‹ Histoire ancienne de l'Orient [Texto impreso]Chapitre 10 sur 98 · SUMER ET ACCAD · texte numérisé non relu

SUMER ET ACCAD

§ 1 . — LA LANGUE DE SUMER ET d' ACCAD.

L'histoire ne connaît les origines d'aucun peuple, et plus nos investigations pénètrent dans la nuit du passé, plus il semble que Tobscuril^é s'accentue et que le sol se dérobe sous nos pas dans un abtme sans fond. Il arrive tôt ou tard un moment fatal où nos regards ne distinguent plus que des fantômes et des ombres incertaines ; la vérité se rit de nos efforts et elle recule sans cesse jusqu'à un point où il n'est plus possible de l'atteindre, gardée qu'elle est par des légions de légendes et de mythes que nos armes émoussées sont impuissantes à disperser. Les civilisations au berceau n'ont pas d'histoire, et quand elles deviennent tangibles à la critique, elles ont déjà, comme l'enfant parvenu à la raison, perdu le souvenir de leur tout jeune âge. Ainsi en est-il pour les origines des peuples chaldéo-assyriens : ce que nous en savons est vague et incertain. Tandis que l'Egypte poursuivait le cours de ses grandes destinées et était déjà parvenue à un haut degré de culture matérielle, des masses confuses de peuples sans noms s'agitaient dans les plaines de l'Asie antérieure, essayant au milieu de déplacements incessants, de poussées et de luttes journalières, de se faire une place au soleil et de se constituer en nations. Une muraille de forteresses échelonnées entre la Méditerranée et la mer Rouge, préservait l'Egypte de l'invasion de ces hordes de barbares dont l'histoire n'a pas conservé le souvenir. Par l'effet d'une sorte d'atavisme inconscient, elles s'étaient attardées sur le sol que Tinslinct de tous les peuples du globe désigne comme la première patrie de l'humanité. Que l'on interroge les traditions mythiques de la Chine et de l'Inde comme les plus lointains récits de la vieille Europe ou des tribus africaines : c'est vers le pays de Ninive et de Babylone que se rencontrent tous les souvenirs ; c'est là que convergent tous les regards et que tous les témoignages humains placent l'ombilic du monde entier.

40 POPULATIONS PUIMITIVI^S DE LASSYKIE ET DE LA ClIALDÉE

Le récit biblique est encore celui qui nous fournit à ce sujet les détails les plus circonstanciés ; c'est dans les plaines de Sennaar que s'élève Babel, la première grande ville post-diluvienne, et que se déroule le drame de la confusion des langues et de la dispersion des peuples. Après le départ des Noachides, il resta dans 1er pays, un noyau très considérable de races diverses, ainsi que l'atteste, d'ailleurs, la tradition babylonienne représentée par Bérpse : « 11 y eut d'abord à Babylone, dit-il, une grande quantité d'hommes de nations diverses, qui colonisèrent la Chaldée*. »

Aussi haut que les monuments nous fassent remonter, nous distinguons dans ces populations mélangées deux grandes races dominantes : les Sémites représentés principalement par la race d'Assur, et les Kouschites partagés en deux rameaux désignés sous les noms de peuples ou pays de Sumer (Schoumertm) et d'Accad (Akkadlm). La coexistence de ces deux éléments ethnographiques n'a pas besoin d'être prouvée. Elle est établie principalement sur le texte de l'Écriture qui place formellement en Mésopotamie des fils de Gham et des descendants de Sem, et sur la constatation, dans les plus anciens textes cunéiformes parvenus jusqu'à nous, de deux langues d'un génie tout différent : Tassyrien qui fut toujours la langue des Sémites de la Mésopotamie, et le suméro-accadien que la plupart des savants ont essayé, un peu prématurément peut-être, de rattacher aux langues touraniennes. Enfin le premier titre que prennent les rois de Chaldée ou d'Assyrie, alors même qu'ils sont incontestablement de race sémitique est celui de « roi des Sumers et des Accads^ roi du pays d'Assur, » titre qui s'est maintenu dans les protocoles officiels jusqu'à la chute de l'empire babylonien, bien qu'il n'eût, depuis longtemps, plus de signification réelle.

L'origine et le caractère ethnographique des Sémites, qui onttoujours formé le fond de la population de la Chaldée et de l'Assyrie, ne sont mis en discussion par personne ; il n'en est pas de même pour les Suméro- Accadiens, dont la race et la langue sont l'objet de discussions aussi vives qu'intéressantes. Parmi les savants qui s'occupent de ces difficiles problèmes, il existe deux systèmes radicalement opposés pour expliquer la présence des Suméro-Accadiens en Chaldée, et pour essayer d'interpréter les textes que ces peuples nous ont laissés. Comme la question est capitale au point de vue des études assyriologiques, nous allons

* Fragments cosmogoniques de Bérose, éd. Didot, p. 196.

entrer dans quelque développement au sujet du débat qui est aujourd'hui à Tordre du jour.

Dès 1854', M. Oppert -signala pour la première fois, Texistence de textes cunéiformes écrits dans une langue qui lui parut non sémitique, et qui avait dû être en usage dans la Chaldée, antérieurement à la domination assyrienne. Le savant assyriologue donnait vaguement à l'idiome qu'il venait de découvrir le nom de casdo-scythique y c'est-à-dire « scytbique de la Chaldée, » et s'appuyant principalement sur un passage de Justin, l'abréviateur de Trogue-Pompée, qui dit que les Scythes ont dominé pendant quinze cents ans sur l'Asie antérieure, il admit qu'à la suite de l'empire fondé par le Kouschite Nemrod, avait fleuri en Chaldée un empire touranien qui fut lui-même, après de longs siècles de durée, remplacé par un empire sémitique.

Ce système historique parait se justifier philologiquement par la démonstration de l'affinité de la langue nouvelle appelée par les uns le sumérien, par d'autres l'accadien, avec les langues ouralo-altalques ou touraniennes.

Les textes suméro-accadiens, tels que les donnent les monuments retrouvés de nos jours, se présentent à nous soit isolés, soit accompagnés d'une traduction en assyrien. Les textes isolés sont généralement les plus anciens, et ils sont l'œuvre des Sumers et des Accads eux-mêmes^ tandis que les bilingues ont été rédigés à l'époque de l'empire sémitique, soit par les Assyriens mêmes, soit plutôt par les représentants de l'antique race suméro-accadienne qui, sous le nomde^«^rf/w ou Chaldéens proprement dits, formèrent les collèges sacerdotaux et scientifiques de la Babylonie jusqu'à la conquête de Cyrus. 11 est donc des textes composés à une époque où le suméro-accadien était seul la langue officielle du pays, et jusqu'à présent nous avons fort peu de ces documents primitifs; il en est d'autres qui furent écrits lorsque le suméroaccadien et l'assyrien tendaient déjà à se pénétrer mutuellement, par suite de la fusion .des deux races; il en est enfin qui ne sont que du temps d'Assurbanipal ou de Nabuchodonosor, et représentent une langue déjà morte, absolument comme on écrivait encore en latin au moyen âge.

Il résulte naturellement de ces observations, que dans ces écrits les plus modernes, on doit rencontrer des traces nombreuses de sémitisme et une forte impression assyrienne, comme on trouve dans le latin

* Dans un article du Bulletin archéologique de VAihcneum français, 21 octobre 1854.

du moyen fige des gallicismes à foison. En effel, les mots d'origine sémitique et assyrienne sont nombreux en suméro-accadien. Les deux langues ayant coexisté pendant de longs siècles sur le même territoire,

aèle chaldéenne archaïque ,

leurs vocabulaires se sont pénétrés l'un l'autre et ont fini par se faire des emprunts réciproques. Le même phénomème s'est produit pour nombre d'autres langues comme le ^iurc et l'anglais. Aussi les assyriologues, et M. Oppert tout le premier, ont-ils reconnu depuis longtemps.

' Frogmenl de la Btèle connue sous le nom de Stèle des Vautours, IrouTée à Tell-Loh par M. de Sarzec, et dont nous donnons plus loin un autre morceau (p. 76;. M. L. Heuzey a consacré à ce monument qui représente l'art chaldéen dans sa période la pluB archaïque, une notice dans la Gazette archéologique, 1884. p. 164 et suit. Sur la portion figurée ici, on voit, au-dessus d'une inscription suméro-accadienne, une bande de vautours qui emportent, dans leur vol, des débris humains, des bras, des mains et des têtes. M , Heuiey Ëtiblit que c'était une stèle commémoratlve d'une victoire.

l'existence d'une forte proportion d'éléments d'origine suméro-accadîenne dans le lexique assyrien; en revanche, aussi haut que nous fassent remonter les monuments de la langue suméro-accadienne, nous y observons certains mots incontestablement empruntés aux racines sémitiques, mais avec une vocalisation particulière, les voyelles du mot assyrien paraissant avoir été modifiées d*après les lois euphoniques propres au suméro-accadien, et quelquefois même avec des altérations plus profondes qui cependant ne déguisent pas entièrement l'origine sémitique du mot.

Les savants qui admettent l'existence d'une antique civilisation touranienne en Chaldée font remarquer avec raison que c'est là un des faits les plus nouveaux et les plus inattendus qui soient sortis du déchiffrement des inscriptions cunéiformes, et de l'étude des monuments originaux du monde chaldéo-assyrien. On a vu, dans le premier volume de cet ouvrage, que les Touryas étaient une des races qui s'étaient répandues les premières dans le monde, avant les grandes migrations sémitiques et aryennes, et qu'en Asie comme en Europe, ils avaient couvert une immense étendue de territoire. Du Tigre àl'Indus, on pense qu'ils occupaient, au nord des Kouschites, tous les pays qui furent ensuite conquis par les Iraniens, et ils tenaient la plus grande partie de l'Inde. Quand les Sémites d'un côté, les Aryas de l'autre, eurent opéré leurs migrations et se furent établis sur les terres qu'ils ne devaient plus quitter, il resta toujours entre eux, nous dit-on, pour les séparer, une zone de populations touraniennes, s'avançant comme un coin jusqu'au golfe Persique et occupant les montagnes qui séparent la Perse du bassin de l'Euphrate et du Tigre. D'après cette théorie généralement acceptée par les orientalistes, il faut admettre que la Médie et la Susiane furent primitivement peuplées, en grande partie, de populations tartaro-finoises, et que les Touraniens de la Chaldée formaient comme le dernier anneau de cette chaîne ininterrompue, en se rattachant directement à ceux de la Susiane et de la Médie.

La théorie opposée à celle que nous venons de développer a été soutenue pour la première fois par M. Joseph Halévy qui publia, en 1874, ses Observations critiques sur les prétendus Touraniens de la Babylonie^. L'auteur nie formellement non seulement la présence, à aucune époque,

* Journal asiatique, juin 1874.

de. la race touranienne en Chaldée, mais Texistence même de la langue découverte par M. Oppert.

« Depuis plus de vingt ans, dit M. Halévy, les assyriologues admettent unanimement que le sud de la^Mésopotamie, el surtout laBabylonie, auraient été primitivement habités par une population touranienne, parlant une langue qui se rattacherait au groupe ougro-finnois-turc ; que ces Touraniens, nommés Accadiens par les uns, Sumériens par les autres, auraient inventé le système d'écriture cunéiforme et initié les tribus sémitiques, arrivées après eux dans la même région, aux arts les plus indispensables à la vie civilisée, de sorte que la civilisation assyrobabylonienne proviendrait de la fusion de deux races et de deux génies distincts dans une seule nationalité ; enfin, que les Accadiens, identiques aux Chaldéens des auteurs, formant la classe sacerdotale, auraient employé leur idiome touranien dans les conjurations magiques et dans les rites les plus sacrés de la religion assyro-babylonienne... Dans le groupe nombreux de savants qui cultivent actuellement Tassyriologie, le touranisme primitif de la civilisation babylonienne est regardé comme un fait acquis à la science. . . Il y a donc une certaine témérité à révoquer en doute des opinions qui sont considérées comme des axiomes... En exposant franchement les raisons qui m'empêchent d'accepter l'origine touranienne de l'écriture cunéiforme, je n'ai point voulu contester le déchiffrement même des textes dits accadiens; au contraire, je me suis servi des résultats de ces déchiffrements pour démontrer que les textes en question^ loin d'être rédigés dans une langue touranienne^ sont des textes assyriens écrits dans un système particulier didéographisme çui, à cause de son antiquité, a été censé plus sacré que récriture purement pAonétiqi/e^ »

Et à la fin de son mémoire, M. HaT^vy conclut comme il suit :

En ce qui concerne le touranisme de la prétendue langue sumérienne oii accadienne, il nous semble, dit-il, avoir constaté :

r Que la phonétique accadienne diffère absolument de celle qui distingue les idiomes ouralo-altaïques;

2° Que les idiomes de la race touranienne d'une part et l'idiome d'Accad de l'autre, ont chacun une grammaire diamétralement opposée ;

* M. Haiévy a reconnu dans ses écrits postérieurs, ce qu'il y a d'inexact dans cette proposition, relativement au caractère exclusivement idéographique du suméro-accadien .

3" Qu'il n'existe aucune similitude sensible entre le vocabulaire accadien et celui qui est propre aux langues ougro-finnoises.

En ce qui concerne l'existence, en Babylonie, d'une race sémitique qui aurait constitué le premier empire chaldéen :

i' Que les plus antiques œuvres d'art découvertes sur le sol de la Chaldée portent une physionomie exclusivement sémitique ;

2* Que les noms géographiques du sud de la Mésopotamie qui nous restent ne montrent aucune trace d'un peuple non sémitique ;

3° Que les traditions rapportées par les écrivains sacrés et profanes, ainsi que les témoignages qui ressortent des documents originaux, s'opposent à la pensée que le premier empire de Babylonie ait été fondé par une race autre que tes Assyro-Rabyloniens proprement dits.

En ce qui concerne les origines du syllabaire cunéiforme :

1° Que la tradition des Babyloniens et des Assyriens considère l'invention des lettres comme une œuvre éminemment nationale et sémitique;

2° Que le syllabaire assyro-babylonien, par son caractère intrinsèque, ne convient qu'à un idiome sémitique;

3' Que les syllabes produites par les signes cunéiformes correspondent aux mots assyriens, qui expriment des idées que ces signes représentent en qualité de monogrammes;

4* Que la composition et l'agencement des signes cunéiformes dans les documents nommés accadiens, révèlent tous les caractères d'un système artificiel et destiné à être compris par la vue.

11 n'était pas possible de s'inscrire plus directement en faux contre ceque tout le monde regardait comme un axiome scientifique. M. J. Halévy nie tout : l'jexistence de la langue et celle du peuple ; la civilisation chaldéo-assyrienne tout entière est l'œuvre exclusive des Sémites et les termes à'Accadel de Sumer, loin d'avoir une portée ethnographique, ne seraient que des expressions géographiques pour désigner la haute etla basse Chaldée. Il est indispensable d'entrer ici dans quelques détails techniques pour bien faire comprendre la nature du débat.

La plupart des textes bilingues suméro-assyriens que nous possédons sont des copies relativement modernes exécutées pai Tordre d'Assurbanipal, un des derniers rois de Ninive, d'après les originaux anciens conservés dans les archives des palais assyriens. On n'en saurait douter puisque presque tous ces documents sont suivis d'une formule unilingue (en assyrien) dans laquelle le roi déclare qu'il a fait exécuter ces copies; il a soin même parfois de spécifier que les textes transcrits et traduits sont a conformes aux tablettes et aux documents anciens des héros du pays d'Assur et du pays d'Accad ^ » Les gâteaux d'argile contenant ces copies, formaient ce qu'on a appelé la bibliothèque d'Assurbanipal. A côté d'incantations magiques, de formules d'exorcisme, d'hymnes et de prières aux dieux, il se trouve un certain nombre de tablettes qui ne sont pas autre chose que des syllabaires ou glossaires de signes, dressés par les Assyriens à leur propre usage. Rédigés le plus souvent sur trois colonnes parallèles, ils présentent dans la colonne centrale le signe à expliquer, avec sa valeur phonétique ; dans la colonne de droite, sa valeur idéographique en assyrien ; dans la colonne de gauche, sa valeur en suméro-accadien.

VALEUR

SUMÉRIBNNB

VALEUR

Page 1