Ibid., p
3. De même, les cités, du moins celles qui battirent monnaie. Aucune monnaie africaine ne porte de légende libyque. A Dougga seulement, on constate l'usage officiel de cette langue, mais auprès du punique : o. infra, p. 110.
GsELL. — Afrique du Nord. VI. 7
Les dialectes libyques restèrent donc confinés dans des limitesétroites, où, d'ailleurs, la plupart se maintinrent opiniâtrement, conservés par le particularisme berbère, défendus surtout par les femmes, qui, ne sortant guère de leur famille ou, du moins, de leur village, transmettaient à leurs enfants la seule langue dont elles eussent besoin de se servir'. Parlers de paysans grossiers,, ils n'exprimaient que des idées vulgaires. Le vocabulaire qui, dès l'origine, était probablement abondant, pouvait s'enrichir encore, car les Berbères ne répugnent pas à accueillir les mots, étrangers. Mais le mécanisme grammatical demeurait rudimentaire. Pauvres en images, peu capables de s'adapter à desabstractions, ces dialectes ne se prêtaient pas au développement d'une littérature -. Les Africains qui prétendaient être des gens , cultivés devaient se tourner vers une autre langue : à cette époque, ce fut le punique, comme, plus tard, le latin, puis, l'arabe.
La langue libyque a eu, cependant, une écriture particulière,, dont nous possédons de nombreux témoignages. Ce n'est pas chez les Grecs et les Latins qu'il faut les chercher. Fulgence^ un Romain d'Afrique contemporain de la domination vandale, est le seul auteur qui mentionne l'alphabet libyque, composé, dit-il, de vingt-trois lettres'. Mais on a relevé environ cinq
1. CoQf. H. Basset, Essai sur la liliéraUire des Berbères, p. 43.
2. Depuis l'antiquité, un petit nombre d'ouvrages ont été écrits en berbère,, surtout chez les Ghleuhs du Sud marocain : traités théologiques, composés par des hérétiques ou des orthodoxes, poèmes religieux. La valeur de ceux qui nous restent est très mince : voir H. Basset, l. c, p. 61 et suiv., et Journ. asiat., 1923, I, p. 299-303. Il n'y a aucune raison de supposer que la littérature berbère ait eu un passé plus lointain.
3. De aetatibus inundi, préface, p. 131, édit. Helm ; « Viginti et duobus démentispênes Hebreos ordo loquendi disponitur, uno itidem superiecto nostrae linguae profusio, sed et Romauae colligitur, etc. — ... nostrae linguae... ordinem..., quo non bis duodeno vel bis undeno, sed Grecis uno elemento subducto et Hebreis uno superioposito unicus ordo Libico monstrelur in numéro. » Conf. ibid., p. 132 : « Romuleis Libicisque litteris ». Dans quelques textes, le mot Libycus est synonyme de Panicus (voir t. I, p. 312). Mais, comme l'alphabet hébreu (mentionné par Fulgence), l'alphabet phénicien avait 22 lettres, et non pas 23. U s'agit donc bien ici d'un alphabet proprement libyque.
LANGUES ET ECRITURES. gi>
cents inscriptions dites libyques', qui ont été étudiées surtout par de Saulcy-, Judas"', Ilalévy \ M. l'abbé Chabots Le général Faidherbe, en 1870 ^ et le docteur Reboud, en 1870-1887", ont publié des recueils de ces textes épigraphiques.
On reconnaît aisément les lettres libyques, lignes droites qui, isolées ou groupées en des combinaisons très simples, ressemblent à des figures géométriques. Pour certaines de ces lettres, il existe deux formes : l'une rigide et anguleuse, l'autre où les lignes se courbent et où les angles s'arrondissent, où, par conséquent, le carré, le demi-carré, les deux triangles tangents à leur sommet sont remplacés par un cercle, un demi-cercle, deux boucles en 8^ La direction de l'écriture n'est pas partout la même : dans des inscriptions de Dougga, dont deux sont bilingues (en libyque et en punique), le texte se développe en lignes horizontales superposées, se lisant de droite à gaucbe, sans doute par imitation de l'écriture punique ^ Ailleurs, l'inscription est répartie en colonnes verticales, qui doivent se lire
1. L'appellation « inscriptions numidiques », proposée par Faidherbe, n'a pas prévalu.
2. Joiirn. asiat., 1843, l, p. 8.J-126 (inscription bilingue du mausolée de Dougga).
3. Diverses publications, parmi lesquelles je citerai : Sur Vécrilare cl la langue berbères dans l'antiquité et de nos jours, Paris, 1863.
4. Journ. asiat., 1874, 1, p. 73-203, et II, p. 369-416; 1884, I, p. 253-266.
.j. C. r. Acad. Inscr.. 1917, p. 558-.j«4 ; Journ. asiat., 1918, 1, p. 2.59-302 (= Chabot, Punica, p. 200-243); J. as., 1921, I, p. 07-96. — Voir aussi Letourneux, dans Atli del IV° Congresso interna:, degli Orientalisti (Florence, 1878), I, p. 57-75; Tissot, Géogr. de la prov. rom. d'Afrique, I, p. 517-527; Duveyrier, dans Inslructiotis pour la recherche des antiquités dans le Nord de C Afrique (Paris, 1890), p. 45-02; Ph. Ber^ger, Hist. de récriture dans l'antiquité, p. 324-332; G. Mercier, Journ. asiat., 1924, II, p. 220 et suiv.
6. Collection complète des inscriptions numidiques (libyques), Paris, 1870.
7. Recueil d'inscriptions libyco-berbères, dans Mémoires de la Soc. franc, de nuniism. et d'archéol., 1870. Suite dans un fascicule publié à Perpignan (1871). Puis dans Rec. de la Soc. archéol. de Constantine, XVII, 1875; XIX, 1878; XXII, 1882; XXIV, 1886-7.
8. Il est à croire que la forme primilive est la forme anguleuse. La forme arrondie, qui se trace plus rapidement, du moins sur une matière molle, indique une tendance à l'écriture cursive. Conf., pour l'arabe, W. et G. Marçais, Monuments ■arabes de Tlemcen, p. 85-86.
9. Il s'ensuit que les lettres dressées dans l'écriture à colonnes verticales sont couchées dans cette écriture à lignes horizontales, et réciproquement. Cependant, plusieurs lettres ont échappé à ce mouvement de conversion.
«6 VIE INTELLIiCTUELLE ET MORALE.
de bas en haut, le début étant, le plus souvent, au bas de la colonne de gauche^.
La diiïusion des inscriptions libyques est fort inégale. Le .Maroc, encore très peu exploré, n'en a pas livré; mais c'est là une lacune qui sera peut-être comblée. Il n'est guère probable qu'il en soit de même pour l'Est de la Tunisie, où l'épigraphie libyque fait défaut. Elle abonde surtout dans le Nord-Est de l'Algérie et dans les régions de la Tunisie voisines du territoire algérien : entre Bône et J^a Galle, au Nord, Guelmaet Chemtou, au Sud; en particulier entre Souk-Arrhas et La Galle. Elle est assez bien représentée dans le massif central tunisien et aux alentours de Gonstantine et de Mila. Plus au Sud, les inscriptions libyques sont rares dans la lîerbérie orientale. Sauf la grande Kabylie, le département d'Alger n'en a donné qu'un très petit nombre; le département d'Oran est encore plus pauvre.
En dehors de la Berbérie, on a signalé une inscription libyque au mont Sinaï^; elle a dû être gravée par un voyageur ou un exilé. Des inscriptions rupestres, découvertes dans deux des îles Canaries^, olfrent un ensemble de lettres qui paraissent être apparentées à celles de l'écriture libyque; on ne saurait dire, même approximativement, quand elles furent tracées.
Parmi les inscriptions libyques de la Berbérie qui peuvent être datées, la plus ancienne est l'une des deux bilingues de Dougga, dédicace d'un sanctuaire élevé à Masinissa en l'an X du règne de son fds Micipsa' : ce qui répond à l'année 139
1. Dans récriture moderne des Touareg, le sens est variable (surtout de droite à gaucho, à limitation de l'arabe).
2. Halévy, Journ. asiat., 1874, I, p. 101, n" 17 (époque voisine de notre ère?). — M. Flinders Pétrie a regardé comme libyques deux inscriptions découvertes en Kgypte, mais cette opinion ne semble pas fondée : voir Bâtes, The Eastern Libyam,
'•i. Daus l'ile de Fer et dans la grande Canarie, peut-être aussi à Fuerteventura : Verneau, Rev. dCelhnogr., I, 1882, p. 279-287; IJusch y Abril, ibid., V, 1886, p. 280-2; Verneau, Arch. Missions, 3" série, Xlll (1887), p. 793-803.