V. Héroé. I. II, ch. exxxvn, c. lu
ÉGYPTE
Nous ne savons pas comment finit la domination éthiopienne en Égypte. Il semblerait résulter d’un passage d’Hérodote que Sévech eut à lutter pendant les premiers temps contre un roi indigène qui s’était retranché dans les marais du Delta, et peut-être, comme au temps des Hycsos, une dynastie nationale subsista-t-elle parallèlement à la domination étrangère. Ce qui est certain, c’est que la retraite des rois éthiopiens fut suivie d’une réaction violente, et que leurs noms furent martelés sur les monuments qu’ils avaient élevés dans la Thébaïde.
Dodéenrchle, rois suites.
Après avoir recouvré son indépendance, l’Égypte obéit pendant quelque temps à une sorte de gouvernement fédératif, et douze rois gouvernèrent le pays jusqu’au moment où le gouverneur de Sais dans la Basse Égypte, vers l’année 670, rétablit l’unité, en se débarrassant de ses collègues avec le secours de mercenaires grecs, cariens et ioniens, Hérodote raconte ainsi cette révolution : « Un oracle avait prédit que celui d’entre eux qui ferait des libations à Vulcain dans une coupe d’airain serait seul roi. Or, un jour que les douze chefs sacrifiaient à Yulcain, il manqua une coupe pour les libations. Psammitichus se servit de son casque qui était d’airain et fit ainsi les libations. Ses collègues se souvinrent alors de l’oracle et, craignant d’être renversés par Psammitichus, ils le forcèrent à fuir dans les marais du Delta. Un nouvel oracle lui promit qu’il serait rétabli par des hommes d’airain venant ae la mer, Un jour, en effet, des pirates cariens ou ioniens, couverts d’armures d’airain, débarquèrent près du lieu où se tenait Psammitichus ; il les prit à son service, et, avec leur secours, s’empara de toute l’Égypte. » Cette révolution ouvrit une nouvelle période qui ne fut pas sans gloire. L’esprit de conquête se ranima sous la dynastie Saïte ; les entreprises maritimes recommencèrent; les guerres avec l’Assyrie rétablirent momentanément l’ancienne influence de l’Égypte au dehors.
Psammitichus inaugura la vingt-sixième dynastie par un
règne leng et glorieux. Devenu seul roi avec le secours des étrangers, il continua d’en appeler un grand nombre autour de lui. U fit venir des mercenaires d’Arabie, de Carie et d’Ionie, les combla de présents, et leur assigna pour cantonnement des terres situées entre la bouche Pélusiaque et la ville de Bubastis, dans un nome qui faisait partie de ceux où la caste militaire était établie. Il confia dans la suite aux étrangers les fonctions les plus élevées du pays. Dans une expédition qu'il fit en Syrie, il alla jusqu’à donner à ses auxiliaires tous les postes d’honneur et les plaça à la droite . de l’armée. La caste militaire , blessée dans son orgueil, lésée dans ses intérêts, émigra et alla tt établir en Éthiopie. Cette désertion de 200 000 hommes, qui représentaient presque toutes les forces militaires du pays, devait naturellement affaiblir l'Égypte. En vain Psammitichus s’efforça de les rappeler; ils aimèrent mieux rester en Éthiopie. Psammitichus alors resserra plus intimement les liens avec les étrangers, et, pour s’assurer au moins l’alliance de la caste sacerdotale, il prodigua ses largesses aux temples des dieux; il fit construire à Memphis les propylées du temple de Vulcain, éleva ou plutôt agrandit l’édifice sacré où on nourrissait Apis, quand il s’était manifesté. Ce prince s’occupa aussi activement de l’administration de l'État, augmenta ses revenus en favorisant le commerce extérieur, établit des relations avec la Grèce et la Phénicie, et fit ainsi sortir l’Egypte de ce mystérieux isolement dans lequel l’avait renfermée la vieille politique des Pharaons. « Psammitichus, dit Diodore de Sicile, recevait avec hospitalité les étrangers qui venaient visiter l’Égypte ; il aimait tellement la Grèce, qu’il fit apprendre à ses enfants la langue de ce pays. Enfin, le premier des rois égyptiens il ouvrit aux autres nations des entrepôts de marchandises et donna aux navigateurs une grande sécurité ; car ses prédécesseurs avaient rendu l’Égypte inaccessible aux étrangers, en faisant périr les uns, et en condamnant les autres à l’esclavage. »
La conquête de la Syrie et de la Phénicie fut alors, comme elle l’a toujours été, l’ambition des rois égyptiens. Les ri-
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ches cités de ces contrées où le commerce avait entassé depuis des siècles les trésors du monde, la possession des ports de la Phénicie et des magnifiques contrées du Liban, devaient naturellement tenter leur cupidité. Psammitichus vint mettre le siège devant Azoth, ville frontière de la Syrie et parvint à s’en emparer au bout de vingt-neuf ans.
Néchao, son fils (616), continua la guerre et fit de plus rapides progrès. Il battit près de Mageddo les Syriens et les Juifs, commandés par le roi de Juda, qui voulait s’opposer à son passage près de Mageddo (609), et s’empara de toute la Syrie. Mais à cette époque s'élevait entre le Tigre et l’Euphrate un empire redoutable qui allait atteindre, sous Nabuchodonosor, le plus haut degré de puissance : c’était la monarchie chaldéo-babylonienne. Le choc de ces deux puissances était inévitable. Les rois d’Égypte et de Babylone se rencontrèrent près de Circésium. Néchao fut vaincu, et une seule bataille lui enleva toutes ses conquêtes et le rejeta en Égypte (604).
Mais la guerre extérieure n’était pas la seule préoccupation de ce prince. Comme son père, il avait entrepris l’œuvre pacifique de l’extension du commerce égyptien. Les communications, devenues plus fréquentes avec les étrangers, et rendues plus faciles par l’institution d’une nouvelle corporation d’interprètes, avaient agrandi les idées de ce prince, et lui avaient inspiré les plus nobles projets, entre autres celui de joindre la mer Rouge avec le Nil au moyen d’un canal. Ce canal devait être d’une longueur de quatre journées de navigation, et avoir assez de largeur pour que deux trirèmes pussent y voguer de front. Il commençait un peu au-dessus de Bubastis et aboutissait à la mer Rouge. Au rapport d’Hérodote, 120 000 hommes périrent en le creusant. Néchao fit suspendre les travaux, sur la réponse d’un oracle qui l’avertit qu’il travaillait pour les barbares.
Si le canal était abandonné, les expéditions maritimes ne le furent pas. Voulant étendre les relations commerciales de l’Égypte, il fit entreprendre la circumnavigation de l’Afrique. Il chargea des Phéniciens de faire le tour du continent africain, en partant du golfe Arabique et en revenant par le dé-
troit des Colonnes d'Hercule. Ce voyage dura trois années, et il fut accompagné de circonstances telles que les Phéniciens n’auraient pu les inventer, s'il n'eût été réellement accompli. Mais il resta sans résultat, et les connaissances acquises par ce voyage furent bien vite oubliées.
Psammitichus II, le Psammis de l’histoire, qui succéda à Néchao, ne régna que six ans, et mourut au retour d’une expédition contre les Éthiopiens. Après lui, son fils Apriès monta sur le trône (594), qu’il occupa pendant vingt-cinq ans. Il continua la politique de ses prédécesseurs, et à la tête d’une nombreuse flotte, il attaqua l’ile de Chypre et la Phénicie, il prit d'assaut l’ile de Sidon et répandit la terreur dans toutes les villes des Phéniciens. C’est ce même prince, désigné sous le nom d’Ophra par la Bible, qui vint au secours de Sédécias, roi de J uda, menacé par Nabuchodonosor. Mais son intervention fut inutile. Quelque temps après, Apriès ayant envoyé une armée contre Cyrène, l’expédition fut malheureuse et l’armée se révolta. Il chargea Amasis d’apaiser ce soulèvement. Celui-ci alla trouver les révoltés ; mais tandis qu’il les haranguait, un Égyptien qui était derrière lui, lui mit un casque sur la tête, en s’écriant ; c Qu’il soit notre roi 1 » Amasis ne résista point et marcha contre Apriès, qui se mit h la tête des mercenaires. Les deux armées se rencontrèrent à Momemphis et en vinrent aux mains. Les mercenaires combattirent avec courage; mais, inférieurs en nombre, ils furent défaits. Apriès fui conduit à Sais et enfermé dans le magnifique palais qu’il avait habité comme roi. Il y était traité généreusement; mais les Égyptiens que ce malheureux prince avait vivement blessés dans leur orgueil national, en s’appuyant sur les étrangers, exigèrent qu’Amasis le leur abandonnât. Ils ne l’eurent pas plutôt entre leurs mains qu’ils l’étranglèrent (569).
Au commencement de son règne, les Égyptiens, dit Hérodote, n’avaient pas pour Amasis une grande considération, parce qu’il était d’une naissance obscure; mais il sut se relever par sa prudence et son habileté ; il se compara, dans une circonstance solennelle, à un vase d’or employé
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d’abord à de vulgaires usages, et qui, changé en statue de dieu, devient l’objet de la vénération de tous. Ce prince, homme d’esprit, sut parfaitement concilier avec ses plaisirs les affaires de l’État. C’était lui qui disait à ses amis : « Ne savez-vous pas qu’on ne bande un arc que quand on en a besoin, et qu’après qu’on s’en est servi on le détend. Si on le tenait toujours bandé, il se romprait, et l’on ne pourrait plus s’en servir au besoin. Il en est de même de l’homme : s’il était toujours appliqué à des choses sérieuses, sans rien donner à ses plaisirs , il deviendrait insensiblement et sans s’en apercevoir fou ou stupide. » Du reste, au rapport d’Hérodote, « l’Égypte ne fut jamais plus prospère ni plus florissante que sous le règne d’Amasis, soit par la fécondité que le fleuve lui procura, soit par l’abondance des biens que la terre fournit à ses habitants. Il y avait alors en ce pays 20 000 villes bien peuplées1. » Tout est compris sans doute, hameaux et villages, dans ce chiffre donné par les prêtres qui aimaient, sous la domination persique, à exagérer la splendeur de l’Égypte avant son asservissement.
Le grand commerce que faisait alors l’Égypte avec les étrangers, et surtout avec les Grecs, fut une des causes principales de cette prospérité, Amasis accorda à ce peuple si industrieux, si actif, une protection toute spéciale, et nonseulement il permit aux Grecs de s'établir à Naucratis, mais il autorisa le libre exercice de leur culte, et leur assigna des places où ils pussent élever à leurs divinités des temples et des autels. Le plus grand et le plus célèbre de ces temples s’appelait Hellénion. Il avait été bâti par les villes grecques de l’Asie Mineure : du côté des Ioniens, Chios, Téos, Phocée, Clazomène ; du côté des Doriens, Rhodes, Guide, Haliçarnasse, Phasélie, et du côté des Éoliens, Mitylène. Les Éginètes avaient également bâti pour eux un temple à Jupiter, les Samiens à Junon, et les Milésiens à Apollon. Amasis voulut même contribuer, pour une somme de 100 talents à la reconstruction du temple de Delphes qui avait été détruit par un incendie. En même temps il s’alliait aux Grecs de