CHAPITRE XIII Le pape Damase
L'Occident et l'église romaine avant l'empereur Constance. — Exils d'évêquos. — L'intrusion de Félix. — L'élection pontificale de 366 : Damase et Ursinus. — Emeutes romaines. — Acharnement d'Ursinus contre Damase. — Les sectes de Rome. — Damase et le bras séculier. — Les conciles contre les ariens. — Ambroise évéque de Milan. — Nouvelles intrigués contre Damase : Isaac lui fait un procès criminel. — Concile romain de 378. — Eescrit de Gratien à Aquilinus. — Concile d'Aquilée. — Concile romain de 382. — Jérôme et ses débuts : son séjour au désert syrien. — Ses rapports avec le pape Damase. — Son succès à Rome : Paule et Marcelle. — Les inscriptions damasiennes et le culte des martyrs. — Sirice succède à Damase. — Départ de Jérôme pour la Palestine.
Sauf TA-frique, où sévissaient des discordes impies, la paix régna dans les églises de l'Occident latin jusqu'au moment où l'empereur Constance y transporta les querelles de l'Orient. On s'y occupait paisiblement de panser les plaies de la persécution, de relever les édifices sacrés, de les agrandir en vue des recrues fort nombreuses qui venaient au christianisme, enfin de compléter ce qui manquait à l'organisation. Des évèchés nouveaux se fondaient un peu partout, à mesure que les groupes chrétiens prenaient de l'importance. On tenait sans doute des conciles, bien que nous n'entendions parler que de ceux qui furent convoqués à propos des Donatistes et des Ariens. Celui d'Arles, en 314, eut une importance
spéciale. C'était une sorte de concile œcuménique, comme on ne tarda pas à dire, où les évêques s'étaient rassemblés de toutes les parties de l'empire de Constantin. Le pape n'y assista pas ; il envoya à sa place deux prêtres romains. C'est l'inauguration d'une pratique à laquelle on demeura longtemps fidèle. Bien rares furent les papes qui s'absentèrent de Rome, surtout pour les affaires ecclésiastiques : maior a longinquo reverentia.
Au moment du concile d^ Arles, le pape Miltiade * venait d'être remplacé par Silvestre. Celui-ci siégea presque jusqu'à la fin du règne de Constantin. Il a un grand nom dans la légende, mais son histoire est inconnue. Tout ce qu'on sait de lui, c'est qu'il fut accusé par des « sacrilèges » et que l'empereur évoqua l'affaire à son tribunal personnel-. Jules, qui le remplaça après l'éphémère épiscopat de Marc, ne serait pas moins ignoré s'il ne s'était trouvé mêlé aux affaires orientales. L'histoire intérieure de l'église romaine, en cette première moitié du quatrième siècle, semble s'être déroulée sans épisodes. Le nombre des chrétiens augmentait prodigieusement. Aux anciens lieux de culte, rétablis en hâte au
1 Miltiade, 2 juillet 3H-11 janvier 314; Silvestre, 31 janvier 314-31 décembre 335; M arc, 336 (18 janvier-7 octobre); Jules, 6 février 337-12 avril 352.
2 Lettre du concile romain de 378 aux empereurs Gratien et Valentinien II. Il s'agit sans doute de quelque procès criminel intenté par les Donatistes. C'était une tactique assez commune chez les gens à qui les évêques déplaisaient pour motif religieux, que de chercher à les déconsidérer en les traînant devant les tribunaux séculiers.
lendemain de la persécution, de nouvelles églises s'ajoutaient i sans cesse. On recherchait, dans les cimetières suburbains, les tombes des martyrs; on se plaisait à les décorer; souvent même on élevait au-dessus d'elles des chapelles plus ou moins somptueuses. Là se célébraient des fêtes d'anniversaire, dont on dressa de bonne heure le calendrier 2. A l'accroissement de la population fidèle correspondait naturellement un grand développement des services et du personnel ecclésiastique.
Saint Athanase, qui vint à Rome, en 339, fit sensation dans les meilleurs cercles. Il était en situation de raconter aux dames romaines la vie extraordinaire des solitaires Antoine et Pacôme et de leurs disciples ^ A ce moment furent jetées les premières semences de vocations aristocratiques qui portèrent bientôt leurs fruits.
L'église romaine avait eu, au temps de Silvestre, communication officielle de la condamnation d'Arius par
1 Titulus Equitii (S. Martino ai Monti), sous Silvestre; tilulvs Marci (S. Marco), sous Marc; titulus Jiilii (S. Maria in Trastevere), avec une aulre basilique (SS. Apostoli) près du forum de Trajan, sous Jules; basilica Liberiana (S. Maria Maggiore) sous Libère ; titulus Damasi (S. Lorenzo in Damaso) sous Damase.
2 Le férial philocalien est de l'année 336; il est probable que celui qui est entré dans la compilation du martyrologe hiéronymien remontait plus haut encore.
3 On raconta depuis qu'il avait amené à Rome quelques-uns de ces ascètes. Palladius (Hist. Laus., 1) nomme Isidore, l'hospitalier d'Alexandrie, et Socrate (IV, 23) Ammonius Parotes. Mais, au rapport même de Palladius, Isidore ne pouvait avoir que 21 ans lors du voyage d'Athanase et Ammonias, qui mourut en 403, n'était guère plus âgé.
DucHESNE. Hist. anc. de t'Egl. — T. II. 29
l'évêque d'Alexandrie. Invité au concile de Nicée, le pape y avait envoyé, comme au concile d'Arles, deux prêtres chargés de le représenter. Sur ces questions de doctrine, les Romains étaient en paix. Les temps d'Hippolyte, de Galliste, de Tertullien, étaient désormais bien loin. En fait de formules, quand on sentait le besoin d'en employer, on avait celle de Tertullien et de Novatien, « une substance, trois personnes », qui paraissait suffire à tous les besoins. Jadis, quand on parlait grec, le terme à'homoousios avait été en honneur ; on le traduisait maintenant par consubstantialis, identifiant ainsi les deux mots oÙT-'a et ÙTzôarxciç. C'est la terminologie que les légats de Silvestre recommandèrent au concile de Nicée et qu'ils y firent adopter.
Quand, en 340, le concile romain, présidé par le pape Jules, vit comparaître devant lui, dans une des basiliques de la ville, les évêques d'Alexandrie, d'Ancyre et de Gaza, la question dogmatique ne souleva aucune difficulté. Des trois appelants, Marcel d'Ancyre était le seul qui eût été condamné en Orient pour sa doctrine. Lui aussi était pour l'unité de substance et la trinité de personnes : les Romains n'eurent aucune peine à s'entendre avec lui.
De tout cela, rien n'était résulté pour l'opinion romaine, on peut même dire latine, si ce n'est l'impression que l'Eglise était, dans l'empire de Constance, tout comme en Afrique, travaillée par de profonds dissentiments. De ces troubles lointains on ne pouvait se préoccuper outre mesure. Pourtant certains différends avaient
été portés officiellement devant l'église romaine : les évê ques de l'Occident commencèrent à voir qu'il faudrait se mêler de ces afifaires orientales. Un certain nombre d'entre eux prirent part au concile de Sardique, dont l'issue, comme on l'a vu plus haut, ne répondit pas aux espérances de ceux qui l'avaient réuni. Irrités contre les défenseurs d'Athanase, les Orientaux prononcèrent des sentences de déposition contre le pape Jules, l'évêque de Trêves Maximin, Hosius de Gordoue et quelques autres. Ces sentences, il est vrai, n'eurent aucun effet; ni elles, ni celles qui leur répondirent du côté latin n'empêchèrent les négociations de reprendre, l'année suivante, entre les deux épiscopats. Les évêques allaient et venaient de Milan à Antioche, d'Antioche à Milan. Ces négociations, toutefois, étaient l'affaire des chefs ; dans son ensemble, l'épiscopat n'y était que faiblement mêlé ; la masse des fidèles et du clergé s'en désintéressait absolument.
Il n'en fut plus de même à partir de 353, quand l'empereur Constance, maître des deux moitiés de l'empire, entreprit de rallier l'épiscopat occidental à la croisade que l'on soutenait en Orient contre Athanase et contre le symbole de Nicée. Il y réussit, non toutefois sans susciter quelques oppositions, qui furent matées durement. Depuis la grande persécution on était accoutumé à voir les évêques gouverner paisiblement leurs églises. La liste des exilés, des confesseurs, se rouvrit sous les auspices du fils de Constantin. Plusieurs églises se virent privées de leurs chefs; ainsi, en Gaule, celles
de Trêves, Poitiers, Toulouse; en Sardaigne, celle de Gagliari; en Italie, celles de Milan et de Verceil. Les exilés étaient parfois remplacés par des gens venus de Gappadoce ou de quelque autre pays oriental, qui parlaient à peine le latin. Auxence de Milan est le plus célèbre de ces immigrés. Il faut citer aussi Epictète, installé à Gentumcellae (Givita-Vecchia), personnage des moins recommandables.
Mais où le trouble fut le plus lamentable, c'est à Rome. Au moment où Gonstance pénétra en Italie (été 352), le pape Jules venait d'être remplacé par Libère (17 mai). On a vu plus haut quelle fut son attitude en ces tristes affaires, comment il fut enlevé de Rome et exilé au fond de la Thrace.
La violence dont il fut l'objet avait fort ému la population chrétienne. Sur le premier moment, les clercs firent de grandes manifestations de fidélité. Dans une assemblée solennelle, prêtreS;, diacres, et autres clercs jurèrent devant les fidèles que. Libère vivant, ils n'accepteraient aucun autre évêque K Parmi les plus décidés figurait l'archidiacre Félix, avec le diacre Damase, qui, lui, était parti avec Libère, mais revint peu après. Ce beau feu s'éteignit bientôt. La cour résolut de remplacer Libère. Gette fois-ci on ne jugea pas à propos de recourir au personnel cappadocien : le nouveau titulaire fut choisi dans les rangs du clergé romain. L'archidiacre Félix,
i Sur ceci, voir Coll. Avell., n. 1 : Quae gesia sunt intei\Liberium et Felicem episcopos. Le serment est attesté aussi par saint Jérôme, dans sa Chronique, a. Abr., 2365.
mandé à Milan, accepta, en dépit de son serment, la succession de l'exilé. Acace de Césarée menait toute cette affaire^; Epictète y fut mêlé aussi 2. Us figuraient sans doute à la cérémomie de l'ordination, célébrée, dit Athanase, par trois espions 3, dans le palais, en présence de trois eunuques qui jouaient le rôle du peuple chrétien. De retour cà Rome, Félix fut accueilli par la plus grande partie du clergé; mais le peuple n'en voulut point entendre parler et se tint à l'écart, saisissant toutes les occasions pour exprimer son mécontentement et pour réclamer Libère. Au mois de mai 357, Constance vint à Rome. On multiplia les démarches. Les matrones chrétiennes se présentèrent au palais^; dans le cirque, le peuple réclamait son évêque. « Vous l'aurez, répondit l'empereur; il vous reviendra meilleur qu'il n'est parti ». Il savait déjà que la constance de Libère ne s'était pas soutenue, que les évèques d'Aquilée et de Rérée étaient parvenus à lui faire abandonner Athanase pour accepter la communion des Orientaux.
Toutefois cette évolution de Libère mettait le gouvernement dans le plus grand embarras. On pouvait maintenant le rétablir à Rome, puisqu'il avait fait ce qu'on lui demandait. Mais que faire de P"'élix?5 Après de fort
1 Jérôme, De viris, 98.
2 Alh., Hist. an:, 73.
3 Kaxâffxoitot, jeu de mots, par opposition avec èittaxoTtot.
4 Théodoret. II, 14.
5 Une loi sur les immunités du bas clergé (Cod. Theod., XVI, 2, 14) lui fut adressée. La date qu'elle porte dans le code théodosien (6 décembre 357) est contestable.
longs délais, la cour se décida à faire diriger l'église romaine par deux évèques simultanés. J'ai dit plus haut que ce système fut écarté par la population, qui, Libère lui étant rendu, se chargea elle-même d'éliminer son rival. Cette solution, toutefois ne se produisit pas sans bagarres *. Des souvenirs un peu confus- nous représentent Libère installé sur la voie Nomentane, près Sainte- Agnès, et P'élix réfugié dans une propriété à lui, sur la voie de Porto. Il est sûr que l'ancien pape eut le dessus, que les fidèles se portèrent au-devant de lui et lui" ménagèrent une entrée triomphale ^ Peu après, Félix fit un retour offensif et chercha à reprendre pied dans la basilique de Jules, au Transtévère, avec la complicité des clercs de son parti. Mais les fidèles, l'aristocratie et le menu peuple intervinrent une seconde fois et l'intrus*, définitivement écarté, se décida à rester tranquille.
Un grave indice de cette situation troublée, c'est que l'église romaine ne fut pas représentée au concile de Ri-
1 Des scènes regrettables qui se produisirent à ce propos, furent visées, en 360, dans la condamnation de Basile d'Ancyre (Sozom., IV, 24).
2 Liber pontifical is, vies de Libère et de Félix II.
3 Jérôme, Chron., a. Abr. 2365; Coll. Avell., 1. c.
4 On sait que la légende donna une éclatante revanche à Félix et même qu'elle lui sacrifia la mémoire de Libère. Sur ceci, voir mon édition du Libei ponlificalis, t. I, p. cxx et suiv. Dans cette chronique pontificale, Félix figure, par suite, je crois, d'une retouche, au rang des papes. Il en est de même en d'autres catalogues, un peu plus anciens. De tous les antipapes de l'antiquité, c'est le seul à qui l'on ait fait grâce.
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mini. Ce fut uo bonheur pour elle, car, le concile dissous, il se trouva qu'elle n'avait eu aucune part dans la défaillance de cette assemblée. L'année 360 se passa sans que Libère en eût reconnu les décrets, contre lesquels déjà on protestait en Gaule. Au printemps de 361 disparurent les fonctionnaires de Constance : le règne de Julien s'inaugurait. L'Occident ne s'en ressentit guère. On y était accoutumé à vivre avec les païens, encore nombreux et influents, largement représentés dans les administrations et dans l'aristocratie. Aussi ne s'était-on guère laissé entraîner à ces excès de zèle qui, sous Julien, servirent de prétexte à tant de réactions. La liberté reparut entière sous Jovien et Valentinien. En 365, le 22 décembre, Félix mourut. Son parti eut la sagesse de ne pas lui donner de successeur, et Libère celle de montrer la plus grande indulgence envers le personnel dont son rival avait été le chef. L'unité du clergé se reconstitua. Il restait cependant des rancunes: tout le monde n'avait pas approuvé les mesures miséricordieuses de Libère; libériens et féliciens continuaient à se regarder de travers. La mort de Libère (24 septembre 366), qui suivit de trop près celle de Félix, ouvrit le conflit entre les deux tendances. A peine le pape était-il enterré que deux partis se formèrent. Les uns se portèrent au bout du Champ-de-Mars, dans la basilique de Lucine (S. Lorenzo in Lucina), les autres dans celle de Jules (S. Maria), au Transtévère. Ceux-ci étaient les irréconciliables, les adversaires de la politique pacifique du pape défunt. Ils n'avaient avec eux que sept prêtres et trois diacres ; l'un de ceux-ci, Ur-
sinus, fut acclamé et ordonné sur le champ par l'évêque de Tibur. On était au dimanche, et l'usage était déjà de choisir ce jour pour les ordinations épiscopales. A l'église de Lucine, le diacre Damase, un félicien rallié, fut élu par la grande majorité du clergé et des fidèles. Damase était romain. Son père avait, avant lui, parcouru tous les degrés de la hiérarchie K C'était un homme de grande vertu et de quelque littérature ^ bien vu dans l'aristocratie chrétienne. Ses ennemis lui reprochaient la considération dont il jouissait auprès des matrones ^ ; ils n'avaient pas oublié son empressement à accepter Félix, après avoir fait du zèle au moment du départ de Libère. Une fois élu, il ne se pressa pas de se faire ordonner : l'heure était sans doute trop avancée. La cérémonie fut remise au dimanche suivant.
L'assemblée de l'église de Lucine était à peine dissoute que l'on apprit ce qui venait de se passer au Transtévére. Les esprits, comme toujours dans ces élections populaires, étaient très échauffés. Les plus exaltés, parmi lesquels figuraient^ dit-on, des cochers du cirque et autres personnes du même genre, se précipitèrent en foule vers la basilique de Jules. Les Ursiniens résistèrent. Une bataille s'engagea : il y eut des coups de bâton, des bles-
1 Inscription (Ihm, n" 57) de S. Lorenzo in Damaso, église qui s'éleva, semble-t-il, sur l'emplacement de sa maison paternelle.
2 Ses vers témoignent d'une cerlaine connaissance de Virgile. Il sera question plus loin de ses rapports avec saint Jérôme.
3 Ils l'appellaient le grUte-oreilles des dames, aiiriscalpius matronarum {Coll. AvelL, 1. c).
ses et même des morts. L'émeute dura trois jours. Le dimanche suivant, l^^ octobre, la basilique de Latran, mise en état de défense par les Damasiens, vit s'accomplir le sacre de l'évêque légitime. Ce fut l'évêque d'Ostie qui^ selon l'usage, présida à cette cérémonie.
Que faisait l'autorité au milieu de ce désordre ? Le préfet de Rome, Viveiitius, était un homme sage et consciencieux, mais d'un naturel un peu placide. Il fit de louables efforts pour apaiser le populaire ; mais, n'y parvenant pas, il prit le parti de quitter la ville et de se retirer dans une maison de campagne à peu de distance, espérant sans doute mettre ainsi à l'abri sa personne et son autorité. Peu à peu le calme se rétablit dans son esprit ; il reconnut la régularité de l'ordination de Damase et décida qu'Ursinus serait éloigné de Rome, avec les deux diacres Amantius et Lupus, qui étaient après lui les chefs de son parti. Ainsi fut fait. Mais les récalcitrants tinrent bon ; les sept prêtres qu'ils avaient avec eux continuaient à les réunir en assemblées schismatiques; Damase s'adressa à l'autorité. Les prêtres furent arrêtés. On les conduisait hors de Rome, quand les Ursiniens se précipitèrent sur l'escorte, délivrèrent leurs captifs et les menèrent en triomphe dans la basilique de Libère *, où ils s'installèrent comme dans une forteresse.
Mais les partisans de Damase ne les laissèrent pas
1 Dans son gros œuvre, y compris les colonnades et les mosaïques qui les surmontent, la basilique libérienne s'est conservée jusqu'à nos jours.
4u« CHAPITRE Xlll
jouir de leur succès. Le 26 octobre, une contre-émeute, dans les rangs de laquelle il y avait des clercs, vint assiéger la basilique de l'Esquilin. Les portes étaient fermées et bien défendues. Pendant qu'on les attaquait par la hache et par le feu, les plus agiles des damasiens grimpèrent sur le toit, y pratiquèrent une ouverture et par là firent pleuvoir une grêle de tuiles sur les fidèles d'Ursinus. Enfin les portes cédèrent ; un tumulte etfroyable se produisit. Quand le calme fut rétabli, on releva cent-trente-sept cadavres*. On pense bien que le parti ursinien exploita ces victimes; il fut admis que les assaillants n'avaient eu aucun mort. Très désemparée, la basilique continua d'être le théâtre d'assemblées schismatiques : on y protestait contre la violence, on invoquait le secours de l'empereur, on réclamait un concile. Peu à peu, cependant, les gens du préfet parvinrent à rétablir l'ordre extérieur.
Un an après ces événements, Valentinien, croyant les esprits assez calmés, permit à Ursinus et aux autres exilés de reparaître à Rome-. Le 15 septembre 367, l'antipape fit une rentrée solennelle, acclamé par ses partisans, qui ne tardèrent pas à recommencer le tapage, si bien que l'eniperei^r, trompé dans sa confiance, le fit expulser de nouveau (16 novembre). Le préfet Viventius avait été remplacé par Yettius Agorius Praetextatus,
1 C'est le chiffre d'Ammien Marcellin; les Gesla parlent de 160 morts : la Chronique de saint Jérôme (a. Abr. 2382) marque seulement crudelissimae interfeeliones diversi sexus. 2 Coll. Avell.. 5, lettre du préfet Prétextât.
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personnage considéré pour son amabilité et sa grande culture d'esprit, païen, du reste, et des plus zélés. Les inscriptions qui le mentionnent, lui et sa femme Aconia Paulina^ relèvent sa piété envers les dieux et énumèrent pompeusement ses titres sacerdotaux. C'est lui qui, pressé par le pape Damase de se convertir, lui répondait : (( Volontiers, si l'on me fait évêque de Rome^ )>. Ammien Marcelin fait une réflexion analogue, précisément à propos de la compétition d'Ursinus. Il trouve très naturel qu'on se dispute une situation comme celle d'évêque de la capitale, « car, dit-il, une fois arrivé à )) ce poste, on jouit en paix d'une fortune assurée par » la générosité des matrones ; on se montre en voiture, » vêtu d'habits somptueux, et l'on donne des festins dont » le luxe dépasse celui de la table impériale ». Il ajoute qu'il serait mieux d'imiter la pauvreté et la simplicité de certains évêques de province, dont la vertu est une recommandation pour le christianisme ^ Ammien n'est pas le seul à déplorer les progrès du bien-être dans le clergé romain. Saint Jérôme a stigmatisé avec beaucoup d'énergie les étranges abus que la prospérité croissante de l'église romaine introduisait dans son sein. Mais revenons aux schismatiques.
La basilique libérienne était restée entre leurs mains. Damase la fit réclamer par le « défenseur » de son église, et Valentinien, qui ne voulait pas de désordres à Rome,
1 C. /. L.. t. VI. n»« 1777-1781.
2 Jérôme, Contra loh. Uieros., 8.
3 Ammien, XXVII, 3, 14.
lui fit rendre cet édifice^. On expulsa en même temps les prêtres qui dirigeaient les assemblées des ursiniens^. Cependant l'effervescence mit du temps à se calmer. On se réunissait, les dimanclies et jours de fête, dans les cimetières de la banlieue et l'on célébrait l'office tant bien que mal, en se passant de clergé. L'église Sainte Agnès, sur la voie Nomentane, était un des rendez-vous des dissidents. Un jour il s'y engagea une rixe épouvantable, dans laquelle les ursiniens eurent le dessous et furent évincés. On fut obligé d'interdire aux fauteurs de troubles, non seulement la ville, mais la banlieue elle-même, dans un rayon de vingt milles '. Ursinus fut expédié en Gaule. Plus tard on lui permit, à lui et à quelques-uns de ses partisans, de résider dans l'Italie du nord*, mais en lui défendant d'approcher de Rome. Les rescrits impériaux relatifs à cette affaire nous montrent Valentinien toujours partagé entre la crainte d'intervenir trop énergiquement dans une querelle religieuse, et le souci de la paix publique, très difficile à maintenir dans la population oisive et remuante de la vieille capitale
Quant à Damase, sa victoire avait coûté trop cher : il y avait, dans sa promotion, trop de police, trop de rescrits impériaux, trop de cadavres. Tout son pontificat s'en ressentit. Ursinus, du reste, n'avait pas désarmé :
1 Coll. Avell., 6 (Qn 367).
2 Ibid., 7, du 12 janvier 368.
3 Ibid., 8, 9, 10. fin 368.
♦ Col. Avell., 11, 12 (fin 370-été 372).
tant qu'il vécut, il ne cessa de s'acharner contre son rival. Faute de pouvoir obtenir sa destitution, il cherchait à se débarrasser de lui par des procès criminels. 11 est déjà question d'une tentative de ce genre vers 370 ' ; une autre se produira plus tard.
Et ce n'était pas seulement au schisme ursinien que le pape avait affaire. Rome était remplie de petites églises. Sans parler de ce qui pouvait rester des vieilles sectes, valentiniens, marcionites, montanistes, sabelliens, l'église novatiehne tenait toujours, dirigée par une série d'évêques qui se reliait à l'ancienne succession épiscopale, depuis saint Pierre jusqu'à Fabien. Les Africains domiciliés, s'ils appartenaient à la confession catholique, cécilianiste, fréquentaient les mêmes églises que les catholicjues de Rome; mais les Donatistes s'étaient organisés à part, sous des évêques de leur pays^
1 Gratien y fait allusion dans son rescrit à Aquiliuus, {Coll. Avell., n" 13, p. 57 Gûnther) : iudiciorum examine exploralum mentis sanclissimae virum (Damase), ut etiam divo palri nostro Valentiniano est comprobatum. C'est sans doute cette affaire qui est visée par Rufin dans le passage (II, 10) où il parle de la malveillance du préfet Maximin. Ce fonctionnaire fut préfet do l'annone en 369-370; il remplaça le préfet de Rome malade et déploya, dans cette magistrature intérimaire, une sévérité qui le fit haïr de tout le monde. Un peu plus tard (371-372) il fut vicaire de Rome, c'est-à-dire du diocèse suburbicaire.
2 Cette série épiscopale est connue par Optât, II, 4. Elle commençait à un Victor, qui assista comme évéque de Garbe au concile de Girta (305) et vint plus tard s'établir à Rome. Venaient ensuite Roniface, Encolpius, Macrobe, connu par quelques écrits, Lucien, Glaudien. Ce Glaudien donna beaucoup d'ennui à Damase, comme on le verra plus loin.
On les appelait Montagnards, Montenses, à cause sans doate de quelque particularité locale. Il y avait aussi les Lucifériens, comme on disait, ceux qui avaient pris, contre les faillis de Rimini, la même attitude que Lucifer de Cagliari et Grégoire d'illiberris, et pour qui Libère, Hilaire, Eusèbe de Verceil, Athanase lui-même, étaient des prévaricateurs. Ils avaient un évêque, appelé Aurelius ; mais la grande notoriété du parti était un prêtre Macaire, dont on vantait les austérités. Les réunions dissidentes se tenaient, faute d'églises, en des maisons privées. La police, stimulée par les dénonciations du Latran, faisait la vie dure aux schismatiques. Macaire, arrêté en assemblée de culte, eut beaucoup à souffrir des brutalités de la populace. Condamné à l'exil, il mourut à Ostie d'une blessure qu'on lui avait faite au moment de son arrestation. L'évêque d'Ostie, Florentins, apparemment plus touché de ses vertus que choqué de son entêtement rigoriste, lui fit donner une sépulture honorable dans la basilique du martyr Âsterius •. Le parti se reforma sous la direction d'un évêque Ephesius. Damase eut quelque peine à se débarras.ser de ce nouveau compétiteur 2. L'évêque d'Ostie, bien qu'il eût présidé à l'ordination du pape Damase, ne paraît pas avoir goûté beaucoup son perpétuel recours au bras séculier. On s'imngine aisément ce qu'en pouvaient penser et les consécrateurs d'Ursinus et les autres évêques qui avaient approuvé
1 Libell. prectim, 77-82.
2 Ifnd., 84-91, 104-107. Le préfet Bassus, mentionné dans ce récit, est de 382.
son ordination. Damase avait donc à lutter, non seulement contre un parti romain, parti obstiné et toujours prêt à l'émeute, mais encore contre une forte opposition dans l'épiscopat italien. Il essaya, dit-on, de faire condamner Ursinus dans un concile réuni à propos de son natale, en 367 ou 368 ; mais les évêques, tout en demeurant en communion avec le pape, se seraient refusés à porter sentence contre un absent*.
Aussi, ayant si fort besoin du gouvernement, se montrait-il peu disposé à lui créer des difficultés. L'empereur Valentinien, on l'a vu, n'admettait pas que l'Etat fût fondé à instrumenter contre les prélats restés fidèles à la confession de Rimini. Il était assez délicat, pour le pape Damase, de se jeter au travers de cette politique d'apaisement. Aussi Athanase eut-il quelque peine à le mettre en mouvement contre ce qui restait d'évêques ariens dans l'empire occidental. Il commença- par Ursace, Valens et les autres « illyriens ». Pour Auxence, spécialement autorisé par l'empereur Valentinien, ce fut plus difficile. Il se décida enfin à s'en occuper, et, dans un second concile, tenu à l'instigation d'Athanase, il déclara ^
1 Gesta inter Lib. et Fet., 13, document ursinien, il faut s'en souvenir.
2 Ath., Ep. ad Afros, 10.
3 J. 232, Confidimus quidem; cf. Sozom., VI, 23; Tbéodoret, II, 22. La forme latine conservée dans la collection de Théodose (cf. p. 421, n. 2) est adressée aux évéques catholiques d'Orient, et, dans le titre, le concile est dit s'être tenu ex rescripto inipet-iali. — Dans Sozoméne et Théodoret, la lettre, traduite en grec, est adressée aux évéques d'IUyricum.
que le symbole de Nicée était le seul autorisé et que celui de Rimini ne pouvait le remplacer. Dans une phrase incidente il parle, d'après des évêques de Gaule et de Vénétie, derrière les(|uels il se retranche, d'une condamnation déjà prononcée contre Auxence. A la fin de la lettre synodale il exprime l'espoir que les récalcitrants perdront bientôt le titre d'évêques, et que leurs églises seront débarrassées d'eux.
Ce n'est pas bien catégorique. Mais peut-être Damase avait-il raison de ne rien risquer. A quoi bon? Il était" sûr que Valentinien ne ferait rien pour déposséder des évêques reconnus par lui et acceptés par leurs populations. Le mieux était d'attendre qu'ils mourussent et de leur donner alors des successeurs orthodoxes.
Auxence ne mit pas à une trop longue épreuve la patience du pape : il mourut à l'automne de 374, Son remplacement donna lieu à de grands conflits, entre les orthodoxes qui entendaient conquérir l'évêché et les ariens qui s'efforçaient de le garder. La province d'Emilie-Ligurie avait alors pour consulaire un noble romain appelé Ambroise *. Au moment de sa naissance, son père, appelé aussi Ambroise, était préfet du prétoire des Gaules. Il avait eu déjà d'autres enfants, une fille, appelée Marcelline, et un fils, Satyre. Le jeune Ambroise fut élevé à Rome, par sa mère et sa sœur, son père étant mort d'assez bonne heure. La famille, une des plus illustres de
1 Aurelms Ambrosius. — Les détails biographiques sur saint Ambroise nous viennent de son secrétaire le diacre Paulin, qui écrivit la vie de son maître à la demande de saint Augustin.
Rome, était depuis longtemps chrétienne ; un , de ses membres, sainte Sotéris, avait subi le martyre au temps de Maximien. Le pape venait quelquefois à la maison ; les dames le recevaient avec le plus grand respect et lui baisaient la main. Quand il était parti, le jeune Ambroise, encore à l'âge espiègle, se mettait à imiter sa démarche grave et ses gestes imposants; il prétendait même se faire baiser la main par Marcelline, ce dont celle-ci se défendait en riant. Son éducation terminée, il entra dans les conseils du préfet du prétoire Probus, le plus grand seigneur chrétien de Rome. Probus le nomma gouverneur d'Emilie-Ligurie, en lui recommandant de traiter ses administrés avec douceur, comme un évêque et non comme un magistrat. Probus était prophète. L'élection épiscopale ayant, comme je l'ai dit, fort ^excité les esprits, on fit tapage à l'église et le gouverneur crut devoir s'y rendre. Un cri d'enfant se fit entendre : « Ambroise évêque I » Les deux partis le répétèrent dans une commune acclamation. Ambroise eut beau protester, employer tous les moyens pour se dérober à la faveur populaire, déclarer qu'il n'était pas baptisé : rien n'y fit. Les évêques présents jugèrent que son nom était le seul sur lequel l'accord fût possible. On passa par-dessus les règles qui interdisent l'ordination des néophytes. Ambroise fut baptisé le 30 novembre et ordonné huit jours après (7 décembre).
Evêque improvisé, il avait beaucoup à apprendre, sinon du christianisme en général, au moins de la théo-
DucHESNE. Hist. anc. de VEql. — T. II. 30
logie. Gomme il savait le grec, il se mit à lire les œuvres de Philon, d'Origène, de Basile, de Didyme. Dès son avènement il eut occasion de correspondre avec l'illustre évêque de Gésarée, qui le félicita sur son élévation*. L'église de Milan eut bientôt à se louer d'avoir un tel pasteur. Mais ce n'était pas seulement à cette église qu'il avait été donné, c'était à toute la chrétienté d'alors. Ou s'en aperçut bientôt.
Gependant l'empereur Valentinien mourait subitement à Brigetio, en Pannonie, le 17 novembre 375. Il laissait deux fils : Gratien, l'aîné, âgé de seize anS;, associé à l'empire depuis quelques années-, se trouvait à Trêves au moment de la mort de son père ; l'autre, Valentinien, encore en bas âge, vivait à Sirmium avec sa mère, l'impératrice Justine. L'armée du Danube, sans consulter Gratien, lui adjoignit son jeune frère; il ratifia cet arrangement, mais sans se dessaisir du gouvernement de l'Occident tout entier. Ambroise, dont l'élection avait été accueillie par le défunt empereur avec une grande satisfaction, demeura toujours dévoué à sa famille. Tant que Gratien vécut, il fut pour lui un conseiller très écouté.
L'Italie était toujours troublée par l'obstination d'Ursinus. Les provinces suburbicaires lui étant interdites, il faisait tapage à Milan, combinant ses efforts avec les ariens, maintenant passés à la condition de
1 Basile, Ep. 197.
2 Gratien était né le 18 avril 359; il fut associé à l'empire le 24 août 367.
LE PAPE DAMASE /i67
dissidents, troublant les offices d'Ambroise et contrecarrant son action. Sa main se retrouvait à Rome en diverses intrigues. En 374 l'empereur avait dû écrire à ce sujet au vicaire Simplicius^ Impuissant, malgré tant d'efforts, à s'emparer du Latran, l'antipape s'efforçait d'en faire chasser son compétiteur. Un procès criminel fut intenté à Damase par Isaac, juif converti. En ce temps-là les magistrats romains se piquaient, à l'exemple de Valentinien, d'une excessive sévérité. On ne sait de quoi Damase fut accusé 2, mais il s'agissait évidemment d'un crime capital, et l'affaire, vivement menée devant le préfet de Rome, menaçait d'aboutir à une condamnation, quand on parvint à y intéresser Gratien, qui l'évoqua, la jugea et renvoya absous le vieux pontife. Isaac fut exilé en Espagne, Ursinus interné à Cologne. Isaac, peu après, abandonna le christianisme et revint à la synagogue ^
1 Lettre perdue, mais citée dans Coll. AvelL, n° 13.
2 La légende du Liber pontificalis parle d'adultère; mais Damase avait prés de quatre-vingts ans : c'eût été par trop invraisemblable.
3 Cet Isaac, dans sa période chrétienne, publia quelques ouvrages de théologie et d'exégèse. Gennadius (De viris, 26) a connu et nous avons encore (Migne, P. L., t. XXXIII, p. 1541) un opuscule de lui sur la Trinité et l'Incarnation. Il faut lui attribuer aussi une € Exposition de la foi catholique » publiée en 1883 par Gaspari (Kirchenhistorische Anecdota,t. I, p. 304). Dom G. Morin {Revue d'hist. et de lut. reliq., 1899, p. 97 et suiv.) a proposé de lui attribuer deux ouvrages importants, le Commentaire dit de l'Ambrosiaster sur les épitres de saint Paul et les Quaestiones V. et N. Testmnenti, tous deux rédigés à Rome au temps du pape Damase. Cette hypothèse est très vraisemblable et le demeure, bien que {Revue bénédictine.
De telles entreprises étaient dans les mœurs du temps. On juge de quelle sécurité pouvaient jouir les évêques, surtout les évêques des grandes villes, exposés, dans l'exercice de leurs fonctions compliquées, à contrarier tant de personnes et à se faire tant d'ennemis.
Damase ne se contenta pas du témoignage que la sentence impériale venait de rendre à son innocence; il voulut que l'affaire fût examinée en concile. Une assemblée d'évêques venus de toutes les parties de l'Italie se réunit à Rome en 378'. Elle adressa à l'empereur une pétition que nous avons encore, avec la réponse de Gratien. Les évêques lui rappellent que, dans une phase antérieure de l'affaire d'Ursinus, le souverain avait décidé que, la police se chnrgeant d'éloigner l'auteur des troubles, il appartiendrait au pape d'instrumenter contre les évêques qui avaient pris son parti. Cela était fort raisonnable. Etant donnée l'attitude adoptée, dans les choses religieuses, par l'empereur Valentinien, l'Etat ne pouvait avoir l'idée d'intervenir dans les jugements ecclésiastiques : son affaire à lui était de veiller à ce que Tordre public ne fût pas compromis. Cependant il pouvait se présenter des cas où l'pfficacité des sentences ecclésiastiques et les services qu'elles étaient appelées
1903, p, 113) son auteur l'ait abandonnée. Je pense, comme M. Martin Schanz (Gesch. der rom. Litteralur, IV" partie, p. 455), que dom Morin n'a pas réussi à se réfuter lui-même et que la nouvelle solution qu'il propose pour ce problème littéraire est loin d'avoir la valeur de la première.
1 Dans les collections de conciles; voir aussi Coustant, Ep. Rom. Pont., p. 523.
à rendre au point de vue du bon ordre, auraient été compromis par une abstention trop absolue de la part de l'Etat. Aussi les évêques demandent-ils qu'on leur prête main forte, d'abord pour faire comparaître les prélats récalcitrants, ensuite pour empêcher les évêques déposés de porter le trouble dans les églises que le juge ecclésiastique aurait soustraites à leur obéissance. Quelques cas sont spécifiés. Les évêques de Parme et de Pouzzoles refusent de se soumettre aux sentences de déposition rendues contre eux ; un évêque africain, Restilutus, et l'évêque donatiste de Rome, Glaudien, sont signalés aussi.
Mais, c'est surtout l'affaire d'Isaac, encore toute récente, qui préoccupait le concile. Il chercha à obtenir que le pape, au moins, fût mis à l'abri de telles entreprises. L'empereur, dit il, a examiné la conduite de Damase; il doit être désormais interdit aux calomniateurs de le traîner devant le magistrat. S'il y a lieu à procès et que la cause ne soit pas de la compétence du concile, au moins qu'elle soit portée devant l'empereur en personne. En dehors du cas récent, il y a un autre précédent: le' pape Silvestre, accusé par des sacrilèges, fut jugé par l'empereur Constantin.
A la suite de cette pétition^ Gratien adressa au vicaire Aquilinus un rescrit ^ où il entre, sur tous les points, dans les vues du concile. Cependant, en ce qui
1 Coll. Avelle., n. 13; 0 rdinariorum senientias, derniers mois de 378.
regarde la juridiction exceptionnelle réclamée pour le cas du pape accusé, il se borne à prescrire de ne point admettre facilement à l'accusation ou au témoignage •des gens de mœurs suspectes ou connus comme calomniateurs '. C'est l'équivalent d'un refus. Le pape demeura, comme ses fidèles, soumis en principe à la juridiction du préfet de Rome. Il faut ajouter qu'après Damase il ne paraît pas que cette juridiction se soit exercée sur aucun de ses successeurs.
On pouvait croire que c'était fini et qu'Ursinus se tiendrait tranquille. Il n'en fut rien. Faible et bon, le jeune empereur se laissait approcher et circonvenir. Les agents de l'antipape, notamment un eunuque appelé Paschase, s'acharnaient à Rome. En 381 le préfet envoya à la cour un rapport où tout semblait remis en question. A ce moment un concile était réuni à Aquilée. Ambroise, qui en était l'âme, en obtint^ une démarche très pressante auprès de Gratien. C'est la dernière fois (|u'il est question d'Ursinus. Il mourut sans doute peu après.
Sollicité sans cesse par les évèques d'Orient de s'intéresser à leur situation, Damase aurait pu leur répondre que la sienne n'était guère enviable et que lui non plus n'était pas sur un lit de roses.
1 « Ne facile sit cuicumque pcrdito nolabili pravitate moruin aut infaini calumnia notatu iiersonaiu criiiiinatoris aàsumere aut testimonii dictionem in accusationem episcopi profiteri ».
2 Ambr., Ep. H.
Le concile d'Aquilée S dont je viens de parler, se rattache à toute une campagne entreprise et menée résolument par Ambroise pour éliminer de l'empire d'Occident les derniers foyers d'arianisme. On a vu que la neutralité confessionnelle de l'empereur Valentinien permettait à certains évêques restés fidèles à la a foi » de Rimini de se maintenir sur leurs sièges. L'épiscopat orthodoxe était obligé de s'aider lui-même. En Espagne, en Gaule, en Italie, on avait, dès le temps d'Eusèbe de Verceil et d'Hilaire, tenu conciles sur conciles et multiplié les protestations en faveur de la foi de Nicée ; partout on la proclamait comme seule acceptable. Quand Damase eut pris solennellement position contre Ursace, Valens et même Auxence, d'autres assemblées épiscopales se tinrent en Sicile, en Dalmatie, en Dardanie, eu Macédoine, dans les deux Epires, en Achaïe et en Crète ', en un mot dans toutes les provinces d'IUyricum, moins toutefois les plus voisines du Danube ^, où le mouvement nicéen se trouvait contrarié par certaines résistances. En Afrique aussi il semble y avoir eu quelques hésitations. L'évêquedeCarthage.RestitutusSavait
1 Sur le concile d'Aquilée, voirie procès-verbal conservé parmi les lettres de saint Ambroise (après la lettre 8), les lettres 9-12 du même auteur et les fragments du livre de Maximin contre Ambroise, dans Fr. Kauffmann, Aus der Schule des Wulfila, Strasbourg, 1899.
2 Ath., Ep. ad Afros, 1.
3 Les deux Dacies, la Mésie supérieure et les provinces pannoniennes.
4 C'est, je pense, le Restitutus dont il est question dans la lettre du concile à l'empereur (c. 6, voir ci-dessus, p. 469). On admet
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joué un rôle important dans la prévarication de 359 ; la confession de Riraini eut ses défenseurs en Afrique, et Restitutus lui-même paraît lui être demeuré attaché assez longtemps. Athanase s'inquiéta de cette situation. Bien que les affaires d'Afrique fussent plutôt du ressort de Rome, il crut devoir venir en aide au pape Damase et écrivit aux « Africains » une lettre célèbre où il leur inculque la nécessité d'abandonner la formule de Rimini et de s'attacher à celle de Nicée. Restitutus ne se laissa pas convaincre; il maintint son attitude. De Éome on instrumenta contre lui ; on chercha à le faire comparaître devant un tribunal d'évêques et l'on obtint même, à cet eifet, un rescrit de l'empereur Gratien; mais laccusé lit résistance et ne comparut point. Cette affaire, toutefois, s'arrangea peu après, soit par la mort de Restitutus, soit par son retour à l'orthodoxie.
Restaient les provinces danubiennes, où l'opposition à Nicée avait des racines profondes et se maintenait en dépit de toutes les exhortations conciliaires. Athanase eût perdu son temps à écrire de ce côté. Mais peu à peu la mort éclaircit les rangs de l'ôpiscopat opposant; les nouveaux titulaires s'inspirèrent de senti-
généralement qu'il s'agit là d'un donatiste ; mais les Donatistes sont visés à part, dans la phrase suivante. Le rescrit à Aquilinus ne parle pas de lui et ne peut en parler, car l'affaire de cet évéque était du ressort des autorités africaines et ne regardait pas les fonctionnaires italiens. Du reste, si l'évéque de Garthage fût redevenu favoral^le à la foi de Nicée, saint Athanase n'aurait pas eu besoin d'intervenir; tout au moins n'aurait-il pas manqué d'alléguer dans sa lettre un fait aussi important.
Lt Pape damase 473
ments conformistes. A la place de Germinius défunt, Ainbroise réussit à placer sur l'important siège de Sirmium un évêque orthodoxe, Anemius. Ce n'est pas sans peine qu'il y arriva, car l'impératrice Justine, qui résidait à Sirmium, était une arienne fervente et contrecarrait de toute son énergie l'entreprise de révê([ue de Milan. Dès avant l'ordination d'Anemius, deux évêques danubiens, Palladius de Ratiaria i et Secundianus, inquiétés apparemment pour leur doctrine et menacés de perdre leurs évèchés, avaient obtenu de l'empereur Gratien que leur cause serait jugée dans un concile œcuménique, lequel se tiendrait à Aquilée. Retardée pour des causes inconnues, au nombre desquelles il faut évidemment admettre les ravages de l'invasion gothique, l'assemblée s'ouvrit le 3 septembre 381. Elle comprenait un certain nombre d'évèques de la Haute-Italie {dioecesis lialiae) et du diocèse de Pannonie; de trois autres diocèses, d'Afrique, de Gaule et des Cinq Provinces, des représentants avaient été délégués par l'èpiscopat. Le pape Damase, ne voyant pas la nécessité d'un tel déploiement de forces ecclésiastiques, ne se fit pas représenter et s'opposa même à ce que ses suffragants directs prissent part au concile. De Bretagne ni d'Espagne il ne vint personne, d'Orient non plus, bien que l'on y eût fait circuler une invitation en termes généraux. Les Orientaux venaient justement de s'assembler à Gonstantinople; ils ne se dérangèrent pas. De l'illyricum oriental,
1 Artcher, au Sud de Vidin, dans la Bulgarie actuelle.
474 CHAPITRE XIll
qui comprenait les diocèses de Dacie et de Macédoine, il ne vint que les deux évêques en cause, dont les sièges étaient dans le diocèse de Dacie. Acholius de Thessalonique et sans doute quelques autres prélats de sa région avaient pris part, comme on l'a vu, au concile de Gonstatitinople >.
Après quelques discussions un peu confuses, les débats, dirigés par Ambroise avec la décision et la netteté d'un magistrat de carrière, se fixèrent sur un document arien, une lettre d'Arius, où la doctrine hérétique est exposée sans ambages. On la lut, et, sur chacun des points litigieux, les dissidents furent requis de de-
1 Ils y prirent part, toutefois, sur convocation spéciale et en quelque sorte extraordinaire. La façon dont en parle Grégoire de Nazianze, qui les appelle des « Occidentaux » (Carm. de vita sua, V. 18)2; cf. Ambr., Ep. XIII, 7), et leurs rapports avec le pape Damase (J. 237, 238) les rattachent nettement à l'épiscopat d'Occident. Gtila est encore plus évident pour les évéques du diocèse de Uacie : des documents du concile d'Aquilée il résulte clairement que Palladius et Secundianus avaient leurs sièges in parlibus Occidenlalihus, et même que l'autorité séculière qui pouvait les y maintenir ou les en évincer matériellement était celle de l'empereur Gratien. On admet, sur la foi de Sozomène (Vit, 4), que Gratien confia à Théodose le soin de gouverner l'Illyrie avec l'Orient : 'I).).upio'Jç xat xà mpoç fjXiov àvio-/ovT« tt,; âpy.riî ©eoôoat'w èTtixpé'J/aç. Sozomène en parlant d'IXÀypio!', a sans doute en vue Vlllyricum orientale de la Notitia Dignitalum; mais rien ne prouve que les liuiites établies de ce côté entre les ressorts impériaux d'Arcadius et d'Honorius remontent jusqu'au temps où Théodose fut associé à l'empire. En juillet 381 Gratien légifère en Mésie, à Viminacium Cod. Theod., I, 10, 1 ; XII, 1, 89). Du rfste ces provinces, pour être rattaciiées politiquement à l'empire oriental, n'en continuèrent pas moins à faire partie du corps ecclésiastique d'Occident.
clarer s'ils acceptaient ou' rejetaient les expressions de l'hérésiarque. Ils se perdirent en faux-fuyants, en distinctions subtiles, en contestations sur la compétence du tribunal, qu'ils ne jugeaient pas assez imposant. Ambroise leur représenta qu'on ne pouvait pourlant pas déranger des centaines d'évêques, comme au temps de Rimini, pour élucider un cas personnel aussi simple. Quant au fond, le langage et les réticences de Palladius et de Secundianus s'accordaient à révéler leurs véritables sentiments. Il est évident qu'ils étaient ariens, que, pour eux, le Père était le seul Dieu véritable, le Fils et le Saint-Esprit des êtres nettement inférieurs à lui. Le concile jugea qu'il y avait lieu de déposer les deux évêques. Il avisa l'empereur de sa sentence, en le priant d'y prêter main forte.
Les Orientaux, dont Palladius et son collègue réclamaient la présence à Aquilée, ne les auraient pas traités autrement. Ils n'avaient pas condamné les Ariens ou Eudoxiens, remplacé Dorothée par Mélèce et Démophile par Grégoire de Nazianze, pour qu'il fût raisonnable de les invoquer contre l'orthodoxie latine. 11 n'y avait plus nioyen, désormais, de se glisser entre les églises d'Orient et celles d'Occident pour introduire ou maintenir l'hérésie d'Arius: elles s'entendaient à l'écarter.
Il restait, toutefois, entre les deux églises, quelques litiges personnels bien difficiles à aplanir. J'ai dit, au chapitre précédent, comment Ambroise avait provoqué la réunion à Rome d'un grand concile où ii espérait qu'ils seraient réglés. Le concile se lii.t en effet, mais
476 CHAPITRE XllI
sans résultat, si ce n'est d'olfrir à la pieuse curiosité des Romains une réunion d'évèques célèbres, Acholius de ïhessalonique, Paulin d'Antioche, Epiphane de Chypre, Ambroise de Milan. Il fallut bien, cette fois, que Marcelline baisât la main de son frère '. D'autres nobles dames s'empressèrent d'offrir aux prélats étrangers l'hospitalité de leurs somptueuses demeures. En dehors des évèques on remarquait beaucoup le moine latin Jérôme, qui venait de séjourner quelques années en Orient. Originaire de Dalmatie 2, il était venu à Rome pour faire ses études et, après une jeunesse assez dissipée, il y avait reçu le baptême ^. Au cours d'un voyage en Gaule où il s'arrêta quelque temps à Trêves, il se sentit appelé à une vie de retraite, de prière et de travail d'esprit. Un de ses compagnons d'études, Rufin, qui était d'Aquilée, l'attira dans sa ville natale, où il rencontra plusieurs personnes animées des mêmes désirs que lui.
1 Ce n'était pas la première fois qu'elle le voyait depuis son élévation à l'épiscopat. Elle se trouvait prés de lui à Milan, en 378, pendant une grave maladie qu'il fit alors. Marcelline avait été consacrée vierge par le pape Libère, un jour de Noël, dans la basilique de Saint-Pierre (Ambroise, De Virginibus, III, 1). Elle mourut à Milan, après Satyre et Ambroise.
2 Stridon, sa ville natale, fut détruite de son vivant, vers 378, par les Goths. La situation en demeure incertaine; voir cependant C. I. L , t. III, n» 9860, et Bulle, Bull. Daim., t. XXII (1899), p. 137. — Sur saint Jérôme, voir l'excellente monographie de M. Georg Griitzmacher, dans les Sludien zur Geschichte der Théologie und der Kirche, t. VI (1901) et X (1906).
3 II est impossible d'admettre que les désordres dont le souvenir troubla plus tard Jérôme aient été postérieurs à son baptême. Dans ces conditions il n'eut jamais été ordonné prêtre.
Lii PAPE DAMASE 477
le prêtre Ghromatius, Héliodore d'Altinum, Bonose, Rufin, Niceas, et autres. Avec eux il se croyait parmi les bienheureux!. En 373, on ne sait pour quelle cause, cette édifiante compagnie se dispersa. PendantqueBonoseallait mener la vie érémitique sur un rocher de la côte dalmate, Rufin s'embarquait pour Alexandrie ; Héliodore, Jérôme et quelques autres jetèrent leur dévolu sur le désert syrien. Là aussi il y avait des solitaires célèbres, dont on avait dû entendre parler à Evagrius, prêtre d'Antioche, qui venait de faire un long séjour en Italie. Justement il s'en retournait dans son pays. Peut-être voyagea-t-on ensemble. En tout cas c'est chez lui que, arrivé à Antioche, Jérôme reçut l'hospitalité. De ses compagnons, deux perdirent courage et rentrèrent en Vénétie ; deux autres moururent; lui-même tomba malade. C'est alors qu'il eut ce célèbre songe où il s'entendit reprocher son attachement aux lettres païennes et promit de ne plus jamais ouvrir un poète ni un orateur profane. Revenu à la santé, il s'empressa d'apprendre le grec et s'initia à l'exégèse sous la conduite du célèbre Apollinaire. Enfin, prenant son courage à deux mains, il s'enfonça dans le désert de Chalcis, et, dans les premiers temps, s'efforça de rivaliser d'ascétisme avec les moines en renom. Mais il y avait en lui une autre étoft'e que celle d'un fakir 2 : il revint à ses livres. Bientôt il rédigea la vie de Paul, le premier ermite
1 « Aquileienses clerici quasi chorus beatorum habentur s. Chron., a. Abr., 2390.
2 Sur les excès des moines de ce pays, v. le chapitre suivant.
d'Egypte, composition assez fabuleuse, et commença ses travaux d'exégèse en expliquant le prophète Abdias. Il se mit aussi à l'hébreu ; pour un disciple de Gicéron, c'était une rude pénitence.
Ses rapports avec Apollinaire ne Pavaient point induit en hérésie, pas même en théologie. Rhéteur et non point philosophe, la théologie l'attirait peu. Sur ce point il fut toujours tributaire de quelqu'un. Mais les querelles dogmatiques le poursuivaient jusqu'au désert. Les Mélétiens le tourmentaient à propos des trois hypostases. Pour un latin comme lui, trois hypostases, cela signifiait trois substances, autrement dit trois dieux. Ce polythéisme lui répugnait à l'extrême. A ces perplexités venait s'ajouter l'incertitude sur la situation ecclésiastique. Il répudiait, cela va sans dire, l'église officielle d'Antioche, celle des ariens, forte alors de la faveur impériale. Mais, parmi les autres, à qui aller ? Mélèce, Paulin, Vitalis, il y avait trois évêques d'Antioche, tous anti-ariens, tousse flattant d'être en communion avec le siège apostolique de Rome. Jérôme n'hésita pas à s'adresser directement au pape Damase i, qui ne répondit pas à une première lettre, ni peut-être à une seconde, mais laissa voir par des actes clairs que Paulin seul avait sa confiance. Le clergé mélétien redoubla ses importunités. Excédé de ces perpétuels soupçons. Jérôme prit le parti de quitter le désert, laissant les moines à leurs chaînes, à leur crasse et à leur prétention de régenter
1 Ep. 15, dG.
LE PAPE DaMASE 479
l'Eglise du fond de leurs cavernes '. A Antioche Paulin voulut l'ordonner prêtre. Il se laissa faire, mais en stipulant qu'il resterait moine et libre d'aller où bon lui semblerait. Peu après (380-381) il se trouvait à Gonstantinople, auprès de Grégoire de Xazianze, qui fut son second maître en exégèse. Grégoire était un grand admirateur d'Origène; Jérôme le devint à son école et se mit à traduire les oeuvres du célèbre alexandrin. C'est alors aussi qu'il traduisit la Chronique d'Eusébe, en la complétant et en la continuant jusqu'à la mort de Valens. Il est étonnant qu'il ne parle jamais du concile de 381, tenu pendant son séjour à Constantinople. Cette assemblée, qui avait répudié Paulin et dégoûté Grégoire de Nazianze, lui était sûrement peu sympathique. C'est dans ces circonstances que, le pape Damase ayant obtenu des empereurs la réunion d'un nouveau concile à Rome, Jérôme revit la vieille métropole. Damase le connaissait. Outre ses lettres du désert, il avait re»:u de lui un petit traité exégétique sur la vision d'Isaïe 2. Le pape avait la curiosité éveillée sur les difficultés de l'Ecriture. Personne plus que Jérôme, si versé dans la connaissance des langues et dans l'étude des exégétes anciens et modernes, n'était qualifié pour le renseigner. Quand il l'eut à Rome, à son entière disposition, il se mit à
1 Ep. 17 : a Pudet dicere : de cavernis cellularum damnamus orbem. In sacco et cinere volutati, de episcopis sententiam ferimus. Quid facit sub tunica poenitentis regius animus? Gatenae, sordes et comae non sunt diadematis signa, sed fletus ».
i Ep. 18.
l'accabler de questions sur Ips points difficiles de la Bible ; il l'encouragea, avec une ardeur presque indiscrète, à traduire les exégètes grecs ; il l'excita à revoir ou à refaire, sur les originaux hébraïques ou grecs, la version latine de l'Ecriture Sainte. Jérôme protestait doucement, mais se laissait faire ; il goûtait la plus pure joie des personnes de son espèce: voir sa science servira quelque chose. Comme il connaissait assez bien l'Orient, hommes et livres, le pape avait recours à lui pour sa correspondance avec ce pays. Dans toute la carrière de Damase, rien ne le recommande plus que cette amitié et l'ouverture d'esprit dont elle est le signe. Ajoutons bien vite qu'une telle faveur, et pour un tel motif, était aussi propre que possible à désigner le savant moine à la malveillance jalouse du clergé romain. Elle se dissimula d'abord: Jérôme était en faveur. Des compliments lui revenaient: on le disait saint, humble, disert; on parlait de lui pour le pontificat. Cela ne dura pas. On trouva des inconvénients à ses traductions; elles dérangeaient la routine. L'envie s'attacha au succès qu'il obtenait dans les cercles distingués. Les matrones sérieusement chrétiennes goûtaient cet homme austère et savant, qui, sans aucune défaillance de doctrine ou de conduite, les guidait avec franchise et dignité dans les sentiers les plus élevés de la vocation religieuse. Parmi elles on remarquait Marcelle, restée veuve de fort bonne heure, qui vivait retirée dans un palais de l'Aventin; une autre veuve, Lea; une vierge, Asella; enfin Paule, veuve aussi. Celle-ci avait plusieurs enfants: l'une d'elles, Eustochium,
resta vierge et vécut toujours auprès de sa mère; une autre, Blaesilla, après un court mariage, hésita quelque temps entre le monde et la retraite. Jérôme était l'ami de ces saintes personnes. Il leur expliquait les Ecritures et les encourageait dans leurs pieuses pratiques. En fallait-il davantage ? Le clan mondain fut bientôt contre lui: les belles dames qui, dès ces temps reculés, trouvaient le moyen de combiner agréablement l'Evangile et la vie frivole, les clercs frisés et musqués de leur clientèle, ceux qui se pressaient à leurs petits levers, provoquaient leurs cadeaux et guettaient leurs héritages, (( tout le sénat des Pharisiens », se mit sur pied. Il faut l'avouer, cependant : ce n'était pas seulement pour ses qualités qu'on en voulait à Jérôme. Il avait des défauts, et des défauts très apparents, entre autres une irritabilité extrême, qui lui rendait insupportable la moindre critique et l'entraînait à de grandes violences de langage. Les coups qu'on lui portait, il les rendait avec une énorme usure. Il bataillait de parole autant que de plume, se laissant entraîner à des disputes où les interlocuteurs s'échauffaient si bien qu'ils finissaient par s'entre-cracher au visage K Marcelle s'efifrayait parfois : de tels exercices répugnaient à sa gravité. Paule, au contraire, n'élevait jamais d'objections ; c'était la brebis modèle. Rien ne l'effarouchait. Jérôme adressa un jour
1 C'est de Jérôme lui-même que nous tenons ce détail (Ep. L, 4) : Quoties me iste (il s'agit d'un autre moine) in circulis siottiachari fecit et adduxit ad choleram! Quoties conspuil et consptdus abscessit !
Dgchesne. Hist. anc. de l'Egl. — T. II. 31
à sa fille Eustochium un traité de la virginité où il y a de singuliers excès de style '. D'autres s'en scandalisaient ; elle approuvait tout et se laissait appeler « la belle-mère de Dieu », sa fille se trouvant, de par son vœu, l'épouse du Christ.
C'est encore en ce temps-là que Jérôme écrivit son dialogue contre les Lucifériens, où il fait le procès de la petite église inaugurée plus ou moins volontairement par le célèbre évêque de Sardaigne. Il entreprit aussi un certain Helvidius, qui, pour protester contre l'entraînement des vocations virginales, s'était évertué à prouver que Marie, mère du Seigneur, avait eu, après lui, d'autres enfants de son mariage avec Joseph. Mal lui en prit, car Jérôme, attaqué au point sensible, lui fit expier rudement son exégèse inconsidérée.
Tant que Damase vécut, Jérôme put travailler, enseigner, ferrailler à son aise. Mais il n'était pas à Rome depuis trois ans que son protecteur, fort avancé en âge, passa de vie à trépas (11 décembre 384).
Le pape Damase est très populaire chez les archéologues de nos jours, à cause des belles inscriptions dont il orna les tombeaux des martyrs romains. Les pèlerins du haut moyen-âge les copièrent avec avidité ; quelquesunes se sont conservées entièrement ; d'autres se retrouvent en fragments dans les fouilles des catacombes.
i Ep, 22; voir surtout le ch. 25. Omnia muncla miindis; mais il est permis de s'étonner des propos que ce saint homme tenait à iine jeune fille de dix-huit ans. Les païens, on le pense bien, lisaient avidement ces pamphlets et s'en égayaient fort.
Tout le monde connaît leur belle calligraphie. Jamais plus mauvais vers n'ont été transcrits avec un tel luxe. S'ils n'étaient que mauvais ! Mais ils sont vides d'histoire, obscurs, et ne contiennent guère que des banalités. Ainsi témoignent-ils que la tradition locale sur les martyrs était à peu près effacée au temps où le pieux pontife cherchait à la fixer. Son dessein, toutefois, doit être relevé. P'ort contesté, âprement combattu, et par des gens qui se targuaient d'un zèle supérieur, Damase sentait le besoin de se concilier les sentiments du populaire. Or celui-ci s'intéressait de plusen plus aux héros des anciens temps. Ressaisir leur histoire eût été à peu près impossible. Elle eût d'ailleurs été à peu près toujours la même. Mais l'autorité ecclésiastique était en situation de savoir où les martyrs avaient été enterrés; il lui appartenait de diriger vers des tombes authentiques un mouvement de piété qui aurait pu s'égarer ailleurs ; en s'y associant hautement, elle maintenait, entre elle et la multitude des fidèles, une indispensable communion de sentiments. Damase mort, on élut pour le remplacer un ancien diacre de Libère, appelé Sirice. Le nouveau Pharaon n'avait pas connu Joseph, ou plutôt ne le goûtait guère. Jérôme s'aperçut bientôt que le séjour de Rome lui deviendrait difficile. Entre temps, Blaesilla, après quelques mois d'un élégant veuvage, avait été amenée par lui à embrasser, comme sa mère et sa sœur, une vie de retraite et de privations. Elle mourut au bout de quatre mois. Déjà sa « conversion w avait affligé les cercles mondains; sa mort fut une désolation. On se déchaîna contre
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les moines. C'est alors que Jérôme sentit se réveiller en lui l'attrait des Lieux Saints, qui l'avait, douze ans plus tôt, transporté d'Aquilée à Antioche, sans cependant le décider à faire le reste du chemin. Paule, de son côté, songeait, depuis des années, à suivre l'exemple de Mélanie, à visiter les moines d'Egypte et les sanctuaires de Palestine; elle déclara qu'elle le suivrait. Jérôme s'embarqua le premier; Paule et Eustochium prirent un autre navire. On revit en Ghrypre l'évéque Epiphane, et à Antioche Paulin, deux amis du dernier concile.
C'est à Antioche que l'on s'organisa, sous la direction de Paulin, pour le voyage des Saints Lieux.