IV. Principaitx recueils périodiques
Journal asiatique.
Journal of the Royal asiatic Society.
Mélanges d'archéologie égyptienne et assyrienne (Vieweg).
Records of the Past.
Recueil de travaux relatifs à l'égyptologie et à V assyriologie (Vieweg.)
Revue d' Assyriologie (Paris, Leroux).
Transactions ofthe Society ofbiblical Archaeology,
Verhandlungen der Congressen der Orientalisten.
Zeitschrift der deutschen morgenlàndischen Gesellsehafl.
Zeitschrift fur JEgyptische Sprache,
Zeitschrift fur Keilschriftforschung.
* C. E. Ruelle. Le philosophe Damascius. (Revue archéologique, 1861.)
dire autant de Ctésias, ce médecin grec qui, passé à la cour d'Artaxerxe- Mnémon, se fit, dans le but exclusif de favoriser la politique perse, l'écho complaisant de légendes souvent puériles et ridicules, auxquelles il ne croyait pas lui-même.
Des recherches érudites sur Thistoire des anciens peuples de FOrient caractérisent le mouvement littéraire de Tépoque de Trajan, quand les Césars, se déclarant les héritiers d'Alexandre, s'avancent jusqu'aux rives du Tigre. Abydène, notamment, voulut soulever un coin du voile de plus en plus épais qui répandait la nuit sur Ninive et Babylone : c'est Eusèbe qui nous a conservé quelques lignes de cet écrivain, tourmenté par les mille questions que se posaient les philosophes de son temps sur Torigine des choses et les premières civilisations.
On recueille encore quelques lambeaux de l'histoire de la Chaldée dans Diodore de Sicile, dans l'auteur des Philosophumena attribués à Origène, dansHelladtus, dans Hygin, dans Michel Psellos qui avait copié les écrits du pseudo-Chérémon * ; mais ces traditions se groupent exclusivement autour de la théogonie et des générations divines, sans que l'histoire proprement dite y ait la moindre part.
Au temps de la grande floraison du monachisme en Orient, quand chaque couvent devint une école oîi l'on agitait avec passion les questions parfois les plus puériles, il se forma aussi quelques hommes soucieux du passé de l'humanité. L'école d'Édesse compte dans les premiers siècles de l'ère chrétienne un historien du nom de Mar Abas Câlina, dont la chronique, écrite en syriaque, servit de principale source à la compilation arménienne de Moïse de Khorène. Les sectes hérétiques dont le principal foyer était Harran et dont les croyances forment l'ensemble du gnosticisme sabéen, fondaient leur doctrine sur des traditions locales qui remontaient jusqu'aux Assyriens : Chwolson'Ta prouvé surabondamment, et l'on peut au surplus s'en assurer du premier coup d'œil en examinant les scènes étranges gravées sur les talismans gnostiques. La Cabale juive et la secte encore aujourd'hui existante, des Mendaïtes.ou Soubbas, avaient reçu leurs traditions religieuses directement des collèges sacerdotaux de la Chaldée : l'étude approfondie des énormes volumes qui composent la littérature mendaïte, comme le iStVra rabba ou « le grand livre » appelé aussi le Livre dAdam^ fournirait sur
* Satbas. Bulletin de correspondance helléniquefi. L p, 129 et suiv. ' ChwolEon. Die Sàbier und der Sabismus. Pélersbourg, 1856.
le panthéon chaldéo-assyrien plus d'une révélation inattendue. Enfin pour clore cette revue sommaire des sources extrinsèques de l'histoire ancienne de la Mésopotamie, il faut encore citer le fameux traité d'Agricidture nabathéenne traduit en arabe par Ibn Waschiyah, Tan 904 de notre ère : livre singulier qui n'est, en grande partie^ qu'un traité didactique dont la composition primitive remonte peut-être à l'époque de Nabuchodonosor, et qui nous fournit les renseignements techniques les plus curieux sur les mathématiques, l'astronomie, l'agriculture et les applications usuelles des sciences exactes telles que les comprenaient les anciens Chaldéens.
Voilà à peu près tout ce que la tradition classique et orientale nous a conservé touchant les empires de Ninive et de Babylone. Les modernes en furent réduits à n'entendre que ces échos lointains et affaiblis, jusqu'au jour bien rapproché de nous, où un heureux hasard fît découvrir les ruines de Ninive. Dès le commencement de ce siècle, on avait, il est vrai, essayé, non sans quelque succès, de déchiffrer les inscriptions assyriennes qui, en petit nombre, étaient déjà parvenues en Europe, mais la lecture de ces textes était restée bien empirique ; les éléments de comparaison manquaient aux savants, et les documents que l'on possédait ne paraissaient d'ailleurs pas de nature à jeter le trouble dans nos connaissances sur l'histoire de l'antique Orient.
C'est des ruines de Persépolis, la capitale des Achéménides,que parvinrent en Europe les premières inscriptions cunéiformes; elles étaient écrites en vieux perse. Elles restèrent longtemps une indéchiffrable énigme pour les savants, intrigués presque autant que les habitants modernes du pays qui prétendaient y reconnaître des formules magiques dont il fallait pénétrer le sens pour découvrir un trésor caché, à la garde duquel veillaient les monstres ailés accroupis sous les portiques des palais. Un voyageur européen, Pietro délia Valle s'exprime ainsi au sujet de cette bizarre écriture qu'il avait vainement essayé de pénétrer : a Personne ne peut dire quels sont ces caractères ni à quelle langue ils appartiennent ; d'une grandeur prodigieuse, ils ne sont pointliés pour former des mots ; ils sont séparés comme les caractères hébreux ; j'en ai copié cinq, du mieux que j'ai pu. » Le curieux voyageur s'empressa d'envoyer ces cinq lettres à Rome, au jésuite le P. Kircher. Ce sont les premiers signes cunéiformes parvenus en Europe : la lettre de Pietro délia Valle est datée de Schiraz, le 21 octobre 1621*. Après lui,
* V. J. Menant. Les écritures cunéiformes, 2» édit. p. 49.
Chardin essaya, avec un pareil insuccès, d'inlerpréler les inscriplioos de Persépolis; ce fut en vain aussi que Niebuhr visitant, vers 1765, les ruines de la Perse, tenta de poser les premières bases d'un alphabet et hasarda l'hypothèse d'inscriptions trilingues.
Un botaniste français, André Michaux, se trouvant & Bagdad à la fin du siècle dernier, envoya à Paris une pierre en diorile noire couverte de signes cunéiformes et de figures étranges. Elle fit grand bruit par les commentaires singuliers qu'on en donna, et elle est encore aujourd'hui conservée h la Bibliothèque nationale où elle est connue sous le nom de Caillou Michaux. A l'époque où l'on essaya d'interpréter ce monument , les études orientales faisaient de rapides progrès : Anquetil-Duperron venait de traduire YAvesta, Silvestre de Sacy avait lu sur les murs des palais de l'Iran les inscriptions que tes rois Sassanides' y avaient tracées à côté des cunéiformes gravés par les Achéménides ; la lecture des hiéroglyphes égyptiens commençait à préoccuper le monde savant :
lo moment semblait venu pour que les textes cunéiformes à leur tour laissassent échapper leur secret.
Le 4 septembre 180â, devant la Société académique de Gœttingue, dans la séance même où Heyne rendait compte, pour la première fois, de travaux accomplis sur les hiéroglyphes égyptiens, le Hanovrieu Georges- Frédéric Grotefend exposa ses premières découvertes sur l'écriture cunéiforme *.
* D'après l'original coDserré au départe me ni deB Médailles et Anlique3 de la Bibliothèque nationale.
' Le mémoire de Grotefend a pour titre : Prxvia de cuneaiit quas vocani inscriplionibut
Le Lailluu Miciianx '
3g SOURCES HISTORIQUES
Les inscriptions de Persépolis offrent souvent trois groupes d'écriture juxtaposés parallèlement: on avait, jusqu'à Tépoque de Grotefend, généralement admis trois combinaisons différentes des mêmes caractères cunéiformes^ n'exprimant qu'un seul idiome. Le savant allemand supposa que chaque inscription, dans ces groupes respectifs, était transcrite, non seulement dans un alphabet distinct, mais encore dans une langue différente, et que si Ton connaissait le sens de Tune^ on aurait par là même le sens des deux autres. On savait, du reste, par divers passages de l'Écriture, les livres d'Esther et d'Esdras notamment, que c'était la coutume des anciens rois de Perse, de faire rédiger leurs édits et les documents officiels en plusieurs langues, de manière à ce qu'ils s'adressassent à la fois aux diverses nations groupées sous leur sceptre. Grotefend posa donc en principe l'existence d'inscriptions trilingues. Prenant ensuite pour objet de ses recherches le système d'écriture qui lui parut le moins compliqué, celui qui est toujours à droite dans ces textes, il remarqua que chaque mot était séparé par un clou en diagonale. Il supposa qu'un certain groupe composé de sept signes et qui se trouvait répété plusieurs fois dans l'inscription qu'il avait sous les yeux, devait être le titre royal, le mot roi. 11 trouva ce groupe répété deux fois consécutivement, ce qu'il supposa être alors l'analogue de la forme moderne schahenschah « roi des rois », qui s'est transmise d'âge en âge jusqu'à nos jours, et qu'il retrouvait avec un complément final indiquant ladésinence du génitif pluriel. En conséquence, il admit que trois autres groupes de signes qui se suivaient à peu de distance l'un de l'autre étaient des noms propres, que le premier personnage était le fils du second et celui-ci fils du troisième, et enfin que les signes qui séparaient ces noms propres voulaient dire fils de. Ce fragile échafaudage d'hypothèses accumulées les unes sur les autres conduisait Grotefend à traduire de cette sorte une inscription qu'il était encore impuissant à articuler phonétiquement :
<i A, roi des rois, fils de B, roi des rois, fils de C. »
Comme on savait par les auteurs classiques que' les rois de la race d'Achéménès avaient bâti les palais de Persépolis, Grotefend trouva promptement les noms propres représentés par A, B, C. Ce dernier paraissait n'avoir pas régné puisque son nom n'est pas suivi du qualificatif m des rois; B, son fils, devait donc être fondateur de dynastie.
persepolilanis Icgendis et explicandis relatio. Gœtlingue, 1802. Cf. Opperl. Expéd. scientif. en Mésopotamie, t. H. p. 2 et suiv.
A force de tâtonnements, le savant hanovrien s'arrêta à la combinaison suivante :
« Xerxès, roi des rois, fils de Darius, roi des rois, fîlsd'Hystaspe. »
Grotefend parvint à articuler ces noms propres à peu près dans leur langue indigène en comparant la forme grecque et la forme hébraïque de ces mêmes noms. Il identifia, par des procédés analogues, les noms de Gustasp et de la divinité Ormuzd.
Cette découverte eut un grand retentissement dans TËurope savante^ et Silvestre de Sacy fut le premier à rendre hommage au prodigieux hasard qui avait guidé le savant de Gœtlingue. Cependant, il y avait quelque chose de si effrayant dans cette merveilleuse intuition, que Talphabet dressé par Grotefend ne fut d'abord accueilli que par un scepticisme général. Et, à dire vrai , on eut raison de douter, puisque de toutes les valeurs que prétendit déterminer Grotefend, il n'y en eut que huit dont l'exactitude fut confirmée et qui résistèrent au minutieux contrôle des observations postérieures.
Dans le courant de l'année 1836, trois savants, par des travaux simultanés, purent revendiquer l'honneur d'avoir complété l'alphabet des inscriptions cunéiformes en vieux perse. Au mois de mai, Lassen, en Allemagne, publiait un mémoire oîi il donnait à chaque caractère une valeur scientifiquement démontrée ; au mois de juin, Eugène Burnouf livrait au public son Mémoire sur les inscriptions de Hamadan BidXivihvmi également à chaque lettre une valeur lui permettant de faire l'application de son alphabet à tous les textes jusqu'alors connus. La langue lui parut être un dérivé du zend ; c'était, selon lui, le dialecte parlé en Perse vers le v* siècle avant notre ère. Enfin à la même époque, sir Henry Rawlinson, consul d'Angleterre à Bagdad, étudiait d'autres inscriptions perses, et par des procédés de divination analogues à ceux de Grotefend, il parvint à dresser un alphabet à peu près identique, mais indépendant de ceux de Burnouf et de Lassen.
Ces travaux furent le signal des plus fécondes découvertes, et aucun texte n'était venu, depuis l'antiquité, jeter sur l'histoire de l'Orient une lumière aussi vive et aussi inattendue que celui dont M. Rawlinson donnait la traduction. C'est la célèbre inscription trilingue de Darius, gravée sur le rocher de Behistoun, à une lieue au nord de Kirmanschah, sur la route suivie jadis par les armées qui sortaient de la Perse pour marcher à la conquête de la Mésopotamie.
De nouvelles observations permirent bientôt de constater que le texte
< D'après Boita, L'' Monument ile Ntnive, pi. I.
de la troisième colonne se trouvait écrit dans le même système d'écriture que celui qu'on rencontrait sur les monuments recueillis aux bords du
Tigre et de l'Euphrate. C'était donc la langue de Ninive et de Babylone qu'il contenait, et si son déchiffrement ne devait rien faire connaître de nouveau dans les inscriptions trilingues, il n'était que trop légitime d'espérer d'importants résultats' historiques en appliquant les bases delà lecture aux textes unilingues de la Ghaldée et de l'Assyrie. Ce fut naturellement par la comparaison avec le perse qu'on parvint à faire les plus rapides progrès. Les noms propres de l'idiome arien furent vite reconnus dans la colonne assyrienne : la grande inscription de Behistoun en renfermait quatre-vingt-dix. Dès qu'on eût constaté par ce procédé que l'assyrien était une langue sémitique, la science du déchiffrement marcha à pas de géant, et les dictionnaires des langues congénères furent mis à contribution jusqu'à l'abus peut-être. EnGn le jour vint où l'on résolut d'entreprendre dans les plaines de la Mésopotamie de grandes fouilles archéologiques qui devaient exhumer les anciens empires de Chaldée et d'Assyrie oubliés depuis plus de vingt siècles.
En 1842, le gouvernement français créa un consulat à Mossoul, et confia ce poste, dont l'intérêt scientifique faisait toute l'importance, à Emile Botta, consul à Alexandrie, déjà connu par quelques travaux d'archéologie orientale. 11 se donna pour mission de retrouver remplacement de Ninive. Pas une colonne, pas un pan de mur ne révélait la trace de la capitale de l'Assyrie, qu'on savait pourtant avoir été bâtie non loin de là. Des Arabes signalèrent à Botta^ en face de Mossoul, de l'autre côté du Tigre, deux grands monticules sur lesquels sont construits aujourd'hui les villages de Koyoundjik et de Nebi lounous. Ce dernier nom, qui rappelle le souvenir du prophète Jonas, éveilla l'attention de Botta qui résolut d'éventrer l'une des deux collines. Il avait déjà recueilli quelques vases en albâtre, des briques inscrites et d'autres menus objets, mais rien ne paraissait faire présager des débris considérables, lorsqu'un paysan turc, venant à passer auprès du lieu des fouilles et remarquant avec quelles précautions on recueillait les moindres fragments, raconta qu'à quelques lieues plus loin, dans son village, ces débris étaient bien plus nombreux : il désignait Khorsabad.
Les fouilles furent abandonnées à Koyoundjik pour être reprises à Khorsabad. Un monde inconnu ne tarda pas à surgir sous la pioche des travailleurs ; selon la parole du prophète, « la pierre jetait son cri
du mur, et la poutre de la charpente répondait. » Une enceinfé qualjrilatérale fût déblayée et malgré la dégradation et Téboulement de plusieurs parties de Tédifice, Botta put facilement reconnaître Fensemble de constructions qui formaient quatre corps de Jb&timents distincts, dont les deux mille mètres de murs étaient couverts d'inscriptions et de bas-reliefs. Le savant français crut avoir retrouvé Ninive : il se tl-ompait. Le déchiffrement ultérieur des inscriptions de Khorsabad prouva que Botta se trouvait en présence des ruines d'un palais bâti par Sargon en dehors de Ninive : c'est encore aujourd'hui la coutume des rois orientaux de se faire construire des palais à quelque distance de leur capitale.
Les fouilles de Botta furent particulièrement heureuses, et l'on admire
• aujourd'hui, dans la salle assyrienne du musée du Louvre les nombreux monuments dont.il enrichit la France. Ce sont des taureaux ailés à tête .humaine, des combats gigantesques d'un lion contre un homme, des scènes de chasse et de guerre, des sièges de places fortes, des prisonniers enchaînés, décapités ou occupés à élever à la gloire du tyran un
. monument qui éternisât leur propre défaite. Huit grandes portes donnaient accès, dans les parties principales du palais de Sargon, et trois d'entre elles, qui ont conservé leur arcade en plein cintre, sont de véri-
. tables arcs de triomphe dont la baie a plus de dix mètres d'élévation. Tous les murs étaient couverts d'inscriptions relatant les hauts faits du prince : pour les rois assyriens, en effet, le palais était un livre ouvert destiné à contenir le récit de leurs exploits ; c'était un monument commémoratif où les inscriptions, les sculptures et les ornements avaient une disposition intentionnelle et étaient conçus dans l'idée d'immortaliser leur gloire.
A peine les merveilleuses découvertes de Botta furent-elles connues en Europe que les Anglais s'empressèrent, dès 1846, d'envoyer en Mésopotamie un explorateur habile, M. Henry Layard qui commença par établir son centre d'opérations sur les monticules de Nimroudet exhuma les immenses palais encore noircis par le feu de la ville biblique deKalah. Mais il reprit bientôt les fouilles que Botta, envoyé en disgrâce comme consul à Jérusalem, lors de la révolution de 1848, avait été forcé d'interrompre. Le chsmp fécond qu'il avait commencé àdéfricher fut ainsi abandonné à l'Angleterre, et c'est aux explorateurs anglais que revient l'honneur d'avoir fait connaître la véritable place de Ninive en même temps qu'ils fondaient le splendide musée assyrien du British Muséum. L'éten-
FOUJLLES KT DÉCOUVEKTE:
due de la capitale de TÂssyrie était immense ; le texte biblique raconte qu'elle contenait « plus de douze myriades de personnes ne sachant pas distinguer leur main droite de leur gauche, » et que le prophète Jonas mit trois jours à la traverser. D'après l'état des ruines actuelles, on croit qu'elle se composait de plusieurs centres indépendants et séparés les uns des autres par des plaines cultivées. On peut même induire d'un passage de l'Écriture, que nous discuterons plus loin, qu'il y avait quatre cités ou agglomérations principales renfermées dans une enceinte immense dont le circuit n'est pas encore bien connu aujourd'hui, mais que les historiens grecs évaluent à vingt lieues.
Botta et son successeur au poste de Mossoul, M. Victor Place, ainsi que MM. Rawlinsou et Layard ont rassemblé dans les grands recueils que nous avons signalés plus haut dans une note bibliographique, les inscriptions, les bas-reliefs et les monuments de tout genre que leurs fouilles ont mis au jour. Bien qu'il reste encore actuellement un vaste champ ouvert aux explorateurs, les textes déjà retrouvés, ont suffi pour renouveler de fond en comble l'histoire de l'Assyrie. Cette transformation inat • tendue ne surprendra point si l'on songe que les monarques ninivites et babyloniens avaient, dans les inscriptions qu'ils multipliaient à profusion, la préoccupation constante d'informer de leurs exploits la postérité la plus reculée. « Jamais peuple ne s'est montré plus soucieux de l'avenir et n'a fait un plus grand usage de l'écriture pour perpétuer sa mémoire. Les rois gravaient le récit de leurs conquêtes sur des stèles, sur des prismes ou des cylindres enfouis dans les fondations des palais et des temples, derrière les bas-reliefs qui en ornaient les portiques «t sur les marches qui en décoraient les grandes salles. Les Assyriens répétaient le même texte un grand nombre de fois ; souvent ils l'imprimaient pour le multiplier àl'infmi ; chaque brique, dans un édifice, porte le nom et la généalogie du prince qui l'a fait construire ^ »
D'ailleurs, la substance même sur laquelle les Assyriens écrivaient les a singulièrement servis ; la brique résiste aux ravages du feu comme de l'inondation, et les sables du désert sont merveilleusement propres à conserver les œuvres humaines ; les débris des temples et des palais de l'Egypte comme de la Mésopotamie^ se sont peut-être détériorés davantage par un séjour de quelques vingt ans dans nos musées européens, que par un sommeil de trois mille ans sous le linceul des bords du Nil ou
* Menant, Annales tics rois iVAs$yrU\ [>. 1 •
de l'Euphrate. Aux précautions matérielles qu'ils prenaient pour assurer le respectde leurs inscriptions, lesÂssyriens ajoutaient encore le prestige des influences morales ; iln'est pas un récit de quelque étendue, qui ne se termine par des imprécations terribles contre celui qui serait tenté de le détruire ou de Taltérer : « A celui qui dans la suite des jours régnera jamais après moi, s'écrie Teglathpalasar P% je dis ceci : Le temple d'Anu et de Raman, les grands dieux, mes seigneurs, vieillira et tombera en ruines; qu'il le restaure, qu'il en nettoie les tablettes, les cylindres de fondation et les bas-reliefs; qu'il accomplisse un sacrifice purificatoire ; qu'il les remette en place et qu'il inscrive son nom à côté du mien. Et ainsi, Anu et Raman, les grands dieux, lui accorderont la joie du cœur et le succès dans ses entreprises. Mais celui qui cachera, qui effacera ou qui oblitérera mes tablettes et mes cylindres de fondation, qui les jettera dans l'eau, qui les détruira par le feu, qui les enfouira dans la terre, qui les déposera dans un endroit où l'on ne puisse les voir ; celui qui en enlèvera mon nom pour mettre le sien à la place et s'appropriera les exploits racontés dans mon récit, et qui altérera ainsi mes inscriptions : qu'Anu et Raman, les grands dieux, mes seigneurs, le frappent de toute leur force, qu'ils le maudissent par une imprécation flétrissante ; qu'ils abaissent sa royauté et ébranlent les bases de son trône ; qu'ils brisent la force de son autorité, la puissance de ses armes ; qu'ils mettent en fuite ses armées ; que le dieu Raman le foudroie, voue son pays à la désolation, y répande la pauvreté, la faim, la maladie, la mort; qu'il ne le laisse pas vivre un jour de plus ; qu'il détruise sur la terre et son nom et sa race. »
Ninive découverte et en partie explorée, il faUait tenter le même effort sur Babylone. En 1851, le gouvernement français organisa une mission scientifique dont la direction fut confiée à FulgenceFresnel, ancien consul à Djeddah : il était assisté de M. Jules Oppert et du dessinateur Félix Thomas. On connaissait l'emplacement de Babylone mieux que celui de Ninive, bien que l'énorme couche d'alluvions sous laqueUe est enfouie la capitale de la Chaldée, y rende les fouiUes extrêmement difficiles. Une petite viUe de douze mille âmes, Hillah, bâtie vers l'an 1100 de notre ère, occupe un coin des ruines de la grande cité. A côté de Hillah, s'élève un monticule artificiel qui porte le nom de Babil et qui parait formé des décombres d'une gigantesque pyramide. A douze kilomètres au sud-ouest est le Birs Nimroud qui apparaît bientôt après la sortie de
Hillah, dit M. Opperl. comme une montagne que Ton croit pouvoir atteindre immédiatement et qui recule toujours \
Quelle était donc Télendue de Babylone? a Celte ville, dit Hérodote^ située dans une grande plaine, forme un carré parfait dont chaque côté a cent vingt stades delong,cequiiaitpourrenceintede laplace, quatre cent quatre-vingts stades ; elle est si magnifique, ajoute-t-il, qu'il n'y a pas au monjde unecilé qu'on lui puisse comparer. » Pausanias dit que Babylone étaitla plus grande ville que le soleileûl jamais vue dans sa course: Aristote ajoute que c'était une véritable province, et qu'elle eût pu être comparée au Péioponèse tout entier, si l'on se fût avisé d^enlourer de remparts la presqu'île grecque. D'après les mêmes auteurs, l'élévation des murs de Babylone était de cent coudées royales, c'est-à-dire do près de quatrevingt-quinze mètres, et leur épaisseur atteignait jusqu'à vingt-cinq mètres. Ils étaient flanqués de deux cent cinquante tours et protégés par un large fossé extérieur où l'on amenait les eaux de l'Euphrate; cent portes de bronze avec un encadrement de même métal donnaient accès dans la ville qui passait pour la merveille des merveilles.
On a souvent répété que ces dimensions étaient exagérées: il n'en est rien, et notre imagination est anéantie quand elle cherche à se représenter les vastes proportions des constructions assyriennes, aussi prodigieuses que celles de l'Egypte. La grande enceinte de Babylone, d'après les mesures vérifiées sur place par M. Oppert, renfermait un espace decinq cent treize kilomètres carrés, en d'autres termes, un territoire aussi grand que le département de la Seine, sept fois l'étendue de l'enceinte fortifiée du Paris actuel. Des sondages ont retrouvé les traces d'un boulevard, large de soixante mètres, qui longeait intérieurement l'enceinte ; cinquante rues principales, dont vingt-cinq parallèles à l'Euphrate et vingt-cinq perpendiculaires, aboutissant aux cent portes, se coupaient à angle droit et divisaient la ville en carrés réguliers. Un seul pont de pierre jeté sur l'Euphrate et long d'un kilomètre mettait en communication les deux parties de la cité ; le tablier de ce pont, fait de madriers de cèdre, était mobile et on l'enlevait toutes les nuits.
Outre le site de Babylone, la mission française a exploré les ruines détachées qui forment de grands tumulus aux alentours de la ville ; elle a aussi visité les monticules qui bordent le cours du Tigre jusqu'à Ninive ;
* Opperl. Expéd. seUntif, en Mésopotamie. T. I, p. 200. Voyez une vue du Dire Nimroud, plus haut, HisU anc. de l'Orient j l. î, p. HT.
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38 SOURCES inSTORIQrES
malheureusement un désastre a englouti dans les ondes du Tigre toutes les antiquités chargées sur les radeaux qui descendaient le fleuve pour rejoindre, à l'entrée du golfe Persique, le bateau qui devait les transporter à Paris.
Durant ces trente dernières années, les archéologues anglais se sont pris d'une véritable passion pour les antiquités assyriennes, et après M. Layard, les voyages de Taylor, de George Smith, et surtout les recherches actives et persévérantes de M. Hormuzd Rassam ont enrichi le Musée Britannique de merveilles qui n'ont rien de comparable dans aucun musée de TEurope. Bien que les fouilles soient plus difficiles dans la basse Chaldée, un voyageur anglais, W. Loftus, a pu néanmoins pratiquer quelques sondages dans les monticules de Warka, l'antique tfruk (Erech), qui parait, à une certaine époque, avoir servi de nécropole à Babylone.
Après une période d'accalmie funeste, un réveil a commencé à se produire en France il y a quelques années, et le musée du Louvre s'est enrichi des antiquités recueillies à Tell-Loh par M. de Sarzec, alors notre vice-consul à Bassora. Nous aurons plus loin l'occasion de faire ressortir l'importance capitale de ces monuments, pour les origines de la civilisation chaldéenne. De pareilles découvertes transforment et modifient incessamment nos idées sur les peuples qu'elles nous font mieux connaître. Malgré celte longue série d'efforts tentés, depuis un demi-siècle par une pléiade de savants dans le domaine de l'archéologie et de la linguistique, il ne faut pas oublier que l'assyriologie est encore, à un bien plus haut titre que Tégyptologie, une science neuve, et que les landes qui restent à défricher sont bien des fois plus vastes que le champ qu'on a parcouru jusqu'ici. 11 ne faut donc pas s'étonner si, à l'aide des documents qu'on essayait d'interpréter, on a formulé, il y a trente ans, il y a dix ans même, des théories prématurées qui ne sauraient déjà plus être admises aujourd'hui : l'avenir nous réserve encore plus d'une révélation inattendue, et l'histoire n'est-elle pas elle-même un perpétuel devenir?