H. E.. IV
morts. Ils désarmèrent ainsi nombre de leurs ennemis. Pendant ce temps-là, Maximin prétendait intervenir dans les affaires religieuses des Arméniens amis et alliés de l'empire S et les forcer de « sacrifirr aux idoles». Ils s'insurgèrent, et la guerre ensanglanta, encore une fois, les confins orientaux.
Mais les jours de Maximin étaient comptés. Au commencement de l'année 312 il apprit que la guerre entre Constantin et Maxence, guerre prévue et attendue depuis la mort de Maximien^, venait enfin d'éclater; que Constantin était en Italie, marchant de succès en succès ; qu'il avait fiancé sa sœur à Licinius et conclu alliance avec lui. L'empereur de Xicomédie comprit alors le danger qui le menaçait. Lui, le prince légitime, consacré par le choix de Galère, revêtu par Dioclétien des insignes impériaux, il se ligua secrètement avec le « tyran » contre qui, depuis six ans, tonnaient toutes les foudres de la Tétrarchie. Quand lui parvint la nouvelle de la bataille du pont Milvius, il se sentit atteint. Constantin avait trouvé à Rome des statues de Maximin accolées à celles de Maxence, et, ce qui était plus grave encore, des lettres qui attestaient l'alliance et la trahison. Il ne prit pas, ce-
1 En ces Arméniens (Eusèbe, H. E., IX, 8) il faut voir, je crois, les habitants des cinq satrapies transtigritanes acquises à l'empire parle trailé de 297 (Mommsen, Rom. Geschichle, t. Y, p. 445). Elles n'avaient pas été réduites en provinces ; elles demeuraient sous l'autorité de leurs chefs nationaux. Ceux-ci étaient chrétiens, en vertu du changement religieux qui, depuis quelque temps, s'était opéré dans le royaume d'Arménie.
- (^on<5.tanfin avait prononcé contre Maximion la damnatio me moriue ; au contraire Maxence l'avait fait déclarer divus.
pendant, une attitude hostile, mais il se fit ou se laissa décerner par le sénat la première place dans le triumvirat impérial, place jusque là reconnue à Maximin. Mauvais symptôme pour celui-ci. On lui notifia officiellement la défaite de Maxence, en l'invitant par la même occasion à laisser les chrétiens en repos. Il fit semblant de s'exécuter. Dans une nouvelle lettre * adressée à son préfet du prétoire Sabinus, il lui rappela que, dès son avènement au pouvoir (303), il avait cru devoir adoucir, dans les provinces d'Orient soumises à son autorité, les rigueurs édictées par Dioctétien et Maximien contre les sectateurs de la religion chrétienne; que, devenu empereur à Nicomédie (311), il avait, il est vrai, accueilli favorablement les requêtes présentées contre les chrétiens par les habitants de celte ville et de beaucoup d'autres ; que cependant il n'entendait pas que l'on maltraitât qui que ce fût à cause de sa religion : qu'il fallait écrire en ce sens aux fonctionnaires des provinces.
Ce document manquait de précision. Les chrétiens s'en défièrent; ils s'abstinrent de tenir des assemblées publiques et de rebâtir leurs églises : le. nouvel édit ne spécifiait pas qu'ils y fussent autorisés. Ce n'était en somme qu'une satisfaction de pure forme donnée à Constantin -. Au fond les choses demeuraient en l'état où Maximin les maintenait depuis deux ans.
1 Eusèbe, H. E., IX, 9.
2 Pour Constantin, Maximin ne cessait pas d'être un empereur. DuciiESKE. liist. une de l'Egl. — T. II. 3
34 CHAPITIIE 1
6°. — La fin des mauvais Jours.
On en était là au printemps de 313, lorsque Maximin ouvrit la campagne contre Licinius. Vaincu le 30 avril près d'Andrinople, il repassa le Bosphore en se dissimulant sous un vêtement d'emprunt, traversa Nicomédie et ne s'arrêta qu'au Taurus. Là, en Gilicie, il était dans son ancien empire. Mais Licinius le suivait : il força les passages, et Maximin, désespéré, s'empoisonna à Tarse. Il mourut dans des souffrances épouvantables. Avant de se donner la mort il s'était un moment imaginé que la résistance était encore possible, et, pour se concilier les chrétiens tant pourchassés par lui, il avait imaginé de leur délivrer un édit de pleine et entière tolérance '. Chez lui la férocité ne perdait jamais ses droits. En même temps qu'il accordait la liberté aux chrétiens, il ordonnait de mettre à mort nombre de prêtres et devins païens, dont les oracles l'avaient engagé dans cette funeste guerre.
Son édit, dans sa partie pratique, était absolument conforme à celui que Licinius s'était empressé de faire afficher à Nicomédie -. Voici le texte de ce dernier :
régulier. Le 15 avril 313, quinze jours avant la bataille d'Andrinople, une lettre du proconsul d'Afrique à Constantin porte encore en tête les noms des trois empereurs (S. Aug., ep. 88).
1 Eusébe, //. E., IX, 10.
- Texte latin dans Lactance, M. P., 48, mais sans le prologue: traduction en grec dans Eusohc, //. iL. X, ."i, au complet.
LA GiiANlJE l'EKoÉGUTION 35
« Depuis longtemps déjà, considérant que la liljerté de religion ne pouvait être refusée et que l'on devait donner à chacun, selon son opinion et sa volonté, la faculté de se diriger à son gré dans la pratique des choses divines, nous avions ordonné que chacun, les chrétiens y compris ^ pût demeurer fidèle à ses principes religieux'-. Mais comme diverses propositions avaient été ajoutées au texte par lequel cette concession leur était délivrée ^ il semble être arrivé bientôt que quelques-uns d'entre eux n'aient pu en jouir.
» Pendant * que nous étions heureusement réunis à Milan, moi, Constantin Auguste, et moi, Licinius Auguste, et que nous traitions ensemble de tout ce qui a rapport à l'intérêt et à la sécurité publiques, parmi les choses qui nous ont paru utiles au plus grand nombre, nous crûmes devoir assigner le premier rang à ce qui concerne le culte de la divinité, en accordant aux chrétiens et à tout le monde U libre faculté de suivre la religion qu'ils voiidraient, afin que tout ce qu'il y a de divinité dans le séjour céleste nous pût être favorable et propice % à nous et à tous ceux qui sont placés sous notre autorité. Ainsi nous nous sommes décidés, sous
1 Gr. : sxaffTOv xcX£),£'ôx£t[Aev, xoTç te -/ptattavcT;, tri? aipéaew; xa\ tr,; ÔpfiTxsi'a; xr^ layrôiv Tr|V 7t:crTiv cpuXaTTStv. A moins qu'il ne se soit perdu quelques mots, l'original latin devait porter, à peu près : unumquemque iusseramus, non exceptis chiistianis, sen(e?itiae el religionis pvopriae fidiiciam servare.
i L'édit d'avril 311.
3 Les dispositions additionnelles et restrictives de Maximin.
4 Ici commence le texte de Lactance.
à Placalum ac propilium.
3C CliAPITRE I
l'empire de la saine et droite raison, à ne refuser à personne la liberté, qu'il se soit attaché à l'observance des chrétiens ou à toute autre religion selon sa convenance ; afin que la divinité suprême, dont nous servons librement la religion, nous puisse accorder en tout sa faveur et sa bienveillance. Ainsi, le sache Votre Dévouement *, il nous a plu d'écarter absolument toutes les restrictions contenues dans les lettres qui ont été antérieurement adressées à vos bureaux au sujet des chrétiens, restrictions odieuses, incompatibles avec notre clémence ; et de laisser à chacun de ceux qui veulent observer la religion chrétienne la liberté pure et simple de le faire^ sans être inquiété ni molesté. Nous avons cru devoir le signifier expressément à Votre Sollicitude, afin que vous sachiez bien que nous donnons aux chrétiens la liberté pleine et entière de pratiquer leur religion.
» En leur faisant cette concession, nous voulons, et Votre Dévouement le comprend, que les autres aussi aient la même liberté entière de leurs religions et observances, ainsi que l'exige la paix de notre temps, pour que chacun ait libre faculté d'adorer ce qu'il lui plait. Nous l'avons ainsi réglé afin qu'aucune dignité ni aucune religion ne soit diminuée.
» En ce qui regarde les chrétiens, nous avons décidé en outre que les locaux où ils avaient coutume de se rassembler, à propos desquels des lettres adressées à. vos
1 La pièce est adressée à un fonctionnaire.
LA CRANDE PERSÉCUTION :^7
bureaux avaient donné des instructions, si quelques-uns d'entre eux ont été achetés par notre fisc ou par qui que ce soit, on les rende aux chrétiens gratis et sans rien demander, sans chercher des prétextes ou soulever des ambiguïtés ; ceux à qui ils auraient été donnés, qu'ils les rendent, eux aussi, aux chrétiens dans le plus bref délai Ces acheteurs, cependant, et ces donataires pourront s'adresser à notre bienveillance pour obtenir quelque compensation, ce à quoi pourvoira notre clémence. Et comme les chrétiens possédaient, non seulement leurs lieux de réunion, mais d'autres encore, appartenant à leurs corporations, c'est-à-dire à leurs églises, et non point à des particuliers, ces biens aussi vous les ferez rendre tous, dans les conditions exprimées plus haut, sans ambiguïté ni débat, à ces mêmes chrétiens, p'est-àdire à leurs corporations et conventicules, sous la réserve déjà énoncée que ceux qui les rendent sans exiger aucun prix doivent compter sur une indemnité de notre bienveillance. En tout cela vous devez prêter audit corps des chrétiens le concours le plus efficace, afin que nos ordres soient exécutés dans le plus bref délai et que, par notre clémence, il soit pourvu à la tranquillité publique. Ainsi, comme nous l'avons déjà dit, la faveur divine, dont nous avons fait l'épreuve en des circonstances si graves, continuera à soutenir nos succès, pour le bonheur public.
» Pour que la teneur de cette décision de notre bienveillance puisse parvenir à la connaissance de tous, vous aurez soin de publier cet écrit par voie d'affiches appo-
sées partout et de le notifier à tout le monde, afin que personne ne puisse en ignorer ».
Cet édit, au nom des deux empereurs Constantin et Licinius, mais émané immédiatement de Licinius, était adressé sans doute au préfet du prétoire d'Orient, chargé de l'afficher et de le communiquer aux gouverneurs des provinces et autres magistrats compétents pour l'exécution. Il représente d'abord l'abolition, par Licinius, de toutes les restrictions par lesquelles, depuis dix-huit mois, Maximin s'efforçait d'entraver l'application de l'édit de tolérance ; en second lieu un complément arrêté à Milan entre Constantin et Licinius, lequel complément portait lui-même sur deux choses: 4° sur la liberté religieuse en général, qu'il déclarait pleine, entière, absolue, pour les chrétiens comme pour les autres, pour les autres comme pour les chrétiens ; 2° sur les propriétés ecclésiastiques en dehors des édifices affectés au culte : il en prescrivait la restitution immédiate, qu'elles fussent restées entre les mains du fisc ou qu'il en eût été disposé, par vente ou donation, en faveur de particuliers.
A la suite de l'entrevue de Milan un édit, antérieur à celui-ci, avait dû porter ces dispositions libérales à la connaissance du public d'Occident et d'IIlyricum ; nous n'en avons plus la teneur, et c'est seulement par ses adaptations orientales ' que nous en pouvons juger.
1 Eusèlie nous a conservé une lettre adressée par les empereurs au proconsul il'Afriiiue Anulinus relativement à la restitution des biens confisqués aux églises (//. B.»X, 5 ; » Ettiv ô tpôtto;).
LA GKANDE PEUSÉGUTION 39
En somme, grâce à ces compléments apportés à l'édit de Galère, les chrétiens, comme individus et comme corporation, étaient remis, par une sorte de reslitutio in iniegrum, dans la situation où ils se trouvaient avant la persécution. Mais cette situation, ils n'en avaient joui alors que par tolérance tacite. Les nouvelles dispositions leur donnèrent un titre légal.
7'\ — Les effets de la persécution .
On avait donc enfin la paix religieuse ; elle était entière, sans réserves, et s'étendait à tout l'empire. Les chrétiens respiraient; les églises se réorganisaient à la lumière du jour; on relevait les édifices sacrés, on y reprenait les assemblées interrompues. Dans ce réveil de la vie le souvenir des jours sombres ne tarda pas à s'obli tirer, puis à s'eflfacer. Il serait à peu près perdu pour l'histoire si l'infatigable Eusébe n'avait pris soin d'en fixer aussitôt quehiues traits. Encore ne jugea-t-il pas à propos de faire un tableau général de la persécution. Laissant à d'autres ' le soin de raconter ce qu'ils avaient vu autour d'eux, il borna son enquête spéciale à sa province de Palestine, se contentant, pour les autres provinces, de rapporter quelques noms et d'indiquer quelques traits généraux. Malheureusement les « autres » sur lesquels il avait compté, ne prirent nulle part la plume et