêque finit par leur pardonner. A Théodote succéda bientôt (vers 335) sur le siège de Laodicée un prêtre Georges, alexandrin, lui aussi, déposé jadis par l'évêque Alexandre, qui était venu faire carrière en Syrie. Théodote avait été un des premiers défenseurs d'Arius. Georges était ou devint plus modéré dans ses opinions théologiques: en 358 nous le trouvons parmi les adversaires d'Eudoxe et du parti anoméen. Mais c'était un ennemi acharné d'Athanase. Au concile de Sardique il figura sur la liste des évêques déposés par les Occidentaux. Quand, trois ans plus tard, Athanase, rappelé à Alexandrie en dépit des sentences de Georges et de ses amis, s'arrêta à Laodicée, ils ne se firent aucune politesse K Les Apollinaire, au contraire, affectèrent de recevoir chez eux le proscrit du concile de Tyr, et, depuis lors, se posèrent en partisans
1 Athanase l'avait particulièrement en horreur. Du reste, même dans son parti, il n'avait pas une bonne réputation : Ztôv àawTWî oùx D.aÔev, àX).à xa\ irapi twv otxsiwv xaTaYivcouxe-cat, to tsXoc toO ïïiv xac TYiv EÙ9y|itav èv toïç a!(7-5(î(TToiç iiETpàiv (Ath., De fuga, 26).
d'Athanase et de Nicée. Atbanase parti, ils eurent affaire à Georges, qui les excommunia de nouveau. Cette fois la séparation fut définitive. Mais l'appui moral d'Athanase leur permit de résister à ce coup. Un parti nicéen s'organisa autour d'eux et Apollinaire le jeune en devint évêque, on ne sait au juste quand, probablement après la mort de G-eorges et de Constance, car on ne conçoit guère que, du vivant de'celui-ci, une telle démarche ait pu être risquée ^
Ainsi le personnel réuni ou représenté en 362 autour d'Athanase était exclusivement composé de nicéens purs, qui n'avaient jamais faibli et qui, à cause de cela, avaient eu plus ou moins à souffrir sous l'empereur Constance. Ils sentaient bien qu'eux et leurs pareils ne formaient, dans l'empire, qu'une très faible minorité, mais que, la liberté religieuse étant revenue, beaucoup, qui n'avaient pas témoigné la même constance, voudraient se joindre à eux et reprendre l'ancienne tradition. A quelles conditions devaient-ils les accueillir ? Il se posait ici une question de pratique et d'opportunité tout-à-
1 De.Georges il n'est plus question après le concile de Séleucie (339). Le concile de Constantinople (360) l'aurait sûrement déposé s'il avait été encore de ce monde. Gomme on ne voit pas qu'il l'ait fait, il y a lieu de penser que Georges mourut vers ce temps-là. Le Georges dont saint Basile (ep. 231, 2) parle à propos du concile de GonstantinopleestsùrementGeorgesd'Alexandrie.Philostorge{V, 1) dit qu'Acace de Césarée, en revenant du concile, ordonna des évéques dans les églises vacantes; parmi eux il nomme Pelage pour Laodicée. Pelage était évéque de Laodicée en 363, sous Jovien. Ce serait donc contre lui qu'Apollinaire aurait fait schisme.
fait analogue à celle^que soulevait, au lendemain des persécutions, le repentir des apostats. Déjà, en Occident, Hil-aire n'avait vu aucun inconvénient à se mêler aux faillis de Rimini alors qu'ils désavouaient leur faiblesse. Pareille solution fut adoptée par Athanase, Eusèbe et les autres. Ils décidèrent que tous les évéques de foi correcte àj,,qui on aurait extorqué des signatures, pourraient, en les répudiant, être maintenus dans leurs fonctions. Quand aux meneurs, on leur pardonnerait, s'ils se repentaient, mais ils seraient exclus du clergé ^ Cette mesure ne pouvait guère avoir d'effet en dehors de l'Occident et de l'Egypte 2. Là tous, ou peu s'en faut, étaient nicéens au fond et partisandId'Athanase ; la violence seule avait| fait plier. Elle cessait : on revenait tout naturellement à son attitude ancienne, comme les chrétiens que la persécution forçait à sacrifier, mais dont le cœur, nullement détaché dé l'Eglise, lui revenait à la première lueur de tranquillité. En Syrie, en Asie-Mineure, en Thrace, il en était autrement. Presque tous les évéques y avaient fait campagne contre Athanase et soutenu des formules plus ou moins hétérodoxes, en conflit les unes avec les autres, mais s'accordant au moins à passer sous silence les formules essentielles de Nicée. Le fait que Constance n'était plus là pour imposer le symbole de Rimini-Gonstantinople n'entraînait
i Ath,, Ep. ad Rufinianum.
2 Cependant il y avait en Palestine, dans l'île de Chypre, en Lycip, en Païupliylie et en Isaurie, un certain nombre de partisans d'Athanase.
pas, en ces pays, le retour à l'orthodoxie pure. On revenait, non pas à la situation de 325, -mais à celle de 359.
Dans ce monde oriental, la situation la plus intéressante était celle de l'église d'Antioche, tant en raison de l'importance de la ville que pour la complexité de la situation.
Il y avait à Antioche un groupe d'anoméens, réfractaires au concile de Rimini tout comme au concile de Nicée, partisans irréductibles d'Aèce. Les principaux avaient été exilés : les autres n'avaient pas, sous Constance, le droit de se réunir. Après eux, dans l'échelle doctrinale, venait l'église officielle, attachée à la confession de Rimini-GoAstantinople et présidée par le vieil Euzoïus, arien de la première heure, qui s'était rétracté sous Constantin et n'avait pas cessé depuis de figurer dans les rangs opportunistes. Ceux-ci, à l'avènement de Julien, détenaient la grande église, la cathédrale d'.\ntioche. Puis venaient les orthodoxes longtemps résignés, qui, jusqu'à Léonce inclusivement, avaient subi les évoques agréables à la cour et au parti arianisant, sans rien abandonner cependant de leur correction doctrinale. Ralliés d'abord par Flavien et Diodore, ils avaient accepté avec enthousiasme l'élection de Mélèce et lui demeuraient fidèles, bien que l'exil l'eût éloigné d'eux. Ils ne se mêlaient plus, comme autrefois, aux assemblées de l'église officielle; ils formaient bande à part et se réunissaient dans la plus vieille église d'Antioche, l'Apostoli.iue, l'Ancienne, la Palée, comme on disait, à laquelle la belle basilique constantinienne avait enlevé son rang
de cathédrale. Enfin, il y avait le groupe de Paulin, séparé de l'église officielle depuis bien plus longtemps que le précédent, depuis la déposition d'Eustathe (v. 330). Entre ces deux variétés d'orthodoxes il y avait quelques nuances de formules : les premiers tenaient aux trois hypostases, les autres n'agréaient pas ce langage. Au fond ils étaient d'accord. Ils n'étaient séparés que parce qu'ils l'avaient été, parce que les circonstances les avaient amenés à vivre à part les uns des autres pendant une trentaine d'années. Avec un peu de tact et de condescendance on fût parvenu sans doute à les faire se réconcilier tout-à-fait. Gela était d'autant plus facile que l'un des deux groupes seulement était pourvu d'un évêque.
Le concile d'Athanase se préoccupa fort de cette situation. Le seul de ses documents qui nous soit parvenu est une lettre relative aux dissentiments d'Antioche.
Elle est adressée pour la forme aux évêques nicéens qui se trouvaient à Antioche ou qui allaient s'y rendre, Eusèbe, Lucifer, Asterius, Gymatius*, Anatole, en réalité à Paulin et à sa communauté. Le concile indique à quelles conditions les dissidents de la Palée (Mélétiens) et les ariens eux-mêmes pourront être reçus. Us devront
1 Cymatius était évéque de Paltus, petit port sur la côte syrienne ; il y avait plus de vingt ans que les Ariens l'avaient privé de son siège (Ath., De fuga, 3 ; Hist. ar., 5). Quant à Anatole, il est qualifié, à la fin de la lettre, d'évéque Eùpocaç. Il y avait à Bérée en Syrie un évéque appelée Anatole, qui signa en 363 une lettre à Jovien ; mais il n'était pas du même parti que Cymatius et les autres.
accepter le symbole de Xicée et condamner ceux qui disent que le Saint-Esprit est une créature, un être séparé de l'essence du Christ ^ C'est tout. Les mandataires du concile devront admettre quiconque acceptera ce programme et les adjoindre au groupe de Paulin. Celui-ci ne devra rien exiger de plus ; surtout on ne parlera pas d'un prétendu symbole de Sardique, où l'unité d'hypostase est affirmée. Ce symbole fut présenté au concile, cela est vrai, mais écarté par lui, pour ne pas faire concurrence à celui de Nicée, le seul que l'on doive reconnaître. Du reste Athanase et les siens se sont assurés que ceux qui parlent de trois iiypostases sont d'accord avec ceux qui n'en veulent qu'une, les uns appliquant le terme d'hypostase aux personnes, les autres à l'essence divine.
Une autre querelle commençait à diviser les esprits, à Antioche et ailleurs. C'était le prélude des célèbres controverses du v* siècle sur l'Incarnation du Fils de Dieu. Les uns ne semblaient admettre qu'une union morale entre le Ciirist historique et le Verbe divin, les autres disaient que le Verbe avait fait, dans le Christ, les fonctions d'àme pensante (voO;). Le concile entendit des représentants de chaque opinion -. Il constata que tout le monde était d'accord sur deux points : d'abord que
1 KT!(T|jLa elvai xal SiripTjpLÉvov èx T-r|; o-joIolç to-j XpicToû.
2 Le concile ne cite aucun nom, mais la première explication passait pour être représentée à Antioche par le prêtre mélétien Diodore, l'autre par Vitalis, un de ses collègues, et surtout par Apollinaire de Laodicée.
l'Incarnation est tout autre chose que l'habitation du Verbe dans l'âme des prophètes, en second lieu que le Sauveur a possédé un corps animé, pourvu de sensibilité et d'intelligence. Dans ces conditions il n'y avait pas lieu de se diviser. Toutes ces questions, du reste, devaient être laissées de côté pour s'en tenir à la foi de Nicée et rétablir ainsi l'unité ecclésiastique.
Le programme doctrinal était simple, le plan d'union semblait assez naturel. Il y avait en Syrie des nicéens fidèles; c'est eux qui devaient former le centre de ralliement. Le mal est que ces nicéens étaient peu nombreux et qu'ils étaient représentés surtout par les deux petites églises d'Antioche et de Laodicée, considérées jusque là comme schismatiques par l'épiscopat du pays et par l'ensemble des fidèles. Au lieu de s'adresser directement à Mélèce et à Pelage et de négocier avec eux une réunion collective, on chercha à détourner d'eux leurs fidèles pour les rallier autour de Paulin et d'Apollinaire. Erreur fatale, dont les conséquences se firent sentir pendant plus d'un demi-siècle à Antioche, et bien plus longtemps dans l'ensemble de l'Eglise.
Peut-être' Eusèbe et Asterius seraient-ils, sur les lieux, parvenus à se rendre compte de cette situation et y auraient-ils porté remède. Mais quand ils arrivèrent à Antioche ils la trouvèrent singulièrement aggravée. Lucifer, sans attendre les décisions d'Alexandrie, s'était arrangé avec Paulin et l'avait ordonné évêque d'Antioche. Dés lors il n'y avait plus moyen de s'entendre avec Mélèce, soit eu le reconnaissant comme évêque
350 CHAPITKE X
unique, soit en lui persuadant de renoncer à l'évêché d'Antioche pour procéder en commun à une nouvelle élection. Très affligé, Eusèbe, ne crut pourtant pas devoir condamner ce qu'avait fait Lucifer. 11 ne reconnut ni Paulin^ ni Mélèce et retourna en Italie, promulguant sur son chemin les dispositions miséricordieuses du concile d'Alexandrie à l'égard des faillis de Rimini. Quant à Lucifer, furieux du blâme indirect qui ressortait pour lui de l'attitude d'Eusèbe, embarrassé de l'adhésion donnée par ses diacres au concile d'Athanase, il s'en retourna aussi, cantonné dans son intransigeance, et ne voulant plus communiquer avec personne. Selon lui, en acceptant le repentir des faillis, les confesseurs eux-mêmes avaient participé à leur déchéance. Quelques exaltés, en très petit nombre, adoptèrent la même attitude.
Cependant les rigueurs de Julien comprimaient ces irritations. On a vu comment Euzoïus fut traité à Antioche. Athanase était à peine réinstallé que l'empereur ordonnait de le chasser, sous prétexte qu'un homme chargé de condamnations ne pouvait rentrer sans un ordre spécial et aussi que les évêques exilés avaient bien été rappelés, mais qu'il ne leur était pas loisible
1 Paulin signa le tome d'Alexandrie, avec d'assez longues explications. D'autres signatures y furent sans doute apposées. Nous n'avons plus que celle de Garterius, évêque d'Antaradus, déposé depuis longtemps par les Ariens (Ath., De fuga, 3 ; liist. ar., 5).
de reprendre leurs fonctions i. Les magistrats, cependant, se firent tirer l'oreille : la mesure était trop impopulaire. Julien se fâcha ; il était très excité contre Athanase, qui avait osé « sous son règne, baptiser de nobles dames » 2. Le préfet, épouvanté, s'exécuta et fit afficher l'édit de proscription, auquel Athanase obéit aussitôt (21 octobre 362). Quelque temps après, deux prêtres. Paul et Astericius, furent exilés sur les instances de païens influents. Une pétition adressée à l'empereur en faveur de l'évêque n'eut d'autre résultat que d'attirer sur les signataires une algarade très dure et sur Athanase un ordre d'expulsion non plus seulement d'Alexandrie, mais de l'Egypte tout entière \ Athanase resta caché. On eut partout, en Orient, quelques mauvais mois à passer. Le 18 août 363, la mort de Julien fut affichée à Alexandrie, avec l'avènement de son successeur. Athanase était à Antinoé. Il rentra aussitôt à Alexandrie, et, sans s'y arrêter, s'embarqua pour se rendre à Antioche.
Jovien s'était empressé de le rappeler d'exil par un décret très flatteur, dont le texte s'est conservé ^ ; il lui fit le plus grand accueil. Vers le même temps un certain nombre d'évêques de Syrie et d'Asie-Mineure, à leur tête Mélèce et Acace de Gésarée, se réunissaient à Antioche pour se concerter sur la situation. Enfin, Basile d'Ancyre
1 Julien, Ep. 26.
2 Ep. 6, au préfet Ecdicius.
3 Ep. 51.
* Migne. P. G., t. XXVI, p. 813.
352 eHAPITRR X
et ses ayant-cause ^ y faisaient parvenir une pétition. Le nouvel empereur, à ce début d^un règne qui s'ouvrait si tristement, se voyait, surcroît d'ennuis, assailli par la théologie. Il n'eut pas l'idée de réunir en assemblée tout ce monde épiscopal. Athahase lui remit un mémoire où il recommandait le symbole de Nicée à l'exclusion de tout autre, avec un petit complément sur le Saint- Esprit. Acace, Mélèce et leur groupe lui déclarèrent aussi que le mieux était de s'en tenir à la foi de Nicée ; ils spécifièrent toutefois que si l'homoousios avait suscité^ des scrupules, c'est qu'on n'avait pas bien vu d'abord ce qu'il signifiait, c'est-à-dire que le Verbe procède de l'essence du Père et lui est semblable en essence 2. Les homoïousiastes, qui n'étaient pas venus en personne, demandaient ou qu'on revînt aux premières décisions de Rimini et de Séleucie, celles d'avant les capitulations, c'est-à-dire à Vhoînoousios et à Vhomoioiisios, ou que l'on accordât à tous la liberté des réunions religieuses.
Les démarches de ces deux derniers groupes témoignent en somme que la fusion était faite entre les deux
1 Socrate (III, 25) nomme Basile d'Ancyre, Silvain de Tarse, Sophronius de Pompeiopolis (Paphlagonie), Pasinique de Zela, Léonce de Gomane,. Gallicrate de Claudiopolis, Théophile de Gastabala. G'est la dernière fois qu'il est question de Basile d'Ancyre. Le sujet de la lettre est mal indiqué par Socrate. Sozomène(VI, 4) en donne une analyse détaillée.
2 Getle explication parut suspecte à Paulin et à son inonde. G'est évidemment de ce milieu que sortit la protestation intitulée « Réfutation de l'hypocrisie de Méléce et d'Eusébe de Samosato », et conservée dans les appendices de saint Athanase(P.G., t. XXVIII, p. 85).
nuances doctrinales. La sympathie d'Hilaire et d'Atiaanase pour les idées de 'Basile, Eustathe, Eleusius et autres s'était précisée au concile de Paris d'abord, puis à celui d'Alexandrie. On ne peut pas dire que Vhomoiousios ait triomphé de Vhomoousios, Le terme nicéen ne fut nullement évincé ; ce fut même lui qui prévalut à l'exclusion de l'autre. Mais l'idée que Vhomoiousios accentuait fut admise, sous une autre formule, celle des trois hypostases, comme une explication utile, nécessaire même, de Vhomoousios. L'orthodoxie ainsi exprimée est celle qui va être représentée par Basile de Gésarée et ses amis, Grégoire de Nazianze, Grégoire de Nysse et Amphilochius d'Iconium.
Mais si les doctrines tendaient à se rapprocher, il n'en était pas de même des personnes. On eut une belle occasion de se réconcilier quand, en octobre 363, Athanase se rencontra à Antioche avec Mélèce, Acace et les autres. Le geste de paix fut fait par l'évêque d'Alexandrie; il tendit la main aux représentants de cet épiscopat oriental qui le persécutaitNiepuis trente ans. Acace et les siens eurent le mauvais goût de se rengorger et de ne pas accepter tout de suite une réconciliation si désirable. Athanase, très affligé, se rembarqua sans avoir été admis à leur communion K
La faveur de Jovien allait évidemment à tous ces orthodoxes de la veille ou du lendemain. Très spécialement, Athanase était son homme. Toutefois il s'abstint
1 Basile, Ep. 89, 238.
DucHESNE. HisL anc. de l'Egl. — T. II. 23
de prendre parti et ne réclama qu'une chose: la paix. On ne voit pas qu'il ait rien fait en vue d'inquiéter Eudoxe, Euzoïus et autres représentants des arrangements de Rimini-Gonstantinople. Ils se trouvaient diminués de nombre par la défection d'Acace et de son groupe, passés tout-à-coup au concile de Nicée. Ce qu'ils avaient de situations, ils les conservèrent; ils gardèrent en particulier les grands évêchés d'Antioche et de Gonstantinople, qui devaient rester longtemps entre leurs mains. Les anoméens non plus ne furent pas tracassés Les ariens d'Alexandrie, à leur tête un certain Lucius, essayèrent de se faire entendre de l'empereur et de l'exciter contre Athanase. Ils perdirent leur temps et furent même écartés avec quelque mauvaise humeur *.
Dans son court séjour à Antioche ^, le nouvel empereur n'eut guère le temps d'approfondir ces questions.
11 partit pour Constantinople, mourut en chemia, le 17 ferler 364, et fut aussitôt (26 février) remplacé par Valentinien, officier de sa garde, qui, comme lui, avait été tracassé sous Julien pour ses opinions religieuses. Valentinien, arrivé à Constantinople, s'associa (28 mars) son frère Valens et lui confia le gouvernement de l'Orient, tel que l'avaient possédé Licinius (314-323) et
i Procès-verbaux fort curieux de leurs entrevues avec l'empe- Feur, annexés à la lettre de saint Athanase à Jovien (Migne, P. G., t. XXVI, p. 820).
2 Un mois à peine; il était à Edesse'^e 27 septembre; dès le
12 novembre on le trouve à Mopsueste, en route pour Constantinople (Cod. TheocL. VII, 4, 9 ; XI, 20. 1.)
APHÉS RIMINI 355
Constance (337-350). Il y eut de nouveau un empereur d'Occident et un empereur d'Orient. Si tous deux observèrent en somme la même attitude à l'égard du paganisme, ils ne s'entendirent pas sur la conduite à tenir en présence des partis qui divisaient l'Eglise chrétienne.
Valentinien, comme Jovien. était personnellement attaché à la foi de Nicée, autant qu'un soldat, préoccupé de son métier et de sa carrière, pouvait avoir des préférences en ce genre de choses. Lui aussi tenait avant tout à la paix. Il n'entendait nullement qu'elle fût troublée pour des querelles confessionnelles, ni, à plus forte raison, qu'on fît intervenir la force publique en ces questions. Son attitude ressemble beaucoup à celle de l'empereur Constant. Si, dans les derniers mois de l'année 363, l'attitude de Jovien avait fait naître quelque espoir d'une restauration officielle du concile de Nicée, Valentinien, lui, n'ouvrait que des perspectives moyennes. Des paroles significatives, qui se traduisirent bientôt en actes clairs, apprirent au public religieux qu'il devait compter non sur l'empereur, mais sur luimême seulement, et qu'avant tout il devait s'arranger de faço« à ne pas compromettre l'ordre public.
La situation en Occident était, en général, assez simple. Dès l'année 360, l'épiscopat des Gaules, assemblé à Paris, avait, à l'instigation d'Hilaire, arrangé les choses comme elles devaient l'être deux ans plus tard à Alexandrie par Athanase et Eusébe de Verceil. Le pape Libère, qui, comme on l'a vu, n'avait eu aucune part au concile de Rimini, s'empressa, lui aussi, d'user de la
liberté nouvelle pour casser les décisions de cette assemblée. Gomme Hîlaire, il admit que leurs situations seraient conservées à ceux des évêques qui se réhabiliteraient en adhérant au symbole de Nicée '. A la nouvelle de ce qui s'était fait à Alexandrie, les évêques de Grèce et de Macédoine 2 manifestèrent dans le même sens; le pape Libère écrivit aux évêques d'Italie ^, les évêques d'Italie à ceux d'IIIyrie *. Des conciles se tinrent en Gaule, en Espagne, un peu partout. L'épiscopat occidental se reprenait et revenait à son attitude normale, bouleversée par l'ingérence de l'empereur Constance et des prélats de sa cour.
Les oppositions furent très peu nombreuses. Il y en avait deux, une de droite, comme nous dirions, et une de gauche. Celle de droite était représentée par Lucifer, qui revint d'Orient dans les dispositions les plus intransigeantes et refusa absolument tout rapport avec les faillis de Rimini et ceux qui acceptaient leur repentir. Il s'enferma dans son diocèse de Gagliari, « se contentant de sa communion ». Son attitude était imitée en Espagne par l'évêque d'Illiberris (Grenade), un certain Grégoire, qui, dès avant le concile de Rimini,% s'était trouvé en conflit avec Hosius ^ A Rome, quelques per-
1 J., 220, lettre perdue, mais supposée par celle que contient le fragm. XII de saint Hilairc (J., 223); cf. J., 255, décrctale de Sirice, cl.
2 Basile, ep. 204, 5; cf. Ath. ad «?//în., et J., 223.
4 II il. Frarpyi. XII.
5 Sur cette affaire, voir le récit passionné et déjà légendaire
sonnes étaient dans les mêmes idées ; elles se ralliaient autour du diacre Hilaire, celui que Libère avait envoyé avec Lucifer au concile de Milan. Gomme Lucifer, il revenait d'exil. Ce fut le plus intransigeant de tous, car il en vint à exiger que les faillis de Rimini et leurs adhérents fussent soumis à un second baptême.
A gauche il y avait quelques ariens tenaces. On cite ■en Gaule Saturnin d'Arles et Paterne de Périgueux ; Hilaire réussit à les faire déposer et il paraît que ces sentences furent exécutées. A Milan, Auxence tenait bon. Eusèbe et Hilaire se chargèrent de débusquer de son siège l'intrus cappadoeien *. Mais ils avaient atïaire à forte partie. L'ancien évêque Denys, celui qu'Auxence avait remplacé;, était mort en exil : Auxence n'avait donc pas de compétiteur catholique. C'était d'ailleurs un homme habile; on l'avait à peu près accepté à Milan. L'empereur Valentinien venait d'arriver dans cette ville; tout le monde savait qu'il n'aimait pas le bruit. Or Hilaire et Eusèbe ne pouvaient.se dispenser d'en faire. Leur seul moyen d'action était un soulèvement de la
du Libellus precum Marcellini et Fauslini (Coll. Avellana, n° 2, p. 14 Gûntber ; cf. Migne, P. L., t. XIII, p. 89). Lettre d'Eusébe de Verceil à Grégoire (v. 360), dans Hil. Fragm. XI. De Grégoire il nous reste quelques écrits, un traité sur la Foi, c'est-à-dire sur la Trinité, et diverses homélies. Sur cette littérature, v. P. Lejay, Revue bénédictine, t. XXV (1908), p. 435 ; et E. G. Butler Journal of Iheological studies, t. X (1909), p. 450.
1 Valentinien passa à Milan les deux derniers mois de 364 et l'année suivante jusqu'à l'automne. C'est alors qu'eut lieu le conflit entre Auxence et saint Hilaire.
population contre l'évêque. Au premier éclat, un édit impérial imposa le silence; puis, comme Hilaire protestait, traitant Âuxence de blasphémateur et d'ennemi du Christ, Valentinien chargea le questeur et le maître des offices, assistés d'une dizaine d'évêques, d'enquêter sur ce point. Auxence commença par déclarer qu'il n'y avait pas à revenir sur les décisions prises par six cents évêques S surtout à la demande de personnes condamnées depuis dix ans 2. Cependant, puisque l'empereur y tenait, il n'hésitait pas à déclarer que le Christ [était vraiment Dieu, de la même divinité et substance que Dieu le Père ^ On lui fit répéter cette profes'sion de foi^ inattendue sur les lèvres d'un arien notoire ; on exigea même qu'il la mît par écrit. Il le fit, mais la rédaction, sivamment combinée, pouvait 'signifier le contraire de ce qu'on lui avait fait dire *. Hilaire aperçut l'équivoque et protesta énergiquement. Mais l'empereur se montra satisfait, accepta la communion d'Auxence et ordonna à Hilaire de quitter Milan. Force fut à l'intrépide évêque d'abandonner la partie ; mais il ne le fit pas sans avertir solennellement les Milanais que leur évêque était un hérétique mal déguisé et qu'ils devaient le fuir comme
1 Conciles de Rimini et de Séleucie, additionnés et considérés comme favorables en masse à la tiiéologie d'Auxence.
2 Hilaire et Eusébe.
3 Christum Deum verum et unius cum Deo Paire divinitalis et substantiae est professus (Hil., Adv. Aux., 7).
* Christum ante omnia saecula et ante omne principium nalum ex Paire Deum verum filium ex Deo Paire {Ibid., 14). Suivant qu'on met une virgule avant ou après verum, le sens est arien ou catholique.
APRES KIMINI 859
l'Antéchrist *. Eusèbe, qui, dans cette affaire, ne jouait que le second rôle, était déjà parti. Il se renferma depuis dans le soin de son immense diocèse, qui comprenait tout le Piémont actuel, jusqu'aux Alpes, et s'étendait même au delà. Auxence, de son côté, se contenta de gouverner son église de Milan, sans se poser en chef de parti. Du reste, il parait avoir été, en Italie, le seul représentant de la tradition de Rimini; on n'entend plus parler d'Epictète, évêque arien de Gentumoellae, si fâcheusement mêlé à l'affaire du pape Libère ; il était sans doute mort.
En revanche, en Pannonie et dans les provinces latines du bas Danube, le personnel épiscopal restait fidèle à son attitude du temps de l'empereur Constance. Ursace et Valens y avaient toujours beaucoup d'in- •fluence ; Germinius se maintenait sur le siège épiscopal le plus important, celui de Sirmium. Aux orthodoxes, en ces contrées, on faisait la vie dure. Saint Martin, qui était de Pannonie, visita, vers ce temps-là, son pays natal de Sabaria. Disciple de saint Hilaire, il ne se gênait pas pour manifester ses sentiments orthodoxes et protester contre l'hérésie enseignée par le clergé. Il fut battu de verges et chassé de la ville *. A Sirmium, trois catholiques, Héraclien, P'irmien, et. Aurélien, furent emprisonnés pour le même motif. Nous avons encore un
1 C'est le sujet de son Liber contra Auxentium.
2 Siilpice Sévère, Vita Martini, 4 ; Auxence aussi le fit chasser de Milan.
curieux procès- verbal * de leur comparution devant l'évèque Germinius et de la dispute entre Héraclien et lui. La pièce est datée du 13 janvier 366. « C'est Eusèbe, » dit l'évèque, ce repris d'exil, et Hilaire, exilé lui » aussi, qui t'ont mis ces idées en tête ». Et comme l'autre se défend : « Voyez, dit Germinius, comme il a la » langue longue. On ne lui cassera donc pas des dents »? Aussitôt un diacre et un lecteur se précipitent et soufflettent l'accusé. Cependant l'entretien reprend ; « Dis- » moi;, Héraclien, c'est moi qui t'ai baptisé; comment » as-tu reçu le baptême »? — Vous me l'avez donné au » nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et non point » au nom d'un Dieu plus grand et d'un Dieu moindre et » créé ». Cet Héraclien était fort connu à Sirmium : il avait jadis résisté à Photin. Germinius, au fond, ne lui voulait pas tant de mal. Il cherchait à le rallier, préten-, dnnt même s'être expliqué de sa foi avec Eusèbe, lequel s'était déclaré satisfait. A la fin de l'audience, les clercs de Germinius parlaient de traduire les dissidents devant le consulaire de Pannonie et de demander leurs têtes. L'évèque se contenta de leur présenter le symbole dô Rimini, et, comme ils ne voulurent pas le signer, de leur donner sa bénédictiojj, sous laquelle ils consentirent à s'incliner.
Peut-être y a-t-il quelque chose de vrai dans ce que dit ici Germinius de ses rapports avec Eusèbe de Verceil.
1 AUercalio Heracliani laici cum Germinio episcopo Sirmiensi, publiée par G. P. Caspari, Kirchenhisloriache Anecdola, Christiania, 1883, p. 133.
APKÈS HlMINl 361
Il n'allait pas si loin que les autres ; ses idées semblent s'être rapprochées de celles de Basile d'Ancyre. Nous avons encore une formule ' qu'il produisit, semble-t-il peu de temps après l'affaire d'Héraclien. Sans employer le terme de substance, il y enseigne la similitude en divinité, splendeur,. majesté, puissance, etc., et en tout, per omnia similem. Ce langage inquiéta les ariens. Valens et un autre évèque appelé Paul demandèrent des explications. Germinius commença par n'en donner aucune, se bornant à dire qu'il restait uni de cœur avec ses collègues. Ceux-ci ne furent pas satisfaits. Quatre d'entre eux, Ursace, Valens, Paul et Gaius ^, réunis à Singidunum, insistèrent ^ pour qu'il rétractât le yer oinnia similem. Mais l'évèque de Sirmium tint bon. Il écrivit à un autre groupe d'évêques de la région ^, pour leur expliquer sa doctrine et protester contre Ursace et ses trois 'collègues. Il savait d'original, dit-il, ce dont on était convenu avant le concile de Rimini, car il assistait à la conférence préparatoire, où la formule d'entente avait été discutée. C'est Marc d'Aréthuse qui avait tenu la plume : elle portait bien les mots FHium similem Patri per omnia.
1 Hil. Fragm. XIII.
2 Ce Gaius avait joué un rôle au concile de Rimini, à côté d'Ursace et de Valens (Hil. Fragm. VII, 4 ; VIII, 2, 5; X, i).
3 Hil. Fragm. XIV.
i Hil. Fragm. XV. Les destinataires sont : Rufianiis, Palladius, Severinus, Nichas, Heliodorus, Romuliis, Mucianus, Stercor'itis. Le Palladius ici nommé est sans doute l'évèque de Ratiaria, qui reparaîtra au temps de saint Ambroise.
Pendant qu'en Occident on revenait ainsi à la foi de Nicée et que les foyers d'opposition se restreignaient ou se refroidissaient peu à peu, l'empire oriental continuait à passer de crise en crise. On a vu déjà que, dans l'Asie-Mineure occidentale et dans les régions voisines, un bon nombre d'évêques, ralliés autour de Basile d'Ancyre et d'Eleusius de Gyzique, professaient une doctrine équivalente en somme, moyennant quelques explications, à l'orthodoxie de Nicée. Persécutés, exilés, en 360, par les soins du clergé officiel, c'est-à-dire des ariens plus ou moins avoués qui s'abritaient derrière la confession de Rimini, ils profitèrent, eux aussi, des circonstances. Déjà ils avaient envoyé leur profession de foi à Jovien. Au moment où Valentinien, reconduit par son frère Valens, partait de Gonstantinople pour l'Occident, ils lui députèrent l'évêque d'Héraclèe en Thrace, Hypatien, pour demander l'autorisation de s'assembler en concile *. Valentinien déclara qu'il n'y voyait pas d'inconvénient. Ils se réunirent donc à Lampsaque, sur l'HelIespont. De leurs délibérations, qui durèrent deux mois, il sortit une nouvelle condamnation du concile de Rimini-Gonstantinople, de ses formules et de ses sentences contre les personnes. On reproclama Vhomoiousios, nécessaire, disait-on, pour indiquer la distinction des personnes divines; le symbole de la dédicace d'Antioche fut canonisé à nouveau. On prit aussi
I Le meillevir récit est celui de Sozomène, VII, 7, qui mieux que Socrnto, iifius représente ici los ducumonls de Sabiims.
des mesures en vue d'assurer, sans l'aide du gouvernement, la réintégration des évéques remplacés sur leurs sièges à la suite du concile de 360. Eudoxe et les siens furent invités à se rallier, en désavouant, bien entendu, ce qu'ils avaient fait de contraire aux idées du présent concile.
L'évêque de Constantinople, personne n'en doutait, n'était pas homme à se laisser exécuter sans défense. Il avait pris les devants et son crédit était déjà assuré auprès de l'empereur Valons quand celui-ci vit arriver les délégués du concile de Lampsaque. Ils furent mal reçus. Valens les exhorta à s'entendre avec Eudoxe. Il avait pris position et s'était déterminé à considérer comme officielle la doctrine du concile de Rimini. Ceci, au premier abord, peut sembler extraordinaire. Il eût été plus naturel, semble-t-il, que Valens fît comme son frère et se maintînt neutre entre les diverses confessions chrétiennes. Toutefois, pour Valentinien, le problème était beaucoup plus simple que pour lui. En Occident, sauf à Milan, où la question fut tranchée comme on l'a vu, les différences de confession n'entraînaient point de discordes sérieuses. Il n'y avait point de compétiteur catholique contre Ursace ou Germinius, pas plus que de compétiteur arien contre Eusèbe ou Hilaire. En Orient il n'en était pas de même. La division des partis avait donné lieu, en bien des endroits, à des schismes locaux ; plusieurs évéques se disputaient le même siège. Valens put croire que le bon ordre exigeait qu'il prît parti et adoptât une des confessions en conflit. Celle
de Nicée n'avait guère eu, jusque là, que les Egyptiens pour elle. Sous Jovien, il est vrai, un certain nombre d'évêques syriens ou d'Asie-Mineure avaient signé le formulaire nicéen. Mais ils demeuraient en froid avec Athanase et les siens. En Asie-Mineure, on venait de voir se rallier contre Eudoxe tous les adversaires de l'anoméisme; mais, dans ce parti, on se défiait encore de ïhnmoousios. Gomme instrument de paix entre tant de dissidences, le symbole de Nicée n'était guère indiqué. Valons estima qu'il valait mieux se décider pour celui de Riniiui, dont l'estampille officielle était encore fraîche et dont les tenants occupaient les grands sièges de Gonstantinople et d'Antioche, sans parler de beaucoup d'autres. On se rattachait ainsi à la tradition de Constance.
Au printemps 365 parut un édit qui enjoignait aux évoques déposés sous Constance et rentrés sous Julien d'avoir à se retirer. Cet édit fut affiché à Alexandrie le 4 du mois de mai. Il portait une amende de 300 livres d'or pour les curies municipales qui n'auraient pas obéi. Les Alexandrins excipèrent de la situation spéciale d'Athanase. Il se trouvait que l'auteur de sa dernière expulsion était non point Constance, mais Julien, et que son dernier décret de rappel portait le nom de Jovien. Le préfet louvoya, car la population se lassait de toutes ces tracasseries. Athanase, de son côté, n'opposa pas de résistance et se retira (5 octobre). Enfin, on se décida à le rappeler. Le l" février 363, un notaire impérial lo réintégrait officiellement dans l'église de Denys.
APRÈS RIMINl 365
C'était la dernière fois. L'année suivante, il est vrai, Lucius essaya de se montrer à Alexandrie et de se poser en compétiteur ; mais, à peine arrivé, il faillit être écharpé : la police eut fort à faire pour lui sauver la vie et le reconduire en Palestine. Athanase restait maître du champ de bataille. Après quarante ans d'agitations, le vieux lutteur allait passer en repos les quelques années qui lui restaient à vivre,
Mélèce, à Antioche, fut évincé * comme Athanase ; Paulin, moins important, fut laissé tranquille. Il n'était pas trop mal avec Euzoïus, qui désormais fut l'évêque officiel de la métropole d'Orient.
Cependant les homoïousiastes du concile de Lampsaque ne se résignaient pas à leur déconvenue. Repoussés par l'empereur Valens, ils se décidèrent à invoquer son collègue l'empereur Valentinien et les évèques d'Occident^. C'est ce qu'Athanase avait fait vingt ans avant eux. Ceux d'Asie se réunirent à Smyrne : d'autres réunions se tinrent en Lycie, en Pamphylie, en Isaurie ^ Trois délé-
1 Mélèce fut. trois fois chassé d'Antioche; ceci est expressément marqué dans son oraison funèbre par saint Grégoire de Nysse (P. G., t. XLVI, p. 857). Le premier exil est celui qui suivit presque immédiatement son élection, en 361 ; le derriîer, celui qui dura jusqu'à la mort de Valens (378); on ne sait trop où placer le second, peut-être sous Julien, peut-être sous Valens, auquel cas Mélèce aurait été, comme Athanase, chassé d'abord puis rappelé. Plus tard on l'aurait chassé de nouveau.
2 Socrate, IV, 12; Sozom., VI, 10, 11.
3 Ces provinces méridionales de l'Asie-Mineure sont indiquées plusieurs fois par saint Athanase comme contenant des évêques en communion avec lui.
366 cuAPiTuii X
gués furent choisis : Eustathe de Sébaste, Silvain de Tarse, Théophile de Gastabala en Gilicie. On leur donna des lettres pour l'empereur Valentinien et pour le pape Libère. Valentinien se trouvait alors en Gaule ; ils ne purent le joindre, probablement parce qu'il ne consentit pas à les recevoir. Libère, lui, leur fit accueil, non sans quelque hésitation, et reçut les lettres qu'ils apportaient. Les trois légats avaient été autorisés par leurs commettants à accepter la foi de Nicée, que l'on savait être la condition inéluctable de la communion romaine. Ils le firent en un document très explicite, dans lequel ils condamnaient en outre les Sabelliens, les-Patripassiens, les Marcelliens, les Photiniens et le concile de Rimini. Libère, de son côté, écrivit aux évêques dont les noms figuraient dans les papiers qu'on lui avait présentés (ils étaient au nombre de soixante-quatre) *, et à tous les évêques orthodoxes d'Orient 2.
La communion était rétablie avec Rome. En retournant chez eux ^ les délégués s'arrêtèrent en Sicile, où les évêques du pays, réunis en concile, fraternisèrent
1 Parmi ces prélats figure un Macedonius, évéque d'Apollonias en Lydie, dont j'ai reconnu et commenté l'épitaphe. C'était, comme plusieurs autres évêques de ce parti, un grand ascète ; il eut beaucoup à souffrir de la part des anoméens (Bull, de corresp. hellénique, t. XI, 1887, p. 311.)
2 Les deux documents sont dans Socrate, IV, d2 ; cf. Sozom., VI, H. Dans la lettre de Libère, les Sabelliens et les Patripassiens figurent « avec toutes les autres hérésies » parmi les personnes à condamner ; mais il n'est pas question nommément des Marcelliens et des Photiniens.
3 Pour ce qui suit, Sozoméne, VI, 12.
APRÈS KIMiNl 367
avec eux ; de ceux d'Italie, d'Afrique et de Gaule ils reçurent également des attestations sympathiques. Nantis de ces documents, ils se réunirent à Tyane, avec quelques évêques de Syrie ou d'Asie-Mineure orientale, dont plusieurs avaient déjà accepté Vhomoousios en 363 '. La fusion des néocatholiques d'Orient et des anciens homoïousiastes d'Asie était en voie de se faire, sous les auspices de Rome et de l'épiscopat latin. L'assemblée de Tyane envoya partout les pièces apportées d'Occident et convoqua tous les évêques à un grand concile qui devait se tenir à Tarse au printemps suivant. Mais Eudoxe se mit au travers de l'entreprise. L'empereur Yalens interdit le concile -.
Outre l'acceptation du symbole de Nicée, il y avait encore un autre point sur lequel des difficultés commençaient à se manifester. Parmi les personnes disposées à accorder au Fils une similitude absolue, essentielle, avec le Père, et même à accepter, en ce qui regardait
1 Sozomène(VI, 12) qui nous renseigne sur le concile de Tyane, d'après Sabinus, éTidemment, nomme Eusèbe de Gésarée en Gappadoce, Athanase d'Ancyre, Pelage de Laodicée, Zenon de Tyr, Paul d'Emèse, Otreos de Mélitène, Grégoire deNaziance (le père).
2 II y a un peu d'incertitude sur la date exacte de ces derniers conciles. Gelui de Lampsaque est sûrement de 364. Il est possible que le voyage à Rome des trois évêques ait été différé jusqu'en 366 ; Libère mourut cette année-là, le 24 septembre. Mais il est difficile qu'une telle démarche ait été tentée au moment ou au lendemain immédiat de la compétition de Procope (28 sept. 365-27 mai 366.) Je croirais plutôt que les évêques partirent à l'été de 365, avant que Procope n'eût fait son éclat.
les deux premières personnes de la Trinité, le terme de consubstantiel, il y en avait qui se refusaient à faire la même concession pour le Saint-Esprit. Peu à peu, le débat s'étant étendu de côté, les attitudes se précisèrent. La question s'était d'aborc osée en Egypte ; Athanase, dans les dernières années du règne de Constance, l'avait traitée amplement dans ses lettres à Sérapion. Il l'avait fait trancher, en 362, par le concile d'Alexandrie; l'année suivante, il avait déclaré à l'empereur Jovien que le symbole de Nicée devait être complété en ce qui touche le Saint-Esprit. A son exemple les néo-orthodoxes de Syrie et d'Asie-Mineure insistèrent sur ce point, soit en affirmant expressément la consubstantialité du Saint- Esprit, soit en produisant des formules propres à relever la dignité de la troisième personne divine. Saint-Basile prenait tour à tour les deux attitudes, enseignant la consubstantialité dans ses livres, et demeurant en deçà dans ses discours d'église. Le symbole alors en usage à Jérusalem, celui qui sert encore sous le nom de symbole de Nicée, n'est pas plus explicite que l'éloquence officielle de saint Basile. Il dit du Saint-Esprit qu'il est « seigneur et vivificateur, qu'il procède du Père ; qu'il » est adoré et glorifié avec le Père et le Fils, qu'il a » parlé par les Prophètes ». Rien de plus ; ce n'est pas une tessère contre les « Ennemis du Saint-Esprit ».
Ce terme (Pneumatomaques) ne tarda pas à être employé pour caractériser le nouveau parti. On disait aussi « les Semi-ariens », ce qui signifiait qu'orthodoxes en somme sur la seconde personne de la Trinité, ils
étaient ariens en ce qui regardait la troisième. Mais la désignation qui est restée en usage est celle de Macédoniens, du nom de Macedonius, l'ancien évêque de Gonstantinople. Voici comment on y arriva. Elu jadis contre l'évêque Paul par le parti eusébien, Macedonius avait été imposé, non sans peine, à la population de Gonstantinople. Au commencement il fit la vie très dure aux défenseurs de l'orthodoxie nicéenne, restés fidèles à son prédécesseur. Quand le parti antiathanasien se divisa (357), il prit nettement position en faveur des modérés et soutint les idées de Basile d'Ancyre. On ne voit pas qu'il se soit signalé par une doctrine spéciale sur le Saint-Esprit. Il mourut, retiré aux environs de la capitale, peu après sa déposition par le concile de 360. Mais ses fidèles ne l'abandonnèrent pas tous. Il y en eut un grand nombre qui ne voulurent pas se rallier à Eudoxe et s'organisèrent comme ils purent, en une communauté spéciale. Les nicéens purs, depuis l'enlèvement de l'évêque Paul (342), formaient un groupe à part, sans évêque à eux, à peu près comme les Eustathiens d'Antioche, avant l'ordination de Paulin. Les partisans de Macedonius, les Macédoniens, comme on disait, ne se fondirent pas avec eux. Ils avaient, en dehors de Gonstantinople, l'appui d'un grand nombre d'évêques, surtout dans les provinces de Thrace, de Bithynie et d'Hellespont. En ces contrées les nicéens étaient rares : nulle part ils ne possédaient d'églises. Ge sont les Macédoniens qui y représentaient la résistance à l'arianisme officiel.
DocHESNE. Hist. anc. de VEgl. — T. II. 24
Ce n'était pas leur seule recommandation. Les plus en vue de ce groupe d'évêques étaient, par la dignité de leur vie, par leur ascétisme, par leur zèle à organiser des œuvres d'assistance charitable, en grande considération auprès du populaire. A ce point de vue ils se distinguaient avec avantage des ambitieux et des jouisseurs comme Eudoxe et son monde. On citait parmi eux deux anciens clercs de Macedonius, Eleusius de Gyzique, fort estimé de saint Hilaire, et Marathonius de Nicomédie *. Celui-ci était un homme fort riche; après avoir fait fortune dans les bureaux de la préfecture du prétoire, il fonda à Gonstantinople des hôpitaux et des asiles pour les pauvres ; puis, sur le conseil d'Eustathe de Sébaste, il embrassa la vie ascétique et organisa un monastère qui conserva longtemps le nom de son fondateur 2.
1 II faut y ajouter Macedonius d'Apollonias en Lydie, d'après l'inscription citée plus haut, p. 366, n» 1.
2 Sozoméne, IV, 27. Socrate (II, 38, suivi par Sozomène,IY,20), d'après une source novatienne, à ce qu'il semble, dit qu'il fut installé par Macedonius à Nicomédie. On ne voU pas bien où le placer. Gecropius fut évêque de Nicomédie depuis 351 jusqu'à 358, où il périt dans le grand tremblement de terre du 24 août, qui détruisit la ville. Acace, en 360, lui ordonna un successeur appelé Onésime (Philostorge, V, 1). Tillemont, t. VI, p. 770, propose de le placer sous Julien ; ce serait uuanti-évéque opposé à Onésime par Macedonius ou par son parti. Quoi qu'il en soit, l'action de Marathonius s'exerça plutôt à Gonstantinople qu'à Nicomédie, soit que, empêché pour une cause ou une autre de résider dans cette dernière ville, il se fût fixé dans la ca-pitale, soit qu'on ait rattaché à son nom l'influence exercée par son monastère. Les « semiariens .» de Gonstantinople ont été appelés Marathoniens aussi bien que Macédoniens, ce qui donne lieu de croire que Marathonius
Eleusius était adoré des gens de Gyzique. On raconte que Valens ayant réussi, à force d'instances et de menaces, à lui extorquer une signature fâcheuse, l'évêque, revenu chez lui, déclara devant son peuple qu'on lui avait fait violence, mais qu'il ne se croyait plus digne de rester en fonctions : on devait donc élire un autre évêque à sa place. Les fidèles ne voulurent pas en entendre plus long ; ils protestèrent qu'ils ne voulaient que lui et qu'ils le garderaient, ce qui fut fait K
Les évêques homoïousiastes de l'un et de l'autre côté du Bosphore étaient ainsi en communion avec le groupe constantinopolitain auquel on était habitué à donner le nom de macédonien. Au moment où nous sommes ils avaient, pour la plupart, adopté la formulé de Nicèe et se trouvaient eu bons rapports avec l'église romaine. Un jour vint où la question du Saint-Esprit, qui ne leur avait pas été posée par le pape Libère, les mit aux prises avec les néo-orthodoxes de la haute Asie-Mineure. Constitués en parti dissident, ils furent désignés par le nom de Macédoniens, que portaient leurs adhérents à Gonstantinople. C'est ainsi que Macedonius devint, après sa mort, le patron, l'éponyme, d'une dissidence spéciale, à laquelle il n'avait problablement jamais songé.
Ce n'est pas seulement avec ces dissidents de droite que le clergé officiel avait à compter. Les intransigeants
pourrait avoir été le véritable auteur de la doctrine pneumatoniaque.
1 Socrate, IV, 6; Soznm., VI, 9; Pliilost., IX, 13.
d'extrême-gauche troublaient aussi son repos. Après le concile de 360, Aèce, on l'a vu, avait été exilé à Mopsueste ; comme il y était trop bien traité par l'évêque, on le transféra à Amblada, triste et malsaine localité de Lycaonie. Quant à Eunome, son célèbre disciple, il consentit à signer la formule de Rimini-Gonstantinople, moyennant quoi Eudoxe le fit installer évêque de Gyzique, à la place d'Eleusius exilé. Entre Eudoxe et Eunome il y avait eu, dit-on, des conventions secrètes ; le nouvel évêque de Gonstantinople s'était engagé à procurer la réhabilitation d'Aéce ; à ce prix Eunome avait consenti à modérer son langage. Il n'y parvint pas assez; les gens de Gyzique allèrent le dénoncer à Gonstantinople, et, comme Eudoxe ne se décidait pas à les débarrasser de leur évêque, ils se plaignirent à l'empereur Constance. Eunome tira tout le monde d'embarras en abandonnant son évêché. Il tomba alors entre les mains d'Acace, qui voyait d'un mauvais œil les coquetteries d'Eudoxe avec les Anoméens. Mandé à Antioche, il fut soumis à une enquête, mais son procès était encore pendant quand Constance mourut.
L'avènement de Julien rendit la liberté aux sectaires. Aèce, qui avait été en rapport avec le nouvel empereur, fut appelé près de lui ' ; Julien, malgré son peu de tendresse pour les « Galiléens », quels qu'ils fussent, lui fit présent d'un petit domaine dans l'île de Lesbos. Le parti anoméen se trouvait en meilleure situation que le