CHAPITRE XI Basile de Césarée
Etat des partis dans l'est de l'Asie-Mineure. — Jeunesse de Basile et de Grégoire de Nazianze. — Eustathe maître en ascétisme, puis évéque de Sébaste. — Basile solitaire, puis prêtre et évéque de Césarée. — La politique religieuse de Valens. — Mort d'Athanase : Pierre et Lucius. — Valens à Césarée. — Basile et Eustathe. — Basile négocie avec Rome. — Sa rupture avec Eustathe. — Tracasseries ariennes. — Dorothée à Rome. — Affaires d'Antioche. — Paulin reconnu par Rome. — Vitalis. — L'hérésie d'Apollinaire. — Eustathe passe aux Pneumatomaques. — Dorothée retourne à Rome. — Evolution des Marcelliens. — Les Goths. — Mort de l'empereur Valens.
Les anciennes provinces de Galatie et de Cappadoce qui, sous le haut empire, comprenaient toute l'Asie-Mineure orientale, avaient été dépecées sous Dioclétien. De leurs parties montagneuses et littorales, du Pont, comme on disait, on avait fait trois provinces, la Paphlagonie, le Pont de Jupiter {Diospontus) ' et le Pont de Polémon, dont les métropoles étaient respectivement les villes de Gangres, Amasie et Néocésarée. A l'intérieur, Ancyre continuait d'être la métropole galate, Césarée la métropole cappadocienne ; mais, à l'est de la Cappadoce, l'ArménieMineure formait une province spéciale dont Sébaste était le chef-lieu 2.
i Plus tard Hélénopont ou Pont d'Amasie.
2 Toutes ces villes ont conservé leurs noms, sous des formes
37S CUAFITKE XI
Le christianisme, depuis le temps de Firmilien et de Grégoire le Thaumaturge, avait fait de grands progrès en ces contrées. Toutefois, comme les villes y étaient rares, les évêchés ne s'y rencontraient pas en grand nombre. C'est à peine si, pour une étendue de pays comparable à celle de la péninsule italienne, on peut constater ou présumer l'existence d'une quarantaine de sièges épiscopaux. Les plus considérables étaient toujours ceux de Gésarée etd'Ancyre. Comme au m® siècle, les évêques de la haute Asie-Mineure se réunissaient volontiers en concile, avec le concours de leurs collègues de Syrie. On a parlé ci-dessus des synodes d'Ancyre et de Néocésarée, antérieurs au grand concile de Nicée. Plus tard on en tint d'autres à Gangres, à Ancyre encore, à Mélitène, à Tyane, à Zéla.
L'arianisme ne fit pas, que l'on sache, dans ce corps épiscopal, des recrues bien notables. La Gappadoce, dont l'heure était venue, un peu tardivement, de se faire remarquer, produisit alors un grand nombre d'aventuriers ecclésiastiques, qui s'illustrèrent au dehors, sous la protection de la police impériale, comme Grégoire et Georges, les deux antipapes d'Alexandrie, et Auxence de Milan. Astère le conférencier du temps d'Arius, Eunome aussi, le dernier oracle de la secte, avaient vu le jour en Cappadoce. Cependant ces notabilités ne semblent pas avoir réuni beaucoup de sympathies dansleurpays
un peu altérées par la pronuncJation turque : Kanghri, Amasia, Niksar, Angora, Kaisarié, Sivas.
d'origine. Les personnes que l'élection appelait aux fonctions épiscopales étaient d'idées moins avancées. Au moment du concile de Nicée, les évéques d' Ancyre et de Césarée, Marcelet Léonce, se montrèrentles adversaires déterminés d'Arius. Dans les églises de Tyane, d'Amasie, de Néocésarée, de Sébaste, en général dans le Pont et l'Arménie-Mineure, la même attitude doctrinale était observée 1. Après Marcel d'Ancyre, qui dépassa la mesure dans le sens consubstantialiste, on élut Basile, qui combattit d'abord dans les rangs opposés à saint Athaiiase, puis finit par devenir le chef d'une réaction contre l'arianisme et fut persécuté pour ce fait. Son successeur, un autre Athanase, profita de la première occasion pour se déclarer fidèle à la foi de Nicée et ne démentit jamais celte attitude. A Gésarée, l'évêque Léonce avait été remplacé par un de ses clercs, Hermogène^, celui-là même qui avait été chargé, à Nicée, de rédiger le fameux symbole ^ Dianius, qui lui succéda (avant 340);, était un homme de peu de caractère, orthodoxe au fond, mais incapable de refuser sa signature quand on la lui demandait au nom du parti ou du gouvernement. Il figura en tète de ces « Orientaux » qui écrivirent d'Antioche une lettre impertinente au pape Jules, en 340, et qui le dépo-
' Ath., Ep. ad episcopos Alç. et Libyae, 8. Le témoignage de Philostorge sur les appuis qu'Arius aurait rencontrés au concile de N:cée (P. G., t. LXV, p. 623) est dépourvu de toute valeur.
2 Eulalius, dont parle Socrate (II, 43; cf. Sozom., IV, 24) ne fut pas évéque de Gésarée, mais de Sébaste. Il figure parmi les signataires des conciles de Nicée et de Gangres.
î Basile, Ep. 81.
sèrent au concile schismatique de Sardique*. On ne voit pas qu'il se soit mis en avant pour ou contre Basile d'Ancyre, en 358 ; mais, deux ans après, il signa, comme tant d'autres, la formule de Rimini-Gonstantinople. Un de ses suffragants, très brave homme lui aussi, l'évêque de Nazianze Grégoire, père de celui qui immortalisa le nom de cette petite localité, commit la même faiblesse.
Quant, en 355, Julien fit séjour à Athènes, il y rencontra deux jeunes cappadociens fort distingués, Grégoire et Basile, destinés à devenir de grande, lumières de l'Eglise. Le premier était le fils de l'évêque de Nazianze, de celui dont je viens de parler, saint et original personnage, qui avait d'abord été membre d'une confrérie d'Hypsistariens, ou adorateurs de Zeus Hypsistos 2, s'était converti sur les instances de sa femme Nonna et avait été élu évêque très peu de temps après son baptême. En ce temps-là le célibat n'était pas encore obligatoire partout, même pour les évêques. Grégoire et Nonna continuèrent à vivre ensemble et c'est alors qu'ils eurent leur fils Grégoire. La famille de Basile était originaire de Néocésarée dans le Pont. Elle était chrétienne depuis longtemps. La grand-mère Macrine avait vu la persécu-
4 A ce même concile prirent part les évêques de Juliopolis en Galatie, de Sinope et de Néocésarée.
2 Sur ce culte, dans lequel on discerne des éléments provenant du monothéisme juif, voir E. Schûrer, Die Juden Un Bosporw nischen Reiche, Comptes-rendus de l'Acad. de Berlin, t. XIII (1897), p. 200 et suiv., et Fr. Gumont, Hypsistos, Bruxelles, 1897.
tion de Dioclétien, pendant laquelle elle s'était enfuie dans les bois avec son mari ; elle avait de longs souvenirs et racontait beaucoup de choses sur saint Grégoire le Thaumaturge. Le père, Basile, était un avocat très réputé ; la mère, Emmélie, était fille d'un martyr ; un des oncles de saint Basile futévêque en même temps que lui. Comme son ami Grégoire, le futur évêque de Gésarée était né en 329. Rapprochés d'abord dans les écoles de Césarée, les deux !jeunes gens se retrouvèrent par la suite à Athènes, où ils se lièrent d'une étroite amitié.
En ce temps-là on parlait beaucoup, en Asie-Mineure, d'un ascète appelé Eustathe ^, qui propageait partout les formes, nouvelles alors, de la vie monacale. Dans sa jeunesse il avait fait séjour à Alexandrie et suivi les prédications d'Arius ^ mais surtout il s'était initié à l'ascétisme. Quand il revint dans son pays, son père Eulalius, qui^était évêque à Sébaste ^ mécontent de le voir afficher un costume extraordinaire, le repoussa de son église. Eustathe s'attacha alors à Hermogène, évêque de Césarée, qui ayant des doutes sur son orthodoxie, lui
1 Sur ce personnage, voir Fr. Loofs, Eustathius von Sebasfe und die Chronologie der Basilius-Briefe, Halle, 1898, et l'article Eustathe de Sébaste dans l'Encyclopédie de Hauck. A certains endroits l'auteur dépasse un peu la mesure, entraîné par son ardeur de réhaljilitation.
2 Basile, Ep. 130, 1; 223. 3; 244, 3; 263, 3; cf. Athanase, Hist. arianorum, 4,
3 Socrate, II, 43, et Sozom., IV, 24, disent qu'Eulalius était évéqne de Césarée. Voir p. 379, note 2.
fit signer une profession de foi. Après la mort d'Herraogène, il se rendit auprès d'Eusèbe de Nicomèdie, avec lequel il se brouilla pour des affaires d'administration. Sa manière de vivre et sa propagande ascétique choquaient tout le monde et lui suscitaient partout des ennemis. Déjà il avait été condamné par un concile tenu à Néocésarée. Eusèbe le poursuivit devant une autre assemblée épiscopale, qui se tint à Gangres en Paphlagonie, vers 340. Nous avons encore la lettre que ce concile adressa, au sujet d'Eustathe, aux évêques d'Arménie-Mineure. A en juger par ce document, Eustathe aurait dépassé la mesure et repris les exagérations déjà réprouvées des anciens Encratites. Mais le développement de sa carrière autorise à croire que le concile est excessif en ses reproches, soit qu'il eût été mal informé sur les abus qu'il condamne, soit plutôt qu'il ait attribué à Eustathe les excès d'adhérents trop zélés. A force de déconsidérer le mariage, les novateurs avaient fait croire aux fidèles qu'on ne pouvait se sauver dans cet état ; de là des séparations, puis des chutes. Ils méprisaient les assemblées des églises, en tenaient de particulières, où ils distribuaient des enseignements spéciaux. Ils avaient inventé des accoutrements bizarres; les femmes s'en revêtaient comme les hommes et se coupaient les cheveux ; quand les esclaves avaient pris ce vêtement, leurs maîtres ne pouvaient plus s'en faire respecter. Sur l'article de l'abstinence, ils méprisaient les règles de l'Eglise, jeûnant le dimanche et mangeant les jours de jeûne. Ils détournaient les fidèles
BASILE DE CÉSARÉE 3ii'à
de faire des offrandes à l'église, les engageant à assister plutôt leurs communautés à eux. Certains refusaient de manger de la viande, s'abstenaient de tout rapport religieux avec les gens mariés, surtout avec les prêtres mariés, méprisaient les assemblées de culte autour des tombeaux des martyrs, déclaraient aux riches que s'ils ne se débarrassaient de leur bien jusqu'à la . dernière obole, ils n'avaient aucun espoir de salut. Le concile blâme énergiquement ces excès et d'autres du même genre, car il y voit une critique de la vie religieuse telle qu'elle est pratiquée dans l'Eglise. C'est l'attitude répulsive que suscitent toujours des entreprises comme celle d'Hlustalhe. Celui-ci fit sans doute quelques promesses de soumission ; mais il faut qu'il ne les ait tenues qu'imparfaitement, car il fut plus tard condamné comme parjure par un concile d'Antioche.
Le mouvement, cependant, ne s'arrêta pas. Eustathe, puissamment aidé à Constantinople par un ancien fonctionnaire, Marathonius, introduisit dans la grande ville les formes monacales de la vie ascétique K Marathonius était devenu diacre de l'évêque Macedonius. Eustathe, tout à sa propagande, ne songeait guère alors à s'inquiéter des préférences théologiques du clergé officiel, ni de la guerre que l'on faisait à saint Athanase. Celui-ci . le connaissait et ne l'aimait pas 2. Des années se passèrent. Eustathe finit, vers 356, par être élu évèque à
i Gi-dessus, p. 370.
2 Ep. nd ep. .-Eg. et Libyae, 70; Hist. ar., u.
Sébaste, métropole de l'Arméaie-Mineure. C'est vers ce temps (357) que Basile revint d'Athènes en Gappadoce. Il avait souvent entendu parler d'Eustathe ; peut-être avait-il été déjà en rapports avec lui. A ce moment, il hésitait entre le monde et la vie religieuse. C'est sans doute sur les conseils de l'évêque de Sébaste qu'il entreprit un grand voyage en Egypte, en Syrie et en Mésopotamie, pour visiter, lui aussi, les solitaires les plus renommés. Séduit par cet idéal de vie, il revint dans son pays et s'attacha décidément à celui que l'on y vénérait comme le grand maître de l'ascétisme. Eustathe était et demeura longtemps pour lui un miroir de perfection, un être presque divin. Ses parents et ses amis, surtout sa sœur Macrine, qui était déjà religieuse, et Grégoire, son compagnon d'études, le poussaient aussi à fuir le monde. Il trouva, dans la vallée de l'Iris, non loin de Néocésarée, une solitude verdoyante et sauvage, dans laquelle il s'installa, avec quelques compagnons. Eustathe venait de temps à autre auprès de ses nouveaux disciples et l'on allait ensemble faire visite à Emmélie, mère de Basile, qui demeurait dans un bourg voisin.
La guerre, à ce moment, avait éclaté dans l'épiscopat oriental : Eustathe, que sa nouvelle situation d'évêque obligeait à prendre parti, y avait un rôle très actif. De concert avec Basile d'Ancyre et Eleusius de Cyzique, il conduisait la droite homoiousiaste et combattait avec la plus grande énergie Aèce et ses fauteurs. Après un moment de succès, il vit le parti adverse reprendre pied et reçut l'un des premiers assauts. Un concile
réuni à Mélitène (358), sous l'influence d'Eudoxe, le déclara déchu de l'épiscopat, on ne sait pourquoi, mais sans doute sous quelque prétexte fourni par ses singularités ascétiques. Un prêtre de Mélitène, Mélèce, accepta sa succession et fut ordonné à sa place. Mais les gens de Sébaste n'en voulurent pas et Eustathe resta évêque, déclarant que ceux qui l'avaient déposé étaient des hérétiques et qu'il n'avait pas à tenir compte de leurs sentences.
Une crise plus dure pour lui fut celle qui aboutit, au commencement de l'année 360, à la condamnation de V homoiousios , et à la destitution de ses tenants. Gomme les autres chefs de son parti, il s'exécuta au dernier moment et mit sa signature au bas de la formule de Rimini ; comme eux, en dépit de ce sacrifice, il fut déposé pour d'autres raisons. Avec lui tombèrent Sophrone, évêque de Pompeiopolis en Paphlagonie, et Helpidius, évêque de Satala en Arménie-Mineure, celuici coupable, comme le métropolitain de Sébaste, d'avoir pris ses aises avec les sentences de Mélitène. Eustathe fut exilé en Dardanie. Le jeune Basile, qui l'avait suivi à Constantinople, revint dans son pays. Il eut le chagrin de voir l'évêque de Gésarée, Dianius, pour lequel il professait une affection respectueuse, signer, comme tout le monde, la confession de Rimini. Affligé de cette faiblesse, il s'enfuit dans sa solitude du Pont, d'où il • ne revint à Gésarée que pour assister aux derniers moments du vieil évêque, lequel lui déclara qu'en dépit de ses signatures il demeurait intérieurement fidèle à la
DucHESNE. Hist. anc. de l'Egl. — T. II, 25
foi de Nicée. On était à l'année 362 ; Julien était empereur ; même bien portant, Dianius aurait pu, sans danger, s'avouer homoousiaste. Il mourut, regretté de son disciple, et, à sa place, après des débats tumultueux, on finit par élire un des notables de la ville, appelé Eusèbe, homme recommandable par sa conduite et sa piété, mais encore catéchumène et peu versé dans les affaires ecclésiastiques. Basile n'était encore que lecteur; Eusébe l'éleva à la dignité de prêtre, au grand contentement de tout le monde, surtout des moines et de leur clientèle. Il était difficile qu'un prêtre aussi distingué n'excitât pas la jalousie ; on parvint à le brouiller avec son évêque. Le parti monacal prenait déjà position derrière lui, lorsqu'il se résolut sagement à quitter Gésarée et à se réfugier, une fois encore, dans sa chère solitude du Pont. Cependant les temps redevenaient difficiles. On publiait partout l'édit de Valens contre les prélats qui s'étaient réinstallés, malgré leur déposition au temps de Constance. C'était le cas d'Eustathe, non celui d'Eusébe. Mais l'empereur et son entourage, épiscopal ou séculier, faisaient ouvertement propagande en faveur de la confession de Rimini. Valens, en route pour Antioche, était annoncé à Césarée. L'évêque rappela Basile, qui, aidé de son ami Grégoire, l'assista énergiquement dans ce moment délicat. L'orage passé, la concorde subsista. Basile fut mêlé aux négociations d'Eustathe avec l'Occident. Ils allèrent ensemble trouver l'évêque de Tarse, Silvain, pour s'entendre au sujet du concile de Lampsaque ; Eustathe voulait même l'y emme ner
avec lui. Il resta à Gésarée, mais quand Eustathe et Silvain furent revenus de Rome, il suivit son évêque au concile de Tyane, où furent présentées les lettres du pape Libère.
Quelques années se passèrent, pendant lesquelles Basile, désormais investi de la confiance d'Eusèbe, gouverna sous son nom l'église de Gésarée. Enfin, en 370, l'évêque mourut et Basile, après bien des contradictions, fut élu à sa place. Le vieil évêque de Nazianze et Eusèbe de Samosate figurèrent au nombre de ses consécrateurs.
Il était impossible de faire un meilleur choix. Ba- - sile avait tout pour lui: la sainteté personnelle, hautement reconnue, la grande culture de l'esprit, l'éloquence, la science chrétienne, l'esprit politique. Au point de vue de l'orthodoxie, il était absolument intact, n'ayant jamais été compromis dans les partis et les signatures. Il représentait la vieille et simple foi du Pont, transmise et pratiquée dans la piété familiale. Son ordination était d'une régularité parfaite. Dans sa maison épiscopale d'Alexandrie, l'illustre Athanase en tressaillit de joie : à la première occasion on l'entendit remercier le ciel d'avoir donné à la Gappadoce un évêque comme on en souhaiterait partout, un vrai serviteur de Dieu. Le vieux champion de la foi pouvait maintenant quitter ce monde ; il avait à qui passer le flambeau.
Si l'homme était de premier ordre, la situation, par les difficultés qu'elle lui ménageait, était digne de lui.
Valens allait revenir à Gésarée. En 365, il en avait été rappelé subitement par la compétition de Procope ; cette affaire terminée, il lui avait fallu guerroyer trois ou quatre ans sur le bas Danube. Maintenant il avait les mains libres du côté des prétendants et des Goths ; il allait se transporter à Antioche. Valens était un homme impérieux, brutal et persévérant. Dans le conflit des partis religieux il s'était décidé dès la première année de son règne : il demeura jusqu'au bout fidèle à son attitude et soutint résolument Eudoxe, Euzoius et leurs adhérents. Le siège de Constantinople devint vacant en 370, vers le même temps que celui de Gésarée ; il y appela l'évêque de Bérée en Thrace, Démophile, celui qui avait été, à un moment, le mauvais ange du pape Libère. Ce choix ne passa pas sans opposition. Quland le nom de Démophile fut prononcé devant les fidèles de la capitale, au lieu de l'acclamation ordinaire « Digne », on entendit beaucoup de voix qui criaient « Indigne! ». Les protestataires furent poursuivis avec une grande rigueur. Un certain nombre d'entre eux s'étant avisés d'aller à Nicomédie réclamer auprès de l'empereur, il leur répondit par un ordre d'exil. On les embarqua, au nombre de quatre-vingts, sur un navire ; puis, quand on fut au large, l'équipage mit le feu au bâtiment et se sauva dans les chaloupes.
Une telle exécution était propre à jeter l'inquiétude dans l'épiscopat d'Asie-Mineure. Les Goths étaient domptés ; on allait passer aux évêques ; il était clair qu'on les mènerait durement. Le procédé, comme nous
pouvons le voir par un grand nombre d'exemples, était fort simple. On présentait aux prélats, s'ils ne l'avaient déjà signé, le formulaire de Rimini-Gonstantinople, et l'on s'assurait qu'ils acceptaient la communion des chefs da parti. En cas de refus, les églises étaient enlevées au clergé réluctant ; il perdait tous ses privilèges, notamment au point de vue de la curie ; les moines étaient envoyés à la caserne. S'il y avait de 5 troubles ou si l'on avait lieu d'en redouter, les évêques et les clercs étaient déportés en des provinces lointaines. Les résistances locales étaient brisées par la force. De là de tristes scènes, des églises assiégées, profanées, du sang versé, des sentences rigoureuses.
Ce régime fut appliqué partout, non toutefois au même moment. En Egypte on attendit la mort d'Athanase (2 mai 373). Le clergé et les fidèles d'Alexandrie s'étaient empressés d'élire à sa place son frère Pierre \ désigné par lui. Mais le gouvernement ne ratifia pas ce choix ; il entendait faire installer Lucius, le chef des ariens d'Alexandrie. A cet effet la police, commandée par le préfet Palladius et soutenue par la plus vile canaille, envahit encore une fois l'église de Théonas. Les vierges sacrées furent insultées, assassinées, violées, promenées nues par la ville. Un jeune homme fardé habillé en femme, s'était hissé sur l'autel, où il exécutait des danses de caractère, tandis qu'un autre, assis tout
i Pien'e fat aussitôt reconnu par saint Basile (ep. 133) et par le pape Damase.
nu dans la chaire où Athanase avait siégé, y débitait d'obscènes liomélies. Ainsi profanée, la basilique vénérable accueillit l'élu de Valens. Lucius y fit son entrée, escorté du comte des largesses Magnus et du vieil Euzoïus. Celui-ci était venu tout exprès d'Antioche pour commettre ce dernier attentat contre l'église d'Alexandrie; il prenait ainsi sa revanche de la sentence par laquelle, cinquante ans auparavant, l'évèque Alexandre l'avait chassé avec Arius. Les jours suivants on instrumenta contre 1^ clergé. Une vingtaine de prêtres et de diacres, dont plusieurs octogénaires, furent incarcérés, puis embarqués pour la Syrie, où on les interna dans la ville païenne d'Héliopolis (Baalbek). La population protestait, les moines surtout ; les plus ardents, au nombre de vingt-trois, furent arrêtés et expédiés aux mines de Phaeno et de Proconnèse. Parmi ceux qui allèrent à Phaeno figurait un diacre romain, envoyé par le pape Damase pour saluer Pierre à l'occasion de son avènement.
Ces rigueurs s'étendirent à l'Egypte entière. Magnus, agissant en qualité de commissaire impérial, allait d'évêché en èvêché pour faire reconnaître le patriarche officiel, prodiguant les mauvais traiteriients à qui faisait résistance. Onze évêques furent enlevés de leurs sièges et expédiés en Palestine, à Diocésarée. localité galiléenne où il n'y avait que des juifs. Des protestataires, s'étant rendus à Antioche pour interpeller l'empereur, reçurent un ordre d'exil qui les envoya à Néocésarée, au fond du Pont. L'évèque Pierre, témoin affligé de ces bor
BASILE DE GÉSARÉE 391
reurs, ne réussit pas longtemps à se cacher en Egypte ; il prit le parti de s'enfuir à Rome, où il attendit, auprès du pape Damase, le retour de jours meilleurs. Ainsi avait fait son frère Athanase, au moment de l'intrusion de Grégoire (339); Pierre l'imita encore en portant à la connaissance de l'épiscopat catholique les violences qui l'avaient forcé à quitter son siège d'Alexandrie *.
Sur les autres pays, il s'est conservé moins de détails ; mais les catholiques furent partout traités avec la même rigueur. Mélèce, pour la troisième fois ^ fut chassé d'Antioche. Flavien et Diodore, maintenant prêtres, prirent la direction de son église. Les édifices du culte avaient été remis à Euzoïus et à son clergé. Les catholiques, traqués d'abri en abri, finirent par s'assembler en pleine campagne, ce qui leur faisait donner le nom de Campagnards (Compense*). Leur courage était soutenu par les exhortations de leurs vaillants chefs et de quelques moines célèbres, accourus des déserts voisins pour aider à la résistance. Pelage de Laodicée, Eusèbe de Samosate, Barsès d'Edesse, Abraham de Batna, d'autres encore, furent exilés, avec beaucoup de membres du clergé inférieur. C'était une désolation universelle.
Toutefois les plaintes ne viennent guère du côté de
1 Lettre conservée en grande partie dans Théodoret, //.£., IV, 19 ; cf. Socrate, IV, 22. — Sur ces événements, voir Rufin, II, 3, 4 ; cf. Socrate, IV. 20-24 ; Sozom., IV, 19, 20.
2 Son premier exil est celui du temps de Constance (361); le second aura été causé sans doute par l'édit de 365. Il dura peu, car l'histoire de saint Jean Ghrysostome suppose Méléce à Antioche de 367 à 370.
l'Asie-Mineure occidentale, ui de la Bithynie. En ces pays les « Macédoniens » dominaient; on ne sait quelle fut leur tenue ni s'ils furent persécutés comme les autres *. En Galalie et en Paphlagonie, la résistance ne paraît pas avoir été forte. L'évèque de Gangres, Basilide, était arien : Athanase d'Ancyre, mort sur ces entrefaites (371), fut pourvu d'un successeur agréable au gouvernement. Dès lors les liens de communion furent rompus entre la Galalie et la Gappadoce. Dans ce dernier pays, Basile, entrepris d'abord par le préfet Modeste, puis par l'empereur en personne, opposa une résistance admirable (hiver 371-372). Tempérant sa fermeté par de la prudence -, fort de sa dignité personnelle, de son éclatante vertu, de sa popularité, il parvint à conserver le gouvernement de son église. Valens ne lui imposa ni formules, ni rapports avec des évêques suspects. Il se contenta d'assister lui-même aux services religieux présidés par l'archevêque de Gésarée. Il estimait sans doute qu'un tel évêque eût été difficile à déplacer et à remplacer. Quoi qu'il en [soit, il y eut une exception pour Basile ^ ; on le laissa vivre à Gésarée,
1 Voir cependant l'épitaphe do Macedonius d'ApolIonias, alléguée ci-dessus, p. 366, u" 1.
2 II semble que son refus ait été plutôt dilatoire que catégorique. En 375, dans une lettre au vicaire Dénioslhène (ep. 225), il le prie de ne pas le contraindre à se rencontrer avec des évéques avec lesquels t nous ne nous sommes pas encore (o'jTtw) entendus sur les questions ecclésiastiques ». Il s'agit d'évéques ariens, de la confession de Rimini.
3 Basile fut traité par Valens à peu prés comme Auxence l'avait été par Valentinien.
BASILE DE CÉSAKÉE 393
comme on laissait Aliianase mourir à Alexandrie. Il fut même commissionné officiellement en 372, pour arranger les'^ affaires religieuses du royaume d'Arménie et pour y ordonner des évêques. 11 semble aussi que, dans les premiers temps au moins, on ait laissé en paix les autres évêques de Gappadoce, ceux d'Arménie-Mineure et des provinces pontiques. Nous ne voyons pas, en effet, que l'on ait inquiété alors Eustathe de Sébaste, qui n'était sûrement pas en régie avec le concile de 360, ni les évêques de Néocésarée et de Nicopolis, qui l'étaient moins encore.
Au printemps (372), Valons partit pour Antioche et les gens de Césarée respirèrent plus librement. Ce n'est pas seulement à propos de la religion qu'on les tracassait. Le gouvernement de ^Valens s'occupait alors à remanier les circonscriptions provinciales. La Gappadoce, aux frais de laquelle on avait déjà créé la province d'Arménie-Mineure et' celles du Pont, devait être divisée une fois encore. On créa une Gappadoce IP, comprenant la partie occidentale et méridionale de l'ancienne province, avec les cités de ïyane, Golonia (Archelaïs), Gybistra, Faustinopolis, et, au nord de l'Halys, les districts de Mokissos et de Doara. A cette mênie circonscription appartenaient aussi les stations postales de Sasima, Nazianze \ Parnassos, dont les deux dernières avaient déjà des évêchés. Une autre station postale.
1 Nazianze a peut-être eu, sous le nom de Diocésarée, une organisation municipale.
Podandos, située en plein Tauras, au débouclié des Portes Ciliciennes, resta en dehors de la nouvelle province. Il fut décidé d'y créer une cité nouvelle, à laquelle on rattacherait un certain nombre des curiales de Gésarée. Ceux-ci, peu flattés d'aller habiter dans ce pays perdu, mirent en avant le crédit de leur évêjue, qui parvint à faire rapporter la hiesure. Podandos resta toujours un district ou région (psystov), dépendant de la Gappadoce P®.
Basile pouvait intervenir dans cette dernière affaire, qui intéressait directement ses fidèles ; mais il n'avait évidemment aucune raison valable de s'opposer à la division de la province et il s'en abstint *. Tyane devint ainsi une métropole civile. Son èvêque, Anthime, ne tarda pas à tirer, dans le domaine religieux, les conséquences du démembrement administratif : il prétendit être le métropolitain, le supérieur ecclésiastique des évêques compris dans le nouveau ressort civil. Basile s'y opposa. De là une querelle, dans laquelle le métropolitain de Gésarée se défendit comme il put, notamment en organisant desévêchés nouveaux. Nazianze lui restait fidèle ; il installa son frère Grégoire à Nysse, petite localité à l'ouest de Gésarée; au sud, il voulut avoir un
1 On a dit souvent que ce démembrement de la Gappadoce «tait dirigé contre Basile, dont on aurait cherché ainsi à restreindre le cercle d'influence. Mais l'influence d'un tel homme ne pouvait tenir à l'étendue plus ou moins grande de son ressort métropolitain. Le gouvernement avait des moyens plus directs et plus «fficaces de lui être désagréable.
évêché à Sasima, sur la route de Gilicie, et il força son ami Grégoire à en accepter le titre. L'église de Gésarée avait dans le Taurus des propriétés considérables, dont les produits en nature devaient traverser la nouvelle province pour atteindre Gésarée. Anthime interceptait ces convois. Grégoire eut beau protester qu'il ne voulait pas se mêler de cela ni faire la guerre à Anthime pour défendre les poules et les mulets de Basile : l'évêque de Gésarée tint bon et imposa les mains à son ami récalcitrant. Mais il ne put le décider à remplir les fonctions épiscopales à Sasima. Grégoire n'y célébra jamais le service divin, n'y ordonna aucun clerc. Sasima lui faisait horreur. G'était une triste localité, quelques maisons autour d'un relais de poste. Ni eau, ni verdure, rien que de la poussière et le bruit perpétuel des charrettes *. En fait d'habitants, des vagabonds, des étrangers, des exécuteurs avec leurs victimes, que l'on entendait gémir et remuer leurs chaînes. De cet épiscopat fâcheux bien des ennuis devaient venir au malheureux Grégoire.
Quant à Basile, il rencontra d'abord, chez les évêques de Gappadoce, des oppositions désagréables, dont il finit, à la longue, par triompher. A Gésarée, sa situation était très forte. Elle le devint encore plus, quand il eut doté cette grande ville d'un immense établissement d'assistance, dont les bâtiments formaient, dans les faubourgs, comme une ville nouvelle ; on l'appela Basiliade. L'empereur Valens l'avait aidé à
1 Greg. Naz., Carm. de vita sua, vers 439-446.
la construire, en lui cédant des terrains domaniaux.
Il était resté en très bons termes avec Eustathe, son voisin de Sébaste. Eustattie, lui aussi, avait fondée près de sa ville épiscopale, une sorte de grand hospice, qui servit de modèle pour la Basiliade de Gésarée, Au commencement de son épiscopat, il en avait donné la direction à un certain Aerius S un de ses compagnons d'ascèse, qui, dit-on, gardait rancune à Eustathe de lui avoir été préféré pour l'épiscopat. Leurs rapports, loin de s'améliorer, devinrent fort aigres, si bien qu'un beau jour Aerius finit par quitter ses fonctions et se mit à déblatérer contre Eustathe, l'accusant d'avarice et lui reprochant les actes les plus légitimes de son administration. Aerius avait des partisans ; ils firent schisme avec lui et le suivirent aux conventicules qu'il tenait dans les cavernes des environs. Il leur enseignait que les prêtres n'étaient pas inférieurs aux évêques, que la fête de Pâques n'était qu'un vieux reste de judaïsme;, qu'il ne doit pas y avoir de temps fixés pour le jeûne et qu'il est inutile de prier pour les morts.
Il faut que les Aériens aient été peu nombreux, car, en un temps et en un pays où beaucoup de plumes étaient actives, saint Epiphane est le seul auteur qui en parle, déplorant à la vérité leurs erreurs, mais satisfait, au fond, d'avoir, grâce à eux, une pièce de plus pour sa collection d'hérésies. A son jugement, trop
1 Sur Aerius, voir Epiphan., Haer. 74.
sévère sans doute, Aerius et Eustathe étaient ariens l'un et l'autre, Aerius, ouvertement^ Eustathe avec des précautions.
Il est certain qu'Eustathe était assez mal vu, non seulement des vieux nicéens. comme Athanase, Epiphane et Paulin, mais des néo-orthodoxes eux-mêmes. Ceux-ci, Mélèce en tête, avaient accepté toutes les conditions d'Athanase, c'est-à-dire non seulement le symbole de Nicée, mais encore une profession explicite de l'absolue divinité du Saint-Esprit. Eustathe, toujours ami des moyens termes, ne disait pas que le Saint-Esprit fût un être créé, mais n'affirmait pas non plus qu'il fût Dieu. Il est possible qu'une telle réserve lui parût nécessaire. J'ai déjà dit qu'elle était observée par bien d'autres et que Basile lui-même, qui avait pourtant une doctrine très ferme à cet égard, mettait quelque tempérament à l'exposer devant ses fidèles.
Cette ressemblance d'attitude était propre à renforcer, aux yeux des collègues de l'évêque de Césarée, l'impression fâcheuse que produisait déjà sa grande amitié avec son voisin de Sébaste. Celui-ci, qui considérait Basile comme son disciple, lui avait prêté quelques-uns de ses moines pour l'assister dans l'organisation de ses œuvres. Par ces intermédiaires, Sébaste tenait l'œil ouvert sur Césarée. Les moines d'Eustathe se permirent bientôt de critiquer Basile; des froissements, des rapports plus ou moins exacts se produisirent *. De tout cela ré-
sultait une situation assez difficile, qui finit par se tendre et, comme on le verra, aboutit à une rupture entre les deux amis.
La politique religieuse de l'empereur Valens contrastait douloureusement avec celle de son frère Valentinien '. Bien des gens en Orient devaient se dire qu'on y vivait sous une fâcheuse étoile. Aux temps déjà lointains de la grande persécution, l'Occident n'avait guère eu que deux ans à souffrir ; en certains pays il avait été à peine touché, tandis que l'Orient, de Dioclétien à Galère, de Galère à Maximin, avait eu dix années de misère. Licinius et Julien n'avaient sévi qu'en Orient. Les évéques d'Occident n'avaient enduré Constance que pendant les dernières années de son règne. Depuis l'avènement de Julien, personne n'avait plus songé à les tracasser. N'était-il pas naturel que, favorisés ainsi par la Providence, les Occidentaux s'employassent à tirer de peine leurs frères d'Orient? Persécuté par Constance, Athanase avait trouvé chez eux refuge et soutien. Ils avaient inté-
I Celle-ci, cependant ne doit pas être caractérisée par la lettre que reproduit Théodoret, H. E., IV, 7, lettre manifestement apocryphe, ainsi que l'épitre sjaiodale (IV, 8), qui lui fait suite. La lettre impériale, intitulée au nom des empereiirs Valentinien, Valens et Gratien, s'adresse aux Pneumatomaques d'Asie, leur prêche la trinité consubstanticlle en trois hypostases, avec déclaration d'anathémes, ce qui n'est ptuére de style impérial. Elle excite les sujets de Valens à mépriser les ordres de leur souverain, que le faussaire se représente apparemment comme défenseur spécial de l'hérésie contre le Saint-Esprit. II est étrange que Tillemont ait accepté de telles incongruités.
ressé à sa cause leur empereur Constant. Ne pouvait-on, maintenant que Constance revivait en Valens, espérer que Valentinien, lui aussi, interviendrait efficacement auprès de son frère? Il le ferait certainement si l'épiscopat occidental manifestait énergiquement en faveur des persécutés. Et il le leur devait bien, car enfin les orthodoxes et les gens de bonne volonté avaient fait leur devoir à Séleucie, et, s'ils avaient cédé à Constantinople, c'est qu'on avait pu leur opposer l'énorme défaillance de Rimini. En Occident on s'était déjugé au premier moment de répit, et, dans cette nouvelle attitude, la persévérance était facile. C'est sur l'Orient que pesait la faute de Rimini, et elle pesait durement.
Pénétré de ces pensées, Basile, dès le début de son épiscopat, se mit en mouvement pour exciter l'Eglise occidentale à s'intéresser aux malheurs de sa sœur d'Orient. Le meilleur intermédiaire pour de telles négociations;, c'était évidemment l'évêque d'Alexandrie. Athanase ne paraît pas avoir eu des rapports bien tendres avec le pape Libère, dans les dernières années de celuici *. Il se trouvait en meilleurs termes avec le nouveau pape Damase, auquel, en 371, il demanda de condamner, non seulement Ursace et Valens, mais encore Auxence, évêque de Milan, de tous les tenants de Rimini le plus accrédité près de l'empereur Valentinien. Basile écrivit
1 S'ils avaient été en bons termes, Libère n'aurait pas accueilli avec tant d'empressement les envoyés du concile de Lampsaque. Damase se montra beaucoup plus circonspect dans ses rapports avec les Orientaux.
à Athanase S le priant de faire agir l'Occident en faveur d'une amélioration de la situation générale, et de réaliser, ce qu'il pouvait faire à lui tout seul, l'union des orthodoxes d'Antioche. Antioche était, à ses yeux, la mèreéglise de l'Orient ^ La pacification universelle dépendait de son unité intérieure, gravement compromise par le schisme entre Paulin et Mélèce.
La réponse d'Athanase fut portée par un de ses prêtres. Elle enhardit Basile à préciser sa démarche. Il se concerta avec Mélèce ; un diacre mélétien d'Antioche, Dorothée, fut désigné pour se rendre à Rome ^ Il emportait une lettre *, conçue en termes généraux, où l'on rappelait aux Romains leurs devoirs à l'égard des églises d'Orient, assistées jadis par le pape Denys ^; ce qu'on sollicitait en ce moment, c'était l'envoi de personnes orthodoxes et pacifiques, capables de rétablir la concorde troublée. Dorothée fut recommandé à l'évèque d'Alexandrie ^ auquel Basile confiait ses désirs. Les Occidentaux devaient envoyer tous les documents de ce qu'ils avaient fait chez eux depuis Rimini, condamner Marcel et arranger l'affaire d'Antioche. Jusqu'à présent
i Ep. 66.
2 Même du monde entier, si l'on serrait de trop près une de ses expressions : Tt' S' Sv yévoiTo raï; xarà tt^v oîxov|ji,£viriv èxxXrjo-tatc Tôî 'AvTioxï'aî ÈTttxacpwTepov ; La suite du texte montre qu'il s'agissait surtout de l'Orient.
3 Ep. 68.
4 Ep. 70.
5 Cf. t. I, p. 430.
6 Ep. 69, 67.
ils n'avaient condamné qu'Arius; ils le faisaient même à tout propos ; mais de Marcel ils ne disaient rien. Quant à Antioche, il devait être entendu que la seule pacification admissible, c'était la reconnaissance de Mélèce,
Entre temps, Athanase était sollicité d'accorder aux évoques orientaux le bénéfice de sa communion K Pour être bien sûr de ne pas l'égarer, il enverrait ses lettres à Basile, qui ne les remettrait qu'à bon escient.
Tout cela paraît être resté inutile. Dorothée, arrivé à Alexandrie, fut dissuadé de s'embarquer pour l'Italie. Condamner Marcel, c'eût été, pour les Occidentaux, se déjuger formellement 2. Quant à reconnaître Mélèce, autant aurait valu ne pas reconnaître Athanase, qui, on le savait à Rome, appuyait manifestement Paulin.
Cependant Athanase crut pouvoir établir une communication entre Rome et Basile. Un diacre de Milan, en disponibilité évidemment, car il n'était pas au service d'Auxence, débarqua à Alexandrie, porteur d'une épître synodale, par laquelle Damase, à la tête de 92 évêques, lui notifiait la condamnation d'Auxence et du concile de Rimini. Sabinus, ainsi s'appelait le diacre, fut envoyé à Césarée avec son document. Celui-ci n'était pas pour plaire à Basile, car il y est dit que le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont d'une seule divinité, d'une
1 Ep. 82.
2 Basile en a bien le sentiment, quand il dit {Ep. 69, 2) que l'hérésie de Marcel est prouvée par ses livres; or c'est après avoir pris connaissance de ces livres que les conciles de Rome et de Sardique l'avaient réhabilité.
DucHESNE. Hist. anc. de l'Egl. — T. II. 26
seule vertu, d'une seule figure, d'une seule substance. Or substance, en latin, équivaut à hyposiase, en grec. L'évêque de Césarée ne pouvait admettre cela sans user d'interprétation bénigne. Mais Basile savait que le latin était une langue assez pauvre, et notamment que le terme d'essence (ojct'a) y faisait défaut. Au lieu d'incidenter, il saisit l'occasion aux cheveux et remit à Sabinus un paquet de lettres ^ pour les Occidentaux en général, pour Valérien d'Aquilée, pour les évêques d'Italie et de Gaule. Celle-ci était au nom de Mélèce, Eusèbe de Samosate, Basile, Grégoire de Nazianze (le père), Anthime de Tyane, Pelage de Laodicée, Eustathe de Sébaste, Théodore de Nicopolis, et autres, en tout trente-deux prélats d'Orient. On avait eu bien soin, celte fois, d'éviter les précisions scabreuses et de se borner à invoquer la pitié des collègues d'Occident, en leur demandant seulement d'envoyer des personnes chargées de se rendre compte de la situation et de procurer la paix.
Basile ne négligeait pas d'exciter Mélèce à se montrer déférent envers Athanase ; il aurait voulu aussi que Mélèce envoyât quelqu'un en Occident 2. Mélèce n'envoya personne.
Sabinus repartit au printemps 372. Une année au moins se passa, sans qu'on entendît parler des Occidentaux. Enfin, à l'été de l'année suivante (373), on vit arriver de chez eux un prêtre d'Antioche, Evagrius,
1 Ep. 90, 91, 92.
2 Ep. 89.
qui avait, onze ans plus tôt, suivi en Italie le célèbre confesseur Eusèbe de Verceil. Après la mort de celui-ci, il rentrait dans son pays. Il rapportait de Rome une formule à signer sans qu'un seul mot y pût être changé, et les lettres que l'on avait confiées, l'année précédente, à Sabinus: elles n'avaient pas plu. Ces procédés, il faut l'avouer, n'étaient guère aimables. On ne les atténuait pas en demandant aux Orientaux dé se présenter euxmêmes à Rome, afin que l'on eût une raison d'aller leur rendre visite K
Basile fut froissé; depuis lors il n'eut qu'une médiocre idée des Occidentaux, et leur chef, le pape Damase, lui fit l'effet d'un homme orgueilleux et impitoyable. Du reste, la mort d'Athanase venait de lui enlever sa meilleure base d'opérations. Alexandrie était aux mains des Ariens et l'épiscopat d'Egypte en butte à la plus dure persécution. Les négociations avec l'Occident furent interrompues. Pour comble, on vit Evagre, arrivé à Anlioche, refuser de se joindre aux Mélétiens, et entrer dans la communion de Paulin 2.
C'est à ce moment que se consomma la rupture entre Basile et Eustathe.
Eustathe, en dehors de Basile, avait peu d'amis. Les uns l'abhorraient à cause de ses moines, les autres à cause de sa doctrine. Il n'y avait pas moyen de l'amener à prendre parti sur l'affaire du Saint-Esprit ; malgré ses
i Ep. 138, 2. Cf. 140, 156.
2 Ep. 156.
réserves, op voyait qu'il penchait pour l'opinion contraire à sa divinité absolue. Dans les provinces d'Asie, d'Hellespont, de Bithynie, il aurait été à l'unisson des autres évéques. Au fond du Pont, les voix les plus sonores étaient en faveur de la doctrine opposée, et certains, qui n'auraient peut-être pas d'eux-mêmes défendu le Saint Esprit avec tant d'ardeur, se portaient de son côté pour ne pas être de celui d'Eustathe. Basile, à qui cette amitié dangereuse valait chaque jour de nouveaux soucis, prit le parti d'en finir et d'amener Eustathe à s'expliquer nettement. En 372, au printemps, il se rendit à Sébaste, et, après de longues conférences, amena son vieux maître à embrasser ses idées. Il allait continuer sa route et se rendre auprès de Théodote, évêque de Nicopolis, l'adversaire déclaré d'Eustathe, pour concerter avec lui et Mélèce, qui se trouvait dans ces parages, une formule que l'on ferait signer à l'évêque de Sébaste. Mais, sur des renseignements qui lui parvinrent, il eut lieu d'appréhender que Théodote, inquiet de la conférence de Sébaste, ne lui fît mauvaise mine. Il rentra donc chez lui, pour reprendre le même chemin quelques semaines plus tard, l'empereur l'ayant envoyé en mission dans la Grande-Arménie. Pour ce qu'il y allait faire il avait besoin du concours de Théodote. Il s'aboucha donc avec lui, dans la maison de campagne où s'était retiré Mélèce ; ils parvinrent à s'entendre, pour le moment, sur le cas d'Eustathe. Mais quand Théodote fut rentré chez lui, il changea complètement d'avis, et Basile étant venu le prendre pour l'emmener en Grande-Armé-
nie, il ne voulut même pas l'admettre dans son église.
La mission d'Arménie échoua de ce fait. Cependant Basile et Théodote finirent par se réconcilier : ils s'accordèrent même sur la formule ^ que l'on devait présenter à Eustathe, et celui-ci consentit à la signer.
On pouvait croire que tout était fini et qu'il ne restait plus qu'à se tendre la main. Un rendez-vous fut pris: Eustathe devait s'y trouver avec Basile et ses amis. On l'attendit en vain. Son entourage l'avait retourné ; il est bien possible, du reste, que l'amitié de Basile pour Mélèce, son ancien compétiteur, lui ait paru excessive ; le fait est que, désormais, il voulut mal de mort à son ancien disciple. Au retour d'un voyage qu'il fit alors eu Cilicie, il écrivit à Basile pour lui déclarer -qu'il renonçait à sa communion.
Le prétexte était une lettre de Basile à Apollinaire, une lettre vieille de vingt ans, où il n'était nullement question de dogme : Apollinaire et Basile étaient encore laïques au temps de cette correspondance. N'importe : Basile avait écrit à Apollinaire ; c'était un apollinariste, un hérétique. Une autre lettre, bientôt répandue dans toute l'Asie-Mineure, dénonça Basile comme un intrigant ; elle présentait sous les plus sombres couleurs le rôle qu'il avait eu dans l'atfaire de la signature. Ainsi commença une controverse lamentable, où Basile et Eustathe se renvoyaient les accusations les plus amères. Basile était traité de sabellien, à cause de ses rapports
1 Ep. 125.
avec Apollinaire ; on fit même circuler sous son nom une pièce où son orthodoxie, sur ce point, était assez compromise K De son côté il réchauffait la vieille histoire des rapports d'Eustathe avec Arius et racontait qu'il avait été le maître d'Â.èce, comme si l'on pouvait être responsable de ses maîtres ou de ses disciples.
Le parti arien profita de cette querelle. Dés le premier moment Eustathe avait trouvé, dans l'épiscopat de Oilicie, des appuis suspects. L'année suivante (374), l'évêque de Samosate, Eusébe, l'ami, le conseiller de Basile, fut exilé en Thrace. Peu après, le vicaire du Pont, un certain Démosthène, qui n'aimait pas Basile, et pour cause -, entreprit une campagne contre les églises orthodoxes de Cappadoce et d'Arménie- Mineure. Les évèques officiels tinrent d'abord concile en Galatie, sous la direction d'Euhippius, un des membres influents du synode de 360. Puis on se transporta en Cappadoce. L'évêque de Parnassos, Hypsis, le premier rencontré, fut déposé et remplacé par un homme sûr, Ecdicius. L'évêque de Nysse, Grégoire; frère de Basile, accusé par un particulier, fut mandé à comparaître et amené sous escorte ; mais il s'échappa en route. Démosthène se
1 Ep. 129. Texte complet publié à Koine, en 1796, par L. Sébastian!, Epislola ad Apollinarem Laodicentim celeberrimu, etc., et reproduite par Loofs, Eùslalhius von Sebastia, p. 72.
2 Lors du séjour de Valens à Gésarée, Démosthène n'était encore que chef des cuisines impériales. Gomme il faisait mine de se mêler des aifaires de l'Église, Basile l'avait renvoyé à ses fourneaux. On en parla beaucoup à Gésarée.
transporta ensuite à Gésarée, où il adjugea les clercs à la curie ; puis à Sébaste, où il en fit autant de ceux qui tenaient pour Basile contre Eustathe. Enfin, il réunit à Nysse un concile d'évéques de Galatie et du Pont, qui déposa Grégoire, et le pourvut d'un successeur. La même opération fut exécutée à Doara.
Sur ces entrefaites, l'évêque de Nicopolis, Théodote, était mort. Le concile officiel se transporta à Sébaste : Eustathe, qui avait eu déjà, à Ancyre même, quelques rapports avec ces prélats, fraternisa ouvertement avec eux. De là ils poussèrent jusqu'à Nicopolis. Déjà, avec l'approbation de Basile, l'évêque de Satala y avait installé son collègue de Golonia, Euphrone * ; Eustathe avait un autre candidat, un prêtre appelé B'ronton. Euphrone fut renvoyé à Golonia et P'ronton mis en possession des églises; les dissidents évincés durent tenir leurs réunions en pleine campagne, comme le faisaient les Mélétiens à Antioche 2,
C'est sous l'impression de ces tristes événements que Basile écrivit une lettre ^ aux évêques d'Italie et de Gaule. Depuis l'accueil fait à sa correspondance il n'était guère disposé à reprendre les négociations avec Rome. Cependant, l'année précédente (364) ^, il avait
1 Nicopolis, Satala, Golonia, faisaient partie de la province d'Arménie-Mineure, dont Eustathe était métropolitain.
2 Ep. f>25, 237-240,244, 251.
3 Ep. 243.
* La data est donnée par les letti es 120 et 121, qui nous mourant Sanctissimus en Arménie-Mineure au moment où Anthime, évéque de Tyane, vient d'ordonner Fauste, tov o-uvovxa tw ndtira.
aidé de ses recommandations un prêtre Sanctissimus, très au courant des dispositions occidentales, qui parcourait l'Arménie Mineure et la Syrie *, recueillant des signatures. Basile le patronnait. Quand il eut fini sa tournée, il partit pour l'Italie (375), en compagnie de Dorothée, maintenant promu au presbytérat. Ils emportaient, munie des signatures recueillies par Sanctissimus, la formule qu'Evagre avait apportée en 373 et la lettre de Basile.
Le résultat ne fut pas celui que l'on désirait. Peisonne ne vint d'Occident; toutefois Dorothée rapporta une lettre - où l'on rendait témoignage à son zèle, en déclarant qu'on s'était efforcé de l'aider. Au point de vue doctrinal, la lettre réprouvait les erreurs de Marcel et d'Apollinaire, mais sans les nommer. Le terme una subslaniia n'était plus employé ; on lui substituait celui d'una usia, en grec, le latin ne possédant pas l'équivalent de ce terme ^ On rappelait aussi que les régies canoniques sur l'ordination des évèques et des clercs
Ce Papas n'est autre que le roi arménien Pap, appelé Para dans Ammien Marcellin (XXX, 1), qui fut assassiné en 374. Le fait que Fauste «était avec Pap», donne lieu de croire qu'il avait suivi ce prince dans son voyage en Gilicie et qu'il demeurait avec lui à Tarse. Sanctissimus partait alors pour l'Arménie-Mineure, où il séjourna longtemps auprès de Méléce. Il n'alla en Syrie que l'année suivante. — Je ne crois pas que cette donnée chronologique ait été utilisée jusqu'à présent.
1 Ep. 120, 121, 132. 253-256.
2 Constant. Ep. Rom. Pontif., p. 495 t Ea gratia ».
3 Basile {Ep. 214, 4) nota ce changement. Désormais les Occidentaux feront la différence entre usia et hypostasis.
BASILE û£ CÉSARËE 409
{sacerdotum vel clericorum) devaient être observées et que ceux qui s'en écartaient ne pouvaient êlre admis facilement à la communion. Ceci semble bien viser Mélèce.
Pour mieux accuser l'intention, une lettre fut écrite à Paulin, et celui-ci, quand il la reçut, s'empressa d'en faire trophée K Pierre, le nouvel évêque d'Alexandrie, était installé à Rome ; bien qu'il se trouvât personnellement en bons termes avec Basile ^ il ne partageait en aucune façon ses sympathies pour Mélèce.
La lettre ^ que reçut Paulin lui fut, je crois, apportée par Vitalis, prêtre d'Antioche, qui, jusqu'à ces derniers temps, avait fait partie du clergé de Mélèce, mais s'était décidé à le quitter, parce que ses idées sur l'Incarnation n'y étaient pas agréées. Vitalis était partisan d'Apollinaire. J'ai exposé plus haut en quoi consistait la spécialité doctrinale de ce savant homme. Depuis le temps du concile d'Alexandrie (362), l'opposition entre les deux tendances représentées par Apollinaire et par Diodore n'avait cessé de se prononcer. Dans l'église de Mélèce on répudiait énergiquement l'apollinarisme. Apollinaire, quoique évêque à Laodicée, tenait cependant école à Antioche. Parmi ses auditeurs il avait eu, les années précédentes, un moine latin fort lettré, appelé Jérôme, qui, après avoir étudié dans les écoles de Rome et cultivé l'ascèse avec les clercs d'Aquilée, s'était décidé à essayer de la vie érémitique dans les
3 Lettre perdue, mentionnée dans J. 235.
déserts d'Orient. Avant de s'y enfoncer, il séjourna quelque temps à Antioche, où il s'initia à l'exégèse sous la direction d'Apollinaire, tout en se gardant de ses idées théologiques. Il n'avait pas cru devoir prendre parti entre les deux églises rivales, et s'était borné, en fait de communion ecclésiastique, à celle des confesseurs égyptiens exilés en Syrie pour la foi catholique. A Rome aussi, on avait longtemps hésité entre Mélèce et Paulin ; mais il était inévitable que les relations alexandrines de celui-ci ne fissent pencher la balance en sa faveur. C'est ce qui arriva en celte année 375. Par (( son fils » Vitalis, le pape Damase avait éciit officiellement à Paulin, le commissionnant pour les affaires de communion. Damase était mal renseigné; il ignorait à ce moment que Vitalis fût l'homme d'Apollinaire. Des informations lui vinrent, peut-être par Dorothée; il se ravisa. Pendant que Paulin se glorifiait à Antioche d'être reconnu par Rome, de nouveaux courriers lui étaient expédiés, l'un pour l'avertir que des difficultés étaient survenues', l'autre' pour lui donner, par rapport càVita-
1 l'er Pelronium presbyterum, J. 235.
2 J. rî35, mais, bien entendu sans les anathéuiatismes et seulement jusqu'aux mots in suscipiendo tribuat exemplum. — A la suite de celte lettre, certaines collections canoniques (voir Maassen, Quellen, t. I, p. 232 et suiv.) présentent un document, adressé aussi à Paulin d'Antioche: Post condlium Nicaenum. D'autres collections le mettent à la suite du concile de Nicée; Théodoret [II. E., V, 11) le (iontic isolément, traduit en grec. Ce document comprend deux séries d'aualhémes. La première vise nommément Sabellius, Arius, Eunoinius, les Macédoniens et Photin. Sans nommer ni Eustathe, ni Apollinaire, ni Marcel, elle proscrit leurs principales erreurs et
lis, des instructions plus complètes. Vitalis et ses adhérents ne devaient être admis qu'après une répudiation nette de la doctrine d'après laquelle le Christ n'aurait pas été un homme parfait, le Verbe divin ayant remplacé en lui l'âme intelligente {sensus, voOç). Apollinaire n'était pas nommé : Rome et Alexandrie conservaient encore des égards pour l'illustre théologien K L'affaire de Vitalis précisa les choses. Les Mélétiens considéraient déjà Apollinaire et Vitalis comme des hérétiques; après la lettre de Damase il était impossible à Paulin de les admettre dans son église. Ils en fondèrent une autre et ce fut Vitalis lui-même qui en devint évêque.
Pendant que ces choses se passaient à Antioche, Eustathe, isolé dans son pays, où ses accointances suspectes avec les évoques officiels lui avaient encore enlevé des sympathies, eut l'idée de se rapprocher de ses anciens amis, les « Macédoniens ». Ceux-ci tinrent en 376 un concile à Cyzique. Il y alla. On adopta dans cette
se termine par une réprobation de ceux qui émigrent d'une église à l'autre; c'est sans doute Mélèce que l'on a en vue. La seconde partie du document : Si guis non dixeril, etc., ne vise ni Marcel, ni Apollinaire; elle s'occupe presque exclusivement du Saint-Esprit. Je crois que nous sommes ici en présence de deux pièces de date dilïérente, que l'on aura réunies plus tard, sans tenir compte de l'ordre chronologique. La seconde, en effet, est antérieure à la première. Elle pourrait bien remonter au temps (v. 37i) où saint Alhanase écrivit sa lettre à Epictéte. Les erreurs sur l'Incarnation qui s'y trouvent visées sont apparentées de plus près à celles qu'il réfute dans cette lettre qu'à l'apollinarisme proprement dit. 1 II faut se rappeler qu'Apollinaire était de la petite église, compétiteur de Pelage à Laodicée, comme Paulin l'était de Mélèce à Antioche.
réunion une nouvelle profession de foi, où Vhomoousio^ fut de nouveau répudié et remplacé par Vhomoiousios ; le Saint-Esprit y était mis au nombre des créatures. Eustathe signa cette formule, et précisa ainsi son attitude, en se classant parmi les Pneumatomaques.
• Au point de vue de Basile, ces événements étaient propres à éclairer les Occidentaux sur la valeur des personnes qui se couvraient en Orient de leur patronage. Eustathe avait été reçu à Rome par le pape précédent ; il s'en était targué fort longtemps. Apollinaire et Paulin, chefs de la petite église, étaient des protégés de Rome ; Vitalis également. Il n'y avait d'intact que Mélèce et son groupe, juste ceux dont les Romains ne voulaient pas. On profita de cette situation pour tenter une nouvelle démarche. Au printemps 377, Dorothée et un autre prêtre,- peut-être encore Sanctissimus, reprirent le chemin de Rome, avec une lettre adressée « aux Occidentaux )), au nom collectif des Orientaux ^ Cette fois-ci les choses étaient précisées. Les Romains étaient avisés que ce n'étaient plus les ariens qui devaient être répudiés : leurs excès les rendaient plus odieux que jamais. D'autres ennemis menaçaient l'Eglise, et d'autant plus dangereux qu'en les ménageant on laissait planer le doute sur le caractère pernicieux de leur doctrine. 11 importait de condamner expressément Eustathe, le chef des Pneumatomaques ; Apollinaire, qui enseignait
1 Ep. 263 ; cf. Ep. 129, où Basile expose à Mélèce le plan de cette nouvelle démarche.
le règne de mille ans et troublait tout le monde par sa doctrine sur l'Incarnation, enûn Marcel, dont les disciples trouvaient trop d'accueil auprès de Paulin.
La nouvelle ambassade de Dorothée n'eut et ne pouvait avoir qu'un succès partiel. Que l'église romaine répudiât les erreurs attribuées à Eustathe, Apollinaire, Marcel, cela ne pouvait faire un doute. Elle s'était déjà exprimée clairement à ce sujet. Elle l'avait fait, en particulier, dans la lettre que Dorothée avait rapportée en Orient. Elle le fit encore, pour complaire aux Orientaux, dans une autre lettre que Dorothée remporta à son retour de ce nouveau voyage K Quant à condamner nommément des personnes absentes, Eustathe, Apollinaire, Paulin, sans qu'elles eussent été mises à même de s'expliquer dans un débat contradictoire, c'est ce qu'on ne pouvait guère demander au siège apostolique. Tout au plus lui aurait-il été possible de ratifier une sentence prononcée, après un tel débat, par les autorités légitimes d'Orient. Mais ni ce débat n'avait eu lieu, ni cette sentence n'existait.
La situation était inextricable. Sur les bonnes volontés contemporaines pesaient les conséquences de la
longue guerre dans laquelle Eusèbe de Nicomèdie avait
y' t engagé les Orientaux contre Alexandrie d'abord, puis
contre l'église romaine. Encore tout le monde n'était-il
pas de bonne volonté : Paulin aurait dû se retirer. Dé-
1 Fragments Illud sane miramur et Non nobis qiiidquam (Goustant., Ep. Rom. Pont., p. 498, 499).
blayée de sa personne, la situation fût restée critique, car l'opinion égyptienne n'aurait pas cessé d'apercevoir, derrière Mélèce, les ombres de ses anciens patrons, les Eudoxe et les Acace. Cependant, comme Mélèce était personnellement très sympathique^, les choses se seraient arrangées à Antioche, et ailleurs on aurait fini par en prendre son parti. En tout cas Rome et Alexandrie auraient cessé de remorquer l'épave encombrante du vieux parti marcellien; l'union se serait refaite entre elles et les églises d'Orient. Ceci soit dit pour mieux indiquer les lignes et les exigences de la situation, car je n'estime pas qu'il appartienne à l'historien de s'occuper des choses qui auraient pu se passer; il a bien assez à faire avec celles qui se sont passées en réalité.
Les entretiens que l'envoyé de Mélèce eut à Rome avec le pape Damase ne furent pas toujours très paisibles. Pierre d'Alexandrie y assistait. Quand il était question de Mélèce et d'Eusébe de Samosate, il ne se gênait pas pour manifester son aversion, et allait jusqu'à les traiter d'ariens. Dorothée, à la fin, perdit patience et entreprit le pape d'Alexandrie avec quelque vivacité. Pierre s'en plaignit à Basile. Celui-ci lui exprima ^ ses regrets, mais en lui faisant observer que Mélèce et Eusèbe, deux confesseurs de la foi, exilés par les ariens, méritaient le respect de leurs collègues; quanta leur orthodoxie, sur tous les points litigieux, il la connaissait et s'en portait garant.
1 Ep. 266,
Mélèce, Basile et leur monde représentaient en somme une évolution à droite de l'ancien parti d'opposition au concile de Nicée. Ce n'était pas le seul que les circonstances eussent amené à tempérer son attitude première. Au pôle opposé, le vieil adversaire des « Orientaux », celui contre lequel, depuis Eusèbe de Gésarée jusqu'à saint Basile, ils n'avaient cessé de s'escrimer, Marcel d'Ancyre, Marcel le « sabellien », évoluait de son côté, ou plutôt on évoluait autour de lui. Il n'était pas encore mort quand Basile devint évêque. 11 vivait retiré à Ancyre, avec quelques clercs et un certain nombre de fidèles, qui formaient autour de lui une petite église. L'évêque officiel, Athanase, celui qui fit adhésion, en 363, au concile de Nicée, crut devoir tracasser ce petit groupe. Marcel était depuis longtemps en froid avec l'évêque d'Alexandrie, son ancien compagnon de luttes à Rome et à Sardique. Gela ne l'empêcha pas de recourir à lui. Un de ses clercs, le diacre Eugène, se rendit à Alexandrie, avec des recommandations délivrées par les évoques de Grèce et de Macédoine. Il présenta une profession de foi ^ où les anciennes doctrines de Marcel se trouvaient atténuées ou voilées ; cependant on n'allait pas jusqu'à parler des trois hypostases. Athanase, on l'a vu, s'il n'excluait pas cette expression, n'y tenait pas non plus. Il donna des lettres de communion au diacre de Marcel et à sa petite église. Ceci se passait, je crois, au moment du concile d'Ale-
1 Mansi, Conc, t. III, p. 469.
xandrie, en 362; il devait être nonagénaire • et c'est peut-être son grand âge qui explique que, dans les derniers temps, on n'entende plus parler de lui. Privés de leur chef, repoussés par Basile et son monde, qui ne cessaient de solliciter contre eux les anathèmes de l'Occident, ses disciples s'adressèrent aux évêques égyptiens, exilés à Diocésarée en Palestine. Ces confesseurs, à qui ils présentèrent, avec une profession de foi ^, les lettres de communion délivrées jadis par saint Athanase, les admirent sans difficulté. Basile, auquel ils s'adressèrent ensuite, trouva que les exilés avaient été trop vite en besogne; tel fut aussi l'avis de Pierre d'Alexandrie ^. Basile ne demandait pas mieux que d'accueillir les Galates; mais il voulait qu'ils vinssent à lui et non qu'ils prétendissent l'attirer à eux.
Cette affaire, comme les autres, était encore pendante, quand, en 378, des événements fort graves vinrent modifier la situation politique et religieuse de l'empire d'Orient. Deux ans auparavant, les Gofchs établis au delà du Danube s'étaient vus attaqués parles Huns venus de l'Oural. Refoulés par ces hordes sauvages, ils avaient demandé asile à la terre d'empire et on leur avait permis de s'établir en Thrace, à certaines conditions, parmi lesquelles figurait la promesse de leur fournir des subsistances. L'administration de Yalens organisa ce service
1 11 était déjà évéque en 314, au moment du concile d'Ancyre.
2 Epiphane. Haer. LXXII, H.
3 Basile, Ep. 2G6.
avec si peu de conscience et d'humanité que les immigrés se révoltèrent (376). On fut obligé de leur faire une guerre en règle et les choses finirent par prendre une si mauvaise tournure que Valens dut intervenir de sa personne. Avant de quitter Antioche, dans une inspiration de clémence prudente, il révoqua les sentences d'exil prononcées contre les personnes ecclésiastiques *.
Arrivé à Constantinople le 30 mai, il en partit ^ quelques jours après pour diriger les opérations militaires en Thrace. Le 9 août il livra bataille. L'armée romaine subit un épouvantable désastre, dans lequel l'empereur disparut, soit qu'on n'eût pu reconnaître son cadavre parmi les morts, soit que, comme le bruit s'en accrédita, il eût péri dans l'incendie d'une chaumière où on l'avait transporté pour y soigner ses blessures.
1 Jérôme, Chron. : Valens de Antiochia exire compulsus sera poenitentia nostros de exilio revocat )». — Rufin, H. E., II, 13 : i Tum vero Valentis bella quae ecclesiis inferebat in hostem coepta converti seraque poenitentia episcopos et prestbyteros relaxari exiliis ac de metallis resolvi monachos iubet ».
2 D'après une légende rapportée par Sozoméne (VI, 40) et adoptée aussi, avec quelque altération, par Théodoret (IV, 31), un moine de Constantinople, Isaac, l'aurait adjuré en vain de rendre les églises aux catholiques. Cette histoire, assez suspecte en ellemême, ne peut être opposée aux témoignages de saint Jérôme et de Rufin, qui habitaient alors l'Orient, sur le rappel des exilés par Valens lui-même; du reste autre chose est le rappel des exilés, autre leur réintégration au lieu et place du clergé oficiel.
DucHESNE. Hist. anc. de l'Egl. — T. II. 27
Gratien et Théodose. — Retour des évéques exilés. — Mort de Basile. — Les Orientaux acceptent les conditions de Rome. — Attitude de Théodose. — Situation à Gonstantinople. — Grégoire de Nazianze et son église Anastasis. — Conflits avec les ariens. — Opposition alexandrine : Maxime le Cynique. — Grégoire à Sainte- Sophie. — Second concile œcuménique (3S1). — Obstination des Macédoniens. — Installation de Grégoire. — Mort de Méléce : diffièultés pour sa succession. — Démission de Grégoire. — Nectaire. — Les canons. — Hostilité contre Alexandrie. — Flavien élu à Antioche. — Protestations de saint Ambroise. — Concile romain de 382. — Lettre des Orientaux.
Gratien, averti du danger, mais retenu en Gaule par une invasion alamane, celle qui fut arrêtée par la bataille de Golmar, arrivait à temps, malgré tout, sur le bas Danube. Valens l'eût attendu, que les Goths, pris entre les deux armées, eussent été facilement réduits. Après le désastre, le jeune empereur d'Occident — il n'avait pas vingt ans — prit d'abord quelques mesures pour remédier à la situation ; puis, ne se sentant pas en état de gouverner à lui seul les deux parties de l'empire, il se déchargea de l'Orient sur un de ses généraux, Théodose, qui fut proclamé auguste à Sirmium, le 16 janvier 379. Dés auparavant, Gratien s'était empressé de ratifier et d'élargir les mesures déjà prises par Valens pour le rappel des évéques exilés. Méléce reparut à Antioche, Eu-
sèbe à Samosate; tous les confesseurs reprirent la direction de leurs églises.
Un des premiers à rentrer fut Pierre d'Alexandrie. Avant de le laisser quitter Rome, Damase le fit assister à un concile où l'on se décida enfin à condamner nommément Apollinaire et un de ses principaux lieutenants^ Timothée, qu'il venait de faire évèque à Béryte. Pierre partit ensuite. Il ne fut pas plutôt débarqué à Alexandrie qu'une émeute en chassa Lucius, lequel s'empressa de se réfugier à Gonstantinople. A défaut de l'empereur Valens, il y trouva l'hospitalité de l'évêque Démophile, toujours en place, lui, et bien résolu à ne s'en aller qu'au dernier moment.
C'est alors que mourut Basile, le l^r janvier 379. Il n'avait pas achevé sa cinquantième année; sa carrière aurait pu se prolonger longtemps; après avoir été à la peine, on pouvait s'attendre à ce qu'il fût à l'honneur. Mais sa santé, toujours chétive, n^e s'était pas raffermie dans les imprudences de l'ascèse et dans les fatigues de l'épiscopat. Entre toutes ses misères, il se plaint particulièrement d'une maladie de foie, que l'on soupçonnerait, en dehors de ce témoignage, dans le ton inquiet et amer de sa correspondance. En butte à la malveillance, souvent brutale, du gouvernement, à des oppositions ecclésiastiques pour la plupart ineptes, mais de sens divers et, à cause de cela, difficiles à réduire, dépourvu de collaborateurs sérieux, car, en dépit de leur amitié et de leur talent, son frère Grégoire de Nysse et son ami Grégoire de Nazianze l'encombrèrent plus
qu'ils ne le servirent, Basile apportait, au service d'un programme pacifique, un tempérament trop sensible et trop belliqueux. De là des déconvenues perpétuelles. Dans l'affaire d'Eustathe on le voit, pour contenter des consubstantialistes féroces, mettre le couteau sur la gorge à un vieil ami, à un évêque vénéré, et le résultat qu'il obtient, c'est que, en dépit de ce sacrifice, l'intransigeant Atarbe de Néocésarée ne peut supporter sa vue, s'enfuit à son approche, terrorise ses paroissiens par des songes menaçants, si bien qu'ils s'ameutent contre l'évêque de Gésarée, leur compatriote, la gloire de leur pays. Il entend que Mélèce soit reconnu évêque d'Antioche, et pour cela il fait obstinément campagne, sans se rendre compte de la situation où une telle entreprise mettaitt les églises de Rome et d'Alexandrie. On lui résiste : il s'irrite et tient des propos peu mesurés. Même dans son pays et dans son monde ecclésiastique, son influence est fort contestée. On a voulu voir en lui le fondateur d'une sorte de patriarcat, avec un ressort correspondant au diocèse de Pont. Mais il est clair qu'il n'a aucune autorité dans les provinces occidentales;, celles de Bithynie, de Galatie et de Paphlagonie. Les.évêques du littoral pontique * ne s'occupent pas de lui 2. A l'intérieur, quand les sièges ne sont pas occupés par des ariens, comme à Amasie et dans la Tétrapole arménienne, leurs titulaires se querellent entre eux: les uns admettent les moines, les au-
1 Sinope, Amisos (Samsoun), Polemouion, Kérassonde, Trébizonde.
2 Ep. 203.
très n'en veulent pas ; les uns trouvent que, dans la question trinitairé, Basile penche trop à droite, les autres déplorent qu'il fasse des concessions à gauche. Servie par une bonne santé, la grande âme de l'évêque de Gésarée eût peut-être surmonté toutes ces misères. Mais l'instrument se refusa. Le pilote, harassé, mourut au moment où s'apaisait la tempête.
Quel jour amer pour les pontifes de l'arianisme officiel que celui où ils apprirent le rappel de leurs compétiteurs exilés ! Encore n'était-ce qu'une mesure préliminaire. On connaissait les sentiments du jeune empereur et l'on se doutait de ce qui allait suivre. A Antioche^ Mélèce, placé en face de difficultés spéciales, prit vite conscience d'une situation maintenant très simplifiée. S'entendre avec Rome avait été, sous Valens, chose grandement .souhaitable; sous Gratien et Théodose, c'était la seule et unique solution. Basile, qui aurait peut-être eu des scrupules, n'était plus là pour suggérer des conditions. Un concile de 153 évèques se réunit dans la métropole syrienne à l'automne * de 379, et vota une adhésion sans ambages aux formulaires romains -.
1 Neuf mois après la mort de Basile, dit Grégoire de Nysse, De vita sanctae Macrinae (P. G., t. XLVI, p. 973).
2 Nous avons encore (Goustant, Ep. Rom. Pontif., p. 500} les signatures (sept exprimées, les autres totalisées) qui furent apposées à cette pièce. Le sens du formulaire n'est pas douteux. Quant à sa teneur, elle n'est pas aisée à déterminer. Les signatures sont attachées, dans le manuscrit {Coll. Theod.) où on les trouve, à un recueil formé de la lettre de Damase, Confidimus quidem et des trois fragments Ea gralia, lllud sane miramui\ Non nobis quidqujîm (cidessus, pp. 401, 408, 413). Mais ce groupe de pièces est fort inco-
C'était prévenir les dispositions de Tiiéodose. Le nouvel empereur s'était établi à Thessalonique. Il y tomba malade pendant Thiver et fut baptisé par l'évêque Acholius, un nicéen déterminé. Dans un édit ^ du 27 février 380, il exposa àses peuples qu'ils devaient tous professer la religion que u l'apôtre Pierre avait jadis enseignée aux Romains et que suivaient présentement le pontife Damase et Pierre, évêque d'Alexandrie, homme d'une sainteté apostolique ». De ce côté seulement on avait droit au titre de catholiques; quant aux autres, c'étaient des hérétiques: leurs conciliabules n'étaient pas considérés comme des églises; on les menaçait de pénalités.
A Antioche, les orthodoxes, tant de la grande église (Mélèce) que de la petite (Paulin), étaient en nombre. Ils pouvaient attendre avec sérénité les mesures d'exécution qui leur livreraient les édifices ecclésiastiijues encore détenuS;, non plus par Euzoïus, mort depuis quelque temps, mais par son successeur Dorothée. La situa-
hérent. Il est visible qu'il ne représente qu'un extrait d'un recueil plus étendu. Les Orientaux n'auraient sûrement pas signé la lettre Confidimus toute seule, car on y trouve le terme una subslantia {rr [lia ùnôffTaatç), contre lequel ils protestèrent toujours. Mais ce terme pouvait être considéré comme expliqué par les lettres subséquentes, dans l'une desquelles il est remplacé par l'expression una usia. Il est donc possible qu'ils aient adhéré aux idées contenues dans l'ensemble du dossier. Toutefois leur adhésion a dû être libellée dans un texte spécial, que l'auteur de nos extraits aura négligé. Le texte par lequel il introduit les signatures, et Vexplicit qui vient après, supposent une connexion étroite entre le concile d' Antioche et les documents romains qui le précèdent. 1 Cod. Theod., XVI. i, 2.
GKÉGOIKE UE .NaZIAiNZK 423
tion n'était pas aussi claire à Gonstantinople. Là le parti arien était en force. Son chef Démoptiile trônait à Sainte-Sophie; le clergé sous ses ordres occupait toutes les églises. Les opposants, macédoniens ou nicéens, en étaient rigoureusement exclus, tout comme les mélétiens et les pauliniens à Antioehe. A l'avènement de Déinophile, les nicéens avaient essayé de se donner un évèque, dans la personne d'un certain Evagrius;il fut aussitôt enlevé par la police et interné à Bérée, où il paraît être mort, car on n'entendit plus parler de lui. Les temps étant devenus plus favorables, ils sentirent le besoin de se grouper et de s'organiser. Les néo-orthodoxes d'Orient s'empressèrent de leur venir en aide, désireux qu'ils étaient que la place de Démophile fût donnée à quelqu'un de leurs amis, et surtout d'empêcher les ApoUinaristes, déjà en mouvement, de s'en emparer pour eux mêmes. Des négociations s'engagèrent, à la suite desquelles Grégoire, le fils du vieil évèque de Nazianze, fut choisi pour aller prendre la direction de ce petit troupeau.
Depuis la mort de ses parents (375), Grégoire, enfin libre de suivre sa vocation ascétique, s'était enfui de Nazianze. Laissant Basile se dépêtrer des difficultés qui l'assiégeaient de toutes parts, il s'était réfugié dans le monastère de Sainte-Thècle, à Séleucie d'Isaurie. C'est là qu'il apprit le désastre de Valens et la mort de Basile. Après s'être bien fait prier, il finit par consentir à ce qu'on demandait de lui et se rendit à Gonstantinople, où il ouvrit une petite église dans la maison d'un de ses
42i CHAPITRE XII
parents. Les orthodoxes se groupèrent autour de lui. Son éclatante vertu et surtout son admirable éloquence lui recrutèrent bientôt un auditoire sérieux. L'église de Constantinople, opprimée depuis quarante ans par les intrigues et la violence, ressuscitait dans cet édifice modeste. Aussi Grégoire avait-il donné à sa chapelle le nom de Résurrection (Anastasis). C'est là qu'entre tant d'autres homélies, il prononça ses cinq discours sur la Trinité, morceaux classiques de la théologie grecque. L'oratoire dissident, grâce à l'éloquence d'or de ce premier Chrysostome, était plus et mieux fréquenté que les basiliques officielles. Les ariens s'en émurent. Dans la nuit de Pâques (379), une foule furieuse s'élança de Sainte- Sophie contre l'Anastasis, où Grégoire baptisait ses néophytes. C'étaient les vierges et les moines de l'église arienne, traînant à leur suite les pauvres assistés, docile clientèle du clergé dominant. Grégoire crut voir un cortège de Corybantes, avec Faunes et Ménades. Les pierresvolèrent contre les catholiques; l'évèque en reçut quelques-unes ; un des siens fut assommé et laissé pour mort'. Cela n'empêcha pas qu^on ne le rendît responsable du désordre et qu'on ne le traînât devant les tribunaux.
Il pouvait mépriser ces mauvais traitements, venus d'où ou devait les attendre. Plus sensibles lui étaient les déchirements intérieurs de sa petite communauté. On y sentait le contre-coup du schisme d'Antioche. Très
1 Détails dans Or. 33, Ep. 77. Cami. de Vila, vers 65:2-678.
GRÉGOIRK DE NAZIANZE 425
ferme sur les trois hypostases, Grégoire, s'entendait traiter de trithéiste. On lui demandait s'il était pour Paul ou pour Apollo, c'est-à-dire pour Mélèce ou pour Paulin. Il aurait bien voulu n'être que pour le Christ, mais cela était difficile.
De sa lointaine Alexandrie, le patriarche Pierre tenait l'œil ouvert sur cequise passaità Gonstantinople, et, toujours dominé par sa vieille rancune contre les Orientaux, jadis persécuteurs de son frère Athanase, il s'inquiétait de voir l'orateur cappadocien, l'ami de Basile et de Mélèce, en passe de recueillir à Gonstantinople la succession des ariens. Au premier moment il avait écrit à Grégoire sur le ton le plus amical; Grégoire, de son côté, prêchait le, panégyrique d'Athanase. A l'Anastasis on se croyait très sûrs du côté d'Alexandrie. Aussi fit-on beaucoup d'accueil à un personnage, pourtant bien singulier, qui venait de ce pays. C'était un certain Maxime, philosophe cynique, qui trouvait le moyen de combiner les observances de sa secte avec la profession du christianisme. Athanase avait correspondu avec lui'. Il avait eu, en plus d'un endroit^ des difficultés avec la police; mais, comme il disait avoir été persécuté pour la foi, c'était un titre de plus à la faveur dés gens naïfs. De ce nombre, il faut l'avouer, était l'homme illustre que les circonstances avaient donné pour chef aux catholiques de Gonstantinople. En dépit de son bâton, de son manteau de philosophe et de sa longue chevelure, Maxime fut traité
1 Ep. ad Maximum philosophum (Migne, P. G., t. XXVI, p. ^08o).
par lui comme un confesseur de la foi, comme un ami intime ; il le logea chez lui, l'admit à sa table, lui donna toute sa confiance. Pour qu'il ne manquât rien à ces démonstrations, il l'honora d'un beau panégyrique, prononcé à l'église, en présence du héros i. De son côté Maxime se montrait très assidu aux sermons de Grégoire, l'applaudissait à l'église et le soutenait au dehors de la popularité dont il jouissait en certains cercles.
Or ce Maxime était le candidat de l'évèque Pierre pour le siège de Gonstantinople. S'il se trouvait auprès de Grégoire, c'était pour lui souffler son évêché. Une nuit, l'église Anastasis, grâce à la complicité d'un prêtre, s'ouvrit pour accueillir une étrange assemblée. Des marins de la flotte annonaire, venue d'Alexandrie, escortaient un groupe d'évêciues de leur pays, et ceux-ci se mettaient en devoir de procéder à l'élection et à la consécration de Maxime comme évêque de Gonstantinople. Grégoire, àquelque distance delà, dormait d'un mauvais sommeil, car il était malade ; les clercs fidèles reposaient de leur côté. La cérémonie commença. Les usages d'alors ne permettaient pas aux clercs de porter les cheveux longs. Il fallut donc, comme dit Grégoire, qui mit plus tard son aventure en satires, « tondre le chien sur la chaire épiscopale » . Cette opération eut pour résultat de faire constater que, dans cette célèbre chevelure, il y avait des éléments artificiels. Tout n'était pas fini, lorsque l'aurore amena du monde à l'église. Ce fut un beau
1 Or. 25.
GKKGOIRE DE NAZIANZE 427
tumulte. Les Egyptiens, troublés, se replièrent en désordre, et ne trouvèrent d'asile que chez un^musicien du voisinage. C'est là que, dans un réduit sordide, ils terminèrent leur cérémonie.
On s'imagine la situation de Grégoire. Il se désolait, il s'accusait de sa naïveté, il voulait s'en aller. Mais ses fidèles le surveillaient. Dans un de ses discours ils crurent discerner une intention de fuite. Ils s'empressèrent autour de lui, lui firent mille instances. Comme il semblait persister: u C'est donc la Trinité, dirent-ils, qui va partir avec vous ». Grégoire comprit, et resta. Pendant ce temps, le nouvel évêque, accompagné de ses consécrateurs, se rendait à Thessalonique, pour se faire agréer de Théodose. Il s'adressait mal. L'empereur était informé : il le repoussa durement. Maxime alors s'embarqua pour Alexandrie, où il sollicita l'appui del'évêque Pierre Celui-ci était fort embarrassé. L'affaire avait mal tourné à Constantinople ; l'empereur était mécontent; pour comble, le pape Damase, informé par Acholius et ses collègues de Macédoine, protestait énergiquement contre l'attentat < . Pierre fut puni par où il avait péché. Son évèque de Gonstantinople lui déchaîna une émeute à Alexandrie, pour le décider à prendre son parti. Il fallut que le préfet intervînt et reléguât l'épiscopal cynique en un lieu où il ne pût compromettre la tranquillité des rues.
Ce. qui ressortait de ces événements, c'est que Gré-
goire, en dépit de son incontestable sainteté et de son éloquence, manquait un peu de sens pratique. Il déplaisait sûrement à Pierre d'Alexandrie^ dont le rescrit impérial du 27 février avait si hautement relevé le mérite. Etait-ce vraiment l'homme qu'il fallait, en ce moment, à la tête de l'église de Gonstantinople ? Théodose, homme positif, dut avoir de telles pensées. Il s'abstint^, pour le moment, de trancher la question. Cependant il ne pouvait laisser se prolonger indéfiniment l'incertitude qui planait, dans la capitale, sur la situation religieuse. Jusque là il avait été retenu à Thessalonique par ses opérations militaires contre les Goths. Dès qu'il eut les mains libres de ce côté, il se dirigea vers Gonstantinople, où il entra le 24 novembre 380.
Deux jours après, les églises furent enlevées aux ariens et remises aux catholiques. Démophile, pas plus au dernier moment qu'auparavant, ne montra la moindre velléité d'accepter le symbole de Nicée. Il s'en alla. Le 26 novembre, l'empereur conduisit Grégoire à Sainte- Sophie. Une foule énorme s'entassait sur le parcours ; elle n'était pas toute bienveillante, tant s'en faut ; mais un large déploiement de force militaire assurait l'ordre. Derrière le prince robuste et imposant, l'oiseau bleu de Gappadoce menait le triomphe de l'orthodoxie. Le temps était gris; des nuages d'automne voilaient le ciel matinal Allait-il pleuvoir sur le concile de Nicée? Ariens et catholiques regardaient en haut, avec des désirs opposés. Grégoire entra dans la basilique assombrie, et, pendant que le cortège impérial prenait place aux tribunes, il
s'assit dans l'abside, à côté du siège épiscopal. Juste à ce moment;, le soleil, perçant enfin les nuages, rayonna de toutes les fenêtres: il saluait la victoire. Des cris éclatèrent :« Grégoire évêque ! ». Mais Grégoire, éperdu et sans voix, faisait défaut à la solennité. A sa place, un autre évêque invita l'assemblée à se recueillir pour les mystères sacrés.
A partir de ce jour Anastasis fut abandonnée; c'est à Sainte-Sophie que retentit l'éloquence orthodoxe. Sous le toit qui avait abrité Eudoxe, le saint de Nazianze organisa sa vie austère et dévouée. Ce n'est pas sans peine qu'il put mettre la main à la réorganisation de sa grande église. Bien des intérêts se trouvèrent lésés ; Grégoire fut l'objet d'une tentative d'assassinat. Cependant l'opposition locale désarma peu à peu ; l'illustre évêque voyait arriver le moment où sa situation allait être enfin régularisée et affermie. Théodose avait décidé de réunir en un grand concile l'épiscopat de l'empire oriental. C'est à cette assemblée que l'on avait remis le soin de pourvoir d*une manière définitive au gouvernement de l'église de Constantinople.
Les convocations furent lancées. Il semble bien qu'on n'ait pas invité d'abord les évêques d'Egypte, ni ceux de rillyricum oriental, dont le plus qualifié était le métropolitain de Thessalonique. En tout cas, ils n'arrivèrent que longtemps après les autres. Paulin ne parut pas, ni les quelques évêques de sa communion, comme Diodore de Tyr et Epiphane de Salamine. Mèlèce arriva
de bonne heure, escorté de soixante-dix évêques du « diocèse » d'Orient ; Hella.Uus, le nouvel évêque de Gésarée en Gappadoce, vint aussi, avec les deux frères de Basile, Grégoire et Pierre, puis ses amis Amphiloque d'Iconium et Optimus d'Antioche en Pisidie, enfin une cinquantaine d'évèques de l'Asie-Mineure méridionale, Lycie, Pamphylie, Pisidie, Lycaonie, En somme cette réunion épiscopale représentait assez bien le cercle de Basile. Il manquait à sa victoire, mais son esprit planait sur l'assemblée. De Galatie et de Paphlagonie, où les évêchés étaient encore occupés par des ariens, il ne vint personne. On ne trouve non plus, parmi les signataires, aucun évêque de l'Asie-Mineure occidentale. En ces contrées prévalait la confession semi-arienne ou macédonienne, promulguée à nouveau dans de récents conciles, tenus à Gyzique et à Antioche en Carie ^ Cependant Théodose avait cru devoir convoquer aussi les évêques de cette nuance. Ils vinrent, au nombre de trente-six, à leur tête leur vieux chef Eleusius de Gyzique, champion célèbre de Yhomoiousios, et soit collègue Marcien de Lampsaque. Eustathe de Sébaste n'était plus là pour se joindre à eux. Il avait précédé ou suivi de peu,
1 Sur le concile de Gyzique (-ci-Jessus, p. 412), voir Basile, ep. 244, I 9. Celui d'Antioche en Carie est marqué par Socrate (V, 4, avec la faute ttiç Suptaç) et Sozoniène (VII, 2) peu après ravéïiement de Gratien, Sozoniène mentionne ailleurs (VI, 12) un autre concile tenu en Carie par 34 évéques, au moment où devait se rùunir le concile de Tarse (ci-dessus, p. 367), c'est-à-dire une douzaine d'années plus tôt. Il semble bien que ces deux assemblées n'en font qu'une et qu'elle doit se placer en 318 ou 379.
GRIÎGOIRE UE NAZIANZE 431
dans la mort, son ancien ami Basile ; le plus jeune frère de celui-ci, Pierre, l'avait remplacé comme évêque de Sébaste.
Ce fut en vain que l'on discuta longuement et amicalement avec les « Macédoniens r et que, dans une homélie * prononcée à Sainte-Sophie le jour de la Pentecôte (16 mai), Grégoire traita, avec les plus grands ménagements, le sujet du Saint-Esprit. Eleusius et son monde maintinrent obstinément leur attitude. Il fallut se résigner à se séparer d'eux. On le fit avec d'autant plus de regret que, soit à Gonstantinople, soit ailleurs. ces dissidents comptaient dans leurs rangs nombre de personnes recommandables.
La question du titulaire de Gonstantinople fut réglée sans difficulté, entre amis. Ge n'était qu'une question de forme, car Grégoire était bien évidemment, et depuis longtemps, le candidat de Méléce ; l'appui de tous les Orientaux lui était assuré. On peut penser si les frères et les amis de Basile étaient heureux de lui donner leurs suffrages. Aucune opposition ne se manifesta. Personne ne pouvait prendre au sérieux les titres de Maxime le Gynique, répudié en Orient par tout le monde, même par les Egyptiens, Quant à la consécration forcée que Grégoire avait reçue de Basile, tout le monde savait qu'elle n'avait été suivie d'aucune prise de possession ; que le soi-disant évêque de Sasima avait sans cesse protesté contre la violence qu'on lui avait faite ;
1 Or. 41
qu'il n'avait jamais exercé les fonctions épiscopales à Sasiraa; que, s'il les avait exercées à Nazianze, c'était comme auxiliaire de son père, jamais comme évêque en titre. On ne pouvait donc dire qu'il se transférait d'un siège à un autre. C'est de la solitude et non point d'un autre évêché qu'il était venu à Gonstantinople.
Tout cela était clair comme le jour. Grégoire fut installé définitivement par le concile et par son ciief Mélèce. Vingt ans s'étaient écoulés depuis que celui-ci avait été lui-même appelé au siège d'Antioche par les chefs du parti arien d'alors, par les amis d'Euzoïus et d'Acace, de Dorothée et de Démophile. Si Grégoire n'avait pas signé la formule de Rimini, son père, l'évêque de Nazianze, l'avait fait. Si le concile n'était pas une assemblée de convertis, bon nombre de ses membres pouvaient avoir des souvenirs gênants. Dans l'ensemble on revenait de loin. Mais on avait été assez molestés sous Valens pour être autorisés à ne pas s'inquiéter, sous Théodose, d'un passé déjà lointain. Quoi qu'on eût été jadis obligé de taire ou de signer, on n'en avait pas moins gardé la vraie foi, on avait su la maintenir au prix des plus durs sacrifices, et c'était d'un cœur sincère qu'on l'acclamait en des temps paisibles. Et ce qu'on avait fait, on l'avait fait tout seuls, tenus à distance et en suspicion par les Occidentaux et les Egyptiens. On avait même conscience d'avoir défendu contre leurs défiances la formule des trois hypostases, complément nécessaire du consubstantiel nicéen. Basile triomphait sur toute la ligne. Quand son ami Mélèce,
GRÉGOIKE DE NAZlANZE 433
(léfetKiu par lui avec tant de persévérance, prit la main de Grégoire pour le conduire au trône de Sainte-Sopiiie, combien durent évoquer l'image du grand évêque de Césarée ! L'église d'Antioche payait sa dette à Basile, en même temps qu'elle réparait magnifiquement les torts qu'il pouvait avoir eus jadis envers son frère de cœur. Meilleur service ne pouvait être rendu à son illustre mémoire.
Mélèce mourut dans ces beaux jours. L'installation de l'évêque de Gonstantinople fut la dernière cérémonie qu'il présida. On célébra ses funérailles avec la plus grande pompe ; Grégoire de Nysse prononça l'oraison funèbre.
Cette disparition ouvrait une question des plus graves. Rentré à Antioche au déclin de l'année 378, Mélèce avait cherché à s'arranger avec Paulin. Sur les démarches ou conventions qui se produisirent à ce propos, nous ne sommes renseignés que par des légendes*. Est-il vrai que Mélèce ait proposé à Paulin de siéger ensemble, avec le livre des Evangiles au milieu d'eux ? Ou que, tout au moins, il ait été convenu que le premier qui mourrait n'aurait pas de successeur? On n'en sait rien. Sur le dernier point, les pieux désirs
I Socrate, V, 5 (cf. Sozom., VII, 3), combine ensemble deux récits, l'un favorable à Paulin, l'autre où ses adhérents sont traités de Lucifériens. Théodoret, V, 3, n'est pas plus rassurant. Il n'est même pas sur que le magister mililum Sapor, chargé de faire la remise des églises d'Antioche aux catholiques, ait instrumenté au temps de Mélèce plutôt qu'au temps de Flavien.
DucHES>'E. Hist. anc. de l'Egl. ^ T. II. 28
des gens sensés de tout bord ne pouvaient manquer de converger : il est sûr que des suggestions en ce sens étaient venues de l'Occident, spécialement de l'entourage de saint Ambroise K Mais en Occident on ne se préoccupait que du droit théorique, et, pour le détail des choses, on acceptait les appréciations alexandrines. Sur les lieux mêmes il était évident que la communauté de Paulin était peu importante, que Mélèce était l'évèque réel et que l'église rivale n'existait que par la grâce d'Alexandrie et de l'Occident.
Le fait que la succcession de Méléce s'ouvrait à Gonstantinople et au milieu d'un grand concile, composé à peu près uniquement de ses partisans, n'était pas propre à favoriser la solution que souhaitaient, avec les Occidentaux, les gens sensés d'Orient. Ceux-ci trouvèrent un porte-parole dans le nouvel évèque de Constantinople. Grégoire insista beaucoup pour qu'on se ralliât à Paulin. On ne l'écouta pas. Le groupement des Mélétiens, leur faveur nouvelle, les succès obtenus, tout les excitait. Gomme au temps d'Eusébe de Nicomédie et du concile de Sardique, ils prenaient conscience de leurs avantages en face de l'Occident. « N'est-ce pas, disaient-ils, en Orient que le Ghrist est né ? » — « Oui, répondait Grégoire ; et c'est en Orient aussi qu'on l'a tué ». Il eut beau faire ; les évêques décidèrent que Paulin ne serait pas reconnu et qu'on donnerait un successeur à Mélèce.
1 Lettre du concile d'Aquilée, Ambr., Ep. 12, 5; cfr. i3, 2.
Grégoire en fut désolé. Ce concile, qu'il présidait depuis la mort de Mélèce, commençait à l'agacer. « Les plus jeunes, dit-il *, jacassaient comme une troupe de geais, et s'acharnaient comme un essaim de guêpes ; quant aux vieux, ils se gardaient bien de modérer les autres ».
En ce milieu déplaisant, sa chère solitude lui revenait à l'esprit, avec ses souvenirs de calme et de religieuses méditations. Il commença à déclarer que, puisqu'on ne l'écoutait pas, le mieux pour lui était de s'en aller. Tel n'était pas le désir des évêques: ils insistèrent beaucoup pour qu'il restât au poste où ils l'avaient mis. Sur ces entrefaites arriva l'évêque de Thessalonique, Acholius, et le nouveau pape alexandrin, Timothée, qui, depuis quelques mois, avait succédé à Pierre. « Ils soufflaient l'âpre vent d'Occident », dit Grégoire % c'est-à-dire qu'ils étaient favorables à Paulin. A ce point de vue, c'était du renfort qui arrivait à l'évêque de Gonstantinople. Malheureusement ils ne le goûtaient guère lui-même, ou plutôt ils ne se résignaient pas à ce que le siège de Gonstantinople eût été pourvu par les successeurs d'Eusébe de Nicomédie et de Léonce d'Antioche. On les vit prendre position pour les règles ecclésiastiques, incidenter sur Sasima et Nazianze, protester contre les translations d'un évêché à un autre.
Ces absurdités exaspérèrent Grégoire. Assez de niaiseries, assez de conflits hypocrites ! Dans un dernier
1 Carm. de Vita, y. 1680-1699.
2 Ibid., V. 1802.
discours il rendit ses comptes spirituels et fit les plus louchants adieux à son peuple, à la ville de Constantin, à son église Anastasis, à Sainte-Sophie, aux Saints^Apôtres, au concile, à l'Orient et à l'Occident, à 1,'Occident pour qui et par qui il souffrait persécution. Puis il partit pour Nazianze. Acholius et Timothée avaient fait là une belle besogne.
A la place laissée vacante, on élut un homme du monde, Nectaire, cilicien d'origine, qui avait été fonctionnaire à Constantinople. Son passé n'avait rien d'austère ; mais sa barbe avait blanchi ; il était maintenant affable et grave. L'évêque de Tarse, Diodore, ascète célèbre, lui trouva un air sacerdotal-; il adjoignit son nom à la liste des candidats proposés à l'empereur. Théodose le désigna K On s'aperçut alors qu'il n'était pas encore baptisé. C'était ie cas de saint Ambroise, moins la haute vertu et les capacités de l'évêque de Milan. L'empereur estima peut-être que Nectaire serait un autre Ambroise. Il se trompait ; mais, en un moment où l'église de Constantinople, après tant de déchirements, avait si grand besoin de repos, Nectaire, enclin à ne pas trop s'effaroucher pour des nuances, était peut-être, en dépit ou à cause de ses lacunes, l'homme de la situation.
Sous sa présidence, évidemment honoraire, le concile acheva ses travaux. Peut-être même les avait-il terminés auparavant. Les quatre canons qui les résument
1 Sozom., VII, 8.
ne se ressentent aucunement de l'influence alexandrine. On a peine à croire que ïimothée ait contribué à leur rédaction *.
Le premier de ces canons proclame à nouveau la foi de Nicée et porte anathème contre toutes les hérésies, nommément celles des Eunomiens ou Anoméens, des Ariens ou Eudoxiens, des Semiariens ou Pneumatomaques, des Sabelliens, Marcelliens, Photiniens, ApoUinaristes. Le second interdit aux prélats de se mêler des affaires d'autres « diocèses » civils que les leurs ; l'évêque d'Alexandrie bornera sa sollicitude "à l'Egypte; l'administration religieuse de l'Orient ne regarde que les évèques d'Orient, qui tiendront compte de ce qui a été réglé .à Nicée sur les prérogatives de l'église d'Autioche; il en sera de même pour les diocèses d'Asie, de Pont et de Thrace. Quant aux chrétientés situées en dehors des frontières de l'empire, elles seront régies selon l'usage établi. Par le troisième canon, l'évêque de Constantinople se voit attribuer la prééminence honorifique (rà TrpecrSîTy. TTiç T'.i/.riç,) après l'évêque de Piome, « parce que Constantinople est une nouvelle Rome ». Enfin le dernier canon règle l'affaire de Maxime le Cynique : il n'est pas reconnu comme évêque, et tous ses actes, surtout ses ordinations; sont frappés de nullité ^.
1 Son nom cependant, avec celai d'un évéque d'Oxyrynque, figure dans la liste des signatures, laquelle est, à certains endroits, un peu artificielle.
2 Les trois canons qui, dans les collections canoniques, font suite à ceux-ci, représentent des adjonctions post^ri^nr'^''.
Pour qui sait lire, ces décisions conciliaires représentent autant d'actes d'hostilité contre l'église d'Alexandrie et ses prétentions à l'hégémonie. On est orthodoxe, cela •est sur, et l'on condamne toutes les manifestations hérétiques du temps; mais on a soin, en les énumérant, d'y ■comprendre les Marcelliens, vieux clients d'Alexandrie, qu'elle avait encore, tout récemment, couverts de son patronage. Si l'on tient tant à ce que chacun se mêle de ses affaires et reste dans son ressort « diocésain », c'est parce qu'on entend exclure l'ingérence du pape égyptien dans les affaires de Gonstantinople, Antioche et autres lieux. Si la prééminence de Gonstantinople est relevée, sans que l'on conteste celle de Rome, c'est pour échapper à celle d'Alexandrie. Il eût peut-être été inutile de rappeler l'échauffourée du Maxime ; mais, comme le souvenir en était désagréable aux Alexandrins, on ne manqua pas de le raviver.
En somme on se souvenait trop des vieilles querelles. Grégoire avait bien raison de s'enfuir : l'heure n'était pas aux pacifiques. Si l'on avait été plus sage, on aurait pu se demander de quel côté, d'Alexandrie ou de l'Orient, les ingérences dans les affaires d'autrui avaient été plus nombreuses et plus nuisibles. N'était-ce pas une affaire égyptienne que celle d'Arius ? Qui l'avait envenimée? Eusébe de Nicomédie et ses complices de Bithynie et de Syrie. Etaient-ce des évé jues égyptiens qui avaient mené le ramage du concile de Tyr? D'où étaient venus les compétiteurs d'Athanase, les Grégoire et les Georges? A ce déchaînement contre lui, Athanase avait-il donné
prétexte en entreprenant sur le domaine d'autrui ? On se défiait de la prépotence alexandrine: n'avait-on pas usé et abusé de celle d'Antioche?
Tout cela fut oublié, sous l'inspiration des rancunes présentes. On sacrifia même le vieux prestige d'Antioche. La métropole traditionnelle de l'Orient, second berceau du christianisme, affaiblie en ce moment par le schisme, ne sembla pas être un rempart suffisant contre le danger alexandrin. Gomme centre de ralliement on lui préféra la ville de Constantin, la nouvelle Rome. Constance, Julien, Valens, avaient résidé le plus souvent à Antioche : les nécessités militaires les appelaient du côté de la frontière perse. Maintenant le Danube était plus inquiétant que l'Euphrate; on pouvait prévoir qu' Antioche serait délaissée pour Constantinople. L'évoque de celte grande ville était appelé à bénéficier, pour son influence, du voisinage de la cour impériale et des administrations supérieures. A co point de vue il héritait de la situation de l'évêque d'Antioche. .Jamais il n'oublia ces origines. L'histoire ecclésiastique d'Orient va retentir longtemps de sa rivalité avec son collègue d'Alexandrie.
Outre ces déterminations pratiques, les évêques rédigèrent une exposition doctrinale que nous n'avons plus. Elle affectait sans doute la forme d'une lettre adressée soit à l'épiscopat tout entier, soit à certaines églises *.
Pendant que les évêques rentraient chez eux, Théo-
1 La lettre synodale de 382, qui va être citée, est le seul document qui parle de cette exposition (tôixoç). Elle suppose, ce me semble, que le pape Damase en avait le texte. Il n'y a sûrement
dose publiait, le 30 juillet 381, une loi prescrivant de remettre partout Jes églises aux orthodoxes, et, pour qu'il n'y eût pas d'incertitude, il indiquait, dans chaque diocèse civil, les prélats dont la communion serait, pour les fonctionnaires, la garantie de l'orthodoxie. Pour la Thrace c'étaient, avec Nectaire de Constantinople, l'évêque de Scythie et celui de Marcianopolis ; pour l'Egypte, Timothée; pour le Pont, Helladius de Gésarée, Otreius de Mélitène et Grégoire de Nysse ; pour l'Asie, Amphiloque d'iconium et Optime d'Antioche en Pisidie; pour l'Orient, Pelage de Laodicée et Diodore de Tarse, Les villes chefs-lieux des diocèses d'Asie et d'Orient, È^phèse et Antioche, n'avaient pas d'évéque, ou plutôt celui d'Ephèse était macédonien, et l'on attendait encore, à Antioche, que Mélèce reçût un successeur. Celui-ci fui élu peu après: ce fut Flavien, le vieux compagnon de luttes de Diodore, devenu, lui, évèque de Tarse. Flavien avait tous les titres et toutes les qualités possibles: malheureusement son élection se produisait en de telles conditions que, ni à Rome, ni à Alexandrie, il n'était possible de l'agréer.
Cependant le vent d'ouest, dont l'âpreté était si désagréable aux Orientaux, se mit à souftler de nouveau.
aucune connexion entre cette pièce, qui contenait des anathétnes contre les nouvelles doctrines (anoméisme, macédunianisnie, apollinarisine), et le symbole dit de Nicée-Gonstantinople, c<:4ui qu'on chante maintenant à la messe. Celui-ci n'a rien à voir avec le concile de 381, Sur cette (luestion, souvent débattue, voir l'article de Harnack dans l'Encyclopédie de Hauck, t. XI, p. 12-28.
li'empereur Théodose reçut des lettres * d'un concile tenu à Aquilée à peu près en même temps que celui de Gonstantinople. A ce concile avaient pris part un certain nombre d'évèques du nord de l'Italie, enlie autres Valérien d' Aquilée et Ambroise de Milan, avec des délégués de l'épiscopat des Gaules et de celui d'Afrique. On remerciait l'empereur oriental d'avoir rendu les églises aux catholiques, mais on déplorait qu'entre ceux-ci la concorde ne régnât pas. Timothée d'Alexandrie et Paulin d'Antioche, avec qui on avait toujours été en communion, avaient des sujets de plainte de la part de ceux a dont la foi s'était, par le passé, montrée chancelante» 2. Il était à souhaiter que cette affaire fût réglée en un grand concile: on pourrait le tenir à Alexandrie même.
Peu après, le lamentable Maxime arrivait à Aquilée, où le concile était encore réuni^; il parvenait à s'insinuer dans les bonnes grâces d'Ambroise, lui exhibait des lettres de Pierre d'Alexandrie et lui exposait à sa façon l'histoire de son ordination. L'évêque de Milan ne prit pas le temps de se renseigner à Rome ; il crut ce qu'on lui racontait;, et de nouvelles lettres* des évêques d'Italie portèrent à Gonstantinople une protestation en faveur de cet étrange client, dont les droits, aux yeux d'Ara-
1 Ambr., Ep. 12, Quamlibet.
2 « Quorum ficles superioribus temporibus haesitabat ».
3 Ceci parait résulter de la lettre n. 13 de saint Ambroise {Sanctum, c. 4), dont le texte est en mauvais état.
4 Lettre perdue, mentionnée dans la suivante, Ep. 13, Sanctum animum.
broise, primaient ceux de Grégoire de Nazianze. Suivant lui, le synode réuni dans la capitale de l'empire d'Orient devait à tout le moins surseoir jusqu'au grand concile demandé par la précédente lettre. On ne l'écouta pas ; peut-être sa protestation arriva-t-elle trop tard. Bientôt il apprit que Maxime avait été.écarté, Grégoire installé, et même pourvu d'un successeur dans la personne de Nectaire. De même, à Antioche, on avait remplacé Mélèce, en dépit de toutes les conventions ou suggestions de sens contraire. Pour la troisième fois, Ambroise s'adressa à Théodose, en son nom et au nom des évèques du diocèse d'Italie ^ sur l'avis, dit-il, de l'empereur Gratien, déclarant que de telles affaires n'auraient pas dû être résolues en dehors de l'épiscopat occidental, qui avait droit à savoir avec qui il devait être en rapports de communion.
Ces protestations, probablement soutenues par le pape Damase et par l'empereur Gratien, déterminèrent - Théodose à accepter l'idée d'un concile commun, où se réuniiaient les deux épiscopats d'Orient et d'Occident. il invita celui d'Orient à envoyer, à cet effet, des délégués à Constantinoi'le, et l'on s'entendit pour que l'assemblée se tînt à Rome.
1 Ep. 13, Sanctum animum. Par son intitulé et son texte cette lettre trahit une date j'ostérieiire au concile d'Aquilée. Le groupe épiscopal, au nom duquel écrit Ambroise, est celui des évéques (in diocèse d'Italie, qu'il faut hien distinguer du groupe des évèques du diocèse suburbicaire, lesquels relevaient directement du pape et n'avaient rien à voir avec l'évéque de Milan.
2 II semble avoir fait des ol)jections ; la lettre 14 de saint Amliroiso, Fidp'i titae, en a conservé trace.
On a peu de renseignements sur ce concile. Paulin d'Antiochey assista, encompagnie d'Epiphane, métropolitain de l'île de Chypre. Acholius de Thessalonique y vint aussi. On peut croire que l'évêque d'Alexandrie y fut, à tout le moins, représenté. Quantaux « Orientaux » proprement dits, à ceux qui avaient tenu concile, l'année précédente, à Gonstantinople, ils se dérobèrent, comme leurs ancêtres spirituels l'avaient fait à Sardique, quarante ans plus tôt. Cependant on doit reconnaître qu'ils y mirent plus de formes. Trois d'entre eux furent envoyés à Rome, porteurs d'une lettre aigre-douce dont nous avons le texte '. Elle s'ouvre par une description du triste état où la politique religieuse de Valens avait mis l'Eglise en Orient: on rappelle discrètement que les Occidentaux ne se sont guère mis en peine de leurs frères malheureux, puis on les remercie de Tintérêt qu'en des jours meilleurs on les voit témoigner. On se serait rendu avec plaisir au concile de Rome; mais on est venu à Conslantinople sans se douter qu'il s'agissait d'un si long voyage, pour lequel on n'avait pas d'instructions de ses collègues. Pour les consulter, il est désormais trop tard. « Ces raisons et bien d'autres nous empêchent de nous rendre en plus grand nombre auprès de vous. Toutefois, pour améliorer la situation, et vous témoigner notre affection, nous avons prié nos frères dans l'épiscopat, Cyriaque, Eusébe et Priscien, de vouloir bien entreprendre le voyage. Par eux nous vous manifestons nos
1 Théodoret, V, 9.
sentiments pacifiques et tendant à l'union *, en même temps que notre zèle pour la vraie foi ». Ici était exposée la foi de l'Eglise orientale, conforme au symbole de Nicée, la Trinité consubstantielle en trois hypostases, riûcarnation du Verbe parfait en une humanité parfaite. Pour le détail, les Occidentaux étaient renvoyés à la confession (TÔy-oç) d'Antioche ^ et à celle du concile « œcuménique )) tenu l'année précédente à Gonstantinople. Quant aux questions de personnes, elles ont fté résolues suivant les règles traditionnelles elle décret de Nicée, qui en remet le soin aux évêques des diverses provinces. C'est ainsi que Nectaire a été établi à Gonstantinople, Flavien à Antioche et que Cyrille a été reconnu à Jérusalem. Tout cela s'est fait régulièrement, et les Occidentaux n'ont qu'à s'en réjouir.
En somme les Orientaux, constatant qu'aucun dissentiment sur la foi ne les séparait plus des Occidentaux, refusaient à ceux-ci le droit de s'ingérer dans leurs affaires intérieures. A vrai dire, les circonstances étaient faites pour justifier, à leurs yeux, une telle attitude. On ne pouvait compromettre indéfiniment la paix de l'Orient pour les intérêts de Paulin et de sa petite église. On avait peut-être eu tort de ne pas rallier ce vieil obstiné en lui donnant la succession de Mélèce; mais pouvait-on oublier que, s'il était devenu si encombrant, c'était la faute des Occidentaux, qui l'avaient consacré et soutenu ?
1 Tr^v T,jj.£Tépav npoaipediv Etpr|V'.xr,v o-jtrav xai (jx^Ttov Ivwffew; ë-/o'j(7av.
2 Celle de 379, ci-dessus, p. 421.
C'était à eux de s'en débarrasser et d'en débarrasser les autres. Il eût, du reste, été bien dangereux d'aller plaider contre Paulin par devant ceux qui le défendaient avec le parti pris de ne pas se déjuger. Fallait-il, en ce qui regardait Gonstantinople, affronter le jugement d'Ambroise, qui, l'année précédente, s'était laissé surprendre par cet imposteur de Maxime et ne songeait pas encore à l'abandonner? Non, non. Des gens capables de soutenir Paulin contre Méléce, Maxime le Cynique contre Grégoire de Nazianze, des gens dont Marcel, Eustathe, Apollinaire *, Vital, avaient été les clients, n'étaient vraiment pas au courant des choses et des personnes orientales. Le mieux était de s'arranger entre soi et de laisser le temps, ce sage médecin, cicatriser les plaies qui, çà et là, saignaient encore.
Ainsi pensaient les Orientaux. Aussi le concile de Rome, tenu sans eux, ne put avoir aucun effet. Cependant il ne semble pas que cette assemblée ait soutenu les revendications d'Ambroise en faveur de Maxime le Cynique. Il faut croire que l'évêque de Milan, mieux informé, les avait abandonnées de lui-même. Théodose insista, alors, je pense, pour que Nectaire fût reconnu à Rome. Des dignitaires de sa cour, appuyés par les délégués de l'épiscopat d'Orient, firent le nécessaire auprès du pape et obtinrent qu'il envoyât à Constantinople des
1 Dans sa lettre Fidei luae (ep. 14), Ambroise réclame oncore pour Apollinaire un jugement contradictoire.
lettres de communion i. L'affaire d'Antioche, elle, demeura en l'état.
1 Fait rappelé par le pape Boniface, dans une lettre de l'année 422 (J., 365;.