V. tome If p. 60 et suit
point là une hypothèse sans fondement, puisque Bérose, qui a composé son histoire d'après les traditions chaldéennes, lui fait aussi honneur de cette construction dans un fragment de son livre que nous a conservé la chronique arménienne de Moïse de Khorène. Puis, se rapprochant davantage de l'histoire, Tépopée chaldéenne célébrait sans doute les exploits guerriers de Xisuthrus, comme Bérose raconte ceux d'Evechous, en divinisant son héros qui ne larda pas à avoir une place importante dans le panthéon assyrien, à côté des dieux de la force et des combats, Adar et Nergal.
Ce n'est pas ici le lieu de pénétrer plus avant dans le domaine de la mythologie assyrienne, ni de rechercher ce qu'est devenue la légende de Nemrod chez les peuples orientaux après la chute des empires d'Assyrie et de Chaldée, Il serait facile de démontrer que le Melqart phénicien adoré à Tyr, et l'Hercule grec lui-même ont emprunté une partie de leurs attributs au héros de l'épopée chaldéenne : comme ce dernier, ils luttent contre le taureau, le lion, le dragon. Qui sait même si les douze tablettes cunéiformes racontant les douze grands travaux de l'Hercule chaldéen étaient retrouvées en entier, on ne découvrirait pas dans ce récit les éléments essentiels des douze travaux d'Hercule et de ces fables d'origine orientale dans lesquelles le génie grec a mis son empreinte et sa couleur ?
Chez les Orientaux, le souvenir de Nemrod est resté vivace jusqu'à nos jours. Dans le Schah-Nameh de Firdousi, il tient une grande place sous le nom Zohak, le premier révolté qui parut dans le monde et qui, après avoir renversé Djemschid, le roi de l'âge d'or, régna mille ans à sa place. On trouve encore Nemrod dans les légendes du Talmud; des fables arabes prétendent qu'il essaya d'escalader le ciel en se faisant enlever dans les airs par un aigle, et qu'il jeta Abraham dans une fournaise; aujourd'hui même, en Mésopotamie, le nombre des ruines antiques auxquelles les Arabes ont attaché le nom de Nemrod, atteste la persistance d'une légende mythologique qui remonte à plus de quarante siècles et touche à l'origine du monde, en même temps qu'il est une preuve traditionnelle du grand rôle historique de la race de Kousch personnifiée ainsi dans l'un de ses premiers ancêtres.
§ 2. — PREMIÈRE CONFÉDÉRATION CHAX.DÉENNE
Si l'on admet la réalité historique du personnage de Nemrod ou d'un conquérant pareil, ayant soumis à son autorité la Mésopotamie
PREMIERE CONFÉDÉRATION CIIALDÉENNE 75
entière, on est forcé toutefois de reconnaître que cet immense empire ne survécut pas à son fondateur. Il subit la loi de dissolution imposée par la Providence à tous les empires créés par la force brutale au mépris des aspirations des peuples. N'est-il pas étrange de constater à toutes les époques de l'histoire, que l'œuvre des grands conquérants, comme le colosse aux pieds d'argile, s'en soit allée en poussière, aussitôt que le bras qui Tavait façonnée s'est retiré, et malgré les précautions infinies que de tout-puissants monarques aient, pu prendre d'avance pour lui assurer la stabilité et la durée? Les inscriptions retrouvées de nos jours nous font connaître quelques-uns des quatre-vingt-six rois chaldéens que Bérose donne comme successeurs d'Evechous; mais ce sont simplement de petits dynastes qui gouvernaient des cantons indépendants les uns des autres, dans les pays de Sumer et d'Accad. Chaque ville importante paraît avoir joui d'une autonomie qui fut plus ou moins réelle et éphémère, suivant que le roitelet de la cité voisine était plus ou moins fort. Ce morcellement à l'infini engendrait des querelles locales^ des guerres intestines et sans cesse renouvelées, qui caractérisent cette époque que l'on pourrait appeler la féodalité chaldéenne. Les monuments nous révèlent chaque jour de nouveaux noms royaux qu'il faut se borner à enregistrer sans même, parfois, essayer de leur assigner une place chronologique, tant que les renseignements ne seront pas assez nombreux pour qu'on puisse asseoir cette période héroïque de l'histoire, sur des bases rigoureusement scientifiques.
Jusqu'ici, les rois qui paraissent remonter à l'époque la plus reculée sont ceux de la ville d'Agadé ou Accad, et l'époque où ils ont vécu est placée avec certitude vers l'an 3800 avant notre ère. Le premier d'entre eux, dont le nom original Sarru-kinu est déformé en celui de Sargon ?' ou Sargon l'Ancien^ participe encore au caractère légendaire de Nemrod. Un des princes les plus populaires chez les Assyriens d'un âge postérieur, son souvenir est resté en grande vénération jusqu'à la chute de Babylone. Roi protecteur des lettres^ il fil composer un recueil de textes relatifs à la magie, à l'astrologie, aux présages et aux sciences sacrées. Cet ouvrage, formé de soixante-dix tablettes et rédigé en langue suméro-accadienne, fut transcrit et traduit en assyrien, trente siècles plus tard par Assurbanipal, un des derniers rois de Ninive, et cette copie nous est en grande partie parvenue : on y trouve un exposé des présages tirés des phénomènes célestes, des incantations magiques et des formules de pratiques divinatoires,
au milieu desquelles il n'est fait que de trop rares allusions aux événements historiques.
Nous possédons en outre de ce prince une inscription du plus haut intérêt dont il est indispensable de donner intégralement la Iraductiou :
« Sargon, roi puissant, roi d'Agadé, moi. Ma mère me conçut sans la participation de mon père, pendant que le frère de mon père opprimait
Fragment diuie stèle duldéeime ardiaîqae '.
le pays. Elle m'a conçu dans la ville d'Azupirani, qui est située sur la rive de l'Euphrale. Ma mère devint enceinte et elle me mit au monde dans un lieu caché; elle me déposa dans une corbeille d'osier enduite de bitume, et elle m'abandonna sur le fleuve qui me transporta vers Akki, le chef des eaux. Akki, le chef des eaux me prit en aifection et m'éleva. Akki, le chef des eaux me garda comme son ouvrier et Istar me fit prospérer dans la culture... » La suite du texte est malheureusement fort mutilée, et l'on n'y peut déchiffrer que des phrases incohérentes n .... cinq ans. Je me suis emparé du royaume et j'ai gouverné
' V. un autre fragment de la mâme slèle, page 42. Ici, ou voil la construction d'un tumutui Tunéraire. Des eaclaves portent dans des paniers d'osier la terre dont ils vont recouvrir des moDceaus de cadavres symétriquement entassés les uns sur les autres.
rhumanité... Je... sur des chars aux roues de bronze, des pays difficiles... J'ai subjugué des régions montagneuses... J'ai régné sur les rois de la plaine... J'ai assiégé une troisième fois et j'ai soumis Tilmun... »
Sargon parait, d'après ce texte, avoir été un usurpateur qui s'empara du trône d'Agadé par un coup de force; il étendit sa domination sur toute la basse Chaldée puisqu'il assiège et prend Tilmun, située dans une île aujourd'hui réunie à la terre ferme, mais qui, alors, se trouvait assez éloignée du continent. En dehors de ces faits historiques, n'estil pas singulier de retrouver ici une légende analogue à celles qui poétisent la naissance de tous les fondateurs d'empires dans l'antiquité, et à peu près identique à celle de Moïse sauvé des eaux par la fille du roi d'Egypte? Est-ce coïncidence fortuite, ou faut-il supposer que l'un des deux récits n'est que l'écho de l'autre? C'est ce qu'il n'est pas possible encore de décider, et il faut savoir attendre patiemment que l'avenir, en nous fournissant des documents nouveaux, nous apporte les éclaircissements que réclame notre curiosité éveillée.
Les présages sidéraux que les collèges religieux ont rédigés en faveur du roi Sargon nous permettent d'entrevoir que ce prince, encore à demi légendaire, eut un règne glorieux et entreprit avec succès des expéditions militaires fort lointaines :
(( Présage pour Sargon, qui marchera contre Élam, détruira l'armée des Élamites, les battra et dispersera leurs troupes.
a Présage pour Sargon, qui marchera contre la Syrie, détruira les Syriens et gouvernera les quatre races.
<( Présage pour Sargon, qui soumettra tout le pays de Babylone. « Présage pour Sargon... qui n'a ni égaux ni rivaux. Ses armées ont traversé les terres situées sur le bord de la mer du soleil couchant ; et dans la troisième année , au soleil couchant... son bras a conquis; il a élevé sa statue au pays du soleil couchant ; il a traversé la mer avec le butin pris sur le pays. »
Ce dernier présage ferait, ce semble, pénétrer Sargon jusque sur la Méditerranée. Un autre document de même nature raconte que ce prince fit la guerre à Kastu-Bila de la ville de Kazalla^ qu'il prit et qu'il réduisit en cendres. Une autre fois, nous voyons Sargon obligé de combattre l'armée chaldéenne elle-même qui s'était révoltée contre lui et l'avait enfermé dans sa capitale d'Agadé: le roi réussit à faire lever le siège et il poursuit les rebelles dont il pille le camp. La dernière expédi-
tion que mentionnent les présages est dirigée contre un certain Subarti et son peuple, que Sargon emmène en captivité à Agadé, probablement pour les faire travailler aux grandes constructions dont les cités chaldéennes commençaient à s'embellir et dont les rois se montrent si orgueilleux.
Le fils et successeur de Sargon est Naram-Sin. Au cours de son exploration scientifique de la Babylonie, M. Oppert avait eu la bonne fortune de trouver un vase d'albâtre portant le nom et les titres de ce roi, en caractères encore en partie hiéroglyphiques : « Naram-Sin, roi des quatre régions, conquérant d'Apirak el de Magan. » Ce monument sombra dans le Tigre où il est resté jusqu'ici, avec toutes les richesses que M. Oppert rapportait de son fructueux voyage. L'inscription, copiée avant l'accident, nous laisse entrevoir que Naram-Sin dut, comme son père, guerroyer vigoureusement pour soumettre à son autorité la plus grande partie de la Chaldée. C'est ce que confirme la tablette des présages qui, commencée avec le règne de Sargon, continue sans interruption avec le nom du fils :
« Présage pour Naram-Sin, qui marchera contre Apirak... 11 fera la conquête d' Apirak sur le roi Ris-Raman.
« Présage pour Naram-Sin, qui marchera contre Magan ; il s'emparera de Magan, et... roi de Magan tombera entre ses mains... »
Sargon et Naram-Sin, rois du pays d'Accad et conquérants du pays de Sumer, furent aussi des rois bâtisseurs et amis des arts. Us firent construire dans Agadé, leur capitale, un temple somptueux, célèbre dans les annales chaldéennes sous le nom de E-Ulbar, et qui fut restauré par Nabonid, le dernier roi de Babylone. Voici en effet ce qnenous apprend une inscription de Nabonid : « Les cylindres de fondation du temple E-Ulbar, à Agadé, n'avaient pas été vus depuis le temps de Sargon, roi de Babylone, et de Naram-Sin, son fils, rois antiques, jusqu'aux jours de Nabonid, roi de Babylone. » Une autre tablette, actuellement aussi au Musée Britannique et trouvée à Abou-Habbou, dans les ruines de Sippara, parle également des fouilles archéologiques de Nabonid dans les termes suivants : « L'inscription de Naram-Sin, fils de Sargon, que depuis trois mille deux cents ans, aucun roi parmi mes prédécesseurs n'avait vue, le dieu Samas, le grand seigneur du E-Parra, le séjour de son cœur joyeux, me l'a révélée et fait retrouver. » Ainsi, Nabonid qui régna de 555 à 538 avant notre ère, comptait depuis Naram-Sin jusqu'à lui, une période de trois mille deux cents ans. Si cette indication est exacte^
PREMIÈRE CONFÉDÉRATION GilALDÉENNE
comme rien ne s'y oppose, Naram-Sin régnait vers 3750 el Sargon, son père, vers 3800 avant J.-C. : c'est la plus ancienne date certaine de l'histoire.
Après Sargon et Naram-Sin, roisd'Agadé, les plus anciens souverains dont nous ayons des inscriptions, régnaient au pays de Sumer, dans la ville d'Eridu qui se trouvait alors sur le bord de l'Océan, et dont les ruines n'ont encore été que superficiellement explorées parle colonel Taylor. C'était une des villes les plus saintes de la Chaldée, ses sanctuaires étaient célèbres et vénérés, ses écoles florissantes; elle est souvent mentionnée dans les textes magiques et religieux parvenus jusqu'à nous. Ses princes ne prennent pas le titre de roi, mais seulement celui de pontife-souverain, patesî en langue suméro-accadienne, correspondant au titre de isckakku en assyrien : c'était une dignité suprême à la fois religieuse el civile, analogue à celle dont le Melchisédec de la Bible était investi. Aucune donnée chronologique ne nous permet de fixer le temps où vivaient ces dynastes qui avaient élevé à Nin- Rithu ou Ea, leur dieu national, un temple colossal, dont les ruines forment encore une pyramide de soixante-dix pieds de haut, au sommet do laquelle on accède par un escalier large de quinze pieds. La grande quantité de fragments d'agate, d'ivoire, d'albâtre, de marbre et d'or qu'on a recueillis dans les décombres de cette construction, atteste la richesse du sanctuaire, ofi les pèlerins de la Chaldée durent afiluer pendant des siècles et qu'ils ornèrent de leurs ex-votos. Où y a trouvé, en même temps, de trop rares briques estampées d'inscriptions dont l'archaïsme trahit la haute antiquité. Sur un cône en terre cuite, on lit : « Mesa-Nana- Kalame, patesi d'Eridu, pontife de Mati... nun, fils de Be... huk. » Le texte ne nous dit point si le père de ce pontife-souverain d'Eridu, et dont le nom est mutilé, remplissait les mêmes fonctions que son fils : il est probable, pourtant, que la dignité suprême était héréditaire à Eridu comme dans les autres villes de la Chaldée.
Les inscriptions nous font encore connaître un autre patési d'Eridu ; il se nomme Idadu et nous avons de lui une inscription votive au dieu Nin-Rithu. Puis la nuit étend de nouveau son voile épais sur les annales
de cette cité qui eut son siècle de splendeur et dont trois mille ans plus tard, Sargon, un des plus puissants monarques ninivites,se glorifiera de faire la conquête.
Il y a quelques années à peine la même obscurité planait sur les dynastes qui ont régné à Sirtella ouJZirgulla* , \ille qui était située en plein pays de Sumer et qui paraît avoir laissé son nom au village moderne de Zerghoul. C'est à peu de distance de là que se trouvent les monticules de Tell Loh devenus célèbres depuis les découvertes de M. de Sarzec, et que les uns veulent identifier avec Sirtella elle-même, tandis que d'autres croient qu'il s'agit plutôt d'une ville du nom de Girsu \ Des travaux encore bien incomplets au moment où nous écrivons ces lignes, auxquels les inscriptions de la collection de Sarzec ont donné lieu, il parait résulter que la ville de Sirtella eut d'abord une dynastie de princes qui portent le titre de roi, et l'on a dressé une liste généalogique de trois noms :
Hal-Du, père de roi, sinon roi lui-même ;
Ur-Nina, roi de Sirtella, fils de Hal-Du;
Kur-Gal, roi de Sirtella, fils de Ur-Nina. 11 semble même d'après le style des monuments, qu'à cette première dynastie, corresponde une période archaïque de l'art chaldéen qui indiquerait qu'un laps de temps assez considérable, sinon une révolution profonde^ sépare l'époque de ces rois de celle où Sirtella fut gouvernée par des patésis. Le roi Ur-Nina fit élever à la gloire de ses dieux favoris, pour conquérir leur protection et leurs bonnes grâces, de nombreux sanctuaires énumérés dans une inscription malheureusement mutilée :
(( Il a fait le temple de NiDâ...
Il a fait le temple d'Islar;
Il a fait le temple du Burin à écrire;
Il en a fait un second tout pareil
el il les a reliés Tun à Tautre par une construction ;
il a fait le temple de la déesse Marsip
avec des pierres de la montagne...
Il l'a orné de soixante-dix images de serpents sculptés
en pierres qui viennent' de Magan ; il y a placé des vases ;
il les a fermés avec des portes de bronze.
Il a construit le mur de Sirtella. »
Les patésis de Sirtella furent constructeurs de temples comme les rois
* On orthographie aussi ce nom Sirimrîat mais une loi phonétique nous parait 8*opposer à cette lecture, ainsi que la présence du nom moderne de Zerghoul.
* A. Amiadd, Zeilschrift fur Keilschriflforschung, avril i884, p. 154 etsuiv.
PREMIERE CONFEDERATION CIIALDEENNE 81
l'avaient été. L'un d'eux, qui porte le nom de En-Anna, se glorifie dans l'inscriplion d'un cône en terre cuite, d'avoir élevé à la déesse Nanâ un sanctuaire qui se trouvait à l'est de la ville. Le pontife-souverain dont l'histoire est la mieux connue depuis les découvertes de M. de Sarzec, est celui dont on Ut provisoirement le nom Gudéa. En se fondant sur diverses considérations philologiques, on a aussi appelé ce prince Ka-
SUlne IrouTéâ h Tell-Loh. (Coll. de Saraec]
muma, Haboud et Nabou; aucune de ces lectures ne saurait être assurée tant qu'un texte assyrien ne donnera pas la IranscripUon phonétique de l'idéogramme qu'il est préférable, d'après une glose des syllabaires, d'articuler Gudéa.
Un des plus importants monticules fouillés par M. de Sarzec recouvrait les ruines d'un grand édifice qui parait avoir été un temple plutôt qu'un palais, ou peut-être l'un et l'autre à la fois. Celte construction, élevée comme toutes les maisons des Chaldéens, sur un massif ou terreplein en briques séchées au soleil, domine encore actuellement tout le
désert environnant d*une hauteur de quinze mètres ; elle affecte la forme d'un parallélogramme allongé, de cinquante-trois mètres sur trente et un, dont les angles sont orientés nord^ sud, est et ouest. Chacune des plus longues faces présente, vers son milieu^ une légère saillie qui donne au monument l'apparence d'un immense baril. Les murs extérieurs du temple sont construits en briques cimentées avec du bitume et portant toutes la même empreinte du cartouche de Gudéa en caractères cunéiformes très archaïques.
Une grande cour intérieure de dix-sept mètres sur vingt et un renfermait, entassés et sans ordre, les principaux monuments qu'on admire aujourd'hui au musée du Louvre : neuf statues en diorite noire, plus grandes que nature, des fragments de vases inscrits, des statuettes en albâtre, en marbre, en ivoire et en bronze.
Les collines artificielles du voisinage ont également fourni un riche butin; le même cartouche royal de Gudéa se retrouvait partout, et l'on constata au milieu de ces ruines les traces d'un violent incendie qui avait calciné les briques et les vases, achevé la mutilation des statues et des inscriptions qu'une main sacrilège s'était préalablement efforcée de faire voler en éclats. Il y avait enfin deux tombeaux chaldéens dans l'un desquels se trouvait un cadavre encore parfaitement conservé, sentinelle inconsciente et muette qu'il eut fallu pouvoir questionner sur l'épouvantable catastrophe dont elle avait peut-être été, à la fois, la cause et la victime. Interrogeons au moins ce peuple de statues noires qui se dressent devant nous. La plus colossale représente un personnage décapité, assis sur un trône. Une tunique talaire sans manches est rejetée sur l'épaule ; de belles franges^ délicatement sculptées descendent sur le devant ; les mains sont croisées sur la poitrine dans l'attitude orientale du recueillement et de la prière. Une inscription de cinq colonnes est gravée sur la draperie, au-dessous des genoux :
« Au Dieu Nin-Girsu, le héros puissant de Mulkit, Gudéa, patési de Sirtella^ dont le nom est célèbre, qui conduit la barque de Mulkit, le pasteur qui se souvient de la constance du cœur de Nin-Girsu , le puissant ministre de Nina, l'homme qui bénit les paroles de Bagus, le rejeton issu de Mazip, le régent fidèle soumis à la sainte volonté de Ninkis, à qui le dieu Dunsagana a pleine confiance, et qui en régente le séjour favori. — Il a fait graver cette parole ; il a fait ce temple de Mulkit, dieu de la lumière éclatante. Cette demeure à laquelle s'attache avec constance le cœur du dieu^ les hommes antérieurs l'avaient construite»
Le temple du Burin à écrire, le temple de ses sept attribulioDs, Gudéa l'a fait. Pour que la déesse Bagus dirige le cœur des hommes et des femmes, il a accompli son désir. Un navire favorisé par elle, sortit de la
SUtue trouvée k Tell-Loh. (Coll. da Sarzec.)
grande mer et s'en alla. Il atteignit la mer de Kansurra. Le navigateur dont le courage n'a pas faibli a tenu parole. Quant au temple de son roi, Gudéa 8 élevé le faite de la maison de son séjour. Bagus, la messagère, lafîUe du ciel, est la souveraine de Gudéa : il a construit le temple qui est le siège de son sanctuaire. Par la volonté de Nina, par la volonté de
Nin-Girsu, des navires apportèrent à Gudéa, le favori de Nin-Girsu, des pays de Magan, de Meluha, de Gubi, de Tilmun et d'autres contrées, des marchandises de toutes sortes à Sirtella. Venant des montagnes de Magan, la pierre qui y est cachée dans les mines, fut sculptée pour ses statues. La volonté royale de Nin-Girsu, qui ressemble à une montagne qui ne peut être déracinée, a décrété en faveur de Gudéa qui a construit le temple de Mulkit, une existence heureuse, et a proclamé la gloire de son nom, parce qu'il a construit le temple de Mulkit. »
La simple lecture de pareilles traductions permet de se rendre compte des difficultés d'interprétation que présentent ces textes su-
Radeaa chargé de matériaux de eoDBtrucUoa < ,
méro-accadiens qui sont loin d'avoir dit leur dernier mol. Toutefois si les détails des traductions, même les plus autoiisées comme celles de M. Oppert, sont sujets à revision, le sens général des textes est certain et se dégage nettement. A côté des données mythologiques que renferme l'inscription, et qu'il ne nous est pas encore possible d'éclaîrcir, nous Y trouvons des éléments historiques et géographiques fort importants. Nous y apprenons, en effet, que Gudéa fit venir par mer, à Sirtella, les énormes blocs de granit dans lesquels ont été taillées toutes les statues. Faut-il voir dans les pays de Magan et de Meluha des contrées de l'Egypte que nous trouverons plus tard désignées sous les mêmes noms dans la relation des conquêtes d' Assurbanipal sur les bords du Nil? Ou l)ien ces deux régions ne seraient-elles que des districts du
' D'après un bas relief du palais < sées autour du radeau pour empSchc
e Sennachérib. On voil, à llour d'eau, des outres dispo-
pays de Sumer? Cette dernière hypothèse est peu soutenable puisqu'en Chaldée on ne trouve nulle carrière de pierre ; la diorile noire au contraire, fort commune dans la presqu'île du Sinaï et sur la côte d'Egypte, n'a cessé d'être employée par les sculpteurs égyptiens euxmêmes. Il parait donc que c'est des côtes de la mer Rouge, que Gudéa appelle la mer de Kansurra, que ce prince faisait venir les matériaux qui ont servi à l'embellissement des temples de sa capitale. L'Ile de Tilmun qu'il rencontra sur son passage s'écrit dans la langue suméroaccadienne par un idéogramme qui signifie « le pays des dieux » ; en égyptien cette lie est appelé Ta-noutri^ mot dont le sens est également <( le pays des dieux » : cette coïncidence serait bien étrange si elle ne reposait sur l'existence d'antiques relations commerciales entre la Chaldée et l'Egypte. Enfin, le pays de Gubi, visité par Gudéa, pourrait bien être cette mystérieuse contrée de l'Arabie désignée sous le nom de Gub dans la prophétie d'Ézéchîel (xxx, 5).
Capitale d'un empire qui comprenait toute la basse Chaldée, Sirtella entretenait une flotte dont les navires étaient assez solidement construits pour transporter d'énormes blocs de pierre, faire avec ces lourds chargements le tour de la presqu'île arabique et rentrer dans l'Euphrate par le golfe Persique. De pareils voyages de circumnavigation, à cette époque si reculée , peuvent nous surprendre , mais ils n'ont rien d'invraisemblable. Un long parcours maritime était, comme il le serait encore de nos jours, bien plus praticable qu'un transport par terre, même de médiocre distance, dans des contrées accidentées et avec des moyens de traction qui ne pouvaient être que fort primitifs. Les faits matériels paraissent donc nous forcer de conclure que la navigation et le commerce chaldéens, du temps de Gudéa, avaient pris une extention considérable, en rapport, d'ailleurs, avec le développement artistique dont témoignent les monuments parvenus jusqu'à nous. Que d'autres surprises nous réservent les ruines encore inexplorées de cette grandiose civilisation chaldéenne qui, sœur de celle de l'Egypte, était en pleine floraison il y a quelque trente ou quarante siècles !
Une seconde statue, également décapitée, représente un personnage assis et tenant sur ses genoux une tablette sur laquelle est dessiné au trait le plan d'un temple, exactement comme le ferait un architecte de nos jours ; on y reconnaît des bastions de forme rectangulaire, et des portes au nombre de six. Devant ce dessin, se trouve sculptée . en relief la règle graduée qui a servi d'échelle à la confection du plan :
c'est le plus ancien étalon métrique connu et nous en reparlerons ailleurs ; enfin à droite, on voit, également en relief, le slylet ou burin à écrire à l'aide duquel l'architecte a exécuté son dessin.
« Voici, dit l'inscription, érigée dans le temple du dieu Nin-Girsu. son roi, la statue de Gudéa, palési de Sîrtella, qui a bâti le temple de Mulkit. Il donnera journellement, aussi longtemps qu'il sera gouverneur, un bath (vingt litres) de liqueur fermentée, un épha (vingt litres, mesure des solides) de pain, un demî-éphade pain consacré, pour écarter la malédiction divine. Il tiendra sa promesse dans le temple de Nin-Girsu et accomplira la volonté du dieu. Puisse-l-il accomplir son vœu, et que sa parole devienne vérité ! »
Ptaa <]a temple gravé sur la statue de Gudia.
Sur une autre statue consacrée « à la déesse de la montagne », Gudéa se glorifie d'avoir construit le temple E-Ânaa dans la ville de Girsu, et il insiste de nouveau sur l'origine des pierres qui ont servi à élever l'édifice : « De la montagne de Magan, il a fait apporter des blocs de diorite qu'il a fait tailler pour sa statue. » Chacune des statues porte un nom particulier dans l'inscription qui la recouvre, et ces textes se terminent parfois par des formules imprécatoires contre le sacrilège qui enlèverait ces images saintes pour les transporter hors du temple ou les briser. Malédictions superflues, qui n'ont peut-être servi qu'à exciter da< vantage la rage des spoliateurs I
L'œuvre de destruction fut si acharnée qu'il a été impossible de rapprocher de ces torses acéphales les têtes isolées qu'on a rencontrées à côté d'eux. Quel dommage qu'on ne puisse replacer sur leurs troncs,
larges et trapus, ces tètes si caractéristiques de la race à laquelle appartenaient ceux qui les ont sculptées ' I L'une a les cheveux et la barbe complètement rasés comme certaines statues égyptiennes ; le visage avec ses grands yeux en amande, son nez épaté, ses lèvres épaisses prend l'aspect de dureté qu'on a toujours reconnu à la race kouschite ; les tempes sont aplaties comme chez les nègres et la botte crânienne, volumineuse, est rejetée en arrière. L'autre^ au contraire^ au visage rond et presque bouffi, a une physionomie souriante; sa coiffure originale se compose d'une calotte cylindrique, ornée sur tout son pourtour d'un large et épais rebord formé par les enroulements symétriques d'un tissu laineux. Il est fort curieux de constater au point de vue du costume^ des liens étroits de parenté entre les statues de Gudéa et les personnages d'une peinture égyptienne des tombeaux de Béni- Hassan, de la xii* dynastie, qui représente une tribu asiatique en voyage, reçue par le gouverneur d'un nôme de l'Egypte.
En attendant que de nouvelles découvertes nous apprennent ce que devint Sirtella après le règne de Gudéa, transportons-nous sur les ruines d'une autre ville chaldéenne mentionnée deux fois dans la Genèse, Ur^ la patrie d'Abraham. L'identification de cette cité avec les collines de Moughéir « la bitumée », est ce^^taine; elle s'étend sur la rive droite de l'Euphrate, dans le pays de Sumer, non loin du confluent de l'Euphrate et du Schatt-el-Haï. Durant sept mois de l'année la plaine est submergée, et les monticules de ruines forment comme des Ilots au milieu de l'Océan qui a remplacé le désert. Au sommet de l'un de ces tertres se dresse encore dans un assez bon état de conservation un ancien temple chaldéen, construit en énormes briques cimentées avec du bitume : ^'édifice rectangulaire a deux étages qui représentent une hauteur de plus de quarante pieds au-dessus du sol actuel.
Dans les siècles qui suivirentle démembrement de l'empire de Nemrod, Ur devint la capitale d'un royaume qui comprenait, à une certaine époque au moins, tout le pays de Sumer et la partie méridionale de celui d'Accad; de là vient que ses rois s'intitulent « roi d'Ur, roi de Sumer et d'Accad », formule qu'ils ont léguée aux souverains de Babylone. Le colonel Taylor a retrouvé à Moughéir un cylindre de Nabonid, le dernier roi de Babylone, sur lequel ce prince raconte qu'il a fait restaurer en ce
' Voyez la reproduction de ces têtes plus haut, p. 55 et 57.
lien UQ temple coastniit jadis par deux anciens rois chaldéens Lik-Bagus el Dungi. « J'ai restauré le Ë-sar{?)-silt, la pyramide du temple de la
Ruines d'Our
grande déesse htar, dans la ville d'Ur, dont le roi Lik-Bagus avut entropri» la construction sans pouvoir l'achever, mais que son fils Dungi
avait complètement terminée. Sur les cylindres de fondation de Lik- Bagus et de Dungi, son fils, je lus ce qui suit : à savoir que Lik-Bagus commença cette pyramide et ne Tacheva pas, tandis que Dungi parvint à la terminer. Mais dans la suite des temps, la pyramide était tombée en vétusté ; alors, je la restaurai dans son primitif état, avec du bitume et des briques, et j'en bouchai les fissures, sans toucher aux cylindres que Lik-Bagus et Dungi son fils y avaient déposés jadis. »
Lik-Bagus et Dungi qu'on place 2400 ans avant notre ère, sont les deux plus anciens rois d'Ur, ceux-là même dont les Inscriptions retrouvées sur place sont venues confirmer le récit du cylindre de
Cylindre de Lik-Bagus ^
Nabonid. Le premier de ces princes, dont le nom a été lu Urkhammu, a été identifié, mais sans preuve bien plausible, avec un monarque chaldéen cité^ par une singulière réminiscence, dans les Métamorphoses d'Ovide :
Rezit Achœmenias urbes pater Orchamus ; isque Septimus a prise! numeratur origine Beli (iv, 212).
Les titres que prend Lik-Bagus dans ses protocoles officiels sont les suivants : « Lik-Bagus, le mâle puissant^ roi d*Ur, roi des pays de Sumer et d'Accad. » De là, il parait résulter qu'à l'époque de ce prince, Ur était la capitale de la Ghaldée entière, sauf peut-être Babylone; on a trouvé des briques estampées au nom de Lik-Bagus, non seulement à Moughéir, mais à Warka, à Tell-Loh, à Senkereh, à Niffer,
D*après J, Menant, Recherches sur la Glyptique orierdcde, t. I, p. 129.
PO LE PRENflER EMPIRE DE CHALDÉE
ce qui nous permet d'apprécier approximativement jusqu'où s'étendait son autorité- Sur un cylindre-cachet on lit le nom d'un personnage qui s'intilale^^a^e^i d'une ville dont le nom est effacé, et qui se proclame en même temps le serviteur de Lik-Ba^us : faudrait-il conclure de cette circonstance que le patési n'était qu'un gouverneur vassal, investi par son suzerain d'attributions civiles et religieuses?
Lik~Bagus Ht construire à Ur même, un temple au dieu Ur ou Samas « le luminaire puissant du ciel, Bis atné du seigneur de l'abîme », et à Sin, le luminaire de la nuit. A Sirtella où M. de Sarzee a retrouvé sa statue, il embellit comme Gudéa, les temples de Nin-Girsu et des
, Cylindre de Marduk-uddua, roi vauil de DuDgi '.
autres divinités dont il voulait se procurer les faveurs; à Uruk il construisit un somptueux sanctuaire à la grande déesse Nanâ, n sa souveraine, sa dame»;à Larsa, c'est au dieu Samas, «son roi»; à Nipour, c'est à la déesse Belit « sa souveraine », et h Mul-galal, le dieu de l'abtme.
Son nis Dungi fut aussi un constructeur de temples, comme la plupart des princes qui ont régné en Chaldée. Il prend, ainsi que son père, les litres de « mâle puissant, roi d'Ur, roi des pays de Sumer et d'Accad », mais il ajoute en outre : n roi des quatre régions », titre que nous avons déjà relevé dans les protocoles des rois du pays d'Accad, et qui fait allusion aux quatre régions terrestres correspondant aux quatre régions célestes, et rappellent en même temps la télrapole mentionnée dans la Genèse comme le siège primitif de la puissance de Nemrod : Babel, Erech, Accad et Kalneb. Dungi bâtit à Ur le £-harsak
' D'après J. Menant. Reehertkes sur la Glyptique orimtak, 1. 1, p. HO.
L'INVASION ELAMITE 91
OU temple de la montagne; à la déesse du pays de FOccident il consacra le temple nommé E-Raguksa;à Nanâ^ il dédia le E-Anna qu'il fit réparer et embellir. Une inscription votive un peu moins formulaire que les autres contient ces^ots : « Au dieu de la Vaillance (Nergal), souverain protecteur de Sirtella, j'offre un sacrifice pour la préservation des jours de Dungi, le mâle puissant^ le roi du pays d'Ur, le dévastateur de la terre des rebelles, fils de Lik-Bagus.)) Le nom de ce prince figure encore sur un cylindre-cachet d'un personnage nommé Marduk-uddua, roi de Sirtella, qui offre un sacrifice en rhonneur du roi d'Ur, son suzerain, et aussi sur un poids en pierre, affectant la forme d'un canard et contenant ces mots : a Dix mines de Dungi. » Cette inscription paraît autoriser à croire que Dungi créa un système pondéral qui, dans la suite, porta son nom aussi longtemps qu'il fut conservé en usage.
§111. — l'invasion élamite
Vers l'an 2300 avant notre ère, les royaumes chaldéens formés du démembrement de l'empire de Nemrod, furent renversés par une invasion étrangère qui, descendant le cours du Choaspès, couvrit rapidement tout le bassin inférieur du Tigre et de l'Euphrate. Les conquérants étaient les Élamites dont la puissance avait grandi dans l'ombre, grâce à la cohésion de leur unité nationale, tandis que leurs voisins de l'ouest, affaiblis parleurs dissensions intestines, avaient fini par se trouver hors d'état de défendre leurs frontières et leur indépendance. Bérose, comprenant sous la dénomination de Mèdes tous les peuples établis à l'est du Tigre, groupe sous le nom de dynastie mède les rois étrangers que la conquête implanta dans la Chaldée ; il compte onze rois mèdes, pour une période de deux cent vingt-quatre ans.
Cette domination élamile resta gravée dans les souvenirs nationaux des Chaldéens comme une injure à venger, jusqu'au jour oii, sous le roi Assurbanipal, ils prirent une éclatante revanche en portant le fer et le feu à Suse même, la capitale de leurs ennemis séculaires; alors seulement ils rapportèrent triomphalement en Assyrie les statues de leurs dieux et toutes les richesses qui leur avaient été ravies seize siècles auparavant. Dans le récit de cette glorieuse campagne contre l'Elymaïde, Assurbanipal raconte comment la statue de la grande déesse d'Uruk était jadis tombée entre les mains des monarques susiens : « Le roi d'Élam, Kudur-Nahunta, qui n'adorait pas les
grands dieux, et qui, dans sa méchanceté, s'était confié dans ses propres forces, mit la main sur les temples du pays d'Accad et il emporta la statue de la déesse Nauâ : ses jours ont été comblés et son pouvoir fut immense. Les grands dieux pepmirent ces choses, et pendant deux nères, septsosses et quinze années (c'est-à-dire mille six cent trente-cinq ans) cetfe image resta au pouvoir des Élamltes. C'est pourquoi, moi, Assurbanipal, le prince qui adore les grands dieux, j'ai fait la conquête du pays d'Élam. »
Base de coloDnettc, trouvée à Tell Lob. (Coll. de Saraec.)
Et dans un autre passage de ses annales le monarque conquérant ajoute :
<( La statue de la déesse Nanà était dans le malheur depuis mille six cent trente-cinq ans ; elle avait été emportée en captivité en Élam, pays qui ne lui élait pas consacré. La déesse, avec les dieux ses pères, proclama, dès celte époque, mon nom pour la souveraineté des nations, et elle me confia le soin de ramener sa statue. Elle dit : « Assurbanipal me fera sortir de l'Ëlam, pays ennemi, et me rétablira dans le temple E-Anna. » Cet ordre divin avait été prononcé depuis des jours reculés, mais ce furent mes contemporains seulement qui l'expliquèrent. Alors,
L'INVASION ELAMITE 93
je saisis les maiosde la statue de la grande déesse, et je lui fis prendre, pour réjouir son cœur, un chemin direct jusqu'au temple E-Anoa. Le premier jour du mois de kisilev (novembre-décembre), je la fis entrer dans la ville d'Uruk, et je la réinstallai dans les tabernacles étemels du E-Anna, le temple de sa prédilection. »
Le nom du roi qui, d'après r inscription d'Assurbanipal avait emporté h Suse la statue de la déesse Nanâ, est Kudur-Nabuota, mot de même formation que le Kudur-Lagamer, le Cbodorlahomor biblique. C'est en 660 av.
Jésus - Christ qu'Assurbanipal prit Suse : la date de la conquête de la Chaldée par les Élamites est donc celle de 2295 avant notre ère. Cette invasion prit place de bonne heure dans la légende, et nous avons vu que le héros de l'épopée chaldéenne, Isdubar, fait la guerre à un roi qui porte le nom susien de Humbaba,queIedroitde conquête avait rendu maître d'Uruk.
C'est la ville de Larsa qui, d'après les monuments, paraît avoir été la^capitale du royaume élamite de la Chaldée tributaire de Suse. Au milieu des ruines de cette cité, identifiées par Lof • tus avec les monticules de Senkereh,s'élèveencore une grande construction carrée, parfaitement orientée comme tous les temples chai- '
déens, et mesurant trois cents pieds de long sur deux cent vingt de large. Bâti par les premiers rois, qui Tembellirent à Tenvi, ce temple fut réparé bien plus tard par Nabuchodonosor et par Nubonid ; c'est le fameux sanctuaire de Samas. Larsa fut la ville du culte du Soleil, comme Ur était la ville du culte de la Lune.
Delà dynastie élamite qui régna dans celle capitale, nous connaissons d'abord une série continue de trois princes. Le premier, Simti-Sitarhak, ne nous est révélé que par la mention qui est faite de son nom dans les inscriptions de son fils Kudur-Mapuk : « A la déesse de la montagne, qui inspire le respect, qui exalte celui qui lui fait des offrandes, fille du seigneur du Zodiaque (Sin), à leur souveraine, Kudur-M apiik , souverain du pays de Yamutbala, fils de Simti-Sitarhak, et son fils Eri- Aku, pasteur glorieux de Nipur, gouverneur du pays d'Ur, roi du pays de Larsa, roi de Sumer et d'Accad. Le temple appelé les Cent Lumières, qui est le lieu de son exaltation^ nous Tavons construit pour la préservation de notre vie; nous en avons surélevé le sommet; nous Tavons, en son honneur^ agrandi eomme une montagne. Que la déesse, souveraine du ciel et de la terre, tandis que les années du roi s'avancent vers la vieillesse, lui accorde, avec la bénédiction des grands dieux^ la conservation de la force pour de longues années, la stabilité du trône, et lui donne la paix pour les villes de son royaume. »
Ce texte nous montre un souverain devenu vieux, qui avait associé à sa couronne son fils Eri-Aku, nom dans lequel il est facile de reconnaître le Ariok, roi de Larsa, dont parle la Genèse dans le récit de l'invasion de Chodorlahomor. Une autre inscription confirme cette association au trône : « Au dieu Sin, son roi Kudur-Mapuk^ souverain du pays de l'Occident, fils de Simti-Sitarhak, adorateur du dieu Sin, son protecteur, qui marche devant lui ; il a construit le temple du E-Nunmah pour la conservation de ses jours et pour la préservation des jours de son fils Eri-Aku, roi de Larsa. » L'empire de Kudur- Mapuk s'étendait peut-être à la fois sur TÉlymaïde, sur la Chaldée et sur d'autres régions voisines comme le pays de Yamutbal, tandis que son fils Eri^Aku fut seulement souverain du district de Larsa, au moins jusqu'à la mort de son père.
Eri-Aku est encore mentionné dans des inscriptions qui lui sont propres et qu'il fit graver probablement lorsqu'il fut devenu seul roi de la Chaldée. Elles ont été trouvées à Moughéir, et le prince y prend à la fois les litres de souverain d'Ur, roi de Larsa et roi des Sumers