Lir. II, ch. clxxvu
la Cyrénaïque, en épousant la fille d’un de leurs princes, Laodice, et il envoyait à la ville de Cyrène une statue dorée de Minerve avec son portrait. Il donna en outre à divers temples de la Grèce plusieurs statues et des ouvrages de grand prix qu’Hérodote assure avoir vus lui-même. L’historien grec dit aussi que, pour la première fois, l’île de Gypre fut soumise et réunie à l’Égypte par Amasis.
Ce prince magnifique ne pouvait oublier dans ses libéralités les divinités du pays. Il fit exécuter des travaux qui égalaient ceux qui avaient marqué les époques antérieures. Le temple d’Isis, dans la ville de Memphis, qu’Hérodote qualifie d’admirable, celui de Neith (Minerve) à Saïs, dont les propylées surpassaient tous les monuments de ce genre, tant par leur élévation que par la grosseur, et enfin la chambre monolithe qu’il fit ériger à Eléphantine, prouvent que, sous son règne, les arts n’avaient rien perdu de leur splendeur d’autrefois.
L’Egjrpte nou« le» Perse» (3*5-33).
L’Égypte était donc aussi florissante au temps d’ Amasis qu’à aucune autre époque. Mais cette prospérité dissimulait mal l’affaiblissement de l’esprit public et des institutions nationales. Depuis la conquête éthiopienne, la bonne intelligence entre la caste sacerdotale et celle des guerriers avait disparu. La caste militaire ayant émigré, la nation resta désarmée. Des étrangers odieux au peuple furent chargés de veiller à sa défense, et même employés dans des guerres et des conquêtes au dehors qui échouèrent. L’indignation publique se changea en révolte. Un aventurier hardi s’empara du trône, et trouva le pays si bien lancé dans les voies nouvelles que lui-même favorisa les étrangers, ce qui contribua à enrichir l’Égypte, mais ce qui excita aussi la cupidité des conquérants. Quand ceux-ci arrivèrent, l’Égypte n’eut rien à leur opposer qu’un peuple qui n’avait plus l’habitude des armes.
Les causes de la conquête persique sont racontées diversement. Nous les retrouverons plus loin, dans l’histoire de
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Gambyse. Disons seulement ici que, quels qu’aient été les prétextes mis en avant, le véritable motif fut la richesse de F Égypte. Les Perses se souvenaient aussi de son alliance avec Crésus. Gambyse, fils et successeur de Cyrus, ne fut pas plutôt monté sur le trône qu’il songea à s’emparer du seul grand État à l’occident de l’Euphrate qui eût échappé aux armes de son père. Amasis venait alors de mourir après un règne heureux de quarante-quatre ans, et son fils Psamménite lui avait succédé. Ce prince, en apprenant la marche des Perses, vint camper avec son armée en grande partie composée de Grecs et de Gariens, près de la bouche Pélusiaque . La bataille fut rude et sanglante ; les Égyptiens vaincus tournèrent le dos et s’enfuirent en désordre à Memphis. Gambyse envoya à Psamménite un parlementaire pour l’engager à capituler. Les Égyptiens le mirent à mort. Memphis aussitôt assiégé fut pris. Gambyse traita généreusement le roi vaincu. Il paraît même qu’il était disposé à lui rendre le gouvernement de l’Égypte, si on ne l’eût soupçonné de chercher par des intrigues à recouvrer le pouvoir. Ges intrigues furent découvertes, et Gambyse le condamna à boire du sang de taureau. Quelque temps après, Psamménite mourut.
L’Égypte passa ainsi sous la domination étrangère, 525 ans avant J. G. Après sa victoire, Cambyse se rendit à Sais, ordonna qu’on tirât le corps d’ Amasis de son tombeau, le fit battre de verges et jeter dans un bûcher. Ce ne fut toutefois qu’ après ses deux malheureuses expéditions contre les Ammoniens et les Éthiopiens que ses actes de cruauté et de folie commencèrent. Les inscriptions nous apprennent qu’il s’était d’abord fait reconnaître comme roi légitime de l’Égypte. On le voit même offrant des hommages à la grande déesse du pays, se faisant initier à ses mystères à Sais, rétablissant ses prêtres et son temple dans tous leurs droits, et restaurant * . culte dans sa pureté primitive.
Mais ces deux expéditions en Libye et en Éthiopie changèrent entièrement ses dispositions. La première de ces entreprises se termina par la perte d'une armée de 50 000 hommes ensevelis sous les sables du désert; dans la seconde, il fut contraint de revenir , après avoir perdu une partie de ses
soldats, réduits à la nécessité de se dévorer les uns les autres.
Ce double malheur exaspéra ce caractère violent, mal préparé à l’adversité. A sùn retour dans Memphis, au moment où un nouvel Apis venait de se manifester, il trouva les habitants se livrant aux fêtes par lesquelles , selon l’antique usage, on célébrait cet événement. Il s’imagina qu’ils se réjouissaient de ses malheurs. Sans écouter l’explication des prêtres, il condamna ceux-ci â mort; il se fit même amener le dieu, et lui perça la cuisse d’un coup de poignard ; l’animal sacré, après avoir langui quelque temps, mourut1. Les Égyptiens attribuèrent, on le pense bien, à cet acte sacrilège le dérangement d’esprit dont Cambyse donna des preuves depuis ce moment, si toutefois la haine des prêtres pour le conquérant impie n’a pas chargé les couleurs sous lesquelles ils le dépeignirent à Hérodote. D’après cet historien, sa vie ne fut qu’un tissu de folies et de violences sans motifs, dont eurent à souffrir non-seulement les Égyptiens, mais les Perses.
En général, l’Égypte, à part quelques violences passagères, fut assez heureuse sous les rois de Perse. Les successeurs de Cambyse traitèrent les Égyptiens avec ménagement, toutes les fois qu’ils crurent pouvoir le faire sans danger. Cette conduite, du reste, n’a rien d’extraordinaire, car la domination persique ne fut oppressive dans aucun des nom- « breux pays soumis à l’empire de Cyrus. Ces contrées, comme le dit Hérodote, conservèrent souvent des rois de leur nation; on leur laissa leurs usages, leurs mœurs, leurs lois, leur religion, et l’on n’exigea d’elles qu’un tribut assez modéré, puisque de toute l’Égypte et de ses dépendances, qui comprenaient Gyrène, Barcé et le royaume de Libye, les Perses ne tiraient que 700 talents d’argent, sans compter la pêche du lac Mœris, la nourriture en blé des garnisons persiques et d’autres légers tributs. Ainsi, pendant cette période, malgré plusieurs révoltes, toujours infructueuses, on ne voit
1. Parmi ces sarcophages d’Apis retrouvés au Serapéum, on voit figurer celui du bœuf que le monarque persan avait tué daus un moment de colère mais auquel il n’en paya pas moins son tribut d’adoration.
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pas que ce pays ait souffert d’une manière sensible dans sa religion, dans ses arts et ses institutions civiles.
Gambyse, en quittant l’Égypte, en confia le gouvernement à Aryandès, qui profita des premiers embarras de Darius pour affecter une sorte d’indépendance. Darius s’empressa de comprimer ce mouvement. Ensuite il prit à tâche de ménager les Égyptiens et de leur faire oublier les excès de son prédécesseur. Pour s’assurer la bienveillance de ce peuple essentiellement religieux, il pensa que le moyen le plus sûr était de montrer du respect envers ses dieux. Gambyse avait tué le bceuf Apis ; Darius, arrivant à Memphis au moment de la mort de cet animal sacré, prit part au deuildes Égyptiens. Il avait de fréquents entretiens avec leurs prêtres, étudiait leur doctrine religieuse et les belles actions consignées dans leurs livres religieux1. Par cette conduite, Darius sut inspirer une telle vénération aux Égyptiens, qu’il est le seul des monarques perses auquel ils aient donné le nom de dieu, et qu’à sa mort ils lui rendirent les mêmes honneurs qu’aux rois du pays. L’Égypte resta donc fort tranquille pendant ce règne de trente-six années, et elle ne se souleva que quelque temps avant la mort de Darius.
Xerxès la soumit avant de passer en Grèce. Il rendit plus lourd le joug qui pesait sur elle, et lui donna pour gouverneur son propre frère Achéménès. Ce fut cet Achéménès qui commanda les 2G0 vaisseaux que l’Égypte fournit au grand roi pour son expédition. Le pays demeura tranquille durant tout ce règne; mais en apprenant que Xerxès avait été assassiné , les Égyptiens crurent l’occasion favorable pour se délivrer de la domination étrangère. En 460, Inaros, roi de Libye, c’est-à-dire d’un petit Etat indépendant sous la suzeraineté de l’Égypte, et Amyrtée, Égyptien de race royale, se mirent à la tête d’une insurrection. Avec le secours des Athéniens, ils battirent les Perses et tuèrent Achéménès, oncle d’Artaxerxès. Une nouvelle armée fut envoyée contre eux.
4 . Un texte égyptien représente ce monarque « Taisant revivre toutes les cérémonies funéraires, rétablissant les liturgies des Dieux dans leurs demeures, voulant que l’on fil leurs divines offrandes et que l’on célébrât leurs pauégyries à toujours. »
Ils succombèrent en 455, après six ans de résistance. Inaros, trahi par les siens, fut mis en croix. Amyrtée se réfugia dans les marais de la basse Égypte, où il résista encore quelque temps. Artaxerxès lui permit de gouverner avec le titre de roi la province du Delta. Le fils d'Inaros, Thamyras, recouvra également le royaume de Libye que son père avait possédé, car les Perses, dit Hérodote, sont dans l’usage d’honorer les fils de roi, et même de leur rendre le trône que leurs pères ont perdu par la révolte.
Après la mort de Darius II (404), l’Égypte fut gouvernée par des rois indigènes. Ainsi, la première dynastie persique, qui forme la vingt-septième dynastie égyptienne, s’éteignit après une durée de 120 ans. Trois dynasties égyptiennes, la vingt-huitième, la vingt-neuvième, la trentième, formant ensemble neuf règnes successifs, remplissent la période de 64 ans qui s’écoule depuis Darius II jusqu’à Nectanébo II, dont le règne finit quelque temps avant l’invasion d’Alexandre.
Le premier de ces rois est Amyrtée, qui se souleva du vivant même de Darius, mais dont le règne ne compte qu’à partir de 404. Les historiens ne nous disent rien de cette révolution qui rétablit en Égypte la royauté nationale. Il est probable que les guerres qui éclatèrent alors entre le roi de Perse Artaxerxès II et Cyrus, fournirent aux Égyptiens l’occasion de secouer tout à fait le joug. Amyrtée eut pour successeurs cinq rois formant la dynastie mendésienne. Le premier est Néphéritès, qui régna dix ans, et qui entretint avec soin l’alliance des Grecs contre les Perses. Acoris, qui régna treize ans, réunit dans une grande ligue Evagoras, roi de Gypre, les Arabes, les Tyriens et les Libyens. Sous le règne de ce prince, vers 390 ou 380, Platon et Eudoxe vinrent visiter l’Égypte et y demeurèrent plusieurs années, fréquentant les collèges des prêtres d’Héliopolis, de Memphis, de Thèbes, et demandant à cette vieille civilisation quelquesuns de ses secrets. Psammuthis régna un an ; Néphéritès II, quatre mois, etMuthis, une année. Viennent ensuite trois rois formant la dynastie sébennytique : Nectanébo Ier, qui régna dix-huit ans ; Tachos, deux ans ; Nectanébo H, huit ans.
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En 344, les Perses recouvrèrent la possession de l’Égypte, après une lutte opiniâtre, et la gardèrent pendant les douze années de la trente et unième dynastie, ou seconde dynastie persique. L’Égypte fut conquise par Ochus, surnommé Artaxerxès III, qui renouvela les cruautés de Cambyse. Après avoir soumis Cypre et la Phénicie, il attaqua Nectanébo, le battit près de Péluse, et l’obligea de se réfugier en Éthiopie. Ochus renversa les murailles des villes principales, pilla les richesses des temples, enleva même les livres sacrés, et pour se venger de ce que les Égyptiens le comparaient à un âne, il voulut diviniser cet animal. Après avoir tué et mangé le bœuf Apis avec ses amis, il en fit autant du bouc adoré à Mendès. Son favori Bagoas, Egyptien de naissance, finit par concevoir une haine si furieuse contre ce prince, qu’il le tua, donna sa chair à manger aux chats, et fit avec ses os fabriquer des manches de poignard. Il mit en sa place Arsès, qui ne régna que de nom; puis, deux ans après, il le fit assassiner, et plaça sur le trône Darius Godoœan, qui réussit à se débarrasser de ce faiseur de rois. Aupa ravant, Bagoas avait fait rapporter en Égypte les livres sacrés qu’Ochus avait enlevés. Les Égyptiens restèrent en repos jusqu’à l’arrivée d’Alexandre , qui eut lieu trois ans après, en 331.
L’ancienne civilisation de l’Égypte se conserva presque sans altération sous la lomination des Perses. Malgré les violences passagères Je quelques-uns des rois étrangers, les institutions politiques et religieuses du pays, les lois civiles, l’adm initiation, les usages, les arts, restèrent ce qu’ils étaient avant la conquête. Rien ne prouve mieux cette permanence de la civilisation égyptienne que les récits d’Hérodote et de Platon , qui visitèrent l’Égypte pendant cette période. La vieille Égypte se montre tout entière dans ce livre si intéressant que le Père de l’histoire a consacré à la description de ses mœurs, de sa religion et de ses institutions. En 460, époque présumée du voyage d’Hérodote en Égypte, tout ce qui se rattache à la constitution d’une na- ( lion était encore intact : la division des castes subsistait; les collèges des prêtres étaient aussi florissants , les fêtes reli- HIST. d'orient. 9
gieuses étaient célébrées avec autant de pompe et de solennité qu’auparavant. Ï1 en était de même à l’époque où Platon visita cette contrée, soixante-dix ou quatre-vingts ans pins lard.
Religion des Égyptiens.
La religion chrétienne n’a pas craint de se révéler à tous, et, malgré là profondeur de ses dogmes, elle a su se rendre accessible aux grands et aux petits, aux ignorants et aux savants, parce qu’elle est appropriée au genre humain tout entier. Il n’en fut pas de même des religions de l’antiquité ; ce qu’il y eut de plus élevé , de plus philosophique en elles resta toujours renfermé dans le sanctuaire, pour l’honneur et le profit d’on certain nombre d’initiés, c'est-à-dire des prêtres. De même qu’il y avait en Égypte deux sortes de langues, la langue sacrée et la langue vulgaire, il y avait deux religions : l’une à l’usage des classes inférieures et qui n’était pas autre chose qu’un monstrueux assemblage de croyances grossières; l’autre, connue seulement des prêtres, renfermait quelques dogmes plus relevés, et formait une sorte de théologie savante, au fond de laquelle se retrouvait la grande idée de l’unité de Dieu. Hérodote nous apprend, eh effet, que les Égyptiens de Thèbes reconnaissaient un Dieu unique, qui n’avait pas eu de commencement, et qui ne devait pas avoir de fin. Cette assertion du père de l’histoire est confirmée par la lecture des textes sacrés de l’ancienne Egypte, où il est dit de ce Dieu qu'il est le seul générateur dans le ciel et sur la terre et qu'il n'est point engendré.... Qu'il est le seul Dieu vivant en vérité , celui qui s'engendre lui-même. . . . Celui qui existe depuis le commencement.... qui a tout fait et n’a pas été fait....
Cette idée sublime, qui n’était que le reflet d’une révélation primitive, paraît avoir présidé à la construction des plus curieux temples de l’Égypte. C’est ainsi, du moins, qu’on peut s’expliquer ces grands édifices religieux, sans images sculptées, sans idoles, que M. Mariette a découverts près des Pyramides*. Malheureusement elle fut obscurcie de bonne
i. C’était sans doute d’édiüces semblables à ceux dont nous parlot», yue
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heure, et défigurée par les conceptions des prêtres et par l’ignorance de la multitude. L’idée de Dieu se confondit peu à peu avec les manifestations de sa puissance; ses attributs >et ses qualités furent personnifiés en une foule d’agents secondaires, distribués dans un ordre hiérarchique, concourant à l’organisation générale du monde et à la conservation •des êtres. C’est ainsi que se forma ce polythéisme qui, dans te. variété et la bizarrerie de ses symboles, finit par embrasser te. nature entière.
Nous ne pouvons songer k énumérer ici les innombrables divinités dont la réunion constitue la mythologie égyptienne. Nous nous bornerons à indiquer celles qui occupaient la place 1a plus importante dans les croyances publiques. Il est possible, d’ailleurs, de ramener à un petit nombre de types tous ces personnages divins, nés de l’imagination po- -putaire, aux différentes époques de l’histoire d’Égypte, et qpii, sous la multiplicité des noms, expriment souvent les mêmes idées et représentent les mêmes puissances.
Au sommet de cette hiérarchie de dieux du premier, du second et du troisième ordre, apparaît le grand dieu de Thèbes, Ammon, le Père des dieux , le Seigneur de l’éternité, te ÿfwnk Dieu vivant en vérité, dont le nom égyptien signifiait 'mystère, adoration. Mais ce Dieu abstrait, immatériel, 4ncréé, disparut bientôt dans la magnificence de ses œuvres, et se confondit avec le soleil, le plus ancien objet du culte égyptien, suivant M. de Rougé : « Ce qui, sans doute, n’était dtebord qu’un symbole, ajoute oe savant, est devenu sur les monuments que nous connaissons le fond même de la religion. C’est le soleil lui-même que l'on y trouve habituellement invoqué comme l’Être suprême, et son nom égyptien Ra, ajouté à celui de la divinité locale, semble témoigner que cette identification constitue une seconde époque dans l’histoire des religions de la vallée du Nil. C’est ainsi qu’Ammon est devenu Ammon ra (Ammon soleil). »
Sous le nom de Phtah, les Égyptiens de Memphis con-
Strabon voulait pa ! *r quand il disait «.qu’à Héliopoli» et à Memphis, il y a des temples d’un o.ilre barbare à plusieurs rangées de colonnes, sans ornementa ni dessins. >»
mirent aussi une divinité supérieure créatrice, une autre forme de l’intelligence suprême organisant l’univers avec harmonie. C’est ce Dieu Seigneur de la justice et roi des mondes , que les Grecs, on ne sait pourquoi, assimilèrent à leur Vulcain. C’est sous ce nom, du moins, que le désigne Hérodote.
Un autre dieu dont le nom n’était pas moins vénéré, c’était Osiris, représentant le soleil levant, ou plutôt le soleil accomplissant sa révolution nocturne, et précédant le réveil du grand astre. Cette divinité, céleste et infernale tout à la fois, avait encore un autre caractère dont nous parlerons plus loin, celui de juge des enfers; et, à ce titre, son culte était populaire dans toute l’Égypte.
A ces dieux s’associent ordinairement deux personnages, dont l’un est désigné sous le nom de mère et d’épouse, et l’autre est qualifié de fils. « Ainsi, dit M. de Rougé, les Égyptiens ont distingué dans la génération éternelle de la Divinité un père et un fils, dont les deux personnalités ont été plus ou moins confondues ou distinctes suivant les temps et les lieux. Un personnage féminin, jouant le rôle maternel, venait s’ajouter aux deux premiers et complétait la triade divine, telle qu’on la voit adorée dans la plupart des temples. » La plus vénérée de ces triades, celle qui était particulièrement en honneur à Thèbes, c’est Ammon, Maut, ou la mère, la Dame du Ciel, la Régente des Dieux; Chons, le protecteur de la Thébaïde, tantôt distinct d’Ammon, tantôt se confondant avec lui et exprimant un de ses attributs.
Phtah avait aussi une épouse divine, Pacht qui, « dans ses deux rôles, semble caractériser la radiation solaire dans sa double action vivifiante et destructive; » d’un autre côté, Apis, né d’un rayon descendu du ciel, est qualifié la seconde vie de Phtah , fils de Phtah.
Osiris, dans sa légende, nous apparaît, lui aussi, toujours associé à Isis, sa sœur et son épouse, et à Horus son fils. Isis, qu’on a souvent considérée comme représentant la lune, porte aussi le nom d’Alhor, qui fut assimilé par les Grecs à Aphrodite ou Vénus. Quant à Horus, dont le culte a subi tant de variations, il semble n'être qu’un des nombreux symboles du soleil.
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Suivant le témoignage d’Hérodote, chaque province, chaque nome avait ses divinités particulières, mais Isis et Osiris étaient adorés dans toute l’Égypte. Aux yeux des Égyptiens, Isis passait pour la plus grande de tontes les divinités , et on célébrait en son honneur des fêtes magnifiques auxquelles on se préparait par des jeûnes et des prières. Osiris avait aussi la sienne, et ce jour-là chaque Égyptien immolait un pourceau devant sa porte. Les personnes qui jouaient un rôle dans cette fête se répandaient dans les bourgs et les villages voisins, précédées de joueurs de flûte, portant dans leurs mains les symboles de ce dieu et chantant des hymnes en son honneur. A Sais, où l’on montrait le tombeau du dieu, on représentait la nuit, sur le lac voisin, les événements mystérieux de sa vie. De même qu’Isis avait pour symbole, dans le culte égyptien, la génisse, la vache sacrée, Osiris était représenté par le dieu Apis, qui naissait d’une vache mystérieusement fécondée par un éclair descendu du ciel. Apis devait être noir, avoir un triangle blanc sur le front, une marque pareille à une demi-lune, et une espèce de bourrelet ou nœud de la forme d’un scarabée sous la langue. Quand le dieu venait à mourir, l’Égypte était en deuil, et partout on se livrait h de solennelles lamentations. Dès qu’il se manifestait de nouveau, chacun se parait de ses plus riches habits, et on se livrait aux plus grandes réjouissances.
Une autre divinité qu’on retrouve également dans presque tous les temples de l’Égypte, mais qui était spécialement vénérée à Sais, c’est Neith , dont les Grecs ont fait leur Minerve. Elle était considérée comme la mère du soleil, lequel s’engendrait lui-même dans le sein de Neith. Cette attribution, dit M. de Rougé, à qui nous empruntons ces détails, n’a pas échappé aux auteurs grecs, qui nous ont conservé • une inscription où la déesse mère du Soleil se proclame la substance de tous les êtres et se vante que le voile qui la couvre n’a jamais été soulevé.
Il y avait encore une divinité qui occupait un rang important dans la religion égyptienne et qui, aux derniers temps de son histoire , sous les Ptolémées, semble avoir presque
entièrement éclipsé les anciennes divinités, Ammon, Phtab, Osiris : c’est Sérapis, le dieu auquel de si vastes édifices firent élevés à Memphis, à Alexandrin et dans, d’autres villes^
Sérapis n’est qu’une abréviation d’ Osiris. Apis. Ge n’étaix pas autre chose qu’Apis mort; car, ohaque mort étant assimilé à Osiris, Apis, lui aussi, devenait Osiris Apis, Osar-* Apis. De ces deux noms, fondus en un seul, fut composé le nom nouveau d’une divinité fort ancienne. Sérapis fju\ comme le dit M. Ampère, le dernier-né de la religion égyptienne, le dernier représentant de ce vieux culte.
Outre ces divinités principales, qui représentaient les faces diverses et les grandes forces de la nature, il y en avait une multitude d’autres, qui primitivement n’étaient que les symboles de ces divinités, et qui avaient fini par. prendre leur place. Les animaux les plus connus en Egypte furent consacrés à différents dieux. Tels étaient le bélier, le chat,
\e singe, le crocodile, l’hippopotame , l'épervier, l’ibis, lé scarabée, le bœuf, le chien, etc., eto. Les uns étaient adorés comme emblèmes de certaines divinités, les autres à cause de l’utilité dont ils sont pour l’homme. Chacun d’eux était nourri avec beaucoup de soin, et selon ses goûts, dans le temple du dieu auquel il était consacré, et, après sa mort, il était embaumé. Certaines villes étaient particulièrement destinées à chaque espèce, ou plutôt à quelques individus de chaque espèce ; car il ne faut pas croire, que tous les animaux de chaque famille fussent sacrés. Quelques-uns seulement étaient entretenus aux frais de l’État et servis par les plus grands personnages. Ainsi, les chats sacrés, après avoir été embaumés, étaient transportés' à Bubaste, les éperviers à Buta, les ibis à HermopoKs. De même on n’adorait pas les mêmes animaux dans toutes les provinces. Les hippopotames n’étaient respectés que dans le nome de Paprémis. Les habitants de la province de Thèbes avaient le crocodile en grande vénération; ailleurs on lui j faisait la guerre.
L’animal étant le symbole du dieu, les membres de. l’un et de l’autre étaient confondus dans les représentations de l’art égyptien. De là ces figures bizarres, ces accouplements »
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étranges, ces déesses à tête de chat, d’hippopotame pu d’épervier, ces sphinx moitié femme et moitié lion. Malheur ij, qui frappait une de ces images de la, Divinisé. « Si, dit Hérodote , on tue quelqu’un d’entre eux de dessein prémédité, on est puni de mort ; si on l’a fait in volontai reme» t, op, paye l’amende qu’il plaît aux prêtres d’imposer ; mais si çn tue un ibis ou un épervier, même sans le vouloir, pn, ne pp^t éviter le dernier supplice. » Un soldat romain ayant tpé par hasard un chat sacré, fut égorgé par Je peuple en furie, malgré l’intervention du r°i et le nom si redoutable de Home. On dit que Gambyse fit placer en avant de son armée une rangée d’animaux sacrés, et que les Égyptiens se laisT sèrent mettre en déroute pour ue pas tirer sur eux. Au temps d’Adrien, Alexandrie fut dans un trouble extrême, parce qu’on ne trouvait pas de bœuf Apis1.
Telle était la religion de ce peuple, un mélange dé quelques idées sublimes et d’un culte abject. % Si vous entrez dans un temple, dit saint Clément d’ Alexandrie, un employé s’avance d’un air grave, en chantant un hymne an langue égyptienne ; il soulève un peu le voile, comme pour vous montrer le dieu; que voyez-vous alors? Vu cfiat, un crocodile, un serpent, ou quelque autre animal dangereux. Le dieu des Égyptiens paraît!... C’est une bête sauvage, se vautrant sur un tapis de pourpre. »
Heureusement, sous cette enveloppe matérielle et grossière se cachaient des vérités profondes. Outre cette grande idée de l’unité de Dieu, qui résidait, nous l’avons vu, au fond d’un symbolisme si varié, la religion égyptienne avait proclamé de bonne heure l’immortalité de l’âme, les peifl§ts et les récompenses d’une autre vie. « Çes peuples, dit encore Hérodote, sont les premiers qui aient annoncé que l’âme de l’homme est immortelle ; que lorsque le corps vient à périr, elle entre toujours dan6 celui de quelque animal, et qu’après avoir passé successivement dans toutes les espèces d’animaux terrestres, aquatiques, volatiles, elle rentre» dans un
1. Au dire do Piodorc de Sicile. on dépensa, pour les seules 'funérailles l’un Apis, une somme de '>oo oou sesterces.
corps d’homme, et que ces différentes transmigrations se font dans l’espace de 3000 ans. » L'idée de ces transmigrations successives de l’âme, qui n’exprimaient pas autre chose que les diverses épreuves subies par ce principe divin avant d’arriver à la perfection, passa de l’Égypte chez les Grecs, se transmit de Pythagore à Platon, et devint un des dogmes fondamentaux de la philosophie ancienne.
Cette idée de l’immortalité de l’âme n’avait pn, on le comprend, se dégager complètement de ce matérialisme sur lequel reposent toutes les religions de l’antiquité. La doctrine des prêtres égyptiens, au fond, n'était pas autre chose que le panthéisme. L’individualité de l’âme disparaissait dans leur système, et la suprême béatitude, la perfection absolue consistait dans son identification complète avec la divinité suprême qui anime le monde entier et qui prend mille formes, mille noms différents. Cette divinité, c’est Osiris, le dieu des régions infernales ; c’est le soleil, le grand Dieu de l’Égypte, celui dont Osiris est le symbole.
Cette partie si intéressante et si curieuse des croyances des Égyptiens se trouve également reproduite dans de nombreux tableaux qui sont, en quelque sorte, l’histoire de l’âme à ses divers états. Après avoir accompli ces nombreux pèlerinages dans les régions qu’elle doit visiter, elle arrive enfin dans Yamenthé, l’enfer, où elle va subir son jugement. C’est là que, devant un tribunal composé de quarante-deux juges, présidé par le grand dieu Osiris, on examine sévèrement la conduite qu’elle a tenue pendant sa vie. C’est là que se fait la pesée des âmes; et suivant que les bonnes ou les mauvaises actions l’emportent dans les bassins de la fatale balance, elles sont condamnées à des supplices divers, ou réservées à un avenir de bonheur *.
4 . Rien de plus curieux et de plus intéressant que la confession du mort devant le tribunal d’Osiris. On trouve là tout le code, pour ainsi dire, de la conscience égyptienne. On est étonné, quand on l’eiamine de près, et qu’on voit quelle morale avancée, supérieure à celle des autres peuples de l’antiquité, les Égyptiens avaient su fonder sur une base aussi fragile que celle de leur religion , C’étaient sans doute ccs lumières, ces délicatesses de la conscience qui rivaient valu aux Égyptiens cette réputation de sagesse, dont l’Écriture sainte n’a pas dédaigné de se faire elle-même l’écho.
« Je n’ai pas commis de fautes, s'écrie le mort. Je n’ai pas blasphémé. Je
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Les Égyptiens imitaient à l’égard du corps sur la terre ce qu’ils croyaient être pratiqué à l’égard des âmes dans l’amenthé, où elles passaient après la séparation du corps. « Lorsque le corps est prêt à être enseveli, dit Diodore, les parents en préviennent les juges, les proches et les amis du défunt; ils leur indiquent les juges des funérailles par cette formule : « Un tel doit passer le lac de la province où il est mort. » Aussitôt les juges, au nombre de plus de quarante, arrivent et s’asseyent dans un hémicycle placé au delà du lac. Avant de placer sur la barque qui doit la transporter la caisse qui contient le mort, chacun a le droit de porter contre lui des accusations. Si l’un des accusateurs parvient à prouver que le défunt a mené une mauvaise vie, les juges rendent un arrêt qui le prive de la sépulture légale. Si l’accusation est injuste, celui qui la porte est condamné à de fortes amendes. Si aucun accusateur ne se présente ou que l’accusation paraisse calomnieuse, les parents quittent le deuil, font l’éloge du mort, invoquent les dieux infernaux et les supplient de l’admettre dans la demeure réservée aux hommes pieux. La foule y joint ses acclamations accompagnées de vœux pour que le défunt jouisse aux enfers de la vie éternelle, dans la société des bons. » On trouve dans ces scènes de l’amenthé toute la représentation de l’enfer des Grecs et des Romains. Les divinités prirent d’autres noms, mais leurs fonctions restèrent les mêmes.
Disons , en terminant ce court exposé de la religion égyptienne, que si bien des fables ridicules, bien des erreurs grossières venaient s'y mêler, elle contenait néanmoins as-
n’ai pas trompé. Je n’ai pas volé. Je n’ai pas divisé les hommes par mes ruses. Je n’ai traité personne avec cruauté. Je n’ai excité aucun trouble. Je n’ai pas été paresscui. Je ne me suis pas enivré. Je n’ai pas fait de commandements injustes. Je n’ai pas eu une curiosité indiscrète. Je n’ai pas laissé aller ma houclie au bavardage. Je n’ai frappé personne. Je n’ai pas médit d’autrui. Je n’ai pas rongé mon cœur d’envie. Je n’ai mai parlé ni de mon roi ni de mon père. Je n’ai pas intenté de fausses accusations.... Je n’ai pas retiré le lait de la bouche des nourrissons. Je n’ai pas fait de mal à mon csîlavc en abusant de ma supériorité sur lui. J’ai fait aux Dieux les offrandes qui leur étaient dues. J’ai donné à manger à celui qui avait faim. J’ai donné à boire à celui qui avait soif. J’ai fourni des vêtements à celui qui était nu. » (Extrait du Rituel funéraire.)
sez de vérités élevées, assez de préceptes utiles, pour que l’Égypte méritât cette réputation de sagesse qu’aucune nation, ne lui refusait, et pour qu’elle fût la grande école où allaient s’instruire les philosophes, les poètes, les législateurs de l’ancien monde.
fiouvernement et Institution* politiques.
Lorsque le roi venait à mourir, tous les habitants prenaient le deuil, déchiraient leurs vêtements, fermaient les temples, s’abstenaient des sacrifices et ne célébraient aucune fête pendant douze jours. Des troupes d’hommes et de femmes se répandaient dans les rues, et chantaient deux lois par jour des hymnes lugubres à la louange da mort. Tout le monde passait le nombre de jours indiqués dans l’afüiction et dans le deuil. Le dernier jour, on plaçait le corps du roi mort à l’entrée du tombeau. On procédait alors, selon la loi, au jugement de tout ce que le roi avait fait pendant sa vie. Les prêtres prononçaient le panégyrique en racontant les belles actions du roi; des milliers d’assistants donnaient leur approbation à ce panégyrique, si le roi avait vécu sans reproche; dans le cas contraire, ils déclaraient par des murmures leur improbation. C’était la seule circonstance dans laquelle le peuple égyptien intervînt et fût admis à protester contre le mauvais gouvernement de ses rois. Cette opinion, qui ne s’appliquait qu’aux actes d’une vie passée, n’était pourtant pas sans efficacité. Un certain nombre de princes avaient été, de cette manière, privés de leur sépulture royale; et d’autres avaient pratiqué la justice avec zèle, dans la crainte que leurs corps ne fussent, après leur mort, traités ignominieusement, et leur souvenir à jamais maudit.
La division du peuple en classes était la base fondamentale de la constitution égyptienne; la royauté en était le sommet. Le nombre de ces classes varie dans Hérodote et dans Diodore de Sicile. Le premier en distingue sept : ce sont les prêtres, les guerriers, les bouviers, les porchers, les cabaretiers, les interprètes, les pilotes. Le second di-
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•vise autrement la population. Pour lui* U n’y a que cinq classes : les prêtres, lea guerriers, les agriculteurs, les pasteurs, les artisans. Cette différence entre deux historiens, qui avaient tous deux vu et parcouru l’Égypte , indique que les renseignements qu’ils nous ont transmis sur cette matière n’étaient pas complote. B’ua autre côté, il y avait dans la so- ' ciété égyptienne une multitude de conditions civiles dont ces deux historiens ne nous ont pas parlé. Les fonctions de juge, par exemple, celles è’architeçte ou d’intendant des constructions, si importantes dans un paya comme l’Égypte, où l’on bâtissait sans cesse, celles d’intendant des greniers, que l’histoire de Joseph montre avoir été si considérables, n’apparaissent nulle part dans le tableau qu'ils nous ont laissé de la société égyptienne. Et pourtant ce sont ces fonctions dont les titres reviennent le plus souvent sur les monuments égyptiens.
On a toujours pensé jusqu’ioi que le peupla égyptien était sévèrement divisé en castes. Un savant moderne, M. Ampère, combat cette croyance. La caste, en effet, n’existe qu’à trois conditions imposées à ses membres : s’abstenir de certaines professions qui leur sont interdites ; se préserver de toute alliance en dehors de la caste ; continuer la profession qu’on a reçue de ses pères. Or, pour ne parler que des classes sacerdotales et militaires, au sein desquelles les professions se transmettaient de père ea fils, suivant Hérodote et Diodore de Sicile, à l’ exclusion de toute autre, voici ce. que nous apprennent les monuments : 1° les fonctions sacerdotales et militaires, loin d’être exclusives, étaient souvent associées les unes avec lea autres, et chacune d’elles avec des fonctions civiles, le même personnage pouvant porter un titre sacerdotal, un titre militaire et un titre civil ; 2° un personnage revêtu d’un titre militaire pouvait s’unir à la fille d’un personnage investi d’une dignité sacerdotale; 3° les membres d’une même famille, soit le père, soit le fils, pouvaient remplir l’un des fonctions militaires , l’autre des fonctions civiles : ces fonctions enfin ne passaient pas nécessairement aux 1 enfants.
Il n’y avait donc pas de caste sacerdotale dans le sens ri-
goureux du mot, puisque les prêtres pouvaient être en même temps généraux ou intendants de province, architectes ou juges. Il en était de même de l’état militaire, dans lequel le même homme était chef des archers et intendant de l’Égypte méridionale, préposé aux constructions royales, et chef de soldats étrangers. L’hérédité n’était pas non plus la loi générale de la société égyptienne. Sans doute le fils héritait souvent de l’emploi de son père, et plus souvent dans les classes sacerdotales et militaires; mais ce fait, qui se retrouve dans une foule d'autres sociétés, ne prouve nullement que l’hérédité fût absolue et universelle. 11 y avait jadis en France une classe essentiellement vouée à la guerre, c’était la noblesse ; il y en avait une autre au sein de laquelle les charges se transmettaient à peu près de père en fils, c’était la classe des magistrats. On n’en conclura pas cependant que la France ait jamais été soumise au régime des castes. Il serait plus juste de traduire par le mot corporation, ainsi que l’a lait M. Ampère, le mot grec auquel on a donné le sens de caste. Mais alors il faut modifier l’idée qu’on s’était faite jusqu’ici de la société égyptienne, d’après certains passages d’Hérodote et de Diodore, pris dans un sens trop absolu.
De toutes les classes entre lesquelles se partageait la société égyptienne, celles des guerriers et des prêtres jouissaient des plus grands honneurs. Les prêtres formaient dans l’État une sorte de noblesse privilégiée. Ils remplissaient les plus hautes fonctions , et possédaient la plus grande et la meilleure partie du sol; et pour rendre cette propriété inviolable, ils la représentaient comme un don d’Isis qui leur avait assigné un tiers de son royaume. Ces terres étaient exemptes de toute espèce d’impôts. Elles étaient ordinairement affermées moyennant une redevance qui constituait le trésor commun du temple, dont ces terres dépendaient, et qui était employée aux dépenses des divinités et à l’entretien des prêtres et de leurs nombreux subordonnés. « Ceux-ci ne dépensaient rien de leurs biens propres. Chacun d’eux recevait sa portion de viandes sacrées qu’on leur donnait cuites; on leur distribuait même chaque jour une grande quantité de
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bœuf et d’oie. On leur donnait aussi du vin, mais il ne leur était pqs permis de manger du poisson. »
Les prêtres étaient obligés à la plus extrême propreté sur eux et dans leurs vêtements. « Ils se rasent le corps entier tous les trois jours, dit Hérodote. Ils ne portent qu’une robe de lin et des souliers de biblus. Il ne leur est pas permis d'avoir d’autre habit ni d’autre chaussure. Ils se lavent deux fois par jour dans l’eau froide et autant de fois toutes les nuits; en un mot, ils ont mille pratiques religieuses qu’ils observent régulièrement. »
Après la classe sacerdotale venait, dans l’ordre d’importance, la classe militaire, qui, elle aussi, jouissait de grands privilèges. Selon Hérodote, la classe des guerriers était diviséeendeux corps qui s’appelaient calasiries et hermotybies. Ils étaient distribués dans les différents nomes de l’Égypte de la manière suivante : les nomes des hermotybies étaient Busiris, Sais, Chemmis, Paprémis, l’île Prosopitis et la moitié de Natho. Ces nomes fournissaient 1 60 000 hommes* Les calasiries occupaient les nomes de Thèbes , de Bubaste , d’Aphhis, de Tanis, de Mendès, de Sebennys, de Pharbétis,. de Thmuis, d’Onuphis, d’Anysis, de Mycéphoris, d’Athribis. Ces nomes pouvaient mettre sur pied, lorsqu’ils étaient le plus peuplés, 250 000 hommes.
Nous voyons, par cette désignation des différents nomes occupés par la classe des guerriers, que presque toute la puissance militaire des Égyptiens s’était concentrée dans la Basse Égypte; dans l’intérieur du Delta, quatre nomes et demi étaient occupés par des hermotybies, et douze autres par des calasiries. Il n’y en avait, nu contraire, qu’un seul de chacun d’eux dans la Haute et Moyenne Égypte, savoir les districts de Chemmis et de Thèbes. C’était vraisemblablement le besoin de défendre les frontières du nord, toujours menacées par les tribus arabes du désert, qui avait déterminé les rois d’Égypte à répartir ainsi les forces nationales.
La classe des guerriers, comme celle des prêtres, était très-richement dotée, et elle possédait à peu près le tiers du sol. Chacun d’eux, au rapport d’Hérodote, avait douze arou-
Digil
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î res de terres exemptes de toute espèce de charge et de rede- : vance. Tous les ans mille hommes , tant des calasiries que des hermotybies, allaient servir de gardes au roi ; pendant leur service, outre les douze aroures qu’ils avaient, on leur donnait par jour, à chacun, cinq mines de pain (un peu plus de deux kilog.), deux mines de bœuf (un peu plus d’un demikilog.), et quatre mesures de vin.
Telle fut l’organisation de la force armée en Égypte pendant la période la plus florissante de la monarchie égyptienne, lies Égyptiens, pendant des siècles, ne se servirent que de troupes nationales, et chez elles le service militaire fut considéré comme un privilège, comme une distinction. Mais, avec le temps, cette institution s’altéra profondément, et le règne de Psammitichus, nous l’avons dit, amena la désorganisation de l’armée. Ce roi permit aux étrangers de se fixer en Égypte, il leur concéda des terres et prit à sa solde un corps trèsconsidérable de leurs troupes. La classe des guerriers indigènes vit dans cette mesure une violation flagrante de ses privilèges, s’irrita de ce que le roi confiait à des étrangers la défense du pays, et 200 000 guerriers quittèrent spontanément la garnison où le roi les avait, à dessein, relégués, et allèrent former des établissements au delà des cataractes.
Dès lors le nerf de la puissance militaire de l’Égypte fut brisé. Les mercenaires dont se composèrent en partie les armées égyptiennes, devinrent plutôt les instruments des rois que les défenseurs de la nation. La rivalité s’établit entre eux et lè reste des guerriers, et l’Egypte fut livrée aux divisions intestines et à l’anarchie. Le jour où l’invasion persique * arriva, le pays ne sut pas se défendre, et il suffit d’une victoire pour rendre Cambyse maître de toute la Vallée du Nil.
Toute portion de la population libre qui n’appartenait ni an corps sacerdotal ni au corps militaire, composait, en Égypte, comme un troisième ordre de l’État, qui lui-même se subdivisait en plusieurs classes dont le nombre et les attributions sont assez mal déterminés par les historiens anciens.
Ainsi Hérodote répartit le peuple en cinq catégories, qui sont : les marchands, les interprètes, les marins, les bouviers
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et les porchers. Diodofe de Sicile ne cite que trois ordres : les pasteurs, les agriculteurs et les artisans. Ce désaccord n’est peut-être qu’apparent. Ainsi les artisans, les marchands, les interprètes appartenaient vraisemblablement à la même catégorie ; les bouviers et les porchers n’étaient sans doute que des subdivisions d’une même classe, celle des passeurs. Mais il reste toujours une différence importante entre Hérodote etDiodore de Sicile, le second admettant une classe particulière d’agriculteurs, que le premier ne connaît pas. Heeren croit qu’ils sont désignés par Hérodote sous le nom de x<x?n]Xoi, hommes de métier, et alors il faudrait comprendre les agriculteurs parmi les artisans. La nature même de la propriété territoriale en Égypte autorise cette interprétation. En effet, suivant Diodore, tout le sol de l’Égypte était entre les mains des rois, des prêtres et des guerriers, et les agriculteurs n’étaient pas autre chose que des fermiers qui cultivaient, moyennant une redevance très-modérée, les domaines de la famille royale et ceux des classes privilégiées. Leur position était à peu près semblable h celle des modernes fellahs, qui n’ont pas de propriété à eux, et qui exploitent le sol de l’Égypte pour le compte du souverain.
La classe des pasteurs comprenait naturellement tous ceux qui faisaient do l’élève du bétail leur principale occupation. Il ne faut pas confondre ceux d’entre eux qui habitaient les villages et nourrissaient de grands troupeaux avec ces pasteurs nomades répandus sur les frontières. Ceux-ci étaient généralement odieux aux Égyptiens : Moïse et Hérodote l’attestent. Cette antipathie, qui remontait jusqu’aux temps de la domination des rois pasteurs, s’appliquait aussi aux tribus établies dans les contrées marécageuses du Delta, séjour qui, au rapport de Strabon, leur avait été assigné par les Pharaons. Ces tribus avaient bien adopté les mœurs égyptiennes; mais, restées à moitié barbares, elles se livraient au brigandage èt entretenaient parleurs pillages Ja vieille haine qui animait contre elle les autres classes de la société.
La classe des porchers, qu’Hérodote distingue expressément de celle des bouviers, était méprisée et regardée comme impure. Elle se composait de gens auxquels on interdisait
non-seulement l’accès des temples, mais encore tout mélange avec d’autres tribus. Le porc était aux yeux des Égyptiens comme aux yeux des Juifs un animal immonde. Cependant un ancien usage permettait, dans une fête consacrée à Osiris, de sacrifier un animal de cette espèce. Les Égyptiens s’en servaient aussi, à l’époque des semailles, pour enfoncer les grains dans la terre, en chassant des troupeaux de porcs à travers les champs.
La classe des marins ou des pilotes devait se composer surtout d’individus voués à la navigation du Nil. L'inondation qui transformait périodiquement l’Egypte en un vaste lac, rendait leurs services indispensables. D’ailleurs il y avait ordinairement sur le Nil et sur les nombreux canaux qui sillonnaient le pays, un grand mouvement de bâtiments de toute espèce ; car le transport des marchandises et des matériaux nécessaires à la construction des monuments publics se faisait par eau.
Les interprètes n’étaient pas moins indispensables aux besoins du commerce. Toutefois, ce fut seulement à l’époque des invasions étrangères, c’est-à-dire au temps de Psamrnitichus, qu’ils se constituèrent en classe.
Les institutions politiques ne subirent guère de changements dans un pays où les prêtres exerçaient une si grande influence sur la vie sociale. Malgré les nombreuses révolutions politiques que traversa l’Égypte, malgré les conflits assez fréquents de la caste sacerdotale et de la caste guerrière, le principe du gouvernement resta toujours le même, et ce principe fut le despotisme. Le pouvoir du roi se transmettait, dans l’ordre de primogéniture, à ses enfants mâles, à ses filles s’il n’avait pas de fils, enfin à ses frères et à ses sœurs s’il n’avait par de descendance directe. Il conserva toujours un caractère profondément religieux qu’il tenait peut-être de la première forme du gouvernement. On lit dans Diodore : « Les Égyptiens respectent et adorent leurs rois à l’égal des dieux. L’autorité souveraine dont la Providence a revêtu les rois, avec la volonté et le pouvoir de répandre des bienfaits, leur paraît être un caractère de la divinité. » Ce passage de l’historien grec est pleinement justifié par les récits des voya-
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geurs modernes. A l’aspect des nombreuses représentations qui couvrent les monuments de la Thébaïde, l’un des plus savants et des plus ingénieux dit : « C’est une consécration perpétuelle du pouvoir royal par l’autorité divine, et cela sans l’intermédiaire du prêtre. C’est le roi qui est le prêtre, c’est lui qui offre l’encens ou les pains sacrés, c’est à lui que chaque dieu invoqué répond par cette légende qui ne manque jamais : « Nous t’accordons la force, la puissance et « la victoire. » Plus on étudie les monuments égyptiens, plus on est frappé de l’idée que la royauté participait jusqu’à un certain point au caractère de la divinité. » (Ampère.)
Cependant les prêtres avaient conservé une grande influence sur cette royauté. Ils avaient réglé par des lois impérieuses non-seulement la vie publique des rois, mais encore leur vie privée et journalière. Éveillé dès le matin, le roi devait d’abord recevoir les lettres qui lui étaient envoyées de toutes parts, afin de prendre une exacte connaissance de ce qui se passait dans son empire, et régler ses actes en conséquence. Ensuite, après s’être baigné et revêtu des insignes de laroyauté, il offrait un sacrifice aux dieux. Les victimes étaient amenées à l’autel ; le grand prêtre se tenait près du roi, et, en présence du peuple, il suppliait à haute voix les dieux de conserver au prince la santé et les autres biens, lorsqu’il agissait selon les lois. En même temps il énumérait les vertus du roi, parlait de sa piété envers les dieux et de sa douceur envers les hommes. Il le représentait tempérant, magnifique, ennemi du mensonge, aimant à faire le bien, etc., et après ces louanges intéressées, qui étaient autant de conseils détournés, il lançait des imprécations contre les fautes commises par ignorance; car le roi étant irresponsable, toutes les fautes retombaient sur les ministres.
L’Égypte était divisée, sous le rapport de l’administration, en un certain nombre de districts auxquels les Grecs avaient donné le nom de nomes. Le chef-lieu du nome était le sanctuaire de telle ou telle divinité ; et chaque temple principal formait, avec le territoire qui en dépendait, un nome particulier qui se distinguait des autres par son culte et par BIST, d’orient. 10
ses cérémonies. Le rapport intime entre le nome et le temple égyptien est suffisamment indiqué dans ee passage d’Hérodote : « Ceux, dit-il, qui ont fondé le sanctuaire de Jupiter Thébain, ou qni font partie du nome de Thèbes, s’abstiennent de brebis et tuent des ehèvres; mais ceux, au contraire, qui ont jélevé le sanctuaire de Mendès , s’abstiennent tous de chèvres et tuent des brebis. » Plus tard, quand les diverses parties de l’Égypte furent réunies sous la même domination politique, cette division du pays en nomes fut maintenue et régularisée ; l’Égypte alors se trouva partagée en un oertain nombre de circonscriptions administratives à la tête desquelles était un préfet, appelé nomarque. Au temps de Sésostris, le nombre de ces nomes ou préfectures était de trente-six. On en comptait dix dans la Haute Égypte, seize dans l’Égypte Moyenne, et dix dans la Basse Égypte. Toute l’administration se rattachait naturellement à cette institution. Il y avait au-dessous desnomarques d’autres magistrats qui leur étaient subordonnés et qui, sous le nom detoparques, administraient des districts et des cantons.
D’anciennes traditions, confirmées par les monuments encore subsistants, semblent prouver que, dans certaines circonstances, telles qu’un changement de règne ou de dynastie, il se tint des assemblées générales. Chaque nome envoyait un certain nombre de députés à l’assemblée qui se réunissait dans le Labyrinthe. On y faisait des sacrifices et on jugeait les affaires importantes ; peut-être y traitait-on aussi des grands intérêts de la guerre et de toutes les grandes mesures d’administration générale.
Nous possédons peu de renseignement sur l’administration proprement dite; mais nous en savons davantage sur l’organisation judiciaire, grâce à Diodore de Sicile. Et d’abord cette organisation était indépendante du pouvoir royal ; les rois ne jugeaient pas eux-mêmes; la juridiction appartenait à des tribunaux qui étaient tenus d’observer rigoureusement les lois. La classe sacerdotale était en possession de recruter la magistrature égyptienne. Les grandes villes de Memphis, d’Héliopolis, de Thèbes qui renfermaient les collèges sacerdotaux les plus florissants, fournissaieut les principaux juges;
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chacune en donnait dix. Ces trente juges, choisissaient entre eux un président, et la place que celui -ci laissait libre était 'immédiatement remplie par un autre j,uge de la même ville. j Ces magistrats étaient entretenus aux (tépens du trésor royal,
' et le président avait des appointements considérables. Les affaires se traitaient par écrit, jamais de yive voix, pour prévenir tout ce qui pouvait troubler l’jmpartialité du juge en excitant les passions. L’accusateur 'présentait d’abord sa plainte par écrit et indiquait le dédcmpmagement qu’il réclamait pour l’offense qui lui avait été faite. Le défenseur pre- ■ uait également connaissance de la demande ,d.e la partie adverse, et répliquait aussi par écrit à chaque chef d’accusation.
‘ Il était permis à l’accusateur de faire encore qne réplique et à l’accusé d’y répondre. Le tribunal étjdt alors obligé de prononcer son jugement qui était rendu par écrit et scellé par le président. Celui-ci portait au cou une chaîne d’or, à laquelle était suspendue une image en pierre précieuse, qui représentait la vérité. Il fallait que le président mît cette chaîne pour que la séance pût commencer. Quand l’arrêt était rendu, le président imposait cette image de l,a vérité sur l’une des parties mises en présence, et le procès était jugé*
loi» et coutume»..
Les lois égyptiennes étaient trop muiarquables pour que nous les passions sous silence, f L’Égypte, a dit Bossuet était la source de toute bonne police. » Eu effet, quelque imparfaites que soient les notions que poys possédons à cet égard, il est facile de voir, d’après les demains anciens, que là législation égyptienne respectait tous les grands sentiments de l’âme humaine et qu’elle répondait aux besoins les plu* élevés de l’ordre social. Rappelons quelques-unes 4e ces lois et laissons parler Diodore die Sicile. « L’abord, dit l’historien grec, le parjure était puni de mort parce qu’il est la réunion des deux plus grands crimes qu’on puisse commettre, l’un contre les dieux, l’autre contre les hommes. Celui qui voyait dans son chemin un homme aux prises avec un assassin ou subissant quelque violence, et ne Je secourait pas lorsqu’il le
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pouvait, était condamné à mort. S’il était réellement dans l’impossibilité de porter du secours, il devait dénoncer les brigands et les traduire devant les tribunaux. S’il ne le faisait pas, il était condamné à recevoir un nombre déterminé de coups de verges, et à la privation de toute nourriture pendant trois jours. Ceux qui faisaient des accusations mensongères subissaient, lorsqu’ils étaient découverts, la peine infligée aux calomniateurs. Il était ordonné à tout Égyptien de déposer chez le magistrat un écrit indiquant ses moyens de subsistance ; celui qui faisait une déclaration fausse ou qui gagnait sa vie par des moyens illicites était condamné à mort. Celui qui avait tué volontairement soit un homme libre, soit un esclave, était puni de mort; car les lois voulaient frapper non pas d’après les différences de fortune, mais d’après l’intention du malfaiteur; en même temps parles ménagements dont on usait envers les esclaves, on ne les engageait à ne jamais offenser un homme libre. Une femme enceinte, condamnée à mort, ne subissait sa peine qu’après avoir enfanté : on pensait qu’il était souverainement injuste de faire participer un être innocent à la peine de la coupable, et de faire expier, par la vie de deux personnes, le crime commis par une seule. Les juges qui faisaient mourir un innocent étaient aussi coupables que s’ils avaient acquitté un meurtrier.
« Parmi les lois qui concernent les soldats, il y en avait une qui infligeait, non pas la mort, mais l’infamie à celui qui avait déserté les rangs, ou qui n’avait point exécuté l’ordre de ses chefs. Si plus tard il effaçait sa honte par quelque action d’éclat, il était rétabli dans son poste. Ainsi le législateur faisait du déshonneur une peine plus terrible que la mort, pour habituer les guerriers à regarder l’infamie comme le plus grand de tous les malheurs; en même temps ceux qui avaient été punis de cette façon pouvaient rendre de grands services pour recouvrer la confiance première, tandis que, s’ils avaient été condamnés à mort, ils n’auraient plus été d’aucune utilité pour l’État. L’espion qui avait dénoncé aux ennemis des plans secrets était condamné à avoir la langue coupée. Les faux monnayeurs, ceux qui falsifiaient les poids et les mesures, ou contrefaisaient les sceaux, ceux qui ré-
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digeaient des écritures fausses ou altéraient les actes publics, étaient condamnés à avoir les deux mains coupées. Les lois concernant les femmes étaient très-sévères. Celui qui était convaincu d’avoir fait violence à une femme libre devait être mutilé, car on considérait que ce crime comprenait en luimême trois maux très-grands : l'insulte, la corruption des mœurs et la confusion des enfants. Pour l’adultère commis sans violence, l’homme était condamné à recevoir mille coups de verges, et la femme à avoir le nez coupé. Le législateur voulait qu’elle fût privée de ses attraits, qu’elle n’avait employés que pour la séduction. »
Quelques-unes des lois civiles n’étaient pas moins remarquables. On attribuait au roi Bocchoris divers règlements relatifs aux transactions commerciales. Ainsi une dette était nulle si le débiteur affirmait, par un serment solennel, ne rien devoir au créancier qui n’était nanti d’aucun titre. Dans aucun compte, l’intérêt dû ne devait dépasser le capital. Les biens du débiteur étaient engagés pour ses dettes, mais non sa personne. Le législateur avait pensé que la personne du citoyen appartenait à l’État qui, à tout moment, peut le réclamer pour son service , soit dans la guerre, soit dans la paix. La contrainte par corps n’était donc dans aucun cas admise. Hérodote parle aussi d’une loi assez singulière, et qui autorisait les Égyptiens à emprunter, en mettant en gage la momie de leurs pères. Le prêteur était en même temps mis en possession du tombeau de l’emprunteur. Celui qui ne payait pas sa dette, était privé des honneurs de la sépulture de famille, et en privait aussi ceux de ses enfants qui mouraient pendant la durée de cet engagement sacré.
Quelques détails empruntés à Hérodote sur les mœur» des Égyptiens compléteront ce tableau. « Après les Libyenii, dit l’historien grec, il n’y a point d’hommes si sains et d’un meilleur tempérament que les Égyptiens.... Ils sont persuadés que toutes nos maladies viennent des aliments qne nous prenons.... Ils font leur pain avec de l’épeautre, espèce de maïs ; ils boivent de la bière, et vivent de poisso ns crus, séchés au soleil, ou mis dans de la saumure ; ils mangent
crus, pareîfïeirffent, les cailles, les canards et quelques petits oiseaux qu’ils ont eu soin de saler auparavant; enfin, à l’exception deù oiseaux et des poissons sacrés, ils se nourrissent de totites les autres espèces qu’ils ont chez eux, et les mangent f>u rôties ou bouillies.
« Aux festins que font les riches, on porte, après le repas, autot'.r de la salle, un cercueil avec une figure en bois, si bieu travaillée, qu’elle représente parfaitement un mort. On la montre à tous les convives, tour à tour, en leur disant : Jetez les yeux sur cet homme, vous lui ressemblerez après votre mort ; buvez donc maintenant et vous divertisse/.
* Il n’ÿ a, parmi les Grecs, que les Lacédémoniens qui s’accordént avec les Égyptiens dans le respect que les jeunes g'àhs ont pour les vieillards ; si un jeune homme rencontré un vieillard, il lui cède le pas et se détourne; et si un vieillard survient dans un endroit où se trouve un jeûné homme, celüi-ci se lève. Lorsque les Égyptiens se rencontrent, au lieu de se saluer de paroles, ils se font une profonde révérence en baissant la main jusqu’aux genoux.
« Leurs habits sont de lin, avec des franges autour des jambes; par-dessus ils s’enveloppent d’un manteau de lairie blanche ; mais ils ne le portent pas dans les temples. On ne les ensevelit pas non plus avec cet habit : les lois de la religion le défendent.
« La médecine est si sagement distribuée en Égypte, qu’un médecin ne se mêle que d’une espèce de maladie et non de plusieurs. Aussi y à-t-il un grand nombre de médecins. Les uns sont pour les yeux, les autres pour la tête; ceux-ci pour les dbnts, ceux-là pour les maux d’estomac, d’autres pour les niadadies internes. * Le soin du corps, le besoin de le soustraire après la mort à toutes les chances de destruction, était e ncore une des préoccupations un peu sérieuses des Égyptiens. De là la coutume des embaumements, qui se rattachaient, du reste, à l’ensemble des idées religieuses sur les destiné- îs de l’âme après la mort. Il fallait que le corps fût mis a 1’ abri de toute profanation, de toute corruption afin que
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l’âme pût le retrouver intact au jour de la résurrection. De là ces précautions infinies pour la conservation des cadavres ; de là cette quantité énorme de momies qui remplissent nos musées et qu’on retrouve partout en Égypte. On peut lire dans Hérodote la curieuse description des procédés employés pour les embaumements, qui différaient suivant le rang et la fortune de chacun.
En général, le caractère de l’Égyptien était facile, ses mœurs douces et telles qu’on devait les trouver chez un peuple naturellement obéissant, profondément religieux, et de très-bonne heure civilisé. Tout porte à croire que la salutaire influence de la religion, que les soins assidus d’une administration bienveillante, active, joints à la beauté du climat et à la fécondité du sol, procurèrent au peuple une existence aisée, et lui firent oublier les vices et les inconvénients d’un état social d’où la liberté et l’égalité étaient entièrement bannies. Ajoutons, en terminant, que les Égyptiens savaient accroître, par le commerce et l’industrie, les richesses provenant de l'agriculture ; qu’un grand nombre d’ouvriers étaient employés au tissage et à la teinture de riches étoffes; que l’art de travailler les métaux, de fabriquer la porcelaine et le verre, de préparer l’émail et le niastic pour les mosaïques, atteignit chez eux une grande perfection, et qu’enfin les produits de l’industrie égyptienne étaient exportés par terre et par mer dans les contrées les plus lointaines.
itttéHrtara, art* et monuments de l'Egypte.
Une nation si célèbre dans l’ancien monde par sa sagesse, par les progrès qu’elle avait accomplis dans les sciences, dans les arts, devait avoir une littérature et des livres. Nous savons en effet que les Égyptiens possédèrent, dès les temps les plus reculés, de riches bibliothèques. Diodore de Sicile, en décrivant le tombeau d’un roi nommé Osymandias, mentionne parmi les pièces de cet immense palais la bibliothèque sacrée, dont la porte était surmontée de cet inscription ; médecine de Vaine. On a nié l’existence du tombeau d’Osy-
mandias, et par conséquent celle de cette bibliothèque fameuse; mais on en a retrouvé une autre dans les ruines du Ramesséum, et celle-ci était placée sous la protection de deux divinités dont l’une, Thoth, était regardée par les Égyptiens comme le dieu des sciences et des arts ; l’autre, Saphré, compagne de Thoth, portait le titre assez remarquable de dame des lettres.
Il est assez difficile de savoir au juste en quoi consistèrent les ouvrages dont se composaient ces antiques collections ; toutefois les papyrus assez nombreux qui sont parvenus jusqu’à nous, peuvent nous donner une idée des richesses qu’elles renfermaient. Les uns contiennent des traités astrologiques et magiques, des traités de médecine, des apophthegines, des calendriers sacrés ; d’autres, des récits épique? et légendaires qui s’appliquent à des événements publics on à des faits particuliers. Nous avons déjà parlé de ce poème épique, destiné à célébrer les exploits du grand Rhamsès, et dont M. de Rougé a lu la traduction à l’Institut. D’autres textes ont été traduits par ce savant, et ils nous ont montré combien les religions de l’antiquité aimaient à employer pour l’enseignement de leurs dogmes la forme du conte et de l’apologue.
Les matières religieuses devaient occuper une grande place dans la littérature d’un peuple aussi grave, aussi sérieux que l’étaient les Égyptiens. Nous voyons, en effet, que le roi Menkérès, celui qui passait pour le constructeur d’une des grandes pyramides, avait composé un livre du chemin du soleil. Mais, le plus célèbre de tous ces ouvrages est celui auquel les égyptologues ont donné le titre de rituel funéraire , et qui renfermait toute la science philosophique et religieuse des Égyptiens. On en déposait dans chaque cercueil de momie un exemplaire plus ou moins complet, suivant la fortune du défunt. En général, le dogme de l’immortalité de l'âme fait le fond de tout ce livre, dans lequel on rencontre aussi des hymnes, des prières, des formules pour toutes les cérémonies relatives aux funérailles et au culte des morts. Un des chapitres les plus remarquables est celui qui traite de la vie après la mort. On y re-
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trouve toute la série des pèlerinages que l’âme accompli! dans les régions diverses du ciel infernal. D’autres nous font connaître le mode d’apologie ou de confessions que le mort devait faire devant le tribunal d’Osiris avant que sa sentence fût prononcée. Quelques-uns des fragments les plus importants de ce livre ont été lus sur un des monuments de la douzième dynastie. C’est dire asçez l’antiquité du rituel funéraire.
Toute cette science de l’homme et du monde, toutes ces notions d’une autre vie avaient été communiquées aux Égyptiens, disaient les prêtres, par Tboth, le premier Hermès, le Trismégiste ou trois fois très-grand, qui écrivit tous ses livres par l’ordre du dieu suprême. Le premier Thoth fut l’Hermès céleste ou l’intelligence divine personnifiée. Le se- . cond Hermès, qui ne fut qu’une imitation du premier, passait pour l'auteur de toutes les institutions sociales de l’Égypte. C’était lui qui avait organisé la nation égyptienne, établi la religion, réglé les cérémonies du culte, enseigné aux hommes l’astronomie et la science des nombres, la géométrie et l’usage des poids et mesures. C’était ce même dieu qui avait communiqué aux hommes la langue et l'écriture, les beaux-arts, et tout ce qui constitue enfin la civilisation. Toutes ces connaissances avaient été consignées dans les livres sacrés au nombre de quarante-deux, et les prêtres égyptiens qui en étaient les dépositaires devaient en savoir le contenu, en totalité ou en partie, selon l’ordre de leurs fonctions et de leur rang dans la hiérarchie. De même * qu’Osiris, expression de la puissance et de la force, était le modèle des rois, Thoth ou Hermès était le type du prêtre, du ministre de la science et de la religion. 11 personnifiait toutes les découvertes faites par les membres de la caste sacerdotale dont il était tout à la fois l’instituteur et l’image ; Hermès enfin, c'était la caste savante elle-même, c’était la science, selon les idées égyptiennes.
Mais ce qui assigne à l'Égypte une place à part parmi les peuples de l’ancien monde, ce sont les monuments qu’elle a élevés, et qui couvrent encore aujourd’hui la vallée du Nil.
Digitiz©
Une première question se présente à l'aspect de ces prodigieuses constructions, qui de tout temps ont excité à un si haut degré l'étonnement des voyageurs. Comment les hommes ont-ils pu ériger de pareils monuments? Quelquesuns ont pensé que les prêtres, qui dirigeaient le plus souve ces grands travaux, employèrent des procédés mécaniqu dont le secret est resté enseveli dans les sanctuaires l’Égypte. Cette opinion, généralement adoptée au dix-huitième siècle, est aujourd’hui à peu près abandonnée. Déjà Diodore de Sicile avait dit positivement que les Égyptiens n’avaient pas de machines ; ce qui semble donner raison à cet historien, c’est que sur les monuments où sont représentées toutes les occupations et toutes les industries des Égyptiens, on n’a trouvé jusqu'ici nulle trace de la machine la moins compliquée.
Si les Égyptiens avaient connn le* machines, on en trouverait la trace, dit M. Letronne, dans un bas-relief du temps de Sésortasen, qui nous représente le transport d*un colosse; on le voit entouré de cordages, et thé par plusieurs rangées d’hommes attachés à des câbles ; d’autres portent des seaux pour mouiller les câbles et graisser le sol factice sur lequel le colosse est traîné. La force tractive de leurs brâs était concentrée dans un effort unique, au moyen d’nn chant ou d'un battement riiythmé, qu'exécutait un homme monté sur les genoux du colosse. Si mille hommes ne suffisaient pas, on en prenait dix mille, autant qu’on en pouvait réunir sur un point et pour une même action. G’est ainsi que, d’après le témoignage de Pline, Rhamsès avait employé cent vingt mille hommes pour dresser un des obélisques de Thèbes, fait qui seul annoncerait l’absence totale de la mécanique. Suivant Hérodote, ou avait employé cent mille hommes k la construction de la grande pyramide. C’était donc à l’aide de procédés très-simples, et en se servant d’un gTand nombre de bras, qu’on parvenait à élever à de si grande.' hauteurs des masses colossales. Parmi ces procédés, le plan incliné paraît avoir joué le principal rôle. On enterrait les colonnes, les architraves à mesure qu’elles s’élevaient, et l’on allongeait graduellement le plan incliné soi-
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vaut le besoin. Une application du même procédé, c’est-à-dire un plan incliné en spirale, a fourni le moyen de dresser les obélisques sans autre secours que celui des leviers et d’une multitude de bras dont l’action était habilement combinée. Voilà quel est, sur un sujet si longtemps controversé, l’opinion des hommes compétents de notre âge. Cette opinion nous ramène en définitive, sauf quelques restrictions, à celle d’Hérodote.
C’est toujours dans des proportions gigantesques que Part égyptien a conçu ses œuvres. La sculpture, comme l’architecture, dont elle n’était guère qu’une dépendance, visait au grand, au sublime. Les statues égyptiennes étaient des colosses. Une des formes qu’affectionnait volontiers la statuaire était celle du sphinx. On sait que le sphinx est une tête humaine placée sur un corps de lion accroupi et allongeant les deux pieds de devant. Comme il a fallu absolument trouver du mystère et de la science dans tout ce. qui appartient à l’Égypte, on a prétendu que ses statues indiquaient symboliquement les débordements du Nil soüs les constellations du Lion et de la Vierge; mais il est certain que le sphinx était pour les Égyptiens le signe au moyen duquel on écrivait hiéroglyphiquement les mots Seigneur ou Divinité. Le sphinx n’était donc pas autre chose qu’une désignation de la royauté.
C’était encore la Thébaïde qui renfermait les plus nombreux monuments de ce genre. C’est là que se trouvaient d’énormes colosses, parmi lesquels la statue de Memnon jouissait d’une si grande célébrité. Non loin de cette ruine gigantesque, on a retrouvé les restes de dix-huit autres colosses, dont les moindres avaient vingt pieds de hauteur.
L’Égypte renfermait, en outre, une foule de statues de dimension naturelle que l'on peut admirer dans les différents musées de l’Europe. Un auteur arabe du douzième siècle, Abdallatif, assure que la beauté du visage de ces statues, et la justesse de leurs proportions sont ce que l’art de l’homme peut faire de plus excellent, et ce qu’une substance telle que la pierre peut recevoir de plus
parfait ; il n’y manque que l’imitation des chairs et des muscles. « J’ai vu, ajoute-t-il, deux lions placés en face l'un de l’autre, à peu de distance : leur aspect inspirait de la terreur. » »
Il nous reste moins de monuments de la peinture. Les représentations trouvées dans les ruines de quelques maisons particulières, et dans les grottes sépulcrales de Beni- Hassan, attestent que les Égyptiens savaient donner à leurs dessins une grande finesse et une remarquable beauté.
L’époque qui suit l’expulsion des Hycsos est celle où l’architecture égyptienne atteignit sa plus haute perfection. C’est l’âge des Thoutmosis, des Rhamsès; tout alors est grand et majestueux ; tout est, en même temps, élégant et achevé. Le génie égyptien, sous l’inspiration de ce mémorable événement, l’expulsion des étrangers et la délivrance du territoire, déploya toute sa richesse dans les merveilleuses constructions de la Thébaïde, dont les ruines frappent encore le voyageur d’admiration. Les plus remarquables de ces monuments thébains, tout à la fois temples et palais, étaient situés sur les bords du Nil. Deux groupes principaux, ceux de Karnac et de Louqsor, sont situés sur la rive droite du fleuve ; on voit, sur la rive gauche, ceux de Gournah, du Ramesséum et de Médinet-Abou.
Il est impossible de donner une idée de la prodigieuse salle des colonnes, qu’on appelle salle hypostyle de Karnac. « Imaginez, dit M. Ampère, une forêt de tours; représentezvous cent trente-quatre colonnes égales en grosseur à la colonne de la place Vendôme, dont les plus hautes ont vingttrois mètres de hauteur et trois mètres et demi de diamètre, couvertes de bas-reliefs et d’hiéroglyphes. Les chapiteaux ont vingt et un mètres de circonférence; la salle a cent trois mètres de long et près de cinquante de large. Cette salle était entièrement couverte, et on voit encore une des fenêtres qui l’éclairaient. Ce n’était point précisément un temple, mais un lieu de réunion destiné sans doute à ces panégyries ou assemblées solennelles dont nous avons parlé. Cette grande salle de Karnac a été achevée par Rhamsès Sésostris, mais elle avait été construite presque entièrement par son père
Vue cavalière d’un temple-palais de Thèbes (restauré d’après les monuments).
Séthi, dont les exploits sont représentés sur les murs et forment une véritable épopée.
Dans le voisinage de cette salle était le palais de Thnutmosis ; et, à un des angles de ce palais, une petite chambre fameuse connue sous le nom de chambra da Karnac. DI le a été transportée à Paris, où on peut la voir. Ce qui rend ce monument précieux, c’est qu’il présente une suite de rois antérieurs à la dix-huitième dynastie, et appartenant à une époque dont il ne reste presque aucun monument historique. De l’angle sud-ouest des ruines de Karnac part une allée de sphinx, qui allait rejoindre autrefois le palais de Louqsor. Cette double rangée de symboles mystérieux réunissait doux masses de palais, tels que l’Europe n'en connaît pas.
Louqsor, qui veut dire en arabe palais, est, comme Karnac, un assemblage de munumeuts de différents siècles. La partie la plus ancienne est l’œuvre d’Atnénophis IIL celui que les Grecs ont désigné sous le nom de Memnon, priuçu de la dix-huitième dynastie. Au nord de ce monument, une galerie de colonnes conduisait à un autre palais, construit par le grand Rhamsès, et qui couvre encore uue superficie de 2500 mètres. C’est eu avant de la cour qui précédait ce palais que Rhamsès avait fait élever les ùuu> obélisques, dont l’un orne aujourd’hui uue des places publiques de Paris.
Sur la rive gauche du Nil, non loin de Gournah, se trouvait le Ramesséum, confondu par beaucoup de savants avec le fameux tombeau d’Osymandias, lequel, nous l'avons déjà dit, n'a jamais existé tel que le décrit Jliodore de Sicile. Le Ramesséum se composait d’une suite de cours et de salles entourées ou remplies de colonnes couvertes d’hiéroglyphes qui racontaient les exploits de Rhamsès le Grand. Un colosse en granit de dix-sept mètres représentait ce monarque assis sur son trône. C’est la plus grande ruine de statue qu’il soit possible de voir ; son pied seul a plus de quatre mètres de long.
A peu de distance du Ramesséum, on trouve un vaste emplacement tout couvert de ruiues, parmi lesquelles sont
deux colosses, dont l’un n’est pas autre chose que la célèbre statue de Memnon, c’est-à-dire le portrait d’Aménophis III. Ce colosse, haut de plus de dix-neuf mètres, représentait le pharaon assis, les mains étendues sur les genoux, dans une attitude de repos. C’était cette statue qui rendait, au lever de l’aurore, ces sons merveilleux dont parlent les historiens anciens. Les observations faites sur les lieux par les membres de la commission d’Égypte expliquent les causes de ce phénomène, qui ne peut pas être révoqué en doute. Suivant M. de Rozières, les rayons du soleil venant à frapper le colosse, après l’humidité de la nuit, causaient dans cette pierre rigide et un peu élastique un ébranlement, une vibration rapide qui produisait le son particulier que faisait entendre la statue. Ce bruit, qu’on ne remarqua que vers l’époque de Néron, quand la statue eut été brisée par un tremblement de terre, ne fut plus entendu depuis que Septime Sevère eut restauré le colosse mutilé; L’empereur, comme dit M. Letronne, y avait mis, en le réparant, une sourdine. Brisée, la statue parlait; entière, elle fut muette.
A Médinet-Abou sont les ruines d’un grand palais construit par Rhamsès Méiamoun, le grand Sésostris, celui dont les exploits sont aussi retracés sur les monumeuts qu’il a élevés. Nulle part, même à Karnac, on ne trouve une preuve plus certaine de la magnificence des pharaons. Il y a là une grande page d’une histoire inconnue à mettre en lumière.
Toutes ces ruines donnent à la Thébaïde un aspect de grandeur triste que rien ne peut reproduire. « Les Égyptiens, s’écrie un voyageur anglais, concevaient en hommes de cent pieds de haut.... Je me garderai bien d’écrire, car mes expressions ne vaudraient pas la, millième partie de ce qu’on peut dire en parlant de tels objets. Si j’en faisais même une faible esquisse, je passerais pour un enthousiaste, peut-être même pour un fou. »
R y avait aussi dans les autres parties de l’Égypte, surtout à Memphis, à Héliopolis, à Sais, des monuments remarquables. On peut juger de leur magnificence par la repro-
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duction que nous donnons ici du portique du grand temple de l’île de Philé, au sud de Syène.
Les obélisques, dont la forme est presque celle des pyramides, étaient ordinairement placés deux à deux devant la porte des temples, à quelque distance du pylône, ou entrée principale. Tous sont d’un seul morceau de granit rouge, ■formant un prisme quadrangulaire qui va se rétrécissant de la base au sommet et se termine en pyramide. Les inscriptions qui couvrent ces monuments désignent et célèbrent le roi qui les a élevés. Ges désignations sont ordinairement
Portique du grand temple de Philé,
fort pompeuses , et expriment presque toujours , dune manière assez vague, la puissance du pharaon fondateur; elles mentionnent les édifices qu’il a fait construire, les ennemis qu’il a vaincus. Les obélisques ne sont pas seulement remarquables par la masse, ils le sont encore par l'ornementation. On peut admirer à Home, dit Gbampollion, la pureté, la précision, la franchise avec lesquelles sont sculptées les innombrables figures hiéroglyphiques qui couvrent les anciens obélisques dont les Gésars dépouillèrent les temples de l’Égypte pour orner la ville éternelle. Nous pouvons,
sans aller à Rome, vérifier la justesse de cette appréciation, en contemplant l’obélisque qui décore la place de la Concorde, à Paris1.
Nous avons déjà dit que les pyramides, au moins celles qui subsistent encore et qu’on appelle ordinairement les pyramides de Giseh, furent construites par les rois de la quatrième dynastie. On a imaginé beaucoup de systèmes pour expliquer l’origine et le but de ces prodigieuses constructions. Un fait est resté incontestable, c’est que les pyramides
4. Voici le résumé de la description que donne M. Champollion-Figeac de cet obélisque. Il a été enlevé du village de Louqsor, qui occupe une portion de l’ancienne Thèbes. 11 est moholilbe, ou d’un seul morceau de granit rose. On peut le diviser en deux parties : le prisme quadrangulairc, ou le filt, et le pyramidion, ou la partie taillée en forme de pyramide, qui surmonte le fût. La hauteur totale de l’obélisque est de 22“,83; sa plus grande largeur, la base du fût, 2“,44; à la base du pyramidion, 4 “*,75. Le poids total est de 220 000 kilogr. Les quatre faces de l’obélisque sont couvertes de caractères hiéroglyphiques, au nombre de 4 000, distribués sur chaque face en trois bandes longitudinales et parallèles, les caractères de la bande du milieu étant sculptés a 44 centimètres de profondeur, ceux des deux autres à une profondeur moitié moindre. Les inscriptions sc divisent sur chaque face en trois parties : 4° immédiatement au-dessous du pyramidion, le bas-relief des offrandes, qui occupe toute la largeur de chaque face; 2" entête de chaque colonne d’hiéroglyphes, un encadrement surmonté de la figure de l’épervier symbolique avec la coiffure royale et terminé en franges; c’est la bannière royale : elle renferme les titres du prince nommé dans l’inscription; 3° l’inscription proprement dite, dont les signes, divisés en trois colonnes parallèles, se lisent de haut en bas. Quelques groupes de signes sont enfermés dans un encadrement régulier. Ces encadrements, ou cartouches , contiennent les noms propres des rois ou des divinités. Les cartouches de l'obélisque de Paris rappellent les noms de Rbamsés II, qui en commença les sculpLures, et ceux de Rbamsés 111, qui les acheva. Les inscriptions célèbrent la gloire des deux rois, leurs victoires, leur piété, et rappellent les monuments qu’ils ont élevés. H suffira, pour avoir une idée de ces inscriptions, de connaître celles de l’une des faces. Nous prenons la face de l'ouest, où il u’est questiou que de Sésostris, et qui est reproduite dans notre gravure. Dans le bas-relief des offrandes, Sésostris, coiffé du pschenl complet, symbole de son autorité sur la haute et basse Égypte, et surmonté du globe ailé du soleil, fait au grand dieu éponyme de Thèbes, à Amon-ra, l’offrande du vin. Aux louanges d’usage, la colonne ijqédiale ajoute que Sésostris est le fils préféré du roi des dieux, celui qui sur son trône domine le monde entier. On mentionne le lialais qu’il a fait élever dans l’bûpb du midi (la partie méridionale de Thèbes). Le titre de bienfaisant lui est donné dans l’inscription de droite, qui ajoute ; « Ton nom est aussi stable que le ciel; la durée de la vie est égale à la durée du disque soiaire. » Sésostris porte, dans la bannière de l’inscription de gauche , le litre de chéri de la déesse de la vérité, engendré du roi des dieux pour prendre possession du monde entier. Les trois colonnes sont uniformément terminées par un cartouche contenant le nom propre du roi, le fils du soleil, le chéri d’Ammon, Rbamsés.
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étaient des tombeaux. Déjà les auteurs anciens avaient reconnu la véritable destination de ces monuments, qui s’étendaient sur une longueur de vingt-cinq à trente lieues; et comment en douter, aujourd’hui qu’on a trouvé le cercueil, le nom et probablement les os de l’un des rois qui les ont fait construire? « Rien, dit M. Ampère, n’est plus conforme aux idées de tous les peuples que d'élever une montagne artificielle sur la dépouille d’un mort célèbre. Tantôt c’est un amas de terre, une véritable colline; tantôt on construit l’image de la colline en pierre. On arrive ainsi, par des transitions insensibles, du tertre conique des montagnes de l’Écosse, des vallées Scandinaves, de la plaine de Troie ou des rives de l’Obio, aux tombeaux des rois lydiens , aux topas de l’Inde et aux pyramides d’Egypte. »
Suivant Hérodote, la plus grande des trois pyramides n’avait pas coûté moins de vingt années de travail. D’après les mesures prises par les savants de l’expédition d’Égypte, sa hauteur, quand elle était encore intacte, était de 450 pieds ou 152 mètres: c’est à peu près le double de la hauteur des tours de Notre-Dame de Paris. La base est longue de 232m,75. Sauf un petit nombre de chambres, deux couloirs etdeux étroits soupiraux, la pyramide est entièrement pleine. Les pierres dont ellese compose forment une masse véritablement effrayante d'environ 75 millions de pieds obélisque de Lonqsor. cubes, qui pourrait fournir les
matériaux d’un mur haut de 6 pieds et long de 1000 lieues. On entre dans la grande pyramide du côté du nord par un corridor qui descend d’abord, puis remonte et conduit à la salle qu’on nomme la chambre du Roi. Cette chambre est placée au centre de la pyramide ; elle est oblongue et d’en viron 132 pieds de long sur 16 pieds de large. Elle est construite en granit. Cinq chambres plus basses sont placées audessus de la chambre du Roi; après les avoir visitées, on redescend la pente qu'on a gravie, on retrouve le corridor par lequel on est entré, et en suivant une nouvelle galerie, on arrive dans une autre chambre placée presque au-dessous de la première et qu’on appelle chambre de la Reine. Plus bas est une autre chambre encore taillée dans le roc.
Telle est la disposition de la grande pyramide. Ce qu’il y a de plus remarquable peut-être, c’est la parfaite orientation de ce monument. Ses quatre faces regardent exactement les quatre points cardinaux. La disposition des deux autres pyramides est analogue; seulement leur maçonnerie n’offre aucun vide, et les chambres qu’elles renferment sont taillées dans le roc. La seconde diffère par sa hauteur delà première; cette différence est rendue plus sensible par l’élévation du rocher sur lequel la première est assise ; sa construction intérieure est loin aussi d’égaler en beauté celle de la grande pyramide. La troisième n’atteint pas en hauteur le tiers de la première, mais elle est plus ornée; et ce qui donne à cette pyramide un immense intérêt, c’est qu’on y a trouvé le cercueil en bois du roi Mycérinus par qui elle fut construite1. On n’a pas trouvé dans les deux autres les tombeaux des rois qui passent pour leurs fondateurs. Peut-être ces pharaons, si odieux à leurs peuples, comme l’atteste Hérodote, ont-ils été arrachés de leurs tombes, et, selon l’expression de Bossuet, « n’ont pas joui de leur sépulcre. »
Quand on parle des pyramides, il est difficile de ne pas parler du sphinx colossal qu’on voit au pied de ces gigantesques monuments, et qui en forme comme l’appendice. Ce
1 . On sait qu’elle fut singulièrement embellie par la reine Nitocris au temps de la sixième dynastie.
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sphinx représente la pins ancienne peut-être des divinités de l’Égypte. Il a près de 90 pieds de long et environ 74 pieds de haut : sa tête a 26 pieds du menton au sommet. 11 est taillé dans le rocher sur lequel il repose; les assises du rocher partagent sa face en zones horizontales. On a profité, pour la bouche, d’une des lignes de séparation des couches1.
« Cette grande figure mutilée, ajoute M. Ampère à qui nous empruntons ces détails, est d’un eflet prodigieux ; c’est comme une apparition étemelle. Le fantôme de pierre paraît atten-
Le Sphinx et la grande pjramide.
tif; on dirait qu’il écoute et qu’il regarde. Sa grande oreille semble recueillir les bruits du passé; ses yeux tournés vers l’orient, semblent épier l’avenir; le regard a une profondeur et une vérité qui fascinent le spectateur. Sur cette figure, moitié statue, moitié montagne, on découvre une ma-
1. Déblayé en entier par M. Mariette, ce colosse s'est trouvé n'élre qu’un t rocher auquel la nature avait donné la forme grossière d’un spbinx. Les Égyptiens se sont contentés de lui sculpter la tète avec leur habileté ordinaire.
jesté singulière, une grande sérénité et même une certaine douceur. »
G’est encore à cette époque reculée, c’est à un roi. de la douzième dynastie qu’il faut rapporter la construction du monument le plus grand et le plus accompli qu’ait produit l’art égyptien, le Labyrinthe. Cette merveille, qui l’emportait sur les pyramides, était l’ouvrage d’Amenemhé III. Les ruines actuelles du Labyrinthe retrouvées par M. Lepsius répondent sous tous les rapports à la description des anciens. Ce palais se composait de douze allées ou cours, dont six étaient exposées au nord et six au midi ; elles étaient renfermées dans une enceinte formée par un mur extérieur, les chambres que renfermaient les bâtiments du Labyrinthe et ceux des crocodiles sacrés. Un passage de Strabon semble indiquer que le Labyrinthe servait aux assemblées nationales de l’Égypte, dans les occasions solennelles.
Un autre monument dont la découverte appartient à un jeune Français que nous avons déjà nommé, c’est le Sérapéum de Memphis. Véritable nécropole placée dans le voisinage des pyramides, le Sérapéum, commencé sous la douzième dynastie, avait été successivement agrandi aux diverses époques de l’empire égyptien. Il fut achevé au temps de Psammitichus qui construisit, au-dessus des caveaux où reposaient les Apis, un temple magnifique. Ce temple, grâce à la popularité toujours croissante du culte d’Apis , devint très-célèbre, et il fut avec le Sérapéum d’Alexandrie le principal sanctuaire de la religion égyptienne; sous les derniers rois d’Égypte, sous les Ptolémées, et jusque sous les empereurs romains.
Ces monuments furent la plupart construits, ainsi que beaucoup d’autres dont nous ne parlons pas, antérieurement à l’arrivée des pasteurs. Dès cette époque, l’art et la civilisation étaient donc parvenus en Egypte à un très-haut degré de perfection; mais ce magnifique développement fut arrêté par l’invasion étrangère. Les pasteurs, animés d’une rage fanatique, détruisirent presque tous les monuments, de telle sorte que quand les pharaons rentrèrent dans leur antique héritage, ils n’y trouvèrent que des ruines. Les rois de la dix-huitième et de la dix-neuvième dynastie furent obligés de
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reconstruire entièrement les édifices religieux que les pasteurs avaient détruits1 2.
L’immobilité est le principal caractère des gouvernements théocratiques. De là, en Égypte, cet esprit de résistance à toute espèce d’innovation, soit dans les lois civiles, soit dans les beaux-arts. En architecture, en peinture, en sculpture, l’artiste était tenu de se conformer à certains types convenus, à certaines formes traditionnelles consacrées par la religion. C’est du moins ce que Platon nous apprend : « Quand on a, dit-il, exposé les modèles dans les temples, il n’est permis aux peintres, ni à aucun de ceux dont le métier est de représenter des formes quelconques, de rien changer ou de s’écarter en quoi que ce soit de ce qui a été réglé par les lois du pays. Cette défense subsiste maintenant et pour ces représentations, et pour tout produit des arts. Aussi, quand vous y faites attention, vous trouvez que les peintures ou les sculptures faites depuis dix mille ans ne sont en rien plus belles ni plus laides que celles qui ont été faites de nos jours, et qu’elles sont travaillées selon le même art.... » De nos jours, l'étude des monuments semble avoir, en partie, infirmé ce jugement de Platon, et il a été constaté que l’art égyptien avait subi des transformations diverses, et avait eu ses périodes de prospérité et de décadence. On a remarqué dans certains monuments, des statues entre autres, remontant aux quatrième et cinquième dynasties, une finesse d’exécution, une simplicité de formes, une liberté de mouvements et d’attitude, qui n’ont rien de commun avec la roideur et la sécheresse conventionnelle des époques postérieures1. Suivant cette opinion, l’art égyptien aurait atteint tout d'abord la perfection, et la décadence aurait commencé précisément au temps de la plus grande puissance politique et militaire de l’Égypte, c’est-àdire au temps des Rhamsès. La sculpture, en particulier, ^ui suppose une étude sérieuse de la nature, déclina d’une manière très-sensible sous les derniers princes de cette maison. Elle ne se releva que vers les derniers temps de la mo-
1 . Voir la noie üe la page 102, au sujet (les ravages des pasteurs.
2. Voyez surtout la statue de l’Hiérograimnate, qui est actuellement au
narchie, sous les rois de la dynastie saïte, et on peut croire que l'influence de l’art assyrien, qui avait produit ses œuvres les plus remarquables, ne fut pas étrangère à cette renaissance1.
Outre ces monuments dont nous venons de parler, il y en avait d’autres qui étaient pour les Égyptiens l’objet d’un véritable culte : c’étaient les tombeaux. Ges tombeaux sont de véritables maisons ; et c’est ainsi que les justifie ce passage de Diodore de Sicile : « Les Égyptiens appellent les demeures des vivants des gîtes, parce qu’on y demeure peu de temps; les tomheaux, au contraire, ils les appellent « maisons éternelles, » parce qu’on y est pour toujours. Voilà pourquoi ils ont peu de soin d’orner leurs maisons tandis qu’ils ne négligent rien pour la splendeur de leurs tombeaux. » Ges tombeaux se retrouvent en grand nombre aux environs de Memphis, dans la plaine actuelle de Sakkara et dans la Thébaide où ils forment de véritables cités des morts. Les innombrables statues qui peuplaient « ces maisons, » les curieuses inscriptions qui les décorent nous ont non-seulemeDt permis de déterminer avec exactitude les diperses époques de l’art égyptien ; mais elles nous font connaître encore l’état social et la vie privée des Égyptiens, leurs croyances religieuses, et elles jettent sur histoire générale de cette contrée les lumières les plus inattendues *.
L'Égypte eut d’autres arts encore et une autre science. La parfaite orientation de la grande pyramide, et l’usage antique d’une année de 365 jours, révèlent des connaissances astronomiques qui datent de bien loin ; les nombreux canaux dont le pays était sillonné, les meubles, les bijoux, les tissus, les ustensiles de toute sorte qu’on trouve reproduits par la sculpture, attestent une industrie savante et exercée®. Mais
Louvre. Les statues de Cliepliren qu’on a retrouvées dans le voisinage de la pyramide qui porte son nom, sont, au dire de M. Renan, exécutées avec une rare habileté : ce sont des portraits pleins de vie et d’expression.
1 . Voir à ce sujet la notice déjà citée des Monuments du Louvre , par M. de Bougé.
2. Les trois principaux groupes de tombeaux sont ceux de Sakkara, de Beni-Hassan et de Seban-el-Mobuk, près de Thèbes.
3. On peut voir dans les magnifiques collections du Louvre les admirables produits de cette industrie.
ÉGYPTE
il y a un art célèbre entre ceux que l’Égypte vit naître : nous voulons parler de l’écriture hiéroglyphique. Tous les monuments sont couverts d’inscriptions dont l’antiquité ne nous avait point donné la clef, et que Ghampollion le jeune commença à déchiffrer en 1822. Parmi ces caractères sacrés, les uns ont une valeur purement idéographique ou symbolique, c’est-à-dire qu’ils représentent les objets eux-mêmes ou les idées que ces objets suscitent; les autres ont une valeur phonétique, c’est-à-dire représentent des sons, des lettres. Dans le tableau ci-dessous*, on trouvera quelques hiéroglyphes ayant une valeur idéographique, et d’autres qui étaient employés d’une manière phonétique. Nous reproduisons, en même
temps, cinq cartouches royaux qu’on pourra lire à l’aide des signes du tableau.
On avait cru longtemps que les hiéroglyphes étaient une écriture mystérieuse réservée seulement aux prêtres, qui par ce moyen se maintenaient seuls en possession des connaissances qu’on possédait en Égypte de leur temps. Cette opinion, comme beaucoup d’autres, a dû être abandonnée, depuis qu’on a retrouvé partout l’emploi de l’écriture hiéroglyphique, non-seulement sur les monuments publics, mais sur les objets appartenant à la vie domestique et privée. Outre les hiéroglyphes proprement dits, les Égyptiens possédaient encore une écriture cursive appelée hiératique, et dont les ca-
t. Nous empruntons ce tableau à l’ Encyclopédie moderne, t. XII, p. 400, article Écriture, de M. Léon Vaise.
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ÉGYPTE
ractères sont une imitation plus ou moins éloignée des formes hiéroglyphiques. Enfin, on faisait usage d’une écriture plus abrégée encore que les Grecs appelaient démotique, et dont le déchiffrement est moins avancé que celui des deux autres. Espérons qu’ici encore la science moderne aura raison des difficultés qu’elle rencontre, et que cette vieille terre d’Égypte, qui avait si longtemps gardé ses secrets, finira par se révéler à nous tout entière.
LES JUIFS
Moïse. — Josué; les Juges; Samuel (1085-1096) . — Saftl (1096-1056) — David (1056-1016). — Salomon (1016-976). — Schisme des dix tribus.
— Les royaumes divisés d’Israël et de Juda (976-721). — Le royaume de Juda, depuis la deslruction d’Israël jusqu’à la destruction de Jérusalem (721-587). — La captivité et le retour à Jérusalem. — Les Juifs sous la domination des Perses. —Les Juifs sous la domination grecque.
— Les Machabées (166-107). — Nouveau royaume de Judée (107 av. J. C. 70 ap. J. C.)
Moïse.
Il y a dans l’antiquité un petit peuple qui, à ne considérer que son rôle politique, semble de beaucoup inférieur aux nations dont il est entouré, mais a exercé une bien plus puissante influence sur les destinées de l’humanité. C’est le peuple juif. Sa gloire est d’avoir été le dépositaire des plus anciennes traditions du monde, le gardien des antiques proxuesses faites au genre humain et de les avoir conservées au milieu de scs prospérités les plus brillantes, comme à travers les vicissitudes les plus douloureuses de son histoire .
On trouvera ailleurs l’histoire des Hébreux telle qu’elle est racontée dans les livres saints1. Au point de vue de l’histoire générale, le seul où nous devions nous placer ici, nous ne
‘ I. Voyez l 'Histoire sainte de M. Dpruy.
présenterons qu’un très-court résumé des traditions antérieures au temps où les Hébreux sont constitués en corps de nation, et nous ne tracerons qu’une rapide esquisse de leur histoire politique.
« A mesure, dit Bossuet, qu’on s’éloignait de l’origine des choses, les hommes brouillaient les idées qu’ils avaient reçues de leurs ancêtres. Le sens humain abruti ne pouvait plus s’élever aux choses intellectuelles, et, les hommes ne voulant plus adorer ce qu’ils voyaient, l'idolâtrie se répandait par tout l’univers. Ce grand Dieu, pour empêcher le progrès d’un si grand mal, appela d’en haut son serviteur Abraham dans la famille duquel il voulait établir son culte et conserver l’ancienne croyance, tant de la création de l’univers que de la providence particulière avec laquelle il gouverne les choses humaines. »
Abraham, l’élu du Très-Haut, était fils de Tharé ; il habitait la ville d’Ur, en Chaldée. Il appartenait à cette grande race de Sem sur laquelle le second père du genre humain, Noé, avait appelé les bénédictions de l’Éternel. Dieu lui annonça sa mission en disant : « Sors de ton pays, de ta parenté et de la maison de ton père et viens au pays que je te montrerai; je ferai sortir de toi un grand peuple, je rendrai ton nom célèbre et toutes les nations de la terre seront bénies dans un de tes descendants. * Guidé par sa foi et fidèle h la parole de Dieu, Abraham quitta sa terre natale pour venir dans le pays que Dieu lui montrait. C’est ainsi que fut scellée l’alliance du peuple hébreu avec l'Éternel, alliance d’où devait sortir un jour le désiré des nations, le Messie. Après avoir traversé le désert, Abraham entra dans la terre de Chanaan où il erra longtemps à la tête de nombreux serviteurs qui conduisaient ses troupeaux, la principale richesse des patriarches. Son neveu Loth l’accompagnait. Une fois la disette le força d’aller chercher du blé dans le fertile pays d’Égypte. Une autre fois, il repoussa avec ses serviteurs les troupes d’un roi de Mésopotamie qui emmenaient Loth prisonnier. Il fut témoin de la catastrophe qui ruina Sôdorae et Gomorrhe en punition de leurs crimes. A la place de ces villes on voit aujourd’hui la mer Morte.
Après une longue et pieuse carrière durant laquelle il avait affefmi les siens dans la croyance à un Dieu unique. Abraham mourut, laissant son héritage à son fils Isaac qui continua sa vie nomade et ses saints enseignements.
Jacob, qu'on appela aussi Israël, imita son père et son aïeul. Il avait douze fils qui devinrent les chefs des douze tribus entre lesquelles le peuple israélite resta divisé. De ces douze fils un des plus jeunes, Joseph, était odieux à ses frères, jaloux de la préférence que son père lui témoignait. Ils le vendirent comme esclave à des marchands qui allaient en Égypte. Mais le Seigneur était avec Joseph et tout lui réussissait heureusement. Attaché au service d’un des principaux officiers du roi, il fit éclater dans tous ses actes une sagesse et une vertu merveilleuses, si bien qu'il devint le premier ministre de Pharaon. Une année que ses frères pressés par la disette étaient venus acheter du blé en Égypte, après diverses épreuves, il se découvrit à eux, appela auprès de lui son père, qui depuis longtemps pleurait sa mort et établit sa famille au pays de Jessen, dans cette partie de l’Égypte dont Tanis était la capitale.
Les Hébreux demeurèrent dans' ce fertile canton pendant 430 aus, vivant comme étrangers au milieu des populations égyptiennes et conservant la simplicité de leurs habitudes et la pureté de leurs croyances. Bientôt leur nombre s’accrut tellement qu’ils formèrent un grand peuple comptant 600 000 hommes en état de combattre. Les Pharaons s’alarmèrent de cet accroissement, et d’ailleurs ils ne pouvaient voir sans antipathie ces pasteurs dont les croyances et les mœurs différaient si fort de celles des Égyptiens. Les Hébreux devinrent bientôt l'objet d’une répulsion profonde et d’une cruelle jalousie. En ce temps-là, dit la Bible, venait de monter sur le trône un prince qui n’avait pas connu Joseph. Quelquesuns pensent, non sans raison, que ce roi était un de ceux qui délivrèrent l’Egypte de la domination des peuples pasteurs. Préoccupés du besoin de rétablir l’ unité politique et religieuse dans leurs États, ces rois ne pouvaient manquer d'être hostiles aux Hébreux, que leur vie nomade et leur foi religieuse séparaient profondément du reste de la nation égyp-
LES JUIFS
tienne. Ce qui est certain, c’est qu’ils firent peser sur le peuple d’Israël la plus insupportable tyrannie. Ils le condamnèrent à bâtir les villes de Ramsès et de Pithon, et à exécuter ces grands travaux dont l’Égypte se couvrit sous leurs règnes. Non contents d’infliger aux Hébreux ces rudes labeurs, le roi d’Égypte fit tuer tous les enfants mâles qui naîtraient parmi eux. Une femme israélite de la tribu de Lévi, après avoir caché pendant trois mois son enfant, l’avait exposé sur le Nil dans un berceau d’osier, à l’endroit où la fille de Pharaon avait coutume de venir se baigner. Celle-ci entendit en effet les cris de l’enfant et en eut pitié. Moïse, ainsi l’appela-i-elle parce qu’elle l’avait sauvé des eaux, fut élevé par sa mère adoptive dans le palais des rois et instruit dans toutes les sciences des prêtres égyptiens; mais il n’avait pas oublié son origine et un jour qu’il vit un Egyptien frapper un Hébreu, il le tua. Forcé de fuir à cause de ce meurtre, il se retira en Arabie dans la terre de Madian où il passa quarante ans à faire paître les troupeaux de son beau-frère Jethro. C’est là qu’il vit un jour dans le désert le buisson ardent, et qu’il entendit la voix du Dieu de ses pères qui le renvoyait en Égypte, pour tirer ses frères de la servitude. C’est là encore que, suivant l’éloquent interprète des Écritures,' Bossuet, Dieu se fit connaître à ce grand homme plus qulil n’avait jamais fait à aucun homme vivant. Moïse partit avec son frère Aaron, et revint demander au roi égyptien de laisser aller les Hébreux sacrifier dans le désert. Le roi ne céda qu’après avoir vu son peuple frappé de dix plaies cruelles : épouvanté enfin par la mort de tous les premiers-nés du peuple égyptien, il permit aux Israélites de partir et presque aussitôt, se repentant de les avoir laissés échapper à son pouvoir, il les poursuivit à la tête d’une «ombreuse armée. Mais les eaux de la mer Rouge se séparèrent devant les Hébreux, qui passèrent à pied sec, tandis que l’armée égyptienne fut engloutie sous les flots rendus à leur cours accoutumé.
Moïse dirigea la marche des Hébreux vers ces déserts de l’Arabie où, loin de la corruption des villes d’Egypte, ils devaient plus aisément revenir au Dieu de leurs pères. Durant
40 ans, ils errèrent dans ces solitudes, luttant contre les tribus voisines de l’Arabie, retombant parfois dans les vieilles superstitions de l’Égypte, mais toujours environnés de la protection céleste.
Israël était délivré de la tyrannie du roi d’Égypte ; mais il fallait séparer complètement le peuple de Dieu des autres peuples, et l’enchaîner définitivement aux croyances de ses pères. « Le moment était venu où la vérité, mal gardée dans la mémoire des hommes, ne pouvait plus se conserver sans être écrite. » Ce fut au mont Sinaï que Moïse donna à son peuple la loi et les commandements de Dieu, qui renfermaient en dix articles les principes fondamentaux de la religion, de la morale et de la société humaine.
1er Je suis le Seigneur, votre Dieu, vous n’aurez point de dieux étrangers, vous ne ferez point d’images taillées, ni aucune figure, pour les adorer, ni pour les servir.
2® Vous ne prendrez point en vain le nom du Seigneur, votre Dieu.
3' Vous travaillerez durant six jours, mais vous vous reposerez le septième.
4' Honorez votre père et votre mère afin que vous viviez longuement.
5® Vous ne tuerez point.
6* Vous ne commettrez point de fornication.
7e Vous ne déroberez point.
8e Vous ne porterez point faux témoignage contre votre prochain.
9e Vous ne désirerez point la femme de votre prochain.
10® Vous ne désirerez point sa maison, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni rien de ce qui est à lui.
Pour imprimer plus fortement dans les esprits l’idée de l’unité de Dieu, Moïse multiplia les prescriptions ; et ceux qui les violèrent furent sévèrement châtiés. En même temps, il fondait l’organisation civile sur des lois bien supérieures à celles des autres peuples. Ce grand homme, qui avait proclamé si nettement la vérité morale et religieuse, devait approcher plus qu’aucun autre de la vérité sociale. En effet,
LES JUIFS
toutes les institutions qu’il donna aux Hébreux furent inspirées par des principes de justice, de bienveillance, de charité qu’on chercherait vainement dans les autres législations de l’antiquité. Ainsi, au lieu de la distinction des castes, les Juifs eurent l’égalité absolue des hommes devant Dieu et devant la loi, et cette égalité, Moïse voulut l’établir dans les conditions et dans les fortunes par l’institution de l’année sabbatique et du jubilé, période de sept ans et de quarante-neuf ans, au bout desquels l’esclave était affranchi et la propriété aliénée, restituée à son premier maître. Il résulta de cette institution, tant du moins qu’elle fut observée, que les Juifs n’eurent jamais ni cette aristocratie à la fois orgueilleuse et corrompue, ni cette populace affamée et violente, qui ont troublé de tant d’orages les anciennes républiques. Leurs chefs et leurs rois sortaient du peuple. Leurs prêtres ou lévites, dispersés dans tout Israël, réduits à la possession de quarante-huit villages, ne formaient pas une caste sacerdotale ; et s’ils étaient héréditaires, ils n’avaient que l’hérédité de la pauvreté et du dévouement. Dans le monde ancien, où le principe de toute société était l’esclavage, les Juifs eurent moins des esclaves que des serviteurs. Ailleurs, le législateur ne s’est occupé ni du pauvre ni de l’indigent; il repousse ou flétrit l’étranger. Ici la loi était partiale pour le pauvre ; elle défendait l’usure, commandait l’aumône, prescrivait la charité même envers les animaux, et appelait l’étranger au temple et aux sacrifices. Aussi tout ce que le monde ancien abaissait et repoussait, la loi mosaïque le relevait. Dans cette société, l’étranger n’était plus un ennemi, l’esclave était encore un homme , et la femme, assise dignement à côté du chef de la famille, y était entourée des mêmes respects.
Durant les quarante années qu'il resta au désert, Moïse eut à lutter fréquemment contre les révoltes des Hébreux, qui regrettaient l’abondance de la terre d’Égypte. Il triompha de tous les obstacles, de tous les ennemis, et conduisit son peuple jusque sur la frontière de la terre promise, en vue de laquelle il mourut sur le mont Nébo. L’Écriture a conservé le cantique sublime qu’il composa avant de mourir : « Cieux, écoutez; terre, prête l’oreille, car je vais célébrer
Jéhovah 1 Les œuvres de Dieu sont parfaites. Cependant ils ont péché contre lui.... Il avait pris Jacob pour son partage. Comme l’aigle défend son nid et instruit ses aiglons à prendre leur essor, le Seigneur, étendant ses ailes puissantes, t'a porté, peuple ingrat, et t’a conduit. Et maintenant, accablé de ses dons, ce peuple s’est éloigné de lui pour adorer des dieux que ses pères n’avaient pas connus.... Ils seront punis; mais Dieu prendra pitié de ses serviteurs.... quand il verra que leurs braves ont péri. Il dira : Où sont vos dieux et toute votre confiance? Comprenez maintenant que moi seul je suis. C’est moi qui fais mourir et c’est moi qui fais vivre ; c’est moi qui frappe et moi qui guéris ; c’est moi qui vis éternellement » (1585).
Au désert même, Moïse avait constitué son frère Aaron grand prêtre, enfermé le Décalogue dans V Arche d'alliance , et écrit le Pentateuque, ou les cinq livres : Genèse, Exode, Lcvitique, Nombres et Deutéronome.
Jonué; les Jugent Samuel (1SSS-10S6).
Lorsque les Israélites envahirent le pays de Chanaan, il était habité par un certain nombre de tribus obéissant à des chefs auxquels l’Écriture donne le titre de rois. Ces tribus étaient livrées à une corruption effroyable, et ces rois étaient divisés entre eux. Mais l’approche du danger les rapprocha, et il se forma des ligues entre les plus puissants pour s’opposer à l’invasion. Josué, qui avait été choisi par Moïse pour son successeur, n’en fut pas effrayé : il traversa le Jourdain, prit Jéricho, et passa tous les habitants au fil de l’épée. Les villes qui résistèrent éprouvèrent le même sort. Celle de Gabaon seule fit alliance avec Josué. Mais elle aurait payé cher cette défection, si Josué ne l’avait défendue contre les rois ligués pour la punir. Une seconde ligue, formée par les chefs du nord et de l’ouest, à la tête desquels était Jabin, vint également se briser contre les Israélites, et les trente-cinq rois qui se partageaient le pays furent vaincus. Quelques tribus seulement conservèrent leur indépendance dans les montagnes et sur les rivages delà mer, et servirent, jusqu’au temps
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de David, à exercer le courage, la patience et la fidélité du peuple de Dieu.
On procéda alors au partage de la terre promise. Trois hommes, dans chaque tribu, furent choisis pour faire cette division. Ils parcoururent le pays, le mesurèrent et le distribuèrent aux tribus. Deux tribus et demie restèrent fixées au delà du Jourdain; celle de Lévi n’obtint point de propriétés, parce qu’elle recevait la dîme de tous les fruits de la terre. On lui assigna seulement pour demeure quarante-huit villes, disséminées dans le territoire des diverses tribus. Josué régla ensuite le gouvernement et l’administration intérieure. Il organisa les tribunaux, fixa la juridiction des magistrats et détermina leurs attributions diverses. Il mourut à l’âge de cent dix ans.
Les tribus juives, dispersées dans le pays de Ghanaan, restaient unies entre elles par le lien commun de la religion. Le culte de Jéhovah et l’observation des lois de Moïse étaient le fondement du nouvel État. Le grand prêtre, représentant de Dieu parmi les tribus d’Israël, était le véritable chef de la nation. Les anciens de chaque tribu se réunissaient pour les affaires- de leur tribu, mais sans aucune autorité politique. Cette absence d’un chef suprême empêcha les Hébreux d’achever la conquête du pays ; et ils devinrent si faibles par leur division, qu’ils furent incapables de repousser les attaques des peuples voisins. De là des servitudes d’où ils furent tirés par des hommes forts et braves, qui, après la victoire, restèrent leurs juges. Ces chefs n’avaient pas une autorité déterminée ni constante. Sous le nom de juge, dit l’historien Josèphe, on mettait à la tête du peuple le citoyen le plus distingué par son courage et par ses talents militaires. Quand le danger était passé, quand la paix était rétablie, le juge redevenait un simple citoyen. Quelquefois, cependant, il restait magistrat et rendait la justice aux enfants d’Israël.
Ces juges, qui délivrèrent si souvent Israël de l’oppression étrangère, furent au nombre de quatorze, dont les plus célèbres sont Othoniel, Aod, Débora, Grédéon, Jepbté, Sarnson, Héli, Samuel. Les Israélites, q Ique temps après la mort
de Josué, furent attaqués et vaincus par Chusan, roi de Mésopotamie, qui les tint durant huit années dans l’esclavage. Othoniel les délivra et les gouverna quarante années (1550-1510). Après lui, il y eut une seconde servitude de dix-huit ans sous Eglon, roi des Moabites. Mais Aod, vaillant champion, fut envoyé vers lui pour lui porter le tribut : cette mission remplie, il retourna seul près du roi, le prit à l’écart, le tua et délivra les tribus d’Israël. Bientôt après. Dan, Juda et Siméon eurent les Philistins pour maîtres, jusqu’à ce qu’ils fussent délivrés par Samgar, qui tua 600 ennemis avec le soc d’une charrue.
Comme les Israélites continuaient à rester divisés, les peuples voisins triomphaient d’eux facilement. Il y eut une nouvelle servitude sous Jabin, roi d’Azor. Dans ce temps-là vivait en Israël une femme nommée Débora, qui rendait la justice sous un palmier, sur la montagne d’Éphraïm. Elle se mit avec le général Barac à la tête de l’armée et marcha contre Sisara, chef des troupes de Jabin. Sisara fut vaincu et tué dans sa fuite par une femme nommée Jahel. Débora célébra cette victoire par un de ces cantiques brûlant d’enthousiasme qui ranimaient dans Israël le sentiment national. Cet héroïque effort ne se soutint pas. Les Madianites assujettirent encore les Hébreux. Au bout de sept années de la plus dure servitude, Gédéon rassembla une armée de 32 000 guerriers et se disposa à marcher contre l’ennemi. Mais Dieu, dit l’Écriture, ne voulant pas que son peuple attribuât sa délivrance à ses propres forces, réduisit l’armée à 300 hommes. Gédéon leur donna des trompettes et des pots de terre qui renfermaient des lampes allumées, et pénétra avec eux dans le camp des Madianites au cri de : « L’épée de Dieu et de Gédéon. » En même temps le bruit des trompettes et la lueur des lampes jetèrent l’effroi parmi les Madianites, qui s’égorgèrent les uns les autres, ou prirent la fuite. Gédéon mourut, après avoir servi de bouclier à Israël pendant quarante ans. Il aurait pu prendre le titre de roi, mais il ne voulut pas d’autre titre que celui de juge. Il laissait de ses diverses femmes soixante et onze fils. Abimélech, un d’eux, Be fit reconnaître roi de Sichem, et égorgea tous ses frères,
LES JUIFS
à l’exception d’un seul. Mais sa tyrannie souleva contre lui tout le peuple, et il fut tué par les révoltés. Bientôt après les Ammonites, profitant des divisions des Israélites, les soumirent à une nouvelle servitude, d’où ils furent tirés par Jephté, lu pays de Galaad, qui vainquit les Ammonites et détruisit vingt de leurs cités. Ce vaillant homme avait promis, s’il revenait vainqueur, d’immoler la première personne qu’il rencontrerait. Son vœu téméraire fut cruellement accompli; ce fut sa fille qui, la première, s’offrit à ses regards. Elle dut se résigner au sacrifice de sa jeunesse et de sa vie.
En ce temps-là, une pauvre femme moabite, Ruth, vint vers un homme riche de Bethléem, nommé Booz. Celui-ci, touché de son amour pour sa belle-mère Noémi, la prit en mariage. De cette union devait naître Obed, qui donna le jour à Isaï ou Jessé, père du roi David.
Cependant les Israélites étaient tombés sous le joug des Philistins. Le libérateur cette fois fut Samson. A dix-huit ans, il avait révélé sa force prodigieuse en mettant en pièces un jeune lion. L’Écriture raconte ses longues aventures et ses exploits merveilleux contre les Philistins. Ceux-ci ne purent se rendre maîtres de lui que lorsqu’une femme nommée Dalila le leur eut livré en trahison. Mais l’ayant un jour amené, pour l’exposer aux moqueries, au milieu d’un temple où ils célébraient la fête de leur idole, Samson renversa deux colonnes qui soutenaient tout l’édifice et s’ensevelit sous les ruines du temple avec 3000 Philistins.
Cependant le désordre s’augmentait dans les tribus, l’idolâtrie se substituait partout au culte du vrai Dieu. Chacun faisait ce qu’il voulait dans. Israël, dit l’Ecriture. Vainement le pouvoir civil et le pouvoir religieux furent réunis entre les mains d’Héli : la faiblesse du grand prêtre pour ses enfants, Ophni et Phinées, vint encore augmenter les maux du pays. Les fils du grand prêtre profanaient le lieu saint, détournaient les offrandes faites au Seigneur et excitaient les murmures de tout le peuple. Vainement un prophète vint annoncer à Héli qu’il serait puni de ses faiblesses, que sa famille perdrait le pouvoir qu’il n’avait pas su exercer, et lue ses fils périraient. Un enfant se chargea de rappeler in-
cessamment au malheureux père les menaces suspendues sur sa tête. C’était le jeune Samuel, fils d’une femme de Ramatha, accordé aux vœux de sa mère après une longue stérilité, et élevé dans le tabernacle, où il servait le grand prêtre à l’autel des sacrifices. La prédiction, souvent répétée par Samuel, ne tarda pas à s’accomplir. Les Israélites furent, vaincus près de Silo ; 30 000 hommes restèrent avec les fils d’Héli sur le champ de bataille, et l’arche sainte fut prise, par les Philistins. Héli, à cette fatale nouvelle, tomba à la renverse et se brisa la tête.
Quelques années plus tard, Samuel devint juge d’Israël. Son premier soin fut de rétablir dans toute sa pureté le culte national, en parcourant les villes et en exhortant partout les Hébreux à bannir du milieu d’eux les divinités étrangères. Le peuple régénéré retrouva son patriotisme et son courage. Les Philistins furent vaincus et renvoyèrent l’arche d’alliance, qui n’était pour eux qu’une source de calamités. Samuel profita du 'rétablissement de la paix pour achever son œuvre de restauration religieuse ; il institua dans un grand nombre de villes des écoles de prophètes destinées k entretenir, par leurs chants et par leurs écrits, la foi religieuse et le sentiment national. « Dieu, dit Bossuet, se communiquait à eux d’une façon particulière et faisait éclater aux yeux du peuple cette merveilleuse communication ; mais jamais elle n’éclatait avec tant de force que durant les temps de désordres où il semblait que l’idolâtrie allait abolir la loi de Dieu. Durant ces temps malheureux, les prophètes faisaient retentir de tous côtés, et de vive voix et par écrit, les menaces de Dieu et le témoignage qu’ils rendaient à la vérité. Les écrits qu’ils faisaient étaient entre les mains de tout le monde et soigneusement conservés en mémoire perpétuelle aux siècles futurs. »
Samuel tenta d’introduire une grande nouveauté dans la constitution, afin de donner plus de 'stabilité au pouvoir. Elle consistait à rendre la dignité suprême héréditaire, dans sa famille. Mais ses fils n’avaient pas son amour pour la justice. Ils se laissèrent corrompre par l’argent, vendirent les jugements et soulevèrent le peuple contre eux. En même
LES JUIFS
temps les ennemis du dehors menaçaient Israël. Le peuple s’inquiéta et voulut avoir un roi. « Donnez-nous, dit-il k Samuel, un roi comme en ont toutes les autres nations, un roi qui juge et nous commande. » Samuel résista d’abord et défendit l’ancien principe qui faisait de Jéhovah le seul roi d'Israël. Mais le peuple persista dans sa demande, et Samuel, contraint de céder, jeta les yeux sur un jeune homme de la tribu de Benjamin, d’une grande beauté et d’une force remarquable; il le sacra en répandant sur son front une fiole d’huile; puis il assembla le peuple à Masphath, et, après lui avoir reproché ses fautes et surtout son ingratitude envers Dieu, qu’il ne voulait plus avoir pour seul chef, il l’invita à élire son roi. Le sort tomba sur Saül, qui fut proclamé (1096).
usai (toee-ioso;.
La royauté de Saül n’était toutefois qu’une royauté militaire. Longtemps le nouveau chef du gouvernement resta soumis à l’influence du sanctuaire, et Samuel continua à le diriger dans l’administration. Le prophète lui-même avait rédigé la nouvelle constitution, qui fut déposée dans le temple. Conformément à l’esprit de l’ancienne loi, on ne devait prendre les armes qu’au nom du Seigneur, dont l’arche était au milieu du camp. Quant au roi lui-même, il n'était qu’un capitaine toujours armé, n’ayant ni cour, ni résidence fixe, aux ordres de Jéhovah, dont Samuel restait l’interprète.
Saül justiBa le choix du peuple par les victoires qu’il remporta sur les ennemis d’Israël. Nabal, roi des Ammonites, étant venu mettre le siège devant Jabès en Galaad, Saül rassembla 300 000 guerriers et fondit sur les Ammonites qui furent complètement vaincus. Alors tout le peuple, se réunissant de nouveau à Gaîgala, salua pour la seconde fois le vainqueur comme roi d’Israël. Mais Saül ne resta pas longtemps soumis aux ordres de Samuel ; il voulut s'affranchir d’une tutelle qui commençait à lui paraître importune et s’empara des fonctions du sacerdoce. Les Philistins ayant de nouveau envahi le territoire d’Israël à la tête d’une ar-
niée innombrable, Saül osa offrir le sacrifice qui ne devait être offert que par Samuel. Le prophète déclara au roi que Dieu, en punition de sa faute, lui ôterait son royaume pour le donner à un homme selon son cœur, et qu’il avait déjà choisi.
Cependant la valeur de Jonathas, fils de Saül, maintint la supériorité d’Israël sur ses ennemis. Dans une nouvelle guerre contre les Philistins, il pénétra, accompagné seulement de son écuyer, dans le camp des ennemis et répandit le trouble parmi eux. Saül, pour achever leur défaite, se mit à leur poursuite, et prononça des malédictions contre celui qui prendrait quelque nourriture avant que la victoire fût achevée. Jonathas, ignorant le serment de son père, mangea un peu de miel sauvage, et fut condamné à mourir ; mais les Israélites s’opposèrent à l’exécution de la sentence, et s’écrièrent : <i Non, celui qui vient de sauver Israël ne mourra pas. Nous jurons, par le Seigneur, qu’il ne tombera pas un seul cheveu de sa tête; car il a agi aujourd’hui avec Dieu. »
Ces victoires avaient procuré à Saül beaucoup de gloire ; mais il restait à punir les Amalécites, qui avaient autrefois refusé de livrer passage aux Israélites, lorsqu’ils arrivaient d’Égypte pour aller s’établir en Chanaan. Saül les attaqua à la tête d’une forte armée, les battit complètement, fit prisonnier leur roi Agag, mit à mort tous les Amalécites; mais, contrairement aux ordres de Samuel qui avait voué à l’extermination ce peuple tout entier, il épargna Agag. Dès lors la rupture entre le roi et le prophète fut complète. Samuel déclara à Saül que, puisqu'il avait rejeté les ordres du Seigneur, le Seigneur l’avait rejeté à son tour et qu’il cessait d’être roi.
Aussitôt le prophète quitta Saül et se rendit à Bethléhem, où il sacra le dernier des fils de Jessé, David, qui avait déjà signalé son courage en défendant son troupeau contre les lions et les ours. Depuis ce moment, Saül demeura livré à une mélancolie profonde dont il ne sortait que pour se livrer à des actes de cruauté. David seul pouvait, par les sons mélodieux qu'il tirait de sa harpe, dissiper ses noires
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pensées. Aussi le jeune berger, dont on ne connaissait pas encore la mystérieuse élection, ne tarda pas à devenir nécessaire au roi, qui le combla de ses faveurs et le nomma son écuyer.
La défaite du géant Goliath révéla sa valeur. Personne n’avait osé affronter cet homme redoutable. Davil, n’ayant pour arme que sa fronde, eut le courage de se mesurer avec lui; d’un coup de pierre il le renversa, et, se jetant sur lui, il lui coupa la tête. Les Philistins, épouvantés de la mort de leur plus illustre guerrier, s’enfuirent précipitamment, et les Israélites les chassèrent jusqu’à Accaron, faisant de leurs troupeaux un grand carnage. A la suite de ce triomphe, Saül accorda à David la main de sa fille, et Jonathas conçut pour le jeune guerrier une affection qui ne se démentit jamais. Mais la jalousie entra dans l’âme du roi, quand il entendit les Israélites célébrer les victoires de David en chantant : « Saül en a tué 1000, et David en a tué 10 000. » Depuis ce jour, il lui voua une haine profonde ; il essaya même de le percer de sa lance pendant qu’il jouait de la harpe devant lui. David ne put échapper que par la fuite aux persécutions du roi. Il finit pourtant par désarmer son ennemi, à force de patience et de générosité.
Bientôt les Philistins recommencèrent leurs attaques contre Israël. « Saül, toujours possédé par l’esprit malin, dit l’Écriture, alla trouver la pythonisse d’Andor, et lui ordonna d’évoquer l’ombre de Samuel, mort depuis deux ans. Le prophète apparut au roi; il lui reprocha ses crimes et lui prédit que le lendemain lui et ses fils seraient dans le tombeau. » Le lendemain, en effet, les Philistins attaquèrent avec furie les Israélites sur la montagne de Gelboé. Jonathas fut tué, Saül lui-même fut blessé, et, pour ne pas tomber vivant entre les mains de ses ennemis, il se jeta sur son épée. David pleura amèrement la mort de son ennemi, et exhala dans un chant sublime les regrets que lui inspirait celle de Jonathas (1056).
Dttvld 10501010).
Alors les hommes de Juda élurent David pour roi. Mais les autres tribus prirent parti pour Isboseth, fils de Saül. Une guerre éclata entre les deux princes, et elle ne se termina qu’au bout de sept ans par la mort d’Isboseth (1049). Six mois après, les anciens d’Israël étant venus trouver David h Hébron, se soumirent à lui et le reconnurent comme roi de tout Israël. Il avait alors 37 ans.
Le règne de David est l’époque la plus glorieuse de l’histoire juive. D’une part, la monarchie s’organise à l’intérieur, et la suprématie de la tribu de Juda sur les autres tribus est établie ; au dehors, elle étend sa prépondérance sur les peuples voisins, depuis les bords de la Méditerranée jusqu’à l’Euphrate. Pour constituer définitivement l’unité nationale, il fallait faire disparaître les derniers restes des nations chananéennes. C’est par là que David commença son règne. Il enleva aux Jébuséens, le peuple le plus belliqueux du pays, leur citadelle Jébus, et y établit le siège de sa puissance.
Les Philistins formaient sur les bords de la Méditerranée une confédération puissante, qui menaçait incessamment le royaume juif et lui faisait payer tribut. David ne put consentir à supporter cette honte; il affranchit ses compatriotes de cette servitude, et enleva même à ses ennemis redoutables le territoire de Geth. Il extermina aussi les Moabites, et soumit au tribut ceux qui échappèrent à la mort. Deux autres peuples qui habitaient au sud, entre les Philistins et les Moabites, les Amalécites et les Iduméens, furent également vaincus. A l’est, les Ammonites furent défaits à leur tour. Mais ces succès provoquèrent une vaste coalition dans laquelle entrèrent tous les peuples établis entre le Jourdain et l’Euphrate. David ne s’en effra}a pas, et, marchant luimême à la tête de son armée, il vainquit tous ses ennemis, se rendit maître des petits royaumes de Damas, de Sobah, d’Émath et subjugua les Iduméens orientaux, qui furent écrasés dans la vallée des Salines. Par toutes ces victoires , il étendit sa domination jusqu’à l’Euphrate. Au
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sud, il enleva à l’autre branche des Iduméens les ports d’Asion-Gaber et d’Élath, à l’extrémité du golfe Élanitique, et il mit ainsi ses États en communication avec la mer Rouge, et avec les contrées les plus reculées de l’Asie et de l’Afrique.
Ce fut au milieu de tant de travaux et de conquêtes que David tomba tout à coup dans un double crime. Il fit mourir traîtreusement un de ses meilleurs officiers, après avoir séduit sa femme Betsabée. Il est vrai que son repentir fut égal à sa faute, et que les malheurs de ses dernières années en furent la rude expiation. D’abord, le premier fils que lui donna Betsabée mourut. Après la naissance d’un autre fils, nommé Salomon, toute la famille royale fut troublée par les désordres et les crimes de ses enfants. Arnnon, son fils aîné, fit violence à Thamar, et fut assassiné par son frère Absalon. Absalon lui-même se révolta contre son père, et entraîna dix tribus dans sa rébellion. Il fallut que David quittât Jérusalem à pied; et dans cette fuite précipitée, il eut encore à essuyer les insultes de Sémeï, qui lui jeta des pierres et l’accabla de malédictions. Cependant tous ceux qui étaient restés fidèles à David se réunirent autour de lui, et le roi vint, à la tête de 20 000 hommes, présenter la bataille aux rebelles dans la vallée d’Éphraïm. Absalon fut vaincu et tué par Joab, général du roi. Un autre fils de David, Adonias, se révolta aussi pendant la dernière année de son règne. David, qui destinait sa couronne à Salomon, le lit aussitôt sacrer et reconnaître par tout le peuple. Adonias, abandonné de ses partisans, se soumit et obtint sa grâce. Le roi-prophète ne survécut pas longtemps à toutes ces épreuves ; il mourut après avoir donné à son fils les plus sages instructions, et laissant entre ses mains le plan du temple qu’il devait élever au vrai Dieu (1016).
David n’avait pas seulement fondé la puissance politique et matérielle de l’État juif, il avait aussi fixé ses institutions. « Saül n’avait été qu’un général d’armée, agissant d’après les ordres de Jéhovah transmis par Samuel, sans cour, sans demeure fixe. La nation n’était encore qu’un peuple adonné à l’agriculture et aux soins des troupeaux, sans richesse et
sans luxe, mais qui devint insensiblement un peuple guerrier. Sous David, réforme totale de la nation et changement du gouvernement; établissement d’une résidence fixe à Jérusalem, qui est en même temps le siège du sanctuaire ; observation rigoureuse du culte de Jéhovah comme culte national et exclusif, accroissement considérable de l’État par des conquêtes; établissement graduel du despotisme et d’un gouvernement de palais dont les résultats politiques se font déjà sentir vers la fin du règne de David par les révoltes de ses propres fils. » (Heeren.)
Tels furent, en effet, les principaux résultats de ce règne mémorable. Non-seulement Jérusalem devint la capitale politique du royaume, la résidence du prince ; elle fut aussi le sanctuaire de la religion. En même temps que David se faisait construire un palais, il établissait sur la colline de Moria l'arche sainte, errante jnsque-là comme l’armée juive ellemême. Il était réservé à Salomon de continuer son œuvre et d’élever au Dieu d’Israël un temple digne de lui.
David ne fut pas seulement un organisateur politique, un conquérant heureux ; ce fut aussi un roi-prophète. Il a vu et célébré avec une magnificence de style incomparable les splendeurs de la Jérusalem nouvelle qui devait s’élever un jour sur les ruines de celle qu’il bâtissait. Il est l’auteur de ces Psaumes où le repentir a trouvé les accents les plus touchants et les plus douloureux, où la prière est arrivée à la forme la plus délicate et la plus sublime. Admirable et sainte poésie faite pour consoler éternellement et pour soutenir les cœurs vraiment religieux I
Salomon
Salomon ne se mit pas sans peine en possession du trône. Adonias manifesta de nouvelles prétentions, et Salomon, pour se débarrasser de cette opposition, le fit mettre à mort. Ensuite il s’affermit par des alliances au dehors avec les rois d’Égypte et de Tyr ; puis, voulant inaugurer son règne par la religion plutôt que par la guerre, il se rendit à Gabaon, et y offrit mille holocaustes au Seigneur. Salomon fut
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le plus sage et le plus glorieux des rois. Maître paisible des pays conquis par son père, il voyait sa domination reconnue depuis l’Euphrate jusqu’à la Méditerranée et au torrent d’Égypte. Prince peu guerrier, il vécut en paix avec les peuples voisins, et l’Ecriture a exprimé la tranquillité profonde dont jouit Israël sous ce règne, en disant : « Depuis Dan jusqu'à Bersabée, chacun vivait dans l’abondance et la joio à l’ombre de sa vigne et de son figuier. » A la faveur de cette paix , Salomon résolut d’exécuter le grand projet de son père, et de construire un temple à Jérusalem. Ses relations avec la Phénicie lui en donnèrent les moyens : Hiram, roi de Tyr, lui fournit les ouvriers et les bois dont il avait besoin. Sept ans et demi furent employés à cette construction fameuse, où le roi prodigua tout le luxe et toute la richesse de l'Orient. La huitième année, Salomon en fit la dédicace au milieu d’un immense concours de peuple; l’arche d’alliance y fut placée dans le Saint des Saints, lieu inaccessible, symbole de l’impénétrable majesté de Dieu ; vingt-deux mille bœufs et cent vingt mille brebis y servirent aux festins de la nation entière, convoquée à cette grande solennité. « Il y eut défense de sacrifier ailleurs; l’unité de Dieu fut démontrée par l’unité de son temple. » (Bossuet.)
Après avoir élevé un temple à Dieu, Salomon se bâtit à lui-même un palais, puis il entoura Jérusalem de murailles ; il bâtit ou il agrandit Héser, Mageddo, Gazer, Baalath et la grande ville de Palmyre, destinée à être l’entrepôt des caravanes qui se rendaient de Damas à Babylone.
Plus puissant encore que son père, il acheva, par le seul éclat de son nom, la réduction des tribus chananéennes qui avaient conservé un reste d’indépendance , telles que les Hévéens, les Héthéens, les Amorrhéens, et il les employa aux grands travaux dont il couvrait ses États, tandis qu’il réservait ses propres sujets pour l’armée et pour l’administration.
Le royaume fut soumis à une organisation nouvelle et partagé en douze intendances, à la tête desquelles étaient placés des officiers chargés de lever les tributs. * Ils devaient, dit l’Écriture, entretenir la table du roi et toute sa
maison, et chacun d’eux fournissait, pendant un mois de l’année, tout ce qui était nécessaire. » L’armée fut mise sur un pied nouveau, et la cavalerie seule s’éleva à plus de soixante mille hommes. Une telle puissance devait naturellement exciter le respect et l’admiration des peuples voisins ; aussi les rois venaient de toutes parts lui rendre hommage, et, du fond de l’Arabie, la reine de Saba arriva en grand'» pompe pour voir le prince dont la sagesse était célèbre dans tout l’Orient. Un commerce immense augmentait sans cesse les richesses du royaume. Les flottes de Salomon, réunies à celles d’Hiram, allaient chercher l’or, l’argent, l’ivoire à Ophir et à Tarsis, sur les côtes de l’Arabie, voisines du golfe Persique, et sur les côtes d’Espagne. Enfin, ce grand roi fit que * de son temps l’argent devint commun à Jérusalem comme les pierres, et les cèdres comme les sycomores qui naissent dans les campagnes. »
Mais cette brillante prospérité, cette puissance formidable corrompit le cœur du roi, qui se laissa séduire par l’amour du plaisir, et oublia le Dieu de ses pères. 11 aima un grand nombre de femmes étrangères, de Moab, d’Ammon, d’Idumée, de Sidon et du pays des Hétéens. « Elles étaient toutes des nations dont il avait été dit aux enfants d’Israël : « Vous ne prendrez pas pour vous des femmes de ce pays- « là, et vos filles n’en épouseront pas les hommes, car ils « vous pervertiraient le cœur pour vous faire adorer leurs « dieux. » En effet, on vit Salomon servir Astarté, déesse des Sidoniens, Moloch, idole des Ammonites, et bâtir un temple à Chamos, idole des Moabites. Ces alliances avec les peuples voisins, cette tolérance accordée aux divinités étrangères étaient absolument contraires à la vocation d’Israël et h la loi de Moïse. Une telle conduite irrita profondément une partie du peuple. Aussi les avis, les menaces ne manquèrent point à Salomon. Il ne les écouta pas; mais il put en voir lui-même commencer l’accomplissement avant de descendre au tombeau. L’Iduméen Ader arma le roi d’Égypte contre Israël ; Rasin se rendit indépendant h Damas, et Jéroboam, en excitant les tribus à la révolte, prépara la division du royaume et commença sa ruine. Ce dernier était fils
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de Nabath, de la tribu d’Éphraïm. Son intelligence avait attiré l’attention de Salomon, qui lui avait confié un emploi important à sa cour. Mais le roi ayant appris par la voix du prophète Abdias qu’il devait régner sur dix tribus de son royaume, voulut le faire mourir; Jéroboam s’enfuit vers Sésac, roi d’Égypte, et il y demeura jusqu à la mort de Salomon, qui mourut quelque temps après, ayant régné quarante ans (976).
« Sa sagesse surpassa celle de tous les Orientaux et de tous les Égyptiens. Il était plus sage que tous les hommes, et sa réputation était répandue dans toutes les nations voisines. Il composa trois mille paraboles, et fit cinq mille cantiques. Il traita aussi de tous les arbres, depuis le cèdre du Liban jusqu’à l’hysope qui croît près des murailles, et il traita de même des animaux de la terre, des oiseaux, des reptiles et des poissons. » Tous ces ouvrages sont perdus; il ne reste sous son nom que les Proverbes , ou recueil de maximes; l’ Ecclésiaste, où toutes les conditions, toutes les joies de la vie humaine sont appréciées à leur juste valeur et caractérisées par cette conclusion : tout est vanité. On lui attribue aussi le Cantique des cantiques.
Schisme des dix trihns.
Les règnes de David et de Salomon représentent le plus haut degré de gloire £t de puissance politique que les Hébreux aient jamais atteint. Mais cette prospérité même et la corruption qu’elle introduisit à la cour, ce développement de relations commerciales avec les puissances du dehors devaient naturellement réagir sur l’état intérieur du royaume d’Israël, et exercer une funeste influence sur les mœurs et les croyances du peuple. La religion, le seul lien qui tenait les Hébreux réunis, s’affaiblit pai suite de l’invasion de l’idolâtrie sous Salomon. La royauté, quelque puissante et respectée quelle fût sous les derniers rois, ne se trouva pas assez forte pour fonder 1’unité de la nation et pour établir solidement la prépondérance de Juda sur les autres tribus. Déjà des symptômes de révolte s’étaient manifestés vers la
fin du règne de Salomon, et le prophète Abdias avait clairement annoncé à ce prince la division de son royaume. Les dépenses considérables qu’avaient entraînées les grands travaux du dernier règne achevèrent de séparer le nord et le midi, et déterminèrent la rupture.
A peine Salomon était-il mort que Roboam, son fils, vint à Sichem, où tout Israël s’était rendu pour le proclamer roi. Le peuple, ayant à sa tête Jéroboam, lui demanda la diminution des impôts dont son père l’avait chargé, mais Roboam répondit durement. Alors le peuple se mit à dire : « Qu’avons-nous de commun avec David ? Israël , retirezvous dans vos tentes ; et vous, David, pourvoyez maintenant à votre maison. » Et Israël se retira sous sa tente. En vain Roboam envoya Aduram, son ministre, pour arrêter cette défection, le peuple le lapida, et le roi, effrayé pour luimême, s’enfuit à Jérusalem. Dix tribus se séparèrent du fils de Salomon, auquel Renjamiuet Juda restèrent seuls fidèles, et se donnèrent pour roi Jéroboam. Ainsi fut consommée la division de l’État juif, celui d’îsraël ou des dix tribus, plus étendu et plus peuplé, celui de Juda, plus riche et plus respecté, parce qu’il possédait l’arche d’alliance et le sanctuaire national de Jérusalem. Chaque année, tous les Hébreux devaient porter leurs offrandes au temple de Jéhovah. Pour empêcher ses nouveaux sujets d’aller, par scrupulet religieux, s’établir dans le royaume de Juda , Jéroboam éleva des sanctuaires à Réthel et à Dan ; il y -fit ériger des idoles , y établit des prêtres et ordonna k son peuple d'y venir sacrifier. Cette infraction à la loi religieuse favorisa dans Israël l’introduction de l’idolâtrie, dont l’établissement fut favorisé par les relations continuelles de ses rois avec les Syriens. Juda respecta mieux la loi mosaïque. Lk aussi cependant l'idolâtrie pénétra, et il fallut plus d’une fois, pour la chasser, que des prophètes vinssent menacer le peuple et les rois, en leur promettant, pour prix de leur obéissance, un brillant avenir et la venue d’un Messie qui soumettrait le monde à la loi de Moïse.
La séparation du peuple hébreu en deux royaumes eut une autre conséquence : elle affaiblit singulièrement sa
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puissance. Au temps de David, il avait dominé jusqu’à l’Euphrate; depuis le schisme, il ne posséda plus que la Palestine. Entourés d’ennemis, les Hébreux se firent entre eux des guerres sanglantes qui accrurent leur faiblesse et préparèrent leur asservissement aux Babyloniens. Mais cette agonie sera lente, car le royaume d'Israël ne tombera qu’au bout de 255 ans d’une déplorable anarchie, et celui de Juda «près 389 ans.
Ui royaumes divisés d'Israël et de Juda (•Ï8-III ).
Jéroboam régna vingt-deux ans, sans gloire, dans Israël. Il avait donné l’exemple fatal de faire intervenir les étrangers dans les querelles nationales, en appelant à son aide l’Égyptien Sésac pour le défendre contre le roi de Juda. Nadab, son fils, lui succéda (955).
Dans Juda, Roboam ne se montra guère plus fidèle à la loi de ses pères. Des idoles s’élevèrent sur toutes les collines, sous tous les arbres touffus. La cinquième année de son règne, Sésac, roi d’Égypte, vint à Jérusalem. II. enleva les trésors de la maison du Seigneur et les richesses du roi. Il prit aussi les boucliers d’or que Salomon avait faits, et il retourna chargé d’un immense butin.
Roboam eut peur successeur, en 959, son fils Abiam, qui marcha sur ses traces, et eut à soutenir une guerre contre Jéroboam, qu’il vainquit. Asa, son fils (956-895), purgea Jérusalem de toutes les idoles que ses pères y avaient élevées et triompha de Zara, roi d’Éthiopie. Ensuite il s’allia avec Benadad, roi de Syrie, dont il voulait se faire un auxiliaire contre Baasa, roi d’Israël. Benadad, en effet, envahit les terres de Baasa, et fut obligé de renoncer à ses projets contre Juda. Asa mourut après un règne de quarante et un ans.
En Israël six rois s’étaient succédé pendant les trois règnes dont nous venons de parler. Tous s’étaient signalés par leur impiété. Nadab, fils de Jéroboam, gouverna un peu plus de deux ans (955-953), au bout desquels il fut assassiné par Baasa, qui régna en sa place (953-931). Le nouveau roi, pour s’affermir sur le trône, extermina toute la famille de hist. d’orient. 13
Jéroboam. Le même sort était réservé à sa maison. Zamri, son général de la cavalerie, se révolta contre son fils Ela , le fit mourir, et, montant sur le trône, détruisit toute sa famille (930). Mais il ne jouit que quelques jours du fruit de son crime. L’armée proclama son général Amri, qui vint aussitôt assiéger Zamri dans Thersa. Zamri, se voyant sur le point de tomber entre les mains de l’ennemi, mit le feu au palais et s’y brûla avec tous les siens. Amri devint ainsi roi d'Israël. Son règne dura douze ans (930-919); il en passa six à Thersa; puis, ayant acheté la montagne de Samarie pour 100 talents d’argent, il y bâtit une ville qui fut nommée Samarie. Il eut pour successeur son fils Achab (919-896). Celui-ci surpassa par ses iniquités tous ceux qui l’avaient précédé. Il épousa Jézabel, fille d’Etbbaal, roi des Sidoniens. Yt il introduisit dans sa capitale le culte de Baal, auquel il Jédia un autel.
Vers la même époque régnait en Juda, Josaphat, fils d’Asa (915-891). Ce prince, un des plus pieux qui soient montés sur le trône, commença par rétablir le vrai culte dans ses États. Les lévites allèrent de ville en ville pour prêcher le peuple et le ramener à l’ancienne foi. Josaphat triompha des Ammonites et des Moabites, se fit respecter des Arabes, des Philistins, et rendit au royaume de Juda l’éclat qu’il avait perdu. Il s’allia intimement avec Achab, fit épouser Athalie, fille de ce roi et de Jézabel, à son fils Joram, et, de concert avec le roi d’Israël, équipa une flotte dans le port d’Asiongaber , pour exploiter, comme les Phéniciens, le commerce de la mer Rouge et les côtes orientales de l’Afrique ; mais l’expédition manqua. Peut-être les Phéniciens, qui redoutaient cette concurrence, ne furent-ils pas étrangers à ce mauvais succès.
Israël était alors livré à une horrible famine qui décima la population pendant trois années. Achab, regardant le prophète Élie comme l’auteur de ce fléau, le força à s’enfuir au désert. Il en revint une première fois pour confondre les prêtres de Baal, et une seconde fois pour annoncer à Achab et à Jézabel le châtiment qu’ils avaient mérité en faisant mourir le pauvre Naboth pour s’emparer de sa vigne. Achab
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fut bientôt après atteint d’une flèche tirée au hasard, dans une bataille contre le roi de Syrie.
Ochosias, son fils, qui lui succéda (896), n’occupa le trône que deux ans. Il imita son père et sa mère, se fit l’adorateur de Baal, et, étant tombé malade, envoya consulter Béelzébuth, le dieu' d’Accaron, « comme si, dit l’Écriture, il n’y avait pas un Dieu en Israël. » Joram, son frère, régna en sa place (895). Quelques semaines après, Joram, fils de Josaphat, monta sur le trône de Juda (891). Il fit massacrer ses six frères et tous les amis de son père. Perverti par les conseils d’Athalie, sa femme, il imita l’impiété des rois d’Israël. B battit les Iduméens révoltés; mais il ne put les remettre sous le joug, et il fut vaincu à son tour par les Philistins et les Arabes, qui prirent et pillèrent Jérusalem. Il mourut au bout de sept ans (884). Ochosias, son fils, ne régna qu’un an. Il fut enveloppé dans le désastre de la maison d’Achab.
Le second fils de celui-ci, Joram, avait vu les peuples voisins se révolter contre lui. Misa, roi de Moab, qui payait au roi d’Israël un tribut de 100 000 agneaux et de 100 000 moutons, se rendit tout à fait indépendant. Il s’adressa alors au roi de Juda, Josaphat, qui vivait encore et qui lui répondit : « Ce qui est à moi est à vous, mon peuple est votre peuple, et mes chevaux sont vos chevaux. » Grâce à cette alliance et au secours du roi d’Édom, Joram triompha des Moabites et les rendit tributaires. Mais le roi de Syrie l'assiégea lui-même dans Samarie, sa capitale, et bientôt la ville fut en proie à une si horrible famine, que des mères mangèrent leurs enfants. Heureusement les Syriens, saisis d’une terreur panique, levèrent précipitamment le siège, et las Israélites pillèrent leur camp abandonné. Joram fit alors avec Ochosias, roi de Juda, le siège de Ramoth Galaad, pour enlever cette ville à Hazaël, roi de Syrie. Il fut blessé par les Syriens et obligé de revenir en Israël. Pendant qu’il y faisait soigner ses blessures, un disciple d’Elisée sacra Jéhu dans le camp et le fit reconnaître par l’armée. A cette nouvelle, Joram marcha au-devant du rebelle; mais les menacet de Jéhu lui firent tourner le dos. Il fuyait, quand Jéhu le
frappa d’une flèche qui le tua (883). Ochosias eut le même sort. Jéhu, poursuivant son œuvre d’extermination, alla droit à Jezraël, et, levant la tête vers une fenêtre, y aperçut une femme fardée et parée de ses plus beaux ornements : c’était Jézabel, la belle-mère de Joram. Jéhu la fit jeter par la fenêtre et fouler aux pieds des chevaux. Quand, peu après, on voulut l’ensevelir, on ne trouva plus que le crâne, les pieds et l’extrémité des mains. Ainsi s’étaient accomplies les menaces d’Élie, qui avait dit : « Les chiens mangeront la chair de Jézabel dans le champ de Jezraël. » Les soixantedix fils d’Achab furent également exterminés, et leurs têtes envoyées à Jezraël. Tout ce qui restait de la maison d’Achab, tous les grands de sa cour, ses amis, les prêtres de Baal périrent. Le temple de cette divinité fut détruit. Jéhu ne rentra point poür cela dans les voies du Seigneur ; il n’abandonna p.oint les veaux d’or qui étaient à Béthel et à Dan, et se montra faible contre l’étranger. Hazaël , roi des Syriens, tailla en pièces ses armées et ruina tout le pays de Galaad et de Bazan. Jéhu eut pour successeur son fils Joachas (855).
Vers le même temps, le royaume de Juda était ensanglanté par les fureurs d’ Athalie, veuve de Joram. A la mort de son fils Ochosias, en 883, cette femme fit périr tous les princes de la maison royale. Un seul, Joas, avait échappé au massacre, grâce aux soins de sa nourrice et de sa tante Josabeth, épouse du grand prêtre Joiada. Cet enfant resta six ans caché dans la maison du Seigneur : Athalie régna pendant ce temps sur la terre de Juda, et le culte de Baal remplaça à Jérusalem le culte du vrai Dieu. Mais la septième année, le grand prêtre assemble dans le temple les lévites et les chefs de l’armée, il leur déclare qu’il reste un fils d’Ochosias, leur fait jurer de le reconnaître et de le défendre. A cette nouvelle Athalie accourt, mais elle est mise à mort par ordre du pontife. Comme Jézabel, elle est foulée aux pieds des chevaux. En même temps le peuple entre dans le sanctuaire de Baal, renverse ses autels, brise ses images, et met à mort Mathan, son prêtre, devant l’autel même (877). La révolution accomplie, Joas régna heureusement, conseillé par Joiada; mais après la mort du grand pontife, il
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poussa l’ingratitude jusqu’à faire lapider, dans le vestibule même du temple, Zacharie, le fils de Joiada. « Dieu me voit et me fera justice, » s’écria la victime en mourant. En effet, Hazaël, roi de Syrie, s’empara de Jérusalem et l’inonda de sang. Peu après, ce prince, méprisé de ses sujets, fut assassiné par deux officiers (837). Il avait régné quarante ans.
Amasias, fils de Joas, remporta une grande victoire sur les Iduméens dans la vallée des Salines, mais il fut vaincu et pris par le roi d’Israël, Joas, qui entra dans Jérusalem. Amasias parvint à remonter sur son trône, mais ne sut pas s’y maintenir : une conspiration le força de fuir à Lachis, où il fut assassiné (808).
Son fils Ozias reprit Êlath, qu’il fortifia, soumit les Ammonites, les Philistins ; mais ces succès remplirent d’orgueii Ozias, qui osa entreprendre sur l’office sacerdotal, et contre la défense de la loi offrir lui-même de l’encens sur l’autel des parfums; il fut frappé de la lèpre. Il fallut le séquestrer, tout roi qu’il était, selon la loi de Moïse, et ce prince fut condamné à vivre jusqu’à la fin de ses jours dans le plus complet isolement.
C’est sous le règne d’Osias que commença à prophétiser Isaïe, dont les écrits furent déposés dans le temple de Jérusalem et conservés avec un soin religieux. C’est surtout au Messie que se rapportent les paroles du grand prophète....
« Le juste de Sion sera comme une lumière éclatante et son sauveur brillera comme un flambeau allumé. Ceux qui n’avaient pas entendu parler de lui le verront, ceux à qui il est inconnu le contempleront. C’est le témoin donné à tous les peuples ; c’est le chef et le précepteur des gentils,... Les gen- , tils verront ce juste ; tous les rois de la terre connaîtront cet homme tant célébré dans les prophéties de Sion. C’est lui que j’ai choisi, dit le Seigneur, et il enseignera la justice aux gentils.... » »
« Le temps viendra où j’assemblerai les peuples de toutes les langues. Ils viendront et ils verront ma gloire. Je choisirai des hommes que je marquerai de mon sceau : je les enverrai aux nations, aux îles les plus reculées, à ceux qui
n’ont point entendu parler de moi et qui n'ont pas connu ma gloire.... »
Joathan, fils d’Osias, prit les rênes du gouvernement jus- f qu'à ce qu’il montât lui-même sur le trône de Juda (756). Ce ■ prince eut un règne assez prospère. Vers la fin de sa vie, la paix fut troublée par les incursions de Rasin, roi de Syrie. Elles devinrent bien plus redoutables sous le règne d’Achaz, son successeur (741-726). Achaz marcha dans la voie des rois d’Israël, et se livra à toutes les superstitions idolâtriques des peuples étrangers ; il immolait des victimes et offrait de l’encens sur les hauts lieux ; il consacrait même 6on fils en le faisant passer par le feu. Cet abandon de la religion nationale n'amena que des désastres. Rasin, roi de Syrie, et Phacée, roi d’Israël, vinrent ensemble assiéger Jérusalem. Achaz fut obligé d’implorer le secours de Téglath-Pilézer, roi des Assyriens, et de se constituer son vassal. Le roi des Assyriens se mit aussitôt en marche, s’empara de Damas, tua Rasin, et délivra ainsi le roi de Juda. Mais Achaz paya cher ce service ; il ne put éloigner de ses États son redoutable allié qu’en lui livrant tous les trésors du temple. Heureusement le roi Ézéchias, son fils, rétablit, pour quelque temps du moins, la prospérité du royaume de Juda (727-697).
Pendant que ces princes se succédaient à Jérusalem, le royaume d’Iraël tombait en pleine décadence. Joachaz avait remplacé son père Jéhu, et avait régné 17 ans à Samarie (855-837). Israël fut livré pendant tout ce règne aux ravages d’Hazaël, roi de Syrie, et de Benadad, son fils. Joas, son successeur, fut plus heureux (839-823). Il reprit à Benadad les villes qu’Hazaël avait enlevées à son père, et battit trois fois le roi de Syrie. Il triompha également d’Amasias, roi de Juda, entra à Jérusalem par la brèche, et emporta à Samarie tout l’or, l'argent et les vases qui se trouvaient dans le temple. Il laissa le trône à son fils Jéroboam II (823-771), qui rétablit le royaume d'Israël dans ses anciennes limites, depuis Émath, au pied du Liban, jusqu’à la mer du I Désert, ou lac Asphaltite, et reconquit les villes d’Émath l et de Damas. Mais ce furent les derniers succès des rois de Samarie. L’impiété des successeurs de Jéroboam II plon-
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gea Israël dans toutes sortes de maux et prépara la ruine du pays.
Il y avait longtemps, dit l’Écriture, que ceux d’Israël péchaient contre le Dieu qui les avait tirés d’Égypte, et qu’ils rendaient un culte à des divinités étrangères. Ils suivaient les coutumes criminelles des peuples que Dieu avait exterminés, à cause de leurs abominations. Ils avaient planté des bois profanes sur toutes les hauteurs, et élevé des statues sur tous les arbres chargés de branchages ; ils y brûlaient de l’encens sur les autels, ils adoraient les astres du ciel, ils servaient Baal, et faisaient passer par les flammes leurs fils et leurs filles, et pratiquaient les divinations, les enchantements ; en un mot ils commettaient toutes sortes d’abominations devant le Seigneur. En vain les prophètes Jonas, Osée, Am os, Abdias se répandirent en menaces prophétiques ; Israël ferma l’oreille à tous ces avertissements. La décadence se fit sentir surtout depuis la mort de Jéroboam II. Zacharias son fils ne régna que six mois (771), au bout desquels il fut assassiné par Sellum, qui se mit à sa place et n’occupa le trône qu’un mois. Manahem, étant venu de Thersa à Samarie, l’attaqua, le mit à mort et monta sur le trône (770). Mais déjà. Phul, roi d’Assyrie, arrivait. Manahem n’échappa à la ruine qui le menaçait qu’en donnant 1000 talents d’argent (757). Son fils Phacéia fut, après deux ans de règne, pris et tué dans Samarie par Phacée, son général (752). Sous le règne de ce prince, Téglath-Pilézer, roi des Assyriens, revint en Israël : il s’empara de Galaad, de la Galilée, de tout le pays de Nephtali, et transporta les habitants en Assyrie. Ges revers amenèrent la chute de Phacée. Il fut tué en 730 par Osée, qui régna huit ans, mais paya aussi tribut à Salmanazar. Dans le dessein de s’affranchir de cette honte, il chercha appui auprès du roi d’Égypte. A cette nouvelle, Salmanazar revint en Israël, fit Osée prisonnier et le chargea de chaînes. Samarie fut prise, et ses habitants transférés au pays des Assyriens, dans Hala et Habor, ville des Mèdes près du fleuve Gozan(721).
Des habitants de Babylone, de Cutha, d’Avah, d’Émath et de Sépharvaïm vinrent s’établir dans Samarie déserte, et da-
mandèrent quelque temps après à Salmanazar de leur envoyer un des prêtres emmenés en captivité, pour qu’il les instruisît dans la religion du pays. Mais la puissance des traditions nationales ne permit pas aux nouveaux venus de pratiquer purement le culte de Jéhovah, qui se trouva ainsi altéré par des éléments étrangers. On désigna sous le nom de Samaritains les descendants de ces colons, confondus avec les débris de la population juive restée dans le pays
Le royaume de dada, depuis la destruction d’Israël jusqu’il la destruction de Jérusalem (ttl-tei).
Pendant que le royaume d’Israël succombait, celui de Juda se relevait sous Ézéchias (726-697). Dès le commencement de son règne, celui-ci fit la guerre aux idoles, brisa les statues, abattit les bois profanes, et mit en pièces le serpent d’airain dont les enfants d’Israël avaient fait une divinité. Le peuple retrouva son énergie et sa force en revenant aux mœurs et à la religion de ses pères. Aussi Ézéchias fut heureux dans presque toutes ses entreprises contre les petites nations du voisinage. Il battit les Philistins et ruina tout leur pays jusqu’à Gaza. Mais lorsqu’il refusa, la quatorzième année de son règne, de payer aux Assyriens le tribut auquel son père avait été soumis, Sennachérib s’empara des villes fortes de Juda. Ézéchias, pour délivrer ses États de l’invasion, fut obligé de donner à son ennemi tout l’or et l’argent qui se trouva dans le temple. Quelque temps après, pour venger cette humiliation, il rechercha l’alliance du roi d’Égypte. Sennachérib recommença aussitôt la guerre ; pendant qu’il assiégeait LachiB, un de ses généraux marcha sur Jérusalem. Arrivé en vue des murs, l’Assyrien dit aux officiers d’Ézéchias : « Qu’espérez-vous dn secours du roi d’Égypte?
t . Le* dernier* restes de celte Traction du peuple hébreu se sont perpétués jusqu'à nos jour*. En 4820, les Samaritains de Naplouse (l’ancienne Sichem) étaient encore au nombre d’environ 600. En 1 838, on n’en comptait plus que 1 50. Dans une supplique qu'ils adressèrent au gouvernement français en 4 842, ils avouent qu’ils sont réduits à 40 familles. Leur vieux prêtre Salamc vit encore, mais il ne parait pas qu’après lui la connaissance de la langue et des traditions samaritaines doive sp continuer.
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Ce n'est qu'un roseau fragile, et si un homme s’appuie dessus, il se brisera. N’espérez pas que le Seigneur vienne vous délivrer du péril. Les dieux des nations ont-ils délivré leurs terres des mains des Assyriens? Où sont les dieux d’Émath et d’Arphath? où sont les dieux de Sépharvaïm et d’Ana? Ceux de Samarie sont-ils délivrés de mes mains? » Le roi Ézéchias, entendant ce langage, déchira ses vêtements, se couvrit d’un sac, entra dans le temple du Seigneur, et envoya consulter le fils d’Amos, le prophète Isaïe, qui répondit : « Ne craignez point. » En effet, Sennachérib étant venu mettre le siège devant Jérusalem à la suite d’une expédition malheureuse contre l’Égypte, l’ange du Seigneur frappa son armée et lui tua 185 000 hommes. Sennachérib, épouvanté, s’enfuit précipitamment (713). Manassès, fils d’Ézéchias, régna de 697 à 642. Loin de suivre les exemples de son père, il fut un des princes les plus impies de Juda. U rebâtit les hauts lieux, dressa des autels à Baal, fit planter de grands hois, et adora les astres du ciel. Son père avait respecté les prophètes ; il les persécuta et répandit des flots de sang dans Jérusalem. Le roi d’Assyrie, Asarhaddon, vint mettre un terme à ses fureurs. Il envahit ses États et l'emmena luimême en captivité.
Manassès fut pourtant rétabli sur son trône. Mais un nouveau roi d’Assyrie voulut faire disparaître cette ombre d’indépendance laissée au royaume de Juda. Son gendre, Holopherne, vint mettre le siège devant Béthulie. La ville allait capituler, lorsqu’elle fut sauvée par Judith. Cette veuve, parée de ses plus riches vêtements, alla trouver le général ennemi dans sa tente. Celui-ci ayant donné un grand festin, tomba aussitôt appesanti par les verres de vin et s’endormit profondément ; alors Judith lui ayant tranché la tête, la rapporta pendant la nuit dans la ville. Les ennemis, privés de leur chef, s’enfuirent en désordre, et ie royaume de Juda fut en paix jusqu’à la fin du règne de Manassès. Amon, qui , lui succéda (642-640), n’imita que son impiété; il fut assassiné la seconde année de son règne. Son fils Josias, au contraire (640-609), marcha dans les voies du Seigneur. Le grand pontife, ayant trouvé dans le temple le livre de la loi, le
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fit lire au roi, qui, transporté de douleur, déchira ses vêtements parce que le peuple ne faisait rien de ce qui était prescrit. Pour ramener les Hébreux à l’observance des rite» antiques par une cérémonie imposante, il vint au temple accompagné des prêtres, des prophètes et de tout le peuple* depuis le plus petit jusqu'au plus grand; puis il fit lire la loi, renouvela l’antique alliance d’Israël avec le Seigneur, jura et fit jurer au peuple d’y rester fidèle. Ensuite, il brûla les idoles, extermina les augures, profana les hauts lieux, purifia tout ce qui avait été souillé par les impuretés des religion* étrangères, « de telle sorte qu’il n’y eut point de roi avant Josias qui lui eût été semblable et qui soit retourné comme lui au Seigneur de tout son cœur* de toute son âme et de toute sa force. »
Cependant la position du petit État juif devenait chaque jour plus critique entre les deux grands États conquérants d’Égypte et d’Assyrie. Josias ayant fait alliance avec Néchao, roi d’Égypte, marcha en même temps que lui contre le roi des Assyriens. Il fut battu et tué à Mageddo (609). Ses serviteurs rapportèrent son corps à Jérusalem; son filsjoachas fut sacré et proclamé à sa place. Mais le roi d’Égypte, Néchao, le fit prisonnier et l’emmena en Égypte où il mourut. Néchao mit à sa place Éiiacim, qui prit le nom de Joachim. Alors vivait Jérémie qui faisait entendre ses sublimes lamentations, où il peignait les malheurs futurs de Sion. Joachim répondit à ces menaces en persécutant le prophète. Mais les menaces s’accomplissaient.
Néchao, maître de tous les pays à l’occident de l’Euphrate, assiégeait Garchémis, ville qui commandait le passage du fleuve et l’entrée de la Mésopotamie. Nabuchodonosor, que son père venait d'associer au trône de Babylone, marcha contre lui et le vainquit. La Judée, restée sans défense, ne pouvait éviter le joug. Jérusalem fut prise. Nabuchodonosor emporta avec lui tous les trésors de la maison du roi, les vases sacrés du temple, et emmena captif à Babylone Joachim lui-même avec dix mille guerriers. Ce fut le commencement de la captivité qui devait durer soixante-dix ans.
Cependant Joachim recouvra la liberté ; en recherchant en-
LES JUIFS
core l’appui des Égyptiens, il ramenêi les Chaldéens dans Juda et fut mis à mort. Jéchonias, son fils, ne régna que trois mois. Sédécias lui succéda. Le nouveau roi, soutenu par l’Égypte, se révolta contre Nabuchodonosor. Aussi le roi de Babylone marcha pour la troisième fois contre Jérusalem, qui fut emportée d'assaut et détruite (587). Sédécias essaya de fuir par un chemin qui menait au désert. Mais une troupe de Chaldéens l’atteignit dans la plaine de Jéricho. Le malheureux prince fut amené devant Nabuchodonosor, qui égorgea ses fils, lui fit crever les yeux, et l’emmena chargé de chaînes à Babylone. Nabuzardan, général de l’armée babylonienne, transporta le reste du peuple ; il ne laissa dans le pays que quelques pauvres paysans pour cultiver la terre. Le gouvernement fut confié à Godolias. Mais sept mois à peine écoulés, Godolias fut assassiné par Ismaël, prince de la race royale de Juda. Les Juifs redoutant la colère du roi de Babylone, se réfugièrent en Égypte ; mais Nabuchodonosor ravagea l’Egypte et n’épargna pas les Juifs, qui furent emmenés en captivité. Ainsi fut détruit le royaume de Juda, après avoir duré trois cent quatre-vingt-neuf ans depuis l’avénement de Roboam.
la captivité et le trettfnr h Jérusalem.
Le peuple juif, dispersé dans les différentes provinces de l’empire, n’ayant plus ni patrie, ni temple, ni autel, continua pourtant à subsister. Nabuchodonosor le traita avec humanité, lui laissa ses coutumes, lui permit d’acquérir des terres et d’avoir des juges particuliers. Il y eut même des Juifs qui s’élevèrent à de hauts emplois dans le palais du roi babylonien. Un d’eux, Daniel, de race royale, surpassait en sagesse, en lumières tous les devins et les mages de l’empire. Aussi avait-il fini par inspirer une grande confiance au roi de Babylone. Tout jeune encore, il avait donné des marques d’une sagesse merveilleuse en faisant reconnaître par le peuple l’innocence de la chaste Suzanne. Un peu plus tard, le roi, tourmenté par un songe effrayant, interrogea vainement la science de ses devins. Daniel seul put interpréter la terrible vision. Cette statue à la tête d’or, à la poitrine et aux bras d’argent,
au ventre et aux cuisses d’airain, aux jambes de fer, aux pieds d’argile, renversée par une pierre qui s’était détachée de la montagne, c’était l’image de la fragilité des grands empires asiatiques, si brillants à la tête, si fragiles à la base. Nabuchodonosor, charmé de tant de sagesse, combla le jeune Daniel de ses faveurs et l’éleva au-dessus de tous les dignitaires de l'empire.
Bientôt Daniel eut à faire entendre de plus sinistres prédictions. Un jour que le roi de Babylone Balthasar se livrait, suivant sa coutume, à tous les excès de la débauche, et buvait dans les vases sacrés du temple de Jérusalem, une main de feu traça sur la muraille des caractères bizarres et inconnus. Balthasar, épouvanté, se souvint de Daniel, le fit venir et lui demanda l’explication des trois signes mystérieux Manè, Thècel , Phares. Daniel y reconnut l’arrêt prononcé contre l’empire chaldéo-babylonien. En effet, cette nuit-là même, Cyrus pénétrait dans la ville par le lit de l’Euphrate, et la capitale tombait au pouvoir des Perses.
U« Jotrs noua la domination de* Perses.
« Elle tombe, elle tombe cette grande Babylone, et ses idoles sont brisées : Bel est renversé ; et Nabo, son grand dieu, dont les rois prenaient leur nom, tombe par terre. » Les Hébreux triomphèrent de la chute de l’empire chaldéen, et virent dans Cyrus le libérateur que leur avaient annoncé les prophètes. Le roi de Perse, devenu par sa conquête le maître de l’Orient, signala le commencement de son règne par un édit fameux qui permettait aux Juifs de retourner dans leur pays et de rétablir le temple (536). Quarante-deux mille exilés, appartenant presque tous aux tribus de Juda et de Benjamin, partirent sous la conduite de Zorobabel, prince de Juda. A peine arrivés au pays de leurs ancêtres, ils se mirent à reconstruire le temple de Jérusalem, et ils obtinrent des Phéniciens les matériaux nécessaires à l’exécution de cette sainte entreprise. Les Samaritains voulaient y participer; ils furent repoussés, en conçurent une jalousie profonde et ehershèrent par tous les moyens à arrêter les travaux. Ils parvin-
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rent même à gagner quelques-uns des ministres du roi ; de telle sorte que ce ne fut qu'au bout de vingt ans, et la seconde t année seulement du règne de Darius, que les Juifs encoura- 1 gés par les prophètes Aggée et Zacharie, purent reprendre et terminer leur œuvre. Le temple fut achevé et consacré au culte dans une fête solennelle (516). Xerxès, fils de Darius, laissa aux Juifs les privilèges que son père leur avait accordés, et son successeur Artaxerxès leur montra la même bienveillance.
Cependant il était resté daus le nouvel empire perse un grand nombre de Juifs qui, séparés du peuple vainqueur par leurs traditions, par leurs mœurs, leurs croyances, avaient des ennemis à la cour. Un Amalécite nommé Aman, ministre du roi Assuérus, le même qu’Artaxerxès, suivant quelques-uns, ayant conçu contrôle Juif Mardochée une haine mortelle, résolut de perdre cet homme et sa nation tout entière. Heureusement les Juifs avaient une protectrice puissante, Esther, nièce de Mardochée, qu’ Assuérus avait préférée à toutes les femmes de son royaume. Informée des projets d’Aman, Esther ne craignit pas de braver la loi qui défendait, sous peine de mort, de se présenter devant le roi sans son ordre, et elle lui révéla le complot du ministre. Aman fut condamné au supplice qu’il avait préparé pour Mardochée; ses six fils furent mis à mort, et Mardochée lui-même succéda à toutes les dignités de son ennemi. En souvenir de cette délivrance, les Juifs établirent une fête solennelle qu’ils célèbrent encore aujourd’hui.
Sous le règne d’Artaxerxès Longue-Main, un second départ eut lieu, et un grand nombre d’Israélites retournèrent dans leur patrie sous la conduite d’Esdras. En même temps Néhémie, officier d’Artaxerxès, obtenait un édit qui autorisait la reconstruction des murs de Jérusalem ; lui-mêmé dirigea les travaux qui furent plusieurs fois interrompus par les efforts des peuples voisins de la Judée. Esdras, joignant ses efforts à ceux de Néhémie, réforma l’administration, rétablit dans leur pureté antique les préceptes de la religion nationale, remit en ordre les livres juifs, et institua des réunions publiques pour la lecture et l’explication de la loi. La tâche était difficile, car le peuple retombait déjà
sous l’empire de ses anciennes habitudes et s'alliait, par des mariages, aux peuples idolâtres. En même temps les divisions politiques reparaissaient, et la guerre civile éclatait. Manassès, fils du grand prêtre Joiada, banni pour avoir épousé une femme étrangère, la fille de Sanaballat, gouverneur de Samarie, se retira dans cette dernière ville, et avec le concoure des Juifs qui l’y avaient suivi, il éleva à Garizim un temple rival de celui de Jérusalem. Ainsi se perpétua le schisme qui avait été si funeste aux tribus juives, et qui déjà avait amené une première fois leur ruine. Quelques années après (397), un crime inouï ensanglanta le sanctuaire. Jonathan s’assura la dignité de grand prêtre en égorgeant de sa main, au pied de l’autel, Jésus son propre frère. Ges désordres engagèrent le satrape de Syrie à se montrer sévère envers les Juifs; aussi, un peu plus tard, en 35sl, ils prirent part à la révolte des Phéniciens contre les Perses. Cette insurrection fut cruellement punie par Qchus, qui envahit la Judée, prit Jéricho, et transporta un grand nombre de Juifs dans des contrées lointaines.
le» «sir* boom la domination grecque.
Ge fut sous le grand prêtre Jaddusqu’Alexandre commença sa glorieuse expédition. Les Juifs attachés à la domination perse refusèrent, à ce qu’il paraît, de se soumettre à lui. Le vainqueur, irrité, marcha contre Jérusalem. A son approche, le grand prêtre Jaddus sortit au-devant de lui revêtu de ses ornements pontificaux, et suivi d’une foule nombreuse de prêtres, de lévites et de gens du peuple. Alexandre fut frappé de la majesté de eette pompe religieuse ; suivant le récit de Josèphe (aujourd’hui abandonné), il se rendit au temple pour y sacrifier au vrai Dieu, et il entendit la lecture du livre de Daniel, qui annonçait qu’un prince viendrait de l’occident renverser la monarchie des Perses. Alexandre reprit ensuite le cours de ses conquêtes, laissant aux Juifs la faculté 3e vivre selon leurs lois (332).
Après la mort du conquérant, la Judée passa alternativement sous la domination des maîtres de la Syrie et de l’Égypte.
LES JUIFS
Soumise d’abord par Ptolémée Soter, elle devint ensuite une province d’Antigone ; puis après la bataille d’Ipsus, elle fut replacée sous la dépendance des Lagides. Ptolémée Philadelphe se montra très-favorable aux Juifs, et, voulant placer leurs livres saints dans la bibliothèque d’Alexandrie, il écrivit au grand prêtre Éléazar pour lui demander les livres de la loi, et des docteurs juifs capables de les traduire en grec. Gette traduction des livres hébreux en grec est désignée sous le nom de version des Septante.
lia Judée resta soumise pendant près d’un siècle aux rois d’Égypte, qui la traitèrent avec douceur. Mais Ptolémée Philopator, ayant vaincu Antiochus le Grand à la bataille de Raphia (216), s’avança jusqu’à Jérusalem; malgré la résistance des lévites, il voulut pénétrer dans le saint des saints, où le grand prêtre lui-même n’avait le droit d’entrer qu’une fois l’an. Irrité de la courageuse résistance des prêtres, il se vengea par d’affreux supplices. Aussi dans la seconde guerre d’ Antiochus contre l’Egypte, les Juifs se soumirent volontairement à ce prince, et l’aidèrent à chasser les troupes égyptiennes, qui , sous la conduite du général Scopas, s’étaient emparées du territoire et de la forteresse de Jérusalem (198). Antiochus confirma les Juifs dans tous leurs privilèges, et garda la Judée réunie à ses domaines, malgré sa promesse de donner ce pays avec la Goelésyrie et la Phénicie pour dot à sa fille , qui devait épouser Ptolémée Épiphane. Depuis cette époque, les Juifs furent moins heureux, et les persécutions commencèrent. Héliodore, ministre de Séleucus Philo pator, voulut s’emparer des trésors du sanctuaire : mais le sacrilège fut puni dans le temple même; Héliodore en fut emporté mourant.
Sous Antiochus Épiphane, la grande sacrificature fut vendue à prix d’argent. Il en résulta des dissensions dans la famille sacerdotale, et des factions dont le roi de Syrie profita pour exécuter ses projets. Le grand prêtre Onias fut chassé par son frère Jason, homme ambitieux qui affectait les mœurs grecques. Pour prix de la protection que lui accorda le roi de Syrie, Jason introduisit parmi ses compatriotes les coutumes étrangères (175); mais il fut chassé à son tour par son
frère qui avait adopté le nom grec de Ménélaos. Il en résulta une nouvelle guerre civile durant laquelle Antiochus s’empara de Jérusalem et fit peser sur les Juifs la plus insupportable tyrannie. Ce prince, étant resté longtemps à Rome ■\ comme otage, était revenu en Syrie la tête pleine des idées de la politique romaine et rêvant un empire d’Orient fondé, comme celui de Rome , sur l’assimilation des nationalités provinciales. La Judée fut naturellement le premier obstacle qu’il rencontra dans l’exécution de son projet. Voulant établir dans ses États l’unité de religion, il rendit un décret portant défense de reconnaître d’autres dieux que les siens; il plaça une idole dans le sanctuaire et jeta au feu les livres de la loi. En même temps il fit élever dans Jérusalem une forteresse où il mit une garnison chargée de punir ceux qui tenteraient de venir adorer Dieu dans son temple. Bientôt la persécution commença, et beaucoup de Juifs succombèrent. Ce fut alors qu’un vieillard nommé Éléazar, docteur de la loi, aimant mieux mourir qu’abjurer, refusa énergiquement de manger des viandes défendues. Une famille entière, sept enfants et leur mère, donnèrent, à la même époque , un exemple plus admirable encore de résignation et de fidélité à la loi. Tous moururent l’un après l’autre, et leur mère après eux.
L« Waebabées (IBO-lOIj.
C’est alors que le grand prêtre Mathathias, ne pouvant pas être plus longtemps le témoin de l’apostasie honteuse de quelques-uns de ses frères, quitta Jérusalem avec ses cinq fils, Jean, Simon, Judas, surnommé Machabée, Éléazar, Jonathas, et se retira avec eux sur la montagne de Modin. Là il appela tous ses compatriotes à la défense de la loi, et fut rejoint par un grand nombre de Juifs; il en forma un corps d’armée avec lequel il parcourut la Judée, massacrant les partisans d’ Antiochus et renversant les autels des idoles. Ayant appris que mille de ses compagnons s’étaient laissé égorger plutôt que de combattre pendant le jour consacré au Seigneur, il fit approuver par les prêtres et les anciens la résolution de se défendre contre l’ennemi, même le jour du sabbat.
LES JUIFS
Ce décret assura la délivrance de la Judée. Toutefois Mathathias ne vit pas l’accomplissement de cette grande entreprise ; il mourut en engageant les Juifs à reconnaître pour chef son troisième fils Judas Machabée (166).
Celui-ci, à la tête d’une petite troupe de 6000 hommes, parcourut les villes de la Judée, exterminant les adorateurs des idoles et relevant les fortifications détruites. Au bruit de ses succès, Apollonius, gouverneur de Samarie, marcha contre lui avec une puissante armée. Judas le vainquit et le tua; il prit son épée et s'en servit depuis dans toutes les batailles. Un autre officier d’Antiochus, Saron, ne fut pas plus heureux. Antiochus, obligé de partir pour la Perse, chargea Lysias du soin de poursuivre cette guerre. Celui-ci fit marcher contre les Juifs une armée de 47 000 hommes sous la conduite de Ptolémée, de Gorgias et de Nicanor. Judas, après avoir fait jeûner son armée tout un jour, attaque l’ennemi avec 3000 hommes seulement, et remporte une victoire complète. L’année suivante, en 165, Lysias reparaît à la tête d’une armée de 65 000 hommes, et vient présenter la bataille à Judas Machabée, qui n’en avait que 10 000; Judas remporte encore près de Bethsara une victoire à la suite de laquelle il rentre dans Jérusalem encore occupée par les troupes du roi de Syrie. La cité de David était dans un déplorable état ; le temple avait été dévasté, le sanctuaire profané, les portes brisées; partout poussaient des herbes sauvages qui attestaient la désolation de la maison du Seigneur. Judas fut consterné de ce triste spectacle; il se mit aussitôt à l’œuvre, purifia le temple, répara les ruines, rétablit le culte, célébra par des fêtes magnifiques une nouvelle dédicace, et fit offrir des sacrifices pendant huit jours.
Tandis que cette restauration politique et religieuse s’accomplissait à Jérusalem, Antiochus poursuivait contre la Perse une expédition malheureuse. Il avait été obligé de fuir devant une révolte des habitants de Persépolis, et il revenait à Babylone, lorsqu’il apprit les succès de Judas Machabée. Furieux des revers de ses armées, il jura d’exterminer les Juifs et de détruire Jérusalem. Déjà, dit l’Écriture, il se mettait en marche, lorsqu’il tomba de son char, frappé tout
à coup d’un mal incurable qui lui rongeait les entrailles, Vaincu par la douleur, il reconnut la main qui le châtiait, et il s’humilia devant le Seigneur ; mais ce tardif repentir ne put le sauver; il mourut au milieu des plus affreuses souffrances. Son fils, Antiochus V, surnommé Eupator, lui succéda.
Judas Machabée, cependant, poursuivait le cours de ses victoires et continuait de défendre la religion et la liberté de sa patrie contre les infidèles. Profitant des embarras qui accompagnent ordinairement les commencements d’un nouveau règne, il résolut de s’emparer de la forteresse de Sion, dont la garnison, renforcée d’un grand nombre de Juifs infidèles, rendait presque impossible le séjour de Jérusalem et la visite au temple. Timothée, à la tête d’une armée nombreuse, s’avança pour dégager la citadelle; Judas Machabée le vainquit complètement, poursuivit les fugitifs jusque dans Gazara, s’empara de celte place et passa au fil de l’épée tous ceux qui s’y étaient réfugiés. La nouvelle de cette défaite amena Lysias avec une armée plus formidable. 130 000 hommes, 32 éléphants dressés pour le eombat, et 300 chariots armés de faux l’accompagnaient. Judas ne craignit pas d’affronter ce terrible ennemi. La bataille s’engagea dans la plaine de Bethsara. Elle est restée célèbre par le dévouement héroïque d’un des Machabées, Éléazar. Ce vaillant guerrier, apercevant un éléphant plus grand et plus orné que les autres, s’imagine que c’est lui qui porte Antiochus. Espérant délivrer sa nation d’un seul coup, il se précipite, l’épée à la main, au milieu des ennemis et perce à coups redoublés l’énorme animal qui, dans sa chute, écrase ceux qu’il portait et celui qui vient de lui donner la mort. Judas, voyant que sa petite troupe ne pouvait tenir tête à des forces aussi considérables, se retira à Jérusalem, dans l’enceinte du temple qu’il avait fait fortifier. Antiochus l’y poursuivit; mais une révolution survenue en Syrie ne lui permit pas de continuer la guerre.
Il fut obligé d’accorder la paix aux Juifs. Cette paix fut bientôt rompue par le successeur d’ Antiochus, Démélrius So,er. Alcime, que la protection d’AntiochusV avait élevé à
LES JUIFS
la grande saerificature et qui trouvait dans Judas an invincible obstacle à l’exécution de ses projets, se rendit auprès du nouveau roi et réclama son appui. Bacchide, général de Démélrius, conduisit Alcime à Jérusalem et lui donna une garde. Un conflit éclata bientôt entre les partisans du grand prêtre et les amis de Judas. Le général syrien Nicanor intervint comme médiateur ; mais Judas, irrité de sa partialité, rompit les négociations et reprit les armes. Nicanor fut battu et perdit 5000 hommes. Furieux de cette défaite, il menaça, si on ne lui livrait Judas, de brûler le temple et l’autel du vrai Dieu. Cette fanfaronnade fut expiée par une nouvelle déroute dans laquelle il fut tué, à Béthoron. Judas pourtant comprenait qu’il lui serait difficile de lutter longtemps contre une puissance bien supérieure à la sienne, et il chercha des appuis au dehors. Les Romains conclurent avec lui un traité d’alliance, et Démétrius fut menacé des armes de la répubüque.
Mais déjà Bacchide était parti contre Jérusalem à la tête de 22 000 hommes. Les Juifs, que la longueur de la guerre avait épuisés, se dispersèrent, et 800 hommes seulement restèrent auprès de Judas. Il ne voulut pas fuir, attaqua l’armée des Syriens et mit en fuite l’aile droite commandée par Bacchide. Mais l’ennemi, vainqueur à l’aile gauche, enveloppa cette poignée de combattants, et Judas, accablé par le nombre, périt enseveli dans son propre triomphe. « Au premier bruit de ce funeste accident, toutes les villes de Judée furent émues ; des ruisseaux de larmes coulèrent des yeux de tous les habitants. Us furent quelque temps saisis, muets, immobiles. Un effort de douleur rompant enfin ce long et morne silence, d’une voix entrecoupée de sanglots, ils s’écrièrent : « Gomment est mort cet homme puissant qui sauvait Israël? »
Judas Machabée laissa dans ses frères de dignes héritiers de son courage et de ses vertus. Jonathas reprit héroïquement l’œuvre de la délivrance si malheureusement interrompue. Il renouvela l’alliance des Juifs avec Rome, et força Bacchide à laisser ses compatriotes en repos. Le général syrien quitta pour quelquô temps le pays, et Jonathas put gouverner en paix le peuple d’Israël (157).
Les querelles des princes qui se disputaient le trône de . Syrie affermirent l’indépendance de la Judée. Alexandre Bala, pour s’attacher Jonathas, lui envoya une robe de pourpre et une couronne d’or avec une lettre dans laquelle il le nommait grand prêtre des Juifs. Jonathas fit reconnaître son autorité dans Jérusalem, en répara et en augmenta les fortifications, puis leva des troupes pour aider Alexandre contre Démétrius, dont les promesses ne purent ébranler sa fidélité. Bientôt Démétrius Nicanor, fils de Démétrius Soter, réclama la couronne et trouva dans Apollonius un général habile qui lui soumit une partie de l’empire. Mais Jonathas arrêta ses snccès; le héros juif défit Apollonius dans la plaine d’Azoth, brûla cette place avec son temple de Dagon, et rentra dans Térusalem chargé de butin. La chute d’Alexandre Bala priva les Juifs d’un allié utile. Toutefois Démétrius, qui connaissait la valeur de Jonathas, ne jugea pas à propos de se commettre avec lui ; il consentit même à affranchir pour 300 talents la Judée, la Samarie et la Galilée de tout tribut. Il reçut bientôt la récompense de cette générosité. Une révolte ayant éclaté quelque temps après dans Antioche, Démétrius fut assiégé dans son palais, et il ne dut son salut qu'à Jonathas, qui vint le délivrer à la tête de 3000 Juifs. Il semblait que ce service dût resserrer leur alliance ; mais le prince syrien n’en conçut que de la jalousie, et chercha à faire périr son bienfaiteur. Jonathas dès lors dut l’abandonner aux attaques d’Antiochus Théos, qui le renversa du trône, se mit à sa place et s'empressa de faire alliance avec le puissant chef des Juifs. Il avait pour principal ministre Tryphon. Jonathas, soupçonnant la fidélité de cet homme, voulut dévoiler sa trahison et marcha contre lui ; mais Tryphon eut l’adresse de l’attirer à Ptolémaïs, où il le fit égorger avec ses enfants et 1000 des siens (144). J
Il eut pour successeur son frère Simon, le dernier des enfants de Mathalhias. Simon s’allia avec Démétrius Nicanor, f et délivra entièrement Israël du joug des étrangers, en chassant les Syriens qui occupaient encore la forteresse de Jérusalem. Libre alors de donner tous ses soins à l’administration, il s’appliqua à faire fleurir l’agriculture et le commerce.
LES JUIFS
Il s’empara du port de Joppé pour établir des communications entre la Judée et les pays étrangers, et surtout avec l’Italie et la Grèce. Sous son gouvernement, la prospérité renaquit dans Israël. « On voyait, dit l’Écriture, sur les pla- Jces de Jérusalem des vieillards appuyés sur leurs bâtons, à cause du grand nombre de leurs années, et la ville était remplie de jeunes garçons et de jeunes filles qui dansaient et chantaient sur les places publiques. Pour reconnaître tant de bienfaits, les Juifs, assemblés à Jérusalem, déclarèrent l’autorité souveraine et la grande sacrificature héréditaires dans sa famille. »
Malheureusement Simon ne jouit pas longtemps du pouvoir qui venait de lui être conféré. Attiré dans un piège, il fut, comme son frère, assassiné avec ses enfants (135). Jean Hyrcan échappa seul au fer des assassins. Aussitôt il fut rais en possession du commandement qu’avait exercé si glorieusement son père. Il continua les succès de ses prédécesseurs et détruisit complètement la domination des Syriens en Palestine. La décadence complète du royaume de Syrie et le renouvellement de l’ancienne alliance avec Rome (129) donnèrent à Hyrcan les moyens de maintenir son indépendance, et même d’agrandir son territoire par la victoire qu’il remporta sur les Samaritains et les Iduméens. Mais avec lui finit cette suite de héros suscités pour la délivrance d’Israël; à peine affranchie de la domination étrangère, la nation juive lut divisée par des sectes religieuses qui ne tardèrent pas à devenir des partis politiques. Les uns, appelés pharisiens, du mot hébreu Perouschim (séparés), affichaient une grande sévérité de principes, accordaient la même autorité à la tradition qu’à la loi écrite, reconnaissaient l’immortalité de l’âme et une classe d'êtres intermédiaires entre Dieu et l’homme, les uns favorables, les autres nuisibles. En même temps ils aimaient à traiter les questions politiques, ce qui, outre leur sainteté apparente, les rendait chers à la multitude et redoutables à l’autorité. Les autres, appelés saducéeus (de Sadoc leur chef), rejetaient les traditions et n’admettaient que les livres du Pentateuque et des prophètes. Ils usaient la résurrection des morts, l’immortalité de l’âme, le
xTRE V.
dogme des saints et des récompenses futures, enfin l’existence des anges et des démons. Dans la pratique, ils étaient fort relâchés ; aussi comptaient-ils dans leurs rangs la plupart des riches. De ces deux sectes, celle des pharisiens était la plus puissante; mais comme elle voulait, en politique, la séparation de la dignité de prince de celle de grand prêtre, Hyrcan, qui avait été élevé dans leurs principes, les abandonna pour s’attacher à leurs adversaires. Aussi, après sa mort, survenue en 107, les pharisiens firent condamner sa mémoire.
IVoaTeaa royaume de Judée (lOÏ av. J. C. 90 ap. jr. C.).
Aristobule, fils d’Hyrcan, lui succéda. Son administration, très-courte, ne fut marquée que par des crimes. Il jeta dans les fers trois de ses frères et fit périr le quatrième. Dès qu’il vit son autorité affermie, il ceignit le diadème et prit le titre de roi, qui n’avait jamais été porté par les gouverneurs de la Judée depuis le retour de la captivité. Il en jouit à peine un an, et termina par une fin prématurée une existence pleine de remords. Son frère, Alexandre Jannée, le remplaça, et, comme Aristobule, ne crut pouvoir s’affermir sur le trône qu’en versant le sang d’un de ses frères et de ses autres parents.
Son règne fut une suite de guerres continuelles avec les peuples voisins ; il voulait jouer le rôle de conquérant. Battu d’abord par Ptolémée Lathyre, il reprit l’avantage, comprima, à force de cruautés, une révolte excitée par les pharisiens, et mourut bientôt des suites de ses excès (79). Sa veuve Alexandra, à laquelle il avait légué le royaume, s’appuya sur ces mêmes sectaires qui avaient causé tant d’embarras à son mari, et qui devinrent les maîtres du gouvernement. Ils en profitèrent pour attaquer les Saducéens, et se venger sur eux des cruautés d’Alexandre (72). Jérusalem fut inondée de sang. Enfin Aristobule, un des fils d’Hyrcan, s’indigna de cette tyrannie, et essaya de s’emparer du pouvoir. Le peuple, fatigué de la domination des pharisiens, le seconda dans cette tentative, et Hyrcan, son frère, qui avait été désigné par Alexandre pour lui succéder, fut contraint de
LES JUIFS
lui abandonner le trône et le sacerdoce (69). La guerre ne pouvait pas manquer d’éclater entre les deux frères. Excité par son confident, l’Iduméen Antipater, Hyrcan attaqua son frère avec le secours d’Arétas, prince arabe, et l’assiégea dans Jérusalem (65). Les Romains se portèrent pour arbitres dans la querelle, et Pompée, alors tout-puissant en Asie, se prononça en faveur d’Hyrcan. Le parti qui soutenait Aristobule n’ayant pas voulu se soumettre à cette décision. Pompée se rendit maître de Jérusalem, éleva Hyrcan II ù la dignité de grand prêtre et de prince, lui imposa un tribut, et emmena Aristobule et ses fils prisonniers à Rome (63). Ils parvinrent à s’échapper, et revinrent en Judée où ils excitèrent bientôt de nouveaux troubles. Antigone, l’un d’eux, revendiqua le pouvoir et détrôna Hyrcan, mais il fut à son tour dépouillé par Hérode, fils d'Àntipater, qui fut proclamé roi par l’influence d’Octave et d’Antoine (39). Celui-ci s’empara de vive force de Jérusalem, et fit prisonnier Antigone, qui eut la tête tranchée. Hérode ne se crut pas en sûreté tant qu’il n’aurait pas anéanti tous ses rivaux : il fit mourir le vieux roi Hyrcan , Aristobule, le dernier prince de cette maison ; puis, pour consolider son pouvoir, il épousa Marianne, la sœur de ce dernier. Au prix de tant de cruautés, Hérode put régner en paix. Son dévouement aux Romains le défendit d’ailleurs contre les haines qu’avaient excitées ses cruautés.
Ce monarque cruel fut cependant surnommé le Grand. C’est qu’il avait couvert la Judée de monuments et rebâti Samarie sous le nom de Sébaste. Sur la côte, il construisit la ville qu’en l’honneur de l’empereur il nomma Césarée. Un théâtre, un cirque, un temple dédiés à Auguste attestent suffisamment l’influence que Rome exerçait sur la Judée, Il entreprit aussi la reconstruction du temple ; mais le plan en était si vaste et si magnifique, qu’il ne put le voir achever. C’est au moment où le prince des Juifs désertait les idées, les mœurs, les institutions nationales pour imiter Rome et la Grèce, que naquit celui qui devait donner au monde la loi nouvelle et fermer les temps anciens; c’est alors que Jésus-Christ vint au monde.
Hérode, dans son testament qui fut confirmé par Auguste, avait partagé son royaume entre ses trois fils; Archélaos en
obtint la plus grande moitié avec le titre d’ethnarque, c’està-dire la Judée, Samarie et l’Idumée. Les deux autres prirent le titre de tétrarques; l’un d’eux, Philippe, eut une partie de la Galilée et la Trachonite ; l’autre, Antipas, eut la Pérée avec une partie de l’Iturée. Mais, depuis ce partage, la destinée de chacune de ces portions du royaume d’Hérode ne fut pas la même. Archélaos, par sa mauvaise administration, perdit ses États dès l’an 6 de l’ère chrétienne, et par suite la Judée et Samarie, ajoutées comme provinces romaines à la Syrie, furent gouvernées par des procurateurs parmi lesquels le plus célèbre est Ponce-Pilate (27-36), qui abandonna le Sauveur à la fureur des Juifs. Ces procurateurs étaient sous la dépendance du gouverneur de Syrie. D'un autre côté, Philippe régna dans sa tétrarchie jusqu’à sa mort, l’an 34 de l’ère chrétienne, et son territoire eut le même sort que la Judée et Samarie. Cependant, peu après, ce pays fut donné par Galigula, avec le titre de roi, à Agrippa, petit-fils d’Hérode, dévoué à la maison de Germanicus. L’an 37, Agrippa dépouilla son oncle Antipas, et ajoutant à ses domaines tout ce qui avait formé le territoire d’ Archélaos, il réunit sous son autorité toute la Palestine. A sa mort, en 44, son fils était trop jeune pour gouverner, et la Judée fut de nouveau réduite en province romaine. L’oppression des procurateurs, et particulièrement de Gessius Florus, poussa les Juifs à la révolte (66). Un premier général envoyé contre eux ne fut pas heureux. Vespasien, qui lui succéda, réduisit en cendres plusieurs villes et vint mettre, en 69, le siège devant Jérusalem. Proclamé empereur en. son absence, il quitta l’armée pour retourner à Rome, confiant à Titus, son fils, le soin de terminer cette guerre.
Quoique les Juifs fussent alors divisés en plusieurs factions, la ville de Jérusalem se défendit avec un incroyable acharnement. La fête de Pâques (70) avait attiré dans cette ville une immense multitude. Aussi la famine ne tarda pas à s’y faire sentir avec toutes ses horreurs; maître d’une partie de la ville, Titus fit faire aux Juifs des propositions de paix; ils les rejetèrent. Enfin l’assaut général fut donné: un soldat romain lança un tison enflammé dans un des ap«
LES JUIFS
parlements qui entouraient le sanctuaire, le feu se communiqua avec rapidité à toutes les parties du temple, qui, malgré les efforts de Titus, fut entièrement consumé. Les assiégés prolongèrent encore un mois la résistance dans la ville haute. Plus de 1 300 000 Juifs périrent dans cet épou- • vantable désastre. Ces malheurs ne firent pourtant pas perdre aux Juifs l’espérance. Ils persistaient à attendre un messie libérateur et conquérant. Dispersés depuis la prise de leur capitale, ils parvinrent à se rallier, et essayèrent de la reconstruire. Pour anéantir jusqu’aux derniers restes de leur
nationalité religieuse , Adrien voulut y élever un temple à Jupiter. Cette profanation souleva les Juifs, qui prirent les armes sous la conduite d’un aventurier, Barchochébas. L’in- , surrection n’aboutit qu’à de nouveaux malheurs : 580 000 hommes périrent. Adrien établit une colonie romaine à Jérusalem, qui prit le nom d’Ælia-Capitolina; défense fut faite aux Juifs d’y entrer, si ce n’est une seule fois chaque année. Ainsi fut consommée la ruine de la nation juive, et ses faibles restes se dispersèrent dans toutes les contrées du monde.
Nous donnons ici un bas-relief de l’arc de Titus qui représente, portés dans la pompe triomphale, quelques-uns des
objets sacrés du temple de Jérusalem, le chandelier à sept branches, les tables des pains de proposition et les trompettes sacrées.
LES PHÉNICIENS
Origine et principales villes des Phéniciens. — Colonies phéniciennes. — Commerce des Phéniciens. — Religion, art phénicien. — Influence des Phéniciens sur les pays étrangers.
Origine et principales villes des Phéniciens.
Suivant une antique tradition recueillie par Hérodote, les Phéniciens auraient émigré originairement des rivages de la mer Êrythrée. Chassés de leurs premières demeures par des tremblements de terre, ils vinrent s’établir vers les bords marécageux de l’Euphrate, et de là passèrent sur les côtes do la Méditerranée, où ils fondèrent Sidon, leur première ville. Ces peuples appartenaient à la famille de Chain, et faisaient partie de ces Chananéens qui formaient une nation puissante, lorsque, au quinzième siècle avant notre ère, les Israélites s’emparèrent de leur pays. A la suite de cette invasion, ils furent exterminés en partie, en partie forcés de se disperser dans les contrées voisines. Seuls du peuple entier, les Ghananéens maritimes demeurèrent eu possession de leurs places fortes sur la côte ou dans les îles qui s’élevaient en face du continent.
On a divisé les Chananéens maritimes en trois rameaux issus d’une même branche primitive: 1° les Sidoniens ou Phéniciens proprement dits, fondateurs de Sidon, la ville des pêcheurs, métropole de la plupart des autres cités phéniciennes, et, avant toutes, de Tyr, qui fut fondée vers l’an 1200 avant Père chrétienne. Cette tribu, la plus puissante de toutes, était établie entre Sidon et Acco ou Ptolémaïs, vers le milieu de la côte, entre deux autres tribus principales.
LES PHÉNICIENS
2° Les Syro-Phéniciens au nord, mélange de Chananéens et de Syriens ou Araméens anciennement établis sur la côte et dans les montagnes du Liban. Ils occupaient Byblos, le * Gébal de la Bible, ville très-ancienne, Béryte, Aradus, Tripolis *, etc.
3° Les Phéniciens, Philistéens ou simplement Philistins, avaient conservé au sud une complète indépendance. Sou-
Tombcaux aucuns prés üo Djcliel.
vent même ils devinrent redoutables non-seulement aux Hébreux, mais aux Sidoniens dont ils furent d’abord les rivaux sur mer. Ce fut seulement après Moïse qu’ils s’établirent dans la petite contrée qui prit leur nom, étendu plus tard à la Palestine entière. Ils y occupèrent ou fondèrent
4. Une mission scientifique de M. E. Renan en Phénicie amena des ouilles faites par l’armée française; nous donnons ici deux spécimens de
monuments phéniciens, à Byblos (Gébal ou Djebel) et à Antaradus (Tortose).
les citfq villes de Gath, d’Ekron, d’Ascalon, d’Azoth et de Gaza, étroitement unies entre elles par une sorte de lien
Monument phénicien de ïorlose.
fédératif, quoiqu’elles eussent chacune un chef. Antérieurement, ils avaient accompli de longues migrations, d’où ils
LÈS PHÉNICIENS. 22
rapportèrent le nom de Philistins , qui veut dire émigrés ou voyageurs.
Monument phénicien de Tortose,
Le pays occupé par ces peuples, au temps même de leur splendeur et de leur puissance, ne comprenait qu’une bande
de territoire d’un peu plus de 220 kilomètres de longueur sur 44 dans sa plus grande largeur. Cette côte , semée de baies et de ports, était hérissée de hautes montagnes dont quelques-unes s’avançaient en promontoire dans la mer, et dont les cimes, couvertes de forêts, offraient aux Phéniciens ies bois les plus précieux pour la construction de leurs vaisseaux. La plus grande partie de ces montagnes portait les noms de Liban et d’Anti-Liban. La mer, qui venait se briser avec impétuosité contre ces rivages escarpés, avait détaché plusieurs caps de la terre ferme; ceux-ci formèrent de petites îles qui ne tardèrent pas à se couvrir de nombreuses colonies et de cités florissantes. Aradus (Euad), la dernière ville au nord de la Phénicie, était bâtie sur une de ces îles.
Trop 5 l’étroit dans cette île, la population aradite déborda sur le continent voisin, et y forma le long de la mer une chaîne de colonies assez rapprochées les unes des autres , parmi lesquelles Antaradus (Tortose), située en face d’elle sur le continent, et Marathus (Amrit) jouèrent un rôle assez important. Quant aux Aradiens eux-mêmes, on les voit figurer parmi les plus anciens habitants du pays de Chanaan ; et ils sont mentionnés dans la Bible à côté des Sidoniens.
A huit ou neuf lieues d’Aradus, vers le sud, on apercevait Tripolis, et un peu plus loin, àlainème distance, Byblos, qui, dans les traditions phéniciennes, passait pour une des plus anciennes villes du monde. Venaient ensuite Béryte, Sidon et, à vingt-cinq kilomètres de celle-ci, sur la limite méridionale du pays, la reine de toutes les cités phéniciennes, Tyr. Dans les intervalles qui séparaient ces villes principales s’en trouvaient d’autres moins considérables, mais aussi renommées par leur industrie, leurs fabriques et leurs manufactures tell es que Sarepta, Bothrys, Orthosia.
Oes villes avaient été fondées ou dans des vues commerciales, ou par des citoyens émigrés à la suite de dissensions. Il serait difficile de déterminer à quelle époque eurent lieu ces migrations; ce qui est certain, c’est que la plus ancienne de toutes, la fille aînée de Chanaan, Sidon, dominait déjà au temps de Moïse, sur le rivage de Phénicie. Elle étendit aussi sa domination sur quelques-unes des villes de l’intérieur qui
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LES PHENICIENS.
furent enveloppées dans les conquêtes des Hébreux au temps de Josué. Quant aux autres, elles s’élèvent dans l’intervalle écoulé entre cette époque et le règne de Salomon. Tyr, la plus ancienne de toutes, la fille de Sidon, ne tarda pas à surpasser sa mère. Pour Tripolis, elle fut une colonie commune de Tyr, de Sidon et d’Aradus, ce qu’indique le nom qu’elle porte.
Ces villes ne formèrent jamais, par leur réunion, un seul État. Chacune d’elles conserva une organisation distincte, sous un roi particulier. Quelques-unes pourtant avaient d’autres villes sous leur dépendance ; Sidon d’abord, Tyr ensuite, jouirent longtemps d’une suprématie incontestée sur les autres cités phéniciennes.
Quoique les villes phéniciennes fussent isolées, et que chacune d’elles eût sa constitution particulière, elles se réunissaient quelquefois pour repousser un danger commun. Mais cette confédération formée pour des besoins passagers ne tardait pas à se dissoudre. Le seul lien sérieux qui existât entre elles était la communauté de religion, le culte de Melkarth, l'Hercule tyrien, qui avait à Tyr un temple magnifique, où une ambassade de prêtres apportait chaque année leurs offrandes et leurs présents.
Le gouvernement des villes phéniciennes était un gouvernement monarchique tempéré par des assemblées générales, et par des conseils particuliers de prêtres et de magistrats qui jouissaient d’une certaine influence. Ces magistrats marchaient de pair avec le roi dans les cérémonies , et ils se concertaient avec lui pour l’envoi des ambassades. Les prêtres avaient aussi une grande part au gouvernement. Nous ne pourrions pas décider jusqu’où s’étendait leur autorité; mais si nous en jugeons par le rôle que jouèrent en Judée les prêtres phénicieus de Baal, ils devaient être très-puissants.
Nous ne savons rien de l’histoire intérieure des villes phéniciennes, et nous ne connaissons que les noms de quelques rois qui nous ont été révélés par les médailles, et par les inscriptions gravées sur des tombeaux. C’est ainsi que le sarcophage d’Eschmoun-Azar a tiré de l’oubli trois rois de Sidon1.
1. Voici la partie la plus importante de l’inscription placée sur ce sareo-
Les médailles nous ont également fait connaître quatre rois de Byblos; mais nous ne savons à quelle époque ces princes ont vécu, ni quelle fut l'étendue de leur domination. Il paraît cependant que le roi de Sidon, Eschmoun-Azar, régnait sur un territoire assez étendu, puisque la riche plaine de Saron y était comprise.
L’historien Josèphe nous a conservé la série des rois de Tyr depuis Ahibal, contemporain de Saül et de David. Malheureusement, il ne nous apprend presque rien de ces rois. Hiram, un fils d’Abibal, fut en guerre avec les Hébreux, puis fit alliance avec David et Salomon. Il recevait d'eux de l’huile, du vin, du blé, et leur fournissait en échange des marins pour la navigation du golfe Arabique et des charpentiers, des maçons, des matériaux pour la construction du palais et du temple. Ce temple peut donner une idée de l’habileté des Phéniciens dans l’art d’édifier. Hiram en éleva un à Baal; il entoura Tyr de murailles, et la réunit à la terre ferme au moyen d’un môle.
Après Hiram viennent des princes dont nous ne savons que les noms. Un d’eux, Ethbaal Ier, fut père de Jézabel, femme d’Achab. C'est de son temps que commencent les établissements des Phéniciens en Afrique. Josèphe dit que ce prince fonda les villes de Bothrys en Phénicie, et d’Auza en Libye. Après lui viennent Badegor et Mutgène, le père de Pygmalion et de Didon, qui bâtit Carthage 22 ans après la mort d’Ethbaal, vers 888.
En 734, sous Élylée, Tyr résista victorieusement à Salmanazar, roi d’Assyrie ; mais Sidon, Acco et d’autres villes
phage qu’on peut voir au musée du Louvre. « Moi, je suis Esclimoun-Azar , roi des Sidonicns, fils de Tabnit, roi des Sidoniens, petit- fils d’Eschmoun- Azar, roi des Sidoniens, et ma mère est Am’ascbtoreth, prêtresse de notre dame Asclitorelli la reine, fille du roi Esclimoun-Azar, roi des Sidoniens. C’est nous qui avons bâti le temple des Dieux, à Sidon, sur la terre maritime, et les Y cschouroun y célèbrent Aschloreth. C’est nous encore qui avons bâti sur la montagne un temple à Escbmoun.... qui a la main appuyée sur un serpent, et il y a des Sémites qui le célèbrent. C’est nous enfin qui avons bâti des temples aux Dieux des Sidoniens, à Sidon, un temple au Baal de Sidon, et un temple è l’Asclitoretli du ciel de Baal. Puissent les maîtres des rois nous accorder la perpétuité et la beauté des terres à blé magnifique qui sont dans les campagnes de Saron, en récompense des grandes choses que j’ai faites.... >» (Journal asiatique, 5* série, t. Vil, p. 287, art. de M. Munck.)
LES PHÉNICIENS
phéniciennes se soumirent. Au temps d’Ethbaal II, sous lequel sans doute eut lieu le périple de l'Afrique1, Tyr fut attaqué de nouveau par Nabuchodonosor. Le siège ne fut d’abord qu’un blocus ; -on n’approcha les machines de guerre que lorsque le roi de Babylone, débarrassé des Juifs, put rassembler toutes ses forces pour l’assaut. C’est pourquoi Ezéchiel s’écrie :
« Tyr a dit de Jérusalem avec des cris de joie : Les portes de cette ville si pleine de peuple sont brisées, ses richesses seront pour moi et je m’agrandirai de ses ruines.
« Voici ce que dit le Seigneur : Je viens contre vous, Tyr, et je ferai marcher contre vous plusieurs peuples, comme la mer fait monter ses flots.
« Ils détruiront les murs de Tyr, et ils abattront ses tours. . . . Elle deviendra au milieu de la mer comme un rocher pour servir à sécher les rets.... Et elle sera livrée en proie aux nations. >
« Les villes de sa dépendance qui sont dans les environs seront aussi passées au fil de l’épée.
« Je vais faire venir des pays du septentrion à Tyr, Nabuchodonosor, roi de Babylone, ce roi des rois ; il viendra avec des chevaux, des chariots de guerre, de la cavalerie, et de grandes troupes composées de divers peuples. »
Les Ty riens résistèrent pendant 13 ans au roi de Babylone, qui emmena comme otages leurs familles les plus distinguées. De ces familles vinrent les rois Merbal et Hiram, demandés par les restes du peuple échappé au sabre et à la captivité et qui s’était établi dans une petite île triangulaire, distante de leur ville ruinée d’environ 3 kilomètres. C’est là qu’ Alexandre trouva leur postérité dans ce qu’on appela la nouvelle Tyr.
Colonie* phénicienne*.
L’histoire de la Phénicie est surtout celle de ses colonies et de son commerce. L’Hercule tyrien dont les expéditions sont retracées dans les récits allégoriques des historiens grecs