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CHAPITRE XIV Les Moines d'Orient

L'Egypte, patrie des moines. — Antoine et les anachorètes. — Les moines de Nitrie. — Pacôme et le cénobitisme. — Schnouli. — Les vertus monacales. — Pèlerinages aux solitaires d'Egypte. — Moines de Palestine : Hilarion, Epiphanc, le Sinaï, Jérusalem. — Moines de Syrie et de Mésopotamie. ~ Le monachisme en Asie- Mineure : Eustathe et saint Basile. — Attitude de l'Eglise et du gouvernement.

L'hérésie d'Arius, le schisme de Mélèce, les longues luttes et la constance d'Athanase, donnent à l'E^gypte un relief tout particulier dans l'histoire chrétienne du iv« siècle. Les grands conciles de Nicée, de Tyr, de Sardique, de Rimini; l'Eglise déciiirée; les évêques déposés, exilés, traqués par la police de l'empereur très-chrétien, la foi trahie par des formules, la religion pervertie en d'inexpiables conflits, toutes ces calamités avaient leur point de départ dans le pays du Nil. Cependant l'Egypte n'était pas un objet de scandale; malgré les grands dérangements qu'il causait, Alhanase, par sa haute et sereine vertu, surtout par sa vaillance invincible, demeura toujours l'objet de l'admiration universelle. Tout ce qu'il y avait d'honnêtes gens se groupait d'instinct autour de lui. On savait bien qu'il n'était pas seul, que tous les évêques, tous les fidèles d'Egypte le soutenaient

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de leur dévouement et que ce dévouement leur coûtait très cher, qu'ils l'avaient payé de persécutions sans cesse renouvelées, depuis le temps de Constantin jusqu'à la fin du règne de Valens. L'Egypte était le sanctuaire de l'orthodoxie, la terre classique des confesseurs de la foi. ,

Mais elle avait un autre titre à la considération : c'était la patrie des moines. Au nom révéré d'Athanase se joignaient, dans les récits édifiants, ceux d'Antoine et de Pacôme, d'Ammon, des deux Macaire, de beaucoup d'autres personnages en qui la piété incarna bientôt l'idéal de l'héroïsme chrétien. Le pays où vivaient ces saintes gens, où fleurissaient les institutions émanées d'eux, devint bientôt une seconde Terre-Sainte. On y alla en pèlerinage, non pour visiter des tombeaux illustres ou les lieux témoins des grands faits bibliques, mais pour vénérer des saints vivants, contempler leurs visages émaciés par l'ascèse et recueillir leurs propos édifiants. Dès l'année 373, une grande dame romaine, Mélanie l'ancienne, ouvre, en ce genre, la série des pèlerins occidentaux. Longtemps auparavant, Hilarion, Eustathe, Basile, étaient venus de Palestine et d'Asie-Mineure. Par ces voyages se disséminait la renommée des moines d'Egypte ; leur exemple suscitait des imitateurs, leur façon de vivre inspirait les réformes que l'ancien ascétisme subissait un peu partout.

11 y avait en effet, un peu piirtuut, des ascètes chrétiens ; il y en avait eu dès l'origine. J'ai déjà dit que l'ascétisme n'est pas une spécialité du christianisme; qu'on le rencontre avant lui et en dehors de lui, en certaines

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sectes religieuses ou philosophiques*; que J' Eglise ne l'a jamais accepté comme une forme essentielle et obligatoire delà vie chrétienne; qu'elle s'est montrée déliante à son égard toutes les fois qu'elle a pu soupçonner les observances austères de se rattacher à des doctrines incorrectes 2; que cependant, loin de condamner ces observances en elles-mêmes, elle les a considérées comme méritoires, édifiantes et honorables. Au iii° siècle il y avait beaucoup d'ascètes des deux sexes, vivant dans leurs familles, ou tout au moins dans la société com-

1 Les Thérapeutes de Philon, si le livre « De la vie contemplative » est bien de lui, sont des ascètes juifs, vivant en communautés. On a essayé, il y a une trentaine d'années, de ramener tout le monachisme égyptien à certains cas de réclusion que l'on constate dans le culte de Sérapis. Ce système saugrenu a d'abord fait fortune; maintenant personne ne le soutient plus.

2 Un cas de ce genre est représenté en Egypte par l'ascétisme de Hiéracas de Léontopolis. qui, vers le commencement du iv^ siècle, fonda une secte où l'on n'était admis qu'en renonçant au mariage et en acceptant le régime végétarien. Suivant lui, le mariage, permis dans l'Ancien Testament, est défendu dans le Nouveau, parce qu'il faut bien que celui-ci ait quelque chose de plus que l'autre. Hiéracas était un très savant homme, versé dans les lettres égyptiennes et dans les lettres grecques. Il avait cultivé la médecine, l'astronomie et autres sciences. En théologie il tenait un peu d'Origène, en ce qu'il rejetait la résurrection. Les enfants, suivant lui, ne pouvaient être sauvés. Sur la Trinité il avait des idées bizarres : il identifiait Melchisédech avec le Saint- Esprit. Arius'cite de lui un propos qui sentirait un peu le modalisme (Lettre à Alexandre, Epiph. haer., LXIX, 7), Saint Epiphane. qui nous renseigne (Haer.. LXVIII) sur l'hérésie de Hiéracas, a connu de lui des commentaires sur les six jours de la Création et sur d'autres parties de la Bible. Il composa aussi nombre de poèmes sacrés, en grec et en égyptien. Il mourut nonagénaire, exerçant la profession de calligraphe.

mune, n'ayant pas l'idée de s'en segréger pour mener une existence à part. Çà et là ils se groupaient, soit pour leurs exercices, soit même pour vivre en commun *. En Egypte, comme ailleurs, il y avait des continents des deux sexes, des « apotactiques », comme on disait quelquefois ; ils sont souvent mentionnés, surtout les vierges, dans les histoires de martyres et dans les récits d'émeutes religieuses. Ils habitaient les villes et les villages, parfois aux environs, dans quelque retraite où ils vivaient seuls; mais ils se mêlaient à la vie religieuse commune et surtout aux assemblées de culte, où ils se montraient plus assidus que les autres.

Le premier 2 qui ait eu l'idée de se segréger entièrement, de fuir le monde habité et même la société ordinaire des fidèles, c'est saint Antoine ^

Il était né en 251, en un village du nome d'Heracleopolis, dans l'Egypte moyenne. Ses parents n'étaient pas sans fortune. Dés sa première enfance il témoigna beaucoup d'aversion pour le commerce de ses semblables; on

1 Ainsi le iTapôevwv où saint Antoine installa sa sœur (Ath., Vita Ant., 3).

2 Je néglige ici saint Paul de Thébes, qui, au dire de saint Jérôme, aurait fui au désert dès le temps de l'empereur Dèce. Cette histoire n'est pas très siire.

3 Après avoir bien contesté l'authenticité de la vie de saint Antoine, les critiques ont fini par la réadmettre. C'est sur ce document que se fonde l'exposé qui va suivre. Sur les autres attestations de ce personnage, voir dom G. Butler, T/ie Lausiac hislory of Palludius, 1, p. 220, dans les Texls and Studies de Cambridge, t. VI.

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ne put jamais le faire aller à l'école, de sorte qu'il resta toute sa vie un illettré, n'entendant pas le grec et ne sachant pas lire, même en copte. Ses parents morts (vers 270), il vendit son bien, plaça dans une maison de vierges (eiç/TuapÔsvàiva) une sœur qui lui restait et qui était plus jeune que^lui, et se mit à vivre en ascète, d'abord à la porte de sa maison, puis aux environs du village, enfin dans un tombeau ^qui en était éloigné. Quinze ans se passèrent, pendant lesquels^ tout en recherchant plutôt l'entretien des ascètes voisins ou de passage, il se maintint jcependant en communication avec les gens de son village. En 285, cédant à l'attrait d'une solitude plus complète, il passa le Nil et se dirigea vers les montagnesjde la rive droite (chaîne arabique), où, dans un désert affreux, il découvrit les ruines d'un château-fort. Unesource y jaillissait. L'endroit s'appelait Pispir K II s'y installa. Tous les six mois on lui renouve]ait sa provision de pain. Son temps se passait à prier ou à faire des nattes. Séparé des hommes, il vivait avec Dieu, ,et aussi avec les démons, dont les assauts tiennent une grande place dans son histoire.

Après vingt ans de retraite Antoine se vit un jour assiégé dans son fort; on en força la porte : c'étaient des disciples qui lui venaient et conquéraient ainsi leur maître. Son exemple avait été contagieux. Nombre de chrétiens, abandonnant famille, patrie, église, fuyant

1 Der-el-Meimoun, sur la rive droite du Nil, entre Atfih et Beni- Souef (Ameliueau, Géog'?-. d& l'Egypte, p. 33 j; cf. Anecd. Oxon., Semilic séries, part. VII, carte).

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aussi les juges et les employés du fisc S peuplaient maintenant la solitude de Pispir et les montagnes environnantes. .\ntoine les accueillit et leur prodigua ses conseils.

On était au moment de la grande persécution. Les solitaires étaient trop loin pour qu'elle les atteignît. Ils allèrent au devant d'elle; sous Maximin, Antoine descendit à Alexandrie avec quelques-uns de ses disciples et s'employa à servir et à encourager les confesseurs. Ce voyage ne put manquer d'accroître sa notoriété. Il trouva bientôt qu'il y avait trop de moines à Pispir et qu'il y venait trop de visiteurs. Une caravane de bédouins se dirigeait vers la mer Rouge: il s'y adjoignit. A[>rès plusieurs journées de marche il découvrit dans les montagnes voisines du littoral un endroit où il y avait de l'eau, des palmiers et un peu de terre cultivable. Ce fut son second et définitif refuge 2. Pour l'aller chercher en cet endroit il fallait affronter des fatigues plus qu'ordinaires. Aussi le laissait-on tranquille. Parfois cependant il descendait vers la vallée du Nil, et venait passer quelques jours à Pispir.

Sa vie se prolongea très longtemps; il ne mourut qu'en 356, à l'âge de cent-cinq ans. Presque nonagénaire, il fit une seconde fois, en 338 ', le voyage d'Alexandrie, pour saluer Athanase, au retour de son pre-

1 Vita Ant., 44.

2 C'est le monastère de Saint-Antoine, encore existant, de même que celui de Saint-Paul, à quelque distance.

3 La date est fournie par la chronique des lettres festales.

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mier exil, et lui prêter main forte contre les ariens. Il y avait des années qu'ils se connaissaient. Athanase avait été quelque temps son disciple et, par la suite, ils se revirent plusieurs fois. Dans les querelles ecclésiastiques qui déchiraient l'Egypte, le grand solitaire avait toujours tenu pour son ami: ni ariens ni mélétiens n'étaient parvenus à l'en détacher. A sa mort, il eut pour lui une dernière attention et lui légua, outre une vieille tunique en peau de mouton, le manteau fort usé qui lui servait de lit et que, du reste, il tenait d'Athanase luimême. L'évêque de Thmuis, Sérapion, reçut, lui aussi, un souvenir du même genre.

Ces reliques symbolisent le parfait et cordial accord qui régnait entre les chefs de l'église égyptienne et le patriarche des anachorètes. Ni les uns ni les autres ne semblent s'être aperçus de ce que ces fuites au désert pouvaient avoir d'inconvénients. Cependant, à y bien regarder, l'anachorète était une critique vivante de la société ecclésiastique. Le seul fait de sa retraite prouvait qu'à son estimation l'Eglise était devenue inhabitable pour qui voulait être sérieusement chrétien, et son estimation se fondait sur un idéal de vie religieuse qui différait notablement de celui de l'Eglise. L'essentiel du christianisme c'était pour lui l'ascèse. La fraternité, les assemblées de culte, la liturgie, l'enseignement de l'évêque, tout passait après cette culture de l'âme qui consiste surtout dans la macération individuelle et la prière constante. On ne voit pas comment Antoine, pendant

ses vingt ans de réclusion, aurait pu recevoir l'Eucharistie.

Un tel genre de vie eût étonné saint Ignace d'Antioche et saint Clément de Rome. Même au iv^ siècle, la sécession monacale eflFaroucha en plus d'un endroit les représentants de la tradilion. Les évêques d'Alexandrie, Pierre, Alexandre, Athanase, ne s'en inquiétèrent pas; ils favorisèrent même cette forme nouvelle de la piété, d'où ressortait, pour la foule des chrétiens affadis, un enseignement si éloquent. Au danger ecclésiastique on pouvait parer en maintenant les solitaires sous la direction de l'autorité épiscopale. C'était là une question de procédé. Les reclus inaccessibles n'étaient et ne pouvaient être que des exceptions. Le commun des anachorètes ne se disséminait pas trop: chacun. avait sa hutte ou sa caverne, sa cellule, comme on disait, mais pas trop loin les unes des autres. Il était aisé de leur ménager un centre spirituel, une église, autour de laquelle ils s'organiseraient en une sorte de paroisse rurale.

11 n'y eut donc, en Egypte, aucune difficulté: évêques et moines s'arrangèrent ensemble. Aussi le nouveau genre de vie devint-il bientôt très populaire. Déjà sous Constantin, il y avait des moines dans toute l'Egypte. Une de leurs plus célèbres colonies, c'était celle de Nitrie. A l'ouest du Delta, assez loin au sud d'Alexandrie, s'ouvre, du nord-ouest au sud est, une large vallée dont le fond est occupé par des lacs salins, producteurs de nitre. C'est un bien triste lieu: il s'appelle actuellement

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Wadi-Natroun, la vallée du nitre. C'est là, que, vers le temps du concile de Nicée, un certain Amoun ^ vint mener la vie d'ascète. Il laissait en Egypte une femme, avec laquelle il avait vécu dix huit ans dans un mariage virginal. Elle réunit des vierges autour d'elle; Amoun, de son côté, vit bientôt affluer les solitaires dans sa retraite de Nitrie, Les deux époux se visitaient deux fois par an. Quand Amoun mourut, saint Antoine, qui était encore de ce monde, vit les anges descendre du ciel et accueillir son âme . Sa postérité spirituelle ne tarda pas à prendre des proportions considérables : quarante ans après sa mort, il y avait plus de cinq mille moines dans l'affreuse vallée de Nitrie. Gomme ceux d'Antoine, ils habitaient des cellules séparées; au centre de la vallée s'élevait une église où ils se réunissaient le samedi et le dimanche; huit prêtjes, dépendant de l'évèque d'Hermopolis la petite, y étaient attachés. Là était le centre de l'administration et de la discipline. Trois palmiers ombrageaient la cour de l'église; à chacun d'eux était attaché un fouet, dont il était fait usage pour châtier les méfaits des malfaiteurs venus du dehors et, le cas échéant, des solitaires eux-mêmes. Les moines, en dehors des réunions hebdomadaires, s'arrangeaient comme ils l'entendaient dans leurs cellules, travaillant pour vivre à des ouvrages de vannerie, quelquefois groupés

1 Historia Lausiaca, 8. Cet ouvrage est toujours cité ici selon l'édition de dom Butler. Voir ci-dessous, p. 507, note. Cependant je mets entre parenthèses les numéros de chapitre des anciennes éditions, quand ils diffèrent des nouveaux.

deux à deux, trois à troian souvent seuls. Le matin et le soir, d'un bout à l'autre de la vallée^ retentissait le chant des psaumes. Au delà du Wadi-Natroun s'étendait un désert plus affreux, celui des Cellules, où les plus courageux avaient leur retraite. Plus loin encore, la solitude de Scété, pays du sable et de la faim, accueillait les plus célèbres virtuoses de l'ascétisme nitrien.

Car il y avait une certaine virtuosité^ une concurrence ouverte entre les moines, non seulement de ce canton*, mais de l'Egypte entière. Pambo, Or, Nathanaël, Benjamin, les deux Macaire, l'égyptien et l'alexandrin, figuraient au nombre des célébrités nitriennes. Macaire l'alexandrin ne pouvait entendre parler d'une prouesse ascétique sans s'efforcer aussitôt de la surpasser. Les moines de Tabenne ne mangeaient rien de cuit pendant le carême; il voulut observer ce régime pendant sept ans, d'un bout de l'année à l'autre. On le vit s'acharner vingt nuits de suite à se tenir éveillé. Il était déjà vieux quand il eut l'idée d'aller à Tabenne même, donner une leçon à ces fameux ascètes, qui passaient les nuits debout et ne mangeaient, en carême, que tous les cinq jours. Il se présenta, sous un déguisement, à la porte d'un monastère, et, le carême étant venu, il le passa tout entier debout; sans même fléchir les genoux, ni le jour ni la nuit, sans boire et même sans manger, si ce n'est que le dimanche il avalait, toutes crues, quelques feuilles de choux. Tout en jeûnant ainsi, il travaillait de ses mains au métier de vannier, et, quand il ne travaillait pas, il priait. Les moines de Tabenne s'insurgèrent contre ce redoutable

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jouteur, mais leur supérieur le remercia d'avoir rabattu rorgueil de ses disciples '.

Ce n'était pas toujours le simple attrait de l'ascèse qui poussait les gens au désert. Certains y venaient pour faire pénitence. On parla longtemps en Nitrie de Moïse le nègre, jadis esclave insupportable et, pour cela, chassé par ses maîtres, puis chef de brigands. En cette dernière qualité il s'était acquis une réputation terrible. A la longue il se décida à faire une fin, et prit une cellule dans la vallée sainte. Une nuit il y fut attaqué par quatre voleurs. Ceux-ci s'adressaient mal : le reclus n'avait pas perdu sa vigueur ; il terrassa ses assaillants, les garrotta, chargea le groupe sur ses larges épaules et se rendit ainsi à l'église, demandant ce qu'il fallait en faire. Pendant que l'on s'expliquait, le nom de Moïse fut prononcé. C'était, pour les brigands, la grande célébrité de leur profession. Sans hésiter, ils se firent moines, eux aussi -.

Le désert, en ces temps-là, passait pour être rempli de démons. Les solitaires, en dépit de leurs austérités, s'en apercevaient souvent. On a déjà dit quelle place tient, dans la vie de saint Antoine, la lutte contre les tentations des mauvais esprits. En Nitrie également on se plaignait beaucoup d'eux ; le démon de l'avarice rôdait autour des aumônes que laissaient parfois les pèlerins fortunés ; mais c'était surtoui celui de la chair qui venait

1 Hist. Laus., IS (19-20).

2 Hist., Laus., 19, (22).

troubler les nuits des ascètes. Ils le combattaient comme ils pouvaient, quelquefois par des] moyens insensés. L'un deux, Pachon, imagina de se faire dévorer par les bêtes féroces. Il alla s'asseoir à l'entrée d'une caverne qu'il savait habitée par des hyènes. A la nuit, ces animaux sortirent en effet et le flairèrent longtemps ; mais ils s'en allèrent sans lui faire de mal. Un autre jour il s'appliqua sur le ventre un serpent de mauvaise espèce : il ne fut pas mordu *.

Les disciples de sa-int Antoine, les moines de Nitrie et de bien d'autres endroits de la Basse et de la Moyenne- Egypte n'étaient, à vrai dire, soumis à aucune règle, à aucun supérieur. Les prêtres qui desservaient leurs églises n'avaient que des fonctions liturgiques ; ce n'étaient pas des supérieurs monastiques. Le fouet qui pendait aux palmiers, près de l'église de Nitrie, était un instrument de police générale, nullement un symbole de discipline conventuelle. Les nouveau- venus s'attachaient à quelque solitaire exercé, qui guidait leurs premiers pas dans la carrière ascétique ; ils s'arrangeaient ensuite comme ils l'entendaient, se sanctifiant suivant les méthodes reçues et les perfectionnant à leur gré.

Une telle indépendance facilitait l'accès du désert aux personnes les plus diverses de culture et de condition. Parmi les moines de Nitrie il y avait des hommes du monde, d'anciens membres du clergé, des gens de haute et brillante éducation. En certaines cellules on aurait

1 Hht. Laus., 23 (29).

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troiivé non seulement des exemplaires des livres saints, calligraphiés par les solitaires eux-mêmes ^ : mais les œuvres des anciens docteurs, de Clément d'Alexandrie 2, d'Origène surtout, mal vu, il est vrai, dans les monas- ^res pacômiens ^ mais qui conservait ailleurs des partisans fidèles. Ceux-ci eurent plus tard, sous le patriarche Théophile, de mauvais jours à passer.

Bien loin de Nitrie et même de Pispir, au cœur de la Haute Egypte, se produisit, dès le temps de Licinius, une autre efflorescence monacale, qui aboutit à des institutions assez différentes de l'anachorétisme primitif. Un jeune paysan nommé Pacôme (ITaj^^ouixioç) levé pour le service militaire et licencié peu après (314), eut occasion, dans son court séjour à l'armée, d'expérimenter la charité d^s chrétiens. Sa famille était païenne et habitait aux environs d'Esnèh (Latopolis), au sud de Thèbes II ne la revit pas. Aussitôt libéré il demanda le baptême, puis se voua à l'ascétisme sous la direction d'un solitaire appelé Palémon, qui avait son ermitage sur la rive droite du Nil, en face de Denderah. Bientôt il se sentit porté à grouper autour de lui d'autres ascètes et à métier avec

1 II semble bien que le beau manuscrit H des épîtres de saint Paul, dont nous avons quelques fragments, ait été exécuté par Evagrius de Nitrie. Là dessus, voir A. Ebrhard, Centralblatt fur Bibliolhekswesen, 1891, p. 383 et Armitage Robinson dans VHisloi'ia Lausiaca de dom Butler, t. I, p. 103-106.

2 Palladius, Hist. Laus,, 60.

3 Vie de Pacôme, c. 21.

DucHESNE. Eist. anc. de l'Egl. — T. II. 32

eux la vie commune. C'est l'inventeur * de ce que nous appelons improprement les monastères -, et de la vie cénobitique. Le premier monastère fut fondé en un endroit appelé Tabennesis.

Les disciples affluèrent par centaines ; des groupe^ entiers d'anachorètes — cette forme d'ascétisme était très répandue dans la région — se mirent sous la discipline du nouveau maître. Un second monastère s'organisa, à une heure du précédent, au lieu dit Pebôou (ITaêa'j, actuellement Faou) ; il fut bientôt insuffisant. D'autres s'élevèrent, soit dans le voisinage, soit un peu plus bas ou plus haut, aux environs d'Achmîn (Panopolis) et d'Esnèh (Latopolis). Du vivant de Pacôme il y en eut au moins neuf. Ces monastères n'étaient pas indépendants les uns des autres ; ils formaient ce qu'on appellerait maintenant un ordre, une congrégation. Tous observaient la même manière de vivre, étaient soumis à la même règle, à la même administration temporelle et obéissaient au même supérieur. Celui-ci, après avoir résidé d'abord à Tabennesis, fixa bientôt à Pebôou le siège de son gouvernenient.

Chacun des monastères comportait une enceinte close dans laquelle s'élevaient plusieurs maisons, abritant

1 Un essai de ce genre avait été fait avant lui, mais sans succès, par un certain Aotas (Vila Pachomii, 11).

2 MovaaTriplov signifie proprement lieu où l'on vit seul; c'est juste le contraire du sens reçu; Kotvô&iov dont nous n'avons pas l'équivalent littéral en français, signifie lieu où l'on vit en commun; c'est le vrai terme, mais il est grec.

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chacune une quarantaine de moines, groupés suivant la nature de leur travail manuel'.

La règle, que nous avons encore, était relativement supportable. Les moines de Pacôme travaillaient des mains, et même de la tète, car ils devaient apprendre par cœur au moins le psautier et le Nouveau-Testament. On les laissait s'alimenter à leur guise, c'est-à-dire

1 Sur les documents relatifs à saint Pacôme et à ses monastères, voir Ladeuze, Etude sur le cénohitisme Pakhomien pendant le IV' siècle et la première moitié du V". La meilleure pièce biographique est la vie grecque, publiée (horriblement : ce travail devrait être refait) par les Bollandistes (Acta SS. mail, t. III, p. 22* et suiv.); elle a été supplémentée et remaniée par la suite, tant en copte qu'en grec (Boll., /. c, p. 44*o3» et 54*61* [lettre d'Ammon à Théophile]) Les autres récits (Hist. mon., 3; Hist. Laus., 32-34 ; cf. 7, 18; Sozom., III, 14; VI, 28) n'ont qu'une importance moindre et ne peuvent guère compter pour les premières origines. — Quant au texte de la règle pacômienne, il en existe bien des recensions; mais ces documents sont sujets à se modifler beaucoup par la suite du temps. Il est bien difficile de distinguer, dans ceux que nous possédons, ce qui remonte à Pacôme lui-même de ce qui s'ajouta peu à peu par les soins de ses successeurs. Bon nombre de textes se ramènent à un résumé présenté par Palladius (Hist. Laus., 32); d'après lui (cf. Gennade, De viris, 7) un ange aurait apporté ce texte à saint Pacôme, gravé sur une table d'airain. Sozomène (III, 14) prétend même que cette table se conservait de son temps à Tabennesi. La meilleure rédaction est encore celle qui nous est parvenue dans une version latine de saint Jérôme (Migne, P. L., t. XXIII, p. 61), lequel n'avait sûrement pas traduit du copte original, mais d'un texte grec provenant du monastère de Ganope. Sur tout ceci, voir Ladeuze, op. cit., p. 250 et suiv. Jérôme traduisit aussi douze lettres de Pacôme (Migne, t.c, p. 87), où l'on rencontre des caractères grecs employés comme signes cryptographiques. Selon Palladius (l. c.) ces caractères auraient servi aussi à désigner diverses classes de moines; ce n'est pas absolument sûr.

manger plus ou moins souvent, bien entendu des choses fort peu délicates ; ceux qui jeûnaient plus travaillaient moins. En mangeant ils se couvraient la tête de leur capuchon, dissimulant ainsi une opération qui, apparemment, leur paraissait inconvenante, ou, tout au moins, gardant pour eux le secret des privations qu'ils s'imposaient. Auprès de Pacôme apparut bientôt sa sœur, qui, sur le conseil de son frère, établit de son côté des monastères de femmes.

Pacôme avait beaucoup de visions, dont les moines faisaient, naturellement, grand état. Il se reconnaissait, en certains cas, le pouvoir de sonder la conscience des gens et les traitait selon l'impression qu'il en recevait ainsi. Les évêques du voisinage s'inquiétèrent de ce don singulier et l'initiateur dut s'expliquer devant un synode tenu à Latopolis. Par ailleurs l'épiscopat ne semble pas, loin de là, avoir mis obstacle au développement de ses communautés. Le « pape » Athanase était leur ami : on le vit à Tabennesi, en 333, au cours de sa tournée pastorale dans la Thébaïde. Les moines communiquaient régulièrement avec Alexandrie ; ils avaient des bateaux qui faisaient le service entre leurs diverses colonies et descendaient jusqu'à la capitale, pour y vendre les produits de leur travail et acheter les objets qui leur étaient néces- Sî^ires. En 346, quelques-uns d'entre eux se trouvèrent à point pour acclamer l'évêque revenu d'exil. Chemin faisant ils avaient débarqué àPispir, pour visiter saint Antoine Il y avait quelques mois seulement que Pacôme était mort : le patriarche des anachorètes leur fit grand

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accueil et releva fort les mérites du fondateur des maisons cénobitiques. Plus tard l'exil ramena Athanase dans la Haute-Egypte; les moines le revirent chez eux, proscrit, poursuivi par la police de Constance. A Pacôme, après un court intervalle, avait succédé Orsîsi, un de ses plus anciens disciples, homme excellent, mais qui se trouva un peu déconcerté quand, pour la première fois, des tendances centrifuges se manifestèrent dans la congrégation. Il ne tarda pas à se donner un coadjuteur dans la personne d'un autre tabennésien des premières heures, Théodore, grâce auquel les fondations pacômiennes se multiplièrent. Il y en eut bientôt jusqu'à Hermopolis la grande, en face d'Antinoé. C'est là qu'au temps de Julien, Théodore, en tournée d'inspection, se rencojitra pour la dernière fois avec Athanase, l'exilé perpétuel. Il avait, en prévision de cette circonstance, amené du monde : Athanase fut accueilli triomphalement, au chant des psaumes. L' « abbé » Théodore le conduisait, tenant la bride de son âne ; de l'une à l'autre rive les acclamations se faisaient écho. En ce pays du haut fleuve on ne s'inquiétait guère de la police alexandrine.

C'était un autre monde. Les gens de la grande ville y faisaient figure d'étrangers : on les appelait les Alexandrins, les citadins (ToXiTt/toi), les Hellènes. Dans les monastères ils étaient traités comme des hôtes, groupés à part. Leur premier soin, s'ils entendaient s'agréger à la communauté, devait être d'apprendre le copte thébain (saïdique).

Théodore mourut vers 368. Le vieil Orsîsi, qui l'avait pris pour coadjuteur, vivait encore. Athanase l'exhorta à reprendre le gouvernement.

Ici s'arrêtent les renseignements fournis par la vie de Pacôme, document intéressant, qui paraît bien avoir été rédigé, au lendemain de la mort de Théodore, par quelqu'un des rares moines grecs, ou parlant grec, que conten;iit le monastère en chef. Plus tard une colonie de pacômieiis s'établit tout prés d'Alexandrie, à Canope. C'est par elle que saint Jérôme eut connaissance de Pacôme et de sa règle: c'est sur elle que la plupart des visiteurs, Grecs ou Latins, purent juger des institutions pacômiennes.

Au pays d'origine l'œuvre monastique continua son efflorescence ; mais il semble que, jeu à peu, on en soit venu à la concevoir comme pouvant être réalisée en dehors du groupement des communautés, idéal de saint Pacôme. Celui-ci vivait encore, lorsque, vers 343, un enfai;t de neuf ans, Schnoudi, embrassa, non loin de Tabennesi, la profession monacale. Celui-là était destiné à devenir une des figures les plus originales du cénobitisme égyptien.

Sur un saillant de la chaîne libyque, en face de la ville d'Achniîn {Chemnis), s'élève une sorte de forteresse d'aspect imposant, dans ses hautes et massives murailles. C'est le Blanc monastère, celui de saint Schnoudi. Il y avait jadis pi es de là un village appelé Atripé. Vers le milieu du quatrième siècle, un anachorète appelé Bgoul s'y laissa entourer de quelques disciples, au nombre des-

quels se rangea bientôt son neveu Schnoudi. Bgoul avait organisé son monde en monastère, suivant le système cénobitique de Pacôme. Après sa mort, vers 388, la direction de la communauté passa aux mains de Schnoudi, sous lequel elle prit des proportions extraordinaires. Aux environs du grand monastère il y eut des succursales ; des couvents de femmes furent annexés à la congrégation. Ame ardente, servie par une volonté de fer et par un remarquable sens pratique, Schnoudi était fait pour commander aux hommes. Ses moines, qui se comptaient par centaines, étaient entièrement dans sa main. Il les menait durement : les infractions à la règle étaient punies à coup de fouet ou de bâton. Schnoudi opérait luimême et frappait fort ; un jour il frappa si fort que le patient mourut, ce qui né laissa pas de l'embarrasser. Son influence s'étendit bientôt sur toute la contrée, où sa main, quand elle était bienfaisante, atteignait toutes les misères pour les soulager; quand elle était terrible, s'abattait elïroyablement sur les méchants, sur les mauvais prêtres, sur les juges prévaricateurs, sur les païens attardés et sur leurs temples. Il vécut jusqu'à l'âge incroyable de 118 ans, vénéré et ce^louté de toute la Thébaïde et des barbares eux-mêmes, contre lesquels son monastèie offrait aux armées romaines un refuge inexpugnable. Antoine avait donné des exemples et des conseils, Pacôme des règles ; Macaire à Scété et Jean à Lycopolis étonnaient le monde par des prodiges d'austérité. Schnoudi, dans son monastère blanc, était, comme Elie sur le Carmel, un justicier inspiré, un formidable homme de Dieu. Dans le

désarroi politique et social qui régnait en ces régions abandonnées, il s'était, sans trop d'effort, attribué une sorte de lieutenance divine et l'exerçait à sa manière farouche*.

Ce n'était pas seulement en Nitrie, sur la montagne de saint Antoine, et dans les couvents pacômiens ou schnoudistes que s'épanouissait l'ascétisme. L'Egypte était remplie de moines. Sous Théodore la ville de d'Oxyrhynque- leur appartenait tout entière. Leurs cellules envahissaient les tours de l'enceinte, les portes de la ville, les temples et autres édifices publics hors d'usage. A Anliuoé,, Palladius compta jusqu'à douze monastères de femmes 3. De Syène au Delta, dans les déserts compris entre les terres cultivées et les arides montagnes qui les encadrent à l'orient et à l'occident, les ermitages se succédaient en une chaîne ininterrompue. On en voyait aussi beaucoup dans la Basse-Egypte, vers le désert de

1 Outre sa vie, par son disciple Basas (Amelineau, Mémoires de la mission archéol. du Caire, t. IVi), il nous reste de Schnoudi luimême des lettres et des sermons, qui permettent de se faire une idée "de ce personnage. Tout cela est en copte saïdique. Schnoudi savait le grec, mais il ne le parlait qu'à l'occasiou. Son milieu était essentiellement copte et sa littérature aussi. C'est ce qui fait que les auteurs grecs et latins, même ceux qui, comme Palladius, ont visité de son temps la Thébaïde, ne trahissent aucune connaissance de lui. La meilleure monographie de Schnoudi est celle de M. Joh. Leipoldt, Schenute von Atripe, dans les Texte iind Uni., t. XXV (1903). Voir aussi Ladeuze, op cit.

2 Hist. mon., 5.

3 Hist. Laus., 59 (137).

LES MOINES d'orient 505

Suez et de Péluse, jusqu'au lac Menzaleh et à la mer. Çàet là des célébrités s'imposaient à l'attention. Certains anachorètes^vivaient retirés du monde depuis le temps de la persécution ou les premières années de la paix. Pour commencer ils avaient vécu de racines dans d'effroyables solitudes; puis des disciples s'étaient groupés autour d'eux. Ils les dirigeaient, leur inculquaient, en brèves maximes ou^en longs entretiens, la discipline de la vie solitaire, et leur donnaient, par leur propre vie, les exemples les plus éloquents. Leur austérité rayonnait sur tout le voisinage, servait de leçon au clergé et aux fidèles restés dans le monde ainsi que d'argument pour convaincre l'obstination païenne. On leur attribuait, bien entendu, toutes sortes de miracles; quelques-uns, comme Jean de Lycopolis, passaient pour prophètes. Leur renommée parvenait jusqu'à la cour, qui ne dédaignait pas, à l'occasion, de les consulter comme des oracles^.

Il ne faut pas croire que l'austérité fût leur seule vertu. Leurs maximes, dont beaucoup sont venues jusque nous, indiquent une grande préoccupation du perfectionnement intérieur ; elles s'adaptent sans effort à des conditions de vie très différentes du terrible ascétisme d'où elles sont sorties. Bien des générations de saintes gens, dans toutes les classes de la société chrétienne, en ont fait pendant des siècles, en font encore;, leur profit.

1 Jean de Lycopolis passait pour avoir prédit à Théodose ses ■vicLoires sur Maxime et sur Eugène, et aussi, à la suite de cette dernière, sa fin prochaine.

ils savaient bien, sinon tous, au moins certains d'entre eux, que leurs jeûnes et leurs macérations de tout genre n'étaient en somme qu'un moyen entre plusieurs autres et que, même en restant dans le monde, on pouvait se sanctifier d'une autre manière.

Paj)hnuce d'Heracleopolis i, ou plutôt du désert voisin de cette ville, se macérait depuis longtemps, quand il eut l'idée de demander à Dieu à quel degré de mérite il était parvenu. Il lui fut répondu qu'il en était au même point qu'un homme qui exerçait, au village le plus voisin, le métier de joueur de flûte. Paphnuce voulut le voir : l'homme lui apprit qu'avant de cultiver la musique il avait été brigand. Ce n'était guère rassurant. Le solitaire, toutefois, à force d'interroger son flûtiste, apprit que celui-ci, au cours de sa carrière de brigand, avait eu l'occasion de sauver la vie et l'honneur d'une vierge consacrée à Dieu. Paphnuce revint en son désert et reprit ses mortifications, en compagnie du musicien brigand, dont il avait fait son disciple. Celui-ci devint un moine accompli, mais il mourut. Resté seul, le maître s'efiorçait de *tieiier une vie plus dure encore qu'auparavant. Au bout de longues années l'envie le reprit d'évaluer ses progrés et de nouveau il demanda à Dieu de lui dire où il en était arrivé. — Au même degré, lui fut-il répondu, que le niaiie de tel village. — Celait un brave paysan, excellent pèio (le famille, adminislraîeur intègre et bienveillant, (|iii jouissait de l'estime générale. Une troisième épreuve

I Uisl. mon., 16.

porta Paphnuce au niveau d'un négociant d'Alexandrie, honnête et charitable, qui n'oubliait pas les solitaires et leur faisait quelques présents de légumes secs.

Ces leçons ne furent pas perdues pour le moine humble et sensé qu'était Paphnuce. Il se plaisait à inculquer aux autres la doctrine qui se dégageait de ses expériences, à proclamer qu'en toute condition il est possible de plaire à Dieu et d'atteindre un haut degré de sainteté.- Quand il mourut, ses disciples le virent entrer au ciel, accueilli par les anges et les prophètes.

Les visiteurs, je l'ai dit, ne manquaient pas à ces saintes gens K II en venait de loin, de Constantinople, de

1 En dehors des vies d'Antoine, Pacôme et Schnoudi, les moines égyptiens du iv= siècle nous sont connus par les documents suivants : — 1° Le voyage de 394, dont le texte grec, isolé et complet, n'a pas encore été publié, bien que plusieurs manuscrits en aient été signalés; Sozomène en a fait son profit; on le trouve aussi, fondu avec celui de Palladius, dans ce que l'on appelait, jusqu'à ces derniers temps, VHistoria Lausiaca, Rufin en fit, sous le titre Historia monachorum, une traduction qui le popularisa chez les Latins. — 2» L' Historia Lausiaca de Palladius, récit d'un solitaire qui devint plus tard évéque, après avoir passé onze ans ^n Egypte (388-399), principalement parmi les moines de Nitrie. Dom Butler est parvenu à dégager le véritable texte de Palladius d'avec les interpolations de VHistoria monachovum (The Lausiac hislory o/' Palladius, t. V'I des Texls and Sludiesde Cambridge, 1898-190'»). — 3" Les Tnstitutes et les Conférences de Gassien, qui si journa en Egypte dans le même temps que Palladius, et, comme lui, attendit au moins une vingtaine d'années avant de publier ses souvenirs. — 4" Dans ces documents narratifs il y a déjà beaucoup de propos des saints moines et d'anecdotes les concernant. D'autres nous sont venus directement, dans les lettres de Pacôme et de Schnoudi, et surtout dans ce qu'on appelle n Les Apoplillieg-

Rome, de Gaule et d'Espagne. Tous n'allaient pas jusqu'en Thébaïde. En général on se bornait à la vallée de Nitrie et aux monastères de la Basse-Egypte. C'est ce que firent les deux Mélanies, et Silvania, la demi-sœur du célèbre ministre Rufin, et sainte Paule et saint Jérôme lui-même, que les bibliothèques et les savants d'Alexandrie attiraient, je le crains, un peu plus que les héros du désert. Gassien n'alla pas plus loin. Plus déterminé, Rufin d'Aquilée, qui, d'ailleurs, passa six ans en Egypte, poussa jusqu'à Pispir. Posthumien, l'un des interlocuteurs des dialogues de Sulpice Sévère, ne s'en tint pas là; il voulut voir les monastères lointains de saint Antoine et de saint Paul, près de la mer Rouge.

La Thébaïde d'alors comprenait le Fayoum actuel, qui, depuis Théodose, avait, sous le nom d'Arcadia, une

mes des Pères » dont il subsiste plusieurs collections : l'une, par ordre alphabétique des « Pères » (Migne, P. G., t. LXV, p. 72-440), s'est conservée en grec; deux autres, Vitae PP. de Rosweyde, livres V-VI et livre VII (Migne, P. L., t. LXXIII) nous sont connues par d'anciennes versions latines. Ces collections sont du V siècle assez avancé; mais en bien des cas elles dérivent de recueils plus anciens. Sur ceci, voir Butler, op. cit., partie l,.p. 208. Du reste c'est pour toute la littérature du sujet qu'il y a lieu de se renseigner dans le livre de dom Butler. Cependant il faut bien dire qu'un livre synthétique, et même un classement net et commode des sources, demeure encore à désirer. Ce sujet, traité avec une merveilleuse conscience, mais sans vues d'ensemble, par le vénérable Tillemont, a été compliqué en ces derniers temps par des hypothèses mal venues et des allégations aussi absurdes que malveillantes. Il a fallu aussi lutter contre la tendance des coptisants à conlisquer l'originalité et l'autorité au prolit des documents en langue égyptienne et à déprécier les textes grecs.

organisation provinciale à part : Rufin et Posthumien étaient allés en Thébaïde. La pèlerine Etheria (ou Eucheria)*, dont le journal de voyage ne nous est malheureusement pas revenu au complet, visita aussi la Thébaïde. En 394, un groupe de voyageurs dont Rufin a traduit le récit, s'aventura jusqu'à Lycopolis. Vers le même temps Palladius, lui aussi, alla voir le prophète Jean. Plus tard les tribulations qu'il eut à souffrir comme ami de Ghrysostome lui firent faire plus ample connaissance avec la Haute-Egypte. Exilé à Syène, il eut occasion de visiter quelques communautés pacômiennes, notamment celle de Panopolis.

Ces voyages n'étaient pas très faciles. Le long des ma-récages du Nil les pieux voyageurs étaient exposés à rencontrer des crocodiles endormis qui s'éveillaient à leur approche et leur causaient de belles peurs. Léviathan et Bébémoth habitaient encore le grand tleuve : des hippopotames en sortaient quelquefois et circulaient par les champs. Dans les solitudes, certaines cavernes abritaient des serpents énormes. Enfin, un peu partout, les brigands étaient en nombre. Les rigueurs du fisc déclas-

1 Celle qu'on a d'abord confondu avec Silvania ou Silvia, nommée ci-dessus. Sur cette question, voir le mémoire de Dom Férotin dans la Revue des questions historiques, 1903, t. LXXIV, p. 367. Dans la Revue auguslinienne, 1903 et 1904, le P. Edmond Bouvy, en partant de l'orthographe Eucheria (les manuscrits donnent les leçons Etheria, Echeria, Eiheria, Egeria), identifie la pèlerine avec une fille de FI. Eucherius, consul en 381, oncle de Théodose. Dom Férotin a établi, en tout cas, qu'elle était originaire de Galice et faisait partie d'un groupe de religieuses de ce pays.

saient tant de gens que le désert se peuplait de malandrins affamés. Faute de mieux ils pillaient les ermitages. Les moines en convertissaient de temps à autre ; plusieurs de ces recrues atteignirent même à un haut degré de sainteté. Mais il en restait dans le siècle, et sur les chemins.

Ce qui contribuait le plus à rendre difficile le pèlerinage de la Haute-Egypte, c'étaient les barbares du sud. Sous Dioclétien, l'empire avait reculé devant eux de la seconde cataracte à la première. Non contents de ce succès, ils ne cessaient de porter le ravage dans le pays que les Romains s'étaient réservé. En dépit des garnisons que le commandant militaire {dux Thebaidos) échelonnait le long du fleuve et dans les oasis, on les voyait partout, depuis Syène jusqu'à Lycopolis. Ce n'est pas pour rien que les monastères pacômiens s'entouraient de hautes murailles.

Les visiteurs, quand ils étaient riches, laissaient volontiers des aumônes. Mais les solitaires avaient peu de besoins : du reste il était rare qu'ils n'eussent pas un travail manuel, dont le produit suffisait à les défrayer. En retour des respects qui leur étaient témoignés, ils offraient des exhortations, des conseils, quelquefois de petits cadeaux. Mélanie l'ancienne, qui fut très généreuse pour eux, avait rapporté d'Egypte une quantité de souvenirs. Pambo de Nitrie, qu'elle vit mourir, lui fit présent d'une corbeille, le dernier ouvrage qui eût occupé

LKS MOINES d'orient 511

ses mains K De Macaire l'alexandrin elle tenait une peau de mouton, qui avait une histoire bien extraordinaire. Un jour le solitaire avait vu arriveràsa cellule une hyène qui tenait son petit entre ses dents ; elle le déposa à ses pieds et donna à entendre, par son attitude, qu'elle désirait quelque chose. Macaire regarda le petit animal, s'aperçut qu'il était aveugle et le guérit. La hyène le reprit et s'en alla; mais quelque temps après elle revint à l'ermitage, apportant une peau de mouton, pour témoigner de sa reconnaissance^.

Mélanie trouva l'Egypte en proie à une crise religieuse très grave. C'était le moment où le gouvernement de Valens essayait de donner aux ariens la succession d'Athanase et d'imposer comme évêque d'Alexandrie son candidat Lucius. Les moines de Nitrie se distinguèrent parmi les opposants. Quelques uns des pères les plus vénérables furent arrêtés et transportés dans une île, au milieu d'un des grands lacs côtiers^ D'autres furent adjoints aux évêques déportés à Diocésarée. Mélanie se mit à leur suite, pourvoyant à leurs nécessités matérielles. Son zélé attira l'attention : le consulaire de Palestine, ignorant sa qualité, la fit arrêter, dans le dessein de lui extorquer de l'argent. La patricienne se laissa mettre en prison; mais quand elle y fut, elle dé clina ses titres : les fonctionnaires s'inclinèrent très bas.

1 Hist. Laus., 10.

2 Hist. Laus . 18 (19-20).

3 Rufin, ff. E., II, 4.

\L'Egypte ne garda pas longtemps le monopole de l'anachorétisme et du cénobitisme. L'Orient entra de bonne heure dans les voies ouvertes par Antoine et Pacôme.

En Palestine, c'est Hilarion qui, le premier, introduisit le genre de vie des solitaires égyptiens*. Né dans une famille païenne de Gaza, il fut envoyé à Alexandrie pour y faire ses études. Il se convertit au christianisme; puis, comme on parlait beaucoup d'Antoine, qui venait de quitter son fort de Pispir et commençait à accepter des disciples, il se rendit auprès de lui, et, après un court séjour, revint dans son pays, escorté de quelques compapagnons, qui, comme lui, s'étaient épris de la vie anachorétique^. Il s'installa sur la côte déserte au sud de Gaza et y vécut fort longtemps, dans un ascétisme extraordinaire. Entre temps il prêchait aux païens de la campagne philistine, faisait la guerre aux temples et convertissait les Arabes des tribus voisines. Il eut bientôt des disciples, au nombre de plusieurs milliers.

Comme Antoine, Hilarion était un anachorète, maître et directeur d'anachorètes. Non loin de lui, Epiphane d'Eleutheropolis organisa un véritable monastère, suivant le type de Pacôme. Lui aussi il s'était formé en

1 Sur saint Hilarion, voir sa vie écrite par saint Jérôme. Cf. Sozom., III, 14.

2 D'après les données de saint Jérôme, Hilarion serait né en 291; lors de son séjour auprès de saint Antoine, il n'aurait eu que quinze ans. Ce séjour se placerait ainsi en 306, en pleine persécution. Il est étrange que la persécution n'ait pas laissé trace dans le récit.

LES MOINES d'orient 513

Egypte, où il avait séjourné dans les dernières années de Constantin. Sa colonie cénobitique fut installée au lieu dit Vieil Ad, prés de son village natal de Besandouk^

Plus au sud, la sainte montagne du Sinaï attirait pèlerins et solitaires. A ceux-ci les vallées compliquées de l'extrême péninsule offraient des retraites appropriées à leur genre de vie. Ils ne tardèrent pas à s'y multiplier. Les souvenirs bibliques dont ces lieux étaient pleins ne pouvaient manquer d'être cultivés par ces saintes gens. Ils eurent bientôt fait de retrouver l'emplacement précis de toutes les scènes de l'Exode. La topographie sacrée du Sinaï fut fixée pour des siècles. De très bonne heure la cime du Djebel Mousa fut couronnée par une chapelle; un autre oratoire s'éleva à l'endroit du buisson ardent, là où maintenant on visite le célèbre monastère

1 Hilarion et Epiphane, qui, sans doute, s'étaient déjà connus en Palestine, se rencontrèrent, beaucoup plus tard, dans l'île de Chypre, où Epiphane devint évêque vers 367. Hilarion, dérangé dans son ascèse par l'affluence des visiteurs, s'était transporté en Egypte vers 356. Quelques années après, la police de Julien, excitée par les gens de Gaza, qui ne voulaient nul bien au solitaire ennemi des dieux, l'obligea de s'enfuir plus loin. Il séjourna alors en Sicile, puis en Dalmatie et finalement à Paphos en Chypre. On connaît la jolie légende de son entretien avec Epiphane. L'évèque lui ayant servi quelque volaille, le solitaire protesta que de sa vie il n'avait touché à de tels aliments. A quoi Epiphane aurait répliqué qu'il ne s'était, lui, jamais endormi sans s'être réconcilié avec ceux qu'il pouvait avoir fâchés. — « Mon père, dit Hi- » larion, votre philosophie vaut mieux que la mienne ». Vitae PP-, V, 4).

DucHESNE. Hist. anc. de VEgl. — T. ÎI. 33

de Sainte-Catherine *. Dans le wadi Feirân actuel, l'endroit habité qu'on appellait la ville de Pharan était, pour les.nomades delà péninsule comme pour les solitaires, un centre de commerce et d'administration. On trouvait des ermitages et des chapelles jusque sur le littoral, en des endroits affreux, où pourtant, grâce à quelque pauvre filet d'eau et à la modicité de leurs besoins, les moines parvenaient à vivre.

C'est en cette région maritime que se trouvait la solitude de Raïthou (Tôr), dont les moines furent massa crés en 373 par des pirates blemmyes, venus du fond de la mer Rouge 2. Le même jour, dit-on. une bande de Sarrasins s'abattit sur les ermitages au-dessus de Pharan; quelques moines purent se réfugier dans une tour; les autres furent égorgés ^ De telles razzias étaient fréquentes. Elles étaient peu productives en butin. Mais les moines eux-mêmes avaient, pour les Bédouins, une certaine valeur marchande. Ils les vendaient comme es-

1 La publication de la Peregrinalio a écarté définitivement le système suivant lequel ces identifications ne remonteraient qu'à Justinien, le Serbal ayant été, avant le Djebel Katarin, la montagne sacrée que visitaient les pèlerins chrétiens. La pèlerine du temps de Théodose ne s'inquiète pas du Serbal ; les lieux saints qu'elle visite sont les mêmes qu'à présent.

2 Ceux-ci ne s'attaquèrent pas qu'aux moines. Les gens de Pharan, qui avaient tenté de les arrêter, furent battus par eux; leurs femmes et leurs enfants furent faits prisonniers

3 Récits d'Ammonius, témoin oculaire, dans Gombéfis, Illitstrium martyrum lecli triumphi, 1660, p. 88. Cf. Jérôme, Chron., a. 2372, et l'histoire de Théodule, fils de saint Nil, racontée par son père lui-même (Narrationes, Mign., P. G... t. LXXIX, p. "589). Cette histoire a été écrite dans les premières années du v« siècle.

claves, ou les immolaient à leur déesse Ouazza, l'étoile du matin.

En Palestine et en Syrie, tout comme en Egypte, la région des moines était aussi celle des brigands. De la mer Rouge à l'Euphrate, solitaires et Bédouins se rencontraient dans les déserts de la frontière. De temps à autre il se produisait des accidents comme ceux que je viens de signaler. A la longue pourtant les relations s'améliorèrent. Les vertus des saintes gens, leur austérité, leur charité, finirent par toucher, dans une certaine mesure, des barbares assez rebelles aux émotions douces. Les moines les amenèrent peu à peu au christianisme, Mais de ceci il sera question plus loin.

Jérusalem et la Palestine entière* étaient remplis de moines. Dans la ville sainte, les monazontes et parthenae que l'on voit assidus aux offices des évêques Cyrille et Jean représentent sans doute une efflorescence de l'ancien ascétisme local. Mais il y eut de bonne heure, autour de Jérusalem, des monastères de vie commune et des essaims d'anachorètes, suivant les types égyptiens. Il y en avait de toutes les langues. Les établissements latins auxquels présidaient Rufin sur le mont des Oliviers et Jérôme à Bethléem nous en représentent d'autres du même type, habités par des religieux ou des religieuses de langue grecque ou de parler syriaque.

En Phénicie, où le christianisme avait encore beau-

1 Palladius, Hist. Laus., 43-46 (103. 104, 113, 117, 118), 4856- (106-112); Sozom., VI, 32. Voir aussi la Peregrinatio.

coup de progrès à faire, les groupements d'ascètes étaient plus rares. Quelques solitaires isolés s'y rencontraient pourtant; on cite parmi eux deux disciples de saint Antoine, Cronius et Jacques le boiteux. En ce pays les moines avaient beaucoup à souffrir; ils se heurtaient au mauvais vouloir de la population païenne *.

11 n'en était pas de même dans la Syrie du nord, autour des villes chrétiennes__d'Antioclie, de Bérée, de Ghalcis, ni dans le pays d'outre-Euphrate, aux environs d'Edesse, de Batna, même de Harran, Bien que les habitants de cette ville fussent demeurés rebelles à la prédication évangélique, les lieux saints d'Abraham, de Laban et de Rébecca avaient leurs chapelles, tout comme ceux de Moïse et d'Elie. Le désert syrien, depuis le Liban jusqu'aux montagnes arméniennes, était plein de solitaires. Aonès passait pour le plus ancien de tous. Il vécut longtemps près de Harran, au puits où Jacob et Rachel s'étaient rencontrés. Ces solitaires menaient une vie plus dure encore que ceux d'Egypte; on en trouvait qui vivaient comme des bêtes sauvages, en pleine forêt, sans provisions aucunes, ne se nourrissan que d'herbes crues. C'est ce qu'on appellait les bergers (^o<jxo''), appellation honnête, car ils auraient été plus justement qualifiés de moutons. D'autres se faisaient attachera des chaînes scellées dans le roc, portaient des poids énormes, se livraient à toutes les extravagances des fakirs indiens. Les évêques essayaient parfois de les mo-

1 Palladiup. Hist. Latis., 47 (90-95); Sozom., VI, 34.

LES MOINES d'orient 517

dérer; ils n'étaient guère écoutés. En revanche les Arabes du désert et les paysans syriens avaient, pour ces êtres extraordinaires, la plus grande considération. Ils étaient populaires jusque dans les villes. En temps de crise le clergé ne se faisait pas faute de recourir à leur prestige. C'est ainsi que, sous l'empereur Valens, on vit Aphraate et Julien Sabbas quitter leurs solitudes pour venir à Aiitioche se ranger auprès de Flavien et de Diodore et les assister dans leur lutte contre l'hérésie officielle 1.

Des gens très cultivés, comme Jérôme et Ghiysostome, poussèrent l'admiration pour ce genre de vie jusqu'à vouloir le pratiquer eux-mêmes. Jérôme s'en dégoûta vite ; Chrysostome ne quitta le désert que quand la maladie, suite naturelle de ses imprudences ascétiques, eut fini par triompher de son courage.

On ne voit pas que les folies sacrées des solitaires d'Orient aient une connexion bien marquée avec le mouvement égyptien. Les moines orientaux étaient peu portés à la vie commune. Le groupement en monastères ou en colonies d'anachorètes ne se constate chez eux qu'assez tardivement. On n'entend point parler de règles auxquelles ils se soient attachés. Il n'est pas étonnant que, n'ayant pas de supérieurs à les diriger, vivant loin les

I Sur Aphraate, voir Théodoret, Hist. relig., 8; sur Julien, voir son éloge par saint Ephrem (Assemani, S. Ephraemi Syri opéra, gr.-lat., l. IIL p. 254); Palladius, Hist. Laus.. 42 (102,; Théodoret, Hist. relig., 2; Sozom., III, 14. C'est surtout par VHistoria religiosa de Théodoret que nous sommes renseignés sur les moines de Syrie.

uns des autres et chacun à sa guise, ils se soient laissés entraîner à de véritables excès.

Tout autre est le monachisme que l'on rencontre en Asie-Mineure. Ici l'influence égyptienne est évidente. Eustathe d'abord, Basile ensuite, sont des disciples des moines égyptiens. Entre les mains d'Eustathe l'ascétisme prend tout de suite des formes caractérisées, qui, soit par la faute du maître, soit par celle de disciples imprudents, heurtent les habitudes et soulèvent des protestations très vives. La nature du pays, dans le Pont et la Gappadoce, ne comportait pas la même liberté qu'en Egypte et en Orient. Dans ces régions, le désert n'était jamais bien loin; une fois qu'on s'y était retiré on pouvait tout se permettre en fait d'ascèse sans que les autres en fussent incommodés. Le froid, d'ailleurs, n'y est guère à craindre et la température y modère l'appétit. On y peut vivre, à la rigueur, de quelques dattes. Au nord du Taurus c'était tout autre chose. Sous ce climat froid, le désert c'est la montagne inculte, mortelle en hiver. Force était aux ascètes de ne pas s'écarter des lieux habités, et, leurs besoins étant moins limités que ceux de leurs confrères de la Thébaïde, d'entretenir avec le reste des hommes des relations plus étroites.

Eustathe, malgré ses expériences égyptiennes, ne semble avoir propagé d'abord, ni le cénobitisme, ni l'anachorétisme. Les critiques que lui adressa le concile de

LES MOliNES D'OKIENT 519

Gangres, vers 340*, visent, non point un ascétisme exotique, ni même une bien grande exagération de l'ascétisme ancien et traditionnel, mais plutôt une tendance à présenter celui-ci comme obligatoire, à la façon des Encratites. Soit qu'Eustathe ait été alors jugé trop défavorablement, soit qu'il ait plus tard rectifié ses idées, une chose est sûre, c'est que, au moment où il se lia avec saint Basile, son ascétisme ne soulevait plus, de la part de l'Eglise, aucune objection de principe. Sur ce terrain, la maître et le disciple marchèrent toujours la main dans la main. La querelle qui les divisa, dans leurs dernières années, laissa ce point intact. Un grand nombre d'ouvrages ascétiques ^, Grandes et Petites Régies, Constitutions, etc., furent réunis de bonne heure, sous le nom de saint Basile ^ en un recueil spécial, qui, par la suite, se grossit de beaucoup d'additions. Au temps de Sozoméne^, quelques-uns en attribuaient la paternité à Eustathe. Ceci est bien douteux. Quoiqu'il en soit de cette question d'histoire littéraire, l'esprit, étant sûrement celui de Basile, ne peut guère différer de celui d'Eustathe. Ce qui est bien autrement important, c'est que nous avons en ces livres le code monastique de l'Orient byzantin. C'est sous la règle de saint Basile qu'ont vécu durant des siècles presque tous les couvents du monde

1 Ci-dessus, p. 382.

2 Migne, P. G., t. XXXI.

3 L'iffxïiTtxov de Basile est déjà mentionné, en 392, dans le De vins de saint Jérôme (c. 116).

gréco-slave et qu'ils vivent encore à l'heure qu'il est. Malgré ses attaches égyptiennes, le monachisme basilien marque un grand progrès vers la modération et la discipline. La vie commune est renforcée; l'inspiration de Pacôme prévaut sur celle d'Antoine. Les moines ont un supérieur, chargé de maintenir la discipline, de présider aux admissions et probations, d'instruire et de diriger toute la communauté. Le temps se partage entre les réunions de prière, la lecture de la Bible et le travail manuel, notamment le travail des champs. Les austérités prévues par la règle sont de nature simple et relativement modérées.

Du Pont et de la Gappadoce, ainsi que des colonies de ConstantinopleV, ce nouveau type d'ascétisme se répandit avec une extrême rapidité. L'opinion, l'opinion épiscopale surtout, ne pouvait manquer de lui être plus favorable qu'aux excentricités orientales. Elle lui fut même reconnaissante d'absorber peu <à peu l'ancien ascétisme, celui des religieux dispersés dans le monde. Dans les. monastères, l'enthousiasme des « continents» et des vierges sacrées trouva une discipline que les cadres de l'église locale ne lui auraient pas imposée sans difficulté. Les monastères, il est vrai, eurent eux-mêmes quelque peine, dans les premiers temps, à s'harmoniser avec le groupement ecclésiastique antérieur: il y eut des froissements, des tâtonnements, des (luerelles. Peu à peu, cependant, on arriva à l'équilibre et les relations

1 Ci dessus, p. 369, 383.

LES MOINES d'orient 521

nouvelles furent consacrées par la législation canonique. Quant à la lai civile, son intervention ne se manifeste guère, dans ces premiers temps» que par intermittence et à la demande de certaines circonstances. Valens, irrité contre les moines de Nitrie, qui faisaient résistance à l'intrusion de Lucius, en punit un certain nombre et porta même une loi qui leur imposait le service militaire. Cette loi, dont saint Jérôme parle à l'année 377, ne peut avoir eu d'effets durables. Il est du reste fort à croire qu'elle ne concernait que les moines qui avaient donné des sujets de plainte. Théodose aussi prit des mesures contre les moines: il leur interdit quelque temps le séjour des villes^ où leur présence était souvent préjudiciable au bon ordre. Si pieux (ju'il fût, cet empereur ne goûtait guère l'intervention des moines dans les affaires, même religieuses, du monde auquel ils prétendaient avoir renoncé. Et de fait on ne voit pas quelle police aurait pu prendre son parti de laisser vaguer dans les chemins ces bandes indisciplinées de prétendus redresseurs de torts, toujours prêts à s'ingérer dans les jugements et dans l'application des lois, à malmener ceux qui ne partageaient pas leurs idées, à détruire tumultuairement les édifices des cultes proscrits. Monachi multa scelera faciunt, disait^ Théodose à saint Ambroise. Ce qu'il y avait de plus grave, c'est qu'avec leur francparler et leur audace, ils étaient fort populaires. A ce

1 Cod. Theod., XVI, 3, 1, loi révoquée deux ans après (XVI, 3, 2).

2 Ambr., Ep. U.% 21.

i>22 GUAPITKE XIV

point de vue, le gouvernement ne pouvait que favoriser Ifur internement dans les monastères, où, grâce à la règle et à l'autorité des supérieurs, on avait lieu d'espérer qu'ils se maintiendraient dans l'esprit de leur vocation et ne se transformeraient pas en perturbateurs du repos public. Mais il s'en fallait encore de beaucoup, au temps de Théodose, que l'institution des monastères fût assez répandue pour produire partout ces salutaires effets. On dut encore, pendant quelque temps, s'arranger de l'enttiousiasme des moines et de leur popularité.

Saint Hilaire et ses écrits. — Saint Martin de Tours. — Concile de Valence. — Priscillien et son ascèse.— Conflits espagnols, concile de Saragosse. — Attitude de Damase, d'Ambroise et de Gralien. — Maxime en Gaule : le procès de Trêves. — Les Ithaciens. — Réaction sous Valentinien II : le schisme de Félix, le rhéteur Pacatus. — Le pricillianisme en Galice. — Concile de Tolède : dissensions dans l'épiscopat espagnol. — La doctrine prisciliianiste. — Saint Ambroise et la cour de .Justine. — Ambroise et Théodose. — Le pape Sirice. — Jovinien et saint Jérôme.

Hilaire de Poitiers mourut en 366 S laissant un grand souvenir. De tous les évêques d'Occident c'est lui qui, au cours des dernières luttes, avait joué le rôle le plus actif, et cela non seulement en Gaule, mais en Orient et en Italie. Du lieu de son siège il ne tirait aucune autorité spéciale, mais son âme était une âme de chef: dans les moments critiques, on se ralliait d'instinct autour de lui. Fier et ferme, jugeant sûrement et rapidement les situations, il savait résister, et sa résistance était indomptable; il savait aussi découvrir, quand il y en avait, les voies d'accommodement L'impression laissée par ses actes se renforça, pour les générations suivantes, du témoignage de ses écrits. Au christianisme, qu'il n'en-

1 Le 14 janvier, suivant la tradition de l'anniversaire liturgique.

brassa qu'à l'âge mûr, il avait apporté une culture déjà fort étendue. Interné en Asie, il trouva dans l'étude un emploi de ses loisirs forcés: c'est alors qu'il se familiarisa avec la langue grecque et se mit en rapport avec les docteurs d'Orient, Origène surtout, dont l'exégèse à figures, toujours préoccupée de retrouver le Nouveau Testament dans l'Ancien, cadrait avec celle qu'il avait vu pratiquer et pratiquée lui-même. Mais c'est surtout en théologie qu'Hilaire apprit des Orientaux. Parti de Gaule avec des notions assez vagues sur les controverses du temps *, H en revint, non seulement avec son De Synodis, où sont traitées des questions fort subtiles, mais encore avec un grand ouvrage en douze livres, sur la Trinité. Ces compositions révèlent un progrés très sensible sur son (( Commentaire de saint Matthieu», écrit antérieur à 356. Dans celui-ci, Hilaire en est encore aux idées de Tertullien et de Novatien: le Verbe est éternel comme Verbe, non comme Fils^. De ce langage suranné l'inconvénient lui fut révélé par un examen plus approfondi. On ne le rencontre plus dans les livres de l'exil.

Hilaire s'intéressa aussi à la poésie. Il avait composé un recueil d'hymnes. Une de ces pièces au moins est venue jusqu'à nous: c'est un cantique abécédaire 3, sur le mètre horatien Sic te diva ijotens Cypri. J'ai signalé plus

1 c Regeneratus pridem et in episcopatu aliqùantisper manens, fidem Nicaenam numquam nisi exsulaturus audivi ». (De syno- (lis, 91).

2 In Matth., XVI, 4; XXXI, 3.

3 Publié par Garaurrini d'après un manuscrit d'Arezzo {Scmcti llilarii tracLutus, etc. Rome, 1887. p. 28).

haut ses requêtes à l'empereur Constance et le pamphlet terrible qu'il lui lança en 360, en un moment de désespoir. Il voulut exposer au public, par un récit bien documenté, l'origine et l'état présent des querelles épiscopales. De cet ouvrage, analogue de forme et d'intention à l'apologie d'Athanase contre les Ariens, il ne nous reste que des débris < et un prologue, manifestement imité des Histoires de Tacite 2. Encore les fragments qui ont survécu sont-ils ceux d'un remaniemenf, car on y trouve des pièces postérieures à la mort d'Hilaire.

Chose singulière! Ce grand champion de l'orthodoxie nicéenne, qui a tant combattu et tant souffert pour Athanase, semble lui être demeuré inconnu. Pas une seule fois il n'est nommé dans les ouvrages de l'évêque d'Alexandrie. Les autres orientaux ne l'ont pas moins ignoré. Théodoret n'en parle pas; si Socrate, et Sozomène d'après lui, en disent quelque chose, c'est grâce à Rufin,dont l'informe histoire fut traduite en grec. En Occident il en fut tout autrement. Le souvenir des luttes contre les ariens, sous l'empereur Constance, alla bientôt en s'effaçant; mais les livres d'Hilaire ne périrent pas. Il fut toujours tenu

1 C'est ce qu'on appelle ses Fragmenta historica. — S. Jérôme (De viris, 100) le catalogue sous le titre Liber adversus Valentem et Ursacium, historiam Ariminensis et Seleuciensis sy?îodi continens Dom Wilmart (Revue Bénédictine, t. XXIV, 1907) a établi que ce livre fut d'abord publié en 356. après le concile de Béziers, et que le morceau appelé ordinairement Ad Constantium liber 1 en faisait partie. Postérieurement au concile de Rimini, il fut réédité avec des suppléments considérables.

2 Comparer Fragm., I, 4, avec Tacite, Hist., I, 2.

pour un maître en doctrine, même quand on eut Ambroise, Jérôme et Augustin,

Dans l'entourage d'Hilaire on avait vu longtemps un ascète étrange appelé Martin, qui, après avoir passé par le service militaire, remplissait à Poitiers les fonctions d'exorciste. Martin était né de parents païens; son père, officier dans l'armée, le fit entrer sous les drapeaux, puis se retira lui-même du service et se fixa à Sabaria, en Pannonie, d'où il était originaire. Martin, dès l'âge de douze ans, s'était fait recevoir catéchumène, à Pavie, où ses parents habitaient alors. On le trouve plus tard à Amiens*, puis à Worms, où il demanda son congé, sollicité qu'il était intérieurement de renoncer au monde et de vivre en ascète. Peu après son installation à Poitiers il se rendit en Pannonie, dans le dessein de convertir ses parents. Auprès de sa mère il réussit; mais le vieux tribun demeura fidèle à ses dieux. Pendant ce temps-là, Hilaire s'acheminait vers l'exil. Martin protesta, autant qu'il le pouvait faire dans sa condition, prenant hautement la défense de son maître, des autres proscrits et de la foi de Nicée. Il eut à ce propos beaucoup de désagréments, car les évêques pannoniens étaient tous plus ou moins dans le parti contraire. A Milan, où il voulut se fixer, Auxence lui fit la vie si dure, qu'il alla se réfugier dans la petite île de Gallinaria, sur la côte de Ligurie. Hilaire revenu, il le rejoignit à Poitiers, où on le

1 C'est à Amiens que se place la célèbre histoire du manteau partagé.

l'occident au temps de saint ambroise 527

laissa vivre comme il l'entendait. Aux environs de la ville il se choisit un ermitage, auprès duquel d'autres ascètes vinrent bientôt se grouper. C'est l'origine du monastère de Ligugé, le premier que l'on ait vu en Gaule et même en Occident. Ces saintes gens et surtout leur maître attirèrent bientôt l'attention. Sept ans après la mort d'Hilaire (373), l'église de Tours ayant perdu son évoque, la voix du peuple se fit entendre pour acclamer le saint de Poitiers. Il y eut des résistances, surtout parmi les évêques, qui répugnaient à se donner pour collègue un moine peu lavé et mal accoutré. On sent ici déjà le conflit entre l'enthousiasme populaire, qui regarde plus à la vertu qu'à la tenue, et le souci du monde, qui sévit et sévira de plus en plus dans le haut clergé. Martin fut consacré malgré ces oppositions, auxquelles la sienne n'avait pas manqué de se joindre; mais il trouva moyen de combiner la vie cénobitique avec les devoirs de son nouvel état. Un autre monastère fut organisé par lui près de Tours, dans les falaises qui dominent au nord le cours de la Loire K II s'y installa avec ses disciples et y passa tout le temps que ne réclamait pas son ministère pastoral. Dans sa vie, que nous devons à l'enthousiasme d'un de ses amis, Sulpice Sévère, grand seigneur converti à l'ascèse, on relève, au milieu de beaucoup de miracles, un trait caractéristique, la guerre au paganisme rural. Martin eut fort à faire pour amener au christiasisme les paysans de Gaule, énergiquement attachés à

1 C'est Marmotitier (Martini monasterium).

leurs vieux usages religieux, au culte des temples rustiques et des arbres sacrés.

Cette lutte contre le paganisme au déclin était, en ce temps-là, la principale affaire des évéques. Par ailleurs, dans ces régions de l'extrême Occident, on ne voit pas que les vingt années qui suivirent le concile de Rimini aient été fertiles en événements. De la Bretagne insulaire on n'entend pas parler avant le v^ siècle. En Gaule, Martin était déjà évêque quand un concile se réunit à Valence (374) pour régler nous ne savons quel différend. Il nous en reste queLjues dispositions disciplinaires, communiquées sous forme de lettre aux évéques des deux diocèses * administratifs entre lesquels se répartissaient les provinces gallicanes. Le premier des signataires, parmi lesquels figuraient les évéques de Trêves, Vienne, Arles et Lyon, est l'évêque d'Agen, Foegadius ou Phoebadius, dont il a été question au temps de l'empereur Constance.

En Espagne le petit foyer de schisme que l'évêque Grégoire entretenait à Illiberris (Grenade) ^ — c'était un foyer peu rayonnant — s'éteignit avec ce personnage ^ Quelques novatiens exerçaient le style de l'évêque de Barcelone Pacien*. Tout cela était peu de chose. Mais on

1 € Fratribus per Gallias et quinque provincias constitutis episcopis i.

2 Ci-dessus, p. 356.

S Au moment où saint Jérôme écrivit son De viris (392) Grégoire parait avoir été encore en vie.

4 Trois lettres à un novatiea appelé Sympronianus (Migne, P. L., t. XIII, p. 1051 et suiv.). Pacien a laissé aussi deux home-

l'occident au temps de saint ambkoise 529 touchait au moment où l'Espagne allait faire parler d'elle et agiter tout l'Occident.

Vers le début du règne de Gratien il y était beaucoup question d'un mouvement ascétique de caractère spécial, que dirigeait un maître de doctrine appelé Priscillien ^ C'était un homme riche, distingué de naissance et d'éducation, très versé dans les lettres, chrétiennes et autres, même dans l'astrologie et les sciences occultes, doué d'un esprit subtil et d'une éloquence pénétrante, le tout au service d'un zèle ardent pour la propagation de ses idées. Celles-ci visaient surtout la pratique de la vie : Priscillien était un prédicateur d'ascétisme.

L'ascétisme n'était pas inconnu en Espagne. Le concile d'Elvire parle beaucoup des continents (confessores) et des vierges sacrées, entendant par là des gens qui pratiquaient la continence et l'abstinence suivant les usalies, une sur le baptême, l'autre sur la pénitence. Dans un ouvrage qui s'est perdu, le Cervulus, il prêchait contre certaines superstitions païennes, surtout contre les mascarades du 1" janvier. Il n'eut qu'un succès médiocre; on le voit même se lamenter de ce que ses descriptions aient donné le goût du carnaval à ceux qui ne le connaissaient pas {Paraenesis,jc. I; Migne, t. c, p. 1081).

1 Sur le mouvement priscillianiste, voir Sulpice Sévère, Chron., II, 46-51 (cf. Dial. II, 6, II), dont le récit doit être rectifié quelquefois par les indications de Priscillien lui-même dans ses mémoires apologétiques, surtout le tr. II, adressé au pape Damase {Corpus script, eccl. de Vienne, t. XVIII); cf. le concile de Saragosse de 380 ; lettre de Maxime au pape Sirice (Coll. AvelL, 40) ; Philastrius, De Haereslbus, 84; Pacatus. Panégyrique de Théodose, 29; Jérôme, De vins, 21, et lettre 75; concile de Tolède de l'an 400.

DucHESNE. Hist. anc. de VEgl. — T. II. 34

ges déjà anciens de l'Eglise et dans les cadres de son organisation. Les disciples de Priscillien se singularisaient davantage. D'abord ils étaient les disciples de quelqu'un, et de quelqu'un qui n'avait pas mission de l'Eglise, qui se réclamait, dans une certaine mesure, d'une inspiration propre et se fondait, dans son enseignement, non seulement sur les Ecritures reçues, mais encore sur les apocryphes, notamment sur ces vies des apôtres Pierre, Jean, André, Thomas, si fortement empreintes de l'esprit encratite, hostile au mariage, au vin et à toute alimentation forte. De plus il régnait parmi eux une tendance à mésestimer les autres chrétiens. Ils se segrégeaient à certains moments de l'année, pendant le carême et aux approches de l'Epiphanie i; alors ils disparaissaient : on ne les voyait plus ; ils se tenaient confinés dans leurs maisons ou dans les montagnes; on savait qu'ils se réunissaient secrètement en des villas écartées, et l'on avait remarqué qu'ils aimaient à marcher nu-pieds. Ils jeûnaient le dimanche. Quand ils venaient à l'église, ils se laissaient donner l'Eucharistie, mais on ne les voyait pas communier. Eufin, et ceci était plus grave encore, les femmes, auxquelles plaisent toujours les nouveautés, même et surtout les nouveautés religieuses, s'empressaient autour du docteur en renom. Il se tenait des assemblées féminines, qu'il présidait lui-même ou par ses collaborateurs.

I Depuis le 17 décembre jusqu'au 6 janvier, dit le concile de Saragosse (c. 4). Il est possible qu'au temps du concile la fête de Noël n'eût pas encore été introduite en Espagne.

L'OCCiDENT AU TEMPS DE SAINT AMBROISE 531

Tout cela était fait pour inquiéter. L'ascétisme propagandiste a toujours excité la mauvaise humeur du christianisme commun. Au temps où nous sommes, le clergé ne l'appuyait guère, lui résistait plutôt, soit pour de mauvais motifs, par attachement à une certaine facilité de vie, soit pour de bons, comme le souci de l'unité et la crainte que les observances ne dissimulassent quelque doctrine repréhensible. Sur ce dernier point les craintes n'étaient pas sans fondement; dès le début, des rumeurs fâcheuses circulèrent à propos de la nouvelle secte. Rien cependant n'était encore établi • la critique ne pouvait s'en prendre qu'à ce qui apparaissait au dehors, la sécession, les docteurs sans mission, les réunions de femmes, l'usage des apocryphes,

La première protestation vint de l'évèque de Cordoue, Hygin, qui mit en mouvement son collègue d'Emerita, Ydace. Celui-ci entra aussitôt en campagne. Parmi les adeptes du mouvement, on signalait une femme d'assez haut rang, Agapé, qui, avec un rhéteur Helpidius, avait, disait-on, transmis à Priscillien les doctrines d'un gnostique, Marc de Memphis, émigré d'Egypte en Espagne. Ils ne manquaient pas d'appuis dans l'épiscopat. Deux de leurs amis, Instantius et Salvianus, étaient devenus évêques et soutenaient ouvertement le parti; Symposius, évoque d'Astorga en Galice, se joignit à eux^ et bientôt le groupe se renforça par l'adhésion de l'évèque de Gordoue, qui s'était ravisé et avait fini par se convaincre que les nouveaux ascètes n'étaient nullement dangereux. C'est dans les provinces de l'ouest, celles de Lusitanie et

de Galice, que le mouvement paraît avoir été le plus décidé. Ydace, métropolitain de Lusitanie, crut devoir informer le pape Damase. Celui-ci répondit par une lettre que nous n'avons plus, dans laquelle, prévoyant que les évêques espagnols s'assembleraient pour régler l'affaire, il leur recommandait de ne porter aucune condamnation personnelle en l'absence des gens et 'sans les avoir entendus 1. Un concile se tint en effet à Saragosse, en 380 : nous en avons un protocole, divisé en canons disciplinaires, où sont visés les points sur lesquels on faisait grief aux Priscillianistes. Deux évêques de Gaule, Foegadius d'Agen et Delphinus de Bordeaux, prirent part aux séances et signèrent les premiers. Avec eux il y avait dix prélats espagnols, dont Symposius, favorable aux novateurs.

Ceux-ci, n'ayant point été touchés par des condamnations directes ^, laissèrent dire leurs adversaires et continuèrent leur propagande. Ils prirent même une attitude offensive. L'évêché d'Avila, dans la province d'Ydace, étant devenu vacant, ils y firent élire Priscillien et cherchèrent, en d'autres endroits, à se donner des collègues dans leurs idées. Contre Ydace des accusations furent

1 « Ne quid in absentes et inauditos decerneretur » (PriscilL, tr. II, p. 35).

2 Sulpice Sévère, Chron., II, 47, dit formellement que le concile condamna les évêques Instantius et Salvianus, avec les laïques Helpidius et Priscillien. Mais ceci est réfuté par le récit que ce dernier nous a laissé de cette phase de l'affaire. Il est possible, toutefois, que quelque chose ait été tenté en ce sens, car le bruit de la condamnation circula en Espagne {PriscilL, tr. II, p. 40).

déposées ; elles suscitèrent un grand scandale dans l'église d'Emerita. Priscillien et ses deux amis les accueillirent, dénoncèrent Ydace à l'épiscopat espagnol, allèrent même à Emerita manifester contre lui. On parlait déjà d'un nouveau concile. Ydace prit les devants et, grâce à l'appui d'Ambroise, qu'il sut se concilier, obtint de l'empereur un rescrit, en termes généraux, contre « les faux évoques et les Manichéens ». Il se préparait à en faire usage contre les opposants, bien qu'ils ne fussent pas désignés nommément dans le rescrit. Inquiets de la tournure que prenait l'affaire^ Priscillien et ses deux collègues se transportèrent en personne à Milan, munis de lettres testimoniales de leurs clercs et de leurs fidèles, pour bien établir qu'ils étaient de vrais èvêques; quant à l'accusation de manichéisme, ils sauraient l'écarter par leurs déclarations. Le questeur impérial les écouta, leur donna de bonnes paroles ; mais Ambroise demeurait défavorable : rien ne se concluait. Ils poussèrent jusqu'à Rome et firent tenir au pape Damase un mémoire justificatif que nous avons encore. Damase ne voulut pas les recevoir. L'un d'eux, Salvianus, mourut à Rome. 1nstantius et Priscillien revinrent à Milan, où, en dépit de l'opposition d'Ambroise, ils réussirent à obtenir, par le maître des offices Macedonius, un décret avec lequel ils regagnèrent l'Espagne; ils se réinstallèrent dans leurs évêchés.

L'évêque d'Emerita eut alors fort à faire. Pour sa campagne contre les Priscillianistes il s'était associé son ôollègue d'Ossonova, Ithace, qui se prétendait commis-

sionné par le concile de Saragosse pour suivre cette affaire. Ithace était un prélat des moins reconimandables, mondain, fastueux, impudent, adonné aux plaisirs de la table, bien fait pour être désagréable aux saintes gens. Contre lui, Priscillien mit en mouvement le proconsul Volventius, qui, sur une accusation d'attentat à la paix publique, allait lui faire un mauvais parti, quand il réussit à s'échapper en Gaule. Là il trouva bon accueil auprès du préfet du prétoire. Ce haut dignitaire, appelé Grégoire, était en train d'évoquer l'affaire à son tribunal, lorsqu'il arriva de Milan un nouveau rescrit, dû, comme le précédent, à l'intervention bienveillante de Macedonius. Cette fois le jugement devait avoir lieu en Espagne; il était remis au vicaire de ce diocèse; ordre était donné d'expédier Ithace au delà des Pyrénées. L'évêque d'Ossonova se trouvait dans la situation la plus critique; il se cacha.

Bien lui en prit. Juste à ce moment, Maxime se déclarait empereur dans l'île de Bretagne ; peu après il débarquait en Gaule ; Gratien, abandonné de ses troupes, était tué à Lyon (25 août 383). Le « tyran » faisait son •entrée à Trêves et son autorité était reconnue de l'Océan jusqu'aux Alpes.

Ce fut un désastre pour les Priscillianistes. A la nouvelle cour de Trêves, leurs amis de Milan ne pouvaient plus rien '. L'évêque du lieu, Britto, avait été se-

1 Macedonius, du reste, était tombé en disgrâce (Paulin, Vila Ambr., 37). Ce n'était pas un ami d'Ambroise.

l'occident au temps de saint ambroise 535

courable à Ithace ; il l'appuya près du nouvel empereur. Maxime tenait naturellement à se faire bien voir, surtout des évêques, dont il connaissait l'influence sur les populations. 11 n'est sorte de cajolerie dont il n'ait usé avec saint Martin. Ithace profita de ces dispositions et lui fit voir en ses adversaires les plus dangereux des malfaiteurs. Les chefs du mouvement espagnol furent invités à se présenter devant un concile réuni à Bordeaux. Ithace y prit le rôle d'accusateur : le mémoire qu'il déposa contre ses adversaires se conserva longtemps K Les accusés répondirent de la même façon : Tiberianus, Asarbus et quelques autres lurent un plaidoyer ; nous avons encore celui de Priscillien et d'Instantius^. Le tribunal se montra défavorable : Instantius fut déposé de l'épiscopat. On allait passer à Priscillien, lorsqu'il eut la fâcheuse idée de réclamer le tribunal impérial. Les évêques s'inclinèrent ^ et le procès fut transporté à Trêves.- L'épiscopat des Gaules ne manifestait alors aucune ardeur pour l'ascétisme ; celui des Priscillianistes, compromis par les conflits auxquels il avait donné lieu en Espagne, avait contre lui, outre des soupçons plus ou moins précis, l'attitude méfiante des deux grandes autorités ecclésiastiques d'Occident, le pape Damase et

1 Isidore, De vins ill., lo. C'est là sans doute que Sulpice Sévère aura pris ce qu'il rapporte de Marc de Memphis comme maître de Priscillien.

2 Prisci/liani tract. I.

3 II y avait dans l'affaire des accusations de commun droit criminel, qui n'étaient pas de compétence ecclésiastique.

l'jvêque Ambroise. Sa propagande était considérée comme dangereuse ; elle avait déjà fait des ravages en Aquitaine. Dans le territoire de Bordeaux, une grande dame, Euchrotia, et sa fille, Procula S le patronnaient efficacement. Les fidèles d'Eauze, on le déplorait, avaient passé en masse au priscillianisme. De tout cela il résultait un état d'opinion peu fait pour attirer sur les novateurs la sympathie du nouveau gouvernement.

Secondé par son métropolitain Ydace, l'évèque d'Ossonova reprit à Trêves, devant le magistrat criminel, son rôle d'accusateur. Maintenant qu'il se sentait le plus fort, il avait le verbe haut ; ce n'est pas seulement contre les Priscillianistes qu'il s'acharnait ; tout ascétisme lui était odieux. Il s'en prit même à saint Marlin et prétendit le taxer d'hérésie. Martin, de son côté, adjurait Ithace d'abandonner un rôle odieux et protestait auprès de l'empereur contre l'intervention du juge criminel dans une question de doctrine. « Pas de sang ! disait-il. C'est » bien assez des peines ecclésiastiques, de la déposition ». Maxime finit par lui promettre qu'on n'en viendrait pas aux extrémités. Il repartit là dessus. Délivrés de sa présence, les évêques reprirent l'œuvre néfaste ; deux d'entre eux, Magnus et Rufus, parvinrent à retourner l'empereur. Une enquête fut décidée; on en chargea le préfet du prétoire Evode 2, homme dur et sévère, qui parvint à con-

1 A propos de celle-ci Sulpice Sévère a eu le tort de raconter une historiette invérifiable et invraisemblable (Chron., II, 48). Euchrotia était veuve du rhéteur païen Delphidius, dont parlent Ausone {Pcof.. 6), Ammien (XVIII. 1) et saint Jérôme, ep. 120.

2 Is (Evode) Priscillianum gemîno ludicio auditum convie lum que

l'occident au temps de saint ambroise 537

vaincre Priscillien de maléfice. 11 fit son rapport à l'empereur : Maxime jugea que les accusés méritaient la peine de mort.

Le procès fut repris dans les formes. Ce n'est pas sans peine que l'on parvint enfin à arracher Ithace du banc des accusateurs. Priscillien fut condamné à mort et exécuté, avec six autres, les diacres Asarbus et Aurelius : puis Felicissimus et Armenius, passés tout récemment à la secte ; enfin Latronianus, poète distingué ^ et la matrone Euchrotia. L'évêque Instantius en fut quitte pour l'exil, ainsi que le rhéteur Tiberianus - ; ils furent relégués dans les îles Scilly.

On ne s'en tint pas là. Une commission militaire fut désignée pour se rendre en Espagne, rechercher sur les lieux mêmes les complices de Priscillien et les juger sommairement. De telles atrocités soulevèrent le cœur des honnêtes gens. Contre le sentiment de la plupart des évêques, un d'entre eux, Théognis, osa excommunier Ithace. Martin reprit le chemin de Trêves. L'évêque Britto venait de mourir ; ses collègues se rassemblaient pour lui donner un successeur; le choix était tombé sur

maleftcii nec diffitentem obscenis se studisse doctrinis, nocturnos etiam turpium feminarnm egisse conventus nudumque orare solitum nocentem pronunciavit (Sulpice Sévère, Chron., II, 50). Le crime de maléfice était seul capital. Pour le reste il faut considérer que les doctrines excessives deviennent facilement obscenae et les femmes turpes, quand la malveillance s'en mêle ; le nudus orare pouvait être une forme d'ascèse. Rien de tout cela d'ailleurs ne regardait le juge séculier.

1 Jérôme, De viris, 122.

2 Ibid., 123.

536 CHAPITEE XV

un certain Félix, personnellement recommandable. Arrivé à la résidence impériale, Martin refusa de communiquer avec les évéques, au milieu desquels il voyait le sanglant Ithace. Celui-ci chercha bien à le compromettre avec les comdamnés, mais il ne lui fut pas possible d'en imposer à l'empereur. Martin ne cessait de protester contre le sang versé, de réclamer qu'on s'arrêtât enfin et que les tribuns ne fussent pas envoyés en Espagne. A. aucun prix il ne voulait entendre parler d'entrer en communion avec ceux qu'on appelait déjà les Ilhaciens. Il céda cependant, quand on lui eut donné le choix entre son assistance à l'ordination de Félix et l'envoi immédiat des commissaires. Mais toute sa vie il déplora d'avoir été flans la nécessité d'interrompre un instant sa protestation contre le sang versé.

Il ne fut pas le seul. Le nouveau pape Sirice parait bien avoir demandé des explications, car nous voyons Maxi ne empressé de lui en donner, en affectant d'assimiler les Priscillianistes aux Manichéens, ce qui les faisait tomber sons le coup de lois très sévères. Il fit du reste passer au pape toutes les pièces du procès, pour lui montrer qu'on n'avait pas condamné des innocents*. Malgré ces explications, Sirice fit comme saint Martin et refusa sa communion aux partisans d'ithace. Ambroise adopta la mêaie altitude '^. On le vît bien quand il vint à Trêves, en 3S4, comme ambassadeur de Valentinien II. Il se pré-

1 Coll. AvelL, n. 40.

2 Concile de Turin, c. 6. Cf. Arabr., Ep. 26.

l'occident au temps de saint AMBROISE 539

senta à la cour de Maxime, mais non à l'église de Félix, ne voulant avoir aucun rapport avec les évêques « qui avaient demandé la mort des hérétiques »

Mais Ambroise, représentant d'un prince contre lequel on armait déjà dans les Gaules, n'était pas en situation d'arrêter les rigueurs édictées à Trêves. La chasse aux Priscillianistes continuait. En s'en retournant chez lui, l'évêquede Milan rencontra un vieillard que l'on menait en exil ; c'était son collègue de Cordoue, Hygin, celui qui, après avoir dénoncé les Priscillianistes, avait fini par leur témoigner de la bienveillance. En vain Ambroise demanda-t-il qu'au moins on eût des égards pour son âge, qu'on lui donnât des vêtements et autres choses indispensables. Il fut repoussé.

Tant que dura Maxime, c'est-à-dire jusqu'à l'été 388, les Priscillianistes continuèrent d'être pourchassés et les ascètes, en général, d'être considérés comme suspects. Il n'était pas prudent, en ce temps-là, de montrer un visage amaigri par le jeûne ni de consacrer ses nuits à de pieuses lectures. Les prélats mondains, Ithace à leur tête, faisaient bonne garde et réprimaient la dévotion. Tout cela changea quand Valentinien II eut été restauré (388). Il y eut même une réaction : Ithace fut poursuivi. En vain allégua- t-il qu'il n'avait pas été le seul à instrumenter contre Priscillien; ses complices de la veille s'empressèrent de l'abandonner et le laissèrent déposer de l'épiscopat. Ydaced'Emerita, son métropolitain, avait pris les devants et donné sa démission. Malheureusement pour lui, il se ravisa et voulut rentrer dans son église, ce qui donna

lieu à des troubles. Le gouvernement interna les deux évêques à Naples *.

Cependant les amis des suppliciés obtenaient l'autorisation de leur rendre les honneurs funèbres. Les restes des chefs priscillianistes furent transportés en Espagne et enterrés avec la plus grande pompe, au milieu de l'enthousiame de leurs partisans. En Gaule le priscillianisme conservait des adhérents sur certains points de l'Aquitaine; mais la conséquence la plus grave de cette affaire c'est la division qu'elle introduisait entre les évêques. F'élix de Trêves, ordonné par les ithaciens, avait les sympathies des prélats hostiles à l'ascétisme. Les autres, sans rien lui objecter de personnel, s'écartaient de lui comme d'un pestiféré: mieux eût valu pour lui qu'on l'eût exilé comme les évêques d'Emerita et d'Ossonova. Eu son pays l'esprit de parti l'avait transformé en bouc émissaire; le sang d'Euchrotia et de Priscillien apparaissait à bien des yeux sur son manteau épiscopal et n'en pouvait être effacé. Sirice et Ambroise ^ ne voulaient pas de lui ; en des lettres expresses ils avaient déclaré qu'il fallait choisir entre leur communion et la sieime'. Le schisme durait encore en 396, car c^est surtout pour le réduire qu'il se tint, cette année, un grand concile à Ni-

1 Ithace (Ilhacius Clarus) paraît bien avoir écrit, outre le mémoire déjà mentionné, un traité sur l'arianisme, où il réfutait un diacre arien appelé Varimadus (Migue, P. L., t. LXII, p. 331).

2 L'alîaire parait avoir été examinée dans un concile de Milan, tenu en 390 propler adventum Gallorum episcoporum (Ambr., Êp. 51).

* Concile de Turin, c. 6.

l'occident au temps de saint AMBROISE 541

mes 1 et en 401, au moment où Sulpice Sévère, qui s'en plaint amèrement, terminait sa Chronique. Versée même temps, le concile italien, siégeant à Turin, maintenait sa réprobation. Le différend ne s'apaisa qu'à la mort du malheureux Félix.

La politique, bien entendu, joua son rôle en cette affaire, et les ithaciens eurent à souffrir d'avoir été protégés par Maxime. En 389, le rhéteur Pacatus Drepanius, député des Gaules auprès de Théodose, prononça devant ce prince et devant le sénat de Rome un panégyrique où l'exécution des Priscillianistes, surtout de la matrone Euchrotia, figure parmi les crimes de l'usurpateur. Que leur reprochait-on ? — D'être trop pieux : nimia religio et diligenlius culta divinitas. — C'est pour cela qu'ils étaient poursuivis, et par des délateurs qui n'avaient de prêtre que le nom, que l'on n'avait pas vus sans horreur passer des séances de torture aux cérémonies sacrées 2.

En Espagne, la réaction contre Maxime. eut de bien autres conséquences. Priscillien devint un demi-dieu ; ses partisans ne jurèrent plus que par son nom. C'est surtout en Galice, où, apparemment, se trouvait son tombeau, qu'éclata l'enthousiasme de ses partisans. On célébrait l'anniversaire des nouveaux martyrs, on lisait avidement leurs livres, on prêchait ostensiblement leur doctrine. Plusieurs évêques étaient entrés dans le mou-

1 Sur le concile de Nimes, outre la lettre sj'nodale (Hffele, Conciliengeschichte, t. II, p. 62), voir Sulpice Sévère, Dial. I, 13.

2 Pacatus, Paneg., 29.

vement, quelques-uns par conviction, d'autres par force, pour ne pas se mettre à dos leurs populations fanatisées. Le plus considéré était Symposius d'Astorga, celui qui avait assisté au concile de Saragosse; avec lui Vegetinus, Herenas, d'autres encore. Aussitôt qu'un évêque mourait, la population acclamait un candidat priscillianiste; Symposius, qui était apparemment le doyen ou le métropolitain de la province, prêtait son concours pour l'ordination. Il consacra ainsi Paternus dans la ville importante de Bracara Augusta (Braga); d'autres évêques, Isonius, Donatus, Acurius, .Emilius, et son propre fils Dictinius reçurent de lui l'imposition des mains. C'était presque tout l'épiscopat de Galice * ; cette province sembla perdue pour l'orthodoxie.

Un tel scandale ne pouvait durer. Il excita sans doute l'attention de Théodose, qui, né en Galice, ne pouvait manquer de s'intéresser à son pays natal. Les évéques des autres provinces se réunirent à Saragosse -, puis à ïoléde, et sommèrent leurs collègues Priscillianistes de se présenter devant eux. Ils refusèrent. Entre les deux

1 On n'aper(;oit en ce temps-là d'autre évéque orthodoxe c[u'Ortygius d'Aguae Celaenae. Encore fut-il chassé par les sectaires. Il siégea au concile de Tolède, en 400, où son rétablissement fut décidé.

2 Ne pas confondre avec celui de 380 ce nouveau concile de Saragosse, dont l'attitude détermiLa le recours de Symposius et de Dictinius auprès de saint Ambroise et du pape. Le pape alors était Sirice et non plus Damase; parmi les conditions posées par saint Ambroise aux deux évéques galiciens figure l'obligation de rayer Priscillien et ses compagnons du nombre des martyrs. Tout cela indique une date postérieure à 385.

l'occident au temps de saint ambroise 543 conciles, Symposius et Dictinius, qui n'avait encore reçu que l'ordination presbytérale, firent le voyage de Milan, espérant qu'Ambroise, si duraux ithaciens, leur serait de quelque secours. Us furent déçus. Ambroise jugea qu'ils devaient condamner Priscillien et sa doctrine, moyennant quoi on pourrait les admettre à la communion; encore Dictinius devait-il renoncer à devenir évêque. Ils promirent de s'exécuter; Ambroise et le pape Sirice écrivirent alors aux évêques d'Espagne de les recevoir aux conditions convenues. Mais ces conditions étaient plus faciles à accepter à Milan qu'à tenir en Galice. De retour chez lui, Symposius essaya d'effacer Priscillien du catalogue des martyrs et Dictinius fit mine de refuser l'épiscopat. Mais le peuple protesta ; les choses furent remises sur l'ancien pied, et l'on vit même bientôt circuler des lettres de Dictinius où les observances proscrites étaient plus ou moins justifiées.

Ambroise mourut (397) et, deux ans après (399), le pape Sirice le suivit dans la tombe. L'année d'après, les évêques orthodoxes d'Espagne s'assemblèrent de nouveau à Tolède. Cette fois les prélats galiciens comparurent; l'autorité séculière était sans doute intervenue. La situation était fort complexe. Parmi les accusés, les uns donnaient des signes de repentir, condamnaient Priscillien, ses livres, sa doctrine, signaient toutes les rétractations qu'on leur demandait, alléguaient qu'ils n'avaient péché que par erreur, que, leurs sentiments restant orthodoxes, ils avaient dû céder à la violence du peuple. D'autres déclarjîient que Priscillien était un martyr.

54'i CHAPITRE XV

victime de la jalousie des évêques, et qu'ils ne l'abandonneraient jamais. Vegetinus et Symposius étaient les chefs du premier parti ; l'autre se ralliait derrière Herenas. Quant aux orthodoxes, ils étaient eux-mêmes fort partagés: les évêques de Bétique et de Carthaginoise ne voulaient pas entendre parler de transaction ; ils exigeaient la destitution en masse de tout l'épiscopat galicien, tout au moins sa mise en état de blocus. Les Lusitaniens et les Tarraconais, moins intraitables, n'étaient pourtant pas très portés à l'indulgence. Tout bien considéré, on commença par déposer les récalcitrants, Herenas en tête. Quant aux autres, un seul fut admis à la communion, Vegetinus, qui parut le moins compromis. On permit à l'évêque de Bracara, Paternus, d'entrer en rapports avec lui : Paternus était admis ainsi par intermédiaire. Les autres, Symposius, Dictinius, Isonius et tous ceux qui communiquaient avec Symposius, furent invités à signer une formule, moyennant quoi il leur fut permis de conserver leurs sièges. Mais, comme on ne pouvait s'entendre sur la question des rapports à entretenir avec eux, il fut décidé qu'on s'en remettrait au nouveau pape, Anastase, et au nouvel évêque de Milan, Simplicien. Jusqu'à leur décision, les prélats réhabilités devaient s'abstenir de faire des ordinations*.

1 Sur tout ceci nous sommes renseignés par certains fragments du concile de Tolède de l'an 400, annexés à une profession de foi aatipriscillianiste, de l'année 441 (Mansi, t. III, p. 1004). Cf. le chronique d'Idace, à l'année 399.

l'occident au temps de saint âmbroise 545 La réponse * des deux primats italiens ne se fit pas trop attendre ; elle était favorable aux orthodoxes modérés et aux prélats repentants. La communion fut donc rétablie entre ceux-ci et le reste de la catholicité. Mais il resta toujours en Galice un noyau de priscillianistes intransigeants ; ils s'y maintinrent, en dépit des lois impériales qui ne tardèrent pas à tomber sur eux ' ; du reste, l'invasion suève leur rendit bientôt toute liberté. On parla d'eux longtemps encore. Peu à peu le culte de Priscillien se cantonna vers l'extrémité de la province, dans le diocèse d'Iria Flavia, où on les retrouve encore au déclin du vi^ siècle. C'est précisément dans ce pays, dans le dernier refuge du priscillianisme, que les Espagnols du temps des rois asturiens devaient « retrouver » le tombeau de l'apôtre Jacques, fils de Zébédée, et fonder un culte célèbre.

Quant aux évêques orthodoxes, la réconciliation des priscillianistes fut pour eux une pierre de scandale. Les prélats de Bétique et de Carthaginoise, irrités de l'indulgence italienne, refusèrent tout rapport avec ceux qui acceptaient la communion des réhabilités. L'esprit de Grégoire d'IUiberris les agitait. En vain le pape Innocent intervint-il ^ pour blâmer les rigoristes. Ils ne l'écoutérent pas ; leur schisme dura jusqu'aux barbares (409).

Telle est l'histoire extérieure du mouvement priscillianiste. Maintenant, que faut-il penser au juste de la

1 Supposée par une lettre du pape Innocent, J. 292.

2 Cod. Theod., XVI, 5, 40, 43, 48.

DucHESNE. Hist. anc. de l'Egl. — T. II. 35

doctrine enseignée par Priscillieii? Sulpice Sévère, la traite très durement, mais sans s'expliquer. Il semble y voir une sorte de gnose immorale. Depuis que l'on a retrouvé quelques écrits de Priscillien, il est de mode de les opposer à Sulpice et de présenter Priscillien comme un simple prédicateur d'ascétisme, auquel on ne peut reprocher, tout au plus, que son goût pour les apocryphes ; son affaire ne serait qu'uq épisode du conflit entre l'épiscopat mondanisé et le parti ascétique *. Je ne saurais accepter une ^elle réhabilitation. Sans doute aucune thèse hérétique n'est soutenue dans les écrits de Priscillien qui nous sont parvenus. Mais il est bon de rappeler que cette littérature se compose de trois mémoires justificatifs, écrits pour être présentés aux autorités ecclésiastiques, et de quelques sermons prononcés devant les fidèles d'Avila, en un temps où la doctrine de Priscillien, déjà suspecte, ne pouvait guère être exposée au public 2. Ce n'est pas en de telles compositions que l'on peut s'attendre à trouver des hérésies manifestes. L'auteur, il est vrai, déclare à plusieurs reprises qu'il condamne toutes les hérésies, les Ophites, les Nicolaïtes, les Patripassiens, les Manichéens ; mais ses anathèmes portent toujours à

1 C'est la position prise par M. E. Babut, dans son livre Priscillien et le Priscillianisme, 1909, où la question est étudiée avec beaucoup de soin.

2 On connaissait déjà ce qu'on appelle les Canones Priscilliani, une sorte d'exposé de la doctrine chrétienne en 90 articles, avec indication des textes de saint Paul qui les établissent. Mais nous n'en avons qu'un remaniement orthodoxe, dû à un évéque appelé Peregrinus.

l'occident au temps de saint ambroisk 547 côté de la question. C'est ainsi, par exemple, qu'il ne voit dans le manichéisme que le culte du Soleil et de la Lune et que les Patripassiens sont pour lui des gens qui ne savent pas voir dans l'Evangile la mention du Fils de Dieu. Il faudrait être bien novice en inquisition pour se laisser prendre à de tels anathèmes. Ambroise, Damase, Martin, personnages que nul ne rangera parmi les adversaires de l'ascétisme, se sont tenus en défiance ^ L'accueil qu'ils firent aux mystiques espagnols est, sur ce point, très significatif, encore qu'on ne voie pas bien ce qu'ils leur reprochaient au juste. Sans doute il ne leur était pas facile d'être édifiés. La secte était très mystérieuse ; ce fut, non pas depuis les supplices, mais dès le premier jour, une société secrète. Dans les réunions d'initiés on disait évidemment des choses que l'on ne jugeait pas devoir être confiées aux fidèles ordinaires, même aux ascètes d'ancienne tradition. Il y a plus; les Priscillianistes admettaient que l'on mentît pour dissimuler la doctrine du parti. Dictinius, avant sa conversion, avait composé un traité intitulé « La Livre » (Lihra), où s'étalait la théorie du mensonge utile 2. On n'est si précautionneux que quand on a quelque chose à cacher.

Il est du reste certain que les initiés priscillianistes, tout comme les « pneumatiques » valentiniens et les « élus )) manichéens, formaient, dans les idées de la secte^

1 Saint Ambroise alla plus loin. II écrivit contre le Priscillianisme des livres que nous n'avons plus, qui décidèrent Paternus de Braga à abandonner la secte (Mansi, t. III, p. 1006).

2 Saint Augustin en parle longuement dans son livre Contra mendacium.

une catégorie supérieure au reste des fidèles. Eux seuls avaient la plénitude de la doctrine et la perfection de la vie. Celle-ci était réalisée dans l'ascèse, une ascèse à base dualiste. Dans l'homme il y a un élément divin, au sens propre du mot ; par cet élément, Dieu et l'homme sont de même nature *. Le monde est l'œuvre d'un autre principe. Priscillien a beau condamner le Patripassianisme; la doctrine du Filius innascibilis, avouée par ses disciples -, suppose une Trinité purement nominale; il n'y a, du reste, qu'à le lire lui-même pour constater que sa théologie, sur ce point, s'inspire à l'excès des vieilles idées modalistes.

Ce n'est pas sans fondement que les premiers qui ont caractérisé le priscillianisme l'ont présenté comme une

1 Dictinius, au concile de 400, reconnut expressément avoir professé cette doctrine.

2 Symposius, au même concile, répudie la doctrine des deux principes et celle du Filins innascibilis, mais avoue, en somme, qu'elles étaient reçues dans la secte. Ce n'est pas donner une idée exacte des choses que de ramener toutes les réprobations doctrinales du concile de Tolède à la seule répudÎTrtion du Filius innascibilis. La doclrina, la secta Priscilliani, les novae scientiae quas Priscillianits composueraL, correspondent évidemment à tout autre chose. Quelques-uns des traits de la doctrine incriminée apparaissent dans les fragments, si incomplets, du concile lui-même. En vain aussi dit-on que la formule Filius innascibilis échappe à la critique parce que le mot innascibilis a un sens orthodoxe dans une homélie de Priscillien (tr. VI, p. 74, 1. 13, éd. Schepss). Rien ne dit que le terme FILIUS^ iîinascibilis (et non innascibilis tout court) ait été relevé dans ce texte et non pas dans un autre qui ne nous est pas parvenu. Dom G. Morin {Revue bénédictine, 1909, p. 255-280) a signalé dans un ms. de Laon, un traité sur la Trinité, d'un, sabellianisme évident, et de main priscillianiste, sinon de Priscillien lui-même.

l'occident au temps de saint ambroise 519

ascèse inspirée par des idées gnostiques. C'est ainsi qu'en parle Philastrius de Brescia ', peu après les scènes de Trêves. Saint Jérôme, en 392, n'avait pas encore étudié la question par lui-même -. Il savait seulement que Priscillien avait laissé quelques écrits; que les uns le présentaient comme un gnostique, les autres le défendaient de cette erreur ^. On était alors très peu renseigné sur les conciles de Saragosse et de Bordeaux, où les questions de doctrine avaient dû être débattues. La secte gardait encore ses livres secrets.

Elle ne les garda pas toujours. Orose et saint Augustin en ont connu "*; les extraits qu'ils en donnent et les renseignements qu'ils en tirent concordent tout-à-fait avec l'idée d'une gnose ascétique. Peu à peu l'opinion se précisa. Des études directes vinrent fortifier l'impression laissée par les procédures du concile de Tolède et par la rétractation qu'il obtint de plusieurs chefs priscillianistes En vain exciperait-on d'un développement doctrinal qui se serait produit dans la secte après la mort du fondateur. Les évêques Symposius et Dictinius, qui abjurèrent en

1 Haer., 84.

2 De viris, 121.

3 Quelques années plus tard, vers 399, écrivant à une grande dame d'Esyagne, il prend nettement parti contre Priscillien; mais il ne semble pas avoir étudié bien profondément sa doctrine. Ce qu'il en dit relève uniquement du mémoire d'Ithace ; il commet à ce propos une étrange bévue, identifiant Marc de Memphis, dont parlait Ithace, avec Marc le gnostique, contemporain de saint Irénée. Jérôme, Ep. LXXV, S ; cf. Adv. Vigilantium, 7, et In Esaiam, LXIV, 3.

4 Voir le Commonitorium d'Orose et la réponse de saint Augustin, P. L., t. XLII, p. 665 et suiv.

400, n'étaient pas des adeptes de la dernière heure; rien ne prouve que leur priscillianisme différât en quoi que ce soit de celui de Priscillien lui-même.

En somme, quelque horribles que soient les exécutions de Trêves, quelque réprobation qu'elles aient soulevée dans l'Eglise, il étaifimpossible à celle-ci de reconnaître sa tradition dans le système religieux des victimes.

Ambroise, à Milan, était, pour l'Occident tout entier, une sorte d'oracle; même en Orient on comptait avec lui. C'était vraiment le sacerdos magnus de la Bible, le « gran prête » du poète. Romain de race, de tradition, d'éduca^ tion, le gouvernement était son affaire. Il gouvernait l'Eglise hardiment, comme il eût au besoin gouverné l'Etat. Evêque de la]capitale latine, il avait le souverain à portée de ses exhortations. Tout alla bien, de ce côté, tant que vécut Gratien. L'aimable prince était pour lui un fils docile. La guerre, la chasse, les conseils de l'Etat, ne l'empêchaient pas de s'intéresser aux choses religieuses. 11 pressait Ambroise de questions, et l'évêque, absorbé, lui aussi, par des soins étrangers à la spéculation pure, devait trouver le temps d'écrire, pour son impérial disciple, de véritables traités de théologie ^

Un coup terrible le frappa quand il apprit que Gratien, abandonné de l'armée des Gaules, avait été traîtreusement assassiné. Aux regrets que lui laissait le jeune et

' Traités De fide, De Spiritu sanclo. De incarnationis dominicae sacramento.

l'occident au temps de SAl.NT AMBiiUloE 551

sympathique empereur s'ajoutaient de graves appréhensions et pour l'empire et pour la religion orthodoxe. Maintenant c'est à Valentinien II qu'il allait avoir affaire, ou plutôt à sa mère Justine, l'amie, la patronne des ariens. Celle-ci, toutefois, eut, au premier moment des soucis plus graves que celui du symbole de Rimini. Ambroise la vit arriver avec son fils, un enfant de douze ans : elle le lui poussa dans les bras. L'évèque accepta d'aller outre-monts traiter avec Maxime et sauver ce qui pouvait encore l'être. Maxime, à ce moment, se montrait très fier; les négociations furent assez orageuses. Cependant on finit par s'arranger; les envoyés de Valentinien II acceptèrent de reconnaître l'usurpateur, et celui-ci promit de ne pas dépasser les Alpes.

Rentré à Milan, Ambroise n'eut tout d'abord qu'à se louer de la cour. On le soutint énergiquement dans son conflit avec Symmaque (384), à propos de l'autel de la Victoire. Mais, l'année suivante (385), la question arienne se rouvrit et les rapports furent gravement troublés. Il était resté à Milan, depuis le temps d'Auxence, quelques personnes attachées à la confession de Rimini, même quelques clercs, bien que le nouvel évêque eût eu la sagesse d'accepter en bloc tout le personnel ecclésiastique de son prédécesseur. Ursinus^ le prétendant romain, s'était aidé de ce monde pour faire esclandre contre Ambroise * ; un évêque pannonien en disponibilité, Julianus Valons, s'agitait dans les mêmes cercles, à Milan et dans les villes voisines. Celui-ci avait été ordonné à

1 Ambr., Ep. 11 ; ci-dessus, p. 466

Pettau [Poetovio) par le parti arien, contre Marc, l'évêque catholique du lieu. Quand les Goths se montrèrent sur le haut cours de la Drave, Valens se mit de leur côté et les aida à se rendre maîtres de sa ville épiscopale. Il s'était fait à moitié goth et portait, à la mode barbare, collier et bracelets. La ville fut pillée, mais les gens de Pettau persistèrent à ne point vouloir de Valens, qui dut s'expatrier ^ La paix se fit avec les Goths (382) : beaucoup d'entre eux pénétrèrent alors dans le cercle de la cour; de plus en plus l'armée se recrutait parmi les barbares; leurs chefs parvenaient aux plus hautes dignités. Tout cela formait autour de l'impératrice wn groupe arien assez inquiétant pour Ambroise. Il le devint plus encore lorsque les circonstances l'eurent pourvu d'un chef religieux, en la personne d'un second Auxence. Celui-ci, je crois, doit être iilenlitié avec Aùxence, évèque arien de Dorostoruni, sur le bas Danube 2. G'étaifun disciple d'Ulfihi; il avait même écrit la vie de ce personnage célèbre. S'il se trouvait à la cour de Milan, c'est sans doute parce que l'attitude résolue de Théodose ne permettait pas à un prélat notoirement arien de rester en fonctions dans l'empire d'Orient ^ Auxence voulut avoir une église; la

1 Aiiibr., Ep. 12. Cette lettre et la précédente sont écrites au nom du concile d'Aquilée (-381).

2 Voir plus loin, chapitre XVI.

3 Je ne vois pas que l'on ait fait jusqu'ici cette identification entre l'Auxence de Dorostorum et l'Auxence de Milan, contemporain de saint Ambroise. Celui-ci {Senno contra Aux., 22) dit qu'il venait de Scytbie. où il s'appelait Mercurinus. Dorostorum était encore en Mésie inférieure, mais à la limite entre cette province cl celle de Scythie.

cour fit demander à Âmbroise la basilique Poi tienne (Saint Victor ad corpus), située en dehors des murs. Ambroise refusa. On insista; il fut même question, un moment, de lui prendre la basilique neuve, c'est-à-dire l'un des édifices de sa cathédrale '.

La fête de Pâques (385) approchait. L'empereur fit saisir la basilique Portienne, puis, devant l'attitude du peuple et de l'évêque, abandonna son dessein -. Cette défaite irrita extrêmement la cour. Auxence en profita pour obtenir une loi accordant le droit de réunion aux fidèles de la confession de Rimini; les opposants, c'est-àdire les catholiques, y étaient durement tancés ^ Par contre on vit Maxime intervenir en cette affaire, Maxime, l'usurpateur de Gaule, le meurtrier de Gratien. La cour de Milan reçut de. lui une lettre très pressante, où il prenait la défense des catholi(iues opprimés ^ Une telle dé marche ne pouvait qu'envenimer le débat. Quand revinrent les fêtes de Pâques (386), Ambroise fut de nouveau sommé de livrer une église, puis invité officiellement à s'éloigner de Milan. Il refusa d'abandonner son peuple, qui, du reste, n'entendait pas le laisser partir et faisait bonne garde, passant jours et nuits dans l'église. Il refusa

1 II y avait à ce moment à Milan deux basiliques cathédrales : l'ancienne église, qui s'est conservée jusqu'au xvi« siècle sous le nom de Sainte-Thécle; elle fut démolie en 1548 pour agraiidir la place du Dôme; l'autre était toute neuve au temps d'Amljroise; c'est à elle qu'a succédé la cathédrale actuelle.

2 Tout cela est raconté, avec de grands détails, dans une lettre d'Ambroise à sa sœur ;Marcelline {Ep. 20).

3 Cod. Theod., XVI, 1. 3.

4 Coll. AvelL, 39.

ÔOi CHAPITRE XV

aussi de prendre part à un colloque avec Auxence •. Force fut de le laisser tranquille. Il sembla, du reste, que le ciel vînt à son secours. Le 47 juin 386, il découvrit les restes de deux martyrs milanais, Gervais et Protais; aussitôt exhumés, ils donnèrent lieu à des miracles si éclatants que non seulement la ville de Milan, mais la chrétienlé tout entière en retentit 2. Ambroise acquit, errce genre de choses, une spécialité inattendue. Avant lui on connaissait à Milan trois martyrs, Victor, Nabor et Félix; après Gervais et Protais il découvrit à Bologne, en 393, les tombes des saints Vital et Agricola, et, de nouveau à Milan, en 395, celles des saints Nazaire et Gelse ^

Cependant Maxime, le protecteur peu désintéressé des catholiques d'Italie, donnait à la cour de Milan des inquiétudes de plus en plus vives. Au printemps 387*, Ambroise réconcilié avec Valentinien et sa mère, reprit le chemin de la Gaule, avec la mission ostensible de réclamer les restes de Gratien, mais évidemment dans le dessein d'arranger les choses, si cela était encore possible. Gela n'était plus possible. Quelques mois après, Maxime était en Italie: Valentinien, Justine et toute la cour s'en-

1 Ep. 21; Sermo contra Auxentium.

2 Ep. 22.

'3 Paulin, Vita Ambrosii, 14, 29, 32. Ambr., Exhort. virgin., 1. — ' Sur les saints de Milan, voir les travaux du P. F. Savio, Àmbrosiana, 1897 (Nazaire et Gelse) ; Nuovo bull. di archeol. crist., 1898, p. 153 (Gervais et Protais) ; Rivista di scienze storiche, Pavie, 1906 (Victor, N'abor et Félix).

* Après Pâques, qui arriva cette année le 25 avril ; c'est îilors qu'Augustin reçut le baptême à Milan, des mains d'Ambroise.

l'occident au temps UE saint AMBKUISE 555

fuyaient par mer et trouvaient refuge à Thessalonique.

Théodose leur fit accueil et se mit en devoir de rétablir les atfaires de son jeune collègue. Il y parvint, dès l'été suivant: Maxime, battu sur la Save et sur la Drave, se réfugia dans Aquilée ; les troupes de l'empereur oriental l'y rejoignirent et s'emparèrent de sa personne. On l'exécuta sans retard (28 juillet 388) et Valentinien II fut reconnu comme empereur de l'Occident tout entier. C'est vers ce temps qu'il perdit sa mère, dernier espoir du parti arien : il passa sous la tutelle morale de Théodose et sous l'influence religieuse d'Ambroise.

Théodose, du reste, séjourna près de trois ans en Occident. Il eut alors de fréquents rapports avec Ambroise. L'estime qu'ils professaient l'un pour l'autre ne les empêchait pas de se trouver parfois en conflit. Les gens de Gallinique * sur l'Euphrate avaient mis à sac une synagogue, à l'instigation, paraît-il, de leur êvéque. Dans la même contrée, une procession de moines s'étant rencontrée avec un groupe de valentinien'^, un conflit avait éclaté, à la suite duquel les moines, vainqueurs des hé- • rétiques, s'étaient précipités sur leur temple et l'avaient réduit en cendres. Théodose ordonna une répression sévère et voulut en particulier que l'èvêque de Gallinique reconstruisît la synagogue à ses frais. Ambroise intervint et réussit à empêcher toute poursuite. Dans ces caslà Théodose se laissait fléchir, mais en maugréant, et se

1 Sur cette affaire, voir les lettres 40 et 41 de saint Ambroise.

plaignait des moines *. Ambroise alléguait que juifs et païens en avaient fait bien d'autres sous Julien, sans qu'on les inquiétât. C'était, il faut l'avouer, un médiocre argument.

" En revanche il eut la raison pour lui quand il protesta contre le massacre des gens de Thessalonique, coupables de sédition, et exigea que l'empereur se soumit à la pénitence 2. Théodose s'inclina; il avait été, du reste, le premier à'regretter son emportement et à déplorer les suites affreuses qu'il avait eues. Avant qu'il ne reprît le chemin de l'Orient (391), Ambroise était revenu à la charge auprès de lui pour en obtenir enfin le règlement de l'affaire d'Antioche, à laquelle il n'avait pas cessé de porter intérêt. Le résultat de ses démarches fut qu'un grand concile se réunit à Capoue, en 391. Le pape Sirice dut y être représenté et l'êvêque de Milan en être l'âme, mais nous n'avons sur cette assemblée qu'un petit nombre de renseignements, relatifs tant à l'affaire principale qu'à certaines affaires locales dont il sera question plus tard.

L'année suivante le jeune empereur Valentinien II était assassiné en Gaule, et sa place prise par un nouvel

1 Epi 41, |27.

2 El). 51. Ce récit a été fort dramatisé par Sozomène (VII, 25) et surtout par Théodoret (V, 17). Ces auteurs ajoutent, d'après Rufin (II, 18), que Tliéodose, à la suite de cette affaire prescrivit par une loi spéciale de diEférer toujours d'un mois l'exécution des sentences impériales, quand elles entraînaient des peines sévères {vindicari severiiis). C'est la loi Cod. Tlieod., IX, 40, 13, mal datée dans le code théodosien, comme il résulte des observatious deMommsen à propos d'une autre loi, VII. 18, 8.

l'occident au temps de saint AMBROISE 55 7

usurpateur, Eugène, sous lequel une dernière réaction païenne s'esquissait, à Rome au moins ', quand Théodose reparut (394). Ambroise, navré de la mort de Valentinien, s'était tenu sur la réserve avec le nouveau gouvernement. Il ne jouit pas longtemps du plaisir de revoir Théodose, car ce prince mourut dès le 17 janvier 395. Ses restes furent transportés de Milan à Gonstantinople.

Le grand évèque le suivit de près, le 4 avril 397, la veille de Pâques. Dix ans auparavant, dans la même solennité pascale, il avait versé l'eau sainte sur le front d'Augustin. Au moment où il mourut, son néophyte était déjà èvêque d'Hippone: une lumière succédait à l'autre. Ambroise, du reste, ne disparaissait pas tout entier. Outre le rayonnement de son souvenir, il laissait beaucoup de livres, des livres d'évèque, sermons sur la Bible, transformés pour la publication en traités d'exégèse; oraisons funèbres ; hymnes et commentaires liturgiques : dissertations théologiques, contre l'arianisme, sur la divinité du Saint-Esprit, sur l'Incarnation ; exhortations morales, sur les devoirs des clercs, sur la profession virginale; lettres sur les questions qui chaque jour étaient posées à son expérience. Tout cela fut écrit vite, au milieu des soucis d'un ministère absorbant. Ambroise ne regardait pas à s'aider d'ouvrages antérieurs. Il savait très bien le grec et mettait largement à contribution Origène, Didyme et Basile. Dans son traité des devoirs il s'est attaché à suivre Cicéron. Il n'avait aucune coquette-

1 Voir plus loin, eh. XVII.

558 CUAFITRE XV

rie littéraire. En ses livres il ne voyait que leur utilité pratique, nullement le lustre qu'ils pouvaient jeter sur lui. Qu'ils fussent plus ou moins originaux, cela lui importait peu, pourvu qu'ils servissent au but pour lequel il les publiait. Qui pourrait reprocher à un tel homme d'avoir ménagé son temps pour l'action ?

Un peu effacé par son imposant collègue, le pape Sirice administrait dignement l'église apostolique. Gomme la plupart des papes de ces temps anciens, il paraît avoir été de valeur moyenne et surtout pratique. A Rome l'usage était de choisir l'évêque dans le clergé local ; le pape sortait invariablement de la carrière. Une élection comme celle d'Ambroise était impossible. A ce système on perdait la chance d'avoir des chefs de haute envergure, mais on était à peu prés sûr qu'ils seraient toujours sages et expérimentés. Le schisme d'Ursinus était réduit. Réunis pour donner un successeur à Damase, les fidèles de Rome avaient protesté contte le prétendant K L'église romaine, sous Sirice, vécut à peu près en paix, se recrutant de plus en plus aux dépens du paganisme, multipliant ou dilatant ses. édifices sacrés. C'est alors que fut reconstruite, sur les proportions que nous lui voyons actuellement, la basilique de Saint-Paul 2. En fait de conflits intérieurs, on n'entend parler que des querelles entre les moines et leurs adversaires. Sirice, homme d'ordre, maintenait les principes généraux de l'ascétisme chrétien,

1 Lettre de Valentinien II au préfet Pinien {Coll. Avell., 4). du 24 février 385.

2 Lettre de Valentinien II au préfet Salluste {Coll. Avell., 3).

l'occidknt au temps de saint ambroise 559 mais faisait grise mine aux perturbateurs. Jérôme iivait senti, dès les premiers jours de ce pontificat, que l'air de Rome devenait malsain pour lui. Mais il [n'était pas le seul dont on pût s'inquiéter. Au moins, lui, c'était un honnête homme ; son ^.ustérité n'était pas feinte, sa vie était pure et utilement occupée. Mais en ce temps où nul monastère n'existait à Rome, où les moines étaient abandonnés à eux-mêmes et vaguaient tout le^jour par les rues, on se figure à quelles excentricités et même à quels désordres la surveillance ecclésiastique devait parer. On voyait de prétendus a continents o rivaliser avec les clercs les plus musqués par leur^assiduité auprès des matrones et leur ingéniosité dans la captation des testaments *. Il fallut qu'une loi ^, affichée dans toutes les églises de Rome, vînt réprimer ces abus; et cette loi si dure, qui interdisait de tester en faveur des prêtres et des moines chrétiens alors que les prêtres païens conservaient le droit d'héritage, fut, par les autorités ecclè.siastiques du temps, déclarée juste et nécessaire.

Ces abus, toutefois, n'avaient pas pour effet de déconsidérer la profession religieuse. Bien au contraire; jamais les évêques, évidemment soutenus par l'opinion, ne s'attachèrent plus vivement à la relever. On répétait sans

1 C'est à cela, je pense, que se rattache la composition de certaines pièces liturgiques entrées plus tard dans le recueil appelé « Sacramentaire léonien ». Voir mes Oiigines du culte chrétien, 3^ éd., p. 142.

2 Cod. Theod.. XVI, 2, 20; cf. Ambr., Ep. XVIII, 14 ; Jérôme, Ep. LU, 6.

cesse que, toutes choses égales d'ailleurs, la virginité l'emporte sur le mariage, représente un état meilleur, plus méritoire pour l'autre vie. J'ai dit « toutes choses égales d'ailleurs », car nul ne songeait à placer un mauvais moine ou une vierge frivole au dessus d'un père ou d'une mère de famille fidèle à ses devoirs. Mais, cette réserve faite, il n'est sorte d'éloges que l'on ne donnât à la vie continente et abstinente ; et, comme il était inévitable, l'enthousiasme qu'on manifestait pour ' elle dépassait quelquefois les bornes. De là, chez quelques-uns, une tenda'nce à réagir, qui, lors qu'elle se traduisait dans le langage, était sujette, elle aussi, à manquer de mesure.

Au temps où nous sommes (v. 390), cette tendance était représentée à Rome par un certain Jovinien ^ qui, après avoir vécu longtemps comme un moine, mal peigné, mal vêtu, plongé dans les jeûnes et les macérations, avait fini par se convaincre du néant de ses observances et par revenir aux conditions ordinaires de la vie, sans cependant pousser jusqu'au mariage. S'il s'en fût tenu là, il n'y aurait eu rien à dire; mais il ne tarda pas à passer de la pratique à la théorie et à faire propagande. Selon ce que lui et ses disciples enseignaient à tout venant, il n'y avait aucune différence morale entre la vie des continents et celle des gens mariés ; l'abstinence et autres pratiques d'ascétisme étaient tout aussi inutiles; dans l'autre monde, aucune récompense spéciale ne couronnait ces observances; tout cela, disaient-ils, résultait clairement

1 Sur Jovinien, voir Haller, Jovinianus, dans les Texte und Unters.. t. XVII (1897).

L'OCCIDKNT au temps de saint AMBROISE 561

des récits de la Bible sur les patriarches, les prophètes, les apôtres eux-mêmes ; quant à la vierge Marie, elle avait cessé de l'être en mettant son fils au monde ' ; après lui, elle avait eu d'autres enfants. Tout cela se tenait assez bien, une fois admis le point de départ. Jovinien avait une autre doctrine, d'après laquelle les vrais chrétiens ne sauraient pécher; ceux qui le font n'ont pas été baptisés ; ils n'ont reçu que l'extérieur du sacrement, sans en subir l'efficacité intérieure ^

Ces idées se répandaient par les disputes et les conférences ; elles finirent par s'exprimer en un livre^, et ce fut un malheur pour Jovinien, car ses adversaires eurent dès lors une base d'opération contre lui. Parmi les plus actifs étaient les amis de Jérôme, surtout le sénateur Pammachius, homme fort pieux, qui avait renoncé au monde et se consacrait aux œuvres de charité. Ils dénoncèrent Jovinien au pape Sirice; celui-ci réunit son clergé, et, quand il eut été établi que les nouvelles doctrines étaient incompatibles avec la « loi chrétienne », Jovinien et huit de ses adhérents furent excommuniés comme propagateurs d'hérésie. Avis de cette sentence fut aussitôt donné à Milan par trois prêtres romains, que Sirice chargea d'y porter une sorte de lettre circulaire ^ Jovinien y était déjà.

1 Jovinien ne niait pas la conception virginale du Christ.

2 Grâce à cette doctrine, Jovinien (ou plutôt son souvenir) joua plas tard un rôle dans les controverses entre pélagiens et antipélagiens, qui se le jetèrent mutuellement à la tête.

DucBESNE. Hist. anc. de l'Egl. — T. II. 36

espérant sans doute arranger son affaire avec l'aide de la cour. Il se trompait. Ambroise n'avait guère besoin d'être excité contre les ennemis de la virginité. Il réunit autour de lui quelques évêques et prononça contre Jovinien un supplément de condamnation ♦. L'empereur, averti par les légats, ne fit aucun accueil aux hérétiques : ils furent même chassés de Milan 2. Un peu plus tard (396), deux moines de Verceil, en rupture de profession, se mirent aussi à prêcher contre l'ascétisme. Ambroise écrivit à l'église de Verceil, dans les ternies les plus sévères, traitant les novateurs d'épicuriens ^ Augustin, lui aussi eut occasion d'écrire contre les doctrines de Jovinien ♦.

Mais ces réfutations se produisirent un peu plus tard. Sur le moment, Pammachius, que les sentences de Rome et de Milan n'avaient pas suffi à calmer, eut l'idée de faire intervenir Jérôme. De celui-ci, depuis quelques années, on n'entendait plus parler. Plongé à Bethléem dans ses études bibliques, il semblait avoir tourné le dos pour

1 Lettre 42, adressée au pape Sirice. Le concile de Milan va un peu loin en assiniilant au manichéisme l«s idées de Jovinien. Autant que nous sommes renseignés, il n'j' a rien de commun entre les deux systèmes.

2 Dans une loi du code théodosien (XVI, 5, 33) Jovinien est représenté comme tenant des conciliabules aux environs de Rome. Il est prescrit de le déporter, lui et ses adhérents, en des îles diverses. La: loi est datée de 412; le nom du préfet auquel elle est adressée conduirait plutôt à l'année 398. Du reste, le nom de l'hérétique est, dans la tradition manuscrite, Jovianus et non Jovinianus. Il est en somme assez douteux qu'il soit ici question du notre Jovinien.

3 Ep. 83, V. 396.

* C'est le sujet de son De bono coniugali.

l'occident au temps de saint ambroise 56 î

toujours à la Babylone d'Italie. S'il y écrivait, c'était pour engager ses amis à rejoindre en Palestine la colonie (ju'il y avait fondée avec Paule et Eustochium et pour vanter la béatitude des Saints Lieux. Cependant il lui restait des souvenirs. Ni saint Paul, ni les prophètes, qu'il couimentait assidûment, ni Origène qu'il traduisait avec ardeur, ne lui faisaient oublier Gioéron ; si bruyamment qu'il célébrât les charmes de la Terre-Sainte ou les vertus des solitaires palestiniens \ Rome vivait toujours au fond de son âme. Pammachius lui fit passer le livre de Jovinien.

Quelle aubaine! La virginité, l'ascétisme tout entier à défendre, et cela devant le public de Rome, et contre un adversaire qui ne savait pas écrire - ! Jérôme s'abandonna à sa verve. En peu de semaines il eut rédigé ses deux livres contre Jovinien, et Rome en retentit bientôt. Malheureusement il avait dépassé la mesure, et ce n'est pas contre Jovinien, écrasé par les sentences officielles, que l'opinion se déchaîna, mais contre l'imprudent controversiste qui, sous prétexte de défendre l'ascétisme, mettait les gens mariés dans la situation la plus désagréable. Pammachius se repentit d'avoir évoqué un tel auxiliaire; il fit ce qu'il put pour retirer de la circulation la malencontreuse philippique. Le prêtre Domnio, autre ami de Jérôme, en relevait de son côté les passages les plus fâcheux et tous deux avertissaient le solitaire.

1 Ses vies de Malchus et d'Hilarion sont de ce temps-là.

2 II le cite en le réfutant : ses extraits donnent en effet L'idée d'un auteur peu soucieux de son style.

Jérôme se mit sur la défensive. Il commença par expliquer modestement à ses amis que ses livres n'étaient pas de ceux qu'on pût à son gré supprimer ou expurger : le public leur faisait si grand accueil qu'ils étaient, aussitôt écrits, dans les mains de tout le monde. Quand aux objections qu'on lui faisait, il était naturellement d'avis qu'elles n'avaient pas le sens commun.

En Jérôme le vieil homme ne se pressait pas de mourir. Au moment où il partait en guerre contre Jovinien, il venait de publier son De viris illuslribus, où ses jugements littéraires se ressentent si fort de ses amitiés et de ses rancunes. C'est ainsi qu'il se contente de nommer Ambroise, sans dire un mot de ses écrits, « de peur qu'on ne l'accuse de flatterie ou que l'on n'inculpe sa véracité ». La flatterie n'était pas à craindre, car, en dehors de quelques mentions banales, il ne parlait jamais d'Ambroise que pour le décrier. Amplement paré luimême des plumes d'Origéne et d'Eusèbe, il trouvait à redire aux emprunts qu'Ambroise avait faits aux auteurs grecs; il avait même pris la peine de traduire l'ouvrage de Didyme sur le Saint-Esprit, afin que le public latin pût juger de ce que, sur un sujet semblable, une déplaisante corneille [informis cornicula, lisez saint Ambroise) devait au docteur alexandpin. C'est dans une intention aussi charitable qu'il avait mis en latin les homélies d'Origéne sur saint Luc. Dans sa Chronique il avait malmené Cyrille de Jérusalem et saint Basile, traitant le premier d'arien et prétendant que les mérites de l'évéque de Césarée étaient annihilés par son orgueil. De Jean Chrysostome,

l'occident au temps de saint ambroise ' 565

dont l'éloquence, au moment où Jérôme écrivait sou De viris, tenait Antioche attentive et resplendissait sur tout l'Orient, il ne connaît qu'un petit traité sur le Sacerdoce. Il devait plus tard aggraver singulièrement ses torts à l'égard de cet homme illustre. Mais Basile avait été l'ami de Méléce, Ghrysostome était prêtre de Flavien : les rapports de Jérôme avec la petite église d'Antioche expliqueraient, dans une certaine mesure, la mauvaise humeur qu'il leur témoigne. Il est plus difficile de voir pourquoi il voulait si peu de bien à l'évêque de Milan, lui aussi partisan de Paulin, lui aussi champion de l'ascétisme et patron de la virginité. Y aura-t-il eu quelque froissement entre les salons pieux de Marcelle et de Marcelline, ou Ambroise, qui vint à Rome en un moment (382) où Jérôme s'y trouvait aussi, aura-t-il égratigné par mégarde le plus sensible des épidémies ? Nous n'en savons rien.

Fort discret sur la littérature d'Ambroise, et, en général, des auteurs (^ui ne lui plaisaient pas, Jérôme est heureusement moins réservé sur la sienne. Son De viris se termine par un long chapitre où il dresse le catalogue complet de tout ce qu'il avait publié jusqu'à l'année 392. Ce n'est pas peu de chose. Si Jérôme avait mauvais caractère, au moins ne perdail'il pas son temps.

Etablissements chrétiens au nord du Danube. — Ulfila et la conversion des Goths. — Les sectes. — La convocation de 383. — Divisions chez les ariens et les eunomiens. — Les Novatiens. — Sectes enthousiastes : les Messaliens. — Amphilochius, évéque d'Iconium, — Grégoire de Nysse. — Grégoire de Nazianze. — Eprpliane et les hérétiques. — Apollinaire, sa doctrine, sa propagande. — Diodore de Tarse. — Flavien et Ghrysostome. — Le schisme d'Antioche : concile de Gésarée. — Eusébe de Samosate. — Edesse et ses légendes : saint Ephrem. — La Palestine. — Cyrille de Jérusalem. — Le pèlerinage : visite de Grégoire de Nysse. — Rufin et Jérôme. — L'Arabie : le culte de Marie. — Titus de Bostra et ses successeurs. — Le concile de 394.

1° — L'arianisme chez les Goths.

La propagande chrétienne, en Occident^ n'avait guère dépassé les frontières ; elle avait encore trop à faire à l'intérieur pour s'engager dans les missions lointaines. Dn reste les Scots et les Pietés, au delà de la Bretagne romaine, les Saxons, Francs et Alamans, dans la Germanie indépendante, étaient, avec l'empire, en état de perpétuelle hostilité. On avait déjà assez de peine à les empêcher d'y porter le ravage sans parler d'aller chez eux les évangéliser. Sur quelques points, en Germanie supérieure {Agri Decumales) et du côlé des Karpathes (Mésiee; Dacie), les établissements romains avaient jadis débordé la ligne du Rhin et celle du Danube; mais tout

l'orient chrétien sous théodose 567

cela avait été submergé par les invasions du milieu du iii« siècle, puis, finalement, l'empire avait abandonné ces positions excentriques. Il est possible que le christianisme s'y fût déjà implanté en quelques endroits ; mais de cela nous n'avons ni indice ni témoignage.

La situation se maintint telle jusqu'à la fin du vi^ siècle. Sauf vers les bouches du Danube, il n'est nulle part question d'églises établies au delà des frontières, mais bien plutôt d'églises détruites, en territoire romain, par les incursions des barbares.

Au delà du bas Danube, le légat de Mésie inférieure avait surveillé longtemps le passage entre l'angle S.E. du plateau transylvanien et la mer Noire. Sa protection s'étendait, sur le littoral de celle-ci, à divers établissements grecs, comme les villes de Tyra et d'Olbia, à l'embouchure du Tyras (Dniestr) et du Boiysthène (Dniepr), celle de Cherson (Sébastopol) et le petit royaume de Bosphore (Kertch), à l'entrée de la mer d'Azow. TyraetOlbia, antiques colonies de Milet, étaient, sous l'empire, en grande décadence; l'hellénisme s'y voyait de plus en plus opprimé par la barbarie. On n'en entend plus parler après Alexandre Sévère, ce qui donne lieu de croire qu'elles furent détruites par les Goths. Il n'en fut pas de même de Gherson et de Bosphore: ces deux cités, diverses d'origine et d'institutions, l'une démocratique, l'autre monarchi(|ue, eurent sans doute beaucoup à souffrir des nouveaux barbares, et dans leur commerce et dans l'influence politique qu'elles exerçaient chez les Scythes et les Sarmates; cependant elles se maintinrent et continué-

rent à vivre jusqu'au moyen-âge. Le chiistianisnie s'y établit d'assez bonne heure : un évèque de Bosphore assistait au concile de Nicée (325) *, un évêque de Cherson, à celui de Gonstantinople (381).

Les Goths eux-mêmes furent touchés par la propagande évangélique, dès le temps où ils habitaient au voisinage de la mer Noire. Un peut même dire que leurs origines chrétiennes se rattachent aux terribles invasions dont ils affligèrent l'empire vers le milieu du ni" siècle. De leurs expéditions en Asie-Mineure ils ramenèrent, entre autres captifs, plusieurs chrétiens^ qui leur enseignèrent avec succès la doctrine du Christ -. Des clercs se trouvaient parmi eux; ils organisèrent les premiers groupes de convertis. Les églises de Bosphore et de Cherson, ainsi que celles du bas Danube, ne purent manquer d'offrir des points d'appui à la propagande. Au concile de Nicée il y avait un évèque de « Gothie », appelé Théophile. Certains indices donnent lieu de le rattacher à un groupe de populations germaniques qui finit par s'établir en Crimée, abandonnant la vie nomade, pendant que la

1 K(i5[ioç Bo(T7t6poy. Un autre évèque de ce sièf^e péiil en 358, à Nicomédie, sous les ruines de l'église, renversée par un tremblement do terre. Sozomène (IV, 16) le mentionne sans indiquer son nom. Sur les antiquités chrétiennes de Kertch, voir l'article de .1. Kulukowsky, dans le RômischeQiiarlalschri/t.t. VIII (1894), p. 309 et suiv.

2 Philostorge (II, 5) et Sozomène (II, 6) sont d'accord l'à-dessus. C'est, peut-être un de ces captifs que l'Eutychés cappadocien dont il est question dans une lettre de saint Basile (Ep. 165).

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masse des Goths et de leur clientèle s'écoulait vers l'Occident '. •

Quelques ascètes mésopotamiens avaient été exilés en Scythie, vers les dernières années de Constantin, peutêtre un peu plus tard. Leur chef était un certain Audius. Le clergé officiel leur reprochait, outre un genre de vie assez bizarre, une insubordination insolente à l'égard de la hiérarchie, quelques doctrines erronées, l'anthropomorphisme entre autres, enfin leur opposition au décret pascal du concile de Nicée -. C'étaient des gens très zélés;

1 Au temps de saint Jean Ghrysostome ces Goths recevaient leurs évéques de Gonstantinople. Lui-même il leur en ordonna un, appelé Unila, dont il dit beaucoup de bien (Ep. 14). Unila mourut pendant son exil, ce qui lui donna beaucoup d'inquiétudes, car il ne voulait pas que le successeur fût consacré par l'intrus Arsace (Ep. 206, 207). Cette mission était en rapport avec un monastère goth de Gonstantinople, celui de Promotus. En 547, des Goths de Grimée, que Procope(Be/Z. Goth., IV, 5) appelle Tétraxites, demandèrent un évéque à Justinien. Ils habitaient le long de la mer d'Azow. D'autres Goths sont signalés par le même écrivain {De aedif., III, 7) comme sédentaires, agriculteurs et alliés de l'empire, auquel ils pouvaient fournir 3.000 combattants. Ils habitaient dans la région maritime, autour d'une localité appelée Dory. C'est de ce côté, c'est-à-dire à l'est de Cherson, que se trouvait l'évéché de Gothie, marqué dans les notices byzantines depuis le x^ siècle (Néa Taxtixà) ; les notices plus anciennes ne le mentionnent pas. Il est possible que toutes ces données se ratlachentà un seul et même évéché, qui, depuis Théophile, aurait représenté le groupement religieux des Goths et autres barbares établis en Grimée. Mais cela n'est pas sûr ; il faudrait, en tout cas, admettre des changements de résidence et peut-être des intermittences,

2 Ce décrjt fut canonisé à nouveau par le concile d'Antioche (c. 1). Sur les Audiens, la meilleure source est Epiphane, Haer., LXX. Théodoret {H. E., IV, 9) ajoute quelques traits nouveaux.

l'évangélisation des Goths les tenta. Ils s'y mirent avec ardeur et obtinrent quelques succès ; ils arrivèrent même à organiser des monastères. Après la mort d'Audius, un autre mésopotamien, Uranius, prit la direction de la secte. Tous deux étaient évêques, il est vrai d'ordination irrégulière. Us ordonnèrent de leur côté quelques-uns de leurs convertis, notamment un certain Silvanus.

Mais l'effort le plus considérable fut celui de l'évêque Ulfila. Celui-ci, en dépit de son nom germanique, descendait d'une famille de captifs cappadociens, enlevés sous l'empereur Valérien '. Vers l'âge de trente ans il exerçait les fonctions de lecteur, sans doute dans quelque église de mission, lorsqu'il fut désigné par le roi des Goths pour faire partie d'une ambassade auprès de l'empereur Constance. Les èvêijues de la cour le virent^ et, augurant bien de ses aptitudes, le consacrèrent évêque pour sa nation. Ullila, rentré chez lui, se mit à l'œuvre avec le zèle le plus intelligent. Ce fut l'inillateur de la nation gothi(}ue à la civilisation romaine et chrétienne. Il constitua un alpliabet, qui remplaça fort avantageusement la vieille écriture runique, et traduisit en gothique la plupart des

(jui correspondent vraisemblablement à un développement ultérieur. Sur l'attitude des Audiens dans la question pascale, voir mon mémoire La questioti de la Pdque au concile de Nicée, dans la Revue des q. hisL, t. XXVIII (KS80), p. 29.

1 Diins le bourg de SadagoUhiiia, près de Parnassos.

2 Philostorge, II, 5 *. -jtcô IvJaEétou xa\ ttôv auv a'jTfô èTUTxdTtwv. Plutôt par un de ceux-ci, car Eusébe était sans doute déjà mort.

livres saints ^ Un grand nombre de ses compatriotes embrassèreat le christianisme. Le roi Hermanaric finit par s'inquiéter de voir tant de ses compagnons. d'armes passer à la religion des Romains. Il se fâcha et ordonna à tous les missionnaires, ceuxd'Audius comme ceux d'Ulfila, de repasser le Danube. Les Audiens rentrèrent en Orient; Ulfila et ses disciples, qni l'avaient suivi en grand nombre, furent autorisés à s'installer dans la province de Mésie inférieure, près de la ville de Nicopolis. Cet exode eut lieu en 349 environ. Ulfila vécut encore trente-trois ans. Il était arien. En 360 il assista au concile de Gonstantinople et joignit son suffrage à ceux qui approuvèrent la formule de Hlmini. En 383, mandé par l'empereur Théodose avec les chefs des autres groupes dissidents, il fit de nouveau le voyage de la capitale, où il mourut aussitôt son arrivée. La confession de foi qu'il avait préparée et qui fut son testament spirituel nous est parvenue : c'est l'arianisme le «plus net 2.

1 Philostorge, II, 5. Il n'aurait omis que les livres des Rois, jugeant inutile de mettre tant de récits de batailles sous les yeux d'un peuple qui n'était que trop porté à la guerre. C'est ce que dit Philostorge. A ce compte-là, Ulfila aurait dû faire d'autres coupures dans l'Ancien Testament.

2 Auxrenseignementsdes historiens du v siècle (Philostorge, II, 5; Socrate, II, 41; IV, 33; Sozomène, IV, 24 ; VI, 37) nous pouvons joindre maintenant des pièces contemporaines conservées dans le traité de l'évéque arien Ivlaximin contre saint Ambroise. Ce traité, transcrit dans les marges du manuscrit 8907 de Paris, a été étudié d'abord par Waitz, Ueber das Leben wid die Lehre des Ulfilas, Hanovre, 1840 ; puis par Bessell, Ueber das Leben des Ulfilas, etc. Gôttingen, 1860. Il a été publié intégralement — autant que le permet l'état du maniiscrjt — par M. Kautïmann, Aus der Schiile

La mesure prise par le roi des Gotiis contre l'évêque Ulfila n'arrêta pas complèlenient la propagande transdanubienne. L'évêque de Thessalonique, Acholius, s'y intéressait efficacement. Mais les temps devenaient de plus en plus difficiles. Les Goths voisins du Danube avaient soutenu la compétition de Procope contre Valens; de là, quand celui-ci se fut débarrassé de son rival, une guerre qui dura trois ans (367-369). Les prédicateurs de la religion romaine subirent le contre-coup de ces hostilités. Plusieurs histoires de martyrs se rapportent à ce temps-là. La mieux documentée est celle d'un saint Sabas, noyé dans la rivière Buseu ', en 372. D'autres furent brûlés, quelquefois en masse, dans les tentes qui servaient^d'églises^.

Ainsi préparée, la conversion générale s'opéra à la suite d'un grave événement politique. Les Huns, débor-^

des Wulfila, dans le t. I des Texte iind Untersuchungen ^ur allgermU' nischen Religionsgeschichle, Strasbourg, 1899. Il contient (p. 73-76) un long extrait d'une lettre où Auxence, évéque de Dorostoruin et disciple d'Ulfila, racontait la vie de son maître. C'est à la fin de ce morceau que se trouve le Credo d'Ufila : t Ego Ulfila episko- » pus et coiifessor semper sic credidi et in bac fide sola et vera j transitum fucio ad dominum meum. »

' Moûffeov, affluent de droite du Sereth. L'événement eut lieu le 12 avril, qui est le jour de la fête.

2 Socrate, IV, 34; Sozom., VII, 37 ; Basile, £p. 164, 165; Ambr., Ep. Ib, 16 ; in Luc, II, 37 ; Aug., De civ. Dei, XVIII, U ; voir aussi les traditions hagiographiques sur les saints Batbusius et Vereas (26 mars), sur saint Nicelas (15 sept.) et saint Sabas (12 avril). Les restes de ces martyrs furent transportés respectivement à Cyzique, à Mopsueste et à Césarée de Gappadoce. Les restes de saint Sabas furent recueillis et expédiés à saint Basile par le duc de Scythie, Junius Soranus, son compatriote

L'ORIENT CHRÉTIEN SOUS THEODOSE r>73

daiit la ligne du Don, rejetèrent les Goths sur le Dniestr d'abord, puis sur le Sereth, menaçant de les pousser plus loin encore. Acculés au Danube, les vaincus eurent l'idée de demander asile à l'empire romain. Ils y furent accueillis comme hôtes et auxiliaires (376); mais bientôt ils s'y conduisirent en maîtres, et, depuis le désastre d'Andrinople (378), leur histoire se poursuit, non plus au voisinage, mais à l'intérieur même de l'empire. Au moment où ils y pénétrèrent, la confession de Rimiiii représentait le christianisme officiel; l'église de Gonstantinople était dirigée par un évêque arien. Mais ceci dura peu ; le gouvernement de Gratien et de Théodose prit nettement position pour la foi de Nicée. De ce côté, les barbares ne purent subir aucune pression sérieuse. Mais l'épiscopat était partagé. Si les évêques de Tomi * et de Marcianopolis " étaient des colonnes de l'orthodoxie, Auxence de Dorostorum ^ était un fervent disciple d'Ulfila; Palladius de Ratiaria ^ avait de longs états de service dans le camp arien, et ils n'étaient pas les seuls. Mais c'est surtout Ulfila qui compte en cette affaire. Quel initiateur était plus recommandé à la nation gothique et à ses chefs? Avec lui le culte chrétien revêtait des formes nationales; il se célébrait en gothique ; c'est dans cette langue que l'on prêchait et que l'on priait. Il est vrai que, pour le symbole, il n'était pas d'accord avec les dépositaires ac-

1 L'évèque de Tomi était le seul de sa province de Scythie.

2 Cod. Tfieod., XVI. 1, 3.

3 Sur Auxence, cf. ci-dessus, p. 552.

4 Ci-dessus, p. 473 et suiv.

tuels de l'autorité impériale; mais il l'avait été sous le gouvernement de Constance et de Vàlens. Qui pouvait dire qu'un nouveau revirement fût impossible ? Et après tout, était-il si urgent d'effacer toute distinction religieuse entre Goths et Romains?

Que l'on ait ou non raisonné ainsi sur la situation, le fait est qu'elle se dessina bientôt de telle manière que l'ariatîisme, à mesure qu'il perdait du terrain chez les sujets de l'empire, en gagnait chez ses « alliés ».

Et ce n'est pas seulement sur le bas Danube qu'il en fut ainsi. Tout le long de ce fleuve, les barbares qui bordaient la frontière passèrent les uns après les autres au christianisme, et au christianisme arien i. Les circonstances étaient à peu prés les mêmes. En Pannonie, comme en Mésie, les églises avaient été dirigées par des prélats ariens. Si, de ce côté, on ne trouve pas l'équivalent d'Ulfila, il faut bien reconnaître que l'exemple des Goths contribua beaucoup à décider les autres nations germaniques. L'arianisme commence, en ce moment, une nouvelle carrière. Goths de l'ouest et de l'est, Burgondes, Suèves, Vandales, Lombards, vont en faire leur religion nationale; dans les provinces arrachées par eux à l'empire ils remettront en honneur la confession de Rimini ; jusqu'au vi*" et au vue siècle elle y tiendra en échec la foi

1 A noter cependant l'histoire de Fritigil, reine des Marcoinans, que saint Ambroise avait catéchisée par lettre (Paulin, Vila Ambr., 3G). Elle persuada au roi son mari de se donner aux Romains et vint elle-même à Milan, où saint Ambroise venait de mourir.

L'ORIEiNÏ CHRÉTIEN SOUS THÉODOSE 575

de Nicée. Mais ce sont là des développements postérieurs et occidentaux. Pour le moment tout ce qu'il y a lieu de relever, c'est que, même à l'intérieur de l'empire, lant en Orient qu'en Occident, et parmi les populations romaines, l'arianisme va profiter du prestige de ses nouveaux adhérents. Inutile de songer à l'extirper de l'armée ; les Goths s'imposent désormais comme troupes auxiliaires, et cela sous le commandement de leurs chefs nationaux ; du reste, même dans les rangs de l'armée régulière et de son état-major supérieur, ils sont largement représentés. Il faut compter avec eux, sur ce point comme sur tant d'autres.

2^ — Théodose et les sectes.

Les sectateurs barbares de l'arianisme n'étaient pas seuls à réclamer l'attention de l'empereur Théodose. Il avait été relativement aisé de remettre les églises aux prélats orthodoxes et de faire pleuvoir les sentences conciliaires sur les partisans de Démophile et d'Eunome. L'accord des esprits ne se faisait pas aussi rapidement. Evincé des édifices officiels, l'enseignement hérétique se maintenait dans les conventicules ; l'esprit d'Aèce y soufflait toujours. On avait beau exiler Eunome; il trouvait partout le moyen d'entretenir la controverse. C'est surtout à Gonstantinople qu'elle sévissait. On en était assailli dans la rue, sur les places publiques ; il n'y avait pas de carrefour où l'on ne discutât avec fureur sur les

r)76 CHAPITRE XVI N

choses les plus incompréhensibles. Le changeur à qui l'on s'adressait pour avoir de la monnaie vous parlait de l'engendré et de l'inengendré ; le boulanger, au lieu de vous indiquer le prix du pain, déclarait que le Père est le plus grand et que le Fils lui est soumis. Vous demandiez un bain : « Le Fils vient sûrement du néant », répondait le baigneur anoméen '.

Théodose eût bien désiré mettre un terme à ces divisions et n'avoir pas à sévir contre des dissidents, qui, après tout, étaient, pour la plupart, des gens convaincus et tranquilles. Il se figura que, par son intervention directe, il obtiendrait quelques résultats 2, Après les deux léunions conciliaires de 381 et de 382, il en convoqua une troisième, en 383, qui devait avoir le caractère d'un colloque entre les chefs des diverses confessions ; l'empereur y interviendrait et tâcherait^de ménager une entente.

La réunion eut lieu en effet ' ; elle se tint au mois de juin. Ulfila, malgré son grand âge, se transporta à Constantinople, où il mourut aussitôt arrivé. Nous avons encore la profession de foi qu'il entendait remettre à l'empereur. Eunome, à ce moment, résidait à Ghalcédoine;

1 Grégoire de Nysse, Or. de Deitate Filli et Sp. S., Migne, P. G., t. XLVI, p. 357.

2 Un récit légendaire rapporté par Sozomène (VII, 6) et Théodorel (V, 16;. celui-ci y fait intervenir Amphilochius d'Iconiuni) représente Théodose comme hésitant, alors encore, entre l'arianisme et l'orthodoxie. Rien n'est plus invraisemblable. -

3 Raulïmann, Ans der Schule des Wi/lfila, p. 76. Cf. ci-dessus, p. 571,

l'orient chrétien sous théodose 577

il vint présenter la sienne, qui s'est aussi conservée '. Les autres, Démophile pour les Ariens, Eleusius pour les Macédoniens, en firent autant. A en juger par les documents d'Eunome et d'Ulfila, chacun s'était borné à déclarer sa croyance, sans faire le moindre pas vers la conciliation. Les explications orales ne témoignèrent non plus d'aucun désir d'entente. Suivant une tradition, les orthodoxes auraient proposé de s'en tenir à celle des formules qui reproduirait l'enseignement des anciens Pères, de ceux qui avaient vécu avant l'apparition de l'arianisme; cette demande n'aurait pas été accueillie 2. Dans ces conditions il n'y avait qu'à persévérer dans les voies de rigueur, et c'est ce qui fut fait. Une nouvelle loi ^ interdit les réunions de culte, publiques ou privées, des Eunomiens, Ariens et Macédoniens, tout comme celles des Manichéens et sectes analogues. Les Novatiens seuls obtinrent qu'on tolérât leurs églises.

Il paraît bien, du reste, que, sinon en droit, au moins en fait, il en fut de même des Macédoniens et des Ariens. Leurs assemblées étaient prohibées, mais elles se tenaient tout de même et la police fermait les yeux *, en dépit des réclamations de certains évêques. A quoi eût servi la rigueur ? Les sectes s'acheminaient toutes seules vers

1 Migne, P. G., t. LXVII, p. 587, note 34; Mansi. t. III, p. 645.

2 Socrate, V, 10, qui exagère évidemment le rôle joué alors par les Novatiens.

3 Cod. Theod.. XVI, 5, 11, du 25 juillet 38.S ; cf. XVI, 5, 12 et 13, du 3 décembre et du 21 janvier suivants.

4 Socrate. V, 20.

DuCHESNE. Hist. anc. de l'Egl. — T. II. . 37

leur fin. Chaque jour elles perdaient des adhérents ; ceux qui restaient s'exaltaient entre eux, se querellaient, faisaient schisme. Quand Démophile fut mort, on alla lui chercher un successeur en Thrace, un certain Marinus; d'autres ariens acclamèrent Dorothée, dépossédé de son évêché d'Antioche. D'accord sur le fond du dogme arien, les deux partis avaient découvert des points sur lesquels ils ne pouvaient s'entendre. Avant la création du Fils, Dieu pouvait-il être appelé Père ? Oui^ disait Marin ; non, déclarait Dorothée. Un pâtissier syrien, Théoctiste, soutenait chaudement les idées de Marin; aussi les disciples de celui-ci avaient- ils reçu le sobriquet de Pâtissiers (Psalliyriani). Ils avaient aussi l'appui de l'évêque des Gotbs^Selenas, successeur d'Ulflla. Gela leur créait une certaine respectabilité, mais ne les empêchait pas de se diviser encore: l'évêque psathyrien d'Ephèse, un certain Agapius, eut des difficultés avec Marin. C'est seulement en 419 que ces querelles intérieures s'apaisèrent 1.

Les Eunomiens, qui, du reste, n'étaient pas moins divisés entre eux, furent pourchassés avec plus de rigueur. J'ai parlé plus haut des exils successifs de leur prophète Eunome. Ces sectateurs semblent avoir pris plaisir à renforcer les différences qui les séparaient de l'orthodoxie. Ils allèrent jusqu'à modifier le rituel du baptême, duquel ils éliminèrent et la triple immersion et rénumération des personnes divines. Une fois pourvus

1 Socrate, V. 2<.

L'ORIEiNT CHRÉTIEN SOUS IHÉODOSE 579

d'un baptême spécial, ils ne tardèrent pas à le présenter comme le seul efficace et à rebaptiser ceux qui venaient à eux des autres sectes. C'est contre eux qu'on légifèreen des rescrits sans cesse renouvelés *, et que s'escriment de tous côtés les théologiens orthodoxes. De Basile d'Ancyre et de ses amis, saint Basile de Gésarée avait hérité cette controverse : son frère Grégoire de Nysse la reprit après lui 2. Chrysostome, à Antioche, prononça de nombreux discours contre les anoméens.

3° — L'Asie- Mineure.

Ce n'était pas seulement de ces dissidences récentes^ toutes plus ou moins dérivées de l'hérésie d'Arius, que les évoques de Théodose avaient à se préoccuper. Lesvieilles sectes organisées depuis le ii^ et le m* siècle continuaient à subsister et à diviser l'Eglise. Les Novatiens, tolérés depuis assez longtemps ', étaient très

1 Cod. Theod., XVI, 5, 8. U-13, 17, 23, 2b, 27, 31, 32, 34, 36, 49, 58, 60, 65.

- L' <r Apologétique > d'Eunome, exposé doctrinal publié parce docteur dans les premières années de sa carrière théologique, fut réfuté par saint Basile — qui nous en a'ainsi conservé le texte — avant son élévation à l'épiscopat. Eunonie répondit à Basile x. mais il prit son temps et sa réponse venait à peine d'être publiée,, quand Basile mourut. L'évéque de Gésarée y était attaqué personnellement et avec beaucoup d'aigreur. Ses frères, Pierre de Sé-baste et Grégoire de Nysse, pensèrent qu'il y avait lieu de répliquer;. Telle est l'origine des douze livres de Grégoire contre Eunome. — Apollinaire et Didyme avaient aussi écrit contre 1' * Apologétique, b-

3 Pour leur situation sous Constantin et Constance,, voir le, chapitre suivant.

nombreux à Constantinople et dans les provinces asiatiques de Bithynie, de Paphlagonie et de Phrygie. En ces pays de mœurs simples, le rigorisme trouvait toujours accueil. Leurs communautés les plus puissantes, celles qui donnaient le ton aux autres, étaient celles de Constantinople, de Nicomédie, de Nicée, de Kotyaeon (Kutahié). L'historien Socrate, très renseigné sur ce groupe religieux, raconte diverses choses sur les évêques novatiens de Constantinople, Acesius*, qui vivait au temps du concile de Nicée et avait, paraît-il, rendu témoignage à Vhoyyioousios, puis Agelius, persécuté avec les catholiques sous Constance et sous Valens. Agelius vivait encore en 383; il prit part au colloque religieux de cette année^. Dans ce petit monde rigoriste, il y avait quelques hommes distingués, qui, soit par tradition de famille, soit par attrait pour une piété épurée, s'y trouvaient plus à l'aise que dans les multitudes de la grande Eglise. Sous Valens, un d'entre eux, Marcien, après avoir fait carrière au palais impérial, fut élevé au presbytérat; il était fort instruit : ses croyances n'empêchèrent pas l'empereur de lui confier l'éducation de ses filles Anastasie et Garosa. Il profita de sa faveur pour faire adoucir les mesures de rigueur dont ses coreligionnaires avaient alors à souffrira Son fils Chrysanthe était, lui aussi, un homme en vue; il exerça sous Théodose les fonctions de consulaire d'Italie et de vicaire

1 Socrate, I, 10.

2 Socrate, IT, 38 ; IV, 9; V, 10

3 Socrate, IV, 9.

des Bretagnes ^ Un autre prêtre novatien, Sisiniu?, avait suivi jadis, en compagnie de Julien, les leçons de Maxime d'Ephèse. Agelius, avant de mourir, consacra évêques Marcien et Sisinius, en stipulant toutefois que Marcien exercerait le premier les fonctions épiscopales et que Sisinius serait son successeur.

C'est ce qui arriva. Marcien eut beaucoup de difficultés avec un de ses prêtres, Sabbatius, qui se niit à faire schisme à propos de la date de j Pâques. C'était là une vieille querelle. Chez les Novatiens, comme chez les catholiques avant le concile de Nicée, il y avait deux manières de fixer la date pascale ; les uns tenaient compte de l'équinoxe, et c'était le plus grand nombre ; sur ce point les Novatiens de Rome et de Constantinople étaient d'accord avec la grande Eglise ; d'autres, comme les Orientaux avant Nicée et les Audiens après, s'en rapportaient aux calculs juifs. Ce dernier usage avait été canonisé, au temps de Valons, dans un concile tenu au bourg de Pazos, près des sources du Sangarius, par un certain nombre d'évèques novatiens de la région phrygienne. Marcien n'osa pas se mettre en conflit avec eux ; 11 fit décider dans un synode que chacun ferait la Pâqu^ selon l'usage qui lui agréerait ^ ,

En Phrygie le foyer montaniste de Pépuze se maintenait ; il avait même assez de rayonnement pour provoquer des lois répressives. Les. Montanistes, Priscil-

1 Socrate, VII, 12.

2 Socrate, IV, 28; V, 2i.

Jianistes ', Phrygiens, PépuzienS;, Tascodrugites, sont mentionnés de temps en temps dans le code théodosien^. Tous les ans ils célébraient, le 6 avril, une grande panégyrie, qui était pour eux la fête de Pâques ^. On en convertissait quelquefois* ; mais plus on allait, plus ces vieilles sectes se cantonnaient dans un particularisme farouche. Il y avait aussi les partisans de l'encratisme obligatoire, isolés d'abord, maintenant grou- ■pés en confréries propagandistes, diverses de noms et d'observances, Encratites, Hydroparastates, Apotactiques, Saccophores 5. Ceux-ci, comme leur nom l'indique, étaient vêtus de sacs. Une autre variété d'enthousiates se manifeste au moment où nous sommes, les Messaliens ou Euchites. Ces deux dénominations, dont la première est sémitique, l'autre grecque, pourraient se traduire .par le mot Prieurs. Le mouvement qu'elles désignent, originaire de la région où le pays syriaque confine à l'Arménie, se propagea très vite en Syrie et en Asie- "Mineure. Epiphane en parle dans son Panarion, écrit antérieur à la mort de l'empereur Valens. Au commencement, les Messaliens n'avaient aucune organisation. C'étaient des gens qui avaient renoncé à leurs biens, ne T^ivaient que d'aumônes, allaient et venaient, toujours priant et ne faisant autre chose. Le soir venu ils dor-

1 Disciples de la prophétesse Priscille; ne pas confondre avec les Priscillianistes d'Espagne.

:2 Cod. Theod., XVI. 5, 10, 40, 48, 57, 65. î Sozom., VII, 18.

-■4 Basile, Ep. 188.

i Basile, Ep. 188, 189.

l'orient chrétien sous théodose 5S3

maient pêle-mêle, hommes et femmes, en plein air autant que possible. Des offices de l'Eglise et de ses jeûnes ils i^e s'inquiétaient en aucune façon. Par la prière seule et par le détachement absolu des biens de ce monde ils se tenaient en rapport avec Dieu et ses saints, et en rapport si étroit qu'ils n'hésitaient pas à s'attribuer à euxmêmes les qualifications d'anges, de prophètes, de patriarches, de Christs. Suivant eux le baptême n'efface que les péchés passés ; il n'empêche pas qu'en chaque homme il n'habite, dès sa naissance, un démon avec lequel il faut lutter sans cesse. La lutte contre les démons les préoccupait extrêmement ; quand elle s'exaspérait en eux, on les voyait faire le geste de lancer des traits, exécuter d'énormes bonds ou même se mettre à danser.

Ces derviches chrétiens étaient aussi faits que possible pour alarmer l'épiscopat d'alors, tout entier à la tâche de pacifier l'Eglise et d'y maintenir une bonne tenue. Le premier qui s'en occupa fut le métropolitain d'Iconium, Amphilochius : à la tête d'un concile tenu à Sidé en Pamphylie, il condamna sévèrement un tel genre de vie. Avis de cette condamnation fut donné à l'évêque d'Antioche, Flavien, qui assisté de quelques évoques, fit comparaître l'un des chefs messaliens, Adelphius, vieillard très avancé en âge. Il parvint, en usant de ruse, à lui faire avouer ses secrets, car la secte en avait et les dissimulait avec le plus grand soin. Une seconde fois, les Messaliens furent condamnés. Flavien, du reste, fit le nécessaire pour que sa sentence fût acceptée par les évêques de Mésopotamie et d'Arménie-

Mineure, pays où l'étrange secte avait jeté ses premières racines*.

Il s'en Jaut que ces mesures disciplinaires et les proscriptions législatives dont elles furent suivies aient eu raison du messalianisme. Cette hérésie se maintint en Pamphylie et dans l'est de l'Asie-Mineure. En Arménie aussi elle donna longtemps des préoccupations.

Amphilochius d'Iconium, que nous avons vu paraître en cette affaire, était, sous Théodose, le personnage ecclésiastique le plus important de toute l'Asie-Mineure. En lui, bien plus qu'en ses proches, Basile avait trouvé un héritier. A vrai dire Amphilochius était son œuvre. Elevé à l'école de Libanius, qui lui conserva toujours beaucoup d'affection, puis avocat à Gonstantinople, il n'était pas resté longtemps dans le monde et vivait retiré en Gappadoce auprès de son père infirme, quand Basile, vers la fin de l'année 373, fut prié par les gens d'Iconium de leur choisir un évêque. Son choix tomba sur Amphilochius, qui n'avait guère dépassé la trentaine. Juste à ce moment, la ville d'Iconium devenait métropole d'une nouvelle province, celle de Lycaonie, formée aux dépens de la Pisidie et de l'Isaurie. De là certaines difficultés spéciales, qui obligaient le nouvel évéque à recourir souvent aux lumières de son illustre protecteur. Basile ne lui fit pas défaut. Nombre de ses lettres sont adressées à Amphilochius, notamment ses trois épîtres

i Sur cette affaire, voir Photius, cod. 52, qui dépouille un dossier de pièces officielles ; cf. Théodoret, Haer. fab., IV, 11.

l'orient chrétien sous théodose 585

synodiques *, qui passèrent plus tard dans les codes canoniques grecs avec une autorité analogue à celle que revêtent, dans les recueils latins, les décrétales des papes L'évêqùe de Gésarée, outre qu'il trouvait dans cette direction un aliment à son zèle, était heureux d'avoir, dans le centre de l'Asie-Mineure, un homme de confiance, plein d'énergie et de dévouement. Par lui il pouvait rallier les bonnes volontés éparses en Phrygie, en Pisidie et jusque dans les provinces plus lointaines de Lycie et de Pamphylie. Amphilochius venait de temps à autre à Gésarée, malgré la difficulté du voyage à travers le steppe central d'Asie-Mineure. Basile aussi se montra à Iconium. En 376 il y fit parvenir son traité du Saint- Esprit, qui fut lu en synode et envoyé par les soins d'Amphilochius aux provinces plus éloignées, comme préservatif contre la propagande des Pneumatomaques. Sous une telle direction, Amphilochius, qui, avant de devenir évêque, ne s'était guère occupé de théologie, devint bientôt un homme de grande doctrine et "une sorte d'oracle. De ses écrits, cependant, il ne nous reste guère que des fragments -. On a vu qu'en 381 il fut désigné, avec son voisin Optime, le métropolitain de. Pisidie, comme centre des rapports ecclésiastiques dans le diocèse occidental d'Asie-Mineure. Ils paraissent avoir vécu tous les deux autant que régna Théodose'. Très liés

i Ep. 188, 199, 217.

2 Sur Amphilochius, voir la monographie de Karl Holl, Amphilochius von Iconium, Tubingue, 1904. Cf. G, ¥ icker. A^nphilochianat 1" partie, Leipzig, 1906.

3 Amphilochius assista encore au concile de 394.

avec les frères de Basile et avec Grégoire de Nazianze, ils jouissaient, à Gonstantinople aussi, d'une précieuse amitié, celle de la célèbre matrone Olympias, qui rendit plus tard tant de services à Ghrysostome *. C'est chez elle (lue mourut Optime.

En Cappadoce et dans les pays voisins la tradition de Basile vivait toujours, représentée par sa famille et ses amis. Emmélie avait assez vécu pour voir son fils évêque ; après elle, sa fille aînée, Macrine, dirigea le monastère d'Annesi, sur l'Iris, organisé par elles en face du lieu où Basile lui-même avait sa solitude. Macrine survécut quelques années à sa mère, quelques mois seulement à Basile. C'est prés d'elle qu'avait été élevé le plus jeune de ses frères, Pierre, qui, peu après sa mort, fut élu évêque de Sébaste. Son autre frère, Grégoire de Nysse, assista à ses derniers moments ; leurs entretiens suprêmes forment le cadre de son dialogue a L'âme et la résurrection ».

L'évêque de Nysse, traité naguère d'un peu haut par son grand frère Basile, prenait maintenant beaucoup d'importance. Il était orateur ; on le recherchait pour les grandes oraisons funèbres et autres discours d'apparat. Lui que Basile trouvait trop simple pour aller négocier avec le pape Damase, il se vit attribuer par le concile de 381 2 une mission de grande confiance auprès

i Palladius, Dial. 17.

* On hésite pour cette mission entre le concile d'Antioche en 379 et celui de Gonstantinople tenu deux ans plus tard. Je crois qu'il s'agit de celui-ci.

l'orient chrétien sous théodose 587

des évèques d'Arabie et de Palestine ; il est vrai qu'il en revint sans avoir réussi. C'était un théologien; il écrivait contre Eunome ^ et contre Apollinaire; on lui doit un remarquable exposé doctrinal, intitulé Grande Catéchèse, et bien d'autres menus traités. Ses vies de saint Grégoire le Thaumaturge et de sainte Macrine lui donnent rang parmi les hagiographes.

Gomme tous les prédicateurs de ce temps, il disserta beaucoup sur l'Ecriture sainte. En exégèse tous les Cappadociens étaient tributaires d'Origène. Basile et Grégoire de Nazianze avaient formé ensemble, sous le titre de Philocalie, un recueil des plus beaux morceaux du docteur alexandrin. Cependant ils s'étaient abstenus •de s'approprier celles de ses idées qui s'écartaient de l'enseignement reçu. Grégoire de Nysse fut moins réservé. Il se laissa séduire par la doctrine de la restauration dernière (àTuo/caxàGTacrc;), du salut universel destiné à s'étendre finalement aux plus méchants des hommes et aux démons eux-mêmes.

L'autre Grégoire, l'évêque démissionnaire de Gonstanlinople, s'était retiré dans son pays de Nazianze. Avant de quitter la capitale il avait rédigé son testament, document curieux, qui s'est conservé parmi ses œuvres. A Nazianze il n'y avait pas d'évêque. Depuis la mort du vieux Grégoire le siège était resté inoccupé. Son -fils n'avait nullement l'idée de s'y installer : ses prétendues translations lui avaient valu trop d'ennuis

1 Ci-dessiis, p. S79, note 2. -

pour qu'il pût songer à s'en permettre une autre. Cependant il lui était impossible de se désintéresser de celte église. Il la dirigeait d'Arianze, un bien de sa famille, où il habitait ordinairement. Son aventure l'avait ulcéré. Le souvenir amer qu'il en conserva se traduit dans sa correspondance et dans ses vers. Car il écrivait beaucoup ; presque toutes ses lettres sont de ces dernières années. Il lui arrivait dépasser le carême sans prononcer une parole, et c'était sans doute une grande pénitence, pour lui et pour les autres; mais sa plume ne s'arrêtait pas.

Dans le clergé de Nazianze il y avait un parti apollinariste : cela compliquait la situation. Les évêques de la région, à leur tête Théodore, le nouveau métropolitain de Tyane, ne voyaient pas d'inconvénient à ce que la'vacance se prolongeât sous un tel administrateur, et c'est ce qui fait qu'il était si difficile à Grégoire de donner un successeur à son père ; mais il y avait encore à craindre que, les évêques venant à consentir à l'élection, on ne leur amenât un candidat de foi suspecte. C'est dans ces circonstances que Grégoire écrivit à Cledonius, un des prêtres de Nazianze^ deux lettres où il traite, contre les Apollinaristes, le sujet de l'Incarnation. Ces lettres eurent, par la suite, la même vogue que ses discours sur la Trinité ; dans les controverses des siècles suivants on les voit attestées sans cesse. Sur le moment elles n'eurent aucun effet à Nazianze. Les Apollinaristes, profitant d'une maladie qui tenait Grégoire éloigné, parvinrent à se donner unévêque. C'en était trop : Grégoire

protesta; le gouverneur le débarrassa de son intrus et les évoques de Gappadoce pourvurent enfin à la vacance de l'église menacée.

Il vécut encore quelques années, dans la retraite et les austérités, sans toutefois se désintéresser des affaires locales, ni même de la situation générale de l'Eglise. Par ses poésies il entendait faire concurrence à celles d'Apollinaire; il tenait l'œil ouvert sur ce parti, très actif alors, en dépit des condamnations dont il avait été accablé. Les ApoUinaristes profitaient de la tolérance de Théodose, qui laissait volontiers dormir les lois sur les hérétiques, et de l'indolence de Nectaire, quir ne semblait pas d'humeur à les réveiller. Grégoire crut devoir^, du fond de sa solitude, en faire des reproches à son successeur K C'est sans doute à son intervention que les ApoUinaristes durent la loi de 388, par laquelle leur organisation religieuse était proscrite à nouveau. Grégoire mourut en 389 ou 390.

L'île de Chypre était en relations constantes avec le sud de l'Asie-Mineure. Au moment où nous sommes, elle formait, au civil, une province à part, dont la métropole, Salamine, avait pour évêque Epiphane^, un saint homme, réputé dans tout l'Orient. Le suffrage des Chrypriotes l'avait tiré, en 367, de son monastère d'Eleutheropolis en Palestine, où il avait mené longtemps une

2 Ci-dessus, p. 513.

590 CHAPITRK XVI

vie austère et studieuse. J'ai déjà dit comment cette fondation monacale se rattache à un assez long séjour qu'Epiphane avait fait en Egypte;, dans sa première jeunesse. Ce. n'est pas seulement avec les solitaires qu'il y avait été en rapport ; il avait rencontré aussi beaucoup d'hérétiques, dont les singularités excitèrent son attention. Il faillit même les connaître de trop près. Des dames gnostiques s'intéressèrent à lui et prétendirent l'initier à des cérémonies rédemptrices. Heureusement il commença par lire leurs livres, qui l'édifièrent sur les intentions des doctoresses : Joseph, cette fois encore, échappa au harem de Putiphar. Il se vengea de cette aventure en dénonçant à l'évêque du lieu tous les sectaires qu'il connaissait ; l'évêque fit agir la police et quatre-vingts personnes furent chassées de la ville ^

A ce temps-là, évidemment, remonte sa haine vigoureuse pour les hérétiques. 11 commença de bonne heure à s'informer de leur histoire et à recueillir les livres et les documents propres à le renseigner. Cependant il n'écrivit rien avant d'être évêque. C'est à la sollicitation de quelques personnes de Syedra en Pamphylie qu'il rédigea d'abord, sur les hérésies trinitaires du temps, un traité intitulé Ayicorat, à la fin duquel apparaît, pour la première fois, le symbole actuellement en usage sous le nom de symbole de Nicée Peu après, deux solitaires syriens, Acace et Paul, l'exhortèrent à entreprendre une réfutation générale de toutes les hérésies. Il y travailla

1 Haer.. XXVI, 17.

l'orient chrétien sous théodose 591

plusieurs années, de 37 à 377; cette seconde compilation reçut le nom de Panarion. Quatre-vingts hérésies y sont décrites et combattues. La série s'ouvre par les sectes philosophiques, Stoïciens, Platoniciens, Pythagoriciens; puis on passe aux sectes samaritaines et judaïques; enfin, avec Simon, on aborde les hérésies chrétiennes. Les anciens auteurs d'hérésiologies, notamment Irénée et Hippolyte^ sont mis à contribution très largement ; quelques réfutations d'hérésies spéciales, même des livres hérétiques, ont été dépouillés aussi. Enfin, sur beaucoup de points, surtout en ce qui regarde les dissidences contemporaines, Epiphane parle d'après son expérience personnelle. En plus d'un endroit il utilise des récits ou des faits recueillis par lui pendant son séjour en Egypte. En ce temps, déjà lointain, il était déjà l'homme simple et naïf qu'il resta toute sa vie. Ce n'est pas seulement aux dames carpocratiennes qu'il eut affaire. Les Mélétiens l'accaparèrent de leur côté et lui en contèrent sur leurs origines. Sur Origène aussi on lui en fit beaucoup accroire. Alors qu'il lui eût été si aisé de trouver l'histoire réelle de ce personnage dans les écrits de Pamphile et d'Eusèbe, il nous rapporte à son sujet d'absurdes légendes. Sans doute il n'y a pas lieu de lui reprocher son aversion pour les idées d'Origène. Bien d'autres avant lui les avaient réprouvées, Méthode surtout, dont il s'est approprié les polémiques. Mais pour lui Origène était l'auteur responsable de toutes les

hérésies, qui sous ses yeux, déchiraient l'Eglise ; aussi ne perdait-il pas une occasion pour charger contre lui, avec une vértable fureur. Les cinq langues ^ qu'il savait, il entendait les employer à diffamer Origène dans tout l'univers.

Très orthodoxe, très enthousiaste d'Athanase, Epiphane ne pouvait manquer d'être pour Paulin contre Mélèce. Cela ne l'empêchait pas d'être en bons termes avec Basile et d'accepter les trois hypostases^. Bien qu'en Origène il ait maudit la culture hellénique, il n'était nullement ennemi de la science: il tenait Apollinaire en grande vénération et saint Jérôme l'eut pour ami. La chute d'Apollinaire l'attrista profondément ; mais il n'hésita pas à donner aux Dimœrites, comme il appelait les Apollinaristes, une place dans sa galerie d'hérétiques.

4° — L'ApoUinarisme.

Apollinaire, on l'a vu plus haut^ était, à Laodicée, èvêque d'une petite église analogue à celle de Paulin d'Antioche. C'était un homme de très vaste culture. De tous les chrétiens lettrés que l'Orient possédait alors, c'était de beaucoup le plus en vue, surtout le plus fécond

1 Grec, égyptien, syriaque, hébreu, latin. Pour le latin, Jérôme {Adv. Ruf., II, £2) dit qu'il savait cette langue ex parte. En fait il n'écrivit jamais qu'en grec, et très mal.

2 Basile, Ep. 258.

3 Ci-dessus, p. 342.

en œuvres de plume. Il avait combattu pour la foi commune, contre Porphyre, contre Eunome ^ ; sous Julien il avait tiré de la Bible toute une série de classiques, pour remplacer les auteurs de l'antiquité hellénique, interdits aux chrétiens. Son exégèse était célèbre. Répudiant l'ancien allégorisme, dont Origéne et ses imitateurs avaient tant abusé, il expliquait les livres saints d'après leur sens naturel. Cette manière nouvelle était accueillie avec plaisir, bien qu'elle ne manquât pas d'inconvénients. Par sa méthode Apollinaire se trouva conduit à tirer de l'Apocalypse la promesse du règne de mille ans, d'une restauration terrestre du Temple et de la Loi. Le temps était loin où ces idées avait été populaires ; en Orient elles étaient fort démodées. Ces perspectives judaïsantes- avaient fait tort à l'Apocalypse elle-même : beaucoup d'églises lui refusaient la qualité de livre canonique.

Mais c'est surtout par sa théologie qu'Apollinaire prêtait le flanc à la critique. Les amis de Mélèce, pour qui -l'église de Paulin était suspecte de sabellianisme, ne se gênaient pas pour attribuer à Apollinaire des propos compromettants à ce point de vue -. Il semble cependant que sur la question trinitaire, il n'y ait eu rien de sérieux à lui reprocher. C'est sur un autre point que sa doctrine suscita des difficultés. Ici quelques explications sont nécessaires.

1 D'après Epiphane, Haer., LXXVII, 2i, il aurait été exilé par l&s ariens.

2 Basile, Ep. 129.

DucHESNE. Hist. anc. de l'Egl. — T. II. 38

Au moment où paraît Apollinaire, l'Eglise a trouvé les formules par lesquelles elle va désormais expliquer comment elle entend le rapport entre l'unité de Dieu et la divinité de Jésus-Christ. L'être divin manifesté en Jésus est absolument identique au seul et unique Dieu que le christianisme reconnaisse ; il s'en distingue cependant par une spécialité évidemment mystérieuse;, incompréhensible, qui, dans le langage du Nouveau Testament, sur lequel se règle celui de l'Eglise, a pour expression le rapport de Fils à Père. De là naît la distinction des personnes, comme, on dit en Occident, des hypostases, comme on dit en Orient. Aux deux hypostases ou personnes du Père et du Fils s'ajoute, par une distinction analogue, la troisième hypostase ou personne du Saint- Esprit. Ainsi est constituée la Trinité théologique ; ainsi la tradition chrétienne est formulée, aussi clairement que le comporte un tel mystère, dans la langue philosophique du temps.

Un autre problème restait à résoudre. Quel est au juste le rapport entre la forme humaine de Jésus et l'être divin qui s'est uni à elle? Quel degré de réalité humaine faut-il reconnaître au Christ que les apôtres connurent, avec lequel ils vécurent et conversèrent? Les chrétiens d'éducation hellénique, recrutés par les premières prédications aux païens, se trouvèrent tout d'abord tentés par une explication très naturelle à leur point de vue. La forme humaine, la vie humaine du Christ, y compris sa passion et sa résurrection, n'était qu'une succession d'apparences. N'était-ce pas ainsi que

l'orient chrétien sous théodose 595

les dieux se rendaient visibles? Jupiter et ses collègues, quand il se montraient sur terre, prenaient une forme matérielle, le plus souvent la forme humaine. On était familiarisé avec les opérations magiques qui changent l'extérieur des êtres et permettent aux esprits invisibles de se manifester. Dans la Bible elle-même il est souvent question d'apparitions divines ; des histoires comme celle de Tobie et de son voyage avec l'ange Raphaël popularisaient l'idée d'êtres invisibles de leur nature, qui revêtaient à l'occasion des apparences humaines et semblaient alors appartenir à l'humanité. Il ne faut pas s'étonner que, dès le temps de Trajan, saint Ignace d'Antioche ait tant à faire avec l'incarnation apparente, le docétisme, comme on disait. Cent ans plus tard, son successeur Sérapion trouvait à Antioche une secte de « Docétes », avec son organisation et ses livres sacrés. Du reste, les Gnostiques et les Marcionites s'étaient tout de suite approprié cette conception, qui cadrait merveilleusement avec leurs idées dualistes. Au iv^ siècle il y avait encore des Docètes à Antioche et nous voyons l'interpolateur des lettres d'Ignace faire campagne contre la christologie des apparences. En certains endroits elle avait pris des formes spéciales : on disait que la chair du Christ était venue du ciel, qu'elle représentait un anéantissement physique de la divinité, qu'elle ne devait rien au développement naturel par lequel l'enfant procède de sa mère. Athanase, déjà près de sa fin, écrivit sur ce sujet à l'évêque de Gorinthe Epictéte, autour duquel ces

idées avaient trouvé accueil. Peu après nous les voyons «ombattues par saint Basile, dans une lettre adressée aux gens de Sozopolis en Pisidie K Au fond de ce système il y a toujours la préoccupation de l'incompatibilité entre les infirmités humaines et la majesté divine ; cette préocupation ne disparut pas: on la retrouve dans les controverses des siècles suivants.

Loin de s'en alarmer, la mystique chrétienne, très •heureusement formulée par Athanase, s'attachait avec ardeur à l'idée que Dieu a voulu revêtir toutes nos faiblesses pour les transformer en force divine, devenir homme pour nous diviniser : aùrcx; yào £vr,vOpco:T7iCïV tva r,u.î[i; 08o~oir,0w;j.ev. Mais ces choses, s'il est possible d'en parler en langue religieuse, sont difficiles à exprimer en style philosophique. Il ne manquait pas de gens, au iv^ siècle, qui croyaient tout arranger en disant que le Verbe divin avait pris en Jésus la place de l'âme, et que le Christ était composé d'un corps humain et d'une âme divine. Ainsi pensait Arius et il n'était pas le seul. Même parmi les catholiques intransigeants, même dans l'entourage d'Apollinaire, cette combinaison trouvait des partisans. Apollinaire, lui, était arrivé à une solution un peu différente. Partant de la distinction entre le corps, l'âme et l'intelligence, il admettait que Jésus avait eu de l'humanité un corps animé, mais que l'intelligence humaine (vo'jç) était remplacée chez lui par l'élément divin. En dehors de cet assemblage, il ne voyait pas moyen de

1 Basile, Ep. 261.

l'orient chrétien sous théodose 597

sauver l'unité du Christ. Ceux qui se le représentaient comme formé de la divinité et d'un homme complet lui semblaient des insensés, capables de croire aux centaures, à l'hircocerf et autres êtres irréels.

Cette assertion, qu'Apollinaire traitait d'absurde, était cependant soutenue, à Antioche même, par un grand nombre de personnes qui n'étaient nullement étrangères à la culture théologique. Pour Diodore et les siens, l'intelligence, en Jésus, était une intelligence humaine. Ils ne niaient pas pour autant l'unité du Christ, et s'efforçaient de la concilier avec leur manière de voir. Peut-être leurs explications laissaient-elles à désirer ; on dut les compléter par la suite. Pour le moment c'est le système d'Apollinaire qui heurta le sentiment traditionnel.

11 fallut cependant un certain temps pour que l'on aboutît à un éclat. I^ors du concile d'Alexandrie, en 362,. la théorie était déjà connue ; Athanase, tout à la paix en ce moment, paraît avoir pris le change et s'être contenté d'explications habiles. Apollinaire lui avait concédé que le Christ avait possédé une âme et une intelligence, sans spécifier si cette intelligence était humaine ou divine. 11 n'en avait pas demandé davantage. Apollinaire était si honoré, les vieux nicéens d'Orient s'estimaient si heureux de posséder un savant d'un tel mérite, qu'on avait une tendance à fermer les yeux sur ce que son enseignement pouvait avoir de critiquable. Tant que vécut Athanase, il ne paraît pas que la chrjsr

tologie de Laodicée ait fait scandale à Alexandrie *. Même en Syrie on mit quelque temps à se rendre bien compte de ce qu'on avait à lui reprocher.

Il semble, du reste-, qu'avec Apollinaire lui-même la question soit longtemps restée dans le domaine de l'école et de ses polémiques. Diodore et Flavien échangeaient avec lui des réfutations ; il soutenait ses idées en des traités d'exposition. En dépit des désagréments dont ils étaient l'objet sous Valens, les catholiques d'Antioche trouvaient le moyen de se passionner pour ces choses. La querelle ne prit un caractère ecclésiastique que quand un des amis d'Apollinaire, Vitalis, prêtre de Mélèce comme Flavien et Diodore, les eut quittés pour passer à l'église de Paulin. A celle-ci il rendit d'abord un très grand service en lui procurant l'alliance de l'église romaine. Il lit le voyage d'Italie, vit le pape Damase, et en obtint des lettres où il reconnaissait Paulin. J'ai dit plus haut comment Damase, inquiet de ce que d'autrea lui racontèrent sur Vitalis^ se ravisa et prescrivit de ne

1 Les écrits d'Athanase contre Apollinaire sont dépourvus d'authenticité.

2 L'histoire d'Apollinaire est pleine d'obscurités ; les contemporains ne nous renseignent guère ; quant à ses écrits, ils ont été supprimés pour la plupart ou places sous de faux noms. Dràseke, Apollinarios von ÏModicea, dans les Texte und Int., t. VII (1892). a essayé de reconstituer son œuvre dogmatique ; mais toutes ses attributions ne sont pas également sures. Les plus importants de ces écrits sont le traité Xlept xf,; Ôeia; o-apxwffcw; tti; xaO' ônoc'wutv àvôpwitov, reconstitué d'après les citations par Driiseke, op. cit., p. 381, et la profession de foi KaTa népo; TttTTi; (p. 369), mise sous le nom de saint Grégoire le Thaumaturge.

le recevoir qu'à certaines conditions. Les accepter eût été, pour Vitalis, trahir son attitude antérieure. 11 resta fidèle à Apollinaire. Ecarté par Paulin et n'ayant plus de place dans l'église de Mélèce, il n'hésita pas à en fonder une autre: par ses soins et en sa personne, Antioche eut un troisième évêque, sans parler, bien entendu, de l'évêque officiel. Euzoïus, qui était arien. C'est alors qu'Epiphane, qui, de son île de Chypre, suivait attentivement tous ces mouvements, se décida à venir à Antioche voir ce qu'il y avait de vrai dans les rapports qu'on lui en faisait. Il causa avec Paulin, traité de sabellien par Vitalis: Paulin se disculpa sans difficulté. Quant à Vitalis, Epiphane vit avec plaisir qu'il répudiait les doctrines absurdes mises en avant par les docètes de divers types, mais avec regret qu'il professait le système du Christ imparfaitement homme, le Verbe faisant en lui les fonctions de l'intelligence K II le raisonnaenvain et dut rentrer chez lui fort affligé.

Cependant le pape Damase, sans nommer Apollinaire, condamnait sa christologie, réprouvant en même temps ceux qui divisaient le Christ en deux personnes, le Fils de l'homme et le Fils de Dieu. De ce dernier système, personne en Orient ne se portait responsable; mais les Apollinaristes cherchaient toujours à y acculer leurs adversaires. Les évêques égyptiens exilés en Palestine avaient manifesté de leur côté contre Apolli-

1 Récit curieux decette entrevue dans Epiphane, ffaw., LXXVII. 20-23.

naire'. Le nouveau dogme avait ainsi contre lui et Rome et l'Egypte orthodoxe. Il est étrange que Vitalis et Apollinaire aient eu l'idée de résister. Que pouvaientils attendre? Tout ce qui en Orient se ralliait autour de Mélèce et de Basile les tenait depuis longtemps en défiance ; n'étaient-ils pas de la petite Eglise ? Maintenant que celle-ci les repoussait et que ses protecteurs d'Occident et d'Egypte les condamnaient expressément, sur quels appuis pouvaient-ils compter ?

Ils se risquèrent pourtant. Outre les deux églises d'Antioche et de Laodicée ils en organisèrent une autre à Béryte, dont un certain Timothée devint évêque. D'autres évêques furent consacrés et envoyés au loin. Dès l'année 377, Basile se plaint amèrement de leur propagande; des émissaires se répandent partout, cherchant à diviser les églises. On a vu qu'au lendemain de la mort de Valens le parti essaya de mettre la main sur l'église de Gonstantinople et qu'il eut assez d'aiidace pour entreprendre quelque chose à Nazianze même contre l'illustre Grégoire.

Ces tentatives ne pouvaient avoir aucun succès. Rome, Alexandrie, Antioche, la petite église et la grande, multipliaient leurs condamnations; le concile œcuménique de 381 mit les ApoUinairistes au catalogue des hérétiques, en même temps qu'il assurait en Orient la prépondérance de leurs adversaires les plus déclarés. Vinrent enfin, depuis 383, les lois impériales-, qui les

1 Basile, Ep. 265.

2 Cod. Thood., XVI, 3. 12. 13, 14, 33.

assimilèrent aux Eunomiens, Ariens et Macédoniens ; il leur fut interdit de tenir des réunions et d'avoir un clergé spécial.

Ainsi réprimé, le mouvement s'arrêta, ou plutôt il se dissimula. Une église apoUinariste n'était plus possible, si jamais elle l'avait été ; il ne resta qu'une école, sans organisation apparente. Le maître vécut encore quelques années, dans une ombre que nous ne parvenons pas à percer. 11 paraît avoir continué d'écrire. Quand il fut mort, ses disciples, pour sauver sa littérature, ÎQiaginèrent de la dissimuler sous des noms d'emprunt. De cette façon la circulation en fut maintenue ; Grégoire le Thaumaturge, Athanase, les papes Denys, Félix, Jules, furent appelés à couvrir de leur patronage les productions d'Apollinaire et de son école. Cette fraude eut un grand succès : elle fit beaucoup de victimes au siècle suivant K

5°. — La Syrie.

. Diodore et Flavien, les deux champions de la foi orthodoxe aux tristes temps de Constance et de Valons, présidaient maintenant aux églises de l'Orient, l'un comme évêque de Tarse et métropolitain de Cilicie, l'autre comme évêque d'Antioche. Jusqu'à sa promotion à répiscopat (378), Diodore avait habité Antioche, où il était très considéré. C'était, comme Apollinaire, un

1 Léonce de Byzance (?) Adv. fraudes Apollinarislarum, Migne, P. G., t. LXXXVI 2, p. 1948.

savant homme, nourri dans la philosophie d'Aristote et versé dans l'exégèse la plus sérieuse. Il écrivait beaucoup, sur toutes sortes de sujets, pourvu qu'ils eussent un intérêt religieux. Ce n'est pas seulement contre les ariens et contre Apollinaire qu'il dirigeait ses polémiques ; païens et philosophes exerçaient aussi sa plume. Au milieu des frivolités de la grande ville il trouvait le moyen d'observer l'ascétisme le plus rigoureux. Sa maigreur était célèbre ; il ressemblait à un squelette. L'empereur Julien, qui le connaissait et ne l'aimait guère, prétendait que c'était un châtiment des dieux olympiques i.

Au moment où Julien émettait cette idée, Diodore le maigre avait encore plus de trente ans à vivre. Avant de quitter Antioche il y forma deux jeunes gens appelés l'un et l'autre à une très haute renommée: Théodore, qui, comme son maître, se transporta par la suite en Gilicie, où il mourut évêque de Mopsueste, et Jean, plus tard surnommé Chrysostome, destiné à tant de succès oratoires et à de si lamentables tragédies. Théodore de Mopsueste est le père du « nestorianisme »; Diodore en est l'aïeul. Adversaire acharné d'Apollinaire, il avait réussi à maintenir contre lui l'humanité absolue, intégrale, du Christ, et à sauver ainsi, pour les générations qui allaient suivre, le sens historique de l'Evangile. Mais il n'était pas parvenu à trouver, pour exprimer le rapport entre l'humanité de Jésus-Christ et sa divi-

1 Julien. Ep. 19.

l'orient chrétien sous théodose 603

nité, une formule qui satisfît aux exigences religieuses de ce grave problème. Entre les deux « natures » ' il n'admettait qu'un lien moral. Les termes de deux fils, de deux personnes, étaient évités : mais au fond, Diodore et les siens se figuraient le Christ comme un prophète « possédé » de la divinité, non d'une manière transitoire et partielle, comme les anciens prophètes d'Israël, mais d'une façon permanente, perpétuelle et complète. Avec ces idées on n'arrivait pas à ce contact, à cette péné* tration, que réclament et la parole évangélique « Le Verbe s'est fait chair », et la formule mystique : « Dieu s'est fait homme pour nous diviniser ». On se rapprochait plutôt des conceptions soutenues jadis, à Antioche même, par Paul de Samosate.

En attendant les critiques, qui allaient bientôt venir et non plus seulement du côté apollinariste. Diodore était, pour le moment, en Orient, l'oracle théologique de l'église dominante.

Flavien, quand il devint évêque d'Antioche, était déjà très avancé en âge, car il se rappelait les discours d'Eustathe, l'un des Pères de Nicée. Il n'a laissé aucun renom d'écrivain. Gomme Nectaire à Gonstantinople, c'était un bon et pacifique pasteur. Pour son troupeau le temps des luttes aiguës était passé ; le vieux combattant

1 t Deux natures » était le terme technique de Diodore; « Une seule nature », celui d'Apollinaire ([it'a çûfft; tov 0eoj Ao^oy aeaxpxwjiévT,), qui la légua à Cyrille d'Alexandrie et aux monophysites.

se reposait. Il put le faire avec d'autant plus de sécurité qu'il se trouva bientôt pourvu d'un admirable collaborateur dans la personne ^ de Ghrysostome. Gomme Diodore, Théodore et Flavien lui-même, Jean était sorti d'une famille distinguée : Libanius l'avait eu pour élève. 11 s'en félicita longtemps ; on dit même qu'au moment de mourir, l'illustre rhéteur désigna son disciple chrétien pour le remplacer dans sa chaire d'éloquence. Mais Jean avait d'autres visées. Mélèce l'avait baptisé et ordonné lecteur; il vécut quelque temps auprès de son évêque, puis auprès de sa mère, quand Mélèce eut été envoyé en exil. Un beau jour il s'échappa au désert et s'en alla vivre parmi les moines, dans la montagne voisine d'Antioche. C'est vers le même temps que Jérôme se macérait, non loin de là, dans les solitudes de Ghalcis, Leurs impressions sur les anachorètes d'Orient sont très différentes. Autant Jérôme est amer *,. autant Jean se montre enthousiaste. Sa belle âme, jeune, pure, confiante, ne voyait que saintes gens et actions édifiantes. Mais la rude vie du désert n'était pas faite pour lui; au bout de six ans sa santé délabrée le ramena à Antioche (380). Mélèce venait d'y rentrer. Il le reprit dans son clergé, en qualité de diacre, et, en 386, Flavien l'éleva au presbytérat. Jean était déjà connu par plusieurs écrits, sur le sacerdoce, sur la vie monastique, sur la Providence ; son talent de parole s'était révélé en quelques essais. Flavien lui donna une chaire

1 Ci-dessus, p. 477 et suiv.

l'orient chrétien sous théodose 605

et l'installa dans la vieille cathédrale, la Palée^ comme on l'appelait. C'est de là que, pendant douze ans, coula sur la population d'Antioche un fleuve d'éloquence claire, d'une élégante simplicité, s'adaptant merveilleusement aux besoins du temps, au goût des antiochéniens, à leurs dispositions du moment. La Bible, expliquée sans raffinements allégoriques, en faisait le thème ordinaire; parfois l'orateur entreprenait les Anoméens, encore nombreux et remuants, ou les Juifs, ou plutôt les chrétiens que sollicitait l'attrait des fêtes juives. Les grands jours de l'année chrétienne, les anniversaires des martyrs, variaient de temps en temps l'ordonnance des prédications. Il y avait aussi des événements extraordinaires, des moments d'émotion où l'inquiétude de tout un peuple passait dans l'âme de l'orateur et, s'y rencontrant 'avec le grand calme des saints, s'y transformait en discours d'une poignante élévation. C'est ainsi qu'en 387, à propos de quelque impôt nouveau, la populace se souleva, jeta bas les statues de l'empereur Théodose et de l'impératrice Flaccille, les traîna dans les rues et se mit à acclamer Maxime, l'usurpateur d'Occident. Il était aisé de prévoir quelle vengeance allait venir. On n'avait pas encore sous les yeux l'exemple de Thessalonique : il ne se produisit que l'année suivante. Mais on connaissait déjà la sévérité de Théodose et les emportements de sa colère. Pendant que le vénérable Flavien prenait, au milieu de l'hiver, le chemin de Constantinople, Chrysostome tenait en haleine les chrétiens d'Antioche, les réconfortait et profilait de leur angoisse présente pour

leur faire entendre de salutaires exhortations. Plus tard, en 395, on apprit que les Huns envahissaient l'Asie romaine; on les vit jusqu'aux environs d'Antioche. Bonne occasion de prêcher la pénitence : Jean ne la manqua pas.

Mais le moment approchait où, victime de sa grande renommée, il allait être arraché à l'enthousiasme de ses compatriotes et transporté sur le théâtre de la capitale. En 398 Jean succédait à Nectaire comme évêque de Gonstantinople.

Le schisme qui divisait les catholiques d'Antioche n'était pas encore apaisé. Paulin se maintenait contre Flavien, fort de l'appui des Occidentaux et des Egyptiens. Quelque temps après le passage de Paule et de Jérôme S il sentit la mort approcher. De peur sans doute que sa coterie ne lui survécut pas et qu'un appel sérieux au cœur et au bon sens de ses fidèles ne les ralliât à la grande Eglise, il s'arrangea pour avoir un successeur. A cette fin, il jeta les yeux sur Evagre, l'ancien ami d'Eusébe de Verceil-, et le consacra lui-même, avant de mourir. Encore procéda-t-il seul à cette ordination, sans l'assistance d'aucun autre évêque 3. Tout cela était

1 Ci-dessus, p. 484.

2 Ci-dessus, p. 402, 477.

3 II lui eût sans doute été difficile d'en trouver en Syrie, où tout le monde était rallié à Flavien. Recourir à Epiphane ou aux égyptiens eut été malaisé, à cause de l'éloignement. Du reste ceux-là même ne se seraient pas prêtés à une ordination qui perpétuait inutilement le schisme. Ils ne soutinrent pas Evagre.

l'orient chrétien sous théodose 607

irrégulier au dernier point. Cependant lésa Eustathiens » avaient de telles racines à Antibche et aussi de tels appuis au dehors, que l'on passa condamnation: Evagre fut accepté par la petite église.

Celle-ci, bien entendu, se recrutait de tous les mécontents de la grande. Quiconque avait à se plaindre de Flavien et de son clergé s'empressait d'aller chez Evagre. Les femmes surtout voletaient incessamment d'une communion à l'autre. Des deux côtés on se croyait catholiques; la préférence ne pouvait se fonder que sur des nuances très fugitives. Gela n'empêchait pas les disputes, les injures, les anathémes. Le clergé de Flavien en était fort préoccupé K Mais qu'y faire ?

Evagre ne fut reconnu ni par Tévêque d'Alexandrie ni par ceux d'Occident. Ceux-ci, quand même l'ordination eût été régulière, se seraient vraiment trop déjugés, si, après avoir tant protesté contre l'idée de donner un successeur à Mélèce, ils avaient approuvé qu'on remplaçât Paulin. Cependant ils ne se ralliaient pas à Flavien et continuaient de considérer ses droits comme problématiques. Ambroise menait cette campagne avec sa ténacité habituelle. Il avait voulu, en 382, faire comparaître Fla-

i Ghrysost., Hom. XI in Eph., 5, 6 (P. G., t. LXII, p. 85-86) ; Hom. de Anathemate (P. G., t. XL VIII, p. 945 et suiv. ). Gavallera [Le schisme (PAntioche, p. 16) attribue cette dernière homélie à Flavien, à cause d'un passage d'Ignace d'Antioche, visé par les mots aYio; Ttc itpô inSAÛv ttjî 8ta8o')(ïi; twv àiïoffTÔXwv ^evôfievoi;. Mais dans ce texte, l'orateur exprime simplement l'idée qu'Ignace a vécu dans une génération passée, voisine des apôtres ; il ne me parait pas le présenter comme son prédécesseur sur le siège apostolique d'Antioche.

vien et Paulin ; maintenant il voulait qu'on envoyât en Italie Flavien et Evagre, et ne manquait aucune occasion d'importuner Théodose à ce sujet. Mais Flavien n'entendait pas que ses droits, évidents pour lui, fussent discutés par d'autres. Il trouvait toujours moyen \l'échapper aux convocations '. En 391 Ambroise crut le tenir. Il avait obtenu la convocation d'un grand concile à Capoue, et Théodose, rentré en Orient, avait mandé près de lui l'évêque d'Antioche. Il le chapitra et voulut l'expédier en Italie ; mais Flavien allégua l'hiver, son grand âge : bref, il obtint qu'on le laissât rentrer chez lui. Le concile de Capoue se tint sans lui. De guerre lasse, on se rangea à l'idée de rétablir les rapports avec tous les évèques orthodoxes d'Orient, et, quant à l'affaire d'Antioche, d'en confier à Théophile le règlement définitif. Théophile convoqua donc les deux parties; mais, cette fois encore, Flavien esquiva la comparution et se retrancha derrière des rescrits impériaux ^.

La chose n'était pas si si^mple que se l'imaginait Ambroise. Flavien et Evagre n'étaient pas des personnes à mettre sur le même pied, ni comme importance, ni comme légitimité. Théophile y mit des formes et le pape Sirice se prêta à des ménagements qui facilitèrent singulièrement la solution. L'évêque d'Alexandrie convoqua un concile à Gésarée de Palestine. Il devait le présider, mais au dernier moment, il découvrit que les

1 Théodoret, V, 23, ne peut fournir ici que dos traits généraux, car son récit est inexact et confus.

2 Ambr., Ep. S6.

l'orient chrétien sous théodose 609

nécessités de la guerre qu'il menait contre les dieux le retenaient à Alexandrie : l'assemblée, formée d'évêques syriens, entra tout naturellement dans les vues pacificatrices du pape. Celui-ci avait dit, en traçant le programme à suivre, qu'il ne fallait pas contrevenir au canon de Nicée où plusieurs évêques sont requis pour en consacrer un. C'était la condamnation d'Evagre. Sirice avait dit encore qu'il ne devait y avoir à Antioche qu'un seul évêque, légalement installé, en conformité avec les canons de Nicée. Dans cette description le concile reconnut Flavien, et le fit savoir à Théodose K

Peu après (394) Flavien, Nectaire et Théophile fraternisaient en concile à Gonstantinople ^. Il est naturel de croire que Rome ne se montra pas plus difficile qu'Alexandrie et que les rapports furent rétablis sans tarder avec l'Occident. Une députation du clergé d'Antioche,

' Ce concile de Gésarée n'est connu que depuis peu, par la publication d'une lettre oi!i Sévère d'Antioche en parle ; il cite même un passage important d'un rapport adressé par cette assemblée aux empereurs Théodose, Arcadius et Honorius. On voit par ce document que le concile avait pris connaissance de trois lettres, une des « frères » (d'Occident?) à Théophile, une autre du concile de Gapoue aux évéques d'Orient, une troisième de Sirice, évéque de Rome, en conformité de laquelle il rend son jugement (E., W. Brooks, The sixlh boo/c of the sélect lettcrs of Severus, t. II (version anglaise), part. I, 1903, p. 223; on trouvera ce texte en français dans Cavallera, Le schisme d'' Antioche, p. 286, où, pour la première fois, il a été tiré parti du document). Il va de soi que le concile dut informer de sa décision non seulement l'empereur, mais aussi le pape Sirice et Théophile; de ces lettres, nous n'avons aucune nouvelle.

2 Voir ci-dessous, p. 624.

DucHESNE. Hist. anc. de VEgl. — T. II. 39

conduite par Acace, évêque de Bérée, se rendit à Rome*. Théophile y envoya en même temps un prêtre vénérable de son église, Isidore. L'accueil qu'ils reçurent et les lettres qu'ils emportèrent mirent fin à cette longue contestation. Mais la petite église se maintint encore. Evagre mourut, il est vrai, et Flavien parvint à empêcher qu'on le remplaçât : ses fidèles restèrent groupés autour de leur clergé dissident. Il faut dire que Flavien ne facilitait pas le ralliement. Il refusait d'accepter parmi ses clercs ceux qui devaient leur ordination à Paulin et à Evagre. De telles ordinations étaient nulles à ses yeux. Son intransigeance déplaisait à Rome ; Théophile s'entremit encore et pressa par lettres son collègue d'Antioche de se mon-

I Théodoret. V, 23. Cet historien ne met pas cette réconciliation de Rome et d'Antioche en rapport avec l'installation de Chrysostome à Gonstantinople ; Socrate (V, 15) non plus. Il n'y a. que Sozomène (VIII, 3) qui groupe ensemble les deux événements. On a tort de confondre les deux voyages d'Acace dont parle Palladius, Dial. 4 et 6. Isidore n'a sûrement pas été chargé de porter à Rome les documents de l'élection de Chrysostome, dont il avait été le concurrent : Théophile, à ce moment, n'aurait pas voulu lui imposer une tâche aussi amère. Il vaudrait peut-être mieux retenir, pour fixer la date de son voyage à Rome, mais avec une légère correction, l'histoire que raconte Socrate (VI, 2), d'après laquelle Isidore aurait emporté en Italie deux lettres de son évéque, adressées l'une à Maxime, l'autre à Théodose, une seule devant être remise, à celui des deux que le sort des armes aurait favorisé. Ceci suppose qu'Isidore vint à Rome en 388, l'année où Palladius le vit à Alexandrie. Socrate aura peut-être confondu la guerre contre Maxime avec la guerre contre Eugène : de telles erreurs sont fréquentes chez lui. En ce cas le voyage d'Isidore et d'Acace se placerait en 394, date «jui cadre bien avec celles des conciles de (Papoue, de Césarée et de Gonstantinople.

Irer plus conciliant. Il lui citait divers exemples, en particulier celui d'Anibroise de Milan, qui n'avait pas hésité à accepter le clergé d'Auxence K On était au temps du pape Anastase (400 ou 401); Flavien mourut peu après, sans que le schisme local eût été réduit.

La Syrie de l'Euphrate, ou province Euphratésienne, avait connu, sous Constant, le célèbre Eudoxe, évêquede Germanicia, que ses intrigues menèrent successivement aux grands sièges d'Antioche et de Constantinople. Au temps de l'empereur Valens elle possédait une célébrité épiscopale bien différente, Eusèbe évêque de Samosate 2, ami de Mélèce et de Basile, tout aussi mêlé qu'eux au mouvement par lequel l'Orient se rapprochait de l'orthodoxie nicéenne. Son attitude lui valut d'être exilé -en Thrace (374), Ce n'était pas un écrivain, mais un homme de bon conseil et d'un grand sens pratique. Profondément convaincu de l'importance qu'il y avait à ce que les églises fussent pourvues de bons évêques, on le voit s'intéresser à toutes les ordinations. Il prit part, en 361, à celle de Mélèce à Antioche ; plus tard à celle de Basile de Gésarée ; après la mort de Valens il consacra lui-même un évêque à Edesse ^ ; c'est dans une de ces occasions qu'il périt, à Doliché, où il était venu ordonner le nouvel évê-

1 Brooks, l. c, p. 303 et suiv. ; Gavallera, l. c, p. 290.

2 Souvent mentionné dans les lettres de Basile et de Grégoire de Nazianze ; cf. Théodoret, H. E., IV, 12. 13 ; V, 4.

3 Théodoret, H. E., Y, 4, cite beaucoup d'autres ordinations accomplies par lui.

que Maris. Gomme il passait dans la rue, une vieille arienne lui lança une tuile qui l'atteignit à la tête et le blessa martellement.

Eulogius, ordonné par Eusèbe à Edesse, était, comme son consécrateur, un revenant de la persécution. Il avait été éloigné d'Edesse en même temps que l'évêt^ue Barsés, qui, lui, ne revint pas de la lointaine Philé, son lieu d'exil. Les chrétiens de cette génération se souvenaient du saint diacre Ephrem (Aphreïm) de Nisibe, poète et exégète fort distingué i. Quand Nisibe avait été livrée aux Perses (363), Ephrem s'était retiré en terre romaine et fixé à Edesse, où il continua d'écrire.. Ses commentaires sur la Bible, très estimés en ces temps-là, furent traduits de bonne heure en grec et plus tard en arménien. Pour les évangiles, le texte qu'il suivit fut, le Diatessaron, compilation où les textes des quatre évangélistes se trouvaient fondus en un seul récita Cette disposition était très ancienne ; elle remontait au célèbre apologiste Tatien, originaire de ces pays de langue sy-

1 L'histoire de saint Ephrem, très précise chez certains auteurs, même chez Tillemont, repose sur des documents biographiques ou même autobiographiques très circonstanciés, mais très suspects ; je les néglige pour me borner à quelques traits essentiels et bien vérifiés. Cf. Rubens Duval, La littérature syriaque, Paris, 1899, p. 332 et suiv. Il y a encore beaucoup à faire pour cet auteur,' son histoire et son œuvre. Celle-ci n'est conservée que très incomplètement; il s'y mêle une énorme proportion d'apocryphes. Cf. Jérôme, De viris, 115; Palladius, Hist. Laus., 40 (101); Sozom., III, 16; Théodoret, II, 26 et IV, 26.

2 Le commentaire d'Ephrem sur le Diatessaron n'existe qu'en arménien.

l'orient chrétien sous théodose 613

riaque : les églises d'Osroène l'avaient adoptée de bonne heure pour l'usage liturgique. Basile connaissait le savant « syrien » et l'estimait grandement*. Ce qui l'a rendu le plus célèbre, ce sont ses poésies. A Nisibe il avait chanté les exploits de ses concitoyens assiégés par les Perses ; à Edesse il s'appliqua spécialement à faire concurrence aux hérétiques. Bardesane et son fils Harmonius avaient laissé tout un héritage de chants populaires, qui perpétuaient leur doctrine et la popularisaient. Ephrem en composa d'autres, dans un mètre caractérisé par le vers de sept syllabes, où il prend vivement à partie non seulement les Bardesanites encore nombreux, mais les Marcionites, Manichéens et autres hérétiques, et inculque avec les vertus chrétiennes la foi authentique de l'Eglise. Il mourut en 373, au moment où se levait'le souffle de persécution qui jeta sur les chemins de l'exil et son évèque Barsès et tant d'autres prélats d'Osroène.

L'orage passé, on se reprit à vivre. Pendant que les moines de Harran cultivaient le souvenir d'Abraham, les gens d'Edesse s'attachaient à celui du roi Abgar et au culte de saint Thomas. Depuis plus de cent ans qu'ellecirculait, la légende d'Abgar était entrée dans le domaine des choses reçues. Dans l'ancien palais des rois d'Edesse on montrait les portraits sculptés d'Abgar et de son fils Manou; on y voyait aussi la célèbre source, qui avait miraculeusement jailli pendant un siège, pour remplacer les.

1 Basile, Hexam., 2 ; De Spir. Sancto, 29.

aqueducs coupés par les Perses : des poissons sacrés y nageaient, alors comme à présent. Et surtout on conservait, relique insigne, la fameuse lettre de Jésus au roi Abgar. Les pèlerins de distinction étaient admis à la voir, et même à en prendre copie. Si les Perses approchaient d'Edesse, l'évêque montait sur les remparts et lisait solennellement le texte sacré ; il n'en fallait pas davantage : l'ennemi se retirait aussitôt. Quant à saint Thomas, on conservait son corps dans une immense et splendide basilique. D'où ven;iit-il? Il eût été peut-être indiscret de le demander ; plus tard on admit qu'il avait été rapporté des Indes '.

Peu de pèlerins se hasardaient dans ce lointain pays de Mésopotamie, situé en dehors du monde hellénisé et sans cesse ravagé par la guerre. En revanche, les chemins qui conduisaient en Palestine étaient de j)lus en plus fréquentés. C'était comme une réalisation .des prophéties antiques : toutes les nations venaient à Jérusalem.

Après Macaire, sous lequel la piété impériale avait tant fait pour les Lieux Saints, le siège d'.Elia avait été occupé par Maxime, un vieux confesseur, borgne et boiteux depuis le temps où l'empereur Daïa l'avait envoyé aux mines. .Elia se souvenait d'avoir été Jérusalem. Gomment l'eût elle oublié, surtout en ce temps .où les basiliques de Constantin et d'Hélène, assiégées

1 Sur le pèlerinage d'Edesse, au temps de Théodose, voir surtout la Feregi'inalio, c. 19.

par d'énormes affluences. ravivaient, exaltaient ses traditions vénérables? L'évêque de Jérusalem était, pour le métropolitain de Gésarée, un suffragant bien imposant ; leurs rapports s'en ressentaient : ils avaient été, il est vrai, déterminés par le concile de Nicée, mais un peu vaguement, et ce règlement n'avait pas diminué la rivalité des deux sièges. Dans les conflits dogmatiques du iv= siècle, les deux titulaires se trouvent rarement du même côté. Macaire ne semble pas avoir rapporté du concile de Nicée les mêmes déboires qu'Eusèbe de Gésarée ; en 346, Maxime fit fête à Athanase revenu d'Occident et organisa même, à ce propos, un concile de seize évêques palestiniens. Gette manifestation n'était pas pour plaire à Acace, le nouveau métropolitain. En ce temps là un des prêtres de Maxime, Cyrille, jouissait d'une grande réputation d'éloquence ; nous avons encore de lui toute une série de catéchèses, prononcées au cours d'un carême, pour l'instruction des candidats au baptême pascal. Sur la question trinitaire, l'orateur se montre très prudent : il évite le terme litigieux d'homoousios, mais sa doctrine est correcte et sans compromission avec l'arianisme. Vers l'année 350 *, Gyrille fut élu comme successeur de Maxime, puis installé régulièrement par les évêques de la province, et, cela va sans dire, avec le consentement du métropolitain 2. En 351

1 C'est celle que donne la chroni(iue de saint Jérôme.

2 Lettre du concile de 382 (ïhéodoret. H, E., V, 9, p. 1033). Socrate, II, 38, dit que Maxime avait été déposé par Acace et Patrophile ; c'est une erreur.

il écrivit à l'empereur Constance pour lui signaler un phénomène céleste, une croix de lumière apparue sur l'horizon de Jérusalem ^ Peu après on le voit entrer en conflit avec Acace pour des questions de juridiction ; le conflit s'aggrava au point que le métropolitain fit assigner son suflfragant à comparaître devant son concile, et le déposa même par contumace. On était à Tannée 357 : Acace de Gésarée était fort bien en cour. Cyrille appela de ce jugement, sans toutefois pouvoir conserver son siège, qui fut aussitôt donné à un intrus. Retiré à Tarse, près de Tévêque Silvain, il se mêla au groupe des semi-orthodoxes, Basile d'Ancyre, Georges de Laodicée, et autres adversaires de l'arianisme radical. Réha- ' bilité par le concile de Séleucie (359), qui jugea son appel, il fut, quelques mois après, déposé de nouveau par celui de Constantinople, que dirigeait Acace 2. On le revit/ Jérusalem sous Julien 3, mais Valens le fit expulser de nouveau et c'est seulement en 378 qu'il put revenir. Il prit part au concile de Constantinople en 381, et cette assemblée le reconnut solennellement comme évêque légitime. Depuis lors on le laissa en paix. II put reprendre le gouvernement de son église, et même des

1 La finale de cette lettre est sûrement inauthentique.

2 Parmi les griefs ostensibles que l'on faisait valoir contre lui. Il y avait celui-ci. En un temps de famine. Cyrille avait fait vendre divers objets précieux du trésor de son église, entre autres un vêlement richement brodé, don de Constantin à l'évéque Macaire. D'acheteur en acheteur le précieux tissu était tombé entre les mains d'une personne de théâtre, qui l'exhibait sur la scène (Sozom., IV, 23).

I Rufin, //. E . I, 37.

l'orient chrétien sous théodose 617

églises voisines, car on le voit installer sur le siège de Gésarée un de ses neveux appelé Gélase.

La situation religieuse, à Jérusalem, se ressentait de ces déchirements. Depuis la déposition de Cyrille, pendant plus de vingt ans, divers intrus, protégés par les ariens, s'étaient succédé à la direction religieuse de la ville sainte. Il y avait un parti contre eux, et non seulement dans la population indigène, mais encore parmi les colonies monacales, de jour en jour plus nombreuses. Ce monde d'opposition avait des attaches avec l'Egypte, l'Occident, et, en Syrie, avec le parti dirigé par Paulin et Apollinaire. Les intrus y étaient naturellement abhorrés; mais Cyrille lui-même n'y avait guère de sympathies. Il n'était pas assez pur ; on lui raprochait ses accointances avec les amis de Babile d'Ancyre et de Silvain \ ses rapports avec Méléce et Flavien. Jérôme, par qui nous entendons les cancans de ces gens zélés, n'hésite pas à mettre dÈTus le même sac et Cyrille et ses compétiteurs ; suivant lui, c'étaient tous des ariens ^ Du reste, les moines eussent été unis dans un même dévouement à Cyrille — on en était loin — qu'ils se seraient encore trouvés en désaccord à propos de Paulin

1 II y avait aussi des Pneumatoniaques, dont l'opposition était de sens différent (Palladius, Ilist. Laus., 40 [118]; mais ils ne semblent pas avoir été très nombreux. Mélanie et Paifinles ramenèrent au bercail.

2 Chronique, a. Abr., 2364. Ceci a été écrit avant son voyage en Palestine, après son séjour à Antioche ; c'est, je pense, dans l'entourage de Paulin qu'il aura recueilli les propos, très malveillants et très inexacts, qu'il tient sur le compte de Cyrille.

et Apollinaire, de celui-ci surtout, dont la propagande agitait les cellules du mont des Oliviers. La situation s'envenima à tel point que le concile de 381 jugea à propos d'envoyer Grégoire de Nysse en mission spéciale, tant en Palestine qu'en Arabie, où il y avait aussi des troubles.

Grégoire vit de près ce fameux pèlerinage, sur lequel il nous reste tant d'appréciations optimistes. En son âme d'évèque, l'enthousiasme pour les localités bibliques n'absorbait pas les préoccupations d'ordre supérieur. Rentré chez lui, il ne montra aucun zèle pour les Lieux Saints. Gomme plus tard l'auteur de l'Imitation, il estimait que les coureurs de pèlerinages ne sont pas sur le chemin de la sanctification. Nulle part il n'avait rencontré autant de coquins qu'à .Jérusalem : le vol, l'adultère, l'empoisonnement, l'assassinat, y étaient choses ordinaires. Au lieu d'aller exposer sa vertu sur les chemins et sa vie en de tels coupe-gorges, que ne restait-on dans ce bon pays de Gappadoce, où les églises ne manquaient pas, où les fripons étaient plus rares que les honnêtes gens ?

On se demande ce qui serait arrivé si l'évêque de Nysse, au lieu de confier ses impressions à des correspondants choisis ^ les eût exprimées devant Mélanie, Paule, Silvanie, Ethérie, et autres pèlerins convaincus. Heureusement on ne l'entendit pas et la vogue des Lieux Saints ne se ressentit nullement de ses critiques. Plus on allait, plus ces endroijs sacrés se multipliaient. Il

1 Grég. Nyps., Ep. 2, 3.

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n'y avait pas de village en Palestine qui n'eût quelque souvenir biblique. Un grand nombre, bien entendu, étaient authentiques, au moins en ce sens que les localités dénommées dans la Bible pouvaient être identifiées avec des villes, des bourgades, des rivières, des montagnes réellement existantes. Mais la curiosité des pèlerins réclamait plus de précision ; et, l'offre ne pouvant manquer de correspondre à la demande, on arrivait à tout retrouver, même les choses les plus problématiques;, comme le tombeau de Job et le palais de Melchisédech., Aussitôt créé, le sanctuaire attirait les moines et la légende prospérait.

Parmi les colonies latines, celle du mont des Oliviers et celle de Bethléem excitaient l'attention et faisaient même quelque bruit. La première était la plus ancienne. Elle remontait aux dernières années de l'empereur Valons. Mélanie et Rufin y vivaient, entourés chacun d'un groupe de pieuses personnes de leur sexe, se sanctifiant dans le jeûne, la prière et l'étude des saints livres. Une dizaine d'années plus tard, Paule et Jérôme s'installèrent à Bethléem, dans les mêmes conditions. Rufin et Mélanie avaient d'abord fait séjour en Egypte ; les nouveau^venus, arrivés par Antioche, ne négligèrent pas d'accomplir aussi le pèlerinage aux solitaires de Nil. Jérôme en profita pour s'entretenir à Alexandrie avec le vieil et vénérable Dldyme 2, qui, aveugle dès ses pre-

1 Sur Didyme et sa théologie, voir l'excellente monographie de J. Leitpold, Didymus der Blinde {Texte und Unt., t. XXIX, 1905).

mières années, avait pourtant trouvé moyen de s'instruire si profondément des sciences sacrées qu'Athanase lui avait confié la direction de l'école catéchétique. Didyme justifiait la confiance de son évèque. Avec un calme que ne troublijent pas les bruits du dehors, pourtant bien aigus autour de lui, il enseignait la Trinité d'après les formules les plus récentes et les plus orthodoxes, tout en maintenant, pour l'ensemble, le système, déjà bien attaqué, d'Origène. C'était un grand ascète : saint Antoine, qui l'avait visité longtemps avant Jérôme, lui avait donné des marques de son estime ; parmi les solitaires de Nitrie il comptait beaucoup d'admirateurs. Cependant, même en son pays, il ne plaisait pas à tout le monde : son origénisme inquiétait.

Il n'avait sûrement pas inquiété Rufin, qui, avant. Jérôme, avait suivi l'enseignement de Didyme. Jérôme ne s'en mit pas davantage en peine. Le savant aveugle d'Alexandrie s'ajouta aux maîtres grecs dont il se glorifiait * déjà, Apollinaire et Grégoire de Nazianze. Origène continuait d'être pour lui une grande lumière de l'Eglise ; sans plus se compromettre avec sa doctrine spéciale qu'il ne l'avait fait avec celle d'Apollinaire,, il professait pour lui une admiration sans bornes et, avec sa inansuétude ordinaire, traitait de chien enragé *

1 De viris, 109, où Jérôme insiste sur ses relations littéraires avec Didyme.

2 Texte cité. t. I, p. 346, n. 2.

quiconque se permettait de critiquer le maître alexandrin.

C'est en ces dispositions qu'il revint d'Egypte et reprit, dans sa solitude de Bethléem, ses travaux sur le texte et le commentaire de la Bible. Entre temps il traduisait Origène et Didyme. Rufin, pour ce qui regarde Origène, était au même point que son ami. Ils s'accordaient aussi sur la question d'Apollinaire, dont l'un et l'autre ils réprouvaient et la doctrine et la propagande, et même sur l'affaire d'Antioche; ils étaient tous deux du parti de Paulin, sans toutefois se croire autorisés à bouder i'évêque Jean, successeur de Cyrille, et, comme lui, en communion avec Flavien. Ils n'avaient donc aucune raison de ne pas s'entendre, sinon qu'ils étaient deux, à la tête de deux colonies de même origine, exposées aux tentations de rivalité. Du reste, près de Rufin vivait Mélanie, personne autoritaire et inflexible ; lui-même, avec toute sa piété et son érudition, était homme à manquer parfois de tact et de mesure, alors qu'il en eût fallu beaucoup pour ne pas froisser l'homme irritable entre tous que les circonstances leur avaient donné pour voisin.

Dans la province d'Arabie, au delà du Jourdain et de la mer Morte, l'épiscopat avait, sauf quelques rares exceptions, suivi les diverses évolutions du groupe oriental. Depuis 363 il s'était rallié, comme Acace et Mélèce, à la formule de Nicée. Le siège métropolitain de Pîostra était alors occupé par Titus, écrivain distingué,

auquel on doit un traité contre les Manichéens ^ Titus et son clergé eurent beaucoup à se plaindre de Julien l'apostat. A propos de quelques troubles qui étaient arrivés à Bostra, l'évêque fut amené à protester à l'empereur que, bien que les chrétiens fussent aussi nombreux autour de lui que les païens, il se faisait fort de les maintenir dans le devoir. Julien lui fit un crime de ce qu'il qualifiait de prétention injurieuse pour les gens de Bostra et chercha à les ameuter contre leur évêque. Ce n'est sûrement pas sa faute s'ils ne lui firent pas un mauvais parti 2. Au temps où Apollinaire agitait l'Orient, l'Arabie voyait naître des nouveautés singulières, qui n'eurent peut-être pas beaucoup d'importance locale, mais qui sont intéressantes à observer, car elles ouvrent jour sur un certain travail des esprits. Pour la première fois on entend parler d'un culte rendu à Marie, mère du Sauveur. Gomme il était naturel, ce furent les femmes qui l'inaugurèrent. Elles l'avaient, parait-il, importé de Thrace et de Scythie. Ce culte consistait en une fête aunuelle. On s'assemblait autour d'une sorte de trône, monté sur roues, et l'on off"rait à la Vierge-Mère des gâteaux d'une préparation spéciale, appelé « collyrides ». Il y avait toute une liturgie, que les femmes seules pouvaient

' Migne, P. G., t. XVIII, p. 1069; mais ce texte est interpolé et incomplet ; il faut tenir compte de la version syriaque éditée en 1859 parLagarde. Sur Titus, voir Jérôme, De viris, iQ2 ; Ep. LXX, 4 ; Sozoméne, V, 15 ; monographie récente de J. Sickenberger dans les Texte und Unt., t. XXI, 1901.

2 Julien, Ep. 52.

célébrer. Epiphane, si informé en ce genre de choses, déduisit de là l'hérésie des Gollyridiens, et la réfuta avec soin, tant par lettre spéciale, adressée en Arabie, que dans son grand traité contre toutes les hérésies. Mais il dut, en même temps et dans les mêmes documents, s'occuper aussi d'une autre manifestation, peut-être suscitée par la précédente, en tout cas de sens contraire. C'est ce qu'il appelle l'hérésie des Antidicomarianites. Il s'agit, en somme^ de personnes qui pensaient, comme Helvidius et Jovinien, que, du moment où l'Evangile mentionne des frères du Seigneur et qualifie Jésus de premier-né, Marie doit avoir eu d'autres enfants après lui.

Un conflit plus sérieux était né à propos de la succession de Titus. Un certain Bagadius, élu et ordonné évêque de Bostra^ se trouva bientôt en butte à une opposition très vive, à laquelle un tribunal épiscopal, composé de deux évêques, Cyrille ' et Palladius, donna raison. Ces deux prélats déposèrent Bagadius ; on l'évinça, et, à sa place, on ordonna un autre évêque, Agapius. Mais Bagadius n'accepta pas sa destitution ; il se présenta, en 381, au grand concile de Gonstantinople ; Agapius en fit autant. Le concile, ne voyant pas moyen de se décider entre eux, chargea Grégoire de Nysse de se transporter sur les lieux et d'arranger cette affaire. Grégoire n'y réussit pas. La querelle persista. Les intéressés la portèrent jusqu'à Rome ; ils revinrent en Orient avec une

1 Peut-être Cyrille de Jérusalem.

lettre du pape Sirice, qui chargeait Théophile d'Alexandrie de régler définitivement l'interminable litige.

Dans les dernières années de Théodose, le personnage le plus en vue de l'empire oriental était le préfet du prétoire Rufin, homme ambitieux, rapace et cruel. Théodose avait en lui la plus entière confiance. C'est à sa garde qu'il confia sa famille et ses états d'Orient lorsque, en 394, il dut prendre le chemin de l'Italie pour réprimer l'usurpation d'Eugène. Les prétentions de Rufin n'avaient pas de bornes. On lui attribua des visées impériales, et il paraît bien qu'il avait choisi Arcadius, l'aîné des fils de Théodose, associé depuis longtemps à l'empire, pour être le mari de sa fille. Pendant que Théodose guerroyait contre Arbogast et Nicomaque Flavien, Rufin consacra ses loisirs à de grandes fêtes en son propre honneur. Comme il affichait une dévotion profonde, il avait fait construire, dans sa villa du Chêne, à trois milles de Chalcédoine, une superbe basilique en l'honneur des apôtres Pierre et Paul. Le pape lui avait envoyé de leurs reliques. Quand l'édifice fut terminé il résolut d'en célébrer la dédicace par une grande fête, à laquelle il convia les principaux évêques d'Orient, Nectaire de Constantinople, Théophile d'Alexandrie, Flavien d'Antioche, Amphilochius d'Iconium, Grégoire de Nysse, Théodore de Mop sueste, les métropolitains de Césarée en Gappadoce, d'Ancyre, de Tarse, de Césarée en Palestine, et bien d'autres, en tout trente-sept prélats. Il profita de l'occasion pour se faire administrer le baptême et voulut avoir pour parrain l'un des plus vénérés parmi les solitaires

l'orient chrétien sous théodose 625

de Nitrie, Ammonius, celui qui s'était coupé une oreille pour échapper à l'épiscopat '. Le saint homme fut amené d'Egypte et joua dans les fêtes de Rufin le rôle qu'on lui avait assigné.

Quant aux évêques, ils profitèrent de leur réunion pour tenir concile. A cet effet ils se transportèrent à Constantinople, dans le baptistère de Sainte-Sophie. Des affaires qu'ils traitèrent nous n'en connaissons qu'une, celle du siège de Bostra. Les deux prétendants étaient présents. Théophile, s'acquittant de la commission dont l'avait chargé le pape Sirice, soumit à l'assemblée ce fameux débat. La conduite des évêques qui avaient déposé Bagadius fut sévèrement appréciée ; quelques-uns parlaient même de condamner leur mémoire. Mais les chefs ne furent pas d'avis que l'on prononçât une sentence quelconque contre des morts.

Gomment au juste fut réglée l'affaire de Bostra, c'est ce que nous ne trouvons pas dans les quelques lignes qui nous restent du procès-verbal 2. Du reste, ce qui fait l'importance de cette réunion épiscopale, ce n'est ni la cérémonie fastueuse qui en fut le prétexte ni les senten-

J Palladius. Hist. Laus., 11 (12). Cf. p. 448, n. 3.

2 On le connaissait jusqu'ici par un extrait conservé dans un recueil de droit canonique byzantin ; cet extrait figure dans les collections de conciles. Depuis j'ai trouvé un autre extrait du même protocole dans un traité (encore inédit) du diacre romain Pelage contre la condamnation des Trois Chapitres. Cet extrait a élé publié dans les Annales de philosophie chrétienne, 1885, p. 281. C'est là qu'il est question du pape Sirice : l'autre extrait ne le mentionne pas.

DucHESNE. Hist. anc. de VEgl. — T. II. 40

ces qui ont pu en émaner, c'est le témoignage qu'elle nous donne de la pacification religieuse accomplie en Orient. Tout le monde est d'accord ; Flavien siège auprès de Théophile. Celui-ci, avec ses collègues d'Orient, défère aux désirs du pape Sirice. Le schisme d'Arabie est arrangé, celui d'Antioche réduit aux proportions d'une dissidence locale, sans écho désormais dans les rapports entre les grandes églises. C'est une fête de la paix, destinée, hélas, à des lendemains fort troublés. A peine une année sera-t-elle écoulée que Rufin, le promoteur de ces solennités, tombera victime d'un assassinat politique. En 403, sa basilique sera témoin de la déposition deChrysostome, et de cet attentat sortiront d'affreuses discordes. Encore celles-là sont-elles destinées à s'apaiser. Le nom de Théodore de Mopsueste en rappelle d'autres, dont l'écho retentira pendant de longs siècles. Le concile de Rufin n'est qu'une halte sur la voie douloureuse.

Le paganisme après Julien. — Attitude de "Valentinien et de Valens. — Gratien. — L'autel de la Victoire. — Réaction païenne à Rome sous Eugène. — Théodose : les temples fermés. — Le temple de Sérapis à Alexandrie. — Conflits populaires. — Situation des sectes chrétiennes à l'avènement de Constantin. — Lois prohibitives. — Los Novatiens. — L'église catholique seule reconnue. — Alliance de l'Église avec l'Etat. — Liberté, droit de propriété, privilèges. — Intervention de l'Etat dans les litiges religieux, dans la nomination ou la destitution des évêques. — Elections épiscopales. — For civil des évéques.

1° — La fin du paganisme.

La dynastie constantinienne, par une singulière ironie, s'était éteinte en un prince apostat et païen. Mais le règne de Julien avait peu duré ; sa restauration de l'hellénisme n'avait jeté aucune racine ; le souvenir qui en resta fut celui d'une tentative insensée, d'une sorte de mascarade religieuse. A part quelques hiérophantes, les païens sérieux ne semblent pas s'y être prêtés autant que l'eût souhaité le metteur en scène. De celui-ci il&. gardèrent un souvenir pieux, mais sans regrets bien, profonds.

Ses procédés, en effet, ne pouvaient que jeter le rfdfcule, l'odieux même, sur le mélancolique mais inévitable déclin de la vieille religion. Désormais le sort en était jeté ; le courant était trop fort pour que l'Etat lui-même^

avec toute sa puissance, pût le remonter. Que l'empereur fût ou non favorable, le christianisme était sûr du succès. Quand on pense qu'il ne cessait de progresser en Afrique, malgré le scandale donatiste, que la crise arienne, que des évoques comme Eusèbe de Nicomédie, Etienne d'Antioche, Grégoire et Georges d'Alexandrie, Eudoxe de Gonstantinople, ne l'empêchaient pas de conquérir l'Orient, on peut juger de ce que lui pouvait la malveillance officielle et même la persécution.

Les princes chrétiens qui succédèrent à Julien, Jovien, Valentinien et Valens, avaient tous fait partie de son entourage militaire. Loin de dissimuler leur foi, ils en avaient témoigné avec assez de vivacité pour encourir le mécontentement du souverain, et même des disgrâces passagères. Arrivés au pouvoir, ils fermèrent simplement la parenthèse païenne et les choses reprirent le cours qu'elles avaient eu au temps de Constance, toutefois avec moins de rigueur. Les biens rendus aux temples par Julien leur furent repris au profit du domaine impérial S mais la liberté de chacun en matière de religion fut hautement proclamée 2. Il semble que d'abord on ait laissé tomber la prohibition absolue des sacrifices. Sur quelques points seulement il y eut des mesures restrictives ; les cérémonies nocturnes furent interdites, sauf exceptions cependant, car les mystères d'Eleusis, qui se célé-

1 Cod. Theod., X, 1, 8.

■^ Lois rappelées dans Cod. Theod., IX, 16, 9. Cf. Ammien, XXX, 9.

braient la nuit, bénéficièrent d'une dispense K L'anispicine, sans être proscrite ni même blâmée, fut surveillée de près, de même que les autres pratiques religieuses auxquelles se rattachait la divination de l'avenir, de l'avenir politique, bien^entendu. Hommes nouveaux, héritiers d'une dynastie qui avait ses racines et dont le dernier représentant avait laissé des sympathies, Valentinien et Valens sentaient vivement la nécessité de s'affermir à leur tour et de ne pas se laisser contrecarrer par des compétiteurs du genre de Procope. Celui-ci était justement un parent de Julien, et non sans attaches personnelles avec le paganisme.

Dans l'empire d'Orient, les catholiques, chassés de leurs églises, réduits à se réunir dans les lieux écartés, enviaient aux païens la publicité de leur culte. Soit-que ceux-ci aient abusé de la facilité qu'on leur laissait ^, soit pour d'autres causes, les deux empereurs frères finirent par se montrer plus rigoureux. Les sacrifices furent interdits de nouveau, non cependant l'acte de brûler de l'encens sur les autels 6. Gratien, d'abord, ne se montra pas plus sévère. Cependant on ne voit pas que, depuis la mort de son père (375), il ait pris le titre de pontifex maximus, que les empereurs portaient depuis Auguste et

1 Cod. Theod., IX, 16, 7, loi de 364 ; cf. pour Eleusis, Zosime, IV, 3.

2 Le concile de Valence, en 374 (c. 3) se préoccupe encore de chrétiens baptisés qui offrent des sacrifices ou se font taurobo- User.

3 Libanius, Or. pro templis.

que, dorénavant, personne ne porta plus. Zosime * raconte à ce propos une histoire d'après laquelle les pontifices de Rome auraient otiert à Gratien, lors de son avè nement, une robe sacerdotale en sa qualité de chef de leur collège ; il l'aurait refusée pour motif religieux. L'anecdote est plus que douteuse ; mais elle symbolise assez bien l'attitude plus décidée, au point de vue personnel d'abord, puis, plus tard, comme législateur, que prit Gratien en ces alïaires. Ce jeune prince, élevé dans une maison honnêtement chrétienne, avait eu pour précepteur le célèbre Ausone, qui l'avait nourri des lettres antiques et sûrement ne lui avait inculqué aucun préjugé contre l'hellénisme. Devenu empereur, il eut avec saint Ambroise des relations très étroites, d'où lui vint une autre direction A tout prendre, cependant, c'est de sa conscience et des circonstances qu'il s'inspira surtout. En dé- X)it de toutes les protestations de tolérance^ aucun des empereurs du iv siècle, pas plus Julien que les autres, n'avait renoncé à l'unité religieuse. Gratien héritait de son père l'idée que le paganisme était destiné à disparaître et que l'Etat devait y aider, sans toutefois se comi>ro.mettre par l'emploi de moyens violents. Il continua d'interdire les sacrifices, mais n'alla pas plus loin, au moins dans sa législation. Théodose aussi, bien que la situation fût plus mûre en Orient, s'en tint là dans les premières années 2. A la longue la distinction longtemps

1 IV, 36. L'histoire est combinée de manière à expliquer un calembour prophétique sur l'usurpation de Maxime.

2 Cod. Theod., XVI, 10, 7, 9,

LE CHRISTIANISME, RELIGION D'ÉTAf 631

admise entre le sacrifice et les autres actes de culte finit par être abandonnée. Toute manifestation extérieure de la religion païenne fut rigoureusement interdite, soit dans les temples, soit sur les chemins et dans les propriétés particulières*.

De telles mesures entraînaient, ou peu s'en faut, la fermetufe des temples. Ces édifices étaient, un peu partout, rornemeut des villes. Quelques-uns, imposants par leur grandeur et la majesté de leurs constructions, se défendaient en outre par la terreur religieuse qu'ils avaient inspirée pendant de longs siècles. Beaucoup contenaient des œuvres d'art du plus haut prix. Qu'allaient-ils devenir ? Le législateur semble s'être préoccupé, et cela dès le temps de Constantin, de sauvegarder les intérêts de l'art et de conserver leurs monuments aux cités ^ A diverses reprises il fut prescrit de conserver les temples, même de les maintenir ouverts, surtout quand ils pouvaient être adaptés aux services publics, par exemple aux réunions des conseils et des magistrats locaux. Du reste, si l'ancien culte était proscrit au fond et dans ses actes religieux, on ne songeait nullement à priver le public des jeux ou autres réjouissances dont il avait été l'occasion. En bien des endroits on continua à s'assembler autour des temples, alors même qu'ils eurent été vidés de leurs idoles. De la fête ancienne on supprimait le

1 I.ois de 391 et 392; Cod. Theod.. XVJ, 10, 10-12. 2 Cod. Theod.. XVI, 10, 8, de 382 (il est ici question d'un temple situé en Osroène ; je pense qu'il s'agit de la ville de Harran); XVI. 10, 15-18, de 399.

rituel religieux, mais tout le reste était conservé, même le sacerdoce, qui avait encore une raison d'être en ce qu'il restait chargé de la présidence et de l'organisation des fêtes publiques ^ Il va de soi qu'en bien des endroits on maintenait un peu plus que les rigoristes ne l'eussent admis. Dans les localités écartées, au fond des campagnes, sur les grands domaines privés, les temples, les bois sacrés, les sources mystérieuses, conservèrent leur prestige. La dernière victime ne fut immolée que bien longtemps après les interdictions de Constance et de Théodose.

Il y a lieu, du reste, surtout en ce genre de choses, de ne pas confondre la loi et l'application de la loi. Même dans les grandes villes, où l'Etat était en force, il fallut du temps pour que le paganisme, proscrit en principe, cessât en fait de conserver une grande situation. Constance visita Rome en 357 ; il vit les temples debout et fréquentés suivant la tradition antique; il savait (comment l'eùt-il ignoré?) qu'en dépit de ses lois, l'encens y fumait et aussi le sang des victimes ; que les frais des pompes religieuses étaient encore supportés par l'Etat. Il n'ap-

1 Les sacerdotes ou coronati sont mentionnés, assez longtemps encore, clans les lois impériales. Ces fonctions étaient même, comme au temps du concile d'Elvire, recherchées par certains chrétiens peu scrupuleux. Il fallut des lois pour les en écarter (Cod. Theod., XII, 1, 112). Bien que ne comportant plus l'obligation de sacrifier, les sacerdoces avaient cependant trop de connexions avec le paganisme pour qu'il ne fût pas inconvenant de les voir exercés par dos chrétiens.

prouva pas, car il était de marbre et se piquait de ne jamais trahir ses impressions; il ne condamna pas non plus. Julien n'eut pas à relever les autels de Rome: ils n'avaient jamais été renversés. Ils se maintinrent sous les princes chrétiens qui vinrent après lui. Cependant les progrès incessants du christianisme enlevaient à l'ancienne religion la faveur du populaire. Plus on allait, plus se rétrécissait le cercle des adorateurs. Tenace des anciennes traditions, l'aristocratie s'efforçait de les maintenir. Ce n'était pas sans peine. Les collèges sacrés et les sacerdoces se recrutaient avec difficulté. Certains grands seigneurs cumulaient les fonctions divines, évidemment parce que peu de gens étaient en situation de les occuper. Dans ces conditions on conçoit que TP^tat se soit demandé s'il devait continuer à faire les frais d'un culte de. moins en moins pratiqué. Ici il y a lieu à quelques explications. Sous le régime païen, quand l'Etat demandait des sacrifices, c'est lui qui en faisait les frais. Ceci, sous les empereurs chrétiens, n'avait plus lieu : Gratien n'eut rien à changer sur ce point. Mais les temples étaient pourvus de dotations mobilières et immobilières, qui servaient à payer les dépenses du culte courant. D'autre part, le personnel, quand ses fonctions n'étaient pas gratuites et simplement honorifiques, était rétribué par les municipalités, à Rome par l'Etat, qui, en général, avait aussi l'administration du patrimoine des temples, et avait fini, à la longue, par s'en considérer comme le véritable propriétaire. La population passée au christianisme , en tout ou en grande majorité, les municipalités avaient dû

63't CHAPITRE XVII

s'arranger pour liquider cette situation. Bien que nous ne soyons pas renseignés sur les détails, il est aisé de supposer que l'on n'y parvint pas partout en même temps, ni de la même façon, et que beaucoup d'abus et d'usurpations se produisirent. Gratien prit une mesure générale, dont le teKte ne s'est pas conservé ' ; elle s'appliqua non. seulement aux établissements religieux qui, abandonnés des populations, n'avaient vraiment plus de raison d'être, mais à des institutions encore vivantes, dont on entendait ainsi précipiter la fin. C'est alors que les grands collèges romains, pontifes, vestales, quindécemvirs et autres, recurent le coup fatal.

Cette loi était déjà appliquée lorsque, en 382, se produisit l'incident de l'autel de la Victoire. Auguste, après la bataille d'Actium, avait fait placer dans la salle des séances du sénat une statue de la .Victoire rapportée jadis de Tarente, au moment où la république romaine s'était emparée de cette ville. Au dessous, un autel était disposé et les sénateurs, en entrant, y jetaient quelques grains d'encens; les serments, les vœux, quand il y avait lieu d'en faire, étaient consacrés par la présence de la déesse. Quand il y eut des sénateurs chrétiens, ils se trouvèrent bientôt offusqués de cette idole. L'empereur Constance la lit enlever ; Julien la rétablit ; après lui elle se maintint, à la faveur de la tolérance relative qui régna

1 Souvent visée dans la discussion entre saint Ambroise et Syinmaque à propos de l'autel de la Victoire; cf. Cod. Theod., Xyl, 10. 20.

SOUS Jovien et Valentinien. Mais les sénateurs chrétiens devenaient chaque jour plus nombreux ; leurs scrupules eurent accès auprès deGratien, qui ordonna d'enlever de nouveau la déesse litigieuse. Cette décision donna lieu à un débat célèbre ; les sénateurs païens protestèrent par la bouche de Symmaque, l'un des plus considérables d'entre €ux ; ils prétendaient être la majorité et demandaient que, au sénat du moins, la religion romaine fût respectée. Gratien ne reçut pas leur envoyé : il avait appris, par une protestation des sénateurs chrétiens que lui fit tenir le pape Damase, que Symmaque ne représentait pas les véritables sentiments de l'assemblée. Mais Gratien mourut l'année suivante (383) et Valentinien II permit à Symmaque de se faire entendre devant le conseil impérial. Dans l'intervalle il avait été nommé préfet de Rome. Son plaidoyer ^ fit grand efl'et. Ambroise intervint alors, réclama communication du rapport et le discuta pied à pied-. Ce n'était pas seulement pour le rétablissement de l'autel de la Victoire que réclamait le vieux Romain ; il protestait aussi contre les lois spoliatrices qui avaient privé les temples de leurs revenus et les prêtres de leurs traitements ; les Vestales, en particulier, étaient défendues par lui avec la plus grande chaleur. Ambroise eut réponse à tout ; mais il faut bien avouer qu'après tant de siècles on ressent une impression étrange en comparant ses arguments avec ceux de Symmaque et en songeant

1 Symm. rel., 3.

2 Ambr., Ep. 17, ^8.

636 CHAPITRE XVH

aux bouches qui les reproduisent de nos jours, les uns et les autres, en un conflit semblable*.

La réclamation de Symmaque n'eut aucune suite : les choses demeurèrent en l'état. Celte année 384, les dieux perdirent un de leurs plus lidèles serviteurs en la personne de Vettius Agorius Praetextatus. Il était préfet du prétoire en même temps que Symmaque était préfet de Rome-. Un autre grand personnage païen, Nicomaque Flavien, avait été, lui aussi (383), préfet du prétoire. De telles situations sont propres à montrer que, si les lois se faisaient dures au paganisme, le gouvernement ne gardait pas rancune à ses défenseurs. En 387, Maxime envahit l'Italie et força Yalentinien II à se réfugier auprès de Théodose." Son autorité fut reconnue à Rome pendant quelques mois, et Symmaque, qui n'en était pas à son premier panégyrique, en prononça encore un en l'honneur du nouveau prince. Mal lui en prit, car Théodose ne larda pas à rétablir son jeune collègue ; Maxime, vaincu en plusieurs batailles, livré à l'empereur d'Orient, entin exécuté, ceux qui avaient pris fait et cause pour lui se trouvèrent gl-andement embarrassés. Symmaque se réfugia dans une église^. On lui fit grâce; il n'eut à souffrir ni dans sa personne, ni dans ses biens, ni dans ses dignités. Théodose et Yalentinien vinrent à Rome eh 389. Plavien

1 Sur cette affaire, souvent exposée devant le pul^lic, voir surtout Boissier, La fin du paganisme, p. 267-338.

' Voir ci-dessus, p. 459.

3 C'était une église novatienne, placée sous l'autorité du pape novatien, Léonce (Socrate, V, 14).

et Syramaque reparurent à ses côtés; le premier redevint préfet du prétoire ; quant à Symmaque, il fut désigné pour le consulat et l'inaugura en effet, le le>- janvier 391. Le gouvernement cherchait évidemment à se concilier par des faveurs personnelles ce qui restait encore de l'aristocratie païenne, de plus en plus contrariée dans sa tradition religieuse. Mais il avait à lutter contre des sentiments tenaces. Le parti païen ne se résignait pas au désétablissement du culte romain ni à la suppression de l'autel de la Victoire. Il ne cessait d'assiéger les princes de ses réclamations. Théodose reçut à Milan ^ une députation du sénat; quand il fut parti pour l'Orient, Valentinien II, qui s'était transporté en Gaule, y fut relancé par une autre amljassade ^ Tout cela demeura sans effet.

Mais le 15 mai 392 Valentinien fut assassiné à Vienne, par les soins du comte Arbogast, général trop puissant. Le meurtrier jeta la pourpre sur les épaules d'un fonc-

1 Probablement en 389, avant son voyage à Rome. L'auteur du De pi'Omissionibus, qui écrivait vers le milieu du v« siècle, raconte (III, 38) que Symmaque, dans un panégyrique officiellement prononcé (praeconio laudum in consistorio recitato) ayant demandé à Théodose le rétablissement de l'autel de la Victoire, l'empereur le fit chasser de sa présence et transporter au plus vite, à cent milles de là, dans une charrette grossière. Ceci est, à mon avis, une transformation légendaire de quelqu'une des démarches faites inutilement par le sénat et par Symmaque auprès de Gratien, Valentinien II ou Théodose.

* Sur ces instances du sénat, voir Ambr., Ep. 57. L'évéque de Milan semble avoir craint un moment que Théodose ne faiblit.

tionnaire de la chancellerie impériale, Eugène, qui par le passé, avait eu quelque vogue comme professeur de belles-lettres. Il était chrétien: Arbogast, son patron, ne l'était pas. Quand il vit, ce qui ne tarda guère, que Théodose ne le reconnaîtrait pas, il jugea utile de s'appuyer sur le parti païen, parti d'opposition, exaspéré par tant d'insuccès et surtout par les lois récentes, qui venaient de proscrire absolument tout exercice de l'ancien culte. Justement le préfet du prétoire d'Italie était alors Nicomaque Flavien, cousin et gendre de Symmaque, comme lui fort zélé pour les dieux. Les grands seigneurs païens eurent toute latitude pour réaliser leur programme. Le rétablissement des subventions à l'ancien culte souffrit, il est vrai, quelques difficultés. Eugène se fit prier : il ne lui convenait guère, vu sa qualité de chrétien, de prendre une telle responsabilité. On finit par trouver un biais; les biens et les traitements furent rendus^ non pas directement aux temples, mais aux sénateurs païens. Quant à l'autel de la Victoire, quant à la liberté de sacrifier et de célébrer toutes les cérémonies païennes, les vœux de Symmaque et des siens reçurent pleine et entière satisfaction. Symmaque, cependant, paraît ' avoir accueilli avec quelque prudence ce changement inespéré. C'est Nicomaque Flavien qui prit le premier rôle. Jusque là, quoique fort attaché au culte des dieux et peu tendre aux chrétiens quand ses fonctions lui permettaient de

1 Les collecteurs de sa correspondance en ont éliminé les lettres de cette période.

leur être désagréable *, il n'avait pas témoigné d'une dévotion aussi intense que Prétextât ni manifesté avec autant d'insistance que Symmaque en faveur des anciennes traditions. Maintenant on le vit déployer un zélé extrême . Les biens des temples servirent à organiser des fêtes solennelles, bruyantes; on porta en procession Gybèle, la Mère des Dieux ; les cérémonies d'Isis furent reprises ; on sacritia en grande pompe à Jupiter Latial; les temples fort décriés de Vénus et de Flore se rouvrirent à leurs cultes licencieux ; enfin, une lustration complète de la ville, suivant l'antique rituel purificatoire, occupa pendant trois mois les demeurants de l'ancien culte, et agaça fort, on le pense bieri, les fidèles du nouveau. Parmi ceux-ci, quelques-uùs, chagrinés d'être mal vus de la nouvelle administration et écartés des fonctions publiques, commençaient à se sentir des velléités d'apostasie. Ce qu'Antioche avait vu sous Julien,, Rome le subissait maintenant par les soins de son aristocratie-.

1 Aug., Ep. 87, 8 ; ef. la loi de 377. Cod. Theod., XVI. 6, 2 (Cod, Jusi,, I, 6, 1). Dans la nouvelle édition du code théodosien on a tort de contester que la loi ait été adressée à Flavien, vicaire d'Afrique ; le sujet seul exclut la leçon Florio.no vie. Asiae. 11 est d'ailleurs clair qu'elle n'a pas été datée de Gonstantinople, où ni Gratien, ni Valens, ni Valentinien II ne se trouvaient en 377. Saint Augustin dit que Flavien fut l'homme des Donatistes (partis vestrae homini). S'il n'y a pas erreur — et je ne le crois guère — cela signifie qu'il les favorisa, non qu'il fût lui-même donatiste. Nicomaque Flavien avait traduit en latin le livre de Philostrate sur Apollonius de Tyane (Sid. Apoll.. Ep., VIII, 3).

2 Sur le détail de ces événements on peut consulter 1' « Invective contre Nicomaque Flavien »; Dicite qui colitis, découverte par

Théodose troubla la fête. Il reprit, comme en 388, le chemin de l'Italie. Arbogast et Flavien marchèrent pour l'arrêter. A leur départ de Milan, ils avaient promis de changer en écurie la cathédrale d'Ambroise. Ils ne revinrent pas. Flavien, chargé de garder le passage des Alpes Juliennes, le laissa forcer et se tua de désespoir. Dans la bataille qui suivit, près de la rivière Froide', Eugène fut vaincu et pris; Théodose le fit décapiter. Arbogast se suicida, lui aussi. Les enseignes des vaincus portaient l'image d'Hercule; encore une fois le Christ était resté maître du champ de bataille.

Ce fut la fin. Les lois prohibitives du culte païen furent remises en vigueur. On ne persécuta pas les personnes, pas même celles qui avaient été le plus impliquées dans l'usurpation et dans la réaction païenne : Symmaque vécut longtemps encore et la famille de Nicomaque Flavien, sans se rallier le moins du monde à la religion victorieuse, se maintint dans les hauts emplois. Mais le culte fut interdit et les temples fermés.

Il ne faut pas croire qu'on les ait livrés aux chrétiens pour être transformés en églises. En bien des endroits

M. L. Delisle dans un célèbre manuscrit de Prudence (Paris, 8084) et publiée par lui en 1867 dans la Bibl. de l'Ecole des Chartes. D'autres éditions ont paru depuis, notamment celles de Haupt, dans l'Hermès, t. VI, p. 354 et celle de Riese, dans VAnthologia lalina (coll. Toubner), n. 4. C'est une déclamation envers contre la réaction païenne de 394, écrite à Rome, au lendemain de la mort de Flavien. Parmiles commentaires qui en ont été donnés, voir surtout celui de De Rossi. Bull., 1868, p. 49 et suiv. 1 La rivière de Wippach, à l'est de Gorice.

et très spécialement à Rome, où les deux religions fonctionnèrent côte à côte pendant tout le iv^ siècle, les chrétiens étaient suffisamment pourvus d'édifices et n'avaient nulle envie de réclamer les temples. Ce n'est pas avant le vii*^ siècle qu'on les voit s'en approprier un^ et le changer en église : la transformation du Panthéan, vers 612, est le plus ancien fait de ce genre qui se puisse constater à Rome. Or il se place en un temps où l'Etat ne savait plus que faire des monuments antiques. Ils ne servaient plus aérien; le trésor public se fût épuisé à les réparer ; ce qu'on pouvait faire de mieux pour les sauver ou pour en tirer parti, c'était de les donner à l'Église. Gomme tous les beaux monuments de Rome, les temples eurent beaucoup à souffrir et des Goths d'Alaric et des Vandales de Genséric, qui les dépouillèrent de leurs ornements en métaux et autres matières précieuses ; mais ils demeurèrent debout tant qu'il leur fut donné de résister à l'âge et aux intempéries.

Du reste la transformation des temples en églises n'allait pas sans quelques inconvénients. L'immense temple de Céleste à Carthage, après quelque temps de fermeture, se trouvait envahi par les broussailles. Les autorités permirent â l'évêque Aurelius d'y installer le culte chrétien, si bien qu'un jour de Pâques la chaire épiscopale fut dressée à la place même où avait été l'idole antique. Dans la foule qui se pressait autour du primat de Carthage se trouvait un jeune homme à l'esprit éveillé, qui, tout en suivant les offices, regar-

DucHESNE. Hist. anc. de l'Egl. — T. II. 41

dait autour de lui. Une inscription en belles lettres de bronze doré attira son intention. Elle se lisait sur la façade du temple : avrelivs pontifex dedicavit. C'était comme une prophétie. Cependant on ne tarda pas à s'apercevoir que le second Aurèle et le culte au- *quel il présidait n'étaient pas parvenus à faire oublier l'ancienne tradition. Nombre de néophytes, mal dégrossis de leur paganisme, combinaient dans leurs prières le culte de la déesse tyrienne avec celui du Christ. Ce fut la perte du vieux temple. Ordre arriva de le démolir'.

Il semble qu'en beaucoup d'endroits la fermeture des temples se soit accomplie, comme à Rome, assez paisiblement. Il n'en fut pas de même en Orient, en S^jrie surtout, où certaines localités importantes demeuraient attachées invinciblement à leurs anciens cultes. A Alexandrie, tout comme à Rome, il avait fallu tolérer non seulement l'ouverture des temples, mais la continuation des sacrifices. Dans les campagnes, peut-être aussi dans certaines villes, on s'ingéniait à tourner la loi. Aux jours traditionnels on s'assemblait devant le temple ; sans offrir de sacrifice proprement dit, on tuait l'animal rituel et on le mangeait ensemble, en un festin dont le caractère religieux était indiqué par des chants en l'honneur des dieux. Ainsi prétendait-on être en règle avec la légalité. Mais celle ci avait;, dans les rangs du popu-

I Pseudo-Prosper, De Promissionibus, III, 38 ; Salvien, De gubern. Dei, 8.

laire chrétien, des défenseurs volontaires, peu disposés à se payer de fictions complaisantes, et d'un zèle enclin à dépasser toutes les bornes. Le noir essaim des moines s'abattait sur la fête ; à coups de bâton, à coups de poing, ils dispersaient les infidèles, puis se précipitaient sur le temple et le mettaient à sac. Ces choses là se voyaient souvent aux environs d'Antioche. Les païens se plaignaient à l'évéque et n'en étaient guère écoutés, Libanius prit leur cause en main et composa à ce propos, au commencement de 384, son plaidoyer pour les temples *, adressé à l'empereur Théodose. L'illustre rhéteur était bien en retard. Il se figurait bonnement qu'on allait s'en tenir à la prohibition des sacrifices et laisser subsister le reste. A la fin de sa harangue, croyant énoncer une hypothèse absurde, il interpelle ainsi l'empereur : « Vous auriez pu, priace, » faire proclamer ceci : Que personne de mes sujets ne » croie plus aux dieux ni ne les honore ; que personne )) ne leur demande quoi que ce soit, ni pour lui ni pour » ses enfants, si ce n'est en silence et en secret ; que » tout le monde accepte ce que j'honore (la religion » chrétienne), prenne part à son culte, prie suivant ses » rites et courbe] la[tète sous la main de ceux qui y » président^ et cela sous peine de mort ».

C'était pourtant bien ce que voulait Théodose, sauf le recours, je ne dis pas à la peine de mort, mais à une pénalité quelconque. En dehors de ces moyens don<t

1 Ed. Richard Fœrster, Libanii opéra (Teubner), t. III, p. 80.

•€4'l CHAPITRE XVH

on s'interdisait l'usage, l'extirpation du paganisme était poursuivie par toutes les voies dont le gouvernement disposait. Si personne ne fut touché dans sa fortune ni même dans ses emplois, en revanche on s'en prit vigoureusement au culte lui-même et à ses temples. Quand la fermeture parut insuffisante, on ne recula pas devant la démolition. La loi l'interdisait en général, mais on procédait par rescrits spéciaux. La même année K)ù Libanius écrivit son plaidoyer, le préfet du prétoire d'Orient, Gynegius, fut envoyé en Syrie et en Egypte avec la mission spéciale de fermer efficacement les temples qui ne Pétaient pas ou ne l'étaient qu'à demi *. Ce fut, pour Alexandrie, la fin du régime de tolérance. Quelques années après, un conflit des plus violents éclata dans cette grande ville entre les païens et les chrétiens. Le nouvel évêque, Théophile, s'était fait donner par l'empereur un ancien édifice, déjà affecté sous Constance au culte arien. Pour le changer en église il y fit faire quelques travaux, qui remirent au jour divers objets du culte; il y avait eu là, autrefois, un temple de Bacchus ou de Mithra ; on en retrouva les ex-votos, parmi lesquels il y en avait de fort inconvenants. Théophile, pour faire pièce aux païens, les fit promener dans toute la ville. ' Cette exhibition déchaîna une émeute. Après une longue bataille de rues, les païens, sous la direction d'un philosophe Olympius, se réfugièrent dans le Serapeum et s'y fortifièrent. Ce temple immense s'élevait sur une

I Zosime, IV, 37.

LE CHRISTIANISME, RELIGION D'ÉTAT 6i5-

colline artificielle ; on y accédait par un escalier de cent degrés ; sur la plate-forme, outre le naos lui-même et les portiques, s'élevaient divers édifices aflectés aux services du sanctuaire. De cette citadelle les émeutiers faisaient des sorties, d'où ils revenaient souvent avec: des prisonniers ; à ceux-ci ils imposaient de renoncer au christianisme; un certain nombre moururent ainsi, d'un martyre inattendu. Impuissantes à réduire la rébellion, les autorités locales parlementèrent ; il fut convenu qu'on écrirait à l'empereur. Théodose répondit. Il pardonnait l'émeute et même les supplices infligés aux chrétiens S mais il prescrivait l'abolition du culte de Sérapis. On ne détruisit que l'idole. Encore ne fut-il pas aisé de trouver quelqu'un pour y porter la main. La statue colossale du dieu occupait le fond du teihple ; sur sa tête se dressait le célèbre boisseau, signe de fertilité. En face, une fenêtre habilement ménagée amenait à certains jours, sur ses lèvres dorées, le premier rayon du soleil levant. D'autres prodiges encore se voyaient dans ce temple, entre tous vénéré et redouté. Les païens déclaraient que si l'on touchait à Sérapis, le monde s'abîmerait à l'instant. Cependant un soldat se risqua à lancer sa framée dans la tête du dieu ; le charme rompu, Sérapis fut mis en pièces et

2 Le chef de la révolte, Olympius, se retira en Italie ; deux autres, deux lettrés, Helladius et Ammonius, prêtres païens, devinrent maîtres de grammaire à Gonstantinople. L'historien Socrate suivit leurs leçons. Helladius, sur le tarlî, contait volontiers qu'au temps des troubles d'Alexandrie il avait tué de sa main> jusqu'à neuf chrétiens.

traîné par les rues d'Alexandrie. Le patriarche Théophile recommença ses fouilles, qui le mirent de nouveau en possession de documents peu édifiants; il n'était pas homme à les garder pour lui ^ L'empereur avait ordonné que les idoles en métal précieux fussent fondues et que le produit en fût distribué aux pauvres : Théophile eut soin d'en réserver une, particulièrement étrange, et la plaça en bon lieu^ toujours pour agacer les païens. Les autres temples d'Alexandrie eurent le même sort que le Serapeum. A Ganope aussi, Sérapis avait un sanctuaire célèbre ; il en fut délogé : une colonie de Pacômiens vint installer en cet endroit le a monastère de la Pénitence ».

En Syrie^ comme en Egypte, le paganisme se défendait, et avec plus de succès encore. A Petra, à Areopolis, dans l'antique Idumée, à Gaza et à Raphia, dans la Palestine maritime, à Heliopolis, dans le Liban, la population résistait énergiquement aux décrets de fermeture. On parvint cependant à les appliquer. Même à Gaza, Marnas, le célèbre dieu local, se vit enfermé dans son sanctuaire ^ Dans la Syrie du nord, l'évêque d'Apamée, Marcel, obtint des ordres de démolition. Il réussit, non sans peine, à détruire le principal temple de sa ville épiscopale : le vieil édifice se défendait par sa masse et la solidité de sa construction. Quand il fut par terre, l'évêque entreprit les autres temples de son

2 Sur tout ceci, voir Rufin, H. E., II, 22 30 ; cf. Sozoméne, VII, 15 et Socrate. V, 16.

2 Jérôme, Ep. 107.

ressort. Un jour, dans une localité nommée Aulon, où s'était organisée une résistance armée, il se présenta avec des soldats et des gladiateurs. Le combat s'engagea ; les païens remarquèrent l'évêque, 'qui priait à l'écart. Ils se saisirent de lui et le brûlèrent vif. Bien entendu, ses fidèles en firent un martyr. Les meurtriers furent découverts, mais les évêques de la province s'opposèrent à toute poursuite *.

L'agonie dura encore quelque temps. Si confiné qu'il fût dans son temple, Marnas y recevait souvent la visite furtive de ses Gazéens fidèles. L'évêque Porphyre obtint d'Arcadius, non sans peine, un ordre de démolition. Dans les premières années du V« siècle, Ghrysostome lançait les moines syriens contre les sanctuaires du Liban. Harran, en dépit de tous les efforts, se maintenait païenne. 11 n'est pas prouvé, que^ dans ces pays de religions antiques, les dieux d'Aram n'aient pas conservé jusqu'à la conquête musulmane et plus tard encore quelques adorateurs attardés.

Il m'est impossible de suivre en tous ses détails le conflit final entre les deux religions. Trop souvent, comme à Apamée et à Alexandrie, il eut des épisodes sanglants. Saint Augustin parle de soixante chrétiens massacrés à Sufès, en représailles de la destruction d'une idole 2. En 396, trois clercs envoyés dans le Val di Nona, au dessus de Trente, pour initier ces montagnards au

a Théodoret, H. E., V. 21.

J Ep. 50.

christianisme, furent massacrés par eux ^ Les aventures de saint Martin, dans sa lutte contre le paganisme des campagnes, sont connues de tous. En Gaule et ailleurs, beaucoup de légendes martyrologiques, que l'on ne parvient pas à faire cadrer avec les persécutions ofticielles, reposent sur des faits de ce genre, sur des querelles sanglantes, amenées par le zèle intempestif de certains chrétiens et par l'attachement persistant aux anciens cultes. Les seules victimes que l'on connaisse sont, il est vrai, des chrétiens ; mais les chrétiens seuls ont écrit et il est naturel qu'ils n'aient pas compté les morts de leurs adversaires.

Quoi qu'il en soit de cette répartition et même du nombre des vies humaines qui furent alors sacrifiées, le paganisme finit par être extirpé. A coups de lois et de rescrits, par le progrès naturel du christianisme ou par la lutte violente entre les partisans de l'ancienne religion et ceux de la nouvelle, celle-ci finit par l'emporter, en droit et en fait.

2" — La froscription des sectes.

Le conflit entre l'ancien culte et le nouveau ne représentait, pour le gouvernement impérial, qu'une partie du problème religieux. Dans le christianisme luimême il y avait assez de variétés, de dissidences, de

2 Lettres de l'évéque Vigile de Trente à Simplicien de Milan et à saint Jean Chrysostome (Migne, P. L,, t. XIII, p. 549 ; elles sont aussi dans les Acta sincera de Ruinart).

querelles, pour exercer la patience des gouvernants et mettre leur savoir-faire à l'épreuve.

Avec le manichéisme, qui n'avait de chrétien que certaines formes extérieures et représentait en somme une religion tout à fait à part, les rapports étaient fort simples et déjà traditionnels. C'est Dioctétien qui avait proscrit cette religion étrangère ^ et cela en un temps où il ne persécutait pas encore le christianisme. Sa loi terrible ne semble pas avoir été appliquée à la lettre sous les empereurs chrétiens ^. Le manichéisme est souvent réprouvé dans leur législation et plus durement que les autres sectes.; on a connaissance de manichéens relégués, exilés ; mais on ne voit pas que la peine de mort, édictée par Dioclétien, leur ait jamais été appliquée.

Quant aux sectes chrétiennes, la loi, sous les empereurs païens, ne les avait jamais distinguées de la grande Eglise. L^s édits de persécution ou de tolérance s'appliquaient indifféremment à toutes les variétés de chrétiens. Depuis Constantin il n'en est plus ainsi.

On a vu plus haut qu'en dehors du droit d'exister reconnu aux communautés chrétiennes par les édits de Galère, Constantin et Licinius, en dehors même des mesures de restitution arrêtées par ces deux derniers empereurs, des privilèges, des exemptions, des faveurs, pé-

2 Le summum supplicium ne reparaît qu'une fois dans le code théodosien (XVI, o, 9), à propos de certaines catégories qui paraissent correspondre aux < élus » manichéens.

cuniaires et autres, furent accordés de bonne heure aux églises, d'abord en Occident, puis en Orient, quand Constantin y fut devenu le maître. Ce prince, bien au courant des divisions intérieures du christianisme, décida, dès le premier moment, que ses faveurs n'iraient qu'à la grande Eglise, reconnue par lui comme authentique et légitime. Cette disposition se traduisit d'abord par des actes ; elle finit par s'exprimer dans la législation : nous la trouvons consignée dans une loi de 326 K

Mais en dehors de cette question des privilèges, les hérétiques avaient eu, à l'origine, comme tous les chrétiens^ le droit de rétablir leurs églises et de reprendre leurs réunions. La plus ancienne église chrétienne qui soit encore debout, est une église marcionite, située, il est vrai, dans un pays soumis alors àLicinius ^ En Afrique, Constantin essaya d'enlever leurs églises aux Donatistes ' ; mais ici il s'agit d'une secte naissante et d'édifices qui pouvaient être considérés comme détournés par elle de leur affectation légitime, comme enlevés à la véritable propriétaire, l'église catholique du lieu. Cette nuance se révèle clairement dans une loi de 326 *, qui, tout en autorisant les Novatiens à posséder églises et ci-

1 Cod. Theod., XVI, 5, 1.

2 Dans le village actuel de Deir-Ali, au sud de Damas l'ancienne Iturée). On y lit encore, au-dessus de la porte, l'inscription ^•jvaYwyT) Mapy.iwvcTTôiv XGi(i'f,ç Aïêdcêwv, toû xypt'oy xocl awrripoç 'It,o-oO XpuTToû, npovotoL Tlaû/.oy Ttpi^pvTÉpov, toO >./' ^to\;î. Cette année 630 de l'ère des Séleucides correspond à l'année 318 de notre ère.

3 Ci-dessus, p. 119.

* Cod. Theod., XVI, 5, 2.

metiéres, fait exception pour les immeubles que la secte aurait usurpés sur la grande Eglise au moment de sa séparation. L'autorisation ici accordée aux Novatiens se présente comme ne concernant qu'eux, comme représentant une situation spéciale, meilleure que celle des autres sectes K Ceci concorde tout à fait avec les égards relatifs dont le concile de Nicée usa envers ces dissidents, ou plutôt envers ceux d'entre eux qui se ralliaient à l'Eglise catholique.

Ils sont cependant nommés, avec les autres sectes, dans un édit postérieur de quelques années, dont Eusèbe 2 nous a conservé le texte. C'est une sorte d'exhortation adressée directement par l'empereur aux hérétiques, Novatiens, Valentiniens, Marcionites, Pauliniens, Montanistes et autres, pour les engager à rentrer dans l'Eglise. On y vise une loi, expédiée aux gouverneurs de province, d'après laquelle les assemblées religieuses étaient interdites aux dissidents, même dans les maisons privées ; leurs lieux de réunion leur étaient enlevés pour être remis à l'Eglise officielle ; enfin leurs biens de communauté étaient confisqués par l'Etat. Eusèbe constate ^ que ces rigueurs, renforcées par des mesures d'internement prises contre les chefs, eurent pour effet de rallier à l'Eglise un grand nombre de dissidents.

' * Novatianos non adeo comperimus praedamnatos ut his quae petiverunt crederemus minime largienda ». 3 Vita Const., III, 64, 65.

3 Ibld., c. 66.

652 CHAPITRE XVlI

De telles lois, on le voit par l'éclatant exemple des Donatistes, n'étaient pas uniformément applicables. En fait les petites .églises continuèrent à vivre. Les Novatiens en avaient une à Gonstantinople. Au temps de Constance, l'^vèque Macedonius, personnage fort peu tolérant, les força de la transporter de l'autre côté de la. Corne d'Or (Galata). Sous cet évèque, les partisans de son prédécesseur Paul et de Vhomoousios étaient traités en dissidents et plus malmenés encore que les Novatiens. Ils suivirent ceux-ci dans les faubourgs^ fréquentèrent leurs églises, à défaut d'autres, et peu s'en fallut qu'entre eux la fusion ne s'opérât, sous le coup d'une communepersécution '. A Gyzique aussi, l'église novatienne fut détruite alors par les soins de l'évèque Eleusius. En Paphlagonie, oii ils étaient fort nombreux, les Novatiens eurent à souffrir du zèle dévorant de l'évèque de Gonstantinople : Macedonius, usant de son crédit auprès des autorités, parvint à faire envoyer en ce pays une véritable expédition militaire. Les dissiiients, excités sans doute par des tracasseries antérieures, s'étaient rassemblés en une localité appelée Mantineion. Les quatre numeri qui marchaient contre eux ne les effrayèrent pas ; armés de haches et de faux, ces paysans mirent en pièces les troupes impériales 2.

1 Les détails recueillis par Socrate (II, 27, 38; cf. Sozomène,, VI, 2, 3) sur les mauvais traitements dont les partisans de Paul furent alors l'objet visent plutôt des violences privées que des actes de l'autorité.

2 Julien fait allusion à ces faits dans sa lettre 52, où il parle de massacres d'hérétiques arrivés sous Constance iv Sa[xo(râToi; xal Ku^i*'!> îia'i na9).aY0V£ a xal BiOuvj'a xa\ ra),aTta.

LE GHRISTIANISilE, RELIGION D'ÉTAT 653

De telles entreprises de la part des évèques officiels supposent qu'ils avaient la loi pour eux, que l'édit relaté par Eusèbe n'est nullement imaginaire et que les Novatiens eux-mêmes n'avaient pas joui longtemps des conditions exceptionnelles que Constantin leur avait accordées d'abord. Ils les retrouvèrent sous les successeurs de Constance, et, jusqu'au commencement du v« siècle, on paraît les avoir laissés tranquilles. A Gonstantinople, à Rome, à Alexandrie et en bien d'autres endroits, il est question d'églises novatiennes dont l'existence n'est ni inquiétée ni dissimulée.

Les autres dissidents se maintenaient aussi, en dépit de la législation qui leur était de moins en moins favorable. Abrogées un instant sous Julien, les lois qui les concernaient n'avaient pas tardé à revivre. Officiellement il leur était interdit * de tenir des réunions de culte, et cela à peine de confiscation de l'immeuble où l'on s'était assemblé. Mais le fait même que l'on était obligé à chaque instant de réitérer cette interdiction et de rédiger de nouvelles lois contre les sectes ^ prouve que celles-ci continuaient à vivre. Sans parler des Donatistes, qui étaient les maîtres chez eux et auxquels on ne se hasardait pas à parler du code, beaucoup de communautés dissidentes se défendaient, un peu partout, par leur nombre et leur

* Interdiction -visée dans une loi de Valens et Gratien (375-378), Cod. Theod,, XVI, 5, 4. Suspendue un moment, à ce qu'il semble, elle fut rétablie par la loi du 3 août 379 {Cod. Theod., XYI, 5, 5).

2 Le titre de Haereticis, dans le code théodosien (XVI, 5), ne contient pas moins de soixante-six lois, et ce n'est pas tout.

influence. Quand on ne faisait pas peur aux magistrats, on trouvait d'autres moyens pour qu'ils vous laissassent en paix — leur vénalité jouait ici son rôle — et, à part quelques mauvais moments, on parvenait à se tirer d'affaire.

Cependant, si graves et si nombreuses que pussent être les infractions, la législation subsistait, se renouvelait, se précisait, en s'inspirant invariablement de ce principe qu'il n'y a qu'une manière d'être chrétien, celle que reconnaît l'Etat et que réglemente l'Eglise officielle. Celle-ci seule a le droit d'exister et d'exercer le culte, le culte collectif, le culte de communauté, que tous les chrétiens, quelle que soit leur dénomination, considèrent comme essentiel à leur religion, comme constituant pour eux un devoir rigoureux. Quant aux convictions individuelles, tant qu'elles ne se manifestent pas par des actes extérieurs, notamment par la participation aux réunions interdites, l'Etat les respecte en général. On ne voit pas qu'il ait jamais contraint les hérétiques à abjurer. Toutefois, surtout quand il s'agit de sectes particulièrement mal vues, comme les Manichéens d'abord, puis les Eunomiens et quelques autres encore à certains moments, le fait de leur appartenir entraine des conséquences plus ou moins graves : inaptitude aux fonctions publiques et au service militaire, limitation du droit de disposer de ses biens par testament et par donation, ou d'en acquérir par les mêmes voies, interdictions de séjour, internements.

Il faut noter aussi la proscription des livres. Ceux d'Arius furent déclarés par Constantin assimilables au

traité de Porphyre contre les chrétiens, et, comme pour celui-ci, il fut interdit, sous peine de mort, de les conserver '. La même prohibition, sous la même peine, fut appliquée aux livres des Eunomiens 2.

3" — L' Eglise dans l'Etat.

Mais cette religion chrétienne, à laquelle on sacrifiait toutes les anciennes traditions de culte, cette Eglise catholique, en qui seule on consentait à reconnaître le christianisme authentique, quels étaient au juste ses rapports avec l'Etat ? L'église locale en chaque cité, le groupement des églises dans l'ensemble de l'empire, ne pouvait représenter, en face de l'Etat, qu'une société privée. Telle avait été la situation au temps des lois persécutrices ; telle elle demeura sous les empereurs chrétiens. En lui permettant de vivre, les empereurs de 311 reconnaissaient implicitement que son existence était conciliable avec le fonctionnement de l'Etat. C'était une sorte d'approbation, au point de vue extérieur et policier, des statuts essentiels de la communauté chrétienne. &i l'Etat s'en fût tenu, envers l'Eglise, à la simple tolérance d'un pouvoir indifférent, ses relations avec elle fussent demeurées fort simples, analogues, par exemple, à celles qu'il enxtretenait avec les communautés juives. Mais d'abord, l'Eglise, locale ou universelle, dépas-

• Lettre de Constantin To-j; T:ovT,poû;, Socrate, I, 9, p. 31. 2 Cod. Theod., XVI, 5, 34.

sait déjà et dépassa de plus en plus en importance tout ce que l'empire pouvait contenir d'associations organisées. L'empereur fût demeuré païen qu'il lui eût été difficile de ne pas se préoccuper spécialement d'une société aussi étendue; le simple exercice de son autocratie l'eût amené à se mêler des affaires intérieures de l'Eglise. La conversion du prince renforça cette tendance. Qui, plus que lui, avait intérêt à savoir où était, entre tant de dissidences, la véritable tradition chrétienne ? A qui, en cas de conflits, était-il, je ne dis pas plus légitime, mais plus tentant, de s'adresser ? N'est-ce pas les Donatistes et les Ariens qui ont introduit Constantin dans le domaine du droit canonique et de la théologie ? Même en dehors de l'ordre public et du souci légitime qu'en devait avoir un empereur quelconque, un prince chrétien n'était-il pas conduit tout naturellement à faire en sorte que la paix régnât parmi ses frères en Jésus-Christ et que leur direction fût confiée à des pasteurs recommandables ?

Que de motifs d'intervention dans les affaires religieuses î Mais ce n'était pas tout. Devenu chrétien, l'empereur voulut bientôt convertir aussi l'empire, et non seulement le convertir, mais faire de la nouvelle religion ce qu'on n'avait pu faire de l'ancienne, une institution universelle et officielle, une religion d'Etat.

Un tel dessein supposait, bien entendu, que l'Etat s'efforcerait de précipiter la disparition de l'ancien culte païen et qu'il emploierait, sinon tous les moyens, au moins beaucoup de zèle, pour entraver les dissidences capables de disloquer l'Eglise. Mais il supposait aussi

que le gouvernement se mêlerait souvent des choses ecclésiastiques et que la grande faveur qui, de secte proscrite, élevait l'Eglise à la situation d'une sorte d'institution d'Etat serait payée par de notables allégeances.

L'Eglise s'y résigna. On ne voit nulle part qu'elle ait soulevé des objections de principe. On trouvait cela tout naturel. L'exaltation du Christ, de sa religion, de son Eglise, de ses fidèles, c'était prédit par les prophètes, annoncé dans l'Evangile, réclamé par la conscience chrétienne. Autrefois on avait maudit la Babylone des sept collines ; maintenant on la conquérait, on la convertissait. Quel triomphe plus souhaitable ? Sans doute il y avait de mauvais moments, où Babylone, tout baptisée qu'elle fût, faisait encore sentir sa lourde main. C'est alors que Donat disait : « Que vient faire l'empereur dans les choses de l'Eglise ? ». C'est alors qu'Athanase découvrait en Gostyllius toutes sortes de ressemblances avec l'Antéchrist. Mais quand les choses allaient bien, personne ne se scandalisait de voir l'empereur intervenir. Qu'il intervînt seulement dans le bon sens, c'est tout ce qu'on lui demandait.

Ces conceptions nous paraissent simplistes, parce que notre éducation, en ce genre de choses, s'est singulièrement raffinée. Mais au temps de Théodose personne ne pensait autrement, même ceux qui pouvaient avoir à se plaindre de l'ingérence impériale. Tenons pour certain que si Donat et Eunome avaient été en faveur, ils n'eussent pas hésité à faire marquer leur

DucHESNE. Hist. anc. de VEgl. — T. II. 42

dogme de l'estampille officielle et à lui procurer l'appui des gendarmes, *

Aux changements opérés en 341 et en 313 dans leur situation légale, les chrétiens devaient avant tout la liberté de leurs associations, reconnues pour ce qu'elles étaient en réalité et affranchies des entraves que la loi imposait aux corps moraux. Ils avaient le droit de posséder corporativement non seulement une caisse de communauté, mais aussi les immeubles qui leur servaient de siège social, c'est-à-dire les églises et leurs dépendances, maison de l'évéque, hospices et autres établissements d'assistance, puis leurs cimetières, et même des propriétés de rapport. Le patrimoine ecclésiastique pouvait s'augmenter par donation et par testament. L'Etat reconnaissait les évêques, chefs élus des communautés, comme les administrateurs de leur temporel et leurs directeurs religieux.

A cette liberté, reconnue de temps immémorial aux communautés juives et dont les églises chrétiennes avaient joui en fait, elles aussi, longtemps avant Constantin, dans l'intervalle des persécutions, s'ajoutèrent bientôt quelques menus privilèges, exemption de la curie ', de la corvée, de l'impôt foncier pour les églises publiques 2,

1 Ci-dessus, p. 63. L'exemption est de 313 ; voir Cod. TheocL, XVI, 2, où il en est souvent question.

2 Dans la loi de Constance (Cod. Theod., XI, 1, 1, faussement datée de 315, plutôt de 3G0) qui mentionne cette exemption, il ne faut pas prendre les mots ecclesias catholicus comme désignant les églises orthodoxes par opposition aux églises non-conformistes ; il

de celui du chrysargyre (patente) pour les bas clercs. qui exerçaient quelque petit commerce ^

Mais ce qui est surtout important, c'est le fait que la situation reconnue à la grande Eglise, à l'Eglise catholique, ne l'était pas aux groupes dissidents. De là résultait une orthodoxie d'Etat. L'Etat était obligé de savoir quel était, entre les partis en conflit, celui qui représentait le christianisme authentique, celui qu'il devait reconnaître et protéger comme tel. En théorie,^ semble-t-il, il n'avait pas d'avis adonner; c'était aux communautés chrétiennes à trancher elles-mêmes leurslitiges. En fait, outre que son arbitrage était parfois invoqué, le souci de l'ordre public, même celui du bien de l'Eglise, portait le souverain à intervenir dans ces. querelles et à prendre, pour les réduire, toutes les mesures qu'il jugeait opportunes. Aussi voit-on les empereurs organiser des enquêtes religieuses, assembler des conciles^ s'intéresser de très près à leurs travaux, en dresser le programme, s'ingérer jusque dans la rédaction des formules et dans le choix des évêques.

Quand les litiges ne dépassaient pas le domaine de l'église locale, on pouvait encore les réduire par l'intervention d'autorités ecclésiastiques supérieures, auxquelles, au besoin, le gouvernement prêtait main forte. Mais. si l'épiscopat était divisé, quel moyen de le mettre d'ac-

s'agit des églises publiques, à l'usage de toute la communauté, par opposition aux églises privées, oratoires domestiques, chapelles de monastères, etc.

1 Cod. Theod., XIII, i. 11, 14 ; XVI, 2, 8, 10, 36.

cord et comment prendre parti ? S'il y avait eu, dans l'Eglise du iv" siècle, une autorité centrale, reconnue et agissante, elle aurait offert un moyen de solution. Mais il n'en était pas ainsi. Antioche et Alexandrie sont en conflit; l'épiscopat égyptien soutient Athanase, l'épiscopat oriental le combat. Gomment les départager ? Faire comme Aurélien et se mettre du côté où est l'église romaine ? Il eût fallu pour cela qu'il y eût à ce sujet une tradition, une habitude; que l'on fût accoutumé à voir l'église romaine intervenir en ces affaires. En fait il y avait assez longtemps qu'on n'entendait plus parler d'elle en Orient. Au siècle précédent, les façons autoritaires du pape Etienne y avaient froissé beaucoup de gens et des plus respectés. La déposition de Paul de Samosate fut notifiée à l'église de Rome, comme à celle d'Alexandrie, mais elle n'avait pas eu à s'en mêler. Elle ne joua qu'un faible rôle au concile de Nicée. Athanase, déposé par le concile de Tyr, ne paraît pas avoir eu l'idée qu'un appel à Rome pourrait rétablir ses affaires. Ce sont ses adversaires qui, en quête d'appuis pour les intrus d'Alexandrie, font les premières démarches auprès du pape Jules. Encore, aussitôt qu'ils rencontrent de la résistance, les voit-on prendre une attitude dédaigneuse envers le pape et prétendre même le déposer. Même en Occident on a vu quel cas les Donatistes faisaient de l'Eglise transmarine en général et de l'église romaine en particulier.

Il n'y avait pas là un pouvoir directeur, une expression efficace de l'unité chrétienne. La papauté, telle que

LE CHRISTIANISME, RELIGION D'ÉTAT GCl

l'Occident la connut plus tard, était encore à naître. La place qu'elle n'occupait pas encore, l'Etat s'y installa sans hésitation. La religion chrétienne devint la religion de l'empereur^ non seulement en ce sens qu'elle était professée par lui, mais en ce sens qu'elle était dirigée par lui. Tel n'est pas le droit, telle n'est pas la théorie^ mais tel est le fait.

L'empereur, à la vérité, ne détermine pas lui-même les formules de foi ; c'est l'affaire des évèques. S'il éprouve le besoin de faire préciser, sur quelque point, le langage'théologique, c'est à eux qu'il s'adresse. Qu'ils soient réunis en conciles, plus ou moins œcuméniques^ à un ou à deux compartiments, ou qu'ils s'assembleiit sur convocations individuelles, expédiées au choiX;, c'est toujours à lui que l'assemblée doit sa formation, de lui qu'elle attend son programme, sa direction générale, et surtout la sanction de ses arrêts. Si, comme Théodose,, l'empereur se méfie des formules et s'en rapporte plus volontiers aux personnes,, c'est lui qui détermine avea qui on doit être en communion. Et sur quoi se détermine-t-il ? Sur son appréciation personnelle de la situation. Théodose est nicéen, comme tous les Occidentaux; appelé à gouverner l'Orient, il lui indique comme types d'orthodoxie les évêquesde Rome et d'Alexandrie. Puis, prenant mieux connaissance de son monde épiscopal, il s'aperçoit que ces autorités ne sont pas aussi décisives qu'il le faudrait, et il en indique d'autres.

L'empereur ne s'attribue pas non plus, en théorie, le droit de déposer un évèque. Ceci est l'affaire de

'l'Eglise, qui seule est en situation de savoir si tel de ses représentants a ou non violé ses statuts intérieurs. - Dans les procès faits aux évêques et aux autres clercs l'Etat n'intervient pas, pourvu que ces procès n'aient rapport qu'aux obligations statutaires et n'engagent pas le droit commun. Qu'un évêque enseigne l'hérésie, qu'un clerc enfreigne la loi du célibat (pourvu qu'il ne s'agisse pas d'adultère), c'est à l'Eglise et non à l'Etat de le faire rentrer dans le devoir et de lui appliquer ses pénalités propres, la destitution (déposition) et l'exclusion (excommunication). Où l'Etat intervient, et à la sollicitation de l'Eglise, c'est dans les conséquences que peut avoir, pour l'ordre public, l'exécution de la sentence ecclésiastique. Par mesure de police il évincera, éloignera, internera tel évêque, tel prétendant, qui lui sera signalé soit par ses fonctionnaires eux-mêmes, soit simplement par l'autorité épiscopale, à la suite d'un jugement régulier.

Telle est la théorie. En pratique il est clair que le gouvernement trouvera sans difticulté, dans les divisions •de l'épiscopat et les faiblesses de ses membres, une ba.se d'opération contre les personnes qui s'aviseraient ■de lui déplaire. Du reste, le droit commun, avec ses crimes de lèse-majesté et de rébellion, lui fournit, en certains 'cas, d'autres moyens d'agir. En somme un évêque, surtout un évêque important, qui tient à vivre tranquille, doit se garder de contredire les dogmes officiels et, en général, les manifestations, même religieuses, delà volonté gouvernementale.

Cependant il ne faudrait pas aller trop loin et assimiler les évêques aux fonctionnaires. La « milice de l'Eglise » se distingue toujours de la « milice du siècle », non seulement par la nature et la dignité de ses fonctions, mais aussi par son origine. Les évêques sont et demeurent les élus de leur église; ils s'investissent entre eux, sans que l'Etat ait rien à y voir. En face de la hiérarchie des fonctionnaires, qui tous procèdent, directement ou par intermédiaire, de la volonté impériale, s'élève la hiérarchie ecclésiastique, qui, elle, tient ses pouvoirs de l'élection. Et cette élection demeure généralement libre. 11 n'est pas interdit d^^supposer que, en certains cas où le choix des personnes lui importait davantage, à Anlioche et à Gonstantinople, par exemple, les suggestions du prince n'aient aidé les électeurs à se déterminer. Mais à Rome, à Alexandrie et ailleurs, autant que l'on peut voir, le choix des "électeurs était respecté ^ Tout au plus, en cas de doute, comme en cas d'ambiguïté dogmatique, le gouvernement intervient-il pour faire tirer l'affaire au clair, non pour imposer un candidat.

Ce n'était pas là un mince avantage pour l'Eglise. Chez elle seulement le droit électoral était exercé. On peut même dire que, par ses conciles, elle présentait quelques traces d'un gouvernement d'opinion et d'institutions représentatives. En dehors d'elle, sur le terrain civil et politique, il n'y avait que des administrateurs

1 Sauf, bien entendu, certaines exceptions, dans les moments de crise, comme ceux où l'on imposa les intrus Grégoire, Georges, Félix, Lucius.

et des administrés. Cette situation particulière, elle la tenait de sa condition essentielle, celle de société privée, indépendante de l'Etat une fois qu'elle s'était mise en règle avec ses déterminations législatives. L'Etat ayant, après épreuve, admis son existence, n'avait plus aucun droit de s'ingérer dans son gouvernement intérieur, et force lui était d'en respecter ce qu'il pouvait avoir de libéral.

Ces deux sociétés qui tendaient de plus en plus à comprendre les mêmes personnes et ne se distinguaient plus guère que par leurs fins, ne pouvaient manquer de multiplier leurs rapports, de s'appuyer, de s'aider mutuellement. Un conflit entre elles faisait l'efifet d'une absurdité. Un prince égaré dans l'hérésie, un évêque rebelle à l'autorité publique^ demeuraient choses possibles, mais c'étaient là des accidents.

Un des plus anciens et des plus expressifs témoignages de cette entente, c'est l'institution du for épiscopal au iv« siècle. Ici, hâtons-nous de le dire, il n'est pas question des jugements rendus par les évêques et leurs prêtres dans les litiges entre chrétiens. Ceci remonte à l'origine même du christianisme. Les membres des primitives communautés chrétiennes, comme ceux des communautés juives, portaient volontiers leurs procès devant leurs chefs religieux. Ils continuèrent de le faire au iv*^ siècle et même après. Les sentences ainsi rendues étaient exécutoires devant la conscience, mais ne pouvaient être appuyées que par les moyens statutaires. Pour que la force publique fût réclamée, il fallait que

le jugement fût rendu suivant la forme arbitrale, avec compromis préalable entre les parties. Ce que j'entends signaler ici, c'est le droit reconnu aux plaideurs, par les empereurs chrétiens, de porter leurs litiges civils et de traduire leurs parties devant les évoques, puis de réclamer l'exécution sans aucun compromis préalable '. Le recours à ce tribunal ecclésiastique n'était pas limité aux causes entre chrétiens ; il était offert à tout le monde, et cela en quelque état que fût le procès, quand même il eût été débattu devant le juge séculier et que celui-ci eût commencé à rendre sa sentence. Ce n'était pas un tribunal d'appel; c'était un for spécial, que l'on considérait comme pouvant inspirer plus de confiance que le for commun, et dont on facilitait l'accès. L'évêque avait ainsi juridiction d'arbitre ; fort de la sentence rendue par lui, on pouvait en réclamer l'exécution officielle.

En somme, l'Etat admettait que la procédure épiscopale, plus simple, plus honnête, moins coûteuse, que celle de ses juges à lui, offrait aux plaideurs des avantages spéciaux, et il n'hésitait pas à les leur assurer. C'est là un témoignage fort honorable pour l'Eglise : il est permis de le relever après avoir remué tant de querelles et de scandales.

Telle était, à la fin du iv" siècle, la situation de l'Église par rapport à l'Etat. Quel changement depuis

1 Cod. Theod., I, 27, 1; Const. Sirm., 1.

Dioclétien ! Non seulement on ne la persécutait plus, mais on la protégeait, on se l'était assimilée, elle était devenue comme une institution publique. L'unité religieuse, tant rêvée par les hommes d'état, était devenue, par elle, une réalité. Inutile maintenant de parler de syncrétisme : toutes les religions étaient désertées pour une seule, justement celle contre laquelle on voulait jadis les coaliser. Absorbée, dans une certaine mesure, par l'Etat romain, l'Eglise l'absorbait de son côté, le pénétrait de ses principes, faisait de lui l'Etat chrétien.

Mais, de ce grand changement extérieur, qu'était-il résulté pour le christianisme? En quoi la tradition évangélique et la vie intime de l'Eglise s'étaient-elles ressenties de l'accession des multitudes et de la faveur séculière, c'est ce qu'il faut maintenant apprécier.

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AVAXT-PROPOS • . . . Y

Avènement de Dioclétien : la Tétrarchie. — La persécution décidée : les quatre édits. — Grise de la Tétrarchie : Constantin et Maxence. — Application du premier édit en Afrique. — La terreur de 304. — Les canons de Pierre d'Alexandrie. — Débuts de Maximin. — Mort de Galère : son édit de tolérance. — Politique religieuse de Maximin. — Sa lin. — Licinius à Xicomédie • édits de pacification. — Les martyrs de Palestine, d'Egypte, d'A'^ frique. — Controverses littéraires : Arnobe, Hiéroclès, Lactance.

Conversion de Constantin. — Mesures religieuses en Occident. — Les païens tolérés, les chrétiens favorisés.

— Licinius et son attitude envers les chrétiens. — La guerre de 323: Constantin seul empereur. — Développement de sa politique religieuse. — Mesures contre les temples et les sacrifices. — Fondations d'églises ; les Lieux Saints de Palestine. — Fondation de Constantinople. — Mort de Constantin.

Le pape Marcellin et son souvenir. — Séditions romaines à propos des apostats: Marcel, Eusèbe. — Conflits égyptiens : rupture entre les évêques Pierre et .Mélèce.

— Le schisme mélétien. — Origines du schisme donatiste. — Concile de Cirta. — Mensurius et Cécilicn, évêques de Carthage. — Schisme contre Cécilien : Majorin.

— Intervention de l'empereur. — Conciles de Rome et d'Arles. — Arbitrage impérial. — Résistance des Donatistes, organisitlon du schisme.

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Les paroisses d'Alexandrie. — Arius de Baucalis, sa doctrine. — Conflit avec l'enseignement traditionnel, — Déposition d'Arius et de ses adhérents. — Arius appuyé en Syrie et à Niconiédie. — Son retour à Alexandrie : sa Thalie. — Intervention de Coi^stantin. — Débat sur la Pâque. — Le concile de Nicée. — Séances impériales. — Arius condamné à nouveau. — Règlement de l'affaire mélétienne et de Ja question pascale. — Rédaction du symbole. — Canons disciplinaires, — L'homoousios. — Premiers essais de réaction.

Eusêbe de Césarée, son érudition, ses rapports avec Constantin. — L^hotnooitsios après le concile de Nicée. — Déposition d'Eustathe d'Antioche. — Réaction contre le symbole de Nicée. — Athanase, évêque d'Alexandrie. — Premiers conflits avec les ])artisans de Mélèce et d'Arius.

— Soumission d'Arius, son rappel d'exil. — Nouvelles intrigues contre Athanase. — Concile de Tyr. — Déposition d'Athanase. — Son premier exil. — Mort d'Arius.

— Marcel d'Ancyre, sa doctrine, sa déposition. — Ecrits d'Eusèbe de Césarée contre Marcel.

Les héritiers de Constantin. — Retour d'Athanase. — Intrigues eusébiennes : compétition de Pistus. — Le pape est saisi de l'affaire alexandrine. — Intrusion de Grégoire. — Athanase à Rome. — Les Orientaux et le pape Jules; — Concile romain de 340. — Cassation des sentences orientales contre Athanase et Marct-1. — Constant, seul empereur en Occident. — Concile de la Dédicace, à Antiùche (341), — Mort d'Eusèbe de Nicomédie. — Paul de Constantinople. — Concile de Sardique : le schisme oriental. — Négociations. — Condamnation de Photin. — Atlianase rappelé à Alexandrie. — Affaires africaines. — Les Circoncellions. — Mission de Paul et Macaire. — L'unité rétablie : concile de Gratus.

Assassinat de Constant. — L'usurpateur Magnence.

— Constance se rend maître de l'Occident. — Les deux césars, Gallus et Julien. — Déposition de Photin. — Nouvelles intrigues contre Athanase. — Le concile d'Arles.

— Le i)ape Libère. — Conciles de Milan et de Béziers. — . Exil de Lucifer, d'Eusèbe, de Libère, d'Hilaire, d'Hosius.

— Emeutes policières à Alexandrie, — Assaut de l'église de Théonas : disi)arition d'Athanase. — Intrusion (Te Georges. — Athanase dans sa retraite.

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