‹ Histoire ancienne de l'Orient [Texto impreso]Chapitre 13 sur 98 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

SI. — l'empire kousghite de nemrod

Si haut que nous fassent remonter les traditions historiques relatives à la Ghaldée et àTAssyrie, elles nous représentent ces deux régions constituées en un État unique sous le sceptre de Nemrod.

a De Kousch, dit la Genèse, naquit Nemrod, qui commença à être puissant sur la terre,

« Et fut un fort chasseur devant Jéhovah. De là vint le proverbe : un fort chasseur devant Jéhovah, comme Nemrod.

« L'origine de son empire fut Babel, Erech, Accad et Kalneh^ dans le pays de Sennaar.

« Il quitta ce pays pour aller en Assyrie, et il bâtit Ninive et Rehoboth- Ir et Kalah,

« Et aussi Resen entre Ninive et Kalah : (ces quatre .cités) forment (ensemble) la grande ville >. »

La tétrapole Babel, Erech, Accad et Kalneh qui fut Torigine de l'empire de Nemrod, conserva dans la suite des siècles un caractère sacré en souvenir de son rôle politique. Ces quatre villes demeurèrent longtemps, dans les idées des Ghaldéens, une image terrestre des quatre régions du ciel ou des quatre points cardinaux, de même que pour les Égyptiens, les deux parties, supérieure etinférieure, de l'Egypte, étaient une image des deux hémisphères du monde céleste. De là, le titre de « roi des quatre régions » qui fait partie essentielle du protocole des vieux rois chaldéens et de leurs successeurs assyriens.

D'après Tinterprétalion que nous avons adoptée du texte sacré cité

' Ce passage a été inlerprélé difTéremment par nombre d'auteurs qui ont traduit : « Et de là sortit Assur qui bûtit Ninive et les rues de la ville et Kalah et aussi Resen entre Ninive etKalab, qui est la grande ville. «Cf. Lenormanl, Hist. anc. de VOrientj t. L, p. 282. — Nous avons suivi la traduction donnée récemment par M. Fritz Hommel dans son livre : Die vorsemitischen Kulturen^ p. 74.

plus haut, il résulte que le pays d'Assur, c^est-à-dire la haute Mésopotamie, habité primitivement par des tribus sémitiques indépendantes, fut conquis par Nemrod, et sous ce nom il faut évidemment comprendre une invasion des Kouschites de la Chaldée. C'est en vain que Ton oppose à la traduction que nous avons reproduite une règle grammaticale qui souffre de nombreuses exceptions dans le texte biblique lui-même. Cette interprétation qui fait régner Nemrod à Ninive aussi bien qu'à Babylone est confirmée par la tradition sémitique tout entière. Le prophète Michée comprend sous le nom de « terre de Nemrod » à la fois la Chaldée et l'Assyrie, et il considère le fort chasseur comme le fondateur de Ninive et de Babvlone *.

Ainsi dès l'époque du premier empire kouschite symbolisé dans le personnage de Nemrod, nous voyons les Assyriens et les Chaldéens de toute la Mésopotamie groupés sous un même sceptre. Comme le centre de la puissance kouschite resta à Babylone, tandis que Ninive, peuplée surtout par les Sémites vaincus, ne fut longtemps que la seconde ville de Tempire, on constate que la civilisation matérielle avec tous ses raffinements se développa en Assyrie moins vite qu'en Chaldée ; habitants d'un sol plus rebelle et d'un climat moins énervant, les Assyriens restèrent toujours plus rudes, mais en même temps plus virils et plus guerriers que leurs voisins du sud. En Chaldée, au contraire, la domination kouschite fut marquée par cette culture industrielle et ces progrès scientifiques, liés à des idées et à des traditions superstitieuses et mythologiques, que l'on a reconnus partout où les Kouschites ont porté leurs établissements^ et qui constituent leur part dans l'histoire du développement de l'humanité : agriculture, exploitation des métaux usuels et précieux, commerce par terre et par mer. La population s'accrut rapidement sur un sol fertile ; les villes se multiplièrent, les arts et les sciences commencèrent à se développer ; l'astronomie prit naissance sous un ciel splendide ; en même temps s'établit, sur les ruines des croyances primitives que la révélation avait enseignées aux ancêtres de la race humaine, le culte du soleil et des autres corps célestes, qui devait servir de fondement à la religion de ces contrées.

Les Assyriens demeurèrent longtemps sous l'influence directe et presque exclusive des Babyloniens^ qui les avaient précédés dans

1 Michée, V, 6. La tradition sémitique atuibuait à Nemrod la conquête et Tempire immense que la tradition perse et grecque mettait au compte de Ninus et de Sémiramis.

bip LemercisrttC" Paris

Nemroij. Coloese aasjrieu du palais de SargoD. (Mueëc du Louvre.)

les voies de la civilisation et qui furent leurs instituteurs en tout ce qu s'y rapporte. Aussi de très bonne heure, et sans doute même antérieurement à l'époque où des monarques chaldéens conquirent l'Assyrie par la force des armes, il n'y eut plus en réalité, malgré l'antagonisme 1

politique et la diversité des origines, qu'une seule nation, de nature mixte, celle des Ghaldéo-Assyriens, dans toute l'étendue des plaines baignées par le Tigre et l'Euphrate. A dater de ce moment, cette grande et nombreuse race se montre encore souvent à nous divisée en deux empires : Ninive et Babylone n'obéissent pas toujours au même sceptre. Mais une invincible tendance à l'unité se manifeste désormais en elle, et souvent aussi ses deux portions sont réunies sous l'autorité d'un seul monarque. Les changements principaux qui s'opèrent dans la longue série des rois Ghaldéo-Assyriens se réduisent à une rivalité de prépondérance entre Ninive et Babylone, et aux fluctuations du centre de gravité de la civilisation mésopotamienne, qui oscille entre la Babylonie et l'Assyrie. Déplacé, tantôt du midi, où il avait pris naissance, au nord, tantôt du nord au sud, Tempire s'appelle, suivant ces changements, empire ckaldéen ou empire assyrien. Mais le culte, les mœurs, le langage et l'étendue de ces deux royaumes alternants restent essentiellement les mêmes.

La fondation de l'État kouschile de Nemrod en Mésopotamie, dut, à peu de chose près^ coïncider avec l'établissement d'un autre rameau des fils de Gham en Egypte et avec l'apparition des premiers germes de civilisation sur les bords du Nil. La tradition babylonienne plaçait le temps de l'empire de Nemrod immédiatement après le déluge. Après avoir retracé les annales fabuleuses des dynasties an té-diluviennes, auxquelles il donne quatre cent trente - deux mille ans d'existence , Bérose raconte immédiatement l'histoire de la première dynastie qui suivit le cataclysme. Il la donne comme étant d'origine chamitique ; le premier roi porte le nom d'Ëvechous, mot dans lequel on peut retrouver le composé assyrien abal-kousch « le fils de Kousch. » Ce monarque qui n'est autre que le Nemrod biblique, après un règne de deux mille quatre cents ans, a pour successeur Ghosmasbelus, nom dont la forme originelle était certainement Samas-Bely ce qui peut signifier en assyrien (( le dieu Soleil est mon maître. »

A ce monarque succèdent quatre-vingt-quatre autres rois, et l'ensemble des règnes de la dynastie de Nemrod forme, d'après Bérose, un total de trente-trois mille quatre-vingt-onze ans. Évidemment, il ne faut

L'EMPIRE KOUSCHITE D£ NËMROD

pas même essayer de rame- Der à la vraisemblance ces fabuleuses traditions des annales chaldéennes. Nous ne savons rien , d'ailleurs , par les sources littéraires, sacrées ou profanes, de l'histoire des princes successeurs d'Evechous « le fort chasseur, le rebelle. » 11 oous sufOl de recueillir ces traditions âé6gurées pour . constater que le souvenir de Nemrod et de la domination konschite en Mésopotamie est resté vivace dans les écrits originaux dont Bérose n'a fait que s'inspirer.

Tout en gardant la mémoire de leurs origines lointaines, les Chaldéens l'alté- ^rent, et la fable se confondit de plus en plus avec l'histoire, au fur et à mesure qu'on s'éloignait davantage des événements. Il se forma bien vite un cycle de légendes oîi les mythes religieux se mêlaient aux souvenirs des âges primitifs, ainsi qu'à l'écho des premiers développements de la civilisation nationale et des conflits de races, dont le bassin de l'Eupbrate et du Tigre avait été le théâtre, légendes rédigées sous

■ SUtuelte de terre cuite trcuvée à Khorsabad. (Botta, Mon. de Ninive, pi. 153.)

Moaetre à lête bumaine et H pattes de taureau .<

la rorme de compositions poétiques, ayant dans leur conceptioD et dans leur marche quelque chose de très analogue aux épopéesde l'Inde. C'étaient^ de même, des histoires de héros divins et de dieux transformés en rois primitifs, dont on racontait les actions, l'existence ter~ restre, les exploits guerriers, les aventures fabuleuses, les fondations

Cjllndre chaldèeD

de villes et d'empires. Les temps héroïques de la Çhaldée et de l'Assyrie devinrent, dans les souvenirs de ces peuples, ce que fut l'âge héroïque de la Grèce dans les poésies d'Homère, ell'âge héroïque de

Cylindre cbald£eo i.

la féodalité dans nos Chansons de Gestes. C'est ainsi que le rôle historique de IVemrod et des rois ses successeurs s'embellit de récits fabuleux dans lesquels le héros, moitié humain, moitié divin, accomplit des exploits prodigieux, des conquêtes et des chasses dignes de l'Hercule grec avec lequel la tradition mythique le confoadra peut-être un jour.

La légende de Nemrod était formée dès le temps de la rédaction

' D'après Menant, La Glyptique orientale, p. 94, fig. 52.

* D'aprËs Menant, op. cil. p. 78, lîg. 37. Les deux cylindres.cachels que nous reproduisons ici mon trent^com ment la glyptique chaldéenne a inlerpr6l6 la lé^nde d'Isdubar (Nemrod), et ses luttes contre des taureaux à Lëte humaine et des lions fanlasliques.

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