XII AVANT-PROPOS
texte. ]^]t pourtant celui-ci comprend toute la période qui correspond aux six volumes du feu duc Albert de Broglie, L'Eglise et l'empire romain au IV^ sih'le, un livre que je n'ai pas cité, car je ne cite que des textes de première main ou des dissertations spéciales, mais que je ne saurais omettre de nommer ici, ne fût-ce que pour prier les lecteurs charitables de ne pas trop s'en souvenir eu parcourant le mien.
I\i>in(>, -2.') iiiar? HKtT.
Outre (juelquos compléments tic Libliographie, la revision, fort légère, annoncée au titre de Cette édition, ne porte que sur deux points, lauthenticité de certaines lettres du pape Libère (p, 281 et suiv.) et iiui>I(|uo.-: détails sur le pri>oillianisme [\\. ">'iG ot suiv.).
Avènement do Dioclétien; la Tctiarcliic. — La perséculion décidée : les quatre édits. — Grise dt^ la Télrarcliie : Constantin et Maxence. — Application du premier édit en Afrique. — La terreur de 304. — Les canons de Pierre d'Alexandrie — Dé))uts de Maximin. — Mort de Galère : son édit de tolérance. — Polili(jue religieuse de Maximin. — Sa fin. — Licinius à Nicomédio : ôdils de pacification. — Les martyrs de Palestine, d'Egypte, d'Afrique. — Controverses littéraires : Arnol)C, Iliéroclès, Laclance.
1'^, — L'einpereur Dioclétien.
Quand Gallienfut assasiné (22 mars 268), l'empire, en vahi et morcelé, se trouvait au plus bas. Une double tâche s'imposait aux héritiers du fils de Valérien : refaire la frontière et restaurer l'unité. Les honnêtes princes qui se succédèrent pendant seize ans, Claude II, Aurélien, Tacite, Probus, Carus, y travaillèrent avec conscience et non sans succès. Aurélien reprit la Gaule aux princes indigènes qu'elle s'était donnés et releva la reine de Palmyre au gouvernement des provinces orientales. Quant à la frontière, on parvint sans doute à la rétablir, mais en la ramenant en arrière. L'empire fut amputé de
DucHESNE. Hisf. anc. de VEgl. — T. II. 1
tout ce qui dépassait le Rhin et le Danube; il perdit, dans la Germanie Supérieure, les Agri Decumates (Souabe et Forêt-Noire), et, dans la région des Carpathes, la province de Dacie tout entière, avec les parties transdanubiennes des deux Mésies. Même après ces arrangements^, on ne se sentait pas, à l'intérieur de l'empire, en parfaite sécurité. Les villes s'entouraient de murailles élevées à la hâte: Rome elle même dut être fortifiée. L'enceinte qui la protégea pendant tout le moyen-âge conserve le nom d'.\.urélien '.
A l'Orient la guerre avec les Perses était presque perpétuelle. L'empereur Garus y périt (284), laissant deux fils, dont l'un, Carinus, chargé de gouverner l'Occident, était resté en Italie. L'autre, Numérien, avait suivi son père au-delà de l'Euphrate. Il ramenait l'armée quand, aux environs de Byzance, on le trouva mort dans sa tente. Les généraux, sans s'inquiéter de Carinus, élurent l'un d'entre eux à sa place, et c'est ainsi que Dioclétien, commandant de la garde [cornes domesticorum), fut élevé à l'empire (47 septembre 284). Carinus marcha contre l'usurpateur, l'atteignit en Mésie et lui infligea quelques échecs; mais il finit par être abandonné de ses troupes, qui passèrent à Dioclétien.
Il y avait longtemps que celui-ci rêvait du pouvoir souverain. Formé à l'école d'Aurélien et de ses lieutenants, c'était un soldat sérieux, et, mieux que cela, un organisateur habile. Quand il eut l'empire dans ses
1 }Iomo, Essai sur le. règne de l'empereur Atirélien, p. âU et suiv.
mains, ce n'est pas à en jouir qu'il songea, mais plutôt à le restaurer.
Avant tout, il fallait de la stabilité. Dioclétien estima que les révolutions et les compétilions avaient pour cause l'impossibilité, pour un seul homme, de gouverner un territoire aussi étendu et surtout de diriger des armées si éloignées les unes des autres. Pour échapper aux compétiteurs, il se donna des collègues. Dès l'année 285, un de ses compagnons d'armes, Maximien, fut adopté par lui, revêtu du titre de césar et envoyé en Gaule réduire l'insurrection des Bagaudes. L'année suivante il le lit auguste et lui remit le soin de l'Occident. En 293 le système fut perfectionné : chacun des deux augustes fut pourvu d'un empereur auxiliaire, avec le titre de césar et un ressort déterminé : Constance le Pâle (Chlore) présida ainsi, auprès de Maximien, à la Gaule et à la Bretagne ; Galère déchargea Dioclétien du soin de veiller à la frontière danubienne.
Tous ces princes étaient originaires de l'Illyricum et d'assez basse origine. Maximien et Galère restèrent sous la pourpre ce qu'ils avaient toujours été, des soldats grossiers, au besoin féroces, sans lettres et sans mœurs; Constance paraît avoir été plus civilisé. Dioclétien ne tenait pas à ce que ses collègues eussent trop de qualités. Il avait donné àf Maximien le titre d'BercuUus eii^Yis pour lui celui de Jovius, indiquant ainsi quel rôle il s'attribuait dans l'olympe impérial et quels services il attendait de ses collaborateurs. C'est sûrement à lui que l'on doit rapporter toute la politique de la Dyarchie et de la
Tétrarchie, notamment toute la législation réformatrice par laquelle il s'efforça de ramener l'ordre dans les finances, l'armée et l'administration.
L'idée-mère du système, c'est la centralisation absolue, la suppression de toute vie politique locale, de tout vestige des libertés antiques^ en un mot l'autocratie. Dioclétien est le fondateur du régime byzantin. Ce ne fut pas, assurément, un changement bien considérable. Le réformateur ne fit que consacrer, par des institutions appropriées, les tendances de la situation et les usages déjà établis. Ce régime produisit ce qu'il produit toujours : l'organe centralisateur se développa aux dépens du corps qu'il devait faire mouvoir, la fiscalité aux dépens de la fortune générale, la direction aux dépens de l'énergie. L'empire fut bientôt malade de son gouvernement, en attendant^qu'il en mourût.
De l'immense hiérarchie de fonctionnaires^, tous décorés des titres les plus pompeux, le chef suprême ne pouvait que dépasser les conditions communes de l'humanité. La personne impériale était sacrée, divine, éternelle ; sa maison aussi était divine {domua divina). Il y régnait une pompe digne de Suse et de Babylone ; le Jovius de Nicomédie n'était guère plus accessible que son patron céleste. On était loin de la vie simple et des allures familières qu'Auguste avait maintenues dans sa maison du Palatin.
Aussi n'est-ce pas à Rome que l'on étalait ces pompes asiatiques. La vieille maîtresse du monde n'était plus rien. Son sénat, tenu à l'écart de la politique, fermé,
depuis Gallien, aux anciens militaires, n'était qu'une grande curie municipale. A la foule qui se pressait encore dans l'enceinte d'Aurélien, on continuait à donner des jeux, à ouvrir des thermes: on ne lui montrait plus l'empereur. Dioclétien régnait à Nicomédie; ses lieutenants avaient leurs résidences ofticielles à Milan, à Trêves, à Sirmium. Sans doute il était bon que les empereurs ne s'éloignassent pas trop des frontières. Mais il y avait d'autres raisons. Ces soldats de fortune, nés dans les provinces les plus incultes, élevés dans les camps du Danube, n'avaient aucun souci de Rome. Ses traditions étaient gênantes, sa population prompte aux propos frondeurs; le sénat pouvait se rappeler qu'il avait été tout et vouloir être quelque chose. On l'avait vu, à la mort d'Aurélien, reprendre vie un court instant et tenter de jouer un rôle. Mieux valaitse tenir à l'écart de cette Rome incommode, et, puisque l'empire était devenu une monarchie orientale, installer sa capitale en Orient. Dioclétien le comprit et Constantin après lui.
Parmi les réformes introduites alors il convient de signaler ici la nouvelle distribution des provinces. Dioclétien en augmenta le nombre. Avant lui il y en avait déjà une soixantaine; il en laissa quatre-vingt-seize. Ce morcellement, toutefois, fut compensé par la création des diocèses, circonscriptions plus étendues, dans lesquelles se groupaient plusieurs provinces. Chaque diocèse était dirigépar un vicaire^ c'est-à-dire par^un représentant du préfet du prétoire impérial. Cette organisation fut, en beaucoup d'endroits, appropriée à l'usage ecclé-
siastique. En Orient, dès le temps du concile de Nicée, les groupements d'évêques correspondaient presque partout aux nouvelles circonscriptions provinciales: l'évêque de la ville où résidait le gouverneur, de la métropole, comme on disait, était le chef de l'épiscopat de la pro- 'vince. C'est lui qui dirigeait les élections quand un siège devenait vacant, qui convoquait ses collègues en concile et présidait leurs assemblées. Ce système fut'plus tard adoptèëans une grande partie de l'Occident. Les diocèses aussi servirent, dans une certaine mesure, à délimiter les ressorts ecclésiastiques. C'est ainsi que Dioctétien se trouve avoir été pour quelque chose dans l'organisation de l'Eglise.
Mais il a de bien autres titres à figurer dans son histoire.
2°. — Les (''dits de persécution.
Pendant la longue paix qui suivit la persécution de Valérien, la propagande chrétienne avait fait des progrès énormes. Sans parler d'Edesse et du royaume d'Arménie, où le christianisme était déjà la religion dominante, il y avait dans l'empire des régions où il n'était pas loin de représenter la moitié ou même la majorité de la population. C'était le cas, par exemple •, en Asie-Mineure. Dans la Syriedunord, en Egypte, en Afrique, les chrétiens étaient également fort nombreux. Aux conciles du temps
1 M. Harnack, Die Mission, p. 539 et suiv. (2« éd., t. II, p. 276 ot suiv.) donne des évaluations plus précises, dans lesquelles il entre une part de conjectures mais de conjectures vraisemblables.
LA GRANDE FEHSÉGUilON 7
de saint Gyprien on trouve jusqu'à quatre-vingt-dix évèques, ce qui suppose dès lors un bien plus grand nombre d'églises; dans les quarante ou cinquante ans qui suivirent, beaucoup d'autres doivent avoir été organisées. Les soixante évêques italiens réunis en 251 par le pape Cornélius donnent lieu aune estimation analogue pour l'Italie péninsulaire. Dans le sud de l'Espagne et de la Gaule, en Grèce, en Macédoine, l'évangélisation, sans peut-être avoir autant progressé, devait cependant avoir atteitit de très notables résultats. En d'autres pays, comme la Syrie centrale et méridionale, le nord de l'Italie, le nord, le centre et l'ouest de la Gaule, dans l'île de Bretagne, dans les montagnes des Alpes, des Pyrénées, de l'Hémus, la situation était tout autre. Les anciens cultes se maintenaient en faveur et les groupes chrétiens ne se rencontraient qu'à l'état d'exceptions.
Ce sont là des traits généraux. Dans chaque contrée la situation se diversifiait suivant les circonstances locales. Non loin d'Edesse la chrétienne, Harran s'obstinait dans sa vieille religion sémitique, qu'elle conserva jusqu'à l'islam. Certaines villes du Liban, comme Héliopolis, ou du littoral syrien, comme Gaza, ne comptaient que peu ou point de fidèles. En Phrygie on trouvait des petites villes où tout le monde, y compris les magistrats, professait le christianisme. Les duumvirs, les curateurs chrétiens n'étaient pas rares : il y avait même des flamines chrétiens*. Les évêques étaient en rapports fréquents
avec les gouverneurs et les employés des finances ; on les traitait avec respect : on était complaisant pour eux. Aussi ne se gênait-on plus pour rebâtir les vieilles églises, pour en fonder de nouvelles, pour tenir des assemblées nombreuses aux jours de fête.
Ce qui est plus significatif encore, au point de vue des progrès du christianisme et de la liberté de fait dont il jouissait, c'est que, non seulement les fonctions municipales, mais encore le gouvernement des provinces était souvent confié à des chrétiens. Le palais lui-même, la divine demeure de l'empereur Jupiter, était rempli de chrétiens; ils y occupaient les postes supérieurs de l'administration centrale. Quelques-uns d'entre eux, Pierre, Dorothée, Gorgonius, figuraient au nombre des personnes les plus haut placées dans la faveur impériale. Les bureaux, les emplois du service personnel du souverain, étaient, pour une bonne part, occupés par des chrétiens. L'impératrice elle-même, Prisca, et sa fille Valeria, semblent bien avoir eu, avec le christianisme, des accointances fort étroites.
Il n'en était pas de même de Dioctétien. Quelle que fût sa tolérance pour ses sujets, ses fonctionnaires et sa famille, il conservait, à part lui, son attachement aux vieux usages du culte romain. Il fréquentait les temples et sacrifiait aux dieux, sans mysticisme, sans étalage, mais avec un sentiment profond, estimant sans doute qu'il faisait ainsi son devoir d'homme et surtout de souverain. Cette disposition d'âme ne devait pas le rendre favorable aux religions concurrentes. « Les dieux immor-
LA GRANDE PIÙRSKCUTION 9
tels », dit-il dans son rescrit contre les Manichéens, «ont » daigné, dans leur provideiice, confier aux lumières ') d'hommes honnêtes et sages le soin de décider ce qui » est bon et vrai. Il n'est pas permis de résister à leur » autorité : la religion ancienne ne doit pas être critiquée » par une nouvelle. C'est un grand crime que de revenir » sur ce qui, réglé par les anciens, est en possession et « en usage ».
Il était relativement aisé d'appliquer ces principes au manichéisme, tout récemment importé de l'étranger. Mais des croyances chrétiennes on pouvait déjà dire, comme des cultes romains : slatum et cursum tenent ac possident. Du reste elles étaient trop répandues pour que l'on pût espérer les extirper. Dèce et Valérien s'y étaient essayés; on savait avec quel succès. Depuis lors la situation des chrétiens s'était accrue et renforcée : une nouvelle tentative ne pouvait que rencontrer plus d'obstacles.
Le bon sens de l'empereur le tint longtemps éloigné de toute persécution. A la longue, cependant, ses idées se modifièrent. Il est possible que, comme tant d'autres réformateurs, il ait été séduit par la chimère de l'unité religieuse, chimère néfaste et robuste, qui n'a pas fini de faire des victimes. Cependant les détails qui nous sont restés sur son attitude n'indiquent pas de telles visées. Dioclétien semble avoir trouvé, à partir d'un certain moment, qu'il avait trop de chrétiens autour de lui et dans son armée. Pour parer à cet inconvénient, point n'était besoin de faire au christianisme une guerre d'extermina-
lion. Quelques mesures personnelles, quelques éliminations, eussent tout arrangé. Même chez les chrétiens elles eussent rencontré des approbateurs. Il ne manquait pas de fidèles qui désapprouvaient le service militaire^ et voyaient d'un mauvais œil ceux de leurs confrères qui s'engageaient dans les fonctions publiques. On aurait pu s'en tenir là. Mais Dioclétien était vieux: sa force de résistance s'était affaiblie, et, autour de lui, un parti puissant réclamait des mesures radicales. Son chef, le féroce césar d'Iliyricum, trouva le moyen d'amener à ses fins le vieil auguste et de lui faire commettre l'énormité à laquelle son nom demeure attaché.
Lactance ^ donne comme origine à la persécution un fait qui se serait passé dans les provinces orientales. Dioclétien était entrain de sacrifier et de consulter les entrailles des victimes, lorsque des chrétiens de son escorte se mirent à faire le signe de la croix. L'aruspice, dont les opérations, ce jour-là, n'aboutissaient à aucun résultat, remarqua le geste et le signala à l'empereur, en se plaignant des profanes qui troublaient ses cérémonies.
1 C'est à cette tendance que se rattachent quelques martyrs africains de ce temps-ci, sur lesquels nous avons des documents aullienfiques : Maxiniilien, conscrit, exécuté pour refus de service iiiilit;iire, à Théveste, le 12 mars 295 : le proconsul Dion lui oppose en vain les chrétiens qui servent dans l'armée impériale : « Ils savent ce qu'ils ont à faire, répond Maximilien ; moi je suis chrétien et je ne saurais faire le mal » ; à Tanger, le centurion Marcel, qui refuse de continuer le service, et le greffier Cassien, qui refuse d'écrire la sentence rendue contre Marcel (30 octobre et 3 déccnilire, année indéterminée).
2 De mort. ]>prs.. 10.
LA GRANDE l'EKSÉCLTION 11
Furieux, Dioclétien ordonna de contraindre au sacrifice, non seulement les délinquants, mais tous les officiers de son palais, et, en cas do refus, de les battre de verges. Des lettres furent ensuite expédiées aux commandants militaires, imposant le sacrifice à tous les soldats, sous peine d'être exclus de l'armée.
Quelle qu'ait été, sur la décision impériale, l'influence du fait rapporté ici, il est sûr que des mesures furent prises pour éliminer de l'armée les éléments chrétiens qu'elle renfermait i. Un magister militum, Veturius, fut spécialement chargé de leur exécution. Un très grand nombre de chrétiens durent alors renoncer à la profession des armes et s'y résignèrent. Il n'y avait pas d'autre sanction ; à peine en un ou deux cas, dit Eusèbe, on recourut à la peine de mort, sans doute en raison de circonstances spéciales. On était alors à l'année 302.
Revenu d'Orient, Dioclétien passa tout l'hiver à Nicomédie Galère vint l'y rejoindre et s'employa de toutes ses forces à obtenir de lui des mesures plus rigoureuses. On dit qu'il était poussé par sa mère, vieille païenne fort dévote, acharnée contre les chrétiens -. Dioclétien résistait. « A quoi bon, disait-il, mettre le )) trouble partout, verser des torrents de sang? Les chré- )) tiens n'ont pas peur de la mort. Il suffit d'empêcher les
1 Demovl.i>ers.,i^;Ensèhe,H. £'.,VIII, 1,4; Chron., ad ann.2317.
2 Lactance ne dit pas, mais on peut soupçonner, qu'il y eut ici un conflit d'influences féminines. Les princesses de Nicomédie étaient chrétiennes ou favorables aux chrétiens ; c'en était assez pour que le gynécée rival voulût mal de mort au christianisme.
« soldats elles gens du palais de suivre leur religion ». Galère tenait bon et revenait sans cesse à la charge. L'empereur se décida à convoquer un conseil d'amis, des militaires, des fonctionnaires civils. Les avis étaient partagés. Gomme toujours, les ardents, derrière lesquels on sentait Galère, le césar d'aujourd'hui, l'auguste de demain, entraînèrent les hésitants. Cependant la vieille sagesse refusait de se rendre. On convint de consulter l'oracle de Milet, Apollon Didyméen. Lapythonisse S on le pense bien, ne manqua pas de joindre son inspiration aux suffrages de Galère et des siens. La guerre fut décidée.
Si l'on avait écouté Galère, on eût commencé par des mesures extrêmes et allumé des bûchers partout. Dioclétien ne voulait pas de sang ; pour le moment sa volonté prévalut. On prépara un édit selon ses vues. Dès la veille de la proclamation (23 février 303), des officiers de police se rendirent, au petit jour, à l'église de Nicomédie, grand édifice en vue du palais impérial. Les livres sacrés furent saisis et jetés au feu, le mobilier livré au pillage, l'église elle-même démolie de fond en comble.
Le lendemain (24 février) l'édit était affiché. Il ordon nait 2 que, dans tout l'empire, les églises fussent démolies, les livres saints détruits par le feu. Les chrétiens en
I C'est, je pense, à celte consultation que se rapportent les souvenirs de GonstaMtin, tels que nous les avons dans Eusèbe, \'ila ConsL, II. aO, 51.
- Laclance, De mort., 13 ; Eusèbe, //. £., VIII. 2 ; Martyr Pal., préface
LA GRANDK PEUSÉCLTION 13
possession de charges, dignités ou privilèges, en étaient dépouillés ; ils perdaient aussi le droit d'ester en justice pour accuser d'injures, d'adultéré, de vol ; les esclaves chrétiens n'étaient plus libérables K
Aussitôt affiché, cet éclit fut lacéré par un chrétien do Nicomédie, dont le nom ne s'est pas conservé ; il paya son audace en mourant; sur le bûcher. Peu de jours après, le feu prenait au palais. Galère accusa les chrétiens de l'avoir allumé ; ils lui renvoyèrent l'accusation, disant qu'il avait voulu ainsi exciter contre eux la colère de Dioctétien. Pendant que celui-ci enquêtait pour tirer l'affaire au clair, un second incendie éclata. Le césar, en dépit de l'hiver, s'empressa de quitter Nicomédie, déclarant qu'il ne tenait pas à y être brûlé vif.
Enfin convaincu, Dioclétien se détermina à (recommencer Néron. Tout le palais y passa. Sa femme et sa fille furent contraintes à sacrifier; Ad.iuctus, le chef suprême de l'administration fiscale ; les eunuques en faveur, Pierre, Dorothée et Gorgonius ; l'évêque de Nicomédie, Anthime; des prêtres, des diacres, des fidèles de tout âge, même des femmes, furent brûlés ou noyés en masse. Ainsi fat expié le crime, prétendu évidemment, d'avoir in 'endié b palais sacré et tenté de faire périr deux empereurs à la fois;
Mais on ne s'en tint pas à cette répression locale. Des mouvements séditieux s'étant produits du côté de Mélitène et en Syrie, on y vit apparemment la main des chré-
1 Ce premier édit parvint en Palosline vers la fin de mars, au moment de la féto de Pâques (Eusèbe, //. E., VIII, 2). .
tiens. D'autres édits généraux firent suite au premier > : ils prescrivirent d'abord d'arrêter tous les chefs des églises, évêques, prêtres et autres clercs; ensuite de les contraindre au sacrifice par tous les moyens.
Le 17 septembre 303, commençait la vingtième année du règne de Dioclétien. A cette occasion une amnistie fut accordée aux condamnés"^; rien n'autorise à croire qu'elle se soit étendue aux confesseurs emprisonnés, qui, légalement, n'étaient ni des prévenus ni des condamnés, mais des rebelles. Le vieil empereur résolut de célébrer à Rome la fête de ses vicennalia. Elle eut lieu le 20 novembre. Les travaux de ses célèbres thermes n'étaient pas assez avancés pour que l'on put procéder à la dédicace : elle fut remise. Dioclétien, du reste, ne se plaisait guère aux bords du Tibre. Sa pompe orientale, sa gravité sèche et chagrine, n'en imposaient pas à la plèbe frondeuse : elle Jle fatigua si bien de ses familiarités et de ses plaisanteries qu'il n'attendit même pas le l'^"' janvier, jour où il devait inaugurer son neuvième consulat, et partit, en plein hiver, pour Ravenne. A ce voyage intempestif il gagna une maladie qui traîna longtemps et s'aggrava aussitôt son retour à Nicomédie.
En cet état, il était, lui, l'Orient, et, à certains égards, l'empire entier, entre les mains de Galère. La guerre aux clirétiens s'aggrava. Un quatrième édit parut. Celte
1 Eusél)e, Martyr Pal., préface
2 Eusèbe, Marlj/r Pal., :2.
LA GUAiNDE PEUSÉCUTION 15
fois il ne s'agissait plus de catégories: tous les chrétiens, sans distinction, étaient tenus de sacrifier. Après Néron, on avait recommencé Valérien ; maintenant c'était l'œuvre de Dèce que l'on reprenait.
3'^. — Dislocation de la Télrarchie.
Ce fut l'année terrible, non seulement pour les chrétiens, mais aussi pour l'empereur. Sa santé allait de mal en pire. Au milieu de décembre on le crut mort ; il ne l'était pas, mais quand il se montra de nouveau en public, le l^''' mars 305, on avait peine à le reconnaître. Affaibli de corps et d'esprit, il .se laissa persuader par Galère que le moment était venu de se démettre. Galèi'e avait inculqué la même idée à Maximien Hercule en le menaçant de la guerre civile. Cette double abdication entraînait l'élévation de Constance et de Galère à la qualité d'augustes. Galère imposa les deux nouveaux césars : Sévère, un soldat ivrogne, et Daïa, un barbare mal dégrossi, que l'on appela Maximinus pour le déguiser en romain. Avec ces deux collègues, le nouvel auguste d'Orient espérait tenir l'empire à peu près tout entier: Constance, lointain et pacifique, d'ailleurs de santé débile, ne serait pas un obstacle. Maximin Daïa fut préposé au diocèse d'Orient, c'est-à-dire à la Syrie et à l'Egypte. Galère adjoignit à son Illyricum les diocèses de Thrace, d'Asie et de Pont; l'Espagne fut rattachée au ressort de Constance ; l'Italie et l'Afrique formaient le lot de Sévère.
Ce bel ordre fut troublé par la révolte de l'hérédité.
Si Dioclétien et Galère n'avaient pas d'enfants mâles, il n'en était pas de même de Constance et de Maximien, et leurs héritiers naturels ne goûtaient guère le nouveau système successoral. Constantin, lils de Constance, se trouvait à Nicomédie au moment du changement ; c'était un otage donné par Constance *. Celui-ci, devenu auguste, le réclama, et Galère dut s'en séparer, bien que de fort mauvais gré. Ce qu'il craignait arriva en effet. L'empereur Constance mourut bientôt à York ; à ses derniers moments il recommanda son fils aux soldats et ceux-ci, aussitôt que le père eut rendu le dernier soupir, acclamèrent le jeune prince (:25 juillet 308). Ce fut un grave ennui pour Galère; mais, comme il y avait loin de York à Nicomédie et que Constantin n'était pas sans appui, il fallut bien le reconnaître. Toutefois le titre d'auguste ne fut pas accepté: Galère proclama Sévère comme auguste à la place de Constance Chlore et Constantin comme césar à la place de Sévère. La Tétrarchie était reconstituée avec les deux augustes, Galère et Sévère, et les deux césars, Maximin et Constantin.
En même temps que Constantin, Maxence, fils de Maximien, profitant de l'abandon où l'on avait laissé la vieille Rome, s'y était emparé du pouvoir, sans s'inquiéter autrement de la Tétrarchie. Malgré ses mœiïfs échevelées, qui rappelaient le temps de Commode, ce jeune homme sut plaire aux Homains. Comme protestation contre les capitales nouvelles, il remit en honneur les
1 Eusébo, {Vita Const., I, 19) l'avait j:.u traverser la Palestine dans l'escorte de l'empereur Dioclétien.
vieux cuites, les antiques légendes, restaura le Forum et la voie Sacrée, et, près de celle-ci, éleva une basilique imposante. Sévère essaya en vain de lui disputer la place ; ses soldats le trahirent. C'étaient les soldats du vieux Maximien; ils se rallièrent d'autant plus volontiers à son fils que Maximien lui-même, sorti de sa retraite, venait jde reprendre la pourpre, avec le titre d' « auguste pour la seconde fois » {bis Augustus). Cette réapparition mettait le comble au désordre. Sévère avait été contraint au suicide ; Galère accourut pour le venger ; mais, aux approches de Rome, l'attitude de ses soldats le décida à retourner chez lui. Maxence, se sentant les mains libres, se proclama lui-même auguste (27 octobre 307). Cependent le vieux Maximien, brouillé maintenant avec son fils, se transportait en Gaule auprès de Constantin, essayait, en s'aidant de lui, déjouer encore un rôle, abandonnait son protecteur, lui revenait, le trahissait, et finalement était exécuté ou s'exécutait lui-même sur les conseils de son hôte (310).
Galère, en quête d'un second auguste, avait imaginé (Il novembre 308) de donner ce titre à Licinius, un de ses anciens compagnons d'armes. Maximin réclama sans retard : du fond de son Orient il voyait avec jalousie ce nouveau-venu arriver du premier coup aux honneurs suprêmes. Constantin aurait pu soulever les mêmes objections. Galère pour les contenter, leur donna à tous les deux le titre nouveau de « fils des augustes »; quelques mois après il alla jusqu'au bout et les fit tout-à-fait augustes. Il y eut ainsi quatre empereurs de premier rang.
DrcHESKE. Hist. anc. de l'Egl. — T. II. 2
^8 CUAriTRE I
Quand Galère mourut, eu mai 311, Liciuius et Maximin se précipitèrent pour recueillir sa succession : un arrangement, toutefois, fut conclu, en vertu duquel le Bosphore devenait leur commune limite. Ainsi l'empire de Maximin comprenait l'Asie-Mineure, avec la Syrie et l'Egypte; celui de Licinius allait du Bosphore jusqu'aux Alpes; théoriquement il s'étendait aussi à l'Italie et à, l'Afrique ; en fait ces pays obéissaient à Maxence, empereur illégitime au point de vue du droit tétrarchique, mais solidement établi dans son pouvoir de fait.
Gon.stantin se maintenait en Gaule, manœuvrant habilement au milieu de tous ces conflits et méditant sans doute le dessein qu'il accomplit bientôt, celui d'anéantir tous ses rivaux, en s'aidant des uns pour se débarrasser
des autres.
C'est par Maxence que la simplification commença. Après s'être assuré l'appui moral de Licinius, auquel Maximin donnait d'utiles inquiétudes, Constantin descendit en Italie, battit en diverses rencontres les partisans du « tyran », et finalement lui livra, près du pont Milvius, la bataille à jamais célèbre (28 octobre 312). Maxence périt dans les flots du Tibre, Constantin entra à Rome et fut aussitôt reconnu dans toute l'Italie et en Afrique. L'année suivante, Licinius eut les mains libres contre Maximin. Battu en Ttîrace, le 30 avril, l'odieux Daïa repassa le Bosphore, puis le Taurus, et finit par s'empoisonner à Tarse.
Il n'y avait plus que deux empereurs, Constantin et Lidinius, l'un à Rome, l'autre à Nicomédie.
LA (JKANDE rEKSÉCUTION 19
A'-\ — La perséfulion jusqu'à Védll de (jalèrc.
Revenons maintenant aux lois persécutrices.
Le premier édit, outre les dégradations et incapacités qu'il prononçait contre certaines catégories de chrétiens, ordonnait de démolir les églises et de brûler les livres saints. Telles sont, du moins, les dispositions qui nous sont connues directement; mais nous savons aussi que les biens immobiliers des communautés chrétiennes lurent confisqués et qu'avant de détruire les édifices religieux, on en saisit le mobilier. Ces opérations s^iccomplissaient suivant des formes régulières : en certains endroits, on dressait des inventaires authentiques ; quelques-uns se conservèrent fort longtemps. C'est ainsi que les Donatistes purent alléguer, en 411, les procès-verbaux de saisie des églises de Rome ^; ils ont péri depuis. Mais on peut lire encore ceux qui furent dressés à Cirta, en Nuinidie. Des renseignements plus sommaires nous restent sur l'application de l'édit en d'autres localités, d'Afrique et d'ailleurs. Il eût été bien difficile de s'opposer à la saisie des immeubles. Au moins faisait-on son possible pour sauver le mobilier et surtout les saintes Ecritures. Des femmes de Thessalonique s'enfuirent dans
1 Augustin, Brev. Coll., 34-35. Plusieurs membres du clergéy entre autres un diacre Straton, y étaient mentionnés comme faisant remise aux magistrats du mobilier ecclésiastique ; le préfet les qualifiait à'horlalores vanisaimae superslitionis.
la montagne avec une quantité délivres et de papiers i. L'évêque de Garthage, Mensurius, avait réussi à cacher les livres sacrés; à leur place, il laissa dans une de ses églises une collection de livres hérétiques, qui fut saisie et détruite par des policiers inattentifs. Les fonctionnaires, en effet, n'étaient pas toujours très regardants. Des décurions de Carthage, ayant eu connaissance de la fraude de Mensurius, la dénoncèrent au proconsul; celui-ci ne tint pas compte de leurs révélations. S'il en était ainsi dans les grandes villes, on devine ce qui pouvait se passer dans les petites localités. Il y avait des endroits où les chrétiens étaient mal vus, où la municipalité était aux mains de leurs adversaires ; mais en d'autres ils avaient affaire à des magistrats chrétiens eux-mêmes ou tout au moins sympathiques. On trouvait des accommodements. Gomme à Garthage, on saisissait dans l'église d'autres livres que ceux de la Bible -, et, si la perquisition se poursuivait jusqu'au domicile de l'évoque, il y avait encore moyen de s'en tirer. Au lieu de démolir les églises, on se contentait parfois d'en brûler les portes. Du reste, évêques et clercs se montraient souvent accommodants et donnaientleurs livres saintS;, estimant sans doute qu'il serait aisé plus tard d'en avoir de nouveaux exemplaires. Mais cette complaisance ne fut pas acceptée par l'opinion,
1 Passion des saintes Agapé, Chionie et Irène {[" avril), document sérieux.
2 A Aptonge (sur l'orthographe de ce nom de ville, v. les textes réunis dans le Thésaurus latin), on saisit ainsi des epistolae salulaloriae (?) , à Calama, des livres de médecine ; à Aquae TibUUanae, des papiers quelconques
surtout, bien entendu, quand la persécution fut passée et qu'on put, sans danger, se montrer intransigeant. On rappela alors l'héroïsme de certains évêques, comme celui de Thibiuca, Félix, qui avait payé de sa tête son refus de livrer les Ecritures* ; on parla aussi de miracles comme celui d'Abitina, où, pendant que les livres saints, livres par l'évêque Fundanus, étaient jetés au bûcher, un orage épouvantable avait crevé sur les flammes et inondé toute la contrée.
Dans les pays administrés par le césar Constance, l'exécution n'alla pas au delà des édifices. Les églises furent saisies et détruites; on n'exigea pas qu'il en fût de même des p]critures.
Si l'on détruisait les églises, où les chrétiens s'assemblaient sous l'œil des autorités, on devait, à plus forte raison, interdire les réunions clandestines. C'était là une conséquence nécessaire du premier édit , et l'on est fondé à croire qu'elle y était expressément formulée. C'est du reste ce qui résulte d'une pièce africaine, où l'on voit figurer une cinquantaine de chrétiens de la petite ville d'Abitina, accusés d'avoir fait la « collecte » sous la présidence d'un prêtre appelé Saturnin. Le second édit, qui prescrivait l'incarcération du clergé, visait indirectement les réunions de culte ; car comment les aurait-on tenues, sans chefs religieux ?
Jusque là, pour ceux qui observaient les édits, qui
1 La passion de ce saint, authentique pour l'ensemble, a été pourvue plus tard d'appendices qui en transportent le dénouement en Italie. V. Anal. BolL. t. XVI. p. 2o
acceptaient les incapacités légales, qui laissaient brûler les Ecritures et saisir les églises, qui s'abstenaient de prendre part aux réunions de culte désormais prohibées, il y avait encore quelque sécurité. A Nicomédie, il est vrai, on était allé tout de suite aux rigueurs extrêmes, mais sous l'empire de circonstances spéciales. La persécution singlante n'atteignait pas encore la simple profession de christianisme. Il en fut autrement quand on renouvela, pour les clercs d'abord, pour les fidèles ensuite, l'obligation de participer aux cérémonies du culte officiel : quand on ne se borna plus à proscrire et que l'on voulut convertir.
Alors se reproduisirent les situations déjà expérimentées dans les précédentes persécutions. On vit des exaltés courir au martyre, se dénoncer eux-mêmes, faire esclandre devant les tribunaux, insulter la police. On vit des personnes sages et fermes attendre qu'on les arrêtât et opposer alors aux injonctions de l'autorité une résistance persévérante et calme, qui, en bien des cas, triompha de la prison, de la torture et se maintiut jusqu'à la mort. On vit aussi beaucoup d'apostats, la plupart empressés à faire ce que l'on voulait d'eux, pour échapper au danger ; d'autres résistant d'abord et faiblissant ensuite, ■vaincus par l'horreur des cachots et les souffrances de la question.
Beaucoup s'enfuirent ou se cachèrent, en faisant le sa-crifice de leurs biens. Les espèces étaient très diverses. On peut les étudier dans la lettre pénitenlielle de l'évêqib.' Pierre d'Alexandrie, écrite en 306, dans les canons du
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concile d'Ancyre (314), dans les récits d'Eusébe et dans certaines compositions bagiograpliiques. Beaucoup rusaient avec la jiolice, envoyaient leurs esclaves ou leurs amis païens sacrifier à leur place et obtenaient ainsi leurbillet de sacrifice. D'autres y allaient plus simplement et acbetaient ce certificat, quand on était disposé à le leur vendre. Parmi les courageux, il s'en trouvait qui ne parvenaient pas à faire accepter leur confession. Certains magistrats tenaient beaucoup moins aux exécutions qu'aux aposlasies. Il y en eut qui, arrivés au terme de leur magistrature, se vantèrent de n'avoir fait périr aucun cbrétien '. En fait d'actes païens, ils se contentaient de peu ; parfois ils inscrivaient les gens malgré eux^, comme ayant satisfait à la loi. Il arrivait aussi que des amis inconsidérés, chrétiens ou païens, tenant absolument à sauver de la mort un fidèle qu'ils savaient déterminé, le traînaient aux autels, pieds et poings liés, le bâillonnaient pour l'empêcher de crier et le forçaient, en lui brûlant au besoin les mains, à jeter quelques grains d'encens sur le feu sacre. Lactance se plaint"^ avec raison de ces - juges redoutables par leur apparente douceur, qui ne veulent pas tuer, mais s'ingénient à trouver des tortures assez raffinées pour avoir raison des résistances les plus intrépides. 11 leur préfère ceux qui sévissent franchement, par férocité naturelle ou pour se faire bien voir des autorités supérieures. On en voyait qui n'hésitaient pas à aller au delà de leurs in.structions, comme celui qui, dans une pe-
1 L.actancc, Inst., Y, 11.
lite ville de Phrygie, dont tous les habitants étaient chrétiens, mit le feu à l'église, où la population était réunie et la brù^a toute entière, y compris la curie et les magistrats ^
Le changement d'empereurs déterminépar l'abdication de Dioclétien et de Maximien eut pour effet d'étendre, en Occident, le champ d'action de Constance Glilore. L'Espagne, annexée à son ressort immédiat, participa dès lors à la paix relative dont, jusqu'alors, les chrétiens avaient joui en Gaule et en Bretagne. Son lieutenant Sévère ne semble pas s'être signalé, en Italie et en Afrique, par un zèle spécial pour les édits de persécution. Après la mort de Constance, Constantin se montra encore plus favorable aux chrétiens que ne l'avait été son père-; Maxenceaussifut tolérant. On peut donc dire que la persécution rigoureuse ne dura guère plus de deux ans (303-305) dans les provinces occidentales. 11 en fut tout autrement dans rillyricum, laThrace^ l'Asie-Mineure et l'Orient,
1 Lactance, l. c. , cf. Eusébe, H. E., VIII, U. Eusébe dit que la ville elle-même (Tro/,i'-/vr,v) fut brûlée, avec le curateur, le duumvlr et les autres magistrats ; Lactance ne parle que de l'église, mais il rapporte aussi que toute la population périt : universum populum cum ipso pariter conevenlicu'.o concremavil.
' Susceplo imperio Constantinus aug. nihil egil prius qiiam chrislianos cuUui ac Deo suo redderet. Lactance, M. P., 24.
3 Sur les victimes de la persécution dans les états de Galérç il nous reste quelques traditions sérieuses et dignes de foi consignées en des documents assez rapprochés des événements. Elles permettent de constater l'application courante des édits, mais ne peuvent servir à caractériser l'action spéciale du prince qui y présidait en ces contrées. J'entends parler ici des pièces relatives à saint Philippe d'Héraclée, avec le prêtre Sévère et le diacre Hermès (22 oc-
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OÙ lien ne s'opposait à la volonté de Galère et de Maximin, sa créature. Chez ceux-ci la férocité naturelle était au service d'une sorte de conviction religieuse : Galère était dévot, Maximin fanatique. Celui-ci combinait un libertinage effréné, brutal, despotique, avec un zèle extraordinaire pour le culte des dieux. Dès le début de son règne, la persécution lui ayant semblé se ralentir, il prit soin de la raviver, en imposant de nouveau l'obligation de sacrifier*.
Des policiers, armés de listes nominatives, allaient de rue en rue, faisaient l'appel et contraignaient tout le monde, y compris les femmes et les enfants, à se rendre au temple, où on leur faisait accomplir les cérémonies prescrites. Toutefois, au bout d'un certain temps, à partir de
tobre) ; aux trois saintes femmes de Tliessalonique, Agapé, Ghionie, Irène (1" avril) ; aux martjTs de Dorostorum, Pasicrate, Valention (25 mai), Marcien, Nicandre (17 juin), Jules (27 mai), Hesychius (15 juin) ; au prêtre Montan de Singidunum (26 mars); à l'évéque de Sirmium, Irénée (6 avril), au solitaire Syneros, de la même ville (22 février), à PoUion, primicier des lecteurs de C4ibales (28 avril), à l'évéque de Siscia, Quirinus (n juin ; cf. Jérôme, Chron,, a. Abr., 2324); à l'évéque de Poetovio, Victorin (2 novembre; cf. Jérôme, De viris, 74) ; à s. Florian, de Lauriacum en Norique (4 mai), etc. Que l'on ne prenne pas cette énumération comme exhaustive; j'y fais figurer seulement quelques noms parmi ceux des martyrs de ces pays qui peuvent être prudemment rapportés à la persécution de Dioctétien plutôt qu'à une autre. Le martyrologe hiéronymien contient bien d'autres noms sous des rubriques danubiennes, surtout du bas Danube, depuis Sirmium ; il est bien probable que, pour la plupart, ils désignent des victimes de la dernière persécution plutôt que des précédentes.
1 Eusébe, M. P., IV, 8. A en croire Maximin Ini-méme (Eus., H. E., IX. 9, § 13), il n'aurait jamais persécuté.
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l'année 307, un tempérament fut introduit. La peine de mort, dans les cas ordinaires, fut remplacée par celle des travaux forcés dans les mines, avec cette aggravation que les confesseurs étaient préalablement éborgnés de l'œil droit et estropiés de la jambe gaucbe par cautérisation du tendon. Un peu plus tard, en 308, après un court répit, les autorités provinciales et municipales furent de nouveau mises en mouvement. Le césar ordonnait de rebâtir partout les vieux temples et de forcer tout le monde, Jusqu'aux petits enfants, à prendre part aux sacrifices; le vin des libations devait être répandu sur les comestibles du marché; à ja porte des bains publics on dressait des autels où tous ceux qui entraient devaient jeter de l'encens. Il y eut encore de mauvais jours à passer.
Cependant le premier auteur de la persécution était déjà aux prises avec l'épouvantable maladie qui devait avoir raison de sa férocité. Elle commença presque avec l'année 310; pendant dix-huit mois environ, le malheureux Galère se débattit, fatiguant les médecins de ses plaintes et les dieux de ses inutiles supplications. Enfin lui vint l'idée la plus étrange, celle d'intéresser à sa santé les chrétiens qu'il traquait depuis des années et le Dieu dont il a-vaitjuré d'exterminer le culte. De Sardique, sans doute, où il se trouvait avec Licinius, on expédia dans toutes les provinces une proclamation au nom des quatre souv.rains 1. Elle disait que les empereurs, dans une in,
I la;la ICC (M. P , 31) a cons.irvô le texte original, mais sans l'intitulé; celui-ci ne nous est connu que i ar la veision d'Eusobc (//. E., VIII, 17). l",lle ne menlionne que Galon', Constantin et Li-
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tention générale de réforme, avaient voulu ramener les chrétiens aux institutions religieuses de leurs ancêtres', lais qu'ils n'avaient pu y parvenir, les chrétiens ayant persisté, malgré les rigueurs dont ils avaient été victimes, à suivre les lois qu'ils s'étaient faites eux-mêmes. Dans ces conditions, comme ils ne voulaient pas honorer les dieux de l'empire et qu'its ne pouvaient pratiquer leur propre culte, il y avait lieu de pourvoir par indulgence à leur situation. En conséquence on' leur permettait d'exister de nouveau et de reconstituer leurs assemblées, à condition pourtant de ne rien faire contre la réglée Les magistrats étaient prévenus qu'une autre lettre impériale leur expliquerait ce qu'ils avaient à faire. « En retour » de notre indulgence, concluait l'édit, « ils devront prier » leur dieu pour notre santé, pour l'Etat et poureux-mê- )),mes, afin que la république jouisse d'une prospérité » parfaite et qu'ils puissent vivre chez eux en sécurité ». Quel changement ! L'empereur et l'empire recommandés aux prières des chrétiens, et cela par l'auteur responsable de toutes les calamités qu'ils enduraient depuis huit ans !
cinius ; Maximin est omis, soit parce que sa mémoire fat abolie ofîiciellement, soit par la faute des copistes.
■ ' Ces consiilérants ressem!:)lent singulièrement à ceux de l'édit sur les Manichéens.
2 Ut denuo sint chrisliani et couventicula sua componant, ita ut ne (juid contra disciplinam aganl. Il faut remarquer que le terme cômventiculum, sigaiiîc, comme le mot ecclesia, et l'assemblée et le local où elle se tient.
o". — Lo persécution de Maximin.
L'édit fut affiché à Nicomédie' et dans toutes les provinces qui relevaient de Galère, de Licinis et de Constantin. Dans l'empire de Constantin ce ne pouvait être que la consécration officielle d'une liberté déjà rétablie de fait Maxence rendit aux évèques les lieux de culte qui, jusqu'alors, étaient restés aux mains du fisc. Maximin se montra moins empressé. Il ne fit pas publier l'édit ; mais, sur son ordre, son préfet du prétoire Sabinus en donna connaissance aux gouverneurs des provinces, en les chargeant de faire savoir aux magistrats municipaux que les empereurs renonçaient à convertir les chrétiens à la religion de l'Etat et qu'ils ne devaient plus être poursuivis pour leur résistance. Gela suffit dans les provinces orientales comme dans l'Asie-Mineure : les prisons s'ouvrirent; les mines rendirent leurs condamnés; les chrétiens qui se dissimulaient reprirent courage et se montrèrent. On fit fête aux confesseurs, on accueillit les apostats repentants. Sur les routes retentissaient les cantiques des piisonniers libérés et des exilés qui rentraient dans leurs foyers. Les assemblées religieuses, après huit ans d'intervalle, reprenaient comme autrefois. On s'empressait particulièrement à celles qui se tenaient dans les cimetières, sur les tombeaux des martyrs.
Ces joies de la paix religieuse ne durèrent pas long
I L'afiicbage à Nicomédic oui lieu le 30 avril 311.
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temps.' Aussitôt Galère mort, Maximin avait transporté à Nicomédie, avec le siège de sa tyrannie et le scandale de ses débauches, son zèle fanatique pour le service des dieux. Les années précédentes il avait fait restaurer tous les temples d'Orient; maintenant il réorganisa les sacerdoces.-S'inspirant de la hiérarchie chrétienne, il établit dans chaque ville un prêtre en chef et dans chaque province un grand-prêtre, leur donnant autorité sur leurs collègues et les comblant d'honneurs et de distinctions. Ces évêques et archevêques païens ' étaient qualifiés, bien entendu, pour veiller à ce que les dieux n'eussent pas à se plaindre de la liberté rendue aux chrétiens. On fabriqua de prétendus actes de Pilate, remplis de blasphèmes contre le Christ; un fonctionnaire s'étant procuré, par des procédés odieux, de soi-disant révélations sur les mœurs des chrétiens et les horreurs de leurs assemblées, on donna la plus grande publicité à tous ces documents, en les affichant dans les villes et les villages, en les imposant comme texte dans les écoles élémentaires 2,
Le curateur d'Antioche, un certain Théotecne, imagina de faire rendre un oracle contre les chrétiens par le dieu Zeus Philios dont il avait restauré le culte. Le
1 Cette organisation n'a rien à voir avec celle du culte de Rome et d'Auguste. Dans celle-ci le prêtre municipal de Rome et d'Auguste n'avait aucune autorité sur ses collègues des autres cultes^ pas plus qu'il n'était lui-même sous l'autorité du prêtre provincial. Ici il s'agit d'un groupement général de tous les sacerdoces; pareille tentative n'avait jamais été faite.
2 Eusébe, H. E., IX. 5.
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dieu demandait que les impies fussent chassés' de la ville et de son territoire. La demande, portée à la connaissance de Maximin, lui agréa fort. A Nicomédie une semblable requête lui fut présentée par les magistrats de la ville. Les gens de Tyr ne voulurent pas rester en arrière : à la pétition qu'ils lui envoyèrent, l'empereur répondit par une lettre pleine d'onction et de reconnaissance. Nous l'avons encore, car Eusèbe s'en procura un exemplaire et l'inséra en grec dans son Histoire '. Ce mouvement se propagea : les curies municipales et les assemblées provinciales s'empressèrent de suivre des exemples si hautement encouragés. Les fonctionnaires, d'ailleurs, étaient là pour exciter le zèle. Nous avons encore-, en partie du moins, le texte épigraphique de la pétition adressée à Maximin par l'assemblée provinciale de Lycie et Pamphylie et celui de la réponse impériale. On voit dans celle-ci, comme dans la lettre auxTyriens, que les pétitionnaires étaient fort approuvés et que les plus grandes récompenses leur étaient promises.
Forts de l'approbation impériale, les magistrats municipaux pouvaient se livrer tout à leur aise à la chasse aux chrétiens. On vit bientôt errer sur les chemins des troupes de malheureux en quête d'un asile. Cependant l'édit de tolérance n'était pas rapporté officiellement.