‹ Histoire ancienne de l'Orient [Texto impreso]Chapitre 30 sur 98 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

RÈGNE DE SAROON (721 & 704 av. J.-C.)

Vers le commencement du vin*' siècle avant notre ère, l'empire d'Assyrie formait un immense quadrilatère limité à Test par les montagnes de la Susiane et une ligne indécise qui montait à travers les plaines de la Médie jusqu'à la mer Caspienne ; au nord, par le cours de l'Araxe et le Pont-Euxin; à l'ouest par la chaîne de l'Anti-Taurus, les montagnes de la Cilicie et l'Océan ; au sud enfin par les sables brûlants du désert d'Arabie. Toutes les parties de cette vaste étendue de pays n'étaient point également pacifiées, et le joug ninivite n'était pas supporté partout avec une pareille résignation. Si l'on ouvre une carte géographique de l'Asie antérieure, on remarquera que les pays montagneux englobés dans les limites que nous venons de tracer h grands traits, dessinent un arc de cercle gigantesque qui regarde le sud, et dont l'extrémité occidentale est formée par les derniers contreforts du Liban, auprès de Gaza; il se développe, s'élève et s'élargit successivement et sans interruption par le Liban et l'Anti-Liban, l'Amanus, le Taurus et l'Anli-Taurus, devient, vers son centre, en Arménie, un vaste plateau, puis se rétrécit graduellement par la chaîne du Zagros pour aller mourir avec les collines qui s'abaissent aux portes de Suse. C'est sur toute cette ligne de frontières que se concentre avec plus d'acharnement la résistance aux monarques assyriens ; la plaine a succombé assez vite, et si, en tout cas, elle essaye de murmurer contre l'oppression, sa rébellion ne tarde pas à être étouffée dans le sang. Mais il en est autrement des montagnards qui, battus, reviennent sans cesse à la charge, et trouvent des retraites assurées dans les profondeurs des forêts, au sommet de leurs pics inaccessibles, ou bien même derrière les murailles de leurs forteresses rendues imprenables par l'art et la nature. C'est d'ailleurs une loi de l'histoire, que le sentiment de l'indépendance

et le caractère belliqueux sont toujours plus vivaces et plus durables chez rhabitaat des montagnes que chez celui de la plaine, et alors même que la conquête Ta forcé jusqu'en son dernier refuge, il est dompté mais non soumis : le montagnard ne s'assimile jamais.

Rien n'était donc moins définitif et moins assuré que la domination assyrienne sur ces pays que les invincibles monarques cherchaient à s'annexer par la force brutale, croyant prévenir par les supplices les plus atroces, les révoltes ultérieures qu'ils ne faisaient au contraire que provoquer. Les derniers rois avaient inauguré un nouveau système de conquête, dont paraît-il, on n'eut qu'à s'applaudir, car il fut pratiqué jusqu'à la fin de la monarchie assyro-babylonienne : c'est la déportation en masse. Les gens qui habitaient les bords de la Méditerranée étaient arrachés à leurs demeures et transportés en Assyrie, ou même jusqu'en Médie et en Arménie, tandis que Mèdes et Arméniens étaient implantés en Syrie dans les villes devenues désertes. Est-il rien de plus barbare qu'un pareil outrage à la dignité humaine et au courage malheureux? C'était ajouter les tortures morales aux supplices atroces réservés aux prisonniers de guerre, et c'est un exil de ce genre qui a provoqué l'amère et sublime poésie du Super flumina Babylonis.

A partir du règne de Teglath-pal-asar II, on constate également que les rois d'Assyrie installent dans les pays conquis des gouverneurs assyriens à la place des rois qu'on culbute. C'était un moyen plus sûr de tenir le pays en respect, par une surveillance coostamment en éveil. Laisser les rois vaincus sur leur trône était évidemment une grande imprudence que n'avaient pas cessé de commettre les anciens conquérants. Les derniers souverains de Ninive multiplient partout les gouverneurs de la race d'Assur, ou bien ils distribuent les trônes de leurs vassaux à de nouveaux princes sur le dévouement et la fidélité desquels ils s'imaginent pouvoir compter.

Malgré ces mesures commandées par la sagesse politique, l'empire assyrien n'est et ne sera toujours que le colosse aux pieds d'argile, que le moindre choc était capable de réduire en poussière et de faire rentrer dans le néant comme un fantôme évanoui. Mais à l'époque où Sargon monta sur le trône, aucune puissance humaine n'était en état de faire échec au roi d'Assyrie. Du côté de l'Orient, les Aryens etlesTouraniens ne s'étaient pas encore constitués en corps de nations, et depuis les grands déplacements de peuples qui avaient précédé la formation des nationalités après la période post-diluvienne, on n'avait plus entendu

parler d'eux. A roccident, depuis quatre siècles déjà que Troie avait été incendiée, la plus grande partie de l'Asie mineure était occupée par des tribus helléniques mélangées de gens de race hittite qui formaient la masse de la population. Le royaume de Lydie n'existait encore qu'à l'état embryonnaire avec les premiers Mermnades. Milet était déjà florissante, il est vrai, et échelonnant ses colonies tout le long du rivage méditerranéen, allait disputer aux Phéniciens l'empire delà mer; mais sa puissance, exclusivement maritime, ne pouvait se trouver en contact avec l'Assyrie. Quant aux cités de la Grèce propre, elles retardaient leur marche en avant dans les voies de la civilisation par leurs rivalités jalouses. Sparte essayait les effets de la dure législation de Lycurgue, dans ses premières luttes contre la Messénie ; on venait seulement d'établir l'archontat décennal à Athènes, et c'est à peine si les jeux d'Olympie avaient déjà quelque renom. Rome avait trente ans et n'était rien ; Garthage était déjà plus que centenaire, mais elle dirigeait ses vaissaux seulement sur la Sicile, ou du côté des colonnes d'Hercule, et elle ne songeait nullement à venir au secours de Tyr, sa métropole assiégée. Quant à l'Egypte, c'était un roseau cassé, comme l'appelle l'Écriture ; cependant, avec un prince comme Shabak qui essayait de lui rendre quelque chose de son ancienne vitalité, elle eût pu encore porter ombrage au roi de Ninive; celui-ci le savait et surveillait de loin son seul ennemi sérieux. Le choc ne tardera pas à se produire; mais l'issue n'en pouvait être douteuse pour un peuple vieilli, abimé depuis des siècles par des dissensions intestines, et dont la vigueur renaissante ressemble aux derniers printemps d'un vieillard que la mort cherche à tromper.

Ninive était devenue le centre de la civilisation et le pôle du monde. Le siècle des Sargonides fut pour la capitale de l'Assyrie ce que le siècle de Périclès fut pour la Grèce. Les arts et les sciences fleurissaient sur les rives du Tigre ; les collèges sacerdotaux s'étant développés de plus en plus, observaient les mouvements sidéraux et faisaient progresser l'astronomie ; les scribes recopiaient les annales des temps passés ; les architectes bâtissaient des palais où s'étalaient des richesses féeriques et qui regorgaient d'esclaves venus des quatre coins de l'horizon; des corporations d'artistes en tous genres, recrutés par la conquête brutale, mettaient leur industrie au service de leurs maîtres. Et quant au potentat qui était parvenu à ce degré de puissance et de splendeur, le monde ne semblait vivre que par lui et pour lui. C'est un dieu auquel

on baise les pieds et devant lequel on se prosterne le front dans la poussière : les Assyriens comprenaient que sans lui, la puissance de leur race s'évanouirait en fumée, et que leurs propres richesses et les merveilles de Ninive lui étaient dues ; les esclaves savaient d'autre part, que le plus sûr moyen d'adoucir un peu leur triste sort et d'alléger leurs chaînes, était de manifester, en toute circonstance,[le8 marques de la plus humiliante sujétion. Tel est le régime de barbarie monstrueuse, auquel fut soumise l'Asie pendant des siècles et dont les souverains de l'Orient moderne ont encore hérité en partie. « Aussi, dit Bossuet, quand la Grèce regardait les Asiatiques avec leur délicatesse, avec leur parure et leur beauté semblable à celle des femmes, elle n'avait que du mépris pour eux. Leur forme de gouvernement, qui n'avait point de règle que la volonté du prince, maîtresse de toutes les lois, et même des plus sacrées^ lui inspirait de l'horreur; et l'objet le plus odieux qu'eût toute la Grèce, étaient les barbares. »

La puissance du roi d'Assyrie reposait entièrement sur l'armée, fidèle interprète des caprices du tyran. Mais cette autre garde prétorienne, ou, si l'on veut, cette troupe de janissaires, avait fini par avoir conscience de son rôle et de sa force : le prince qui la mécontentait en négligeant de la mener au combat et au pillage, ou qui subissait un échec, était bien vite, comme les empereurs romains, traîné aux gémonies et remplacé par le chef des mécontents qu'on élevait sur les boucliers. C'est ce qui arriva à la fin du règne de Samsi-Raraan qui faillit être victime de l'insurrection militaire provoquée par son fils Assur-daninpal, et c'est l'échec devant Tyr et Samarie qui causa la perte de Salmanasar Y. Le grand turlan, que les soldats campés sous les murs de la capitale du royaume d'Israël venaient d'acclamer pour leur souverain, n'était pas l'héritier légitime de Salmanasar, mais il était de race royale, soit qu'il descendît d'Assur-danin-pal^ soit qu'il se rattachât à l'ancienne dynastie détrônée par Belitaras. A peine proclamé, il s'empressa de voler à Ninive pour y faire reconnaître son autorité, en laissant devant Samarie un corps d'investissement. Une seule voix s'éleva pour protester contre l'usurpateur, ou plutôt pour essayer de profiter du changement de dynastie au profit de l'indépendance de son pays : ce fut celle de Humbanigas, roi du pays d'Élam. Mais en vain celui-ci essaya de rallier l'armée chaldéenne et de soulever tout le sud de la Mésopotamie. Prompt comme la foudre, Sargon fond sur lui, bat Élamites et Chaldéens dans les plaines de Kalu, force Humbanigas à le reconnaître pour

suzerain, puis il retourne en toute hâle rejoindre le camp de Samarie. 11 pouvait craindre un revirement subit dans l'esprit des soldats et tl savait que son trône serait chancelant tant qu'il ne l'aurait pas conso-

Bas-relier de Nimroud (au Brilish Muséum)

lidé par quelque éclatante victoire. Aussi éiait-il décidé à frapper un grand coup.

Les opérations du siège qui depuis deux ans n'étaient menées qu'avec mollesse et indécision, furent .poussées avec la dernière vigueur; l'as-

saul fut donné sans relâche et sur tous les points à la fois ; les assiégés, épuisés par les privations, décimés et écrasés par le nombre, se virent débordés : les Assyrietis entrèrent dans la ville, et ce mémorable siège n'est consigné dans les annales de Sargon que par cette mention froidement sinistre : « J'ai assiégé la ville de Samarie et je Tai prise. J'ai déporté 27,280 de ses habitants; j'y ai pris cinquante chars de guerre que je me suis réservés ; j'ai livré le reste de ses richesses à mes soldats. J'ai établi sur elle mes lieutenants, et je lui ai imposé le tribut qu'elle payait sous le roi précédent. » La Bible qui rapporte le même fait, ajoute que les Israélites furent internés à Kalah même, ainsi que sur les bords du Habour et du fleuve du pays de Gozan; il y en eut môme qui furent transplantés jusqu'en Médie. Quant à Samarie, elle fut repeuplée par des Susiens et des Ghaldéens faits prisonniers quelques mois auparavant, à la bataille de Kalu^ auxquels vinrent plus tard se joindre des Arabes ; des sacrifices furent offerts aux dieux d'Assur sur les autels de Jéhovah. « Ainsi tomba Samarie, dit M. Maspéro', et avec Samarie le royaume d'Israël, et avec Israël la dernière barrière qui séparait l'Egypte de l'Assyrie. La marche en avant commencée par Assur-nazir-pal, était enfin terminée : comme jadis sur l'Euphrate et le Tigre, les deux puissances rivales se trouvaient face à face sur la frontière de l'Afrique et de l'Asie, toutes prêtes à se disputer une' fois encore l'empire du monde. »

La chute de Samarie porta la mort dans l'Ame des petits dynastes syriens qui s'étaient habitués à croire que la place était imprenable et que le roi d'Egypte viendrait enfin la délivrer. Shabak ne cessait d'encourager leurs espérances par des messages quasi-quotidiens ; il faisait de grands préparatifs, mais lentement et comme à contre-cœur. On eût dit que le roi d'Egypte était maintenant poussé par les circonstances qu'il avait fait naître, et qu'il se trouvait malgré lui entraîné par le torrent dont il avait brisé les digues. Peut-être s'il eût eu plus de décision et s'il se fut lancé précipitamment sur les plaines de la Syrie qu'avaient jadis parcourues si glorieusement les légions égyptiennes, eût-il réussi à délivrer Israël et à changer les destinées de l'Orient. De l'Euphrate à la Cilicie, et de la Cilicie au Sinaï, on l'attendait comme un Messie et il n'arrivait pas.

Pour empêcher que la coalition ne prit les armes sur tous les points

tiiit. anc. des jyeuplès de VOrient, p. 303 (à* édit., 187B).

à la fois, Sargon résolut de devancer le roi d'Egypte et d'aller le provoquer sur sa propre frontière. Il s'avança à travers le royaume de Juda resté fidèle, par la roule stratégique qui longeait la côte de la mer, et qu'il fut tout étonné de voir sans défense, et il entra dans Gaza qu'il trouva presque déserte, les habitants s'étant enfui avec leur roi Hannon. Le camp de Shabak n'était pas loin de là : Sargon le rejoignit auprès de la ville de Raphia qui fut de tout temps, dans l'antiquité, la clef de l'ithsme de Suez. « Hannon, roi de Gaza et Shabak, roi d'Egypte, se réunirent dans la ville de Raphia pour me livrer bataille ; ils vinrent à ma rencontre. Je les mis en fuite. Shabak céda devant mes légions, il s'enfuit et on ne revit plus sa trace. Hannon, le roi de Gaza, tomba entre mes mains, et j'envoyai sa famille dans ma ville d'Assur. Je renversai Raphia et je la brûlai; 20,033 habitants furent emmenés prisonniers et je fis un riche butin. » Sargon n'osa pourtant pas s'engager jusque dans le delta à la suite de Shabak ; il se contenta de châtier les chefs des tribus arabes cantonnées dans les environs et qui avaient pris fait et cause pour le roi d'Egypte. Le grand chef de ces bandes pillardes était Kiakku, roi de Sinukta ; il avait pour alliés les Tamudi, les Ibadidi, les Marsimani et les Hayapa. Il fut battu et fait prisonnier dans une bataille où il perdit trente chars et sept mille trois cent cinquante combattants. Matti, du canton de Tuna, fut installé comme gouverneur du pays conquis. Les Amalécites et les Philistins devinrent ainsi tributaires de l'Assyrie.

Sargon, traînant avec lui des files de prisonniers, des Égyptiens et des Éthiopiens, jeunes et vieux, nus et déchaussés S des Arabes, et surtout des gens de la Nabathène et de la Philistie qu'il installa dans Samarie , remonta vers le nord pour punir les roitelets que les promesses du roi d'Egypte et l'héroïque résistance de Tyr avaient rendus arrogants. Us étaient nombreux et paraissaient recevoir le mot d'ordre de laubid, roi de Hamath, qui s'était illégitimement emparé du trône des descendants de Razin. Arpad, Simyra, Damas^ les quelques juifs restés dans Samarie, étaient prêts à courir aux armes ; dans le sud, les rois de Moab et d'Ammon étaient aussi des ennemis presque déclarés ; le roi de Judalui-même, Ézéchias, bien que fidèle allié jusqu'ici, n'aurait pas demandé mieux que de ne plus payer le tribut. Dans le nord enfin, la Cilicie et le pays de Tubal étaient en pleine insurrection»

* Isaïe, zz, 4.

Le roi d'Assyrie commença par le nord. Amris, du pays de Tubal, avait hérité du trône de son père, grâce à Tappui de Sargon qui avait même ajouté la Cilicie à ses possessions. L'ingrat profita de cet accroissement de forces pour caresser des projets d'indépendance, et il envoya, à cet effet, sonder Ursa, roi de TUrarthu, et Mita, roi des Moschiens. Le complot fut déjoué avant même d'avoir été sérieusement combiné ; Amris fut envoyé mourir dans les fers sur les bords du Tigre avec toute l'aristocratie de son royaume, et des officiers assyriens furent chargés d'administrer ou plutôt de pressurer le pays. Quanta laubid de Hamath, il n'y en eut que pour une expédition de quelques

Eolèvement des dieaz ; capU?e8 allaitant letm enfants, etc. < .

jours. Il s'était renfermé dans la ville de Karkar qui fut prise, saccagée et livrée aux flammes. laubid fut écorché vif; tous les chefs de la révolte furent tués, et deux cents chars de guerre avec trois cents cavaliers furent le butin qui dédommagea le vainqueur de ses fatigues et de ses pertes. Toute la Syrie fut changée en un désert : c'était, dit l'Écriture, comme quand le moissonneur cueille les blés et fauche les épis ; comme quand on secoue l'olivier et qu'il ne reste plus que deux ou trois olives au bout des plus hautes branches *. Tyr seule tenait bon encore ; au lieu de consumer ses forces à un siège inutile, Sargon pré* fera conclure un traité avantageux et imposer une redevance annuelle à la fière cité phénicienne. Il retira ses troupes et rentra en Assyrie pour de là courir à d'autres conquêtes : les insurrections, dans l'empire assyrien, sont comme un incendie mal éteint qui se rallume sans cesse par intervalles et de place en place.

^ D'après un bas-relief de Nimroud.

■ Isaïe, XVII, 5^.

§ 2. — CONQUÊTE DE l'aRMÉNIE.

Depuis fort longtemps déjà le nom du pays de Naïri et des districts de l'Arménie revient dans le cours des annales des rois assyriens, et le moment est venu de résumer ce que les découvertes modernes nous ont appris sur ces peuples dont la conquête, commencée sous Teglathpal-asar I*', sera à peu près achevée par Sargon. On ne connaît guère d'ailleurs de leur histoire, avant l'époque delà domination perse, que ce que nous en apprennent leurs pires ennemis les rois d'Assyrie, car on ne saurait accorder le moindre crédit aux récits relatifs aux origines arméniennes, consignés dans Moïse de Khorène, compilation sans critique de l'époque chrétienne, oîi le faux tient plus de place que le vrai.

Cependant, à côté de la narration officielle des monarques ninivites, il existe une auire source authentique d'information, qui serait bien précieuse si l'état présent de la science permettait d'y avoir recours en toute sécurité. Ce sont les inscriptions que nous ont laissées les rois de l'Urarthu ou Ararat, nom légèrement altéré dans Hérodote sous la forme A/«;W, directement dérivée de Ararud\ Ces princes qui exercèrent pendant plusieurs siècles une sorte de suzeraineté sur la plus grande partie du pays de Naïri, ont, à l'imitation des rois d'Assyrie, leurs voisins, rédigé dans leur idiome national, mais en carac* tères cunéiformes et avec le syllabaire assyrien même, des inscriptions monumentales fort nombreuses qu'on retrouve de nos jours dans toute l'Arménie et le Kurdistan. Ce sont ces inscriptions que l'on appelle vannigues^ parce que les plus nombreuses et les premières ont été découvertes à Yan; on les désigne aussi sous le nom d' arméniagues

' Sur les roscriptions arméniaques, consulter principalement :

Schultz, Journal asiatique^ III^ série, t. IX.

Hincks, On Ihe Inscriptions of Van^ dans le Journal of tke Royal Asiatic Society ^ U IX, 1848.

Fr. Lenormant, Deuxième lettre assyriologique, dédiée à Dulaurier, p. 117 et siiiv. L. de Robert. Étude philologique sur les inscriptions cunéiformes de l'Arménie, Sayce, The cuneiform inscriptions of Van, deciphered and translated, S. Guyard, Notes de lexicographie assyrienne^ p. 113 et suiv. S. Guyard, Journal asiatique, yu^ série, t. XII (1878), et vin* série, t. III, (1884). A. Mordtmann, Zeitschrift der deutschen inorgenlandischen Gesellschaft, 1872.

IV iû

OU plus exactement peut-être à'alarodien?ies en les attribuant aux Alarudoii Alarodiens d'Hérodote.

Dès 1828, l'infortuné Schullz, envoyé en mission par le gouvernement français avait copié trente-neuf de ces textes *. Vers la même époque, le capitaine prussien Von MUhlbach trouva une inscription du même genre à Malatyah, sur le haut Euphrate, et se^ ans plus tard M. H. Layard en recueillit deux à Palu, à quelque dislance au nord de Diarbekr. Depuis lors, l'attention des voyageurs fut excitée et quelques textes nouveaux ayant encore été signalés par les PP. Mékhilaristes notamment, c'est un total d'une cinquantaine d'inscriptions arméniaques, fort longues pour quelques-uaes, que Ton possède aujourd'hui, bien qu'une exploration méthodique du pays n'ait pas encore été entreprise.

Le déchiffrement de ces textes n'a pas marché aussi rapidement que celui des inscriptions assyriennes. Pourtant, dès 1840, Hincks les abor* dait non sans quelque succès, déterminant les valeurs syllabiques et idéographiques d'un grand nombre de signes, et parvenant à lire correctement trois noms royaux : Ispuni, Minua et Argisti. Au point de vue grammatical, il reconnut la marque du nominatif, s (sch), celle de l'accusatif ni, la désinence hini pour les noms patronymiques, enfm, le sen9 du verbe ada^ « il dit. » Mais ce fut tout ; aussi, on peut dire que le premier essai sérieux de déchiffrement, celui qui marque un grand pas en avant, est dû à François Lenormant. Après lui, vint la tentative de Mordtmann, puis riieureuse découverte de Stanislas Guyard, qui mit M. Sayce sur la voie d'un essai de traduction où tout n'est pas conjecture.

C'est à Fr. Lenormant que revient l'insigne honneur d'avoir découvert la parenté du dialecte des inscriptions de Van avec le géorgien^ en comparant le système de déclinaison de ces deux langues, tout en reconnaissant pourtant, dans le vocabulaire, la présence d'un élément aryen. Il put constater aussi que l'idiome des inscriptions n'avait aucune espèce de rapport avec l'arménien moderne. Mordtmann qui consacra ensuite une étude développée à ces mêmes textes, réussit à en indiquer le sens général, démontrant que les uns relatent des conquêtes, d'autres des constructions de temples ou des sacrifices aux dieux, exactement comme les inscriptions assyriennes. Il peut paraître étrange au

^ Journal asialigue, III* série, t. IX. pi. i-vi*

244 UEGNE DE SAKGON (7il A 704 AV. J.-C.)

premier abord, qu'on puisse ainsi interpréter en partie des inscriptions unilingues que l'on ne peut encore articuler ; mais cela est moins singu* lier qu'il ne le semble à priori, et tous ceux qui sont quelque peu initiés au système graphique assyrien le comprendront sans peioe. Les idéogrammes sont nombreux dans les inscriplious arméoiaques : or, en passant-de l'assyrien dans ces textes, ces groupes idéographiques conservaient leur sens, tout en se prononçant d'une autre manière. Les nombres, dans nos langues modernes, sont encore des idéogrammes qui conservent le même sens partout, maïs qu'on prononce de différentes façons , suivant qu'on les rencontre dans un texte russe , allemand ou français, par exemple.

Cylindro-cochet d'L'i

Ce qui empêchait le déchiffrement de faire un pas décisif, c'était l'absence de texte bilingue donnant la clef de l'idiome inconnu; Stanislas Guyard fît, en 1880, une découverte précieuse à ce point de vue. 11 remarqua que plusieurs des inscriptions dites arméuiaques se terminent par la même phrase, et il en conclut que cette phrase devait être une formule imprécatoire ou une prière aux dieux. Il eut dès lors l'idée de rapprocher cette formule de celle qui termine la plupart des inscriptions des rois d'Assyrie et des Achéménides. Cet examen comparatif t'amena à la conclusiou positive que les textes arméuiaques contiennent, dans une autre langue, à peu près la même formule que les textes assyriens et perses. On avait donc ainsi une inscription bilingue, et le déchiffrement reçut par là une vive impulsion : beaucoup de mots nouveaux furent ajoutés à ceux que l'on connaissait déjà. Voici la traduction donnée récemment par S. Guyard' de cette formule finale :

' Journal asiali'jue, l. 1, de 1881, p. 510.

« Argîstis, fils de Menuas, dit : « Quiconque emporterait cette tablette ; quiconque la ferait emporter; quiconque la détruirait à coups de pierres ; quiconque dirait à une autre personne de le faire ; quiconque autre dirait : c'est moi qui l'ai dressée ; quiconque enlèverait ces recommandations à coups de briques, les frotterait avec de l'eau, chacune de ces personnes-là, que les dieux Ilaldis, Teisbas et Ardinis la vouent au feu et à l'eau, quatre fois par jour, ainsi que son nom, le produit de ses semences et ses enfants. »

Ce texte, fort court et bien peu important au point de vue historique, était néanmoins capital au point de vue des progrès du déchiffrement, puisqu'il permettait de se faire une idée exacte et précise de la grammaire de la langue. Un savant anglais^ M. Sayce, s'empressa de la rédiger, et de traduire d'une manière un peu empirique tous les textes, en en donnant un commentaire développé : malgré ce louable effort, trop hâtif d'ailleurs, le dernier mot n'est pas dit sur les inscriptions arméniaques qui ne laisseront peut-être pas encore de sitôt échapper leur secret. Néanmoins, le déchiffrement avance sur un terrain solide, dans une voie sûre et véritablement scientifique, et les résultats historiques auxquels on est déjà parvenu sont fort importants.

Le royaume le plus considérable de la confédération du Naïri était celui de Manna ou Vanna (Van) : la Bible le désigne sous le nom de Minni, et quelques auteurs grecs, sous celui de Minuas. A en juger par les données de la philologie, la population qui Thabitait était de la même race que les Géorgiens et que les peuples du Caucase. Sauf quatre, dont le cachet d'Urzana, de Musasir,les inscriptions arméniaques sont toutes de la même époque, et elles émanent de cinq rois qui régnèrent à Van ; leur titre officiel est celui des rois de Biaina, nom dans lequel on reconnaît facilement celui de Manna ou de Van. Ils forment une dynastie qui comprend, de père en fils, les rois suivants qui ont régné dans une période de 90 ans, de 835 à 743 av. J.-C. environ :

i . Sariduris I,

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