LES EMBELLISSEMENTS DE NINEVE
j'y ai multiplié les fontaines et les canaux, et je l'ai rendue brillante comme le sdleil. »
Le bas-relief de SeDnacbérlb, lur le rocher de BavioD.
A côté du grand palais qui formait l'habilalion royale, et à un kilomètre environ de distance au nord, 'Sennachérib fit bâtir un autre
grand édifice qui s'appelait le Bit Kutalli, <( le magasin », ou plus exactement « la maison des tributs ». C'est là, qu'on entassait les richesses ravies dans les expéditions militaires. « J'ai construit ce palais, dit Sennachérib, avec du marbre et des poutres de cèdre qui provenaient du pays des Hittites; j'ai élevé ce palais, comme les palais du pays d'Assur, sur sa place antérieure, mais plus grand que le précédent, d'après les plans des architectes de mon empire, pour la demeure de ma royauté. J'ai placé au dessus, des poutres de grands cèdres coupés dans TAmanus. J'ai élevé des colonnes, j'ai dessiné des rosaces éblouissantes que j'ai disposées avec art. J'ai fait sculpter dans le marbre provenant du mont Baladu (le Béled), des lions énormes et des taureaux pour orner les portiques. J'ai agrandi la cour, depuis la grande porte numu^ afin d'en faire un champ de manœuvre pour les chefs des troupes qui lancent les javelots, pour qu'on puisse héberger les bêtes de somme, les bœufs, les moutons, les chars. »
Sennachérib ne se contenta pas d'embellir les palais royaux, et de se construire une somptueuse demeure; Tinscription qu'il fit graver en trois exemplaires sur les rochers de Bavian aux sources du Ilaser, nous apprend qu'il agrandit considérablement Tenceinte de Ninive, dont il fit réparer les brèches et surélever les murs de défense. Les environs de Ninive étaient assez tristes et stériles à cause de la sécheresse et du manque d'eau ; le roi d'Assyrie employa les bras de ses prisonniers de guerre, à creuser des canaux d'irrigation qui fertilisèrent toute la banlieue de sa capitale. « A partir des bourgs de Afassit, de Banbakatna, de Sapparis, de Kar-Samas-nasir, de Karnur, de Rimus, de Hâta, de Dalaïn, de Riseni, de Sul, de Sibanib, d'Isparirra, de Gingil, de Nampagate, de Til, d'Alu-sussi-mê-sassir, de Hadabit, j'ai fait creuser dix-huit canaux, dont je dirigeai le cours vers le Haser. J'ai fait creuser un autre canal, depuis le territoire de Kissir jusqu'à la banlieue de Ninive; j'y ai fait couler des eaux et j'ai donné à ce canal le nom du « canal de Sennachérib ». Ces eaux venaient de la montagne de Tas, montagne très abrupte, située en Arménie. » La suite de l'inscription du rocher de Bavian, malheureusement fort mutilée, contient le récit de la construction de nouveaux canaux, de travaux de drainage et de plantations de forêts et de vignobles, de semailles de blé, d'orge et de sésame. L'inauguration d'un de ces grands canaux qui apportaient au milieu du désert la fertilité et l'abondance, fut faite en grande solennité; on offrit aux dieux des
' Bas-relief de Koyoundjik, au British Muséum.
hécalombes^ et les esclaves eux-mêmes, qui avaient travaillé au percement des collines, reçurent une récompense.
Le grand roi d'Assyrie avait donc trouvé le temps de faire exécuter des travaux uliles, au milieu des guerres acharnées qu'il avait eu à soutenir, et malgré les graves échecs qu'il avait dû supporter : aucun autre roi peut-être ne nous a laissé un plus grand nombre de monuments, et nous y voyons s'étaler à côlé des scènes de carnage , de rincendie et du pillage des villes, les scènes de la vie journalière du monarque. « Les longues files de serviteurs qui entraient chaque jour dans son palais*, avec du gibier pour son dîner, des gâteaux et du fruit pour son dessert, ont encore, sur les murs des corridors, l'apparence exacte qu'ils avaient au temps qu'ils passaient à travers les cours, chargés des friandises que le roi aimait. Ailleurs, il met devant nous tous les procédés employés à la sculpture et au transport d'un taureau colossal, depuis le moment où l'on tire de la carrière l'énorme bloc non dégrossi, jusqu'au moment où il est hissé sur le tertre artificiel qui sert de soubassement à un palais, afin de décorer la porte monumentale d'une résidence royale. Nous voyons les haleurs traînant au cours d*une rivière le bloc brut, porté sur un bateau à fond plat, et disposés par pelotons, sous les ordres de contre-mattres qui jouent du bâton à la moindre provocation. La scène doit être représentée tout entière : aussi tous les haleurs sont-ils là, au nombre de trois cents, costumés chacun à la mode de son pays, et dessinés avec autant de soin que s'ils n'étaient pas la reproduction exacte de quatre-vingt-dixneuf autres. Puis on observe le bloc mené à terre, et taiUé rudement en forme de taureau : dégrossi de la sorte, il est chargé sur un traîneau et amené sur un terrain uni, par des escouades d'ouvriers, arrangés à peu près de la même manière qu'auparavant, jusqu'au pied du tertre où il doit être placé. La construction du tertre lui-même est représentée en détail. On voit les briqueliers moulant les briques à la base, taudis que des maçons^ la hotte au dos, pleine de terre, de briques, de pierres ou de décombres, montent péniblement, car déjà le tertre esta moitié de sa hauteur, et déchargent leur fardeau. Alors, le taureau, toujours étendu sur son traîneau, est hissé jusqu'au sommet, le long d'un plan incHné, par quatre escouades de manœuvres, en pré-
1 G. Rawlinson, The five greal Monarchies, t. II, p. 181-183; Cf« Maspéroi Hist, an* cicnne des peuples de l'Orient, 3* édit., 1878, p. 120.
LES EMBELLISSEMENTS DE NINIVE âlO
sence du monarque et de sa suite. Après quoi, la sculpture est complétée, et le colosse, dressé sur ^es pieds, est conduit à travers la plate-forme, jusqu'à la place exacte qu'il doit occuper. »
C'est sur ces travaux gigantesques ou sur les cylindres enfouis dans les fondations de son palais que le monarque faisait inscrire pour la postérité cette pompeuse formule : « Assur, le maître suprême m'a conféré la royauté sur tous les peuples ; il a étendu ma domination sur tous les habitants de la terre, depuis la Mer supérieure située au soleil couchant, jusqu'à la Mer inférieure située au soleil levant. J'ai soumis à ma puissance tous les chefs des hommes. Les rois ennemis, pris de vertige, évitaient de se ranger en bataille devant moi ; leurs alliés les abandonnaient; ils s'envolaient comme une nichée d'oiseaux pour se soustraire à ma rencontre et se cacher dans les lieux déserts. »
L'orgueilleux monarque qui avait abattu tous les rois, finit son règne par la plus sombre des tragédies. C'est la Bible ^ qui nous raconte comment fut châtié par la Providence cet autre « fléau de Dieu ». Un jour qu'il était prosterné dans le temple du dieu Nisruk , ses deux iils Adramelek et Saréser se ruèrent soudain sur lui, l'épée à la main^ et regorgèrent. A la suite de leur crime, dont nous ignorons la cause, les parricides furent obligés de s'enfuir et de se cacher dans les montagnes de l'Arménie : ils paraissent avoir trouvé un refuge auprès du roi de Van, Argistis. Assarhaddon, un autre fils de Sennachérib, lui succéda : ces événements s'accomplirent en l'an 680 avant notre ère.
* II Rois, XII, 37,