‹ Histoire ancienne de l'Orient [Texto impreso]Chapitre 31 sur 98 · Sariduris II · texte numérisé non relu

Sariduris II

11 est particulièrement intéressant de constater que deux des inscriptions du premier de ces rois, Sariduris 1, sont rédigées en langue assy-

rienne, et que ce prince y prend le titre de « roi du pays de Naïri. » On peut ainsi déduire de ce fait que Sariduris, désireux d'initier son peuple aux mystères de récriture et au grand mouvement de la civilisation assyro-chaldéenne, fît venir des scribes assyriens pour rédiger ses inscriptions, et c'est ce monarque sans doute qui fit ensuite appliquer à sa langue nationale le système de récriture cunéiforme : les inscriptions de son fils Ispuinis et de ses successeurs sont exclusivement rédigées dans ridiome du pays.

Le relèvement de la puissance assyrienne par Teglath-pal-asar II mit un terme au développement de la puissance des souverains de Biaina. L'histoire des princes qui régnèrent après Sariduris II est très obscure^ et nous ne connaissons guère que leurs noms qui se trouvent inscrits sur des boucliers de bronze découverts à Van parM. Rassam, vers 1876. Us portent les noms suivants :

Ursa,

Argistis II,

Erimenas,

Rusa,

Sariduris III,

Ahseri,

Uallis.

Le premier vivait du temps de Sargon ; quant aux derniers, ils étaient contemporains d'Assurbanipal, et en les citant ici, nous empiétons sur la marche des événements.

Ce qu'il y a de plus frappant dans les résultats déjà certains du déchiffrement des inscriptions arméniaques, c'est que l'on constate qu'il y a unité de religion chez les peuples du Naïri, comme il y a unité de race. Les dieux invoqués sont les mêmes partout, que les monuments proviennent des environs d'Erzeroum, de Van ou de Palu. De même qu'une unité ethnique et linguistique complète existait dans la vieille population de TArménie, sous son morcellement politique en un grand nombre de royaumes indépendants, de même une unité religieuse aussi absolue s'y faisait remarquer et servait de lien entre toutes les fractions du peuple. Cette religion consistait principalement dans l'adoration d'une triade suprême, au-dessous de laquelle s'échelonnait le peuple des divinités inférieures. Le dieu supérieur porte le nom de Haldis; ses deux parèdres sont Teisbas, le dieu de l'atmosphère, et le

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dieu soleil, Ardinis. Les divinilés secondaires groupées sous le nom de « fils de Haldis » sont, jusqu'à présent^ au nombre de quarante-six, dont plusieurs sont empruntées au panthéon des peuples voisins, ou plutôt ces divinités paraissent être les dieux propres à chacun des petits cantons du pays de Naïri. A l'instar des princes assyriens, les rois de

Inténeur d une forterewe d après hd bas relief du pelais de Sargon {Huiée dn Louttc)

Biaina se préoccupent constamment de conquérir leurs bonnes grâces en leur construisant des temples ou en embellissant ceux qui déjà existaient. L'un d'eux s'exprime comme il suit, en s'adressant au dieu suprême du panthéon ; « A Haldis, seigneur de l'univers, Sariduris, fils d'Argistis, a restauré ce temple ; il a aussi relevé cette porte dite « de Haldis », qui était tombée en ruines, et il l'a consacrée à Haldis, sei-

gneur de runivers. Aux grands dieux, prière pour Sariduris, roi puissant, roi grand, roi des contrées, roi du pays de Biaina, roi des rois, prince de la ville de Tospis *. »

Chacune de ces lignes trahit Tinfluence assyrienne et suffirait, à défaut des inscriptions ninivites, à démontrer que les vicaires d'Assur étaient regardés comme des suzerains par les dynastes de Biaina. Nous avons assisté aux marches victorieuses de Teglath-pal-asar i*' et d'Assur-nazir-pal à travers le Naïri ; nous avons vu Salmanasar III pénétrant dans rUrarti, battant le roi Arame en 841, le roi Sariduri, dix ans après, puis enfin le roi de Vanna ou Biaina, un peu plus tard, Raman-Nirar III et Salmanasar IV ne cessèrent, à leur tour, de rançonner le pays et d'imposer des tributs aux princes indigènes, et Teglathpal-asar II, étant parvenu à dompter le roi Sarda, crut enfin avoir définitivement implanté la domination assyrienne dans Je Naïri.

Il se trompait ; dès le début de son règne, Sargon trouva dans le roi Ursa, du pays d'Orarthu, un de ses adversaires les plus redoutables et lès plus acharnés. Après les défaites multiples qu'ils avaient subies, les rois de Vanna s'étaient résignés à accepter la suzeraineté de l'Assyrie et à payer régulièrement l'impôt qui en était la marque essentielle. C'est dans cet état de sujétion qu'avait régné, en dépit des aspirations belliqueuses de ses sujets, le roi lanzu, entretenant même des rapports de réelle amitié avec l'oppresseur de son pays. Bien des murmures s'étaient déjà fait entendre ; les villes de Suandahul et de Durdukka venaient même de se soulever en appelant à leur aide le roi Mitatti de Zikartu (la Sagartie), et l'on pouvait craindre un soulèvement général, lorsque lanzu mourut, laissant le trône à son fils Aza, qui essaya de suivre la même politique de servilité à l'égard des despotes ninivites. Mitatti se mit à la tête des mécontents et réclama le secours d'Ursa, roi d'Urarthu^ dont il se reconnut le vassal. Tout le Naïri était en feu ; on était en 719, la troisième année du règne de Sargon. Le roi d'Assyrie n'eut qu'à se montrer pour vaincre : il assiégea les forteresses, les démantela, et les gens des villes de Sukkia, de Bala, d'Abitikna, qui avaient juré fidélité à Ursa, furent emmenés en bloc pour être dirigés sur les provinces dépeuplées de la Syrie et de la Phénicie.

Cependant Sargon n'eut pas le temps, dans cette courte campagne, de châtier Mitatti et Ursa comme il l'eut voulu : des révoltes qui écla-

* Stan. Guyard, Journal asiatique, l. I, de 1884, p. 508.

lèreot sur d'autres points de son empire réclamaient d'urgence sa présence. Durant quatre années consécutives, Ursa put s'applaudir de sa

Portrait de Sargon. (Bas-relief de Khorsabad.)

rébellion, et les gens du Naïri commençaient à douter delà puissance du roi d'Assyrie, lorsque celui-ci, au commencement de sa sixième

année de règne, reparut soudain à la tête de son armée. Il avait hâte, en efiPet, de relever son prestige, car les événements qui venaient de 8*accomplir en son absence étaient bien de nature à lui porter une atteinte funeste. Ursa avait combiné un grand coup de théâtre avec Bagadatti, du pays de Mildis, et les principaux chefs des districts de Karalla, de Zikirtu et de Yan. Les conjurés mirent la main sur Aza, roi de celte dernière ville et le fidèle allié de TAssyrien ; ils le conduisirent dans quelque lieu perdu des montagnes, regorgèrent et abandonnèrent son cadavre en pâture aux bêtes féroces et aux oiseaux de proie. A cette nouvelle, Sargon frémit : « Alors, dit-il, j'ai élevé les mains vers le dieu Assur, mon seigneur, et je l'ai prié d'intervenir dans les guerres du pays de Van pour épargner de grandes calamités au pays d'Assur. Je suis parvenu dans les hautes montagnes, à l'endroit inaccessible où ils avaient jeté le cadavre d'Aza. J'ai fait écorcher vif Bagadatti et j'ai terrorisé tout le pays de Yan. J'ai placé sur le trône Ullussun, le frère d'Aza, et je lui ai remis le pays tout entier à gouverner. »

A peine le roi d'Assyrie avait-il le dos tourné, qu'Ursa, resté impuni, sommait Ullussun de choisir entre la suzeraineté de Ninive ou celle de rUrarthu. Entre deux maux, le faible prince opta pour le moindre, plus conforme d'ailleurs avec ses aspirations secrètes et avec les tendances nationales de son pays : il se déclara pour Ursa, ainsi que Assur-lih, roi de Karalla, et ittê, roi d'Allabur. Sargon rebroussa chemin; il compare son armée à une nuée de sauterelles s'abattant sur des moissons : il prit et brûla des quantités de villes comme Izirli, Izibia, Armid. Ullussun se voyant perdu, se décida, avec toute l'aristocratie de Yan, à implorer la clémence du vainqueur. Il lui baisa les pieds^ et Sargon lui fit grâce et lui rendit son trône, en se contentant d'augmenter le tribut annuel. Mais les autres rois révoltés n'en furent pas quittes à si bon compte. Ittê d'Allabui* vit son pays dévasté, et les habitants de Karallu furent déportés à Hamath. Le gouverneur du district de Barsua qui n'avait pas fait défection, reçut en récompense de sa fidélité les villes du pays de Nirisar qui furent annexées à son domaine ; Bel-sur-usur, roi de Kisasi, fut emmené en captivité en Assyrie; sa ville fut rasée et remplacée par une forteresse assyrienne qui reçut le nom de Kar-Adar,

Cependant et malgré tout, Ursa n'était point soumis, et il semble que Sargon n'ose l'attaquer directement : il se content^ de faire la guerre aux petits roitelets, ses alliés, et ces hésitations du roi d'Assyrie ne faisaient qu'encourager l'audace du roi d'Urarthu. Aussitôt qu'il

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voit son adversaire rentré en Mésopotamie ou occupé à guerroyer sur d'autres points de la frontière. Ursa s'empresse d'accourir du sommet de ses montagnes et de reprendre tous les avantages que la guerre lui faisait perdre. Cette fois encore il s'en prit au malheureux roi de Van qui fut obligé de lui livrer vingt-deux de ses places fortes et de se déclarer de nouveau contre le roi d'Assyrie, trahi qu'il fut par un de ses principaux officiers du nom de Dayaukku. Sargon revient, rétablit la tranquillité dans le Vanna, rend à UUussun toutes ses places de guerre, fait prisonnier Dayaukku, mais il n'ose encore se risquer à aller provoquer Ursa jusque dans son repaire de l'Ararat.

Pourtant, en 714, après des coups de main heureux en Syrie, en Médie et sur d'autres points de la frontière, l'infatigable monarque résolut de frapper un grand coup en Arménie. Mitatti, du Zikartu, toujours révolté, vit son pays complètement ruiné, et Parda, sa capitale, incendiée. Il s'enfuit avec ses soldats et on n'en revit plus jamais trace, dit l'inscription. Vaincu dans une grande bataille qu'il avait eu l'imprudence d'accepter, Ursa laissa toute sa cavalerie aux mains de l'ennemi, ses bagages et jusqu'à 250 personnes de la famille royale. Quant à lui, il s'enfuit tout seul, sur son dernier cheval, et erra longtemps dans les montagnes, cherchant un asile qu'on n'osait lui oifrir dans la crainte de provoquer le courroux du roi d'Assyrie. Des centaines de villes furent pillées et devinrent la proie des flammes.

Urzana, du pays de Musasir, accueillit pourtant Ursa, et ils résolurent ensemble de tenter une dernière fois la fortune; mais il parait que leur attaque manqua d'unité et que leur plan était mal combiné; peut-être n'eurent-ils pas le temps de prendre leurs dernières mesures de défense, car la tactique de Sargon consistait toujours à surprendre l'ennemi, à le déconcerter par des marches rapides et à l'attaquer à l'improviste. Dans une grande et décisive bataille, Urzana fut complètement battu et il s'enfuit « comme un oiseau » dans les montagnes. Sa capitale Musasir, oii était le principal sanctuaire du dieu Haldis, fut emportée d'assaut; il laissa aux mains de l'ennemi toute sa famille, 20,100 prisonniers de guerre, 682 mulets et des richesses incalculables, y compris les statues des dieux Haldia et Ardini.

Les épisodes les plus marquants de cette victoire dont Sargon était si fier à juste titre, sont représentés dans une série de bas-reliefs du palais de Khorsabad. Le temple du dieu Haldis, vu de face, est supporté par un soubassement de forme carrée et orné d*un fronton

que couronne un acrotère dont le galbe rappelle celui du cyprès pyramidal. Une porte surmontée d'un petit fronton s'ouvre au milieu de la façade, que décorent quatre pilastres carrés. Des boucliers votifs très bombés, de forme circulaire et décorés au centre d'un masque de lion, y sont suspendus; les soldats assyriens qui pillent l'édifice enlèvent des boucliers semblables, des autels à parfums, portés sur un seul pied rond et des trépieds. De chaque côté de la porte, se dresse un mât décoratif terminé au sommet en forme de cyprès pyramidal. Auprès de l'entrée, à gauche, est placé un groupe, évidemment de ronde bosse, représentant la vache qui allaite son veau, cet emblème si important dans toutes les religions de l'Asie antérieure. En avant du temple et au pied de son soubassement, on voit deux grands bassins à eau lustrale, véritables « mers d'airain » à fond arrondi, portas sur des trépieds en jambes de taureaux. Tout, dans cet édifice, offre le cachet de l'art assyrien; on y voit que ce n'était pas seulement leur système d'écriture que les anciens habitants de l'Arménie avaient emprunté à l'Assyrie, mais encore leurs arts et leur architecture.

En apprenant l'épouvantable désastre qui venait de fondre sur son allié, la prise de Musasir, l'enlèvement du dieu Haldis, le malheureux Ursa se crut à la fois abandonné par le ciel et par la terre, et il se perça le sein d'un coup de poignard. Sa mort acheva, pour un temps au moins, la conquête de l'Arménie ; Sargon ne revint guère dans ces montagnes que pour y lever des impôts, et ce n'est que sous ses successeurs que les fils d'Ursa essayeront encore une fois de relever le drapeau de l'indépendance nationale.

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