‹ Histoire ancienne de l'Orient [Texto impreso]Chapitre 36 sur 98 · I. — GUERRES EN CHALDÉE · texte numérisé non relu

I. — GUERRES EN CHALDÉE

Sennachérib (Sin-ahê-erba) était gouverneur de Chaldée lorsqu'il apprit la nouvelle du meurtre de son père; il quitta précipitamment son palais de Babylone, et courut à Ninive, autant pour s'approprier le trône qu'on voulait lui ravir que pour venger un attentat qui ne répugnait point trop aux mœurs assyriennes. On ne sait ce qu'était le meurtrier Bel-Kaspaï, ni même où se trouvait la ville de Kulumma d*où il sortait. C'était probablement un homme de bas étage soudoyé par quelque ambitieux, ou plus vraisemblablement peut-être^ il n'était pas étranger au mouvement insurrectionnel qui. depuis quelques mois déjà, couvait. sur plusieurs points de l'empire. Pendant les dernières semaines du règne de Sargon des nouvelles sinistres étaient arrivées à Ninive : un courrier était accouru des montagnes arméniennes annonçant que le roi de l'Urarthu, Ârgistis, après s'être proclamé indépendant, s'était avancé à la tête d'une armée jusque dans la province de Van; un autre, venu de l'Orient, apprenait que le roi d'Élam, Sutruk-Naliunta, était entré en vainqueur dans plusieurs villes frontières ; enfin celui qui apportait les lettres de Chaldée laissait prévoir de ce côté un terrible orage. C'est au milieu de ces conjonctures que Sargon avait été assassiné dans son palais, et il est difficile de supposer que le bras du meurtrier n'ait pas été dirigé par les vaincus que la soif de la vengeance avait transformés en conspirateurs.

C'est à cette époque que se rapporte un épisode qui n'est raconté que dans un fragment de Bérose conservé dans la version arménienne de la chronique d'Eusèbe. On y apprend que l'insurrection chaldéenne qui éclata aussitôt que Sennachérib eut quitté Babylone, eut pour premier auteur un certain Hagisès dont le nom ne s'est pas encore rencontré dans les documents indigènes. Au bout de trente jours, Hagisès, qui

aurait voulu faire une révolution à son profit personnel, fut tué par Marduk-pal-îddin qui reparaît sur la scène politique et qui, au bruil du soulèvement qu'il avait clandestinement fomenté, était accouru du pays d'Élam où il se tenait caché depuis cinq ans. Ce fut dès lors le fils dé Yakin qui dirigea la révolte, et, pour la seconde fois, il se trouva le protagoniste de la lutte de la nationalité babylonienne contre la puissance de l'Assyrie. Quelques savants ont supposé que le Marduk-paliddin qui combattit contre Sennachérib n'était pas le grand vaincu de Dur-Yakin, mais un personnage homonyme, peut-être son fils. Rien n'autorise une pareille conjecture, et les expressions des documents officiels du règne de Sennachérib, comme celles du fragment de Bérose, paraissent formelles pour conclure que le fils de Sargon avait devant lui comme adversaire, un prince déjà antérieurement connu, et qu'il n'y eut, dans toute cette période de l'histoire de Babylone, qu'un seul et même Marduk-pal-iddin qui se relevait, plus énergique, après chaque défaite, pour recommencera se battre contrôles Assyriens*. Son trône afTermi, la conspiration du palais étoufiTée dans son germe^ Sennachérib, dès le printemps de 703, ouvrit la campagne en marchant droit sur Babylone. La guerre fut, du reste, très courte et décidée en une seule bataille qui se livra en avant de la grande cité et dans son proche voisinage, à Kis, localité qu'on peut reconnaître dans les ruines appelées actuellement Oheymir, à dix kilomètres environ au nord-est de Babylone. « Au commencement de mon règne, dit Sennachérib^ je vainquis en vue de la ville de Kis, Marduk-pal-iddin, roi de Kar-Dunias et l'armée d'Ëlam. Au milieu de la bataille^ il abandonna ses bagages, s'enfuit seul et se réfugia dans le pays de Guzumman^ surle canal Nahar- Agamme (canal des marécages) ; il gagna les marais et sauva sa vie. Les chars, les fourgons, les chevaux^ mulets, ânes, chameaux et les autres animaux qu'il avait laissés au milieu de la bataille, tombèrent entre mes mains. J'entrai après, en triomphe, dans son palais à Babylone; j'ouvris son trésor, et j'enlevai l'or, l'argent, les vases d'or et d'argent, les pierres précieuses, les objets de prix, ses biens, ses bijoux, son riche trésor, son épouse, les femmes de son palais, les officiers, les grands de sa cour, toute son armée et les hommes de service du palais; je les fis sortir -et je les emmenai en esclavage. J'envoyai à sa poursuite mes soldats dans le pays de Guzumman, jusqu'au canal et dans les marais. Us le cher-

* Schrader, Die Keilinschriften und dos Alte Testament, 2« édit., p. 339 et suiv.

SeDiischërib sur son trâoe, en costume d'appsrat ■. ' D'après UD bas-relierde Nîmroud,

chèrent pendant cinq jours, mais ils ne parvinrent pas à retrouver sa trace. Avec la force du dieu Assur, mon seigneur, j'assiégeai et je pris 79 villes et châteaux de la Chaldée, et 828 bourgs de leur dépendance; j'en emmenai les habitants captifs. Les garnisons de soldats araméens et chaldéens qui étaient dans Uruk^ Nipur, Kis, Ur, et dans la ville des révoltés (Babylone), je les fis sortir et je les réduisis en esclavage. Bel-ibus, (ils d'un astrologue de la ville de la main du dieu Oannès (Babylone), qui avait été élevé avec les pages de mon palais, fut porté par moi à la royauté sur les Sumers et les Accads. » .

Bel-ibus, le nouveau roi de Babylone implanté par la conquête, est le nom que nous trouvons altéré par les copistes en Élibus, dans le fragment de Bérose, et très exactement conservé sous la forme PtjXi'esj dans le Canon de Plolémée. L'astronome alexandrin fait succéder Belibus à l'anarchie de deux ans, c'esl-à-dire à la révolte dirigée par Marduk-pal-iddin au mois ae février 702 ; mais celte date est le résultat de l'arrangement systématique du Canon, depuis longtemps remarqué par tous les chronologistes, et l'on n'en peut conclure qu'une chose : c'est que l'avènement de Bel-ibus, installé comme prince vassal de Sennachérib, eut lieu moins de six mois avant ou moins de six mois après. La campagne où fut vaincu Marduk-pal-iddin ayant commencé au printemps de 703, il est à présumer que ce dut être à la (in de la même année que le jeune homme choisi par Sennachérib fut placé sur le trône, à moins que le 'monarque assyrien n'ait attendu les fêtes solennelles du mois de Sehat pour installer son vassal.

Sennachérib énumère ensuite dix-huit tribus sur lesquelles il fit, avant de rentrer en Assyrie, une immense razzia : les Tumuna, les Ritihu, les Yadakku, les Ubudu, les Kiprê, les Malihu, les Gurumu, les Ubulu, les Damunu, les Gambulu, les Hindaru, les Rua^ les Puqudu, les Hamranu, les kagaranu, les Nabatéens, les Litau, les Araméens. Il se vante d'avoir enlevé et transporté dans ses provinces proprement assyriennes, 208,000 hommes et femmes, 7,200 chevaux, mulets et ânes, 5,330 chameaux, 70,200 bœufs et 800,600 moutons. Il est remarquable pourtant que Sennachérib ne dit point qu'il poursuivit sa conquête jusque dans le pays de Bil-Yakin où Marduk-pal-iddin s'était finalement réfugié, après avoir échappé, dans les marais, à la poursuite des Assyriens ; aussi, en s'en retournant mettre son butin et ses esclaves en lieu sûr, le roi d'Assyrie prévoyait bien sans doute que la guerre n'était pas terminée.

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Elle éclata en effet de nouveau, trois ans plus tard^ à la faveur des embarras qui assaillirent Sennachérib en Syrie et en Judée et que nous rapporterons bientôt. Encore une fois Marduk-pal-iddin était Tâme et rinstigateur du mouvement insurrectionnel. Du fond de sa principauté de Bit-Yakin il s'était ménagé d'abord Talliance du roi d'Élam, et avait appelé aux armes toutes les tribus de la Chaldée et le peuple de Babylone. 11 trouva un auxiliaire particulièrement zélé dans un jeune cheikh d'une des tribus araméennes les plus voisines de la grande cité, Suzub, fils de Gatul, qui devait bientôt le remplacer comme chef des rebelles chaldéens. Même, le vice-roi installé quatre ans auparavant à Babylone comme représentant de la domination assyrienne^ Bel-ibus, se souvenant de son origine babylonienne plus que de son éducation parmi les pages de la cour de Ninive, pactisa avec l'insurrection.

Sennachérib ne perdit pas un instant. Il rassembla en hâte une nouvelle armée et la dirigea vers le sud, pour étouffer le danger dès sa naissance^ et atteindre Babylone avant [que les Chaldéens y fussent entrés et s'y fussent fortifiés. Il y parvint en effet avant eux, arrêta Bel-ibus et l'envoya dans les prisons de l'Assyrie. Ceci se passa sans lutte sérieuse et nous est uniquement rapporté par un fragment de Bérose. Le prisme de Sennachérib ne commence le récit de l'expédition qu'après le châtiment de Bel-ibus, au moment où l'armée assyrienne rencontre une résistance armée de la part des Chaldéens.

« Je me recommandai, dit-il, au dieu Âssur, mon seigneur; je rassemblai la totalité de mon armée et je décidai une expédition contre le pays de Bit-Yakin. Pendant ma marche, je vainquis, dans la ville de Bitut, Suzub, de la tribu de Kalban, qui demeurait près du canal Nahar-Agamme. Quant à lui-même, son glaive évita la bataille avec moi, son courage l'abandonna; il se déroba furtivement comme un lépreux, et on ne revit plus sa trace. Je me tournai d'un autre côté, et je dirigeai mes pas sur Bit-Yakin. Ce Marduk-pal-iddin, que j'avais vaincu dans ma première campagne et dont j'avais brisé la superbe, redouta le choc de mes armes puissantes et l'attaque imminente de mes irrésistibles batailles. Il réunit les dieux protecteurs de son pays dans leurs arches sacrées : il les embarqua sur des vaisseaux, et s'envola comme un oiseau, vers la ville de Nagit-Rakki, qui est au milieu de la mer. Je fis sortir de la partie du pays de Bit Yakin voisine du Nahar- Agamme, et du milieu des marais, ses frères, la race de sa maison paternelle, qui avaient abandonné les bords de la mer, avec le reste des

hommes de son pays ; je les réduisis en esclavage. Je détruisis ses ailles, je les démolis, je les changeai en monceaux de décombres. J'inspirai le tremblement à ses amis, les hommes d'Élam. A mon retour, j'assis sur le trône de la domination Assur-nadin-sum, mon fils aîné, rejeton de mes entrailles ; je lui confiai à gouverner toute Tétendue du pays des Sumers et des Accads. »

Le pays était donc encore ilne fois purgé d'insurgés, mais leurs chefs ne s'étaient pas laissés prendre et ils s'étaient réfugiés dans les lies du golfe Persique, emportant, en attendant un revirement de la fortune, les statues de leurs dieux, qui étaient pour eux un talisman et un gage de succès final. L'avènement d'Assur-nadin-sum au trône vassal de Babylone est placé par le canon de Ptolémée dans les premiers mois de 699. Par conséquent^ la campagne au retour de laquelle ce prince fut institué avait eu lieu dans l'hiver de 700 à 699.

Deux ans de paix succédèrent à ces événements. Sennachérib « restait à Ninive », comme dit la Bible, et n'était pas soucieux de s'exposer encore, avant d'avoir réparé ses forces, aux dangers des tentatives de conquêtes lointaines. Quant à Babylone, épuisée par ses deux insurrections successives, elle ne bougeait pas, non plus que la Chaldée; Assur-nadin-sum, son vice-roi, veillait d'ailleurs au maintien d'une paix si chèrement achetée.

Cependant l'infatigable Marduk-pal-iddin s'agitait toujours. Il paratl que, retiré depuis 699 dans le pays d'EIam, et mis en possession par le roi de ce pays, Kudur-Nahunta, d'un district de la côte, il était parvenu à déterminer les habitants du Bit-Yakin, et les plus ardents patriotes de la Chaldée et de la Babylonie à y émigrer en masse, moins pour fuir^la domination assyrienne que pour former une nouvelle armée derrière la frontière, et se jeter sur la Chaldée au moment propice. Sennachérib, averti à temps, ne pouvait laisser une pareille tentative aboutir, et il se vit forcé de prendre les devants. « Dans ma sixième campagne, dit-il, les hommes du pays de Bit-Yakin avaient méprisé les forces de ma puissance en murmurateurs; ils avaient réuni les dieux protecteurs de leur pays, dans leurs arches sacrées, et ils avaient franchi la grande mer du soleil levant. Ils avaient établi leurs demeures dans la ville de Nagit, au pays d'EIam. Je traversai la mer sur des vaisseaux syriens. » Ces vaisseaux qui descendirent le Tigre depuis Ninive, et FEuphrate depuis Tul-Barsip, pour atteindre le golfe Persique, étaient montés par des matelots de Sidon et d'autres

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marins expérimentés de la Phénicie et de l'île de Chypre : c'étaient des prisonniers de guerre amenés de la côte de la Méditerranée. Devant la ville d'Ubua, au confluent des deux fleuves, toute la flotte se trouva rassemblée : c'est là que l'armée assyrienne s'embarqua, et en cinq

Guerriers assyriens comptaDt les lèles des enuemis tués sur un champ de balaille i .

jours de navigation, elle atteignit l'embouchure commune des deux fleuves, appelée la « Bouche-de-Salut » (Bab-Salimeli).

En entrant dans le golie Persique, Sennachérib offrit, du haut de son navire, un sacrifice solennel au dieu de l'Océan; il jeta dans la mer, comme offrande, de petits modèles de vaisseaux en or et des poissons du même métal, puis il partit et aborda sans difficulté. « J'occupai, ditil, les villes de Nagit et de Nagit-Dihbin, et le district de Hilmu, la ville

1 D*après UQ bas- relief de Nimroud.

de Mila et le district de Hupapan. J'attaquai le pays d'EIam. Je n'y laissai pas le moindre reste debout; je fis embarquer les Élamites sur des vaisseaux, et repasser sur la rive opposée; je dirigeai leurs pas vers l'Assyrie. Je détruisis les villes de leurs districts, je les démolis, je les consumai par le feu, je les changeai en déserts et en monceaux de ruines. Après cela, les notables babyloniens qui étaient avec Mardukpal-iddin, l'abandonnèrent et s'enfuirent en cachette ; ils appelèrent à leur secours le roi d'Ëlam, qui établit à Babylone, Suzub, fils de Gatul, au-dessus d'eux. »

C'est pendant que Sennachérib était occupé à l'expédition marilime dont on vient de lire le récit, qu'éclata, dans Babylone même, l'insurrection de Suzub, soutenue par les Elamites, et que le vice-roi assyrien Assur-nadin-sum fut chassé de son palais. L'armée assyrienne allait se trouver coupée de son pays. Elle abandonna aussitôt les districts de la frontière de Susiane et se retourna contre les révoltés; deux grandes batailles, l'une sous les murs d'Uruk, l'autre près de Babylone, dispersèrent leurs forces, et Suzub fut pris par Sennachérib, qui lui laissa la vie, « en signe d'alliance avec le dieu Adar », dit-il; il envoya Suzub, sous bonne garde, en Assyrie, d'où ce dernier ne devait pas tarder à s'échapper. Le roi d'Elam fut aussi, quelques jours après, honteusement battu et obligé de rentrer dans son pays.

Marduk-pal-iddin, qui n'a joué qu'un rôle e£facé dans la dernière prise d'armes, était déjà bien vieux alors, puisqu'il occupait depuis quarante-trois ans la scène de l'histoire; il dut mourir peu après ces événements, car il n'est désormais plus question de lui. La guerre continua l'année suivante, avec le roi d'Elam seul, qui se trouva ainsi, par le fait des circonstances, abandonné de ceux même qu'il était venu secourir. Sennachérib porta d'abord ses coups sur deux villes appelées Bil-Haïri et Raza qui, du temps de Sargon, faisaient partie de l'Assyrie, mais que les rois d'Elam, à la faveur des guerres, s'étaient annexées. Les habitants en furent expulsés en bloc et remplacés par les prisonniers que le roi d'Assyrie ramenait des provinces occidentales de son empire, et qui furent ainsi placés sous la surveillance immédiate du gouverneur de la ville de Dur-il. Après cette exécution sommaire, trente-quatre places fortes parmi lesquelles nous citerons notamment Bubê, Dunni-Samas, Bit-Ahlame, Bit-Arabi, tombèrent successivement entre les mains du vainqueur. Alors, Kudur-Nahunta tenta un coup désespéré. Il appela aux armes tous les hommes valides

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