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I. Pour plus de détails, voir V Histoire grecque

HIST. DORIBNT. 27

gouvernements, ils cherchaient la plupart du temps à s’y maintenir par les armes. Il n’était pas rare de les voir assassiner les courriers qui leur apportaient des ordres désagréables, comme fit tet Orétès dont parle Hérodote. Ce même Orétès avait des forces si grandes que Darius n’osait l’attaquer. Sa garde se composait de 1000 Perses, et son gouvernement comprenait la Phrygie, la Lydie et l’Ionie. Il y en avait d’autres qui, pour s’affranchir des soins de l’administration, nommaient des lieutenants par lesquels ils faisaient administrer leur province, se bornant à en percevoir les revenus. On conçoit aisément que de pareils désordres devaient détruire toute subordination, et que l'esprit de révolte, favorisé par les satrapes eux-mêmes, devait amener la dissolution de la monarchie.

D’ailleurs « cette multitude de provinces assujetties aux Perses ne composait pas un empire uniforme ni un corps d’État régulier, dont tous les membres unis par les liens communs d’intérêts, de mœurs, de langage, de religion, fussent animés d’un même esprit de gouvernement et conduits par des lois semblables ; c’était plutôt un assemblage confus, mal assorti, de différents peuples, autrefois libres et indépendants, dont quelques-uns, arrachés de leur patrie et des tombeaux de leurs pères, se voyaient avec peine transportés dans des contrées inconnues ou ennemies. Ces diffé- * rentes nations, qui non-seulement vivaient sans avoir de liaison ni de relation entre elles, mais qui conservaient une diversité de lois, d’usages et de culte , souvent même une antipathie de caractère et d’inclination, ne soupiraient qu’après la liberté et le rétablissement dans leur patrie. Tous ces peuples ne s’intéressaient donc point à la conservation d’un empire qui seul mettait obstacle à de si vifs et si justes désirs, et ils ne pouvaient s’affectionner à un gouvernement qui les traitait toujours en étrangers et en vaincus, et qui ne leur donnait jamais part à son autorité ni à ses privilèges. »

A ces causes si puissantes d’affaiblissement et de ruine, il faut ajouter celles qui provenaient des désordres inséparables des gouvernements de sérail. L’incertitude de la suc-

cession au trône était, à chaque changement de règne, un motif de troubles graves et souvent accompagnés d’effusion de sang. Bien que l’empire appartînt à l’aîné des fils légitimes du roi, et que les enfants naturels fussent exclus, les intrigues des femmes et des eunuques parvenaient pourtant assez souvent à frayer à ceux-ci le chemin du trône. Dans ce cas, le poignard ou le poison servait à écarter les prétendants; ou bien on leur crevait les yeux afin de les rendre incapables de régner.

Dans un pareil gouvernement, les femmes, on le comprend, exerçaient une très-grande influence. C’était à elles qu’était confiée l’éducation de l’héritier présomptif de la couronne, et il leur était facile de la diriger au gré de leurs caprices et de leurs passions. L’ascendant qu’elles obtenaient de cette manière se prolongeait pendant toute leur vie; les affaires publiques se trouvaient ainsi livrées à leur discrétion, et le gouvernement devenait une affaire d’intrigue. Les récits d’Hérodote et de Gtésias sur l’ambition et le pouvoir d’Amestris, de Parysatis et d’autres, en fournissent des exemples frappants.

La mollesse et la corruption profonde qui s’étaient introduites en Perse à la suite des brillantes conquêtes de Cyrus et de Cambyse contribuèrent aussi à la ruine de l’empire. Cette sévérité de discipline, cette rudesse de mœurs qui distinguaient les compagnons du fondateur de l’empire, avaient depuis longtemps fait place au luxe le plus effréné, au relâchement le plus complet. Et ce n’était pas seulement dans les cours de Suse, d’Ecbatane, de Babylone que se déployaient cet éclat de richesses et cet appareil de voluptés qui entouraient ordinairement le grand roi ; il ne pouvait faire un voyage, une expédition, sans traîner tout son harem à sa suite ; et les grands officiers de la couronne imitaient son exemple. Contemplons plutôt, dans Hérodote, le spectacle qui s’offrit aux Grecs lorsque, après la bataille de Platée, ils s’emparèrent du camp des Perses : « Ils trouvèrent, dit l’historien grec, des tentes tissues d’or et d’argent, des lits dorés, argentés, des cratères, des coupes et autres vases à boire qui étaient d’or, et sur des voitures des chaudières

d’or et d'argent dans les sacs. Ils enlevèrent aux morts leurs bracelets, leurs colliers et leurs cimeterres qui étaient d’or. Les Éginètes achetaient l’or comme si c’eût été du cuivre....

« En fuyant, Xerxès avait laissé à Mardonius son ameublement qui consistait en vaisselle d’or et d’argent, et en tapis de diverses couleurs ; Pausanias, voyant toutes ces richesses, ordonna aux boulangers et aux cuisiniers de Mardonius de lui préparer un repas, comme si c’eût été pour leur maître. Cet ordre exécuté, Pausanias vit des lits d’or et d’argent richement couverts, des tables d’or et d’argent, et l’appareil d’un festin splendide. Surpris d’une si grande magnificence, il ordonna, pour se divertir, à ses serviteurs de lui apprêter à manger à la manière de Lacédémone. Comme la différence entre ces deux repas était prodigieuse, Pausanias ne put s’empêcher de rire. Il envoya chercher les généraux grecs, et lorsqu’ils furent arrivés, il leur dit, en leur montrant l’appareil des deux festins ; * Grecs, je vous « ai mandés pour vous rendre témoins de la folie du géné- « ral des Perses qui, ayant une si bonne table, est venu pour « nous enlever celle-ci qui est si misérable. » On trouva encore, longtemps après, des coffres pleins d’or et d’argent et d’autres richesses. »

De pareilles armées pouvaient bien écraser, par leur nombre, quelque peuple amolli ; mais on comprend que tous leurs efforts devaient échouer contre l’inébranlable patriotisme d’une nation pauvre et brave. Ces immenses cohues, composées moins de soldats que de somptueux équipages, d’esclaves, de harems, devaient se dissiper au premier choc de ces petites armées grecques où l'on savait obéir et commander, vaincre ou mourir.

Bataille» du Ctranlque (334) et d'Isa us (333).

Depuis longtemps l’idée d’une guerre contre l’empire perse pour venger les vieilles injures de la Grèce était une idée nationale chez tous les peuples de la confédération hellénique, et il n’avait manqué à Philippe, père d’Alexandre, trae le temps de l’entreprendre. Monté sur le trône avant ia

mort du roi de Macédoine, Darius, qui voyait l’orage se former, avait songé à transporter en Europe le théâtre d’une lutte inévitable ; mais dès que Philippe eut cessé de vivre, il ne parut plus s’inquiéter de cette guerre, Alexandre lui semblant trop jeune pour risquer une si grosse aventure. Cependant, quand il apprit avec quelle promptitude et quelle énergie le jeune roi s’était fait reconnaître généralissime des Grecs, Darius comprit la nécessité d’organiser ses forces. Il construisit une flotte nombreuse, mit sur pied des troupes considérables, et leur donna les meilleurs chefs, entre autres Memnon le Rhodien, homme distingué par sa bravoure et ses talents militaires. Memnon, devançant le roi de Macédoine, se porta sur la ville de Cyzique dont il s’empara pour fermer à Alexandre une des portes de l’Asie. Mais déjà deux généraux macédoniens y avaient passé, Attale et Parménion.

Quand Alexandre eut achevé la réduction des cités grecques et fait expier aux Thébains leur révolte et le concours qu’ils avaient prêté à Mardonius, il s’avança à la tête d’une trentaine de mille hommes vers l’Hellespont. De leur côté, les satrapes et les généraux du roi de Perse délibéraient sur les moyens de repousser l’invasion. Memnon le Rhodien conseillait de ne pas combattre, mais de dévaster la campagne afin de ne laisser à l’ennemi qu’un désert et d’empêcher, faute de vivres, les Macédoniens d’avancer. Il voulait, en outre, qu’on fît passer en Europe des forces de terre et de mer, pour transporter en Grèce le théâtre de la guerre. Ce plan, le seul qui pût sauver l’empire, lut rejeté comme indigne de la majesté du grand roi. On résolut donc de combattre. Toutes les troupes , bien supérieures en nombre à celles des Macédoniens, furent réunies et dirigées sur la Phrygie et l’Hellespont. Elles vinrent camper sur les bords du Granique.

Informé du mouvement des barbares, Alexandre se porta rapidement en avant et vint établir son camp en face de l'ennemi, de manière à n’en être séparé que par le cours du Granique. Les Perses déployèrent aussitôt leur nombreuse cavalerie. L’aile gauche était commandée oar Memnon le

Rhodien qu'appuyaient le satrape Arsamès, Spitrhidatès, gouverneur d’Ionie, et Arsitès, chef de la cavalerie paphlagonienne. A l’aile droite, Rhéomitrès dirigeait les cavaliers mèdes et bactriens. L’infanterie, qui s’élevait h près de 100000 hommes, était au centre.

Ce fut Alexandre qui, à la tête de la cavalerie thessalienne, donna le signal de la bataille, en lançant le premier son cheval contre les Perses. Ceux-ci accueillirent l’ennemi intrépidement, et Alexandre se trouva un moment exposé aux plus sérieux dangers. Il n’en triompha pas moins : les Perses abandonnèrent le champ de bataille , après avoir perdu 10000 hommes d’infanterie et au moins 2000 cavaliers. Parmi les morts se trouvaient les chefs les plus considérables de l'armée : le satrape d’Ionie Spithridatès, qui lutta corps h corps avec Alexandre ; Pharnace , beau-frère de Darius, et Mithrobarzane, général des Cappadociens; 20000 furent faits prisonniers. Memnon rallia les débris de l’armée vaincue et se retira à Milet; puis, n’ayant pu tenir dans cette ville, il rétrograda jusqu’en Carie.

La bataille du Granique avait livré .à Alexandre la partie occidentale de l’Asie Mineure. 11 était d’autant plus difficile de le combattre que, se présentant partout en libérateur, il était partout aussi accueilli avec empressement. Darius comprit la nécessité de concentrer le commandement de ses forces entre les mains d’un seul homme ; il choisit le plus capable et invita tous les gouverneurs à obéir aux ordres de Memnon. Ce général se montra digne de la confiance du grand roi. Après avoir défendu inutilement la forte place d’Halicarnasse, il résolut de transporter la guerre en Europe, afin de rappeler Alexandre dans ses États, enrôla une foule de mercenaires, équipa 300 navires et attaqua les grandes îles de la mer Égée. Il soumit d’abord Ghios, et se porta ensuite sur Lesbos où il s’empara facilement d’Antissa et de Méthymne. Le bruit de ses succès se répandit promptement ; la plupart des Cyclades lui envoyèrent des députations, et une grande fermentation agita la Grèce dont les peuples espérèrent un moment être délivrés par lui de la domination de la Macédoine. Déjà les Grecs passaient en grand nombre

dans son camp, lorsqu’il fut emporté par la maladie. Avec lui périt le plus intelligent défenseur de l’empire.

Darius chercha vainement autour de lui un général digne de remplacer celui qu’il avait perdu ; il n'en trouva point, et crut les circonstances assez graves pour se mettre luimême à la tête de son armée. Il fit faire d’immenses levées dans tout son empire; et de Babylone, rendez-vous général de ses troupes, il se dirigea sur la Gilicie.

Pendant ce temps, Alexandre s’avançait en vainqueur à travers l’Asie Mineure, s’emparait des Pyles ciliciennes et venait prendre position près d'issus. Au lieu d'attendre l’armée ennemie dans les plaines de la Syrie , Darius alla la chercher dans un pays montagneux où les Perses ne pouvaient profiter de l’avantage du nombre. Aussi le combat était à peine engagé qu’on put aisément deviner quel serait le vainqueur. Darius, serré de près par l’ennemi, fut obligé de fuir. Sa mère, sa femme, ses deux filles tombèrent entre les mains du vainqueur, qui les traita avec tous les égards dus à de si hautes infortunes. Le grand roi ne s’arrêta dans sa fuite qu’à Babylone. Là il écrivit à Alexandre pour lui redemander ses prisonniers, promettant une forte rançon. Il lui offrait toute l’Asie en deçà de l’Euphrate, s’il voulait devenir son allié. Ges propositions furent dédaigneusement repoussées.

Bataille d’Arbèlcs (331); conquête de tout l’empire.

Tandis que Darius remettait sur pied une armée deux fois plus forte que celle qu’il avait perdue à Issus, le roi de Macédoine assiégeait et prenait Tyr et Gaza, et s’emparait de l’Égypte qui, depuis longtemps mécontente de la domination perse, accueillit Alexandre avec joie (332-331). S’imaginant que les Grecs devaient leurs victoires à la supériorité de leurs armes, Darius réforma celles des Perses; il fit construire 200 chars armés de faux, essaya de discipliner ses troupes par des exercices continuels, puis alla attendre l’ennemi dans la plaine de Ninive, près du village d’Arbèles. 11 essaya vainement d'empêcher les Macédoniens de passer le Tigre; Alexandre franchit ce fleuve malgré son effrayante

rapidité. Lorsqu’il apprit les dispositions du roi de Perse, le héros macédonien ne put s’empêcher de dire : « En réunissant ses troupes sur un seul point, Darius m’a délivré de toute inquiétude- Une seule journée va finir tant de fatigues et de périls. »

Lorsque les deux armées furent en présence, les trompettes sonnèrent la charge, et les soldats poussèrent un immense cri de guerre. D’abord les chars armés de faux, lancés avec force, effrayèrent les Macédoniens. Mazée, un des généraux les plus distingués du roi de' Perse, secondait à la tête de la cavalerie, l’action de ces chars. Mais les Macédoniens frappant sur leurs boucliers avec leurs lances produisirent un tel bruit que les chevaux attelés aux chars rebroussèrent chemin, pour la plupart, et portèrent le désordre dans les rangs même des Perses. Mazée n’en soutenait pas moins la lutte avec succès ; un détachement de cavalerie, qu’il lança sur le camp des Grecs parvint même à s’en emparer. Leur laissant piller ses bagages, Alexandre se porta, avec l’clite de ses cavaliers, sur Darius qui, abandonné par ses gardes, prit la fuite. Le combat se prolongea pendant quelque temps encore jusqu’au moment où les barbares, apprenant que le roi avait quitté le champ de bataille, se dispersèrent de tous côtés, laissant sur le terrain le plus riche butin et un nombre immense de morts.

La bataille d’Arbèles avait marqué le dernier jour de l’empire perse ; Alexandre n’avait plus qu’à prendre possession de ses grandes capitales abandonnées. Darius ne s’était arrêté qu’à Ecbatane en Médie; et tandis qu’Alexandre entrait dans Babylone, dans Suse, et s’emparait des trésors accumulés depuis des siècles, le monarque fugitif faisait appel à la fidélité des provinces du Nord et songeait à y organiser la résistance. Alexandre, de son côté, marchait sur Persépolis, métropole de l’empire, et vengeait la Grèce de l’incendie de ses temples, en mettant le feu, au milieu d’une orgie, au palais des rois, successeurs de Cyrus. Ge ne fut qu’après s’être emparé de toutes les capitales de la Perse, qu’il se remit à la poursuite de Darius. Cet infortuné prince essayait alors de rassembler les forces de la Bactriane et des

autres satrapies de l’Asie Supérieure. Serré de près par l’ennemi, il se retirait sur Bactres avec 30 000 hommes lorsqu’il fut assassiné par Bessus, satrape de Bactriane, qui se réfugia au fond de sa province, où il se fit proclamer roi, et provoqua un vaste soulèvement. Alexandre l’y poursuivit. Après avoir soumis rapidement l’Hyrcanie, le pays des Mardes, l’Asie, la Drangiane, i’Arachosie, il se dirigea vers le nord, et, franchissant en seize jours la chaîne du Paropamisus, il marcha sur la Bactriane. Les principaux chefs de l’armée de Bessus, séduits par les promesses d’Alexandre, l’arrêtèrent et le conduisirent au roi de Macédoine, qui le livra aux parents de Darius. Ceux-ci, après l’avoir longtemps torturé, coupèrent son corps en morceaux et dispersèrent ses membres.

La Bactriane rapidement traversée, Alexandre pénétra dans la Sogdiane qu’il trouva couverte de peuplades belliqueuses et défendue par de nombreuses forteresses que Cyrus avait autrefois bâties, pour assurer la frontière septentrionale de son empire. Alexandre enleva ces places et franchit le fleuve Iaxarte au delà duquel il battit les Scythes. Une révolte de Spitamène, dans la Sogdiane, le rappela en arrière. Il triompha encore de cet ennemi, et, le Nord pacifié, il se dirigea sur l’Inde, où sa brillante renommée l’avait précédé.

De ce côté il n’y avait guère que les peuplades établies sur la rive droite de l’Indus qui reconnussent la domination du grand roi et qui lui payassent tribut. Leur pays formait une satrapie particulière d’où les rnis perses tiraient la somme énorme de 360 talents par an. Les peuples qui l’habitaient étaient soumis à des rois particuliers ou vivaient sous des constitutions libres. Les plus puissants d’entre eux étaient les Assacéniens, qui possédaient plusieurs villes fortes sur * les bords de l’Indus. Ces contrées présentaient l’aspect de la plus profonde tranquillité et d’une prospérité brillante.

Alexandre soumit tous ces peuples, puis franchit l’Indus et pénétra dans le pays des cinq fleuves ou Penjaub, riche et fertile région obéissant à des rois dont les principaux étaient Taxile, entre l’Indus et l’ïïydaspe, et, au delà de ce

dernier fleuve, Porus, qui avait une armée de 30 000 hommes de pied, 200 éléphants, et 350 chars de guerre. Plus au nord était un autre souverain, Abisarus, qui avait aussi des forces redoutables. Ces princes et leurs sujets étaient, en général, fort belliqueux, et opposèrent une résistance opiniâtre au conquérant. Il parvint cependant à en triompher, et s’avança jusqu’à l’Hy phase, où le mécontentement de ses soldats le força de s’arrrêter. Tout ce qu’on leur racontait de la force et du courage des nations qui habitaient au delà du Grange, les effraya tellement qu’ils forcèrent le héros à la retraite. En redescendant au sud, Alexandre rencontra des populations plus belliqueuses encore. Les Oxydraques, les Malliens montrèrent un courage que les guerriers grecs n’avaient pas encore rencontré jusque-là. Les brahmanes, dominateurs du pays, poussaient ces peuples à défendre énergiquement leur indépendance, excitaient des révoltes dans les districts déjà soumis et suscitaient mille embarras au conquérant. Malgré ces obstacles, Alexandre subjugua toute la vallée de l’Indus et descendit jusqu’à l’embouchure du fleuve.

Arrivé là, Alexandre résolut d’établir par mer, entre l’Inde et la Perse des relations régulières. Il fallait pour y réussir, reconnaître les contrées méridionales de l’empire et les côtes de la mer Erythrée. Dans ce but, il confia le commandement d’une escadre à Néarque et le chargea d’explorer les rivages mal connus de cette mer jusqu’aux embouchures de l’Euphrate. Pour lui, il revint avec l’armée de terre par l’intérieur du pays. Il traversa le pays des Orites, franchit, non sans beaucoup de peine, les déserts de la Gédrosie et de la Garmanie, et atteignit enfin la Perse. H assistait à Salmonte à des jeux scéniques, lorsque Néarque, qu’il croyait perdu, vint, avec quelques-uns de ses compagnons, lui apprendre l’entrée de sa flotte dans le golfe Persique. Après avoir écouté leur récit avec un vif intérêt, il leur ordonna d’aller l’attendre aux embouchures de l’Euphrate. Il se remit lui-même en route et atteignit les frontières de la Susianne. De là il se rendit à Ecbatane, soumit les Gosséens et rentra à Babylone. Il y trouva les ambassadeurs d’un grand

nombre de peuples. Les uns venaient lui offrir des couronnes, les autres des présents magnifiques; d’autres encore demandaient à conclure des traités d’alliance avec lui, tous apportaient leurs hommages au conquérant de l’Asie et au maître du monde. Mais le grand homme touchait à sa fin ; et l’œuvre immense qu’il avait entreprise, la fusion de l’Orient et de l’Occident, n’était pas accomplie. Le vainqueur avait bien adopté les vaincus ; tout récemment il avait célébré le mariage de 10 000 Macédoniens avec des jeunes filles de la Perse, lui-même il avait épousé une des filles de Darius ; enfin il avait incorporé à son armée 30 000 barbares qu’il façonnait à la discipline des Grecs. Mais il avait encore à faire passer dans l’esprit de tous les pensées qui l’animaient, à effacer les antipathies nationales, à fondre son empire en mn tout indestructible, à creuser des ports, à construire des routes, à bâtir des villes où s’échangeraient les idées et les produits de l’Asie et de l’Europe, et des temples où se confondraient leurs religions. Babylone devait être la capitale de l’empire universel. Tout à coup il fut arraché à cette œuvre gigantesque. La fatigue, les débauches, bien plus que le poison, l’emportèrent à trentetrois ans.

Béanltati de la conquête d’Alexandre, fondation de villes, colonies, etc.

La mort d’Alexandre amena la ruine du grand empire qu’il avait fondé. Il était bien difficile, en effet, que tant de nations différentes d’origine, de mœurs, de langues, restassent longtemps soumises à une même domination, plus encore, que tant de généraux ambitieux abdiquassent leurs prétentions aux mains d’un seul. Alexandre avait certainement employé les moyens les plus propres à consolider son empire, à réaliser l’unité qu’il avait rêvée ; et peut-être, s’il eût vécu davantage, la vieille Asie eût-elle subi une sorte de régénération sociale ; mais, quand il succomba, son œuvre n’était qu’ébauchée, et il ne se trouva personne capable de mettre à exécution ses vastes plans. « Les mémoires d’Alexandre,

dit Diodore de Sicile, renfermaient entre autres grands projets, les suivants : Il ordonnait de construire 1000 bâtiments de guerre, plus grands que les trirèmes, dans les chantiers de la Phénicie, de la Syrie, de la Cilicie et de i’ile de Gypre. Ces navires devaient être employés à une expédition contre les Carthaginois et les autres nations qui habitaient les côtes de la Libye, de l’Ibérie et tout le littoral jusqu’en Sicile. Une route devait être pratiquée le long des côtes depuis l’Égypte jusqu’aux colonnes d’Hercule. Il ordonnait d’élever six temples magnifiques dont chacun devait coûter 1500 talents, d’établir des chantiers et de creuser des ports dans les emplacements les plus propices pour recevoir tant de navires. Il voulut opérer une plus grande fusion entre les populations de ses Etats, transporter des colonies d’Asie en Europe et réciproquement, et effectuer par des mariages une véritable communauté d’intérêts entre les deux continents. Après la lecture de ces écrits, les Macédoniens, malgré leur respect pour la mémoire de leur roi, décidèrent qu'il ne serait pas donné suite à ces projets grandioses. »

Le plan d’Alexandre, tel qu’il ressort des récits de ses historiens, tendait à établir en Asie une organisation sociale et politique entièrement nouvelle ; c’était la substitution d’une véritable unité morale à cette unité factice, violente et toute matérielle qu’avaient établie les anciens conquérants. Un système d’éducation uniforme, la lecture des chefsd’œuvre littéraires de la Grèce, les représentations théâtrales, le service militaire et le commerce devaient faciliter celte fusion, cette assimilation des races sur lesquelles Alexandre fondait les plus grands desseins qu’un homme eût jamais conçus. Babylone et Alexandrie, dont l’emplacement avait été choisi avec tant de justesse et d’opportunité, devaient être le double centre d’un mouvement commercial auquel la reconnaissance de la mer des Indes et l'établissement de nombreuses colonies dans l’intérieur des terres ouvraient des routes nouvelles et fournissaient de nombreux entrepôts. Le conquérant avait déjà fait explorer d’une manière plus exacte les golfe Persique et Arabique ; il avait

rétabli la navigation du Tibre et de l’Euphrate, en renversant les barrages que les Perses y avaient placés ; il voulait construire à Babvlone un port capable de contenir 1000 vais- / seaux, semer des colonies le long des côtes du golfe Persique, 0 conquérir enfin celles de l’Arabie et de la Méditerranée. La mort renversa ces vastes plans.

Mais quelques-uns de ses successeurs restèrent fidèles à sa pensée. Séleucus, Ptolémée, appliquèrent dans les provinces qui leur furent dévolues quelques-unes des grandes vues du conquérant; ils continuèrent dans la mesure de leurs forces et de leur génie, ce grand mouvement d’expéditions et de découvertes dont leur maître avait donné le signal ; ils fondèrent des villes, entretinrent soigneusement avec les contrées les plus reculées de l’Asie des rapports réguliers et permanents, de telle sorte que l’Inde, ce pays si riche, si anciennement civilisé et si peu connu, ne cessa plus d’être visité par les Occidentaux. Les Séleucides, les Lagides eurent même leurs représentants à la cour des rois indiens. Mégasthène, sous Séleucus, résida plusieurs années auprès de Sandracottus, roi des Prasiens. Daïmachos fut également accrédité auprès d’AHitrobatès, fils de Sandracottus. Pline nous parle aussi des ambassadeurs que les Ptolémées entretenaient à la cour de Palibothra, et il cite l’un d’eux, Denys.

Tandis que les rois d’Égypte s’emparaient du commerce de l’Inde méridionale, multipliaient les ports sur la mer Rouge, qu’ils découvraient pour ainsi dire une seconde fois, et faisaient d’Alexandrie le centre principal de ce commerce, les rois de Syrie s’attachaient surtout à celui qui se faisait par l’Oxus et la mer Caspienne. Alexandre, quelque temps avant sa mort, avait fait construire des vaisseaux pour reconnaître cette mer ; après lui, Séleucus et Antiochus y entretinrent une flotte. Le premier songeait même à joindre la mer Caspienne au Pont-Euxin par un canal, et il allait se mettre à l’œuvre lorsqu’il fut assassiné. De leur côté, les Ptolémées reprirent les travaux commencés par les anciens pharaons et rétablirent le canal de communication entre le Nil et la mer Rouge.

Le développement du commerce dut, on le comprend, profiter à la science. Alexandre s’était mis en rapport avec, les brahmanes de l’Inde, dépositaires d’antiques traditions, les renseignements qu’il puisa auprès d’eux ne furent pas perdus pour la science, et les inspirations de la sagesse indienne vinrent bientôt se confondre avec les compositions plus ingénieuses et plus systématiques de la philosophie grecque.

La langue grecque répandue dans toute l’Asie ne tarda pas à devenir la langue officielle, celle de l’administi'ation et du commerce. Depuis Alexandre, elle fut l’idiome le plus universellement répandu à l’ouest de l’Indus. Au rapport de saint Jérôme, il n’y avait, dans l’Asie romaine, qu’un seul peuple, les Galates, qui ne parlât pas cette langue. Il suffit de jeter un coup d’œil sur la carte des pays que parcourent le Tigre et l’Euphrate, pour se faire une idée de l'influence qu’y exerça la conquête grecque. Les noms des provinces, des villes, des fleuves, des montagnes sont grecs. Gette influence est moins marquée dans la Médie et dans la Perse, où l’hellénisme rencontra une résistance plus vive dans l’orgueil des castes et dans la puissance des traditions religieuses. Mais il n’en fut pas de même dans l’Arménie, la Parthiène et dans la Baclriane. Plutarque parle d’un roi arménien, Artavasde, qui composait des tragédies dans la langue de Sophocle. Quelques-uns des rois parthes montrèrent un penchant si prononcé pour les usages, les mœurs, les arts de la Grèce, qu’ils finirent par se rendre impopulaires parmi leurs sujets encore barbares. La Bactriane eut des princes vraiment grecs, dont les monnaies attestent qu’ils conservaient religieusement la langue de la mère patrie. Dans l’Inde même, Apollonius de Thyane rencontra, au premier siècle de l’ère chrétienne, un roi qui conversa avec lui sans interprète, et il cite un canton où tout le monde parlait grec. Enfin tel fut le prestige de cette civilisation qu’elle subjugua ces barbares eux-mêmes, qui, sous le nom d’Indo- Scythes, renversèrent la domination des rois de la Bactriane et établirent leur empire au nord et au sud du Caucase ’fcdien.

Ainsi, malgré la mort prématurée d’Alexandre, malgré les

guerres longues et acharnées qui éclatèrent bientôt après, et qui détruisirent sur une foule de points les germes précieux qu’y avait déposés son génie, la civilisation que le conquérant avait portée dans la haute Asie subsista pendant plusieurs siècles. Qui sait jusqu’où se fût étendue la révolution, si les desseins formés par Alexandre avaient pu recevoir leur entier accomplissement? Le monde eût sans doute changé de face, et la civilisation, contenue dans les bornes étroites des contrées où les Grecs s’établirent, se fût répandue dans les pays nouveaux que la conquête venait de faire connaître. Soumises à l’influence de ce génie actif et entreprenant, toutes les parties de ce vaste empire eussent bientôt été reliées entre elles par ces communications, dont Alexandre avait le premier conçu l’idée et facilité les moyens. Les richesses de l’Inde transportées à Alexandrie et de là dans le reste de la terre ; les arts de la Grèce propagés jusqu’aux contrées de la Scythie et sur les bords de l’océan Indien ; les nations auparavant ennemies ou divisées, unies désormais sous un même gouvernement et rapprochées par les mêmes besoins ; l’échange des productions du sol et des connaissances de l’esprit établi entre tous les peuples, et la circulation du commerce favorisant celle des lumières ; partout des remparts élevés contre la barbarie et des asiles ouverts à la science et aux arts : tels auraient été les grands résultats d’un règne tout occupé des intérêts de l’humanité, s’il se fût prolongé jusqu’au terme ordinaire de nos destinées.

Les historiens anciens ne nous ont transmis que des renseignements fort incomplets sur les établissements fondés par Alexandre, sur leur nombre, leur situation, leur organisation intérieure, et leurs relations avec les populations au milieu desquelles ils étaient placés. Cependant, la pensée du conquérant est facile à reconnaître. Ces colonies évidemment se rattachaient à un vaste ensemble de mesures destinées à relier entre elles les diverses parties de l'empire. Elles n’avaient exclusivement pour but ni la conservation des pays conquis, ni l’extension du commerce, ni le mélange des vainqueurs et des vaincus, mais tous ces résultats à la fois. L'emplacement de la plupart d'entre elles fut si admirable-

ment choisi que, malgré les nombreuses révolutions survenues en Orient depuis la conquête d'Alexandre, quelquesunes sont restées jusqu’à nos jours des cités importantes, soit comme entrepôts de commerce, soit comme positions militaires.

On trouve peu de colonies macédoniennes en Asie Mineure.

Le grand nombre de cités helléniques répandues sur ses côtes y rendait inutiles de nouveaux établissements; et ses nombreux rapports avec la Grèce l’avaient depuis longtemps familiarisée avec les mœurs de cette contrée. Ce ne fut qu’à partir de la Cilicie que commença cette chaîne de fondations qui devaient s’étendre depuis la Méditerranée jusqu’aux rives du Iaxarte et de l’Indus.

Les passages de la Cilicie dans la Syrie étaient trop importants pour qu’Alexandre ne les fît pas soigneusement garder. Deux colonies y furent établies ; l’une, sur les bords de la mer, fut désignée sous le nom d’Alexandrie; l’autre, établie dans l’intérieur des terres, s’appela Nicopolis, en mémoire de la victoire d’issus remportée dans cette région.

En Syrie, Alexandre établit des garnisons composées de soldats trop âgés ou trop fatigués pour le pouvoir suivre dans ses lointaines expéditions. Les lieux où elles furent placées ne tardèrent pas à acquérir une certaine importance, entre ; autres Pella, Gérasa, Hippos. Ces établissements étaient destinés à défendre le pays contre les Arabes du désert, et à surveiller la vallée de l’Oronte.

La plus importante et la plus célèbre des fondations du conquérant fut celle qui garde encore son nom, Alexandrie. Après la prompte soumission de l’Égypte, il avait d'abord songé à bâtir une ville dans l’île de Pharos; mais le peu d’étendue de cette île le détourna de ce dessein. Il choisit un emplacement beaucoup plus favorable entre le lac Maréotis et la mer. C’est là que s’éleva la ville fameuse qui devait effacer Tyr et Carthage, et devenir l’entrepôt du commerce universel, le lien de l’Orient et de l’Occident, le foyer principal de cette civilisation gréco-asiatique qui naquit de l’expédition d’Alexandre.

Dans l’intérieur de l’empire, quatre points semblent avoir

particulièrement attiré l’attention d’Alexandre : 1° les pays arrosés par le Tigre et l’Euphrate, siège autrefois de la puissance des Assyriens, et centre principal du commerce de l’Asie occidentale ; 2° la Médie et l’Arie, provinces situées sur la grande route de l’Inde ; 3° la Bactriane, pays intermédiaire entre l’Inde, la Chine, l’Asie occidentale et les peuples barbares du Nord; 4° le bassin de l’Indus, contrée extrêmement riche, et naturellement appelée à une grande prospérité commerciale.

1° Région de l’Euphrate et du Tigre. — A l’endroit où la grande route de l’ouest franchit l’Euphrate, il fonda la ville de Nicéphorion. Il établit une seconde colonie sur cette même route, en Mésopotamie, à Carrhes, et une troisième à l'endroit où elle se bifurque pour se diriger sur la Médie d’une part, et de l’autre sur Babylone. Cette dernière portait le nom d’Alexandrie ; elle était située dans l’Arbélitide, sans doute près du lieu où Darius avait été vaincu. A son retour de l’Inde, Alexandre visita les cotes du golfe Persique et l’embouchure du Tigre. Il éleva au fond de ce golfe, sur la rive orientale du fleuve, une nouvelle Alexandrie, destiné'' à devenir le marché commun de Babylone et de Suse, tm des centres du commerce de l’Inde avec la Syrie et l’Asie Mineure. L’Alexandrie de Babylonie que le conquérant bâtit quelque temps avant sa mort, non loin du lac Pallacopas, devait tenir en échec les Arabes du désert, et attirer à elle le commerce de ces contrées. Kufah est devenue plus tard très-importante précisément dans cette position.

2° Région de la Médie et de l'Asie. — La Médie était le grand chemin qui conduisait de l’occident à l’orient de l’Asie. A l’extrémité de cette province se trouvaient les Pyles caspiennes qu’il était très-important de garder pour préserver les pays méridionaux des invasions des peuples du Nord. « Aussi, dit Polybe, cette province avait été entourée d’une ceinture de villes grecques, d’après le système d’Alexandre, qui voulait la protéger ainsi contre les barbares, ses voisins. L’une de ces villes, Héraclée, était située près des Portes caspiennes. » Ammien Marcellin la met au rang des villes les plus florissantes de l'Asie.

HIST. d’orient. 28

Au delà de ces Portes, la grande route suit le versant septentrional des montagnes et se dédouble à l’endroit où elle est traversée par l’Arius, pour se diriger au nord-est vers les contrées de l’Oxus et du Iaxarte, au sud-est vers l’Inde. Au bord du désert, Alexandre fonda une colonie à laquelle il donna aussi son nom, et où plus tard les rois parthes eurent leur sépulture. Dans la Margiane, il y eut une autre Alexandrie qui, détruite par les barbares, fut rebâtie par Antiochus dont elle prit le nom.

Alexandrie d’Arie, au point de jonction des routes de l’Inde et de la Bactriane, était naturellement appelée à prendre un grand développement. La ville d’IIérat, qui renferme encore aujourd’hui près de 100000 habitants, et qui est toujours un des principaux centres du commerce asiatique, prouve qu’ Alexandre avait bien choisi l’emplacement de cette colonie.

Prophthasia, dans la Drangiane, fut chargée d’assurer les communications avec les pays du sud, surtout avec la Carmanie. L’Alexandrie d’Arachosie servit, dans la suite, de limite à l’empire des Parthes du côté de l’Inde.. Alexandre en avait fait la métropole d’une satrapie particulière.

La grande route de l’Inde, après avoir traversé Prophthasia et Arachotos, se divisait de nouveau à Ortospana en trois branches. La première conduisait en droite ligne jusqu’à l’Inde ; la seconde, après un détour vers le sud, aboutissait au même terme; la troisième remontait au nord dans la Bactriane, et formait proprement la voie de communication entre l'Inde et Bactres. Les colonies macédoniennes s’accumulèrent dans ces contrées pour protéger le grand chemin de l’Asie centrale. La plus importante était Alexandrie du Caucase, dont on a cru retrouver les ruines dans le voisinage de Kaboul, à Beghram, si riche en antiquités grecques de cette époque. Alexandrie du Caucase ou du Paropamisus devint le chef-lieu d’une satrapie qui comprenait, outre le pays des Paropamisades, toute la contrée qui s’étendait j usqu’au fleuve Gophène. Plusieurs cités nouvelles se formèrent à la distance d’une journée de chemin les unes des autres. Suivant Diodore de Sicile, le conquérant macédonien y éla-

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blit 7000 barbares, 3000 hommes de troupes irrégulières et tous ceux des mercenaires qui voulurent s'y fixer. Ce pays dut à son admirable situation d’être un des principaux centres de la puissance gréco-bactrienne, et c’est un de ceux où l’influence grecque se conserva le plus longtemps.

3° Région de la Bactriane et de la Sogdiane. — Justin rapporte qu’Alexandre bâtit dans ces deux provinces douze villes. Strabon réduit ce nombre à huit. Elles étaient destinées, comme celles que Cyrus avait autrefois construites dans les mêmes lieux, à maintenir dans l’obéissance les belliqueuses peuplades de ces contrées. Elles étaient toutes situées sur des hauteurs ; la plus puissante fut Alexandrie du Iaxarte qui, construite en dix-sept jours, fut peuplée de prisonniers qu’Alexandre racheta à leurs maîtres, d'habitants enlevés aux anciennes villes de Cyrus et d’un certain nombre de soldats macédoniens. Elle devait tenir en respect les Scythes, qui habitaient la rive septentrionale du fleuve. Aussi cherchèrent-ils à entraver sa construction. L’Alexandrie du Iaxarte arriva vite à une haute prospérité, et, sous le nom moderne de Khojcnd, elle occupe encore aujourd'hui un rang distingué parmi les cités asiatiques.

Les autres colonies de la Bactriane et de la Sogdiane disparurent promptement, soit par l’eflet des désertions qui s’opérèrent après la mort d’Alexandre, soit par suite des attaques des populations barbares au milieu desquelles elles étaient disséminées. Quelques-unes néanmoins subsistèrent assez longtemps pour que le souvenir glorieux de la conquête d’Alexandre se soit perpétué dans ces contrées, au milieu des bouleversements et des invasions de toute sorte dont elles furent le théâtre. Des officiers anglais, MM. Bums et Elphinston, ont retrouvé, il y a quelques années, dans les plaines du Turkestan et dans les hautes vallées de l’ancien Oxu8, des peuplades qui se prétendent issues des conquérants macédoniens. Nous verrons, du reste, s’élever dans ces mêmes régions un empire gréco-bactrien dont les conquêtes s’étendront, à l’orient, plus loin même que celle. d’Alexandre. Ce furent évidemment quelques-unes de ce&

colonies qui servirent de fondement à cette civilisation dont on a constaté récemment la persistance pendant plusieurs siècles, à l’aidfl des nombreuses monnaies retrouvées sur les deux versants de l’ïïindo-Koh, l’ancien Paropamisus ou Caucase indien.

Alexandre ne visita pas en personne la mer Caspienne et n’eut le temps de rien faire de ce côté. L’idée en vint plus tard aux Séleucides, qui non-seulement explorèrent une partie des rivages de cette mer, mais cherchèrent encore à la joindre au Pont-Euxin, au moyen d'un canal pratiqué dans l’Isthme du Caucase.

4° Bassin de l’Indus. — Les établissements macédoniens étaient assez nombreux dans la vallée de l’Indus, surtout vers l’embouchure du fleuve. Arrien parle de deux villes fondées dans l’intérieur du pays. Des deux cités de l’Hydaspe, l’une, désignée sous le nom de Bucéphalie, était évidemment destinée à couvrir ses conquêtes et à favoriser les progrès ultérieurs de ses armes dans cette contrée. L’autre, Nicée, avait sans doute été construite sur le champ de bataille où Porus fut vaincu. Une nouvelle Alexandrie fut bâtie au confluent de l’Acésine et de l’Indus. Plus bas, dans le pays de Sogdes, s’éleva une autre cité qui porta encore le nom du conquérant.

Le delta de l’Indus devait avoir une importance particulière pour Alexandre ; aussi en explora-t-il les rivages trèsattentivement. Il y fit creuser des ports, y établit des chantiers, bâtit enfin sur les deux branches qui formaient le delta deux villes, Barcé et Xilénopolis, qui avec les villes dont nous venons de parler, le rendaient maître de la navigation du fleuve. D’autres stations, dont les historiens anciens parlent vaguement, furent répandues dans le voisinage du fleuve.

La route qu’ Alexandre suivit à son retour de l’Inde, fut jalonnée encore par quelques villes nouvelles. Il a été question plus haut de la navigation de Néarque et des préparatifs faits pour la reconnaissance des côtes de l’Arabie et de la mer Caspienne, entreprises qui toutes rentraient dans le grand plan commercial et politique du conquérant. Ses suc-

cesseurs imitèrent son exemple : ils ajoutèrent d’autres villes grecques à celles qui existaient déjà. Au rapport d’Appien, Séleucus avait pour sa part fondé seize Antioche, cinq Laodicée, neuf Séleucie, trois Apamée et une Stratonicée. Les deux plus célèbres furent Antioche sur l’Oronte, qui devint bientôt la capitale de l’empire des Séleucides, et Séleucie sur le Tigre, véritable république grecque transportée en Orient.

Les Ptolémées, de leur côté, couvrirent de comptoirs les côtes de la mer Rouge. C’est ainsi que la pensée d’Alexandre, animant ses propres successeurs, imprima à tout l’Orient un mouvement prodigieux, et enfanta, par le mélange des peuples et des idées, cette grande phase de la civilisation que devait couronner un jour le christianisme.

De la mort d’Alexandre à celle de Perdiccas (323-321). — De la mort de Perdiccas à celle d’Eumène (321-316). — De la mort d’Eumène au traité de 311. — Du traité de 311 à la bataille d’Ipsus, en 301.

De la mort d’Alexandre ù celle de Perdlceaa (3*3-381).

Alexandre avait bien prévu le sort réservé à son empire. Gomme on lui demandait, quelques moments avant qu’il expirât, à qui il laissait sa couronne, il avait répondu : « Au plus fort, car je prévois que mes amis me feront un grand combat funèbre. » En effet, à peine le grand homme eut-il fermé les yeux que la phalange et la cavalerie faillirent en venir aux mains ; il fallut toute l’autorité des chefs les plus populaires dans l’armée pour apaiser une querelle qui menaçait de devenir sanglante. Il s’agissait maintenant (je

savoir comment allait se gouverner l’empire. D n’y avait personne dans la famille d’Alexandre qui fût capable de continuer son ouvrage. Elle se composait de deux princes dont l’un était imbécile et l’autre enfant, et de plusieurs femmes ambitieuses, passionnées, et jalouses l’une de l’autre. Évidemment ce n’était pas dans cette maison que devaient se trouver les successeurs du conquérant. On pouvait bien stipuler pour Philippe Arrhidée et pour l’enfant qui allait naître de Roxane, une des femmes d’Alexandre ; mais on oubliera bien vite les droits qui leur auront été un instant reconnus. La seule loi qui présidera à tous ces arrangements sera l’ambition des généraux, qui, pour la plupart, sont remarquables par leur intelligence, et dont la fortune inouïe du maître qu’ils viennent de perdre a exalté les espérances. La première chose dont on convint provisoirement fut qu’on reconnaîtrait pour roi Arrhidée, fils de Philippe, et qu’il partagerait le trône avec l’enfant de Roxane, si, comme il arriva, elle donnait le jour à un fils. Perdiceas, à qui Alexandre en mourant avait remis son anneau, fut nommé régent. Les plus considérables des généraux se partagèrent ensuite entre eux les satrapies et jurèrent obéissance à Philippe Arrhidée et au régent.

Le partage fut arrêté ainsi : Ptolémée, fils de Lagus, eut l’Égypte; Laomédon, la Syrie; Pbilotas, la Cilicie; Pithon, la Médie; Eumène, la Paphlagonie et la Gappadoce, que les circonstances avaient empêché Alexandre de visiter et de soumettre ; Antigone eut la Pamphylie, la Lycie et la grande Phrygie; Gassandre, la Carie; Ménandre, Lydie; Léonat, la Phrygie de l’Hellespont. En Europe, Lysimaque reçut la Thrace et les contrées qui avoisinent la mer du Pont. Antipater garda la Macédoine et les provinces qui en dépendent. Quant aux satrapies de l’Asie Supérieure, on convint de les laisser sous l'autorité des anciens gouverneurs. Les régions de l’Inde limitrophes de ces satrapies restèrent également sous l’autorité des rois vassaux, Taxile et Porus. La satrapie de Paropamisades fut laissée h Oxyartès, père de Roxane. Sibyrtius eut en partage l’Arachosie et la Gédrosie; Stasanor de Soles, l’Arie et la Drangiane ; Philippe, la Bactriane et la

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Sogdiane ; Phratapherne, la Parthiène et l’Hyrcanie ; Peuceste, la Perse proprement dite; Tlépolème, la Carmanie; Atropatès, laMédie; Archon, laBabylonie; Arcésilas, la Mésopotamie. Séleucus eut le commandement du principal corps de cavalerie appelée les hétaïres.

I Une fois ces arrangements pris, chacun des généraux se rendit dans la province qui lui avait été assignée. Perdiccas, à qui était dévolue l'administration générale, ne tarda pas à dévoiler ses plans ambitieux, en persécutant ceux qui lui portaient ombrage. C'est ainsi qu’il fit mourir 300 soldats qui avaient méconnu son autorité. Il traita de même Méléagre comme ayant conspiré contre lui. Cependant, avant de s’attaquer, les premiers héritiers d’Alexandre eurent à se défendre contre deux soulèvements partis de deux points opposés de l’empire, mais produits tous deux par la répugnance des Grecs à obéir aux Macédoniens.

Du vivant même d’Alexandre, il avait fallu une surveillance sèvère pour déjouer toutes les intrigues qui s’agitaient dans la Hellade, et surtout parmi les Athéniens. En Asie, les Grecs qui servaient dans son armée lui avaient plus d’une fois manifesté, par des conspirations ou par des révoltes, la répugnance que leur inspiraient ces guerres lointaines et surtout le système politique, dégagé de tout préjugé national, qu’il avait adopté à l’égard des peuples vaincus. Aussi, tandis que les Asiatiques restaient tranquilles, les Grecs s’agitaient partout. Les uns, ceux d’Europe, crurent le moment venu d’échapper à la suprématie macédonienne et de rétablir leur indépendance; les autres, établis dans les satrapies supérieures ne purent supporter cette espèce d’exil que leur avait infligé le conquérant, et songèrent à revenir dans leur patrie. Tandis qu’à l’instigation de Démosthène, leurs compatriotes d’Europe prenaient les armes et se faisaient écraser de nouveau par l’armée macédonienne dans la guerre lamiaque (voy. l’Histoire grecque , p. 656), les colons grecs de la haute Asie se levaient au nombre de plus de 20 000 hommes et s’apprêtaient à regagner la Grèce.

A la nouvelle de cette insurrection, Perdiccas réunit un

corps de 3000 hommes d’infanterie macédonienne et de 800 cavaliers. Il donna le commandement de cette troupe d’élite à Pithon, ancien garde d’Alexandre, avec des lettres pour les satrapes qui devaient lui fournir 10 000 fantassins et 800 cavaliers. Pithon, qui avait ses desseins particuliers, voulait traiter les Grecs avec douceur, et songeait à réunir leurs forces aux siennes, afin de se constituer une souveraineté indépendante dans les satrapies supérieures. Mais Perdiceas, soupçonnant ce projet, donna en secret aux officiers l’ordre formel de ne faire aucun quartier aux rebelles et de distribuer aux soldats les dépouilles. Quand la bataille s’engagea, les Grecs, gagnés par un de leurs chefs, vendu à Pithon, ne firent qu’une molle résistance. Après cette facile, victoire, Pithon ordonna aux vaincus de déposer les armes et de se retirer dans leurs foyers sous la foi du serment. Ces conditions furent acceptées, et les Grecs vinrent se mêler aux Macédoniens dans leur camp. Mais les Macédoniens, en conséquence des ordres secrets de Perdiceas, les attaquèrent à l’improviste, les passèrent au fil de l’épée et se partagèrent leurs biens.

Peu de temps après, Perdiceas lui-même fit une expédition. Il emmena avec lui le roi Philippe et l’armée royale, et marcha contre Ariarathe, souverain de la Cappadoce. Ariarathe vaincu fut mis en croix avec toute sa famille, et le gouvernement fut remis à Eumène.

C’était en s’appuyant sur la famille royale, en profitant du respect des Macédoniens pour le sang d’Alexandre, que Perdiccas espérait faire triompher ses prétentions. Il s’était d’abord allié à Antipater, en lui promettant d’épouser sa fille Nicœa, afin d’assurer son influence en Europe; pour devenir lui-même membre de la famille du conquérant, il demanda à Olympias la main de Cléopâtre, sœur d’Alexandre. Mais les généraux avaient les yeux ouverts sur toutes ses démarches; Antigone devina ses ambitieux projets, les signala à Antipater, lui fit partager ses craintes, auxquelles il associa Ptolémée et Cratère, et tous ensemble firent cause commune contre Perdiceas. Le régent leur fit déclarer la guerre au nom des rois. Tandis qu’Eumène, avec une armée considérable.

devait occuper les bords de l’Hellespont et s’opposer au passage des troupes macédoniennes en Asie, Perdiccas se dirigea sur l’Égypte. Alors commencèrent ces guerres furieuses qui ensanglantèrent l’Europe et l’Asie pendant plus de vingt ans, qui n’eurent d’autres mobiles que l’ambition et d’autre but que l’établissement d’un certain nombre de souverainetés indépendantes. Il y a peu de périodes dans l’histoire aussi fécondes en vicissitudes subites que celle où nous sommes placés. Il est difficile de l’envisager d’une seule vue ; nous la diviserons en quatre sections : l’une qui embrasse le temps jusqu’à la mort de Perdiccas, en 321 ; la seconde, jusqu’à la mort d’Eumène, en 316; la troisième, jusqu’au traité de 311; la quatrième, jusqu’à la défaite et à la mQrt d’Antigone, à la bataille d’Ipsus, en 301.

Il avait été convenu entre les généraux qui composaient la ligue formée contre Perdiccas, qu’Antipater marcherait vers la Gilicie pour combattre Perdiccas lui-même ; tandis que Cratère attaquerait Eumène, et après l’avoir vaincu, viendrait rejoindre Antipater. Mais l’habileté et la bravoure d’Eumène renversèrent ce plan. Cratère essuya une grande défaite en Asie Mineure, et resta sur le champ de bataille. Néoptolème, ennemi personnel d’Eumène, subit le même sort. A la nouvelle de cette victoire, Perdiccas n’en fut que plus ardent à marcher sur l’Égypte. Arrivé près du Nil, il établit son camp à peu de distance de la ville de Péluse. Mais bientôt la désertion se mit dans son armée, et un grand nombre de ses officiers passèrent sous les drapeaux de Ptolémée. Perdiccas n’en persista pas moins à passer le Nil, et il perdit 2000 hommes dans cette opération, ce qui le rendit trèsimpopulaire parmi les soldats. Ptolémée, de son côté, traitait généreusement ceux qui tombaient entre ses mains, et renvoyait à leur familles les corps de ceux qui avaient succombé. Cette conduite, qui contrastait si singulièrement avec les manières hautaines de Perdiccas acheva de discréditer ce dernier. Plusieurs chefs accusèrent Perdiccas auprès des soldats; toute l’infanterie manifesta bientôt les dispositions les plus menaçantes, et quelques cavaliers, pénétrant dans sa tente, se précipitèrent sur lui et l’égorgèrent. Le lendemain

l’armée se réunit en assemblée ; Ptolémée y parut, se montra affectueux pour les Macédoniens, fit l’apologie de sa conduite, et comme les vivres manquaient, il ordonna qu’on distribuât aux troupes venues pour l’attaquer toute sorte de provisions et du blé en abondance. Cette conduite excita au plus haut degré les sympathies de l’armée macédonienne, et Ptolémée aurait obtenu, s’il eût voulu, la tutelle des rois; mais il aima mieux consolider son pouvoir en Égypte que d’accepter une mission si dangereuse, et il engagea les officiers à reporter leurs suffrages sur Pithon et sur le général Arrhidée qui furent, en effet, proclamés tuteurs des rois et chefs de l’armée.

Ainsi trois des principaux personnages, Perdiccas, Cratère et Léonat, avaient déjà disparu de ce théâtre d’ambition et d’intrigues ; et Eumène, maître, après sa victoire, de l’Asie Mineure, allait avoir à soutenir seul la lutte contre les alliés.

De la mort de Perdlccaa h celle d’Kumène (SK-SM).

Comme Pithon et Arrhidée ne tardèrent pas à se démettre de la régence, Antipater fut nommé à leur place. Aussitôt celui-ci procéda à un nouveau partage des provinces, qui se fit à Trisparadisos en Syrie, et ne changea presque rien au premier; seulement Antigone, qui avait donné le signal de la coalition contre Perdiccas, fut investi du commandement de l’armée royale et chargé de soumettre Eumène proscrit. Bientôt Eumène fut attaqué en Cappadoce. Un de ses généraux, Apollonidès, le trahit, et il perdit 8000 hommes avec tous ses bagages. Pressé par Antigone, et voyant ses soldats déserter en foule, il se renferma dans la forteresse de Nora, et y attendit des circonstances plus favorables pour reparaître sur la scène.

Cependant Antigone, encouragé par ses succès, fort du nombre de ses soldats, maître des revenus de plusieurs satrapies considérables, conçut à son tour de hautes espérances. Tout en affectant beaucoup d’égards et d’amitié pour Autipater, il songeait à se rendre indépendant du régent aussi bien que des rois. H chercha même à entraîner Eumène dans

ses intérêts, et il se rapprocha de lui afin sans doute d’exploiter au profit de son ambition particulière les talents de ce général. Dans ce but, il appela dans son camp Hiéronyme de Gardie, ami et compatriote d’Eumène, qu’il avait suivi dans la forteresse de Nora. L’ayant gagné par de magnifiques présents, il le renvoya auprès d’Eumène pour engager ce dernier à faire cause commune avec lui. En même temps, il réunissait ses officiers en conseil, les initiait à ses projets, qui consistaient à parcourir l’Asie, à en expulser les satrapes, et à distribuer ensuite des gouvernements à ceux qui l’auraient bien servi. Une armée de 60000 hommes devait assurer l’exécution de ce vaste plan.

La nouvelle de la mort d’Antipater vint encore fortifier Antigone dans ses plans. Il donna des ordres aux satrapes en maître, et entreprit de chasser de leurs gouvernements deux d’entre eux qui lui résistaient, Arrhidée, gouverneur de la Phrygie de l’Hellespont, et Clytus, gouverneur de Lydie. Tandis que ce dernier passait en Grèce, pour aller dénoncer à Polysperchon, le nouveau régent, les entreprises audacieuses d’Antigone, celui-ci s’emparait d’Éphèse et d’une foule d’autres villes de la Lydie et de l’Ionie. Eschyle le Rhodien conduisait quatre vaisseaux portant 600 talents d’argent, qui devaient être envoyés en Macédoine pour le service des rois; Antigone s’empara de cette somme, disant qu’il en avait besoin pour payer ses mercenaires. Il était évident que cet homme ambitieux n’agissait plus que pour son propre compte, et qu’il était en pleine révolte contre les rois légitimes.

Tout lui réussissait; Cassandre, fils d’Antipater, mécontent de n’avoir pas obtenu le gouvernement de la Macédoine, venait de passer en Asie pour associer ses intérêts à ceux d’Antigone, et lui promettait l’alliance de Ptolémée. Il s’agissait maintenant de savoir quel parti prendrait Eumène. Celui-ci avait d’abord paru se rapprocher d’Antigone, et il avait profité des ouvertures qui lui avaient été faites pour s’échapper de la forteresse de Nora, dans laquelle il était reüfermé depuis plus d’un an. Mais comme parmi tous ces ambitieux qui convoitaient la succession d’Alexandre, il

était le seul qui fût sincèrement dévoué à la famille du conquérant, il ne pouvait se faire l’instrument d’Antigone. 11 venait d’ailleurs de recevoir une lettre de Polysperchon qui l’engageait, au nom des rois, à préférer le rôle de défenseur de la famille royale et à continuer la guerre contre son ambitieux adversaire. On s’engageait à lui rendre sa satrapie dont il avait été dépouillé, et on lui promettait tout l’argent et toutes les ressources dont il aurait besoin pour soutenir en Asie la cause de la maison royale. Une nouvelle lettre où Olympias faisait appel à son dévouement, et lui demandait des conseils sur la conduite qu’elle avait à tenir, décida Eumène à rejeter toutes les propositions d’Antigone et à affronter tous les périls pour sauver les rois d’une ruine prochaine.

Eumène rallia donc autour de lui tous ceux qui tenaient encore à la maison royale, notamment 3000 Argyraspides, vétérans d’Alexandre, et pour couvrir son autorité du grand nom du conquérant, raconta aux chefs qu’il avait vu en songe Alexandre lui-même, vivant et revêtu des insignes de la royauté, prononcer des arrêts, distribuer des ordres aux généraux et régler avec énergie toutes les affaires ; en conséquence, il était convenable de prendre dans le trésor royal l’argent nécessaire pour faire fabriquer un trône d’or sur lequel seraient déposés le diadème, le sceptre, la couronne et les autres ornements royaux ; tous les matins, les commandants militaires offriraient un sacrifice, avant de se réunir autour de ce trône, pour y délibérer sous l’inspiration du roi, comme si, vivant encore, il présidait à l’administration de l’empire.

La proposition d’Eumène fut unanimement accueillie. On dressa une tente magnifique, on y plaça le trône portant le diadème, le sceptre et les armes dont Alexandre se servait ordinairement. Tout près se trouvait un autel où les chefs de l’armée brûlaient de l’encens et adoraient Alexandre comme un dieu. C’est là aussi qu’ils tenaient conseil et délibéraient. Eumène lui-même ne se montrait jamais que comme l’égal des autres chefs, et par sa douceur, par le culte superstitieux qu'il affectait pour la mémoire d'Alexandre, il

avait acquis un immense ascendant. Quand le bruit se répandit que la guerre allait continuer, on vit accourir de toutes parts des mercenaires, et Eumène, qui avait de l’argent en abondance, se trouva bientôt à la tête d’une armée considérable.

Antigone et Ptolémée, voyant s’élever cette puissance formidable, s’inquiétèrent; tous deux cherchèrent à l’affaiblir par des tentatives de corruption auprès des chefs et particulièrement auprès des commandants des Argyraspides. Mais Eumène, à force de prudence et de sagesse, parvint à déjouer toutes ces menées. Alors il marcha sur la Phénicie pour y armer une flotte, rendre ainsi Polysperchon maître de la mer, et lui faciliter les moyens de faire passer aisément des troupes de Macédoine en Asie.

Quelque temps auparavant, Ptolémée s’était emparé de cette importante province, et son général Nicanor en avait chassé Laomédon. Eumène allait pourtant la remettre aisément sous la main des rois, quand l’approche d’Antigone, avec des forces supérieures, l’obligea à quitter ce pays et à gagner les satrapies de la haute Asie. Arrivé dans la Susiane, non sans avoir rencontré de nombreux obstacles, il se fit remettre par les trésoriers de l’empire les sommes d’argent dont il avait besoin, puis invita les satrapes, au nom des rois, à joindre leurs troupes aux siennes pour combattre tous ensemble Antigone. Les satrapes répondirent à son appel avec empressement. Bientôt plus de 20 000 hommes se trouvèrent prêts à marcher. Malheureusement il y avait peu d’accord dans cette armée. D’un côté, les généraux se disputaient le commandement; de l’autre, les Macédoniens prétendaient à la suprématie sur le reste des troupes, et les chefs des Argyraspides voulaient qu’on leur abandonnât le choix du général en chef. Eumène, qui redoutait l’effet de ces divisions, conseilla de n’élire personne, mais de réunir tous les jours un conseil de guerre où l’on arrêterait toutes les mesures à prendre. Cette proposition fut agréée. Antigone cependant s’avançait soutenu par Séleucus, nommé récemment satrape de Babylonie, et par Pithon, satrape de Médie. Eumène, quoique malade, se fit porter en litière au

milieu de l’armée, et prit si bien ses dispositions qu’il remporta une victoire complète et força son adversaire à se retirer en Médie. Il ne jugea pas à propos de se mettre à sa poursuite, car son armée était fatiguée et manquait de vivres. Il prit ses quartiers d’hiver sur les frontières de la Médie, à 25 étapes d’Antigone. Celui-ci ayant refait son armée vint l’attaquer dans sès cantonnements. La cavalerie d’Eumène fut d’abord mise en déroute, et ses bagages tombèrent au pouvoir d’Antigone. Mais les Argyraspides, à la tête de l’infanterie, se jetèrent sur la phalange avec tant d’impétuosité qu’ils lui tuèrent plus de 5000 hommes et dissipèrent le reste. Eumène chercha alors à rallier les débris de la cavalerie, pour reprendre ce que l’ennemi lui avait enlevé. Mais les satrapes se retirèrent du champ de bataille; et les Argyraspides, pour recouvrer leurs femmes, leurs enfants qui étaient, avec leurs bagages, entre les mains de l’ennemi, entrèrent en pourparlers avec Antigone, se saisirent d’Eumène et le lui livrèrent.

Antigone se trouva, par cette révolution inattendue, maître de toute l’armée ennemie. Il fît d’abord arrêter Antigénès, le chef des Argyraspides, et le brûla vif. Il traita de même quelques autres chefs qui lui avaient toujours été hostiles. Quant à Eumène, il l’aurait bien sauvé, malgré son attachement pour Olympias et les rois ; mais, sur la demande des Macédoniens, il le fit mettre à mort. Avec Eumène périt le dernier défenseur de la maison royale et de l’unité de l’empire. Sa mort assura le triomphe momentané d’Antigone et rendit aux satrapes de la haute Asie une complète indépendance.

De la mort d’Eumène au traité de St#.

A partir de ce moment, Antigone se conduisit en véritable despote. Il commença par se débarrasser des satrapes qui lui portaient le plus d’ombrage. Il fit traduire devant un conseil de guerre Pithon, qui fut condamné à mort et exécuté; il destitua Peucestès, satrape de Perse, distribua les autres gouvernements de la haute Asie à son gré, et força Séleucus

à s’enfuir en Égypte. En même temps il puisait à pleines mains dans les trésors d’Ecbatane et de Suze, où il trouvait plus de 100 millions de notre monnaie, mettait sur pied une armée formidable, et n’aspirait à rien moins qu’à se rendre maître de toute l’Asie. Au moyen de courriers et de signaux de feux établis de distance en distance, il savait ce qui se passait dans tontes les parties de l’empire, et faisait parvenir promptement ses ordres sur tous les points.

Mais tandis qu’Antigone rêvait la succession d’Alexandre, ses ennemis se disposaient à la lui disputer. En vain il s’efforçait d’endormir Ptolémée par de bonnes paroles; en vain il recherchait l’alliance de Polysperchon, qu’il voulait opposer à Gassandre, il ne put empêcher Ptolémée et Séleucus de s’unir intimement contre lui et d’associer à leurs projets Lysimaque et Gassandre. Cependant on essaya d’arrêter encore cette guerre par des négociations. Les ambassadeurs de Gassandre et de Lysimaque vinrent trouver Antigone en Syrie et lui posèrent les conditions suivantes : Antigone remettra la Gappadoce et la Syrie à Gassandre, la Phrygie hellespontienne à Lysimaque, toute la Syrie à Ptolémée, et la Babylonie à Séleucus. Ils demandèrent, en outre, le partage des trésors dont Antigone s’était emparé après la défaite d’Eumène. Enfin, ils ajoutèrent que si leurs demandes étaient rejetées, ils se réuniraient tous pour déclarer la guerre à Antigone. Celui-ci répondit brusquement qu’il était tout préparé à la soutenir. Ptolémée, Lysimaque et Gassandre s’unirent par un traité et rassemblèrent leurs troupes. Antigone, de son côté, appela sous les armes tous ceux sur lesquels il pouvait compter, puis se dirigea vers la Syrie.

, L’occupation de cette province donnait à celui qui la possédait la prépondérance dans la Méditerranée orientale ; c’est pour cela qu’Antigone vint mettre immédiatement le siège devant Tyr. Au bout de trois mois les assiégés, réduits à , une affreuse disette, capitulèrent. Déjà les villes de Gaza et de Joppée avaient été emportées; de sorte qu’Antigone était maître de tout le littoral. Il se trouvait alors à la tête d’une Hotte de 240 vaisseaux. Il en envoya une partie en Grèce

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pour appuyer Polysperchon et Alexandre son fils, devenus ses alliés, et, avec le reste, il essaya de s’emparer des îles qui lui restaient encore. Gomme il craignait que Ptolémée ne fit quelque tentative sur la Syrie, il y laissa son fils Démétrius, jeune homme de 22 ans, et qui donnait alors les plus brillantes espérances. Pour lui, il se rendit dans l’Asie Mineure, afin de surveiller les mouvements des généraux de Gassandre. Bientôt la Carie tout entière passa sous ses lois. En même temps son lieutenant en Grèce, Ptolémée, chassait des villes de la Phocide et de la Béotie les garnisons de Cassandre, et les Athéniens forçaient leur gouverneur Démétrius à entrer dans son alliance.

Ainsi, tout réussissait à Antigone de ce côté. Mais ces succès furent un instant compromis par la défaite de son fils à Gaza. Ptolémée passant brusquement le désert était venu camper devant cette ville. En vain les conseillers de Démétrius lui disaient de ne point se mesurer avec une armée aussi considérable, avec un chef aussi habile. Démétrius n’écoutant que l’ardeur de son âge voulut combattre. Il échoua contre les savantes dispositions de Ptolémée. En vain fit-il des prodiges de courage, il fut obligé d’abandonner le champ de bataille. Cette victoire de Ptolémée entraîna la perte de la Phénicie entière. Sidon, Tyr se soumirent, et Séleucus put rentrer dans son gouvernement de Baby Ionie (312).

Séleucus fut accueilli avec empressement par les habitants de ce pays. On n’avait pas oublié ses quatre années d’administration pendant lesquelles il s’était fait remarquer par sa douceur et par sa modération. En passant à Carrhes, il joignit aux 800 hommes que lui avait fournis Ptolémée, les Macédoniens qui s’y étaient établis. Sa petite armée se grossit encore sur la route; et les habitants de Babylone ayant pris parti pour lui, il put se rendre maître de la citadelle que défendait Démophile, et délivrer ses enfants et s6s amis qui y avaient été enfermés après son départ. Nicanor, gouverneur deMédie, vint l’attaquer à la tête de 12000 hommes. Mais Séleucus le surprit au milieu de la nuit, et mit son corps d’armée en pleine déroute. Peu de temps après, h s’empara de la Médie et de la Susiane.

En Syrie, les affaires d’Antigone s’étaient relevées. Son fils Démétrius gagna sur un général de Ptolémée une victoire qui répara l’échec de Gaza et amena l’évacuation de la Syrie par les troupes égyptiennes. Ptolémée démantela les villes les plus considérables, Acco, Joppé, Samarie, Gaza, et repartit pour l’Égypte avec toutes les richesses qu’il put emporter.

La Syrie et la Phénicie recouvrées, il fallait s’opposer aux succès croissants de Séleucus dans la haute Asie. Après une courte expédition contre les Arabes Nabathéens, Démétrius profita du moment où Séleucus était en Médie, pour attaquer brusquement Babylone, qui lut emportée d’assaut et livrée au pillage. Cette expédition, du reste, n’eut guère d’autre résultat que de rattacher plus intimement les habitants de ce pays à Séleucus, qui rentra quelque temps après à Babylone, en expulsa la garnison d’Antigone, et se retrouva plus puissant qu’auparavant.

Antigone et Démétrius n’en conservaient pas moins la supériorité sur tous les autres points. Aussi le traité qui intervint en 311, leur assurait-il d’importants avantages. La première condition que chacun garderait ce qu’il possédait, montre assez que ce fut Antigone qui dicta la paix; la seconde, que les villes grecques conserveraient leur indépendance, contenait le germe d’une nouvelle guerre; et la troisième, qu’Alexandre Aigos, Je fils de Roxane, serait élevé sur le trône de Macédoine aussitôt qu’il serait majeur, ne pouvait avoir d’autre résultat que de hâter la mort de ce prince.

Du traité de 311 à la bataille d'lp»us (301).

Antigone se chargea de l’exécution du traité. Il mit k la disposition de son fils Démétrius des forces considérables, avec lesquelles celui-ci alla remettre les villes grecques en liberté, en commençant par Athènes, où Gassandre tenait garnison. Denys commandant de la garnison de Munychie, et Démétrius de Phalère, gouverneur de la ville au nom de Gassandre, mirent sur pied de nombreuses troupes; mais quelques soldats d’Antigone forcèrent l’enceinte et le Piréo HJST. d’orient. 29

fut enlevé. Denys se réfugia dans Munychie, Démétriusde Phalère dans l’intérieur de la ville. Le lendemain on conclut un accommodement qui garantissait à Athènes son indépendance. Démétrius de Phalère quitta cette ville, qu’il avait gouvernée pendant dix ans, et se retira en Égypte auprès de Ptolémée. Quant aux Athéniens, dans l’enthousiasme qu’excitait parmi eux le rétablissement de leur indépendance, ils décrétèrent qu’on élèverait des statues d’or à Antigone et à Démétrius, placées à côté de celles d’Harmodius et d’Aristogiton ; qu’on leur dresserait un autel avec cette inscription : Aux sauveurs, et qu’on ajouterait aux dix anciennes deux tribus nouvelles sous le nom de Démétriade etd’Antigonide; enfin que tous les ans on célébrerait en leur honneur des jeux, des processions et des sacrifices.

Démétrius s’arracha aux fêtes que lui donnait Athènes pour délivrer Mégare ; puis il reçut l’ordre de se porter avec une armée dans l’ile de Gypre, afin d’enlever cette position à Ptolémée. Tandis qu’Antigone était occupé à fonder dans la haute Syrie, sur les bords du fleuve Oronte, une ville qui reçut le nom d’Antigonie, Démétrius mettait le siège devant Salamine, et livrait à Ptolémée un des plus sanglants combats dont l’histoire fasse mention. Le gouverneur d’Égypte vaincu fut obligé de renoncer à la possession de Cypre (306). A la suite de cette victoire, Antigone prit le nom de roi et accorda le même titre à son fils. De son côté Ptolémée, malgré sa défaite, ceignit également le diadème. Les autres généraux imitèrent cet exemple. Cette usurpation du reste n’était plus qu’une simple formalité, depuis l’extermination complète de la famille d’Alexandre accomplie en Macédoine par Olympias et Cassandre.

•Antigone, encouragé par l’importante conquête qu’il venait de faire, tourna ses vues vers l’Égypte; il se mit lui- même à la tête de ses troupes , et traversa la Gcelésyrie avec 80 000 hommes d’infanterie, 8000 cavaliers et plus de 80 éléphants. Son fils Démétrius devait commander une flotte de 250 vaisseaux et seconder l’armée de terre. Mais à peine cette flotte était-elle en pleine mer, qu’une violente tempête jeta plusieurs trirèmes vers la ville de Raphia dont

la rade est d’un accès difficile. Les plus forts bâtiments résistèrent seuls à la violence des flots et vinrent jeter l’ancre à deux stades de l’embouchure du Nil. Ptolémée, qui avait mis toutes ses places en état de défense, parut bientôt et rangea ses troupes en bataille le long du rivage. Démétrius fut obligé de renoncer au débarquement, et, instruit que la côte voisine était inabordable à cause des marais et des étangs, il rebroussa chemin avec sa flotte. Cette retraite forçait l’armée de terre à l’inaction, et ce qu’il y avait de plus fâcheux, le manque de vivres et de fourrages se faisant sentir, le découragement gagna l’armée. Antigone retourna en Syrie. Cette guerre n’eut d’autre résultat que d'affermir Ptolémée dans la possession de l’Égypte (306).

Antigone songea à se dédommager aux dépens des Rhodiens. Rhodes était un objet d’envie pour les rois successeurs d’Alexandre. Tous se disputaient l’alliance de cette ville. Mais la sagesse de son gouvernement avait toujours su la maintenir dans la plus stricte neutralité. Une longue paix et l’accroissement de sa prospérité avaient été la récompense de cette conduite. Elle était arrivée à un tel degré de puissance qu’avec ses seules ressources, elle pouvait faire la guerre aux pirates et purger la mer de leurs brigandages. Alexandre l’avait honorée entre toutes les villes, en la choisissant pour y déposer son testament. Les Rhodiens avaient montré une égale amitié pour les successeurs de ce grand homme ; mais ils inclinaient plus particulièrement pour Ptolémée. C’était en effet avec l’Égypte qu’ils entretenaient les relations les plus actives; ce pays était le centre principal de leur commerce et le grenier où ils s’approvisionnaient pour leur blé. Antigone, qui le savait bien, essaya néanmoins d’entraîner les Rhodiens dans son parti. Déjà, à l’époque où il faisait la guerre à Ptolémée, au sujet de l’île de Cypre, il leur avait envoyé des députés, pour les engager à conclure un traité d’alliance avec lui et à aider Démétrius de leurs vaisseaux. Les Rhodiens ayant rejeté ses propositions, Antigone avait donné l’ordre de capturer tous les bâtiments qui se rendraient de Rhodes en Égypte et de confisquer leurs cargaisons. L’oflicier chargé de cette mission fut repoussé;

Antigone saisit ce prétexte pour déclarer la guerre aux Rhodiens.

Jamais on n’avait mis à la mer un armement plus formidable que celui que Démétrius commanda pour cette expédidion. Sa flotte était composée de 200 vaisseaux longs et plus de 170 bâtiments de transport, sur lesquels étaient embarqués environ 40 000 hommes avec une prodigieuse quantité de traits et de machines de guerre. Cette flotte était suivie de près de 1000 bâtiments appartenant à des particuliers; car depuis bien des années le territoire des Rhodiens n’ayant pas été ravagé par l'ennemi, on voyait accourir une foule de gens avides de partager avec les vainqueurs les riches dépouilles des insulaires (305).

Les Rhodiens ayant fait le recensement de leurs forces, trouvèrent environ 6000 citoyens et 1000 étrangers en état de porter les armes. Par un décret du peuple, les esclaves les plus vigoureux furent rachetés et incorporés dans les rangs de la milice citoyenne. En même temps, pour exciter le patriotisme dans l’âme de tous, on décréta que les corps de ceux qui périraient dans cette guerre recevraient, aux frais du trésor public, les honneurs funèbres, que leurs parents iniirmes seraient entretenus aux frais de l’État, leurs filles dotées et leurs enfants mâles adultes revêtus d’une armure complète et couronnésen plein théâtre aux fêtes de Bacchus. Le dévouement pour la cause publique éclata dans toutes les classes ; riches et pauvres rivalisèrent d’ardeur.

Démétrius s’était pourvu de tous les matériaux nécessaires pour pousser le siège avec vigueur. Entre autres engins destinés à battre en brèche les murs de la ville, il fit élever cette fameuse hélépole, la plus formidable de toutes les machines inventées jusqu’alors. Ce fut dans la construction de ces appareils et dans la manière de les disposer que Démétrius déploya ce talent merveilleux qui lui valut le surnom de Poliorcète. Ses efforts vinrent pourtant se briser contre l’admirable patriotisme des Rhodiens. Tout le monde s’intéressait au sort de cette ville; en même temps que Plolémée, Cassandre et Lysimaque lui fournissaient des secours; 50 députés, envoyés par les Athéniens et ies autres cités de la.

Grèce, venaient dans le camp de Démétrius le solliciter de faire la paix. Antigone à son tour voyant tant d’efforts et de combats inutiles, engagea son fils à traiter avec l’ennemi. La paix fut conclue aux conditions suivantes : la ville de Rhodes gardera son indépendance et ses revenus ; les Rhodiens fourniront à Antigone des troupes auxiliaires, excepté dans le cas où il ferait la guerre au roi d’Égypte; ils donneront comme otages 100 citoyens que Démétrius choisira lui-même (304).

Le retour de Démétrius en Grèce et l'occupation par ses troupes d’un certain nombre de villes qui obéissaient à Cassandre ranimèrent les inquiétudes de ce dernier. Il resserra son alliance avec Lysimaque, roi de Thrace; et tous deux envoyèrent des députés à Ptolémée et à Séleucus pour leur faire comprendre que la guerre qui les menaçait intéressait tous les rois, et qu’ Antigone une fois maître de la Macédoine ne manquerait pas d’attenter à l’indépendance des autres Étals. Ptolémée et Séleucus connaissaient trop Antigone pour ne pas apprécier ces raisons.

Une quatrième ligue se forma. Tandis que Lysimaque passait en Asie, Gassandre pénétra en Thessalie pour y combattre Démétrius. Les succès des deux rois arrachèrent Antigone aux fêtes et aux jeux qu’il célébrait alors à Antigonie. et l’amenèrent promptement en Asie Mineure. Averti bientôt après que Séleucus descendait des satrapies supérieures avec une armée considérable, il se décida à appeler immédiatement son fils Démétrius qui se hâta de conclure une trêve avec Cassandre, et mit aussitôt à la voile avec toute sa flotte. Il était temps qu’il arrivât , car Ptolémée venait lui aussi de soumettre la Cœlésyrie. Bientôt les armées de Lysimaque et de Séleucus rencontrèrent celle d’Antigone près d’Ipsus en Phrygie. Une bataille décisive s’engagea ; la ligue remporta une victoire complète: Antigone y perdit la vie; Démétrius s’enfuit en Cilicie, et de là à Salamine; qnant aux vainqueurs, ils se partagèrent les États du vaincu, sans trop s’inquiéter de leurs alliés, Ptolémée et Cassandre , dont l’un sur un faux bruit s’était retiré en Égypte et l’autre était resté en Europe (301).

L’empire d’Alexandre se trouva alors partagé en quatre

royaumes, l’Égypte, la Syrie, la Thrace, la Macédoine. Lysimaque ajoutaà son gouvernement l’Asie antérieure jusqu’au Taurus; tout le reste demeura à Séleucus; seulement on donna la Cilicie à Plistarque, frère de Gassandre.

« La suite des guerres qui s’étaient succédé sans interruption depuis la mort d’Alexandre avait empêché qu’on pût faire quelque chose pour l’administration intérieure qui paraît avoir été presque entièrement militaire. Néanmoins, ces bouleversements continuels furent réparés jusqu’à un certain point par la fondation de nouvelles villes ; on vit tous ces princes ennemis rivaliser entre eux sous ce rapport, soit par vanité, pour éterniser leur mémoire, soit par politique, pour affermir leur domination. Toutefois, ce ne fut qu'un bien faible dédommagement des calamités sans nombre qui accablaient les habitants de ces contrées, aux dépens desquels les armées avaient coutume de vivre. Les progrès que firent parmi les peuples vaincus la langue et la civilisation grecques achevèrent d’effacer tous les traits qui les caractérisaient comme nations. Leurs langues devinrent bientôt de simples dialectes populaires. » (Heeren).

C’est ce travail intérieur du génie grec importé par Alexandre en Asie, que nous allons constater dans les chapitres suivants.

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Ptolémée I Soter (323-285). — Ptolémée II Philadelphe (285-247). — Ptolémée III Évergète (247-222). — Ptolémée IV Philopator (222-203). — Ptolémée V Ëpiphane (205-181). — Ptolémée VI Philométor (181— 146). — Ptolémée VII Eupator et Ptolémée VIII Évergète ou Physcon (140-117). — Ptolémce IX Sother ou Lathyros (117-81). — Ptolémée X Alexandre et Ptolémée XI Aulétôs (81-52). — Ptolémée Xll, Ptolémée XUl et Cléopâtre (52-30).

Ptolcmcc X Soter (393-285).

C’est en Égypte que les résultats de la conquête d’Alexandre se sont manifestés avec le plus de puissance et d’éclat. C’est là que s’est résumé tout le travail de la pensée humaine dans les siècles antérieurs; là enfin que, par le commerce, par la science s’est accomplie cette union de l’Orient et do l’Occident que le génie d’Alexandre avait rêvée.

Ptoléméé, qui fut le chef de cette dynastie sous laquelle l’Égypte reprit une position si brillante dans l’ancien monde, était fils de Lagos, un des officiers de Philippe, père d’Alexandre. Associé de bonne heure aux destinées du grand homme, Ptolémée lui montra toujours un dévouement passionné; il l’accompagna dans cette mémorable guerre d’Asie, se distingua dans presque toutes les grandes batailles que livra le roi, sur les bords du Granique, à Issus, dans les plaines d’Arbèles, le suivit dans la Bactriane, dans l’Inde, et après sa mort obtint le gouvernement de l’Égypte et de la Libye. Ce gouvernement forma bientôt le royaume grécoégyptien qui devait durer trois siècles.

1 , Principaux ouvrages à consulter : Champollion-Figeac, Annales des Lag ides ; Saint-Martin , Biographie des Ptolcmees ; Lulronne, Itec/iei cites pour servir à l'histoire <C Egypte sous les Grecs et sous les Ronuiins; Vaillant, Historia Ptolcmseorum Aigjrpti reguni.

« Ptolémée, ditHeeren, connaissait bien le prix de ce qu’il possédait, et il était le seul parmi les successeurs du conquérant qui eût assez de modération pour ne pas aspirer à s’emparer de tout l’empire. Ce fut toujours l’ambition des autres chefs qui le força à intervenir dans leurs affaires, et il le fit avec tant de circonspection, que jamais la sûreté de l’Égypte ne fut compromise. »

A peine fut-il en possession de son gouvernement, qu’il s’y conduisit de manière à se concilier la bienveillance universelle. Comme il redoutait l’ambition de Perdiccas, il consacra immédiatement 8000 talents à mettre sur pied une armée, puis il se fortifia par des alliances au dehors, conclut un traité avec Antipater, gouverneur de Macédoine, et épousa sa fille Eurydice. Tandis qu'il était ainsi occupé à affermir sa puissance, il trouva occasion de placer la Cyrénaïque sous sa domination. Cyrène venait d’être le théâtre de troubles violents, à la suite desquels le parti démocratique l’avait emporté. Les propriétaires, chassés de la ville, cherchèrent un asile en Égypte, et engagèrent Ptolémée à les faire rentrer dans leur patrie. Ils y revinrent, en effet, appuyés par une forte armée et par une flotte placée sous les ordres d’Ophellas. Les chefs du parti démocratique furent vaincus, et le général égyptien se rendit maître de Cyrène (322).

Quand on reporta le corps d’Alexandre en Macédoine, Plolémée, pour honorer la mémoire du héros, se rendit avec son armée jusqu’en Syrie. Mais là, au lieu de laisser suivre au convoi la route indiquée, il ramena ses glorieux restes à Alexandrie. Un temple y fut construit en l’honneur du conquérant; des jeux y furent célébrés avec la plus grande magnificence. L’éclat que donna Ptolémée à ces fêtes funèbres ne fit qu’accroître sa popularité, et on vit accourir à Alexandrie une multitude d'étrangers empressés de servir dans son armée.

C’était, en effet, le temps où Perdiccas songeait à envahir l’Égypte. Nous avons déjà dit comment, à la suite d’un échec qu’il éprouva au passage du Nil, il fut tué par ses propres solda's. Ptolémée qui, par la générosité de sa conduite, s’éta: i acquis les sympathies des Macédoniens, aurait pu

prendre la régence : il aima mieux la faire donner à Pit’non et h Arrhidée. Le partage qui eut lieu quelque temps après à Trisparadisos, en Syrie, le maintint dans la possession de l’Égypte.

Les maîtres de l’Egypte ont toujours convoité la Syrie, et ses bois si propres aux constructions navales, et ses côtes si favorables à la navigation et au commerce maritime. Ptolémée songea de bonne heure à réunir cette province à ses possessions. Il chargea son général Nicanor d’en faire la conquête. Nicanor attaqua Laomédon, qui y commandait , le fit prisonnier, et s’empara des principales villes de la Phénicie après une courte et décisive campagne (320).

Mais Antigone, qui aspirait à recueillir tout seul l'héritage d’Alexandre, vint bientôt disputer à Ptolémée la possession de ces importantes provinces. Il fit construire dans les chantiers de Tripolis, de Byblos, de Sidon, une flotte considérable, entraîna dans son parti les petits roi du pays, et se porta avec son armée sur Tyrque défendait une garnison égyptienne. Cette ville fut prise après quinze mois de siège (313).

Ptolémée se dédommagea de la perte de la Phénicie par la soumission des petits rois de Cypre, qui s’étaient révoltés contre lui et par la conquête de quelques villes de Cilicie. Quand Démétrius menaça l’Égypte, il en sortit à la tête d’une armée de 18 000 hommes d’infanterie et de 4000 cavaliers, et s’avança jusqu’à quelque distance de Gaza. Là s’engagea un grand combat dans lequel Ptolémée triompha de l’inexpérience du fils d’Antigone (312). Il usa bien de la victoire; il renvoya à Démétrius tous ses prisonniers, ainsi que son bagage d’une magnificence vraiment royale. « Ce n’est pas , lui dit-il, pour de pareilles dépouilles que nous sommes en guerre avec Antigone; mais parce que, après avoir fait la guerre eu commun, d’abord contre Perdiccas, puis contre Eumène, Antigone s’est refusé à partager avec ses amis un pays conquis, et que, au mépris des traités, il a enlevé à Séleucus, contre toute justice, la satrapie de Babylone. » Le résultat de la bataille de Gaza fut pour Ptolémée la soumission de Sidon, de Tyr, et pour Séleucus qui l'avait secondé dans cette guerre, son rétablissement à Babylone.

Cependant Démétrius reparut à la tête d’une nouvelle armée, battit un général égyptien, et, réuni à Antigone, poussa vivement Ptolémée qui n’osa risquer une bataille décisive et se retira en Egypte. Avant de quitter la Phénicie, il détruisit les fortifications des villes les plus considérables dont il s’était emparé.

Pour arrêter les progrès d’Antigone, Ptolémée contracta une alliance intime avec Cass3ndre, et s’efforça de gagner les Grecs; Sicyone et Corinthe reçurent ses garnisons. Cependant Antigone avait donné l’ordre à son fils d’attaquer l’ile de Cypre. Celte expédition amena la plus grande bataille navale de ce temps; Ptolémée fut vaincu et perdit l’île entière. Toutefois, il se crut si peu abaissé par ce revers; qu’il ne craignit pas de ceindre le diadème à l’exemple d’Antigone, et qu’il prit désormais dans tous ses édits le titre de roi (306).

Souvent malheureux dans ses tentatives au dehors, Ptolémée était invincible dans sa vallée du Nil. Il trouvait là, dans la situation même du pays protégé par des côtes presque inabordables, et surtout dans les sympathies 'des Égyptiens, un rempart inexpugnable. Antigone ayant voulu envahir l’Égypte après la victoire de son fils en Cypre, perdit la plus grande partie de sa flotte, et fut contraint à la retraite (306).

La bataille décisive d’Ipsus ruina tous les plans d’Antigone, et fixa sans retour les destinées des successeurs d’Alexandre. Ptolémée, déjà affermi sur son trône, ne chercha pas à s’agrandir aux dépens de son ancien adversaire. Il recouvra une portion de l’île de Cypre et la plus grande partie de la Phénicie , mais Salamine, Tyr et Sidop restèrent au pouvoir de Démétrius. En 300, Magas, fils de Bérénice et beau-fils de Ptolémée, reconquit Cyrène qui s’était révoltée. L’année suivante, Ptolémée maria sa fille Ptolémaïs à Démétrius, qui, de son côté, lui envoya son ami, le jeune Pyrrhus, héritier du trône d’Epire, pour y être garant de la paix qu’il avait jurée.

Ptolémée fournit à Pyrrhus des troupes et de l’argent pour l’aider à remonter sur le trône de ses pères (298). L’année suivante, il accorda sa fille Lysandra à Alexandre,

fils de Cassandre et maître d’une partie de la Macédoine. La flotte qui la conduisit à son mari fut chargée en même temps de secourir Athènes, dont le tyran Lacharès avait imploré l’assistance de Ptolémée contre Démétrius qui l'assiégeait. Mais la flotte de Démétrius, double de celle de Patrocle, amiral de Ptolémée, força ce dernier à abandonner Athènes qui tomba au pouvoir de l’ennemi (296). Pendant que Démétrius, passant bientôt à une autre entreprise, s’occupait d’enlever la Macédoine aux enfants de Cassandre, il oubliait ses possessions orientales. En 294, Ptolémée parvint à reconquérir Salamine en Cypre, et renvoya à Démétrius sa femme et ses enfants qui étaient tombés entre ses mains. Les autres places que ce dernier possédait encore sur les côtes de Syrie lui furent enlevées l’une après l’autre et réunies au royaume d’Égypte.

Depuis cette époque, Ptolémée n’eut plus guère l’occasion ni sans doute la volonté de se mêler aux événements qui agitaient le monde. Cette partie de son règne fut consacrée à l’organisation de ce beau royaume qu’il devait à sa sagesse et îi son courage. C’est vraisemblablement alors qu’il terminales temples, les palais et les autres édifices qui firent d’Alexandrie une des plus belles villes du monde. Parmi ces monuments, il faut citer surtout le tombeau d’Alexandre, le phare destiné à faciliter la navigation dans le voisinage du port d’Alexandrie, l’Heptastade, l’hippodrome et le Sérapéum, qu’il fit construire pour un nouveau dieu que, sur la foi d’un songe, il envoya chercher à Sinope. C’était, du reste, plutôt une nouvelle statue qu’une nouvelle divinité, car Sérapis était depuis longtemps adoré des Égyptiens sous le nom d'Apis. C’est en 289 que Ptolémée, voulant raviver au sein de son peuple le sentiment religieux, envoya demander à Scydrothémis, prince de Sinope, la statue désirée; etpe n’est qu’en 286, après trois ans de négociations , que Sérapis fit son entrée tout seul à Alexandrie. Les habitants du Pont refusant toujours de céder ce simulacre révéré, celui-ci, disent les Égyptiens, tout de marbre qu’il était, s’embarqua de lui-même, et sans avoir besoin de pilote, aborda en Égypte. Un temple magnifique lui fut élevé, et son culte prévalutsurceluides anciennes divinités.

Le plus mémorable des établissements de Ptolémée fut le Musée. Toutes les sciences connues, tous les exercices de la pensée, philosophie, mathématiques, physique, médecine, philologie, littérature, y étaient représentés. Ptolémée attira dans cet établissement, qui était annexé à son palais, les savants de la Grèce et de l’Orient, et Alexandrie ne tarda pas à devenir la patrie des lettres et le sanctuaire de la science. Le Musée avait de vastes portiques où on pouvait se promener en enseignant, des collections de manuscrits les plus fameuses de l’antiquité, avec un grand nombre d’employés pour copier, corriger, dorer, garnir les papyrus. Partout où il y avait des livres, Ptolémée demandait à les emprunter, puis faisait parvenir de belles copies à leurs propriétaires en gardantJes originaux. Ainsi Athènes donna les ouvrages de ses (rois tragiques, et reçut en échange un élégant exemplaire avec 1 6 talents. La bibliothèque du Musée, placée d’abord dans le Bruchion, finit par réunir jusqu’à 400 000 volumes ; et l’espace étant venu à manquer, le Sérapéum reçut un autre dépôt de 300 000 volumes. Parmi les hommes distingués qui dirigèrent l’enseignement ou qui furent préposés à l’administration du Musée, il faut citer Démétrius de Phalère, l’ancien gouverneur d’Athènes, qui jouit d’un immense crédit sous Ptolémée, mais qui, lui ayant conseillé de choisir Géraunos pour successeur, de préférence à Philadelphe, fut exilé quand celui-ci monta sur le trône.

Ptolémée ne se distingua pas seulement par son goût pour les sciences. Au milieu des occupations de la paix et des agitations de la guerre, il ne perdit pas de vue le projet d’Alexandre, qui était de faire de l’Egypte le centre du commerce universel. C’était pour favoriser la navigation qu’il avait entrepris d’élever ce phare dont nous avons parlé plus haut II était situé dans l’ile de Pharos, et ses feux se voyaient, dit-on, à une distance de 10 lieues marines. Cette construction ne fut terminée que la première année du règne de Ptolémée Philadelphe, par l’architecte Sostrate, qui, pour se réserver à lui seul l'honneur d’un ouvrage aussi remarquable fit graver son nom sur la pierre, puis le revêtit d’un ciment sur lequel il traça celui de Ptolémée. Le temps, en détruisant cet enduit,

effaça le nom du roi, et le nom de l’architecte apparut seul sur ce monument qui passait pour une des sept merveilles du monde.

Pour donner une idée de l’importance que Ptolémée attachait à la marine, il suffit de rappeler qu’à la cour de Démétrius on ne l’appelait que le capitaine de vaisseau. On peut également se représenter les richesses que le commerce avait déjà entassées dans Alexandrie, en lisant dans les historiens de l’antiquité le récit des fêtes que donna Ptolémée quand il associa au trône Ptolémée Philadelphe, qu’il avait eu de Bérénice, sa seconde femme. Les individus qui figurent dans cette fête, les objets qui contribuèrent à son ornement, nous prouvent que, dès cette époque, les Égyptiens avaient des relations avec les peuples les plus éloignés, avec les Ethiopiens, les Bactriens, les Indiens, etc. Une armée considérable, une marine puissante protégeaient cet immense commerce, et faisaient respecter partout le pavillon égyptien. Si nous en croyons Appien, l’Egypte pouvait mettre sur pied 200 000 hommes d’infanterie, 40 000 chevaux, entretenir 300 éléphants, 2000 chars; 300 000 armures étaient dans ses arsenaux; elle disposait de 2000 vaisseaux et de 1500 galères; 740 000 talents, c’est-à-dire 4 millions de francs, se trouvaient dans son trésor. La population d’Alexandrie, encouragée par la douceur du gouvernement et par l’appât des ressources qu’offrent toujours les grandes villes, s’augmentait de jour en jour. Ptolémée lui-même prenait à lâche de l’accroître sans cesse, en attirant dans sa capitale un grand nombre de colons, et particulièrement les Juifs. Ceux-ci étaient si nombreux, qu’ils possédaient tout un quartier d’Alexandrie.

Ptolémée Soter fut, de tous les successeurs d’Alexandre, le plus habile à se concilier l'affection des vaincus. H conserva les antiques institutions civiles et politiques, maintint la division du pays en nomes, respecta les croyances nationales, laissa subsister la caste sacerdotale, et sut la faire servir à l'affermissement de sa dynastie. Memphis continua d’être, sinon la résidence ordinaire, au moins la capitale officielle do ' l’empire, où se faisait le sacre des rois; et le temple de Phtha, embelli encore par Ptolémée, continua d’être le temple pria-

cipal de la nation. Alexandrie seule devint une ville entièrement grecque.

Pendant que Ptolémée organisait ainsi son royaume, et y faisait fleurir la civilisation grecque, entée sur la civilisation égyptienne, la paix dont jouissait l’Egypte fut sur le point d’être troublée. Démétrius, ne se contentant pas du titre de roi de Macédoine, fit un immense armement pour passer en Asie et recouvrer les pays qui avaient appartenu à son père. Gomme cette expédition menaçait également Séleucus, Lysimaque et Ptolémée, ils contractèrent une nouvelle alliance, engagèrent Pyrrhus dans la ligue et furent bientôt en mesure de prévenir leur ennemi. Lysxmaque et Pyrrhus se préparèrent k faire une invasion en Macédoine, tandis que Ptolémée paraissait dans les mers de la Grèce avec une flotte très-considérable. La double entreprise de Lysimaque et de Pyrrhus eut un plein succès; Démétrius vaincu fut en très-peu de temps dépouillé de la Macédoine, et réduit k s’embarquer avec les débris de son armée. Il passa dans l’Asie Mineure, où il fut pris quelque temps après par son gendre Séleucus, qui le retint prisonnier jusqu’k sa mort dans une maison royale de la Syrie. Ptolémée revint alors dans ses États où il jouit d’une paix qui ne fut pas interrompue. Déjà parvenu à un âge avancé, le fils de Lagos s’occupa à régler tout ce qui était relatif k sa succession. Il ne voulut pas laisser k la fortune la décision d’un objet aussi important. Deux de ses femmes lui avaient donné des enfants mâles : l’aîné, Ptolémée, surnommé Géraunos ou la Foudre, k cause de son bouillant courage, était né d’Eurydice, fille d’Antipater. Il lui préféra l’aîné des enfants qu’il avait eus de Bérénice, Ptolémée, surnommé depuis Philadelphe. Ce prince fut déclaré héritier du trône.

Cette décision irrita tellement Géraunos, qu’il quitta l’Égypte et se retira chez Lysimaque, roi de Thrace, avec Méléagre; son frère Ptolémée ne se borna pas à cette préférence; voulant donner au fils qu’il avait choisi une marque plus particulière de son amour, il descendit volontairement du trône, après avoir régné sur l’Égypte pendant 38 ans, 17 ans comme simple gouverneur, et 21 ans avec le titre de roi. L’inaugu-

ration du nouveau prince se fit avec u»e pompe magnifique (285). Ptolémée mourut 2 ans après son abdication, à l’âge de 80 ans. LesRhodiens qu’il avait secourus contre Démétrius lui avaient donné le surnom de Sauveur, Soter.

Ptolémée II Philadelphe (*8ft-949)

Ptolémée Philadelphe ( qui aime ses frères ) avait 24 ans quand il monta sur le trône. Ce prince continua la sage politique de son père, et justifia ainsi la préférence qui lui avait été accordée. Son règne de 38 ans fut encore plus paisible que celui du premier des Ptolémées; il protégea avec la même ardeur les arts, les sciences, le commerce. L’Égypte devint, sous son règne, la première puissance commerciale et maritime du monde, et si l’on ne peut accepter le chiffre de 33 000 villes que Théocrite lui attribue alors, il n’en est pas moins vrai qu’elle fut à cette époque un pays très-florissant.

Philadelphe avait hérité de son père de domaines considérables; car, outre l’Égypte, la Cyrénaïque, la Phénicie et les contrées de l’Arabie limitrophes de l’Égypte, il possédait encore l’île de Cypre, plusieurs des Gyclades, presque toutes les côtes méridionales de l’Asie Mineure et plusieurs points du littoral de la Thrace. Content de ce riche héritage, il ne paraît avoir fait aucune tentative pour y rien ajouter ; il se borna à le défendre, et dirigea ses vues vers un but plus utile à l’Égypte et au monde entier que de nouvelles conquêtes. Les explorations et les découvertes maritimes attirèrent particulièrement son attention. Les contrées intérieures de l’Afrique, les rivages de la mer Erythrée furent reconnus. L’amiral Timosthénès fut chargé de remonter le Nil, d’explorer et de soumettre la Nubie. En 60 jours, il parvint de Syène à Méroé. Aristoçréon s’avança plus loin encore en tournant vers l’Occident. Ces explorations n’eurent pas seulement pour résultat d’étendre et de régulariser les relations commerciales de l’Égypte avec l’Ethiopie ; elles agrandirent aussi le cercle des connaissances géographiques. « Depuis les temps anciens jusqu’à Ptolémée , dit Diodorë de Sicile, aucun Grec n’avait pénétré dans l’Ethiopie, et ne s’était même avancé j usqu’aux frontières

méridionales de l'Egypte. Ces lieux étaient trop inhospitaliers et dangereux à parcourir. On en a une plus exacte connaissance depuis l’expédition que ce roi a faite en Ethiopie, à la tête d’une armée grecque. »

Ptolémée s’occupa aussi activement du commerce de l’Egypte avec l’Inde et le3 autres contrées orientales. Il reprit le grand travail commencé par Néchao et Darius; il fit rétablir le canal qui, partant de la branche Pélusiaque, dans les environs de Bubaste, s’ouvrait dans le golfe Arabique près d’Arsinoé, à la pointe la plus septentrionale du golfe. Timosthénès, le même qui avait remonté déjà le Nil jusqu’à Méroé, fut chargé d’explorer les côtes du golfe Arabique. Des missions pareilles furent confiées à Ariston, Satyros et à Eudènae. Le premier visita le littoral de l’Arabie, depuis le promontoire Posidion jusqu’à l’Océan. Ces côtes furent reconnues, mesurées et décrites. En même temps, de grandes flottes parcoururent le rivage de la Troglody tique, de l’Ethiopie, et ies couvrirent de colonies militaires ou marchandes. Bérénice, située presque sur les confins de l'Ethiopie, devint le point d’embarquement général pour tous les navigateurs qui allaient trafiquer dans la mer Rouge, sur les côtes de l’Ethiopie, dans le golfe Persique et la mer des Indes. C’est ainsi que le commerce de l’Orient, qui sous le premier des Ptolémées, avait déjà pris sa direction par l’Egypte, ne sortit plus de ce pays, et que la ville d’Alexandrie devint le premier entrepôt du monde.

Si l’antiquité nous a transmis des détails suffisants pour nous donner une juste idée des glorieuses entreprises de Ptolémée Philadelphe, elle ne nous a presque rien appris sur les événements politiques au milieu desquels il se trouva engagé. Il est facile de juger que sous son règne l’Égypte conserva la prépondérance que lui avait donnée Ptolémée Soter. Mais ou ne voit pas la part qu’il prit aux sanglants démêlés des successeurs d’Alexandre. Tandis que l’Egypte jouissait des douceurs de la paix, des haines et des crimes atroces troublaient la cour de Lysimaque. La fuite de Géraunos, frère de Philadelphe, en avait été le signal. Arsinoé, femme de Lysimaque, avait accusé Agathoclès, fils de ce prince , de vouloir l’assas-

siner et le malheureux père avait ordonné le supplice de son fils. Quand Lysimaque lui-même eut succombé à Cyropédion, Géraunos assassina Séleucus, s’empara du royaume de Thrace et força la veuve de Lysimaque à l’épouser, puis égorgea ses enfants dans ses bras. Arsinoé parvint à s'enfuir à Samothrace. Elle resta dans ce lieu inviolable jusqu’à ce que Piiiladelphe, son père, la fit redemander à Sosthène qui gouverna un moment la Macédoine. Après tant de misères, elle goûta enfin le repos à la cour d’un frère qui l’aimait tendrement. Cette amitié excita la jalousie de la fille de Lysimaque, qui avait épousé Philadelphe. De concert avec Amyntas et Chrysippos, son médecin, elle forma le projet de faire périr son mari. Les complices expièrent par leur mort ce criminel dessein. Pour la reine, Ptolémée la relégua à Goptos, dans la Thébaïde, où plus tard elle fut mise à mort par les ordres de son mari. Bientôt après il associa à l’empire et épousa sa sœur Arsinoé, ce qui était contraire aux usages macédoniens, mais non à ceux des Egyptiens. Ajoutons que les Ptolémées, aussi bien que les Séleucides, se regardèrent comme les successeurs des rois de Perse, et adoptèrent les usages qui avaient été en vigueur à leur cour. « Cette coutume pernicieuse, ditHéeren, d’unir par le mariage les membres de la même famille, contribua puissamment à la dépravation des mœurs de la maison royale des Ptolémées, qui dégénéra encore plus promptement que celle des Séleucides. »

C’est sans doute vers la même époque qu’une conspiration d’Argée, frère de Philadelphe, fut découverte et punie; une tentative de son autre frère Méléagre pour soulever Cypre ne réussit pas mieux.

Cependant après la mort de Pyrrhus en 272 les affaires s’étaient compliquées en Grèce. Philadelphe, sollicité par les 1 Athéniens et les autres Grecs que menaçait Antigone, fils do Déraétrius, et roi de Macédoine, envoya à deux reprises différentes son amiral Patrocle soutenir Aréos, chef des Grecs ligués contre les Macédoniens. Les Athéniens, par reconnaissance, donnèrent le nom de Ptolémaïs à une de leurs tribus. Plus tard, le roi d’Égypte eut à soutenir une guerre sérieuse contre Magas, son frère utérin, qui gouvernait la Cyrénaïque

lilST, D’ORlElO. 30

depuis la mort d'Ophellas. Excité par sa femme Apamée, fille d’Antiochus Soter, il prit le titre de roi, marcha contre l’Egypte avec des forces considérables, s’empara de Parétonium et de presque toute la Lybie maritime. Déjà il touchait aux frontières de l’Egypte, quand la nouvelle de la révolte des Marmarides le contraignit de retourner à Cyrène. Philadelphe allait poursuivre Magas dans sa retraite lorsqu’une rébellion de ses troupes mercenaires l’arrêta. 4000 Gaulois, qui étaient à son service, voulurent se rendrent maîtres de l’Egyte : mais il réussit à les enfermer dans les îles du Nil, et les fit tous périr. Cependant Magas était parvenu à engager dans sa querelle son beau-père Antiochus Soter. Cette diversion ne lui fut pas d’une grande utilité ; car Ptolémée prévint le roi de Syrie, en faisant attaquer ses Etats par les peuples barbares, ses voisins. Magas, de son côté, n’obtint pas de succès ; la guerre traîna en longueur et se termina enfin par la proposition que fit Magas lui-même de marier sa fille unique Bérénice au fils de Ptolémée, de manière à réunir après lui l’Egypte et la Cyrénaïque sous une même domination. Il mourut, il est vrai, avant la conclusion du mariage, et sa veuve Apamée s’y opposa. Elle offrit la main de sa fille à Démétrius, fils d’Antigone de Goni. Démétrius se rendit à Cyrène, sa beauté lui gagna le cœur d' Apamée, et sa fille, dans un excès de jalousie, le fit assassiner. Après cette catastrophe, Apamée se retira auprès d’Antiochus Théos, en Syrie, et Bérénice alla épouser en Egypte le fils de Philadelphe, qui devint plus tard roi d’Egypte, sous le nom de Ptolémée III Évergète.

La fuite d’ Apamée amena entre la Syrie et l’Égypte une guerre qui fut longue et cruelle, mais dont on ne connaît pas bien les circonstances. A la fin , les deux rois également las d’une lutte désastreuse, convinrent de faire la paix. On sait seulement qu’après la conclusion du traité, Antiochus Théos répudia sa femme Laodice , et épousa Bérénice , fille de Philadelphe, à condition que les enfants qui pourraient naître de ce mariage hériteraient du trône de Syrie ; ce qui semblerait indiquer que dans cette guerre l’avantage fut du côté de Philadelphe. Ptolémée dot richement sa fille, et la condui-

sit lui-même par mer à Séleucie, sur l’Oronte, où ses noces furent célébrées avec la plus grande magnificence. Il mourut peu de temps après son retour, pendant la construction d’un temple qu’il faisait élever à la mémoire de sa femme Arsinoé.

Ptolémée Philadelphe n’avait cessé, durant ses 38 ans de règne d’encourager le commerce, les arts et les sciences. Nous avons dit ce qu’il fit en faveur du commerce : il augmenta de beaucoup la bibliothèque déjà très-considérable que Soter avait fondée à Alexandrie. Ce fut sous Philadelphe et, à ce qu’il paraît, dans la dixième année de son règne que, par les conseils de Démétrius de Phalère, les livres hébreux furent traduits en langue grecque. Le grand nombre de Juifs qui se trouvaient à Alexandrie, leur mélange avec les Macédoniens, dont il leur devint nécessaire de connaître le langage, dut rendre indispensable la version de ces livres en grec. Philadelphe qui aimait à recueillir les ouvrages importants des nations étrangères ne pouvait d’ailleurs oublier ceux des Juifs.

Les poètes Théocrite de Syracuse, Callimaque de Cyrène, Lycophron de Chalcis, et le fameux critique Zoïle, vécurent à la cour de Philadelphe. Il commença les relations de l’Égypte avec Rome. Après le mauvais succès de l’expédition de Pyrrhus en Italie, il envoya une ambassade au sénat, et quatre députés romains vinrent conclure un traité d’alliance avec lui. Ces relations ne firent dans la suite que s’étendre, et préparèrent l’établissement de la domination de Rome sur les rives du Nil.

Ptolémée III Evergète («4»-»**).

Ptolémée, surnommé Évergète, le Bienfaisant, succéda à Philadelphe son père. A peine était-il monté sur le trône qu’il se trouva engagé dans une guerre longue et opiniâtre contre le roi de Syrie. Ce fut la répudiation de Bérénice par Antiochus II, après la mort de Philadelphe, qui amena cette guerre; Bérénice avait été obligée de s’enfuir avec son fils à Daphné, mais elle n’avait pas tardé à tomber entre les mains du roi de Syrie, Séleucus II, qui ordonna sa mort. Évereète

se déclara son vengeur,, et se mit en campagne avec une puissante armée, une nombreuse cavalerie et une grande quantité d’éléphants. Une Hotte était en outre destinée à seconder les opérations de l’armée de terre. Il envahit les provinces situées en deçà de l’Euphrate, soumit la Cilicie, l’Ionie, la Pamphylie et toute l’Asie Mineure. De rapides succès accompagnaient partout ses armes. Il conquit encore la Mésopotamie, la Babylonie, la Susiane et la Médie. Selon l’inscription d’Adulis, Evergète aurait envahi la Perse et tous les pays jusqu’à la Bactriane, de sorte qu’il se serait rendu maître de presque tout l’empire des Séleucides. Sans les troubles survenus en Égypte, Évergète aurait peut-être consommé la ruine de son ennemi. Ce prince, en revenant dans ses États, garda la Syrie et laissa la Cilicie à Antiochus Hiérax, frère de Séleucus, qui s’était uni à lui contre le roi de Syrie.

Des garnisons égyptiennes furent mises dans beaucoup de villes, sous le commandement d’un général nommé Xanthippe. Évergète rentra en Egypte avec d’immenses dépouilles; parmi ses trophées on remarquait les slatues des dieux d’Egypte que Cambyse avait autrefois portées eu Perse. Quelques années après, Séleucus se crut assez fort pour pousser avec vigueur la guerre contre le roi d’Égypte. Il fut de nouveau vaincu. Ptolémée rentra dans la Syrie, prit Damas, Orthosia, et contraignit le prince séleucide à se retirer vers Antioche. Mais Hiérax se réconcilia avec son frère et s’unit à lui contre le roi d’Egypte, qui fut forcé de conclure avec le roi de Syrie une trêve de 10 années. De nouveaux démêlés s’étant élevés entre les deux Séleucides, Ptolémée en profila pour rompre la trêve et faire des incursions dans la Syrie et jusque dans la Mésopotamie. Hiérax chassé de la Cilicie se retira en Égypte, où il croyait trouver un protecteur. Mais Evergète ne lui avait pas pardonné sa défection ; il le retint prisonnier. Hiérax cependant parvint à s’échapper et retourna en Asie Mineure, où il continua longtemps encore à guerroyer contre les princes syriens.

Évergète, tranquille sur son trône s’occupait de l’administration intérieure de ses États, ou plutôt passait ses jours

dans les festins et dans lesplaisirs ; de là le surnom populaire de Tryphon (énervé), qui lui est donné par plusieurs écrivains. Il ne négligeait rien néanmoins pour conserver à l’Égypte cette prépondérance que lui avaient assurée ses prédécesseurs. Comme eux il intervint dans les affaires de la Grèce, se déclara le protecteur de la ligue Achéenne, et lui fournit des secours pour résister aux Macédoniens. Mais Aratus ayant recherché l’alliance d’Antigone roi de Macédoine, Cléomène, roi de Sparte, alors en guerre avec les Achéens, devint par ce seul fait le protégé d’Évergète. L’assistance lointaine et précaire de ce roi ne put empêcher Cléomène d’être complètement vaincu à Sellasie et forcé de fuir en Égypte. Évergète se repentit alors de ne l’avoir pas mieux soutenu ; il lui promit des vaisseaux et de l’argent pour retourner en Grèce. La mort l’empêcha de tenir parole.

Ptolémée IV Philopntor

Ptolémée Philopator ( qui aime son père), le quatrième prince lagide, était jeune encore quand il prit les rênes du gouvernement. Le ministre Sosibios, qui avait eu une trèsgrande influence dans les dernières années d’Evergète, conserva tout son crédit. Pour mieux se maintenir au pouvoir, il plongea le jeune roi dans les plaisirs et le rendit complètement étranger aux affaires. Ce système lui réussit. « Confiant en sa félicité présente, dit Polybe, Ptolémée se montrait inattentif à tout; il était presque invisible pour ses courtisans et pour les magistrats établis en Égypte ; il affectait la même indifférence, la même paresse avec les officiers préposés à ses possessions étrangères, dont ses prédécesseurs avaient eu plus de soin que de l’Égypte même. En effet, maîtres de la Cœlésyrie et de Cypre, ces princes menaçaient, sur terre et sur mer, le roi de Syrie ; ils avaient également l’œil sur les royaumes de l’Asie et sur les îles par l’occupation des lieux et des ports les plus importants de ceé rivages, qui s’étendent de la Pamphylie à l’Hellespont et à Lysimachie. Enfin, au moyen d’Énos et de Maronée, et de villes plus voisines encore, ils surveillaient la Thrace et la Macédoine, et étendant leurs

armées au loin, à l’abri derrière tant de principautés, ils gouvernaient l’Égypte dans une entière sécurité. C’était donc avec raison qu’ils s’occupaient de l’extérieur. Mais détourné de ses soins par les plus honteuses passions et par les égarements d’une ivresse continuelle, Philopator vit en peu de temps, comme il était naturel, plus d’un conspirateur attenter à ses jours et à son autorité. »

Un tel prince devait être facilement cruel. Sosibios, pour écarter tous ceux dont il redoutait l’influence ne négligeait aucune occasion de lui inspirer des soupçons et des craintes pour son autorité ou pour sa vie. C’est ainsi qu’il fît mourir d’abord Magas son frère, dont il craignait l’ascendant sur les troupes mercenaires. Bérénice, sa mère, perdit aussi la vie par ses ordres. Enfin vint le tour de Cléomène. Ce prince, tant que vécut Évergète, espéra du secours pour reconquérir l’héritage de ses pères ; mais maintenant il sollicitait en vain la cour d’Alexandrie d’exécuter ses promesses. Cependant les circonstances semblaient plus favorables que jamais. Antigone venait de mourir, et le sceptre de , Macédoine avait passé dans les mains d’un enfant de 15 ans. Cléomène supplia le roi de le renvoyer en Grèce. Ptoléméo refusa, craignant que Cléomène ne profitât de la mort du roi de Macédoine pour soumettre la Grèce entière et former en Europe une puissance redoutable à l’Égypte. Irrité de ses refus, Cléomène s’emporta en propos injurieux contre Philopator : * Tout ce que désire Je roi d’aujourd’hui, avait-il dit un jour, ce sont des joueuses de flûte. » Ces paroles furent rapportées à Sosibios, qui accusa le roi de Sparte d’avoir voulu exciter une révolution en Egypte; sur ce prétexte, il le fit enfermer et entourer de gardes. Cléomène s’indigna d’un pareil traitement. «Non, dit-il, je ne mourrai pas comme un lâche dans l’obscurité. » Et profitant du départ de Ptolémée pour Ganope, il réunit ses serviteurs et ses amis dans un banquet, puis sortit vers le milieu du jour avec eux, l’épée au poing, sans être aperçu. Ils appelèrent alors le peuple à la liberté, et comme nul ne remuait, ils s’élancèrent vers la citadelle pour en briser les portes et faire servir les prisonniers à leur cause. Leur tentative échoua devant la résistance des officiers

qui commandaient ce poste; plutôt que de tomber vivants aux mains de leurs ennemis, ils tournèrent leurs armes contre eux-mêmes et se donnèrent la mort. Philopator de retour à Alexandrie, fit mettre en croix le cadavre de Cléomène, et égorgea à ses pieds la femme, la mère et les enfants de ce malheureux roi (220).

Depuis quelques années, Antiochus le Grand, fils de Séleucüs Callinicoa, avait remplacé sur le trône de Syrie son frère Séleucus Géraunos. Quoique jeune encore, il était doué delà plupart des qualités qui font les grands princes. Il crut que la mollesse et la lâcheté de Philopator lui permettaient de venger sur l’Égypte les maux qu’Évergète avait fait éprouver à la Syrie, et de se rendre maître des provinces que les rois égyptiens possédaient encore en Asie. Une première entreprise ne réussit pas, et il se vit obligé d’abandonner un moment ses projets pour aller punir la révolte de Molon et d’Alexandre, gouverneurs des satrapies supérieures. Pendant qu’Antiochus était occupé loin des frontières de l’Égypte, Philopator préparait les moyens de lui résister en contractant une alliance avec Achéos, qui s’était déclaré roi dans l’Asie Mineure. Après avoir pacifié l’Orient, Antiochus vint mettre le siège devant Séleucie sur l’Oronte, ville occupée par une garnison égyptienne depuisles conquêtes d’Évergète. Elle fut prise (218). Aussitôt Théodotos, général étolien qui commandait en Syrie pour Ptolémée, mécontent de l’ingratitude de ce roi, le trahit et livra à Antiochus les provinces qu’il cotnmandait, ainsi que les places importantes de Tyr et dè Ptolémaïs La nouvelle de cette défection obligea Philopàtor à envoyer un autre général et une autre armée en Phénicie. Ce général attaqué par Antiochus aux défilés de Béry te , fut mis dans une déroute complète , et tout le pays jusqu’aux frontières de l’Egypte tomba au pouvoir d’Antiochus.

Cependant les forces de Ptolémée étaient rassemblées à Péluse ; elles étaient formidables. Agathoclès et Sosibios, ses ministres, trompèrent encore, par de feintes négociations, Antiochus qui perdit à recevoir des ambassadeurs un temps précieux et fut réduit à proposer une trêve de quatre

mois. L’hiver se passa en négociations infructueuses; au printemps les hostilités recommencèrent.

Les deux armées avaient chacune une flotte pour appuyer leurs opérations. Elles se rencontrèrent à la hauteur de Sidon. Sur mer l’avantage fut disputé; mais sur terre, les troupes d’Antiochus furent victorieuses. Il s’empara de Scythopolis, de la Judée et d’une partie de l’Arabie. L’année suivante (216), Ptolémée, que les instances de ses ministres avaient enfin décidé à se mettre à la tête de son armée, partit de Péluse avec 70 000 hommes d’infanterie, 5000 chevaux et 73 éléphants. Antiochus lui opposait 72 000 hommes de pied, 6000 chevaux et 102 éléphants. Les deux rois furent en présence sous les murs de Raphia. Antiochus obtint l’avantage du côté où il combattait; mais s’abandonnant inconsidérément à la poursuite des fuyards, il ne s’aperçut pas que les Égyptiens avaient mis sa gauche et son centre en pleine déroute ; il fut donc obligé de s’arrêter et de venir rallier les débris de son armée vaincue. Sa perte avait été si considérable qu’il fit aussitôt retraite, laissant les Égyptiens se rendre maîtres de Raphia et de toutes les villes de laPhénicie de la Palestine et de la Cœlésyrie, qu’il avait récemment conquises. Une trêve d’un an suspendit les hostilités. Un des résultats de cette guerre fut une persécution violente contre les Juifs. Philopator irrité de ce que le grand prêtre n’avait pas voulu, à Jérusalem, le laisser pénétrer dans le Saint des Saints, traita cruellement les Juifs d’Alexandrie et donna des ordres à tous les gouverneurs pour qu’on suivît cet exemple dans les provinces.

Ptolémée, de retour à Alexandrie, s’y replongea dans les infâmes voluptés auxquelles il s’était arraché à regret. Une femme, Agathoclée, dont le frère, Agathoclès, partageait le pouvoir avec Sosibios, avait pris sur lui un souverain empire et le poussait au crime. La reine Arsinoé longtemps stérile avait donné enfin un héritier au trône (209). Cet événement, qui rendait cette princesse plus chère au peuple de l’Égypte, réveilla la haine de la favorite, qui réussit à perdre son infortunée souveraine. Sosibios , déjà souillé du sang de Bérénice, n’hésita pas à verser celui de sa fille. Philopator

ne survécut pas longtemps à Arsinoé. Perdu de débauches et usé par le plaisir, il mourut à la fleur de l’âge au moment même où Antiochus, vainqueur des Parthes et des Bactriens, se préparait à attaquer l’Égypte avec des forces considérables.

Ptolémée V Kplphane (*05-*8«).

Son fils, Ptolémée V, surnommé Épiphane ou l’illustre, âgé seulement de cinq ans, fut déclaré roi sous la tutelle d’Agathoclès. Sosibios conserva encore la principale part dans l’administration des affaires. Lorsque Agalhoclès et son indigne sœur furent libres de toute inquiétude, ils commirent tant d’excès, que l’indignation du peuple et de l’armée fut portée à son comble. Pour se défendre contre les haines qu’excitaient son orgueil et son insolence, Agathoclès essaya d’engager les Macédoniens dans sa querelle ; mais ses efforts furent inutiles, les Grecs prirent, au contraire, parti pour son rival Tlépolème, dont ils aimaient la bravoureet le caractère soldatesque. Un jour la révolution éclata. « Les uns, dit Polybe, se réunissaient dans le stade avec de grands cris ; d’autres excitaient mutuellement leur ardeur ; quelques-uns fuyant devant le péril, couraient se cacher dans des maisons et dans des lieux sûrs. Déjà tout le terrain découvert voisin du palais, le stade, la grande place et celle qui s’étend devant le théâtre, regorgeaient d’hommes de toutes classes, lorsque Agathoclès fut arraché au sommeil, et connut enfin en quel péril il était. Suivi de tous les siens, il courut auprès du roi, le prit par la main et monta dans une galerie qui conduisait au théâtre. Il barricada les deux premières portes et se retrancha derrière la troisième avec deux ou trois gardes, le roi et sa famille.

« Cependant le peuple ne cessait d’accourir de tous les quartiers de la ville, et couvrait de ses flots croissants nonseulement les rues, mais encore les degrés des maisons et les toits, avec mille cris confus et furieux. Le jour était déjà grand que les mêmes clameurs s’élevaient encore ; le peuple appelait le roi. Les Macédoniens se mirent alors en mouvement et occupèrent le vestibule du palais où, d’ordinaire, les

princes Égyptiens tiennent conseil. Informés de la retraite où se tenait Ptolémée, ils renversèrent les premières portes de la galerie ; lorsqu’ils forent arrivés à la seconde, ils demandèrent le roi à grands cris. Agathoclès, qui prévoyait son sort, supplia les gardes d’aller trouver en son nom les Macédoniens, de leur dire qu’il était prêt à quitter la tutelle du roi, ses pouvoirs, ses honneurs, ses richesses, tout ce qu’il possédait enfin, et de les prier dè lui laisser la vie sauve, en ne lui accordant que le simple nécessaire, si bien que, rentré dans le peuple, il ne pût même, s’il le voulait, faire de mal à personne. Aucun des gardes ne voulait se charger d’une telle mission.... Alors, Agathoclès, qui ne comprenait que trop la fureur des Macédoniens, tendit vers eux, à travers la porte ses mains suppliantes, et Agathoclée leur présenta le sein qui, disait-elle, avait allaité le roi. Mais ni plaintes, ni gémissements ne pouvaient réussir; ils se décidèrent à laisser aller le roi avec les gardes. Les Macédoniens placèrent le prince sur un cheval et le conduisirent au stade. A son aspect, des cris et des applaudissements éclatèrent de toutes parts ; on le fit asseoir sur le siège royal, et un des officiers lui demanda s’il consentait à livrer à la vengeance populaire ceux qui ne le trahissaient pas moins qu’ils n’avaient trahi sa mère. Sur sa réponse affirmative, cet officier dit à quelques gardes de déclarer la volonté du roi. Sitôt que cet ordre eut été publié, ce ne fut partout qu’applaudissements et cris.

« Agathoclès et Agathoclée s’étaient, dans l’intervalle, retirés séparément au fond de leurs appartements ; mais des soldats, soit de plein gré, soit poussés par la foule, se mirent à leur recherche. Un hasard malheureux donna le signal du massacre. Un des familiers d’ Agathoclès, nommé Philon, parut sur le stade dans l’ivresse ; à la vue du peuple en émoi, i! s’écria que si Agathoclès sortait de ce péril, on se repentirait de cette révolte. A ces mots, les uns l’injurièrent, les autres le poussèrent violemment, et comme il faisait mine de vouloir résister, on déchira sa chlamyde, et on le perça de lances. Dès que le peuple eut vu traîner ce cadavre encore palpitant sur la place et pris un avant-goût du meurtre, il attendit avec impatience l’arrivée des autres victimes. Bientôt parut

Agatnoclès enchaîné; on se précipita sur lui et on le tua. Ensuite vinrent Agathoclée avec ses filles et toute sa famille. Enfin quelques hommes qui avaient arraché Énanthe, femme d’Agathoclès, du Thesmophorion, l’amenèrent nue sur un cheval. Tous ces malheureux furent abandonnés à la multitude : les uns les mordaient, les autres les perçaient de dards, ou leur arrachaient les yeux. A mesure qu’une des victimes tombait, on la déchirait; toutes furent ainsi mises en pièces. Des femmes, qui avaient été de la maison d’Ârsinoé, apprenant que Philammon, l’assassin de la reine, venait d’arriver à Alexandrie, coururent à sa demeure et le tuèrent à coups de pinces et de bâton; elles étouffèrent son fils qui sortait à peine de l’enfance et ramenèrent sa femme sur la place publique pour l’égorger. »

A la suite de cette sanglante émeute, Tlépolème remplaça Agathoclès, et l’Égypte ne fit que changer de maître. Mais cet homme élevé dans les camps n’avait aucune aptitude pour l’administration. « Il eut bientôt, dit Polybe, ébranlé, ruiné le royaume. Maître des trésors de l’Etat, il passait la plus grande partie du jour à jouer à la paume ou à faire de l’escrime avec des jeunes gens de son âge, qu’il réunissait ensuite dans de somptueux festins. Il prodiguait l’or aux envoyés de la Grèce, aux ouvriers des théâtres, aux généraux et aux soldats qui fréquentaient la cour. Une telle conduite lui fit perdre rapidement sa popularité, et il se vit obligé de remettre à l’Etolien Aristomène le pouvoir presque souverain dont il était investi. »

Ges sanglantes vicissitudes offraient au roi de Syrie une excellente occasiondevengerladéfaitede Raphia. Il fit alliance avec Philippe, roi de Macédoine, et tandis que celui-ci envahissait la Ghersonèse de Thrace, qui depuis Philadelphe avait toujours été occupée par des garnisons égyptiennes, il attaqua la Gœlésyrie. Scopas, général d’Épiphane eut d’abord de brillants succès en Phénicie et en Palestine ; mais il fut vaincu près des sources du Jourdain, et Antiochus recouvra Samarie, Abila et Gadara. Jérusalem même se rendit. L’année suivante, toutes les places que Ptolémée conservait sur les côtes de la Cilicie, de la Pamphylie et de

la Lycie tombèrent au pouvoir des Syriens (200). Mais déjà Antiochus se proposait d’attaquer en Europe la république romaine. Pour être libre de ce côté, il résolut de faire la paix avec Epiphane. Elle fut conclue à la condition que le roi d’Égypte épouserait Cléopâtre, fille du roi de Syrie, laquelle aurait pour dot les provinces de Syrie dont la possession était contestée.

Cependant de nouveaux troubles agitaient encore l’Égypte; ils étaient causés par la haine qui divisait le tuteur Aristomène et le général Scopas, celui-ci soutenu par les Etoliens au service d’Épiphane. La guerre civile éclata à Alexandrie. Scopas, auteur d’une conspiration contre le roi, fut arrêté, jugé et condamné à mort avec plusieurs de ses partisans. Tous les Etoliens furent renvoyés. Pour donner plus de poids à son autorité, Aristomène fit couronner solennellement le jeune prince qui n’avait encore que douze ou treize ans (196).

L’entreprise de Scopas avait donné naissance à la fausse nouvelle de la mort de Ptolémée. Ce bruit parvint jusqu’à Antiochus, alors en Thrace; il crut l’occasion favorable pour attaquer l'île de Gypre; mais sa flotte, battue par la tempête, fut jetée sur les côtes de la Cilicie. Sur ces entrefaites il apprit la vérité et se décida à mettre à exécution le traité conclu six ans auparavant avec Aristomène. Il conduisit sa fille à Raphia où Ptolémée l’épousa et prit possession des provinces qui composaient la dot de la nouvelle reine.

Lorsque Antiochus commença, peu de temps après, les hostilités contre les Romains, Épiphane, malgré l’étroite alliance qu’il venait de contracter contre lui, fit offrir au sénat toutes sortes de secours qui ne furent pas acceptés. La défaite d’ Antiochus et sa mort, qui suivit de près, donnèrent à l’Égypte l’espoir d’une longue paix. Mais la mauvaise administration et la tyrannie de Ptolémée ne la laissèrent pas jouir du repos. Les avis et les remontrances de son ancien tuteur lui devinrent insupportables; il se débarrassa, par le poison, de l’importun conseiller. Ce premier crime en amena d’autres, et la révolte vint à la suite de la tyrannie. La ville de Lycopolis et plusieurs autres se soulevèrent. Mais la supériorité militaire des Grecs à la solde de l’Égypte mit la

victoire du côté de la cour. Polycrate, général habile, pressa les rebelles avec tant de vigueur qu’ils s’abandonnèrent à la clémence du roi. Beaucoup de chefs égyptiens, qui avaient pris part au mouvement, vinrent trouver le monarque à Sais. Ptolémée les fit tous périr au milieu des plus cruels supplices (185). Nous ignorons les événements de la fin du règne d’Épiphane ; on sait seulement que, dans ses dernières années, il renouvela les traités faits avec les Achéens. Il mourut au moment où il se préparait à faire la guerre à Séleucus IV, fils d’Antiochus le Grand (181). Il avait pour cette expédition appelé un grand nombre de mercenairès. Comme on lui demandait où il trouverait l’argent nécessaire pour les payer, il répondit : « Les biens de mes amis ne sont-ils pas à moi? » Ceux-ci s’effrayèrent et se débarrassèrent par le poison d’un prince qui portait si loin l’amitié.

Ptolémée VI Philométor (18I.1M).

L’aîné des deux fils d’Êpiphane, Ptolémée Philométor (< qui aime sa mère), succéda à son père. Sa minorité fut beaucoup moins agitée que celle d’Épiphane, et l’Égypte en fut redevable à la prudence de la reine mère, Cléopâtre. Séleucus IV, frère de cette princesse, voulut cependant profiter de l’extrême jeunesse de Philométor pour reconquérir la Phénicie et la Cœlésyrie; mais la mort le surprit au milieu de ses préparatifs. Les démonstrations hostiles de la cour d’Antioche avaient porté Cléopâtre à solliciter pour son fils la protection des Romains ; le sénat envoya pour tuteur au jeune Ptolémée M. Emilius Lépidus, grand pontife. Peu après, la reine Cléopâtre étant morte, le peuple d’Alexandrie déféra la régence à l’eunuque Euléos et à Lénéos. Les tuteurs revendiquèrent alors la possession de la Phénicie et de la Cœlésyrie, tandis que, de son côté, Antiochus réclamait la tutelle de son neveu. Une ambassade romaine vint, sur ces entrefaites, renouveler les traités de Ptolémée avee la république ; mais elle ne fit rien pour aplanir les différends qui s’étaient élevés entre la Syrie et l’Égypte, et des deux côtés on se prépara à la guerre. Les Romains, tout occupés de la

guerre contre, Persée, ne purent secourir Philométor, et Antiochus n’eut aucune peine à se rendre maître de la Cœlésyrie, de la Judée et de la Phénicie jusqu’aux frontières de l’Égypte. Gypre lui fut livrée par la trahison du gouverneur. Encouragé par ces succès, le roi de Syrie entreprit d’envahir l’Égypte. Ptolémée essaya de l’arrêter à Péluse (170) : l’armée égyptienne fut complètement battue et Antiochus entra datas Memphis. Du reste, il traita Philométor avec égards, annonçant que son dessein était de lui conserver le trône. Mais les Alexandrins, voyant leur souverain prisonnier, proclamèrent roi le jeune frère de Philométor, qui prit le surnom d’Évergète. Antiochus marcha sur Alexandrie dont les habitants se mirent en devoir de lui résister. En même temps Evergète II et sa sœur Cléopâtre envoyaient demander des secours aux Romains. Le siège d'Alexandrie traîna en longueur; une révolte des Juifs, qui s’étaient soulevés sur la fausse nouvelle de la mort du roi de Syrie, le força de revenir dans ses États. Avant de quitter l’Egypte, il ramena Philométor à Memphis, espérant sans doute que les deux frères lui faciliteraient par leurs querelles la conquête du royaume; puis, laissant garnison dans Péluse, il marcha contre Jérusalem, qui fut prise et livrée au pillage.

Pendant cette expédition, Philométor et Evergète, au lier, de se combattre, s’unirent intimement par la médiation de leur sœur Cléopâtre, et se préparèrent à résister de concert à toute tentative nouvelle d’Antiochus; sur les instances d’Êvergète et de Cléopâtre, le sénat romain s’était décidé à faire partir des commissaires pour régler les différends des rois d’Égypte et de Syrie. En attendant leur arrivée, les généraux égyptiens battirent la flotte d’Antiochus dans les eaux de Cypre. Au printemps de 168, une nombreuse armée syrienne envahit encore une fois l’Égypte, soumit tout le pays jusqu’à Memphis, et vint camper à Eleusis, bourg situé à 4 milles d’Alexandrie. Là Antiochus fut arrêté par Popilius Lénas, ambassadeur du sénat romain, qui n’avait tant tardé que parce qu’il avait attendu, pour accomplir sa mission, la défaite entière de Persée. Sur l’impérieuse injonction de Popilius, Antiochus évacua immédiatement l’Égypte.

Malgré l’éloignement du roi de Syrie, la paix ne fut pas de longue durée en Égypte. Les deux rois se brouillèrent, et la guerre civile éclata. Nous n’en connaissons pas les détails, mais elle eut pour résultat la retraite d’Évergète, qui fut obligé d’aller à Rome implorer l’assistance du sénat. De nouveaux commissaires vinrent signifier à Philométor de laisser à son frère Cyrène et la Libye. Évergète ne fut pas satisfait de ce partage; il importuna encore le sénat, qui ajouta Gypre à son apanage. Cette fois ce fut Philométor qui refusa. Gette opposition devait paraître étrange aux Romains, habitués à plus de soumission de la part des rois de l’Orient. Le sénat lança un décret qui autorisait tous les alliés grecs et asiatiques à fournir des secours à Évergète. II n’en fut pas moins complètement battu. Philométor, maître de le traiter en ennemi, aima mieux lui pardonner, à condition qu’il se contenterait de la Cyrénaïque et de quelques villes de Gypre. En gage de réconciliation il lui promit sa fille pour épouse.

Grâce à cet arrangement, l’Égypte jouit pendant plusieurs années d’une paix profonde. La trahison d’Archias, gouverneur de Gypre, qui voulut livrer l’île à Démétrius Ier Soter, roi de Syrie, faillit rallumer la guerre; mais la trahison échoua et Arcbias se donna la mort. Pour se venger des intrigues de Démétrius, Philométor favorisa secrètement les manœuvres d’Héraclide, autrefois ministre d’Antiochus Épiphane, qui produisit alors un fils naturel de son ancien souverain, Alexandre Bala (153). Philométor lui fournit les troupes dont le secours assura à cet aventurier le trône de Syrie.

Aussitôt qu’il fut maître de la couronne, Alexandre demanda en mariage Cléopâtre, fille de Philométor qui conduisit lui-même la nouvelle reine à Ptolémaïs, où les noces se célébrèrent avec la plus grande magnificénce. Six ans après (147), Démétrius Nicator, fils aîné de Soter, ayant essayé de reconquérir la couronne qu’avait portée son père, Philométor soutint son gendre avec une puissante armée de terre et de mer, et soumit toute la Palestine jusqu’à Ptolémaïs. Mais il mettait des garnisons égyptiennes dans chaque ville

où il entrait. Cette conduite éveilla les soupçons d’Amonios ministre d’Alexandre, qui tenta de faire périr le roi d’Egypte. Philométor, ayant découvert ces machinations, demanda le châtiment du traître à Alexandre, et sur son refus, lui déclara la guerre, soumit les villes de la Phénicie et des côtes de la Syrie jusqu’à Séleucie sur l’Oronte, rappela sa fille Cléopâtre, et aida Démétrius à remonter sur le trône paternel. Démétrius prit pour femme la fille du roi d’Égypte et rénnit ses forces à celles de son beau-père. Quand Philoniétor arriva à Antioche, les habitants placèrent sur sa tête la double couronne de Syrie et d’Égypte. 11 refusa le royaume qu’on lui livrait, pour le laisser au jeune Démétrius. La fortune lui donnait alors le rôle qu’Antiochus Épiphane avait joué naguère à Memphis. Cependant Alexandre arrivait de Cilicie avec une armée. Les adversaires se trouvèrent en présence sur les bords de l’Œnoparas. Alexandre fut vaincu et obligé de chercher un asile auprès d’un chef arabe qui l’assassina et envoya sa tête à Pliilométor. Celui-ci expirait en ce moment d’une chute de cheval qu’il avait faite sur le théâtre même de sa victoire.

Ce fut sous son règne que le Juif Onias, réfugié à Alexandrie, fit construire, avec la permission du roi, sur l’emplacement purifié d’un ancien temple, à Bubaste, un sanctuaire destiné aux Juifs Alexandrins, sur le modèle de celui de Jérusalem.

Ptolcmée VII Kupntoi’ et IHolcmée VIII Evergète ou rhjacou

Ptolémée VII Eupator fut le successeur immédiat de Philométor. La découverte d’un contrat grec dressé autrefois en Égypte, et publié pour la première fois par M. Bœckh, nous a fait connaître ce prince de la race des Ptolémées, resté inconnu jusqu’à ce jour, sinon comme personnage historique, au moins comme roi. Ce contrat, comme tous les actes publics de l’Égypte, contient d’abord l’énoncé des titres de tous les souverains qui avaient occupé le trône avant le prince régnant. Cette liste nous présente entre le dieu Phi-

lométor et le dieu Évergète II, son frère, un personnage divinisé sous le nom d’Eupator, qui ne peut être que le jeune fils de Philométor reconnu roi, et ensuite mis à mort par Évergète. Il est probable qu’Évergète ne put ou peut-être n’osa effacer du catalogue divin le malheureux fils d’un roi aussi aimé que Philométor. Le surnom d’Eupator (né (fun père illustre) semblerait la preuve de l’attachement que l’on conservait à la mémoire de ce prince. Eupator dut à cet attachement d’être déclaré roi, après la mort de son père ; mais il fut placé sous la tutelle de sa mère. Son règne éphémère se perdit dans celui de son successeur, Ptolémée Evergète II.

Ptolémée VIII, surnommé Évergète II (le bienfaisant), n’eut pas plus tôt appris à Cyrène, où il régnait, la mort prématurée de son frère, qu’il prit des mesures pour s’emparer de l’Égypte, tandis que Cléopâtre, veuve de Philométor, s’empressait de déclarer roi son jeune fils. Évergète commença par réclamer la tutelle de son neveu ; Cléopâtre s’y refusant, il entra de force dans la capitale, épousa la reine et le même jour, après avoir fait massacrer tous les partisans de son neveu, il l’égorgea lui-même dans les bras de sa mère. Quelque temps après ces noces sanglantes, il se lassa de sa sœur qu'il n’avait épousée que pour affermir la couronne sur sa tête, et il voulut mettre sur le trône la fille même de Cléopâtre, qui portait le même nom que sa mère, et qui, concurremment avec elle, eut le titre de reine. Cette conduite, sa cruauté, l’eurent bientôt rendu si odieux à ses sujets, qu’il fut obligé de s’entourer de nombreux mercenaires. Tout, du reste, justifiait la haine et le mépris dont il était l'objet. Toujours plongé dans les plus infâmes voluptés, livré aux excès de tout genre, son aspect était devenu repoussant. Fort petit de taille, l’ampleur de son ventre était telle qu’il pouvait à peine marcher. C’est à cette infirmité, suite de son intempérance, qu’il dut le surnom de Physcon ou Ventru que les Alexandrins lui donnèrent.

Ji On s’étonne qu’un roi aussi méprisé ait régné si long- * temps. Un seul homme soutenait’ alors le fardeau du gouvernement, et l’estime qu’on lui portait était la sauvegarde

de son indigne souverain. C’était Hiérax, gouverneur d’Alexandrie. A la fin, cependant, l’indignation se manifesta avec fureur (130). Le peuple mit le feu au palais, et Évergète n’eut que le temps de s’enfuir à Cypre avec la jeune Cléopâtre. Il paraît que Cléopâtre la mère fut le principal auteur de ce soulèvement ; car aussitôt qu’on eut brisé les statues d’Évergète II, on confia le gouvernement à cette princesse. A cette nouvelle, la fureur du roi exilé ne connut plus de bornes ; craignant que la reine ne fit proclamer le fils qu’elle avait eu de lui, il le fit venir de Cypre et donna ordre de l’égorger, puis de placer ses membres dans une corbeille qui fut portée à Alexandrie et présentée à la reine, le jour même que l’on y célébrait la fête de sa naissance. Des deux côtés, on se prépara à la guerre. Hégélochos, général d’Évergète, battit en Égypte Marsyas qui commandait les troupes de Cléopâtre, le fit prisonnier et l’envoya au roi, qui le traita avec bonté. Évergète espérait par cet acte de clémence ramener à lui les Égyptiens. Cléopâtre, qui se défendait dans Alexandrie, offrit la couronne à son gendre Démélrius Nicator. Le roi de Syrie vint aussitôt mettre le siège devant Péluse; mais une révolte le rappela dans ses États, Cléopâtre fut réduite à lui demander un asile.

Alexandrie ayant capitulé, Évergète II remonta sur le trône. Pour se venger de Démétrius, il lui suscita un compétiteur, prétendu fils d’Antiochus Sidétès, qui prit le nom d’Alexandre Zabinas. Démétrius, vaincu par cet aventurier, chercha un asile à Tyr où sa femme le fit assassiner (126). Celle-ci, devenue par ce meurtre reine de Syrie, se rapprocha d’Évergète II que Zabinas paraissait dédaigner et continua la guerre contre ce dernier. Elle triompha, grâce à l’alliance du roi d’Égypte qui lui accorda la main de sa fille Triphène pour son fils Antiochus Grypos.

Ptolémée depuis ce moment resta maître paisible de l’Égypte jusqu’à sa mort. Comme tous les princes de sa race, il accrut beaucoup la bibliothèque d’Alexandrie. Le fameux grammairien Aristarque avait été son précepteur et il écrivit lui-même des mémoires ; il ordonna le premier voyage, dans la mer des Indes, d’Eudoxe de Cyzique, homme hardi et

habile observateur qui accomplit ou tenta le périple de l’Afrique.

Ptolénün XX Sotcr ou Lathyros (flï-81).

Physcon avait deux fils, dont l’aîné inspirait à la jeune reine, Cléopâtre, une profonde aversion. Elle eut assez d'ascendant sur le roi pour le déterminer à envoyer ce jeune prince en Cypre, espérant que son éloignement donnerait à Alexandre, son second fils, le temps et l'occasion de s’emparer de la couronne, à la mort d’Èvergète II. Mais Cléopâtre fut trompée dans ses espérances ; les Alexandrins la forcèrent de donner la couronne à son fils aîné. Elle ne le rappela qu’en le contraignant à abandonner sa femme Cléopâtre, qui était en même temps sa sœur, pour épouser Séléné, une autre de ses sœurs, que la reine mère croyait plus disposée à lui obéir. Cléopâtre resta dans l’ile de Cypre dont elle garda le gouvernement et d’où elle ne cessa de se mêler aux affaires de Syrie, jusqu’au moment où elle fut mise à mort par ordre de sa sœur Tryphène.

La reine cependant conservait toujours la même antipathie pour Ptolémée Soter. La mort de Cléopâtre lui permit d’envoyer Alexandre dans l’ile de Cypre avec le titre de roi; elle espérait pouvoir un jour l’en rappeler, quand elle se serait débarrassée de son aîné. Le fils et la mère se firent longtemps une sourde guerre, en soutenant dans la Syrie alors fort troublée, des partis différents. Enfin la reine accusa un jour Ptolémée d’avoir voulu l’empoisonner et souleva contre lui toute la population d’Alexandrie. Il fut obligé de s’enfuir en Cypre (106), et son frère Alexandre fut reconnu pour roi.

La reine ne le laissa pas en repos dans son exil. Une armée égyptienne vint le chasser de Cypre par l’ordre de sa mère. Il passa en Phénicie avec 30 000 hommes qui lui restaient et vainquit sur les bords du Jourdain les Juifs ennemis de son allié, le roi de Syrie, Antiochus de Cyzique, et s’empara de Ptolémaïs. Cléopâtre à ces nouvelles ordonna de grands armements sur terre et sur mer, reprit cette place,

mais ne put empêcher Ptoléme'e de rentrer dans Cypre. Ces alternatives de succès et de revers décidèrent enfin le rétablissement de la paix entre la reine d’Égypte et son fils.

Ces guerres, qui avaient pendant quelque temps détourné au dehors l’inquiète activité de Cléopâtre, n’eurent pas plus tôt cessé que de nouvelles révolutions éclatèrent en Égypte. La reine mécontente de son fils Alexandre I", qu’elle ne trouvait sans doute pas assez docile à ses volontés, forma le projet de s’en défaire. Elle était sur le point d’en venir à l’exécution, lorsque Alexandre lui-même la prévint et la fit mettre à mort. Cet assassinat le rendait seul maître de la couronne; un de ses premiers actes fut un autre crime; il viola le tombeau d’Alexandre, et au cercueil d’or qui enfermait le corps du conquérant et qui avait tenté sa cupidité, il substitua un cercueil de verre. Mais le parricide fut bientôt puni. L’armée et le peuple se soulevèrent; il fut obligé de fuir. Les Alexandrins rappelèrent Ptolémée Soter II. Ses qualités lui concilièrent l’amour du peuple. On lui donna le surnon de Polhinos ou le Désiré. Il eut aussi celui de Lathyros ou Pois chiche, qu’il devait vraisemblablement à quelque signe particulier du visage.

Soter était à peine arrivé à Alexandrie que son frère, réfugié en Libye, fit une tentative pour s’emparer de Cypre. Mais il périt dans un combat naval (89). Soter fut en même temps obligé de marcher contre la ville de Thèbes, qui avait refusé de le reconnaître. L’ancienne métropole de l’Égypte fut prise, livrée à toutes les horreurs de la guerre, et elle ne se releva jamais des ruines qu’y entassa l’armée victorieuse.

Sous le gouvernement habile du nouveau roi, l’Égypte reprit son rang parmi les États de l’Orient. Elle dut au rétablissement de sa marine l’honneur de voir Son alliance recherchée en même temps par Mithridate et par les Romains. Lathyros refusa ouvertement de prendre part à cette lutte; peut-être même, effrayé du développement toujours croissant de la puissance romaine, favorisa-t-il en secret le roi du Pont. Du moins il osa refuser hautement à Lucul-

lus, en 85, les secours que le lieutenant de Sylla était venu lui demander. Le roi d'Égypte mourut paisiblement en l’année 81, et sa fille Cléopâtre, nommée aussi Bérénice, lui succéda pour six mois environ.

Ptolémée X Alexandre et Ptolémée XI Anlétèa (SI -St).

Mais Sylla, qui était alors dictateur à Home, envoya en Égypte son client Alexandre II. Ce jeune prince, fils d’Alexandre Ier, était à la cour de Mithridate, quand Sylla passa en Asie ; il quitta le roi de Pont, pensant que le chef romain lui serait un plus puissant protecteur. Sylla l’accueillit, et l’emmena à Rome après la guerre. Dès que la mort de Soter II fut connue, Alexandre se rendit en Égypte, et pour prévenir l’opposition de Bérénice, il l’épousa, puis quelques jours après il la fit tuer. L’armée se souleva contre un prince qu’elle détestait déjà, comme une créature d’une puissance étrangère, et il fut massacré dans le Gymnase après un règne de dix-neuf jours.

11 ne restait plus de descendants mâles des Lagides. Le peuple d’Alexandrie donna la couronne à un fils naturel de Soter II, Ptolémée surnommé Aulétès, joueur de flûte, à cause de sa passion pour cet instrument. Un prince élevé au trône, sans l’agrément des Romains, substitué à un roi choisi par le sénat et décoré par lui des titres d’ami et d’allié, ne devait pas s’attendre à être reconnu facilement. Aussi les Romains, malgré l’élévation d’Aulétès, regardèrent-ils le trône d'Égypte comme vacant, et ce royaume comme dévolu à la république, en vertu d’un testament réel ou supposé d’Alexandre II. Il restait encore en Syrie des descendants légitimes des Lagides par les femmes; ils crurent, dans cette circonstance, qu’ils seraient facilement préférés à Aulétès par les Romains. La reine Séléné, sœur de Soter II, et veuve d’Antiochus de Gyzique, avait conservé quelques villes, entre autres Ptolémaïs. Elle envoya en Italie ses deux fils Antiochus et Séleucus, pour y réclamer une couronne qui leur appartenait du chef de leur mère. Aulétès, informé du but de leur voyage, les fit suivre par des émis-

saires secrets qui devaient traverser les projets des princes syriens et acheter des amis à leur maître. Plusieurs fois on agita à Rome la question de savoir si l’on occuperait militairement l’Egypte; l’argent d’Aulétès fit toujours ajourner la solution. La guerre que la république soutenait alors contre Mithridate détourna pendant quelque temps l’attention do sénat, mais la défaite du roi de Pont lui laissant le loisir de s’occuper de l’Égypte, Crassus et Jules César songèrent à se faire envoyer dans ce pays. L’an 64, le tribun Rullus proposa nettement de réunir cette contrée aux possessions de la république. L'éloquence de Cicéron fit échouer la loi agraire et sauva l’Égypte.

Des démonstrations si peu amicales ne devaient pas attacher Ptolémée à la cause des Romains. S’il ne fournit pas de secours à Mithridate pendant sa dernière guerre , au moins entretint-il des relations avec lui. Au retour d’une expédition contre le roi de Pont, Pompée étant descendu en Syrie y apprit la mort de ce redoutable ennemi de Rome. Il s’avança alors jusqu’aux frontières de l'Égypte, et Aulétès tremblant s’empressa de lui envoyer de magnifiques présents. Il pria même Pompée de l’aider contre des rebelles qui troublaient ses États ; mais le général romain s’abstint d'y entrer. Ce refus n’empêcha pas Ptolémée de redoubler d'instances auprès de lui pour gagner sa bienveillance. Durant le siège de Jérusalem il lui fournit des secours en argent et en vivres. En retour, Pompée procura au roi la faveur de César, avec lequel il était alors fort uni, et ce fut à la protection du triumvir, qui naguère avait voulu lui ravir sa couronne, qu’Aulétès dut enfin d’être reconnu par le sénat (59).

La race des Lagides, du reste, paya cette grâce bien cher. Peu de temps après, un sénatus-consulte provoqué par Glodius, tribun du peuple, dépouilla de la dignité royale le frère de Ptolémée, qui régnait en Gypre. L’ile fut réunie aux domaines de la république. Cette usurpation excita une violente colère parmi le peuple d’Alexandrie, qui avait conservé plus que ses rois le sentiment de la dignité nationale. Il exigea de son souverain un acte de vigueur dont il n’était guère capable : c’était de renoncer à l’alliance des Romains et de

défendre le bien de sa famille. Aulétès s’y refusant, le peuple se révolta. Le roi prit le parti de quitter secrètement l’Égypte, et d’aller demander en personne l’assistance des amis qu’il croyait avoir à Rome, contre un peuple dont il n’avait pas osé partager la généreuse indignation.

Caton, qui venait d’être envoyé pour occuper l’île de Cypre, se trouvait alors à Rhodes. Aulétès se rendit auprès de lui et en fut traité avec assez de dédain. Caton lui reprocha d’avoir quitté son royaume et le pressa de remonter sur ses vaisseaux, offrant de le reconduire en Égypte et de le réeoücilier avec son peuple. Aulétès préféra aller mendier à Rome un secours plus efficace. Pendant ce temps, les Alexandrins, croyant leur roi mort, placèrent sur le trône ses filles aînées, Gléopâtre-Tryphène et Bérénice, puis envoyèrent une ambassade en Syrie pour engager Antiochus, cousin des deux princesses, à venir régner avec elles. Antiochus avait été roi de Syrie après l’expulsion de Tigrane; mais depuis il avait été dépouillé par Pompée, et il vivait en simple particulier. Il mourut avant d’avoir pu profiter des offres des Alexandrins. Les ambassadeurs s’adressèrent à Philippe, un de ses parents; mais Gabinius s’opposa à son départ. On le remplaça par un Séleucus, frère d’ Antiochus, qui se rendit en Égypte, où il n’y avait plus qu'une reine, Gléopâtre-Tryphène étant morte après un an de règne. Séleucus épousa Bérénice ; peu de temps après elle le fit étrangler et le remplaça par Archélaos, pontife de Bellone à Comana, qui passait pour fils du grand Mithridate. Cependant Aulétès intriguait à Rome pour se faire réintégrer dans ses États. Lentulus Spinther, consul, qui devait avoir l’année suivante le gouvernement de Cilicie, fut chargé de conduire Ptoléinée dans son royaume. Les divisions qui régnaient dans le sénat ne permirent pas que cette décision fût exécutée. Pompée quitta Rome et Ptolémée y resta sans appui. De leur côté, les Alexandrins faisaient tous leurs efforts pour traverser les démarches de leur roi; une ambassade fut chargée de l’accuser ; mais Aulétès trouva moyen de faire assassiner la plupart des députés ; et Dion, leur chef, gagné ou effrayé, ne se présenta pas au sénat. L’affaire ne fut terminée qu’en l’année 55. Pompée étant alors

consul remit k Ptolémée des lettres pressantes pour Gabinius, gouverneur de la Syrie.

Ce général se préparait à traverser l’Euphrate, dans le but de rétablir sur le trône des Parthes Mithridate III, chassé par son frère Orodès. Ptolémée vint lui proposer une expédition semblable, mais plus facile et surtout plus lucrative. Son or acheva de convaincre Gabinius. Malgré la loi qui interdisait aux gouverneurs de sortir de leur province, Gabinius, laissant l’administration de la Syrie à son fils, partit avec Aulétès. Les Juifs lui fournirent des secours de toute espèce. Son lieutenant, Marc-Antoine, le futur triumvir, celui qui devait jeter un jour aux pieds d’une reine d’Égypte son nom, sa gloire, et ses plus grandes espérances, Marc- Antoine, arrivé devant Péluse, à la tête de la cavalerie romaine, s’en rendit maître presque sans coup férir, avec l’aide des Juifs qui l’habitaient. Archélaos, l’époux de Bérénice, homme de courage et de talent, vint attaquer Gabinius près de Péluse. Les Égyptiens furent battus et l’armée romaine s’avança dans l’intérieur du pays, tandis que la flotte, qui avait forcé les bouches du Nil, remontait le fleuve. Malgré leur haine pour Aulétès et la crainte de son ressentiment, quand les Alexandrins, peuple léger, virent qu’Archélaos voulait résister dans Alexandrie et se préparait à un siège, les murmures éclatèrent; et lorsqu’il fallut tracer des lignes de défense, creuser des fossés, leur mécontentement ne connut plus de bornes. Archélaos dut essayer encore d’une bataille. Il le fit avec courage, mais sans succès. Il fut vaincu et tué ; Ptolémée remonta sur son trône. Marc-Antoine rendit de grands honneurs au malheureux Archélaos, à qui des liens d’hospitalité l’avaient autrefois uni. Aulétès, en rentrant dans Alexandrie, fit mettre à mort sa fille Bérénice. Les citoyens les plus riches et les plus distingués*feubirent le même sort : leurs biens furent employés à payer les alliés du roi. Gabinius reprit ensuite le chemin de la Syrie, comblé de richesses et laissant à Ptolémée un corps de troupes gauloises pour former sa garde.

Ptolémée passa encore sur le trône trois années qui ne furent marquées par aucun fait important. Il mourut dans

un âge peu avancé (52). Avant sa mort il avait envoyé des ambassadeurs à Home porter au sénat son testament, qui fut remis à la garde de Pompée. Aulétès y disposait de la couronne en faveur de l’aîné de ses fils et de l’aînée de ses filles, à condition qu’ils se marieraient, lorsqu’ils seraient en âge, et qu’ils régneraient conjointement. Il confiait aussi leur tutelle au peuple romain et les mettait sous la sauvegarde du traité qu’il avait conclu avec la république.

rtolémée XII, Ptolémée xm et CléopAtre (S*-30).

Ptolémée XII n’avait que treize ans quand il succéda à son père, tandis que sa sœur, la fameuse Cléopâtre, appelée par le testament d’ Aulétès à régner conjointement avec lui, en avait dix-sept. Cléopâtre, déjà en âge de gouverner, fat reine, et son frère eut des tuteurs, Pothin, Théodote et Achillas, naturellement ennemis du pouvoir de la reine. Cléopâtre et Ptolémée furent admis sans difficultés par le sénat de Rome au nombre des rois alliés. Mais à ce moment éclatait la guerre civile entre César et Pompée. Pompée, prêt à passer en Grèce, envoya son fils aîné et Cornélius Scipion en Égypte, pour y lever des troupes. Cléopâtre fournit des grains en abondance, et le fils de Pompée partit d'Alexandrie avec une flotte de 60 voiles et les 500 Gaulois que Gabinius avait laissés autrefois en Égypte. Ces actes d’autorité de la part de Cléopâtre fournirent aux tuteurs de Ptolémée l’occasion d’exciter contre elle une sédition dans Alexandrie. Elle s’enfuit en Syrie avec sa jeune sœur Arsinoé.

Cependant Pompée, vaincu à Pharsale, fuyait vers l’Égypte. Ptolémée allait partir d’Alexandrie pour combattre sa sœur, quand on signala les vaisseaux qui amenaient Pompée fugitif. Le rival malheureux de César venait chercher un asile chez un prince qui lui devait sa couronne. Ptolémée le fit lâchement assassiner. César lui-même parut bientôt en vue d’Alexandrie. Ptolémée était encore aux environs de Péluse, il se hâta de retourner dans sa capitale. Le premier objet qui s’offrit aux yeux de César à peine débarqué, fut la tête de Pompée que Théodote, ministre du roi égyptien, lui pré-

senta. Ce triste spectacle lui arracha des larmes, et, en vainqueur généreux, il fit rendre à son ancien adversaire les honneurs funèbres.

César, après la mort de Pompée, n’avait plus rien à faire en Égypte, et il devait être pressé de partir pour l’Afrique, où les débris du parti pompéien s’étaient ralliés. Les vents contraires, ou plutôt les charmes de Cléopâtre qu’il fit revenir de Syrie, le retinrent. Les Alexandrins, blessés dans leur fierté nationale par la fréquente intervention des Romains dans leurs afiaires, ne dissimulèrent pas leur mécontentement, quand ils virent César régler lui-même les différends du roi avec sa sœur. L’eunuque Pothin exagérait à dessein ce qu’il y avait de blessant pour la majesté royale dans les procédés du général romain ; en même temps il faisait avancer Achillas, à la tête de l’armée égyptienne, contre Alexandrie. César donna ordre que l’on congédiât leurs troupes. Ptolémée tenta de s’échapper du palais pour aller le rejoindre.

César n’avait plus que 3000 hommes avec lui ; il se trouva dans la position la plus périlleuse, au milieu d'une ville immense et d’une population habituée à faire et à renverser capricieusement ses maîtres. Il lut au peuple ameuté le testament du dernier roi, et il s’engagea, en qualité de dictateur, à donner l’île de Cypre aux deux autres enfants d’Aulétès, Arsinoé et Ptolémée le jeune. La sédition fut momentanément apaisée, mais la populace, excitée par les ministres, qui voyaient leur règne fini, se souleva de nouveau. Pothin se concerta avec Achillas, qui commandait l’armée, pour écraser les Romains dans Alexandrie. Cette armée, composée de 22 000 hommes, parut bientôt sous les murs de la capitale. Le seul moyen d’apaiser le peuple eût été de lui livrer Cléopâtre ; mais César aima mieux soutenir un siège dans le Bruchion, où il était enfermé, que de commettre une pareille lâcheté. Les Alexandrins voulaient s’emparer de sa flotte ; il la brûla. L’incendie gagna de l’arsenal au palais, et consuma la grande bibliothèque des Ptolémées. Le découragement commençait à gagner l’armée romaine, lorsque arriva auprès d’Alexandrie une légion envoyée par Domitius Galvinus avec

des vivres et des munitions. César alla la chercher en personne. Ce secours et plusieurs victoires navales qu’il gagna avec une flotte improvisée décidèrent les Alexandrins à faire quelques ouvertures. César consentit à remettre en liberté le jeune roi, quoiqu’il se fiât peu à la sincérité des ambassadeurs. Il jugeait plus facile de faire la guerre à un roi qui réunirait toutes ses forces autour de lui et permet-» trait de frapper un grand coup , qu’à une population insaisissable.

Ptolémée fut à peine libre qu’il montra une haine violente contre les Romains. Heureusement Mithridate de Pergame arrivait au secours de César avec des troupes qu’il avait rassemblées en Gilicie, en Syrie et en Judée. Une armée égyptienne, chargée de lui disputer le passage, fut battue grâce à la valeur de l’Iduméen Àntipater et des Juifs qu’il commandait, Une autre bataille se livra entre César et Ptolémée sur les bords du Nil. Ptolémée y périt en se sauvant sur une barque que le grand nombre des fuyards submergea au milieu du fleuve. Son corps, rejeté par les flots sur le rivage, fut reconnu à sa cuirasse d’or (47).

Après sa mort, son frère fut mis sur le trône, par ordre de César. Celui-ci, maître d’Alexandrie et de l’Egypte, pouvait les garder au nom du peuple romain ; il aima mieux exécuter le testament d’Aulétès ; et il appela Ptolémée XIII le jeune à régner conjointement avec sa sœur Cléopâtre. Il laissa à celle-ci un corps de troupes pour assurer son pouvoir et emmena Arsinoé, sa sœur, dont la présence et les prétentions auraient pu causer du trouble dans le royaume. Cette princesse fut conduite à Rome, où elle servit à orner le triomphe de César. Depuis cette époque, tout le pouvoir appartint à Cléopâtre; son mari n’eut que le vain litre de roi. En l’an 46, les deux souverains firent le voyage de Rome, où ils furent admis au nombre des aliiés de la république. Deux ans après, Ptolémée mourut empoisonné, dit-on, par les ordres de sa sœur.

Tant que César vécut, Cléopâtre resta sous sa protection, et par conséquent sous la dépendance de Rome; lorsque César eut été assassiné, elle prit, non sans danger pour l’Egypte,

que menaçait Cassius, gouverneur de Syrie, le parti des triumvirs, et elle parvint, après la mort de son frère, à leur faire reconnaître pour roi le fils qu’elle prétendait avoir eu de César, Ptolémée Césarion. La passion profonde qu 'Antoine conçut bientôt pour elle lia sa destinée à celle du triumvir. Il partait pour la guerre des Parthes, lorsqu’il voulut auparavant demander compte à la reine d’Égypte de la conduite équivoque qu’elle avait tenue dans la guerre civile, et en tirer quelqu’argent. Il lui manda de venir le trouver à Tarse. Cléopâtre, qui connaissait bien sa puissance, ne se pressa pas. Arrivée en Cilicie, elle remonta le Cydnus sur une galère parée avec le luxe voluptueux de l’Orient. La poupe était dorée, les voiles de pourpre, et les rames argentées suivaient la cadence des lyres et des flûtes. Des Amours et des Néréides entouraient la reine, couchée nonchalamment sous un pavillon égyptien. Sur les deux rives, l’air était embaumé de parfums d’Arabie. Pour voir cette Vénus égyptienne, toute la ville courut au fleuve. Antoine resta seul sur son tribunal. Il invita la reine à se présenter devant lui ; elle exigea qu’il vînt le premier et l’étonna par tontes les magnificences qu’elle déploya. Les lambris, les plafonds de la salle du banquet étincelaient de mille figures symétriques ou bizarres, tracées comme par une main de feu. Dès ce jour, elle captiva Antoine, le railla hardiment, mania à son gré la simplicité grossière du lieutenant de César, et l’emmena avec elle à Alexandrie.

Cependant il fallut bien qu’ Antoine s’arrachât aux délices de cette ville ; il était menacé d’être bientôt dépouillé de l’empire par son astucieux rival. Il quitta l’Égypte, et revint en Italie. L’année suivante, il était en Syrie, où il se préparait à la guerre des Parthes ; Cléopâtre vint l’y trouver. A sa demande, il réunit au royaume d’Egypte toutes les contrées maritimes et commerçantes de la Méditerranée orientale, la Phénicie, la Gœlésyrie, l’île de Cypre, une grande partie de la Cilicie, le canton de la Judée qui porte le baume, l’Arabie des Nabathéens, par où les caravanes se rendaient vers les ports de la mer des Indes. Placer ces diverses contrées dans la main industrieuse des Alexandrins, c’était le seul moyen

de leur rendre l’importance commerciale qu’elles avaient perdue depuis la ruine de Tyr et la chute des Perses.

Avant d’attaquer les Parthes, Antoine retourna encore en Égypte; mais une fois rentré dans Alexandrie, il ne put sitôt en sortir, ni échapper à l’enchanteresse. Oubliant ses devoirs de Romain et les intérêts de la république, il donna le titre de roi aux enfants qu’il avait eus de Cléopâtre. Alexandre eut pour partage l’Arménie, la Médie et le royaume des Parthes, qu’ Antoine espérait conquérir. Ptolémée, son second fils, eut la Phénicie, la Syrie et la Cilicie. Il les présenta tous deux au peuple. L’aîné était vêtu d’une robe médique, et portait sur sa tête la tiare, ornement des rois mèdes et arméniens. Ptolémée avait nn long manteau, et le diadème, costume des successeurs d’Alexandre. Depuis ce jour, Cléopâtre ne parut plus en public que vêtue de la robe consacrée à Isis. En même temps, à l’instigation de Cléopâtre, Antoine répudiait sa femme Octavie, sœur d’Octave, l’autre triumvir. Une rupture entre les deux maîtres du monde était inévitable. Octave accusa son ennemi devant le sénat d’avoir démembré l’empire, et introduit Césarion dans la famille de César. Le sénat le dépouilla de la puissance tribunitienne, et déclara la guerre à la reine d’Égypte. « Ce n’est pas Antoine, disait Octave, que nous aurons à combattre ; les breuvages lui ont ôté la raison : nos adversaires seront l’eunuque Mardion, un Pothin, un Charmion, et les coiffeuses de la reine. » Cléopâtre accompagna Antoine dans cette campagne; elle le suivit jusqu’à Actium avec 200 vaisseaux égyptiens. Comme elle voulut qu’on lui dût la victoire, elle insista pour que l’on combattît sur mer. L’issue du combat était encore douteuse, lorsqu’on vit 60 vaisseaux de Cléopâtre traverser à force de rames les lignes d’Antoine et cingler vers le Péloponèse. La reine n’avait pu soutenir la vue de cette horrible mêlée. Antoine la suivit lâchement; et cette fuite décourageant les siens, Octave resta vainqueur. Les fugitifs s’étaient retirés en Égypte. Octave vint les y chercher. Cléopâtre lui livra Péluse, la clef du pays, et ne songea plus qu’à se débarrasser d’Antoine. Le malheureux s’obstinait à avoir confiance en elle. Le jour même où Octave parut devant la ville.

il se battit intrépidement aux portes d’Alexandrie, et, en revenant de l’action, il présenta à Cléopâtre ceux des siens qui s’étaient distingués. Le lendemain, la cavalerie le trahit, et son infanterie fut écrasée ; en même temps il aperçut la flotte égyptienne qui s’unissait à celle du jeune César. Cléopâtre avait eu soin de lui enlever cette dernière ressource. Ellemême, craignant enfin sa vengeance, se cacha avec ses trésors dans un tombeau fortifié qu’elle s’était construit. Ce fut là quelle apprit qu’ Antoine venait de se frapper mortellement. Il avait voulu se faire tuer par un esclave qu’il réservait depuis longtemps pour ce dernier service. L’esclave leva l’épée; mais au lieu de frapper son maître, il se perça luimême. Antoine rougit, et l’imita. Il sut alors que Cléopâtre vivait encore ; il voulut être porté près d’elle. Au lieu de lui ouvrir la porte de sa tour, avec l’aide de ses femmes, elle le hissa jusqu’à une fenêtre, d’où elle le redescendit dans le mausolée. Il y expira.

Les soldats de César entrèrent par la même fenêtre. Ils arrivèrent à temps pour arrêter le bras de la reine, qui faisait mine de se percer d’un poignard qu’elle portait toujours à sa ceinture. Au fond, elle tenait à la vie, et elle ne désespérait pas de séduire Octave comme elle avait séduit son oncle. Toute sa tactique échoua contre la froide réserve du vainqueur. Alors elle voulut sérieusement mourir : elle s’abstint d’aliments. Octave souhaitait de la conduire vivante à Rome. Il crut l’intimider en la menaçant de faire tuer ses enfants si elle mourait. Toutefois, l’horrible perspective de ce triomphe, où elle serait menée, la chaîne au cou, derrière le char du vainqueur, la décida. Un jour on la trouva morte au milieu de ses femmes expirantes ; elle était couchée sur un lit d’or, le diadème au front, et parée, comme pour une fête, de ses ornements royaux. Le bruit courut qu’elle s’était fait apporter un aspic caché au fond d’un panier de figues : lorsqu’elle aurait vu le reptile sortir de la verdure, elle aurait dit : Te voilà donc ! » Ce fut du moins la tradition populaire, et Octave s’en empara, car on vit à son triomphe une statue de Cléopâtre le bras entouré d’un aspic (août, 30 av. J. C.).

L’Égypte fut réduite en province romaine, et Cornélius Gallus fut son premier préfet.

La dynastie des Lagides avait régné près de trois siècles, elle avait fourni vingt et un règnes remplissant un intervalle de 294 ans.

Sélcucus Nicator (312-279). — Antiochus I Soler (279-261). — Antiochus II Théos (261-246), Séleucus II Callinicos (246-225) et Séleucus III Céraunos (225-222). — Antiochus le Grand (225-186). — Séleucus IV Philopator (186-174); Antiochus IV Êpiphane (174-164). — Antiochus V Eupator (164-162); Dcmétrius I Soter (162-15Ü). — Alexandre Bala (150-146); Démétrius II Nicator (146-125). — Derniers rois de Syrie (126-64). — Palmyre.

Nélencus Sieator (3*3-890).

La bataille d’Ipsus et la défaite d’Antigone avaient livré à Séleucus la haute Asie. Ainsi s’était accomplie la prophétie faite, dit-on, un jour, par les Chaldéens qui avaient annoncé que Séleucus soumettrait toute l’Asie et qu’ Antigone perdrait la vie en le combattant.

Rien d’abord n’annonça la fortune de cet illustre capitaine. Après la mort d’Alexandre, il n’avait obtenu qu’un commandement dans la cavalerie; mais au deuxième partage, ceiui de Trisparadisos, il fut nommé gouverneur de Babylonie. Il administrait cette contrée où il s’était attiré l’affection géné-

4. Principaux ouvrages 4 consulter : des fragments de Diodore, Polybe, Tile-Live; les Syriaques d’Appien; quelques Vies de Plutarque, les extraits de Justin; les Antiquités judaïques de Josèphe et les livres des Maecabées; parmi les modernes: Vaillant, Imperium Scleucularum , 4 684; Frœlich, Annales rtrum et regum Syriee , 4764; Saint-Martin, VU de Séleucus. Le Yejdt et Ysnoski, Syrie ancienne.

raie, lorsque les prétentions d’Antigone le forcèrent à s'enfuir en Égypte, auprès de Ptolémée. Associé pendant quelque temps aux luttes des rivaux d’Antigone, il fit la guerre avec succès en Gypre et sur les côtes de l’Asie Mineure ; puis, après la bataille de Gaza, où Démétrius fut vaincu en 312, il rentra dans la Babylonie. Il n’eut besoin que de quelques soldats pour rentrer dans son ancien gouvernement, où il fut accueilli avec la plus vive sympathie. C’est alors que commence l’ère des Séleucides. Un présage heureux annonça la grandeur future du nouvel empire. L’armée trouva sur une roche, près des bords de l’Euphrate, une ancre enfouie. Séleucus s’empressa d’adopter cet emblème et prit pour arme une ancre de navire, symbole de force et de stabilité.

La puissance de Séleucus, toutefois, était loin d’être affermie, et ses ressources paraissaient bien insuffisantes pour lutter contre un ennemi qui avait à sa disposition des forces immenses. Séleucus, voyant le découragement de quelquesuns de ses soldats, s’empressa de les rassurer : < Les anciens compagnons d’Alexandre, leur disait-il, élevés par leur bravoure, ne doivent se fier ni à la force ni à l’argent, mais à l’habileté et à l’expérience, qui leur ont fait exécuter de si grandes choses. Ils doivent aussi mettre leur confiance dans les dieux, qui ont prédit que la fin couronnerait l’œuvre. Car l’oracle établi chez les Branchides a prédit que Séleucus serait roi, et Alexandre lui-même m’apparaissant en songe m’a annoncé cette future grandeur. » Les événements justifièrent cette confiance de Séleucus dans ses destinées. Nicanor, gouverneur de Médie, qui l’attaqua, fut vaincu ; ses troupes furent incorporées dans l’armée de Séleucus, la Susiane et la Médie soumises. Démétrius essaya bien de lui enlever ces provinces, mais toutes ses tentatives échouèrent contre le dévouement des populations. Antigone dès lors dut renoncer k toute prétention sur ce pays.

Les années suivantes furent employées par Séleucus à affermir sa domination dans la haute Asie; dès l’année 306, il était maître des vastes contrées comprises entre l’Euphrate, l’Indus et l'Oxus; à l’exemple des autres généraux, il prit alors le titre de roi. En 305, il entreprit une grande expédi-

. . inné 1 .

tion contre Sandracottus (le Chandragoupta des traditions indiennes) qui, après la mort d’Alexandre, avait essayé de renverser la domination macédonienne sur les bords de l’Indus. Le roi de Syrie pénétra jusqu’au Gange. Toutefois Chandragoupta lui opposa une résistance assez vive pour que Séleucus, satisfait d’avoir conclu avec le roi indien un traité d’alliance et obtenu un tribut de 500 éléphants de guerre, lui abandonnât ces régions lointaines jusqu’à l’Indus et au Paropamisus. Cette expédition n’en eut pas moins les résultats les plus avantageux pour le roi de Syrie. Elle servit puissamment à rétablir entre l'orient et l’occident de l’Asie des relations qui ne cessèrent plus et qui favorisèrent tout à la fois les intérêts de la science et ceux du commerce. Quand Séleucus revint dans ses États, il retrouva Antigone et Démétrius aussi ambitieux que jamais, et convoitant la domination de la Grèce et de la Macédoine. Il dut prendre part à la nouvelle ligue formée contre eux, et contribua beaucoup au gain de la bataille d’Ipsus. Cette victoire assura définitivement à Séleucus le fruit de ses labeurs ; toute l’Asie antérieure, jusqu’au Taurus, fut ajoutée à ses États (301).

Séleucus crut alors qu’il lui importait de se rapprocher de la Méditerranée, où s’agitaient de grands intérêts. Il vint s’établir en Syrie où il fonda une ville nouvelle qu’il appela Antioche, du nom de son père. Il y transporta les habitants des villes voisines, auxquels il accorda les mêmes droits qu’aux Grecs, sans distinction de race ni de religion. Antioche, devenue la capitale de l'empire, acquit bientôt un développement considérable et devint en peu de temps une des villes les plus riches et les plus somptueuses de l’Orient.

Séleucus fonda ou embellit une foule d’autres villes, parmi lesquelles Appien compte seize Antioches, cinq Laodicées, neuf Séleucies et trois Apamées. Instruit par l’histoire des derniers roi de la Perse, il divisa son empire en 72 satrapies pour affaiblir la puissance des gouverneurs. Ce n’était pas encore assez. Il est vrai que, sous un prince actif et ferme comme Séleucus, il n’était guère possible aux satrapes de songer à un démembrement ; mais, sous ses faibles successeurs, les moyens d’action n’étant pas proportionpés à l’éten-!

Hisf- d’orient, 33

due de l’empire, l’unité fut impossible et les guerres civiles recommencèrent.

Séleucus abandonna lui-même à son fils Antiochus le gouvernement de l’Asie supérieure, retenu qu’il était dans les provinces occidentales par la nécessité de veiller sur ses entreprenants voisins. Démétrius était parvenu à réunir les débris de sa fortune et à se rendre presque redoutable à ses vainqueurs. Séleucus lui-même, voulant contre-balancer l’union intime de Ptolémée et de Lysimaque, lui avait demandé la main de sa fille Stratonice, qu’ Antiochus épousa plus tard. Mais ce rapprochement ne fut pas de longue durée. Démétrius, poursuivi jusqu’en Gilicie par Lysimaque, sollicita les secours de son gendre, qui les lui refusa. On allait en venir aux mains quand Démétrius se vit forcé, par la défection de son armée, de se livrer à Séleucus. Celui-ci l’accueillit magnifiquement, et résista aux sollicitations de Lysimaque, qui lui offrait de l’argent pour le faire périr. Il voulait obtenir de lui, pour Antiochus et Stratonice, la cession de ses droits. Démétrius accorda tout, abandonna les affaires et vécut dans la mollesse et le plaisir. Quelque temps après il mourut dans le palais que Séleucus lui avait assigné pour demeure ou pour prison (284).

La mort de Démétrius semblait devoir mettre un terme aux troubles qui depuis longtemps agitaient l’Asie. Mais les désordres qui régnaient à la cour de Thrace amenèrent de nouvelles complications. Lysimaque et Agathoclès, son fils, avaient épousé, quelques années auparavant, les deux filles de Ptolémée Soter, Arsinoé et Lysandra. La première avait fait périr Agathoclès, et Lysandra, veuve de ce prince, s’était réfugiée près de Séleucus avec ses enfants. Dans le même temps, le roi de Syrie avait donné asile à un des fils de Soter, Ptolémée Géraunos, qui ne pardonnait pas à son père la préférence accordée à son plus jeune frère, Ptolémée Philadelphe. Ge dernier était devenu l’allié de Lysimaque, et Ptolémée Géraunos, pour se venger, ne cessait d’engager Séleucus à déclarer la guerre au roi de Thrace. Lysimaque, instruit de ces menées, traversa la mer à la tète d’une nombreuse armée, et vint présenter la bataille à Séleucus, dans les plaines

de la Phrygie, à Gyropédion. Il y fut tué; Appien raconte que son chien garda son cadavre jusqu’au moment où Thorax de Pharsale le trouva et l’ensevelit.

Après cette victoire éclatante (281), Séleucus voulut passer en Europe afin de se mettre en possession des États du roi de Thrace ; mais au moment où il allait franchir l’Helleapont, il tomba sous le poignard de Ptolémée Géraunos. Ainsi finit le fondateur de la dynastie des Séleucides, après avoir régné près de trente-trois ans, si l’on compte à partir del’ère qui porte son nom et qui commence en 312. Vainqueur de ses rivaux, conquérant d’un vaste empire, habile administrateur, Séleucus fut, avec Ptolémée Soter* le plus digne héritier d’Alexandre ; malheureusement, de tous les princes de sa race, il fut presque le seul qui mérita le glorieux surnom de Nicator (triomphateur) , que ses sujets lui décernèrent.

AntlochoM K Soter

Antiochus Ier, surnommé Soter (sauveur), succéda à Séleucus. Il avait été, du vivant de son père, associé à ses guerres et à ses triomphes : à la bataille d’Ipsus, il commandait le corps d’armée opposé à Démétrius, fils d’Antigone.

« Son règne ne paraît pas avoir été malheureux, puisqu’il conserva toute l’étendue de ses Étals; mais dans un royaume fondé par des conquêtes, c’est déjà le présage d’une décadence prochaine, lorsqu’on échoue dans de nouvelles entreprises de ce genre, et c’est ce qui arriva ici. Dans un tel état de choses, plus tout dépend de la personne de celui qui gouverne, plus on sent promptement les effets de la dégénération de la famille régnante. » (Heeren.)

Ce ne fut, en effet, qu’avec peine qu’Antiochus conserva l’intégrité du royaume fondé par son père. Peu de temps après son avènement au trône, il perdit sa femme Slratonice qui avait d’abord été sa belle-mère, et il s’unit à une de ses sœurs. Il ne vengea pas la mort de son père, ce qui était une lâcheté ; et il conclut avec Antigone Gonatas un traité par lequel il renonçait aux prétentions qu’il avait sur la Macédoine, ce qui était peut-être trop de prudence. Un grand

nombre de villes, en effet, qui s’étaient placées sous la protection de Séleucus, répudièrent celle d’un prince si peu sûr de lui-même. Il essaya, quelque temps après, la conquête de la Bithynie; Patrocle, un de ses généraux, se jeta sur les terres de Zipœtès qui régnait en cette contrée. Il y fut exterminé avec toute son armée.

Antiochus voulut réparer ce revers, mais Nicomède, successeur de Zipœtès, força le roi de Syrie à renoncer à la guerre. Nicomède, toutefois, se sentant toujours menacé, prit à sa solde les Gaulois qui venaient défaire une irruption en Macédoine, et les lança contre Antiochus. Celui-ci remporta sur eux une victoire signalée, et comme il la dut en grande partie à ses éléphants, il en fit sculpter un sur le trophée qu’il érigea. Appien dit que ce fut à cette occasion qu’on lui donna le surnom de Soler, mais il paraît qu’il le portait auparavant, et qu’il lui avait été décerné par les Athéniens établis à Lemnos, pour avoir délivré cette île de la domination de Lysimaque.

Ce fut sous le règne d’Antiochus Soter que le petit royaume de Pergatne se rendit tout à fait indépendant. Philétère, après être resté pendant vingt ans maître de cette ville, transmit le nouvel État à son neveu Eumène. Antiochus attaqua celui-ci. Mais Eumène, allié aux princes voisins qui redoutaient également la puissance des Séleucides, tint tête h toutes les forcesdu monarque syrien, le vainquit près de Sardes, et ajouta la province d’Éolide à ses Êtats%

Antiochus espéra se dédommager sur le roi d’Égypte, Ptolémée Philadelphe, en soutenant les prétentions de Magas, roi de Cyrène, qui avait épousé Apamée sa fille. Mais pendant qu’il essayait inutilement de s’emparer de Péluse, Philadelphe fit une invasion en Syrie qui le rappela en arrière.

Antiochus ne survécut guère à ces derniers événements ; il mourut en 26 1 .

AntloehiiH il Théos (*61-tl«), Méleucus II Calllnlcos (*««-***) et SéleucuH III Céraunos (,*t5-***).

Un demi-siècle s’était à peine écoulé depuis la fondation du nouvel empire, et déjà la décadence semblait arrivée. Les possessions des Séleucides étaient disséminées sur une trop grande étendue de territoire. Elles étaient vulnérables par trop d’endroits, pour qu’elles pussent rester longtemps intactes. Dans l’Asie Mineure une foule de princes et de républiques aspiraient à l’indépendance, et les uns et les autres trouvaient dans les barbares d’Europe et dans les rois d’Égypte de puissants auxiliaires. Ceux-ci, de leur côté, convoitaient les bords de la Phénicie, les forêts du mont Liban et tenaient toujours en échec de ce côté les souverains d’Antioche. Le danger était bien plus grand encore à l’orient, où il était à peu près impossible de maintenir dans l’obéissance des provinces si éloignées du centre du gouvernement. Il eût fallu d’ailleurs au nouvel empire des chefs actifs, braves, intelligents, pour continuer l’œuvre des Séleucus. Malheureusement la plupart des successeurs furent des princes faibles et livrés à toutes les habitudes, à tous les vices de la corruption orientale. En vain ils se font donner les surnoms pompeux de Vainqueur , de Foudre , de Dieu ; tous ces titres déguisent mal leur faiblesse et n’ajoutent aucun prestige à leur puissance. On le vit bien sous le règne d’Antiochus II, surnommé Théos. Sous son règne, la faiblesse intérieure du gouvernement se montra visiblement par l’affranchissement de plusieurs provincesde l’Orient, où se formèrent le royaume des Parthes et celui de la Bactriane. Cette décadence prématurée était due principalement à la corruption profonde qui régnait à la cour d’Antioche. Le luxe, les passions du monarque absorbaient des sommes immenses, épuisaient les provinces et hâtaient la dégénération de la famille royale, dont les membres, comme les Ptolémées, avaient adopté le fatal usage de ne point chercher d’alliance hors de leur maison. Tous ces vices éclatèrent d’une manière sensible sous le règne d’Antiochus IL II commença par une expédition contre

Timarque, qui s’était rendu tyran de Milet; il le chassa du pays et les Milésiens, par reconnaissance, lui donnèrent le surnom de Théos. Puis il reprit les hostilités contre l’Égypte et ne fut pas plus heureux que son père. C’était à l’instigation de Laodice sa femme et d’Apamée sa sœur, veuve de Magas, qu’il avait entrepris cette guerre. Ptolémée Philadelphe, prince d’un caractère essentiellement pacifique, voulut mettre fin à ces débats ; il engagea Antiochus h répudier sa femme, dont il avait déjà deux fils, et il lui donna en mariage Bérénice sa fille, avec une dot considérable. Antiochus y consentit, et Laodice fut répudiée. Mais à la mort de Ptolémée Philadelphe il la reprit, et renvoya Bérénice à son tour. Il mourut peu de temps après de maladie à Éphèse. Suivant une autre version, Laodice, pour se mettre en garde contre l’inconstance de son époux, l’empoisonna; et ayant caché sa mort, elle plaça dans son lit un homme du peuple qui lui ressemblait parfaitement, et qui joua le rôle du roi. Le faux Antiochus recommanda ses fils et sa femme à sa cour, et désigna Séleucus, son fils aîné, pour lui succéder (246).

Pendant que ce prince faisait la guerre au roi d’Égypte, et que la haute Asie restait sans maître, les Parthes chassèrent leur satrape macédonien, et jetèrent les fondements d’une domination qui, plus tard, devait se rendre redoutable aux Romains. Ce fut, au contraire, un gouverneur grec, Théodote, qui éleva le royaume de Bactriane. Les deux nouveaux États devaient s’agrandir aux dépens des Séleucides.

Le règne de vingt et un ans de Séleucus II Callinicos , ou le Beau vainqueur , ne fut qu’une suite non interrompue de guerres qui bouleversèrent l’empire déjà fort affaibli. Les unes, avec l’Égypte, furent excitées par la haine réciproque de Laodice et de Bérénice; les autres par la jalousie qui arma, contre le roi, Antiochus Hiérax son frère; les autres enfin ne sont que de vaines tentatives faites pour reconquérir les provinces révoltées de la haute Asie.

Laodice, non contente d’avoir fait mourir son mari, voulait encore se débarrasser d’une rivale ; elle poussait Séleu-

eus à tuer Bérénice. Celle-ci avait des partisans nombreux dans l’Asie Mineure, où l’influence du roi d’Égypte, Ptolémée III, était grande. Sophron, gouverneur d’Ephèse, favorisait sa cause. Laodice lui tendit des embûches auxquelles il échappa, grâce à Danaé, courtisane célèbre qui jouissait de la confiance de la reine. Averti à temps, le gouverneur d’Éphèse put se sauver en Grèce. Danaé, en punition de ce service, fut, par l’ordre de son amie, précipitée du haut d’un rocher. Bientôt après l’infortunée Bérénice fut mise à mort avec ses fils. Ce crime attira sur l’empire les armes du roi d’Égypte. Déjà plusieurs villes de l’Asie antérieure avaient pris les armes pour sauver cette princesse; d’autres, excitées par Ptolémée, se révoltèrent, et le roi d’Égypte put s’avancer fort au delà de l’Euphrate. C’en était fait peut-être de l’empire de Syrie, si Ptolémée n’avait été rappelé dans ses États par une révolte.

Mais Callinicos avait un ennemi plus redoutable encore dans son frère Antiochus, surnommé Hiérax ou l’Épervier, à cause de sa passion immodérée pour le pouvoir. Hiérax détacha la Lydie de l’empire, et il fallut non-seulement que Séleucus lui reconnût le titre de roi, mais encore qu’il lui abandonnât toute l’Asie antérieure. Antiochus ne se contenta pas de toutes ces concessions , et voulut s’agrandir encore aux dépens de son frère. La guerre éclata. D’abord Séleucus fut assez heureux; déjà il s’était avancé jusqu’en Lydie, quand Mithridate de Pont, allié d’ Antiochus, entra en Phrygie, et avec le secours des Gaulois le battit si complètement près d’Ancyre, que son armée fut entièrement dispersée, et que pendant quelque temps on ne sut ce qu’il était devenu. Cette victoire des ennemis de Séleucus eut un grand retentissement dans toute l’Asie, et exerça une fâcheuse influence sur les affaires générales de l’empire. Elle fortifia dans leur indépendance les satrapes révoltés et leur permit de s’agrandir aux dépens des Séleucides. Eumène, le successeur d’Attale , fonda une dynastie nouvelle dans l’ouest de l’Asie Mineure, et Arsace, le nouveau chef des Parthes, annexa l’Hyrcanie au royaume qu’il avait récemment détaché de l’empire. Antiochus faillit payer cher sa

victoire. Les Gaulois croyant le roi de Syrie tué, songèrent à se débarrasser aussi de lui. Les deux frères morts, qui les empêcherait de s’emparer de l’Asie et de succéder aux Séleucides? Pendant qu’il le tenait prisonnier, Séleucus rétablissait ses affaires et concluait un traité de paix avec le roi d'Égypte. Mais Antiochus parvint à s’échapper et à se réfugier auprès du roi de Bithynie, qui lui donna sa fille en mariage. Il recommença aussitôt la guerre et fut battu trois fois dans une même année. La défaite que lui fit essuyer le roi de Pergame fut si complète, qu’il fut foi-cé de s’enfuir en Cappadoce, et de là sur les terres du roi d’Égypte, qui le fit enfermer, conformément à un article du traité conclu entre lui et Séleucus; il s’évada encore et se retira en Thrace, où l’épée d’un Gaulois mit fin à cette vie turbulente.

Le reste du règne de Séleucus est obscur. Suivant quelques historiens, il aurait essayé de replacer les provinces de la haute Asie sous sa domination, et aurait été vaincu dans deux expéditions consécutives par les Parthes et les Bactriens réunis ; dans la seconde il serait même tombé au pouvoir des Parthes, chez lesquels il serait resté dix ans prisonnier. Il est permis de douter de la longue durée de cette captivité. Un fait certain, c’est qu’il mourut dans ses États d’une chute de cheval en 225.

A l’exemple de son aïeul, Séleucus Calîinicos bâtit un certain nombre de villes, entre autres Callinicos sur les bords de l’Euphrate ; il construisit tout uu nouveau quartier à Antioche. Il le peupla d’Étoliens, d’Eubéens et de Cretois. Ces travaux supposent une longue paix et pourraient difficilement s’expliquer, si on admettait cette captivité de dix ans dont parlent quelques historiens.

Séleucus laissa deux fils ; l’aîné, Séleucus III, surnommé Céraunos ou le Foudre , lui succéda. Dans la troisième année de son règne, les conquêtes des rois de Pergame le déterminèrent à se rendre dans l’Asie Mineure pour y combattre Attale. 11 y succomba, victime de la perfidie de Nicanor et du Gaulois Apaturios (222). Achéos, parent de Séleucus, et qui avait exercé une grande influence sous son règne, aurait pu aisément s'emparer de la couronne ; il aima mieux la placer

sur la tête du frère du dernier roi, Antiochus III, qui fut surnommé le Grand.

AntiochiM le Grand (11S-1SO).

« Le règne d’ Antiochus le Grand est le plus riche en événements de tous ceux qu’offre l’histoire des rois de Syrie. Il forme de plus une époque remarquable, à cause des rapports que la Syrie commença dès lors à avoir avec les Romains. Quant au surnom de Grand, on sent assez qu’il n’était pas bien difficile de l’obtenir dans une suite de pareils princes. > (Heeren.)

Antiochus III montait sur le trône au milieu de circonstances difficiles. A l’Orient, les Parthes et les Bactriens s’é-*taient rendus indépendants; à l’ouest, les rois de Pergame avaient réuni à leurs États une grande partie de l’Asie Mineure ; au sud, le roi d’Égypte s’était emparé de la Phénicie et de la Cœlésyrie. Entouré d’ennemis sur tous les points, l’empire des Séleucides était en proie, au dedans, à de fatales divisions : d’ambitieux ministres remplissaient la cour de leurs tristes querelles, et à la faveur de la jeunesse du prince , les satrapes se préparaient à proclamer leur indépendance.

Parmi ces ministres qui exploitaient au profit de leurs passions personnelles la jeunesse du roi, il y avait un certain Hermias, Garien d’origine, à qui Séleucus, en partant pour son expédition au delà du Taurus, avait confié l’administration générale de l’empire. Hermias avait un rival en crédit, Épigène, qui avait ramène les troupes de Séleucus, après sa mort, et que sa capacité dans les conseils aussi bien que sur le champ de bataille avait rendu très-populaire dans l’armée. Celui-ci pressait le roi de marcher contre les satrapes de Perse et de Médie, Molon et Alexandre , son frère, qui s’étaient révoltés. L'apparition du roi à la tète de forces redoutables devait, suivant lui, étouffer promptement la révolte. Si Antiochus prenait cette résolution, il fallait qu’Epigène fût mis à la tête des troupes, car Hermias n’était pas capable de conduire cette expédition. Celui-ci qui avait con-

science de sa faiblesse, accusa Epigène de vouloir tendre des embûches au roi ; en même temps, il engagea Antiochus à faire plutôt la guerre au roi d’Égypte, et lui enlever la Crclésyrie. Pour mieux tromper Antiochus, il lui montra une lettre qu’il avait lui-même forgée, et par laquelle Ptolémée engageait Achéos, gouverneur de l’Asie Mineure, à s’emparer de l’autorité royale, et mettait à sa disposition ses flottes et ses richesses. Le roi, persuadé par cette lettre, se décida à porter la guerre en Cœlésyrie.

Cependant Molon, grâce à l’incapacité des généraux envoyés contre lui, porta si haut ses forces et ses espérances, qu’il résolut de passer le Tigre, et d’aller mettre le siège devant Séleucie. A la nouvelle de ses progrès, Antiochus voulut suspendre la guerre contre Ptolémée, Hermias s’y opposa; il fallait, disait-il, employer des généraux contre des rebelles; au roi il appartenait de combattre un roi; et il continua la guerre contre l’Égypte. Mais la résistance que lui opposa l’Etolien Théodote dans les défilés du Liban, et de nouveaux succès de Molon forcèrent Antiochus de renoncer à ses projets.

Molon, après avoir remporté sur les bords du Tigre une victoire complète, avait paru tout à coup devant Séleucie, s’était emparé de cette ville, puis de Suse et de la plus grande partie de la Mésopotamie. Ainsi se trouvèrent justifiés les craintes et les pressentiments d’Épigène. Hermias ne lui pardonnait pas d’avoir eu raison contre lui. Il craignit que son rival ne le supplantât dans l’esprit du roi, et pour le perdre, il composa une lettre adressée par Molon à ce général, et chargea un des esclaves d’Epigène, qu’il séduisit par de grandes promesses, de le mêler à ses autres papiers. La découverte de cette lettre amena la mort d’Épigène. Les courtisans soupçonnèrent bien la vérité, mais, par crainte, ils gardèrent le silence.

Cependant l’armée d’ Antiochus s’était avancée jusque dans l’Apolloniatide; Molon, qui craignait que l’arrivée du roi dans la Babylonie n’y excitât un soulèvement , tâcha de lui fermer les passages des montagnes. Quand les deux armées en vinrent aux mains, l’aile droite de Molon combattait

vaillamment; mais dès que la gauche fut en vue du roi, elle passa à lui. Molon, qui savait bien quel sort l’attendait, se donna la mort pour ne pas tomber vivant entre les mains de l’ennemi. Antiochus ordonna de mettre son corps en croix dans le lieu le plus fréquenté de la Médie. Le roi se rendit ensuite à Séleucie, et y régla avec prudence et douceur l’administration des satrapies voisines.

Ce succès rendit Antiochus singulièrement populaire, et sa popularité s’accrut encore à la chute d’Hermias. Cet homme usait de son pouvoir avec une insolence extrême; il avait fait imposer aux habitants de Séleucie une amende de mille talents; il avait exilé les magistrats, torturé des habitants de cette ville, et souillé par des vengeances que le roi désavouait, la victoire remportée sur Molon. Les amis du prince, entre autres Appolophane, son médecin, commencèrent à craindre pour lui-même. Il se forma une espèce de complot dans lequel entra Antiochus, et un jour qu’Hermias l’accompagnait avec les conjurés, le roi s’écarta un instant et le ministre suspect fut assassiné.

Pendant qu’ Antiochus rétablissait sa domination en Orient, et soumettait Artabazane, roi de la Médie Atropatène, Achéos ceignit le diadème en Asie Mineure. Antiochus lui écrivit des lettres menaçantes qui le forcèrent à renoncer au titre de roi, puis il reprit la guerre contre Ptoléinée. Il fallait d’abord chasser le roi d’Égypte des villes qu’il occupait dans la Syrie et entre autres de Séleucie où Évergète avait mis garnison, quand, pour venger la mort de Bérénice, il avait envahi le royaume. Placée entre la Gilicie et la Phénicie, cette ville était une des clefs de l’empire ; Antiochus voulait à tout prix la reconquérir. Des intelligences qu’il pratiqua dans la ville la firent rentrer en ses mains. Il était encore sous les murs de cette place, lorsqu’il reçut des propositions d’un général égyptien, Théodote, qui, mécontent de son maître, lui offrait de le mettre en possession de la Cœlésyrie. Antiochus accueillit cette offre avec empressement et marcha aussitôt sur la Phénicie. Tyr et Ptolémaïs se rendirent immédiatement. Les autres villes n’offrirent pas plus de résistance ; Ptolémée, endormi dans les plaisirs, ne fit

rien pour les défendre. Il ne sortit de l’inaction que quand il apprit qu’Antiochus marchait sur Péluse. Agathoclès et Sosibios, qui avaient la principale influence dans le gouvernement égyptien, se préparèrent activement à la guerre. Pour gagner du temps, ils négocièrent avec Antiochus, ce qui leur permit d’envoyer des députés à Rhodes, à Byzance, àGyzique, aux Étoliens, pour réclamer leur médiation; ils faisaient venir aussi, de tous côtés, des mercenaires, fabriquaient des armes, plaçaient à la tête de leurs troupes les capitaines les plus expérimentés de la Grèce et de l’Asie Mi- * neure. Une trêve de quatre mois, pendant laquelle les représentants des deux puissances cherchèrent à faire triompher leurs droits et leurs prétentions réciproques sur la Cœlésyrie, ajourna encore les hostilités. Mais les négociations l. 'menant aucun résultat, Antiochus résolut de réduire le reste de la Cœlésyrie Les villes de Philotéria sur le lac de Tibériade, de Scythopolis,etc., se rendirent. Les Arabes, entraînés par ces succès, vinrent à leur tour s’unir à Antiochus.

Au commencement du printemps de l’an 216, les deux armées se trouvèrent en présence à quelque distance de Raphia. Pendant cinq jours elles restèrent tranquilles ; le sixième, Ptolémée fit sortir ses troupes des retranchements. Antiochus l’imita et l’action s’engagea. Elle commença par les éléphants. Ceux de Ptolémée, effrayés de la grandeur et de la force des autres, reculèrent et mirent le désordre dans l’armée égyptienne. Toute l’aile gauche prit la fuite. Mais le chef des Grecs mercenaires, Phonidas, rétablit l’ordre, et une manœuvre vigoureusement exécutée fit lâcher pied aux Arabes et aux Mèdes. Antiochus, qui s’élait lancé à la poursuite des fuyards, à la tête de sa garde, n’appnt que fort tard la déroute de son armée; toute résistance était inutile, il repassa l’Euphrate avec les débris de son armée. Le vainqueur soumit sans peine la Cœlésyrie, province qui avait toujours montré pour les rois d’Égypte un grand attachement. Un traité de paix conclu avec Ptolémée permit à Antiochus de tqurner ses armes contre Achéos.

Aidé du roi de Pergame, Attale, Antiochus parvint à le renfermer dans la ville de Sardes. La place résista quelque

temps. Un des généraux d’Antiochus, le Cretois Lagoras, réussit à y pénétrer avec 15 hommes, pendant que le roi, avec le gros de l’armée, retenait l’ennemi occupé à défendre un autre poste. Les assiégés n’eurent d’autre ressource que de se jeter dans la citadelle qui bientôt fut affamée. La trahison du gouverneur en ouvrit les portes. Achéos subit la peine des traîtres. On lui coupa la tête et on attacha à une croix son corps enveloppé d’une peau d ane.

A l’autre extrémité de l’empire, Arsace III, roi des Partîtes, avait profité de ces circonstances pour s’emparer de la Médie. Antiochus, libre enfin de marcher contre lui, s’engagea avec une nombreuse armée dans ces contrées difficiles, parvint à Hécatompyles et de là dans l’flyrcanie. Les Parthes reculèrent devant lui sans se laisser entamer; aussi malgré ses succès, Antiochus fut obligé de reconnaître Arsace comme roi, à condition que celui-ci lui fournirait des secours pour une expédition contre la Bactriane. Eut.hydôme, qui régnait dans cette contrée, attendit le roi de Syrie h quelque distance du fleuve Arius. Là s’engagea un combat dans lequel Antiochus déploya le plus grand courage. Dans la mêlée, il eut un cheval tué sous lui. Euthydème vaincu se retira sur Zariaspa, d’où il demanda à traiter avec Antiochus. Le roi convaincu qu’il y avait plus d’utilité pour lui à laisser ces contrées sans cesse menacées par les barbares du nord, sous la domination d’Euthydème, accepta ses propositions. Il donna même à son fils Démétrius la main d’une de ses filles, et à Euthydème le nom de roi. Antiochus, après avoir reçu d'Euthydème les provinces dont il avait besoin et un certain nombre d’éléphants, se remit en marche. Il franchit le Caucase et entra chez les Indiens, où il noua amitié avec Sophagasinus leur roi. Il reçut également de ce prince quelques éléphants , puis revenant sur ses pas, il traversa l’Arachosie, franchit le fleuve Érymanthe, et parvint enfin en Carmanie. C’est ainsi, dit Polybe, qu’il rattacha à son empire les satrapies de l’Asie supérieure, et qu’il affermit son trône par la terreur que son audace et son activité inspirèrent à tous les vaincus. Grâce à cette expédition, il parut vraiment digne de sa couronne, non-*

seulement à l’Asie, mais encore à l’Europe (211-204). Ce fut, au reste, la dernière de ce genre qu’aient entreprise les Séleucides. Depuis, les peuples de la haute Asie ne virent plus les rois qui régnaient à Antioche, et ils se créèrent des dynasties nationales.

Jusque-lk, Antiochus, on le voit, n’avait manqué ni de courage, ni d’habileté. Mais à son retour, il s’engagea dans des entreprises aventureuses qui le commirent avec la plus grande puissance de l’Occident et attirèrent sur son empire les plus grands malheurs.

D’abord, il songea à venger sa défaite de Raphia. A la mort de Ptolémée Philopator, il s’allia avec le roi de Macédoine, Philippe III, pour le partage de la monarchie de Ptolémée Épiphane. Une victoire sur le général égyptien Scopas lui livra la Cœlésyrie, la Palestine et la Phénicie. Puis il soumit les cités grecques de l’Asie Mineure, Smyrne, Lampsaque, Éphèse. Enfin, comme héritier de Séleucus, le vainqueur de Lysimaque, il éleva des prétentions sur la Chersonèse de Thrace, et fortifia Lysimachie dans cette contrée pour en faire le boulevard de son empire. Ces progrès du roi de Syrie inquiétèrent d’autant plus vivement le sénat romain qu’il redoutait en Grèce un vaste mouvement en sa faveur, et ne savait quel parti prendraient les Carthaginois.

En effet, Annibal négociait depuis quelques années avec Antiochus, et projetait une confédération universelle contre Rome. Dénoncé par ses ennemis au sénat, le général carthaginois quitta sa patrie et vint rejoindre Antiochus à Éphèse. Il y trouva les ambassadeurs romains qui, au nom de la république, s'étaient rendus en Orient pour protester contre les envahissements du roi de Syrie et réclamer la liberté des villes grecques. Antiochus leur répondit fièrement qu’il ne se mêlait point des affaires de l’Italie et que les Romains n’avaient rien à voir dans celles de l’Asie. Toutefois il hésitait encore, lorsque Annibal le décida à poursuivre son entreprise.

Ce grand homme offrait de recommencer la seconde guerre punique avec II 000 hommes et 100 vaisseaux. Tandis qu’il

soulèverait Carthage et ferait une descente en Italie, Antiochus passerait en Grèce et se tiendrait prêt à seconder les opérations de son allié. Ce plan était sage ; mais ceux qui étaient intéressés à le faire échouer ne s’oublièrent pas en cette circonstance. Les députés du sénat eurent l’adresse perlide d’entretenir souvent Annibai et de le rendre suspect par là au roi de Syrie. En même temps arrivait en Asie le chef des Étoliens, Thoas qui, voulant faire servir au profit de sa nation l’ambition du roi , lui persuada que donner la conduite de cette guerre à Annibai c’était s’exposer à vaincre pour Carthage.

Antiochus écouta Thoas. Convaincu que la Grèce allait se lever tout entière à son approche, il se décida à y porter la guerre. Mais au lieu d’emmener toutes ses forces, il partit avec 10 000 hommes, 500 cavaliers et 6 éléphants. Il fallait au moins gagner Philippe ou le contenir, ainsi que le voulait Annibai, en plaçant sur ses frontières un corps d’armée; le roi de Syrie indisposa Philippe contre lui, en soutenant un prétendant au trône de Macédoine. Cependant les promesses des Étoliens ne se réalisaient pas; c’est à peine si trois ou quatre petits peuples prenaient parti pour Antiochus. Il essaya d’entrainer dans son parti les Achéeus, eù leur faisant la pompeuse énumération des forces qu’il allait mettre en mer au printemps; Flamiuius, par son adroite politique, parvint à empêcher tout mouvement. « Quant aux innombrables armées du roi, elles ressemblent fort, disait-il, au festin de mon hôte de Gnalcis : sa table était couverte des mets les plus variés, mais ce n’étaient que les mêmes viandes déguisées par un art habile. Sous ces noms menaçants de Mèdes, de Gaduciens, de Babyloniens, vous ne trouverez que des Syriens. »

Pourtant l’Eubée entière avait fait défection ; mais il ne sut pas tirer parti de cette conquête. En face du redoutable ennemi qu’il avait provoqué, il perdit au début de la guerre un temps précieux à célébrer ses noces avec la fille de son hôte, quoiqu’il eût près de cinquante ans; les hostilités étaient déjà commencées, et il passait l’hiver au milieu des festins et des plaisirs. Pendant ce temps-là les légions romaines

arrivaient : Acilius Glabrion s’avança jusqu'aux Thermopyles. Antiochus voulut lui fermer ce passage et fut battu. La déroute fut si complète qu’il resta à peine quelques hommes pour accompagner le roi dans sa fuite rapide à Ghalcis, puis à Éphèse (191).

Il fallait alors défendre la mer et fermer l’Asie aux Romains. Antiochus retira les troupes qu’il avait dans la Ghersonèse de Thrace, et laissa libres à l’ennemi les approches de l’Hellespont, dont une victoire navale à Myonèse, où la flotte syrienne fut détruite, lui ouvrit le passage. Bientôt les Romains furent en Asie. Antiochus reconnut trop tard la justesse des prédictions d’Annibal. Il rassembla alors des forces considérables, et chercha à entraîner dans son alliance les Galates, les rois de Gappadoce et de Bithynie. Mais les deux Scipions, qui commandaient les légions romaines, persuadèrent à Prusias qu’il n’avait rien à craindre du sénat et Antiochus, réduit à ses seules forces, demanda la paix. Il se déclara prêt à évacuer Lampsaque, Smyrne, etc., et à rembourser aux Romains la moitié des frais de la guerre. Ün lui répondit qu’il devait payer, non la moitié, mais la totalité des dépenses, affranchir les villes de l’Éolide et de l’Ionie, et évacuer toute l’Asie Mineure jusqu’au Taurus. Dans ses instructions secrètes, Héraclidas, son négociateur, avait été chargé, de promettre à Publius Scipion qu’on lui rendrait son fils, qui était prisonnier entre les mains du roi et qu’on lui fournirait tout l’argent qu’il pourrait désirer. Le vainqueur de Carthage n’était pas homme à se vendre. Il fallut donc risquer encore une bataille. Les deux armées se rencontrèrent près de Magnésie du Sipyle. 30 000 Romains y combattirent 82 000 Asiatiques soutenus par 54 éléphants et par tout l’appareil des armées orientales, les chars armés de faux, les cavaliers bardés de fer, les chameaux montés par des archers arabes. Tout cela échoua contre la tactique et la discipline des légions. Les Romains, dit-on, ne perdirent que 350 hommes, tandis qu’ils tuèrent ou prirent 50 000 ennemis (190).

Il n’y avait plus qu’à traiter après un tel désastre : Antiochus s’y résigna; il accepta les conditions qui avaient été.

fixées avant la dernière bataille. Il dut évacuer l’Europe et céder- l’Asie en deçà du Taurus ; payer 15 000 talents euboïques (près de 80 millions de francs) pour les frais de la guerre : 600 sur-le-champ; 2500 quand le peuple aurait ratifié le traité, et le reste en douze ans; solder à Eumène un arriéré de 400 talents, et lui livrer des cargaisons de blé qui, d’après le traité fait avec son père, lui étaient dues ; remettre aux Romains Annibal, l’Étolien Thoas, et quelques autres proscrits; enfin donner 20 otages qui lui seraient désignés.

L’empire des Séleucides ne se releva jamais d’un pareil coup. D’une part, sa force et sa réputation en furent singulièrement amoindries; de l’autre, les conditions onéreuses du traité épuisèrent ses ressources financières et le réduisirent dans la période suivante à une complète impuissance. La Syrie se trouva dès lors placée sous la dépendance de Rome, et l’influence du sénat se fit sentir dans tous, les événements qui remplissent son histoire à partir de cette époque. Antiochus, déjà si humilié, vit encore, de son vivant, se détacher du corps de l’empire la grande et la petite Arménie. Les satrapes de ces contrées se révoltèrent. Antiochus, avant de tenter de les réduire, fit reconnaître roi son fils Séleucus; et comme il avait besoin d’argent, il alla piller le temple de Bel à Elymaïs. Les habitants du pays, indignés d’un tel sacrilège, se réunirent et le massacrèrent avec les troupes qui l’accompagnaient (187). Aurélius Victor rapporte différemment sa mort. Il dit qu’ Antiochus fut tué dans une fête par un de ses hôtes qu’il avait insulté. Il était âgé de cinquante-deux ans et en avait régné près de trentesix. Ses exploits, dans les premières années, lui valurent le surnom de Grand; mais les efforts mêmes qu’il fit pour relever la monarchie tournèrent à sa perte. Toutefois il parut même à Rome un adversaire assez sérieux pour qu’un des historiens latins s’écrie : « Qu’Athènes nous vante maintenant sa gloire ; dans Antiochus nous avons vaincu Xerxès ! »

BIST, d’oriert.

Héleucus iv Philopntor (480~t94); Antlocbn IV' Eplphnne (114-1A4).

Le règfae de Séleucus Philopator (qui aime son père), fils aîné d’Antiochus, fut, en général, assez paisible. L'état d’épuisement où était tombée la Syrie condamnait ses monarques au repos. Séleucus pourtant n’avait pas oublié que le roi de Pergame, Eumène, avait contribué à la victoire de Magnésie, et dans la guerre que lui fit Pharnace, roi de Pont, il prit parti pour ce dernier; mais l’intervention de Rome l’arrêta. Eumène se vengea de cette tentative en corrompant un des ministres du roi de Syrie, nommé Héliodore, le persécuteur des Juifs, qui empoisonna Séleucus au moment où il venait d’envoyer à Rome son fils Démétrius, pour remplacer comme otage Antiochus son frère. Héliodore profita de l’absence du frère et du fils du roi, qu’il venàit de faire périr, pour usurper la couronne. Antiochus apprit, en passant à Athènes, et la mort de son frère et l’usurpation d’Héliodore. Il prit aussitôt le titre de roi, et fut accueilli avec empressement par les Syriens. Il est connu sous le nom d’Épiphane (l’ Illustre), et devrait être appelé Ëpimane ( V Insensé), suivant Polybe. C’était, en effet, un prince d’un caractère fort bizarre. Souvent on le voyait, suivi de deux ou trois personnes, courir les rues d’Antioche , s’arrêtant dans les boutiques des orfèvres pour disputer avec eux sur leur art, ou bien buvant avec des étrangers et des gens de la lie du peuple. D’autres fois il se dépouillait de la pourpre, et, pratiquant ce qu’il avait vu faire à Rome aux candidats, il allait sur la place publique tendre la main à ceux qu’il rencontrait, et demandait leur suffrage pour la place d’édile ou de tribun du peuple. Il donnait aux uns des dattes, des dés à jouer, ou d’autres objets de peu de valeur; aux autres il faisait des présents magnifiques sans les connaître. Il s’amusait à jeter sur son chemin des poignées d’or, en criant : * Attrape qui peut 1 » Au commencement de son règne , pour éclipser l’éclat des jeux célébrés par Paul Émile en Macédoine, il

invita les Grecs à des jeux magnifiques qu’il donna à Daphné, et dont Polybe fait ainsi la description : *

« D’abord passa l’armée, dont plusieurs corps portaient des couronnes d’or avec des armes de même métal ou d’argent; après la pompe militaire, la pompe religieuse, 1000 bœufs destinés au sacrifice, 800 dents d’éléphants, 800 jeunes gens ceints de couronnes d’or ; près de 300 députations des villes grecques. Le nombre des statues était infini ; celles de tous les dieux, génies, ou héros, étaient réunies là, les unes dorées, les autres revêtues de robes parsemées d’or, chacune avec la représentation des fables qui formaient sa légende traditionnelle. On voyait encore les images de la Nuit et du Jour, de la Terre et du Ciel, de l'Aurore et du Midi. 1000 esclaves d’un des favoris d’Antiochus, Denys, son secrétaire, portaient des vases d’argent, dont le moindre ne pesait pas moins de 1000 drachmes; et 1000 esclaves de la maison du roi portaient des vases d’or. 300 femmes, tenant des urnes d’or, répandaient des parfums. 80 autres femmes magnifiquement vêtues étaient portées dans des litières à pieds d’or, 500 dans des litières à pieds d’argent. On prépara pour le festin, d’un côté 1000 lits; de l’autre, 1500, avec un luxe merveilleux. C’était Antiochus qui dirigeait lui-même la fête. Monté sur un cheval sans prix, il courait dans la foule pour presser ceux-ci, pour retenir ceux-là. A l’heure du festin, il se tint à l’entrée de la salle, introduisant les uns, faisant asseoir les autres, guidant les esclaves chargés d’apporter les mets. Quelquefois laissant là tout à coup ceux qui mangeaient et buvaient avec lui , il quittait sa place, courait ailleurs, faisait le tour des tables, recevait debont les différents toasts, plaisantait avec les convives et se mêlait gaiement à leurs propos. On vit même, à la fin du repas, des bouffons l’apporter complètement enveloppé dans je ne sais quelle étoffe, le déposer à terre comme un de leurs pareils, et lui, sur l’invitation de la musique, de s’élancer, de danser, de rivaliser enfin avec les baladins, de manière à forcer les spectateurs de fuir, en rougissant de honte. »

Ce prince, qui paraît justifier si bien le surnom qne lui

donne Polybe, ne manqua pourtant ni d’activité ni de courage dans sa lotte contre l’Égypte. Ptolémée Philométor, sous l’influence de ses tuteurs Euléos et Léneos, avait essayé de reconquérir la Gœlésyrie. Antiochus protesta contre cette injuste agression, et , tandis que son ambassadeur Méléagre allait porter ses plaintes au sénat romain, il se mit en campagne, s’empara de Péluse au moyen d’un stratagème, et pénétra en Égypte jusqu’à quelque distance d’Alexandrie. Une émeute éclata alors dans cette ville, et Ptolémée Philométor fut remplacé sur le trône par son frère Évergète. Obligé de s’enfuir à Memphis, il traita avec Antiochus; mais quelque temps après, les deux frères se rappochèrent et se réunirent contre l’ennemi commun. Le roi de Syrie recommença la guerre et entra de nouveau en Égypte ; mais il y trouva le préteur romain Popilius, qui lui remit des lettres du sénat. Le roi de Syrie les ayant lues dit qu’il désirait en délibérer avec ses amis. Popilius traça autour de lui un cercle avec une baguette qu’il portait à la main, et le somma de répondre avant d’en sortir. Le roi, stupéfait de tant d’audace, hésita quelque temps; mais enfin : « Je ferai, dit-il, ce que veut le peuple romain. » Le décret lui enjoignait de cesser sur-le-champ la guerre contre Ptolémée.

Obligé de dissimuler ses ressentiments contre Rome, Antiochus n’en travailla pas moins à lui susciter des ennemis ; il chercha à détacher de son alliance le roi de Pergame qui, en ce moment, n’avait guère à se féliciter de la conduite du sénat à son égard. Mais ces secrètes intrigues n’aboutirent à aucun résultat, d’autant plus qu'Antiochus se jeta alors dans une grave affaire. Il entreprit d’établir l’unité religieuse dans ses États, en introduisant partout le culte grec. Les peuples, blessés dans leurs croyances nationales et dans leurs habitudes religieuses, résistèrent énergiquement à ses innovations. Les Juifs se distinguèrent surtout par leur attachement à leur ancienne religion ; les persécutions du roi de Syrie n’eurent guère d’autre résultat que de susciter au sein de la nation juive une opposition héroïque qui finit par lui rendre son indépendance. C’est l’ère brillante des Machabées.

Antiochus avait d’abord, employé les voies de la douceur pour amener les Juifs à exécuter ses édits.; mais le refus qu'il éprouva le fit recourir à la violence ; il défendit, sous peine de mort, de célébrer les sacrifices et d’observer le sabbat. En même temps il fit dresser des idoles dans le temple du vrai Dieu, et bâtir des autels dans toutes les villes de Juda. Beaucoup succombèrent aux promesses ou aux menaces ; mais la famille de Mathatias donna le signal de la résistance, et bientôt on vit se grouper autour d’un de ses fils, Judas, un petit nombre de fidèles qui aimèrent mieux mourir que de trahir leur foi. On a vu ailleurs Judas Machabée triompher des généraux du roi de Syrie, chasser de Jérusalem la garnison syrienne , et rétablir l’ancien culte.

Pendant cette lutte héroïque, Antiochus soulevait également contre lui, par son avidité sacrilège, les peuples de la Perse. Le pillage d’un temple de l’Élymaïde excita contre lui l’indignation des Perses, qui le chassèrent honteusement de la ville. En revenant à Babylone, il tomba malade à Tabès et mourut dans des accès de frénésie. Les Perses attribuèrent sa mort à son entreprise contre leur temple, les Juifs à la profanation du sanctuaire de Jérusalem (164).

Antloehua v Enpator (IOi-lSt)) Démé(rlai I «otei (•0**150).

Comme l’héritier du trône, Démétrius, fils de Séleucus, était retenu à Rome en otage, un autre fils d’Épiphane, Antiochus Y Eupator (né d'un père illustre ), lui succéda. Démétrius ne cessait de conjurer le sénat de le rétablir sur le trône de Syrie, puisqu’il y avait plus de droits que les fils d’ Antiochus. Sa persistance à renouveler ses prières et le soin qu’il prenait de répéter sans cesse que Rome était sa patrie, et les fils des sénateurs ses frères, intéressaient en sa faveur; mais une politique machiavélique fit décider qu’il fallait retenir Démétrius et affermir sur le trôné le fils d’Antiochus. « Si le sénat agissait ainsi, dit Polybe, c’est qu’il redoutait la jeunesse de Démétrius, et qu'il re-

gardait comme plus favorables à ses intérêts l’enfance et la faiblesse du prince qui régnait en Syrie. » Le sénat envoya aussitôt dans ce royaume trois commissaires chargés de l’administrer au gré de Rome. Il était certain de ne trouver aucune résistance à ses volontés avec un roi mineur, et dans uue cour qui craignait le retour de Démétrius. Ordre fut donné aux commissaires de brûler tous les vaisseaux pontés de la Syrie, de couper les jarrets aux éléphants, d’affaiblir, en un mot, par tous les moyens la monarchie syrienne. Une telle conduite excita une indignation générale contre Rome. Un certain Leptine assassina, à Laodicée, le chef de l’ambassade, Gnéus Octavius, et osa proclamer publiquement qu’il avait commis ce crime par inspiration divine. Démétrius, informé à Rome de ce qui se passait en Syrie, prépara une grande partie de chasse pour tromper ses surveillants, et durant la nuit courut à Ostie, où il s’embarqua avec huit compagnons seulement. Ce ne fut que quatre jours après qu’on apprit sa fuite. Le sénat renonça à le poursuivre ; il se contenta d’observer sa conduite et la tournure qu’allaient prendre les affaires de l’Asie. Démétrius débarqué à Tripolis se fit proclamer roi sans la moindre résistance. L’armée se saisit d’Antiochus et de Lysias, et les lui amena. « Ne me faites pas voir leur visage, » s’écria Démétrius. On les tua aussitôt.

Démétrius se hâta d’envoyer à Rome des ambassadeurs chargés de remettre au sénat une couronne d’or et le meurtrier d’Octavius avec le grammairien Isocrate, qui avait osé dire que le représentant du sénat avait été traité comme il le méritait. Le sénat refusa de les recevoir, aimant mieux tenir ce crime en réserve pour l’exploiter un jour.

La guerre contre les Juifs, qui avait continué sous le règne précédent, fut reprise sous Démétrius. Il y avait en Judée un parti syrien qui vint accuser Judas Machabée auprès du nouveau roi. Ce parti avait à sa tête un ambitieux, Alcime, qui aspirait à être grand prêtre. Démétrius accueillit ses prétentions et ses plaintes, et chargea son général Bacchide de soumettre le pays. Bacchide échoua. N'icanor, qui le remplaça, fut battu dans la première rencontre et tué dans la

seconde. Ce fut le dernier succès du plus vaillant des Machabées. Quelque temps après, il succomba sous les forces supérieures de Bacchide, et la paix fut conclue entre les Juils et le roi de Syrie.

Les tentatives de Démétrius sur l’ile de Cypre et sur la Gappadoce ne furent pas plus heureuses que ses guerres en Judée. Il voulait se venger d’Ariarathe, roi de Cappadoce, qui lui avait refusé la main de sa sœur Laodice. Il réussit à le chasser du trône au profit d’un prétendant ; mais Ariarathe, rappelé quelque temps après, s’unit avec Attale, roi de Pergame, et Ptolémée Philométor, roi d’Égypte. Ces princes se servirent, pour perdre Démétrius, d’un certain Héraclidas qui avait des griefs particuliers contre lui. Héraclidas était trésorier de la province de Babylone, et son frère Timarque en était gouverneur, lorsque Démétrius prit possession de la Syrie. Sur les plaintes des Babyloniens, exposés depuis longtemps à la tyrannie des deux frères, Démétrius avait fait mourir Timarque et exilé Héraclidas, qui s’était retiré à Rhodes. Quand il put compter sur l'appui des rois de Pergame, de Cappadoce et d’Égypte, il fit passer un jeune homme nommé Bala pour fils d’Antiochus Épiphane, lui obtint le concours du sénat romain, et conduisitce prétendant, avec les troupes des trois rois alliés, en Syrie, où il s'empara de Ptolémaïs.

Démétrius n’était pas plus aimé de ses sujets que de ses voisins. Retiré dans un château qu’il avait fait construire près d’Antioche, il oubliait, au sein des plaisirs et de la débauche, les devoirs de la royauté. Au bruit de l’invasion d’Alexandre Bala, il sortit de sa retraite et se mit à la tète de son armée. Mais le royaume de Syrie était alors tombé dans un tel degré d’avilissement , que Démétrius se crut obligé de rechercher l’appui de ces mêmes Juifs qu’il avait traités jusque-là de rebelles. Pour obtenir l’alliance de Jonathas, qui avait succédé à Judas Machabée, il renonça au tribut que la nation juive payait, renvoya les captifs dans leur patrie et fit don au sanctuaire de Jérusalem du territoire et de la ville de Ptolémaïs. Malheureusement Alexandre Bala avait prévenu le roi de Syrie, et Jonathas avait déjà

embrassé son parti. Les deux rois en vinrent aux mains. Démétrius, après un combat sanglant et acharné, fut vaincu et tué par son adversaire (149).

Alexandre Bala (149-146); Démétrius II ifleator (146-1*5).

L’heureux usurpateur, aussitôt après la mort de Démétrius, envoya une ambassade au roi d’Égypte, pour lui demander la main de sa fille Cléopâtre, qui lui fut accordée. Enivré de tant de succès, il ne songea plus qu’à satisfaire son penchant pour l’oisiveté, le luxe et la débauche, se reposant de la direction des affaires sur son favori Ammonios, homme ombrageux, cruel, qui fit peser sur les malheureux Syriens la plus insupportable tyrannie. Un des fils du dernier roi, Démétrius, qui s’était réfugié dans l’île de Crète, résolut de profiter du mécontentement public pour remonter sur le trône de ses pères. Il marcha contre l’usurpateur qui, effrayé de la défection des Syriens, appela à son secours Ptolémée, son beau-frère. Ce prince s’avança en Syrie avec une puissante armée ; mais beaucoup plus soucieux de ses intérêts particuliers que de ceux de son gendre, il s’empara de toutes les villes du littoral jusqu’à Séleucie, et y mit de bonnes garnisons. D’après le livre des Machabées , Ptolémée serait entré en vainqueur à Antioche et aurait placé la couronne de Syrie sur sa tête. Ce qui est certain, c’est qu’il abandonna Alexandre pour Démétrius, à qui il donna sa fille Cléopâtre. Alexandre, alors en Cilicie, apprit en même temps les secondes noces de sa femme, la perfidie de Ptolémée et la révolte d’Antioche. Il rassembla à la hâte une armée et s’avançi vers sa capitale; mais il fut vaincu et obligé de s’enfuir en Arabie. Un chef arabe, Zabdiel, lui fit couper la tête et l’envoya à Ptolémée (146).

Démétrius confirma Jonathas dans la grande saerificature, accorda aux Juifs de nombreux privilèges, licencia ensuite ses armées, et ne conserva auprès de lui que quelques troupes mercenaires. Il croyait sa couronne parfaite-

ment affermie sur sa tête, et n’avoir plus qu a jouir de sa royauté dont il abandonna tous les devoirs à son ministre Lasthénès. Le despotisme de cet homme souleva dans Antioche une furieuse émeute dont le roi ne triompha qu’avec le secours des Juifs. Ceux-ci tuèrent 100000 Syriens et ne quittèrent Antioche qu après l’avoir pillée et brûlée. A la faveur de ces troubles, un nouveau prétendant s’éleva, Antiochus VI Théos, fils d’Alexandre Bala. Il était soutenu par Tryphon, ancien gouverneur d’Antioche. Jonathas, mal récompensé par Démétrius des services qu’il avait rendus, embrassa la cause d’Antiochus VI qui fut reconnu roi.

Le premier soin du vainqueur fut de se concilier l’amitié des Juifs ; il confirma donc Jonathas dans la grande sacrificature et lui fit de magnifiques présents. Mais Tryphon n’avait appuyé Antiochus que pour en faire un instrument de son ambition. Le principal obstacle qu’il avait h écarter était Jonathas, que la reconnaissance attachait au nouveau roi. Il lui tendit un piège, et après l’avoir amené à licencier son armée, sous prétexte que la paix régnait entre les Juifs et les Syriens, et qu’il voulait lui donner la haute main dans les affaires de l’État, il l’amena à Ptolémaïs, où il le fit égorger. Antiochus fut également tué en trahison. Tryphon se mit ainsi en possession du trône. Mais ses violences, ses brigandages, ne tardèrent pas à réconcilier les Juifs avec l’héritier des Séleucides, Démétrius. Un traité de paix solennel fut conclu entre lui et Simon, frère de Jonathas : « Israël fut alors affranchi du j oug des nations ; et le peuple commença à mettre cette inscription sur les tables et dans les registres publics : La première année sous Simon, grand pontife, chef et prince des Juifs. »

Cependant Démétrius s’était retiré dans la haute Asie, et se préparait à combattre Tryphon, qui s’était déjà rendu odieux à une partie de la population. Peut-être aussi, comme le disent Justin et Josèphe, il voulait faire la guerre aux Parthes, espérant que, s’il en revenait victorieux, il pourrait plus facilement se débarrasser de son rival. Mais il fut fait lui-même prisonnier. Les Parthes l’envoyèrent en

Hyrcanie, où il fut traité avec une munificence toute royale, et bien qu’il fût marié à Cléopâtre, il épousa pendant sa captivité Rodogune, fille du roi Mithridate.

Un fils de Démétrius Soter, Antiochus VH Sidétès, demeurait à Rhodes; lorsqu’il apprit que son frère Démétrius était captif chez les Parthes, il se rendit à Antioche, y épousa Cléopâtre, femme de Démétrius, et fut reconnu roi. Mais pour l’être réellement, il fallait qu’il renversât l’usurpateur Tryphon : il le vainquit et le fit tuer. Il attaqua ensuite les Juifs, et assiégea Jérusalem avec tant de vigueur que le grand prêtre Jean Hyrcan se trouva heureux d’acheter la paix en lui payant tribut. La monarchie ainsi pacifiée à l’occident, il marcha contre les Parthes à la tête de 70 000 hommes. Une nuée de cuisiniers suivait cette brillante armée, couverte d’or au lieu de fer. Les peuples de l’Orient fatigués de la domination des Parthes se joignirent à lui, et il remporta successivement trois victoires sur Phraate, leur roi. Celui-ci prit alors le parti de renvoyer Démétrius avec un corps de troupes pour le mettre en état de disputer le trône à son frère. Peu de temps après, Antiochus ayant été obligé de disperser ses quartiers d’hiver, à cause du grand nombre de bouches inutiles dont son armée était suivie, les Parthes en profitèrent et firent égorger par les habitants du pays les corps les plus éloignés. Antiochus marcha à leur secours; mais il fut vaincu. Sur ces entrefaites, Cléopâtre l’ayant abandonné pour retourner à son premier époux, il prétendit épouser la déesse d’Elymaïs, dont il convoitait les immenses richesses. Les prêtres n’eurent pas l’air de s’opposer à cette étrange fantaisie; mais lorsqu’il fut entré dans le temple, sous le prétexte de prendre possession de la dot, ils ouvrirent une porte secrète et l’accablèrent à coups de pierres, ainsi que ceux qui l’accompagnaient.

Quand Démétrius, délivré de sa captivité, entra en Syrie, il apprit la défaite et la mort de son frère. Les Parthes se repentirent alors de lui avoir rendu la liberté, et firent partir en toute bâte des cavaliers pour le ramener. Mais il était trop tard ; Démétrius se remit en' possession d’un

royaume qu’il ne sut pas conserver longtemps. H opprima de nouveau ses sujets, au lieu de se concilier leur affection, et eut l’imprudence d’écouter les propositions de la reine d’Égypte, qui lui offrait ce royaume s’il voulait la secourir contre Ptolémée Physcon, qui l’avait répudiée. Mal affermi sur son trône, il se laissa entraîner au désir d’en conquérir un autre. Une révolte de ses sujets le força de renoncer à cette expédition.

C’était Ptolémée qui, pour se venger de Démétrius, venait d’envoyer aux Syriens un prétendant qu'il fit passer pour le fils d’Alexandre Bala, Alexandre Zébina. Démétrius se soutint pendant quelque temps contre ce nouvel usurpateur; mais peu à peu il se vit abandonné de la plus grande partie de ses sujets, et il fut entièrement défait dans une bataille sous les murs de Damas. Il espéra trouverun asile à Ptolémaïs auprès de sa femme Cléopâtre; elle lui fit fermer les portes. Il se réfugia à Tyr ; elle le fit assassiner dans un temple(125). Son fils aîné, Séleucus V, ayant pris de lui-même la couronne, elle lui fit subir le même sort.

« La suite de l’histoire des Séleucides n’offre plus qu’un enchaînement de guerres civiles, de querelles de famille, de cruautés révoltantes, à quoi il serait difficile de trouver rien de semblable. Le royaume ne s’étendait plus alors que jusqu’à l’Euphrate, parce que toute l’Asie supérieure appartenait aux Parthes ; et comme les Juifs avaient fini aussi par reconquérir leur indépendance, il ne consistait réellement que dans la Syrie proprement dite et la Phénicie. Sa décadence était telle que les Romains eux-mêmes paraissent s’être peu souciés pendant longtemps de s’en emparer, soit parce qu’il y avait bien peu à prendre, soit parce qu’ils jugèrent plus sûr de laisser les Séleucides se déchirer les uns les autres, jusqu’au moment où, après la fin de la dernière guerre contre Mithridate Iç Grand, ils se décidèrent à faire de la Syrie une province romaine. » (Heeren.)

Dernier* rola de Syrie

Dès qu’Alexandre Zébina parut en Syrie , les peuples qui désiraient un changement se déclarèrent en sa faveur. Mais comme il montra peu de déférence au roi d’Egypte, Ptolémée Physcon, qui l’avait fait roi, celui-ci l’abandonna pour embrasser la cause d’Antiochus Grypos, fils de Démétrius Nicator et de Cléopâtre. Zébina fut vaincu et forcé de se réfugier à Antioche. N’ayant plus alors de quoi payer ses troupes, il leur permit de piller le temple de la Victoire, et prit lui-même la statue de Jupiter qui était d'or massif. Irrités de ce sacrilège, les habitants le chassèrent au moment où Ptolémée Physcon s’avançait vers Antioche à la tête d’une armée. Les troupes de Zébina n’osèrent point hasarder une seconde bataille, et se dispersèrent. L’imposteur abandonné s’embarqua sur un petit navire qui mettait à la voile pour la Grèce ; mais il fut pris en mer par un corsaire, et livré au roi d’Egypte qui le fit mourir. Il avait régné quatre ans.

Antiochus VIII, surnommé Grypos ( qui a le nez aquilin ), devint ainsi seul maître de l’État. Pendant quelque temps, il se dirigea par les conseils de sa mère Cléopâtre; mais ayant épousé Tryphène, fille de Ptolémée Physcon, il voulut régner par lui-même. Cléopâtre, qui avait déjà fait mourir son frère Séleucus, chercha aussi à se débarrasser de lui par le poison: il la prévint. Son règne fut assez paisible pendant huit ans, et la Syrie, depuis si longtemps agitée par les guerres civiles, se reposa un peu sous son gouvernement régulier. Mais il avait un frère qui lui inspirait des inquiétedes : c’était Antiochus, fils de Cléopâtre et d’Antiochus Sidétès, alors à Cyzique, où sa mère l’avait envoyé pendant sajeunesse. Grypos voulut l’empoisonner; mais Antiochus IX, de Cyzique, averti, se tint sur ses gardes ; et ayant épousé Cléopâtre, autre fille de Ptolémée Physcon, il rassembla unearmée avec laquelle il s’empara d’Antioche. Grypos le défit et reprit cette ville où se trouvait Cléopâtre que Tryphène, sa sœur, fit mourir de la manière le plus cruelle. Mais Antio-

chus de Cyzique étant revenu quelque temps après avec une armée, battit son frère, prit Tryphène et vengea sur elle la mort de sa femme. Les deux frères se réconcilièrent ensuite, et se partagèrent ce qui leur restait du magnifique empire de Séleucus ; l’un régna sur la Syrie, l’autre sur la Gœlésyrie. Malheureusement l’harmonie ne dura pas; ils recommencèrent la guerre; Antiochus Grypos périt au milieu de ces troubles (96). Il laissa cinq fils, qui tous prétendirent au trône : Séleucus VI, Antiochus XI, Philippe, Démétrius III, et Antiochus XII.

Antiochus de Gyzique ne survécut pas longtemps à son frère; vaincu par Séleucus VI, dans une bataille décisive, il se donna la mort. Il ne laissa qu’un fils, Antiochus X, surnommé Eusébès (pieux), qui rassembla une armée et défit Séleucus VI dans un premier combat. Pour réparer cette défaite, Séleucus voulut exiger de nouveaux impôts ; mais les habitants de Mopsueste mirent le feu au théâtre où il se trouvait, ou plus probablement à son palais ; il y fut brûlé avec ses amis (95). Peu de temps après, Eusébès épousa Séléné, veuve de son père, et alla attaquer les deux frères de Séleucus, Antiochus XI et Philippe, qu’il vainquit.

Antiochus XI, surnommé Épiphane et Philadelphe , avait pris la couronne avec son frère Philippe, après la mort de Séleucus VI, leur aîné, qu’ils avaient vengé en passant au fil de l’épée les habitants de Mopsueste. Ce fut en revenant dans la Syrie qu’ils furent vaincus par Antiochus X. - Antiochus XI en fuyant aq noya dans l’Oronte. Antiochus X, moins heureux l’année suivante, fut défait par Philippe et Démétrius III qui avaient succédé à Antiochus XI, et il se retira chez les Parthes. 11 mourut l’an 75, laissant deux fils, Antiochus XIII et Séleucus Gybiosactès (qui fait le commerce de poisson salé).

Après la défaite d’ Antiochus X, Démétrius III, surnommé Euchéros (l’heureux), partagea l’empire avec son frère Phi- ^ lippe. Gelui-ci eut Antioche pour capitale ; Démétrius s’établit à Damas. Gomme cette partie de la Syrie était voisine de la Judée, les Juifs, révoltés depuis quelques années contre leur roi Alexandre Jannée, demandèrent du secours

à Démétrius, Ce prince leva une nombreuse armée et marcha contre Alexandre qu’il vainquit en Cœlésyrie. Mais sur l’avis que Philippe s’était emparé d’une partie de ses États, il fut obligé de tourner ses armes contre lui. Il s’empara d’abord d’Antioche et assiégea Philippe dans Berrhoée (Alep?), mais celui-ci fut secouru par les Parthes et par les Arabes, et Démétrius, assiégé lui-même dans son camp, fut fait prisonnier. Le roi des Parthes le traita avec distinction et l’envoyadans la haute Asie, où il mourut quelque temps après.

Anliochus XII, surnommé Dionysios, autre frère de Démétrius, prit alors le titre de roi à Damas. Une expédition, qu’il fit contre les Arabes dont les pillages désolaient depuis longtemps la Syrie, fut d’abord heureuse, mais finit mal : il y périt. Pendant son absence, les Syriens, fatigués de tant de dissensions, résolurent d’appeler à leur secours un prince étranger. Ils s’adressèrent en 85 à Tigrane, roi d'Arménie. Cependant la veuve d’Euséhès, Séléné, conserva Ptolémaïs jusqu’en 70. Elle envoya son fils Antiochus l’Asiatique, XIIIe du nom, avec son frère à Rome pour réclamer l’assistance du sénat. En revenant, il passa par la Sicile où il fut dépouillé par Verrès (71). L’Asiatique s’était rendu maître de quelques provinces, lorsqu’arriva Pompée, chargé par le sénat d’achever la ruine de Mûhridate. Les Syriens, qui depuis longtemps étaient habitués à changer de maîtres, ne firent aucune résistance au général romain; la Syrie fut réduite en province romaine (64). Antiochus ne conserva que la Comagène dont il resta en possession jusqu’à sa mort (58). La maison des Séleucides s’éteignit dans la personne de son frère, SéleucusCybiosactès, qui monta un instant sur le trône d’Égypte par son mariage avec Bérénice, vers l’année 57, mais qui fut presque ausstôt assassiné par l’ordre de cette princesse.

A partir de l’an 64, la Syrie fut gouvernée par des proconsuls, et depuis le règne d’Auguste, par des lieutenants de l’empereur.

Palmyre.

En terminant ici l’histoire de la Syrie, nous devons ajou* ter un mot pour une ville qui à plusieurs reprises un

rôlq important, nous Elle s’élevait au milieu du désert, entre Damas et l’Euphrate, à deux cent quarante kilomètres nord-est de la ville, et à dix du fleuve. La noble et riante Palmyre , disait Pline, voit ses champs féconds et ses belles eaux enfermés par l’immensité du désert. « De tout temps, dit un voyageur célèbre1, Palmyre fut un entrepôt naturel pour les marchandises qui venaient de l’Inde par le golfe Persique, et qui, de là, remontant par l’Euphrate ou par le désert, allaient dans la Phénicie et l’Asie Mineure se répandre chez les nations qui en furent toujours avides. Le commerce dut y fixer, dès les siècles les plus reculés, un commencement de population et en faire une place importante , quoique encore peu

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